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Études du CIEM

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Alexandre MAHUE, conférencier des Monuments Historiques, spécialiste de la Provence. Diplômé en Histoire et en Histoire de l’art, il prépare actuellement une thèse de doctorat à l’université d’Aix-en-Provence. Il consacre ses travaux de recherche à l’architecture, aux arts décoratifs et à la société provençale des 17e et 18e siècles.

Cloître du Carmel d’Aix (photo prise en 2012)

Cloître du Carmel d’Aix (photo prise en 2012)

Alexandre MAHUE fait partie des Mazenodiens, groupe de jeunes vivant la spiritualité des Missionnaires Oblats.

L’article ici présenté est un essai sur l’histoire du Carmel d’Aix-en-Provence, lieu de la fondation des Missionnaires de Provence, devenus plus tard Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.

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Category: Etudes, Nouvelles

Un couvent Baroque sur le Cours Mirabeau : le Carmel d’Aix-en-Provence

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Un couvent Baroque sur le Cours Mirabeau : le Carmel d’Aix-en-Provence

Fondation, fondateurs et approche monumentale

« Il est des lieux où souffle l’esprit… Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieusei ». A Aix-en-Provence, le couvent des Oblats de Marie fait partie de ces lieux méconnus qui allient profondeur historique et spiritualité. L’année 2016 a été marquée par la commémoration du bicentenaire de la congrégation des Missionnaires de Provence, devenus aujourd’hui Oblats de Marie Immaculée, communauté à l’envergure internationale dont le berceau n’est autre que l’ancien carmel de la capitale provençale. De multiples manifestations, nourries par un soubassement documentaire particulièrement riche et des travaux universitaires diversifiés permettent, sur le lieu même de la fondation de la communauté, de rendre un vibrant hommage aux grandes figures, ecclésiastiques comme laïques qui ont pris part au développement et à l’Histoire de l’ordreii.

Congrégation assurément aixoise, les Missionnaires de Provence ont pourtant pris possession des décombres d’un ensemble conventuel pluriséculaire, particulièrement prestigieux, et dont l’histoire se mêle à celle de la ville d’Aix et de la Provence. Il s’agit de l’ancien couvent des Carmélites d’Aix, dont les occupantes et les grandes heures ont été éclipsées par deux siècles d’une pratique religieuse missionnaire aussi dynamique que renouvelée.

Le présent article, rédigé à l’aune des dernières découvertes liées à la vie du couvent avant sa dissolution, n’a pas la prétention de restituer de manière chronologique et linéaire les trois siècles de vie religieuse et communautaire qu’il a pu abriter. Il nous a paru pertinent, en contrepoint de la mise en lumière du parcours d’Eugène de Mazenod et de ses premiers disciples qui est proposée cette année, d’examiner la figure d’Aymare de Castellane, fondatrice du couvent, ainsi que l’environnement humain, social et artistique du Carmel d’Aix jusqu’à son extinction. Car si l’ancienne chapelle du couvent, de nos jours dite « église de la Mission », a déjà bénéficié de brillantes études, tant par Jean Boyeriii, que Jean-Jacques Glotoniv et Bertrand Jestazv, l’ensemble conventuel attenant n’a en revanche suscité aucune étude poussée jusqu’à présent. C’est dans la perspective d’identifier fondateurs, commanditaires, artistes et décors et de contribuer à leur connaissance que nous proposons cette étude.

Aymare de Castellane (1600-1649) : genèse et réseaux d’une fondatrice  

Fondatrice du couvent des Carmélites d’Aix-en-Provence, la figure de la Présidente de Forbin d’Oppède, née Aymare de Castellane, apparaît comme essentielle. Née en 1600 dans le château d’Ampus (Var)vi, Aymare de Castellane est le fruit de l’union de Jean de Castellane-La Verdière (1576-1631), seigneur de la Verdière, Saint-Martin-de Pallières, Comps et Jouques, et de Marguerite de Castellane-Esparron, dame de Saint Julien et demoiselle d’Esparron de Verdonvii. Deux des branches de la plus importante famille de Haute-Provence depuis l’époque médiévale s’alliaient ainsi pour former une descendance aux fiefs, au prestige et au patrimoine foncier considérablesviii. Les premières années de la jeune Aymare sont encore particulièrement obscures. Tout au plus pouvons-nous l’imaginer se partager avec ses parents entre la ville d’Aixix où sa famille évolue partiellement dans l’entourage du parlementx et les châteaux familiaux, notamment ceux de la Verdière et d’Esparron de Verdon, dont une campagne de travaux importante est attestée en 1587xi sous l’égide de son grand-père maternel, Pierre de Castellane (+1606). Dans les mêmes bornes chronologiques la Maison de Castellane jouit d’un crédit renouvelé, notamment par son alliance avec la famille de Grignanxii, dont le train de vie fastueux et les ambitions sociales résonnent encore à travers les célèbres échanges épistolaires de la Marquise de Sévigné dont le gendre était François Adhémar Castellane de Monteil de Grignan (1632-1714), Lieutenant Général de Provence.

« Femme remarquable par sa grande piétéxiii », elle fut mariée à l’âge de treize ans à Vincent-Anne de Forbin (1579-1631), le 29 décembre 1613 au château de la Verdièrexiv, en promettant tous les deux « de se prendre en mariage, de l’y solenniser en la face de la sainte mère l’Eglise Catholique apostolique et romaine, ainsi qu’il est de coutume entre fidèles chrétiensxv ». Le couple occupera à Aix-en-Provence le sommet de l’échelle parlementaire, grâce aux fonctions politiques de Vincent-Anne de Forbin qui se verra octroyer les fonctions de Président à mortier du Parlement dès 1615, puis celles de Premier Président du Parlement de Provence en 1621xvi. C’est sous cette responsabilité qu’il s’illustrera avec panache, non seulement lors de la fameuse révolte des Cascaveousxvii, mais aussi lors de la funeste épidémie de peste de juillet 1629 où il prend la décision de rester dans la ville d’Aix avec son épouse alors que l’épidémie fait ragexviii. En moins de dix-huit années de mariage, ce prestigieux couple donna naissance à douze enfants, dont trois furent mariés à d’autres grands noms de Provence. Son fils ainé, Henri, s’alliait en 1637 avec Thérèse de Pontevèsxix, issue de l’une des plus fameuses lignées de la noblesse d’épée provençale, tandis que deux de ses sœurs cadettes, Claire-Françoise et Madeleine de Forbin, épousaient respectivement Gaspard Covet de Marignanexx et Vincent Boyer d’Eguillesxxi, parlementaires issus de familles de noblesse récente mais dont l’emprise financière et les réseaux politiques étaient majeurs.

On rappellera à ce titre l’importance de ces deux dernières figures dans la Provence baroque. Vincent Boyer d’Eguilles (1618-1659) était par sa mère le neveu du célébrissime poète François de Malherbe (1555 – 1628), protégé d’Henri IV et de Catherine de Médicisxxii. Il en devint l’héritier universel lorsque le père de son beau-frère, Jean-Baptiste de Covet-Marignane (+1635), tua à Cadenet, lors d’un duel spectaculaire avec le concours de Paul Fortia des Piles (1600-1682), le fils unique du Grand Malherbe, Marc-Antoine de Malherbe (1600-1627)xxiii. L’année 1600 voyait donc la naissance dans la noblesse aixoise d’une mère de famille devenue fondatrice de couvent et admirée pour ses vertus, et celle de deux gentilshommes « à la folie belliqueusexxiv » dont le nom reste entaché d’une macule indélébile. Deux des fils d’Aymare de Castellane et de Vincent-Anne de Forbin retiendront de surcroît tout particulièrement notre attention.

D’une part, la figure d’Henri de Forbin d’Oppède (1620-1671), dont le portrait peint par Mignard est aujourd’hui exposé au Musée Calvet d’Avignonxxv apparaît comme centrale. Premier Président au Parlement de Provence à l’instar de son père, il jouera un rôle incontournable lors de la Frondexxvi et dans l’administration de la Provence dans le troisième quart du XVIIe siècle. Son rayonnement politique sera exceptionnel dans la Provence du Roi Soleil. Il exercera non seulement les fonctions de Lieutenant Général commandant la Provence en l’absence du gouverneur et du conseiller d’Etatxxvii, mais cet « honnête homme » à la fois mécène prodiguexxviii et administrateur confirmé se distinguera aussi par l’ampleur de ses réseaux dans lesquels il a le privilège de compter, parmi bien d’autres, Colbert, Mazarin et Loméniexxix.

D’autre part, on ne peut passer sous silence son second fils, Louis de Forbin d’Oppède (1622 – 1675). Né lors du passage de Louis XIII à Aix-en-Provence, alors que son père était Premier Président au Parlement de Provence, ce jour de naissance lui valut d’être le filleul du roi Louis XIII en personne après un baptême célébré en grande pompe dans la cathédrale Saint Sauveurxxx. Conditionné par ce parrainage royal, véritable grâce, il mènera une prélature particulièrement fameuse qui le conduira jusqu’au siège épiscopal de Toulonxxxi qu’il administrera brillammentxxxii.

La dispersion des collections mobilières des Forbin d’Oppède non seulement lors de la vente du mobilier du château de la Verdière pendant la tourmente révolutionnaire, mais aussi pendant la seconde moitié du XXe sièclexxxiii, n’a pas permis d’identifier pour l’instant un portrait représentant Aymare de Castellane conservé par la famille, alors que ceux représentant son épouxxxxiv, mais aussi son fils Henri nous sont connusxxxv.

Un portrait mérite d’être toutefois convoqué compte tenu des interrogations qu’il suscite. Il s’agit d’un portrait aujourd’hui conservé dans les réserves du musée Calvet d’Avignonxxxvi, acquis en 1837. Les traditions artistiques qui entourent ce tableauxxxvii, longtemps salué par la critique comme un excellent morceau de peinture, « un tableau que le Louvre serait jaloux de posséder et qui réunit l’intérêt artistique à l’intérêt historiquexxxviii », le faisaient passer pour celui « d’une Marquise de Forbin abbesse d’un couvent d’Aix-en-Provence ». La mention « AET(atis) suae 8(4 ?) Anno 1644. Lenain f » nous indique que le sujet était vraisemblablement âgé de 84 ans en 1644. Aujourd’hui, la critique porte un crédit très modéré à l’attribution aux frères Lenain, qui ferait de ce tableau « une copie ancienne où l’inscription et la signature auraient été soigneusement reportées »xxxix. La sévérité d’un visage strict alliée à un souci de vraisemblance manifeste rendent compte d’une austérité assurément conventuelle : « ce n’est pas l’attrait qui distingue cette figure (…) l’artiste s’est mis en présence de son modèle et l’a peint tel qu’il était, dans sa sévère vérité (…)xl ». 

Plusieurs inexactitudes et incohérences apparaissent quant à ce portrait. En premier lieu, l’attribution à une « Marquise » apparaît comme fautive puisque ce titre est incompatible avec les porteurs du nom en 1644. Chez les d’Oppède, Vincent-Anne de Forbin était en effet doté de l’antique titre de baron d’Oppède conformément aux conditions drastiques édictées par Jean Maynier dans son testament du 20 septembre 1546xli. Chronologiquement, les dates ne peuvent correspondre en second lieu de manière plausible à aucune représentante de la famille et un examen approfondi de la généalogie familiale ne permet pas de faire pencher la balance vers un membre de la famille plus que vers un autre. Toutefois, plusieurs observations méritent d’être convoquées. L’année 1644, date prétendue de l’exécution de ce portrait, est une date où Aymare de Forbin d’Oppède est bien supérieure du couvent des carmélites d’Aix puisqu’elle ne s’y éteindra qu’en 1649. Elle n’atteindra toutefois pas l’âge de 84 ans puisqu’elle était née en 1600. En revanche, l’une de ses filles sur laquelle nous reviendrons, Marguerite, en religion Marguerite des Anges, est décédée dans ce même couvent à l’âge de 88 ansxlii. Sommes-nous face à une légende postérieure qui, lorsqu’elle fut rajoutée, a donné à un portrait d’Aymare de Castellane l’identité de sa fille ? Pouvons-nous envisager une confusion entre Aymare et Marguerite de Forbin ? Seul le chiffre 8 figurant sur la légende diffère de la légende qui aurait pu orner le portrait d’Aymare de Castellane, âgée non pas de 84 ans mais de 44 ans en 1644. La piste d’Anne et Marthe de Forbin-La Fare, filles de Claire de Pérussis et religieuses carmélites dans les mêmes bornes chronologiquesxliii, peut être évoquée par ailleurs comme potentielle. La question reste donc entière mais nous avons jugé bon, dans l’historiographie actuelle de ce tableau dit « d’une marquise de Forbin abbesse d’un couvent d’Aix » à l’attribution encore controversée, de mentionner cette hypothèse inédite.

La fondation du couvent des Carmélites d’Aix-en-Provence

La fondation du couvent des Carmélites d’Aix nous est connue par la description que le dernier représentant de la famille, Palamède de Forbin d’Oppède (1816-1900) a pu retranscrire et les divers récits notamment rassemblés dans la monographie du château de la Verdière publiée en 1880. La création d’un carmel à Aix semble avoir été conditionnée au zèle religieux déployé par le couple Castellane-Forbin que nous venons de présenter : « Le premier président Vincent-Anne de Forbin (…) d’accord avec sa pieuse femme Aymare de Castellane, désirait attirer les carmélites dans la capitale de la Provence. Depuis dix ans déjà il sollicitait le cardinal de Bérulle d’accéder à ses vœux, lorsque le 4 septembre 1625, il triompha des derniers obstacles ». Le rayonnement politique de Vincent-Anne d’Oppède n’est certainement pas étranger aux échanges qui unirent son épouse au Cardinal de Bérulle dont des échanges épistolaires nourris sont attestésxliv.

Nous mentionnerons aussi les relations privilégiées avec l’ordre du Carmel que Claire de Pérussis (1560-1628), mère de Vincent de Forbin et belle-mère d’Aymare de Castellane, avait développées en fondant personnellement le couvent des Carmélites d’Avignon en 1613xlv. Fondatrice d’une communauté à Annecy ainsi que le couvent des Pères de l’Oratoire à Aix-en-Provencexlvi, l’épouse de Jean de Forbin-La Fare (1550-1598), premier consul de la ville d’Aix en 1590, s’était retirée à Avignon – cité où la famille Maynier dont elle descend, détentrice de la seigneurie d’Oppède, est attestée depuis le XVe sièclexlvii – pour y former une communauté où elle s’éteignit avec deux de ses fillesxlviii. Un portrait de Claire de Pérussis, abusivement « restauré », est également conservé dans les réserves du Musée Calvet d’Avignonxlix. Il offre un éclairage fugitif sur celle qui fut vraisemblablement un modèle et une référence pour Aymare de Castellane qui adoptera la même démarche que sa belle-mère et ses deux belles-soeurs, en entrant à son tour au carmel elle aussi avec deux de ses filles.

En 1625, la fondation du Carmel d’Aix est initiée sous l’égide d’Aymare de Castellane. C’est une religieuse qui n’a connu que la vie régulière qui descend en Provence pour prendre en charge l’établissement de la communauté naissante : « La révérende Mère Thérèse de Jésus, professe du monastère de Paris, alors prieure de celui de Marseille, partit de ce couvent avec plusieurs de ses compagnes, pour aller former le nouveau couvent à Aix ».

La cérémonie de fondation, menée avec une pompe peu commune, ne peut que nous faire penser au rituel des entrées solennelles organisées aux XVIIe et XVIIIe sièclesl ; cortèges dont les modalités, le parcours et l’organisation semble analogue. Célébration privilégiée par les autorités politiques et ecclésiastiques de la ville d’Aix, la fondation d’une communauté de carmélites à Aix a donné lieu à une procession importante et à une liturgie aussi élaborée qu’extraordinaire dont l’importance est suggérée par la rareté de l’évènement : « Madame la première présidenteli, accompagnée des principales dames de la ville, alla à une demi-lieue au-devant de la révérende prieurelii, et la fit descendre à Saint Sauveur, église métropolitaine, où elle fut reçue par tout le clergé. Monseigneur l’archevêque étant absent, monsieur le Prévôt harangua la mère prieure. La vénérable mère répondit avec tant de dignité, que toute l’assistance en fut dans l’admiration. Les religieuses furent conduites au pied du maître autel, au bruit harmonieux des orgues et du Te Deum, les cloches sonnant comme aux jours de grandes fêtes. Ces pieuses filles complétèrent avec dévotion les saintes reliques, qui avaient été exposées en leur faveur ; puis elles sortirent deux à deux en procession, et une multitude d’habitants les conduisirent à la maison qui leur était destinée. Les dames et la musique entrèrent jusqu’à la salle préparée pour la chapelle où, après avoir chanté le Laudate, les religieuses se retirèrent dans leurs cellules. Cinq jours après, à la fête de l’exaltation de la Sainte Croix, on exposa le Saint Sacrement, et l’on prit solennellement possession du monastèreliii ».

Le couvent des Carmélites n’était pas encore totalement né. La prise de possession de l’actuel emplacement du couvent n’a lieu que trois ans plus tard, lorsque la communauté, ayant toujours pour sponsor principal Aymare de Forbin d’Oppède, finance l’acquisition d’une maison et d’un ensemble de terrains appartenant à un parlementaire aixois. De nombreux historiens ont souvent fait référence à la famille de Génas, qui possédait cette portion de l’actuel quartier Mazarin, où un pin de funeste mémoire avait servi de gibet à de multiples protestants au XVIe siècleliv. Or, entre les Génas et les Carmélites, c’est bien la famille Saurat qui est propriétaire des terrains où se déploie aujourd’hui le couvent. Nous en trouvons la preuve dans une minute du 11 avril 1628 du notaire Boniface Borilly à Aix : « M. Saurat secrétaire du Roy vendit aux religieuses Carmélites pour le prix de 45000 livres la plus grande partie des bâtiments et terrains qu’elles possèdent aujourd’hui et entre autres choses, les eaux de la fontaine dérivant par aqueducs depuis la porte Saint Louis jusques à la muraille de la ville proche le logis de la Mule Noire et par borneaux depuis ladite muraille jusques dans lesdits bâtiments et terrainslv ».

La famille Saurat, jusqu’ici occultée par les différentes études consacrées au Cours Mirabeau et au couvent des Carmélites, est pourtant particulièrement importante puisqu’elle joue alors un rôle de premier plan dans le milieu du négoce et de la bourgeoisie aixoise, où elle s’illustre, comme le feront très exactement les Mazenod un siècle plus tard, dans le commerce de la droguerielvi. Elle l’est aussi en très grande partie par l’alliance que le richissime Pierre Maurel de Pontevès, dit « Crésus de Provence » et bâtisseur de l’hôtel éponyme qui fait figure d’exception par son opulente façade sur le Cours Mirabeau, contracte le 10 octobre 1622 avec Claudette Saurat, fille de Claude Saurat et de Sibille Brignollelvii. C’est ce même Claude Saurat qui sera le vendeur des parcelles de l’actuel couvent, dont les conditions matérielles apparaissent comme précaires, les locaux n’ayant pas initialement l’affectation d’un couvent : « Trois ans après, les religieuses achetèrent une maison, au faubourg Saint Jean hors de la ville. Elles ornèrent de leur mieux la chapelle provisoire, et le dimanche 21 août 1628 fut fixé pour leur translationlviii ». 

Cette translation, assurée avec tous le moyens et les fastes de la fondation première, constitue un moment clef dans la mesure où c’est par cet évènement que le destin d’Aymare de Castellane et de l’une de ses filles se lie à jamais à celui du Carmel d’Aix : « la veille, Monsieur le premier Président d’Oppèdelix fit prescrire à son de trompe, qu’on eût à tapisser les rues comme au jour de la fête Dieu. Le lendemain, à huit heures du matin, les religieuses furent conduites par Madame la première Présidente et les principales dames de la ville, en carrosse, jusqu’à la place de l’église Saint Sauveur, où elles entrèrent processionnellement. La Mère Prieure tenait par la main Mademoiselle d’Oppède, âgée de dix ans, qui fut depuis carmélite. L’affluence était si grande dans la nef de l’église, qu’il fallut des archers pour préparer le passage et maintenir l’ordre ; on chanta la grand’messe, on exposa le Saint Sacrement, et, après la messe, ont fit la procession. Les chanoines suivaient les religieuses, la musique et les trompettes accompagnaient le Saint Sacrement ; Messieurs du Parlement, en corps et en grande cérémonie, formaient cortège au dais. Monsieur le Duc de Guise, alors gouverneur de Provence, venu exprès de Marseille pour assister à la procession, la rencontra sur la place des Prêcheurs, où il prit place dans les rangs de la magistrature. Arrivé à la place Saint Jean, les ordres religieux se rangèrent en haie, et les religieuses se jetèrent à genoux devant la porte de leur monastère. Monsieur le Prévôt leur donna sa bénédiction avec le Saint Sacrement, et elles entrèrent ensuite dans leur maison, tout fut fini à midilx ». Une telle manifestation, religieuse par essence, devenait ainsi un évènement politique et social majeur qui associait non seulement la multitude, mais aussi les élites de la capitale provençale et de la plus haute noblesse de pouvoir, comme le suggère la présence d’un membre de la maison de Guise. La venue de personnalités de grand renom dans le couvent des Carmélites est attestée au cours des siècles suivants. On possède notamment à son égard un témoignage touchant de Madame de Montpensier, petite-fille d’Henri IV, daté de 1660, année qui verra le séjour de Louis XIV à Aix : « La cour étoit à Toulon lorsqu’elle apprit la mort de Monsieur; c’étoit les derniers jours de carnaval, dont les plaisirs cessèrent. Le roi fit le chemin qu’il avoit résolu; puis revint à Aix. Pendant tout le temps que j’y restai en leur absence, il faisoit assez beau; j’allois me promener hors la ville, étant une chose très-désagréable d’être toujours dans les chambres tendues de noir. Je fis faire un ameublement gris: c’est le premier qui ait été fait [pour une fille]; car jusqu’alors il n’y avoit eu que les femmes qui en eussent eu [pour le deuil] de leurs maris; mais comme je voulois porter le deuil le plus régulier et le plus grand qui eût jamais été, je m’avisai de cela. Tout étoit vêtu de deuil, jusqu’aux marmitons et les valets de tous mes gens, les couvertures de mules, tous les caparaçons [de mes chevaux] et de mes sommiers. Rien n’étoit si beau, que la première fois que l’on marcha, de voir tout ce grand équipage de deuil: Cela avoit un air fort magnifique et d’une [vraie] grandeur. On dit que je l’ai assez à toute chose. Pendant donc que j’étois à Aix, je me promenois; mais la fin de nos promenades aboutissoit toujours à quelque couvent. J’allois souvent aux Carmélites, et ce fut là que je fis faire un service pour Monsieurlxi ».

La Mère Marguerite des Anges, relais familial au sein du Carmel

A l’instar de Claire de Pérussis, Aymare de Forbin d’Oppède n’entre pas seule au couvent. Sa fille ainée d’une part, déjà placée chez les religieuses depuis l’âge de huit ans, très vraisemblablement dans le carmel provisoire, l’accompagne. Sa vie religieuse, aussi édifiante que longue, participe à en faire une religieuse incontournable dans le Carmel d’Aix au XVIIe siècle. Palamède de Forbin d’Oppède lui consacre un passage particulièrement complet dans la monographie du château de la Verdière, où il suggère avec emphase la profondeur spirituelle de sa parente et l’importance qu’elle sera amenée à jouer auprès de la communauté d’Aix : « La jeune enfant de dix ans, que la Mère Prieure tenait par la main, devint la sœur Marguerite des Anges. Elle était, dit la Chronique, une règle vivante et un modèle de vertu. Fille ainé de la Présidente, morte en odeur de sainteté, elle avait été reçue aux carmélites à l’âge de huit ans, et, par la permission de Monseigneur le Cardinal de Bérulle, novice d’abord au couvent d’Arles, elle fit profession au couvent de Lyon et devint ensuite prieure de celui d’Aix. Elle y commença avec une ardeur angélique cette longue et pénible carrière qu’elle a si heureusement et si saintement terminée, par la grâce et la miséricorde de Jésus-Christ. On la jugea capable de remplir les charges de maîtresse des novices, de première dépositaire, de sous prieure et prieure. Elle montra dans tous ces différents emplois une égalité d’humeur inaltérable, surtout dans les contretemps les plus fâcheux ». 

Sa pratique religieuse, teintée par la dévotion ardente du Grand Siècle, offre un éclairage intéressant sur les mentalités et les usages liturgiques des premières carmélites aixoises : « Elle avait une piété tendre et affectueuse qui la portait à honorer tous les mystères du Sauveur, mais surtout la sainte Enfance. On la voyait fondre en larmes dans la retraite qu’elle faisait durant les quarante jours où l’on adore Jésus naissant dans la crèche. Son esprit de pénitence était si fervent, que la seule obéissance aux ordres des supérieures y pouvait mettre des bornes, et dans sa vie innocente, elle se croyait plus grande pécheresse et se regardait souvent comme l’enfant prodigue qui retourna à son père après avoir dispersé tous ses biens, se comparant à cette fille de l’évangile dont Notre Seigneur dit qu’elle n’était pas morte, mais qu’elle était endormie. « Je dois dire aussi, ajoutait cette chère défunte, que dors en moi-même et me repose sur le lit de mes passions. Demandez donc à Dieu, mes sœurs, qu’il me réveille, de peur que je ne m’endorme de ce sommeil dont parle le prophète, qui conduit à la mort éternelle ». On trouvait surtout en elle un riche fonds d’humilité, qui lui faisait cacher sous le voile du silence toutes les vertus qu’elle n’était pas obligée de faire paraître au dehors, pour l’édification du prochain. D’un esprit très solide et d’un cœur tendre et charitable pour tous les malheureux, sa plus grande satisfaction consistait à les obliger. Animée d’une singulière dévotion à la Très Sainte Vierge, à Saint Joseph, à Sainte Thérèse dont elle possédait l’esprit et les maximes, elle faisait la consolation de ses prieures et leur était soumise entre toutes choses. Elle a eu aussi beaucoup de respect et de confiance à sa bienheureuse mère qu’elle a eu le bonheur de connaître particulièrement. Un mal très considérable lui étant survenu à une jambe, où la gangrène commençait à se former, la Mère prieure lui conseilla de s’adresser à cette bienheureuse servante du Sauveur, et après avoir pieusement accompli cette recommandation, elle fut parfaitement guérie. Enfin, comme une vierge sage et prudente, la Révérende Mère Marguerite des Anges, sans cesse préoccupée de l’arrivée de son époux, prépara sa lampe, l’orna de toutes les vertus et fit une bonne provision d’huile de la charité ; car, son grand âge et ses fréquentes infirmités ne lui permettant plus de travailler des mains, elle s’occupait davantage à prier, à lire et à méditer. On la trouvait toujours dans sa cellule, lorsqu’elle était obligée d’y rester, un livre à la main ou écrivant quelques sentiments de piété pour nourrir son âme. Aussi a-t-elle toujours conservé une ferveur admirable, capable d’instruire et confondre les plus jeunes novices. Sa dernière maladie a été une suite de longues infirmités, au milieu desquelles elle a fait paraître autant de douceur que de patience et d’amour. Elle a eu la consolation de recevoir, en pleine connaissance et avec les plus vifs sentiments de dévotion, le corps de Jésus-Christ en viatique. Ce fut entre onze heures et minuit, le 4 mai 1707, que la belle âme de Marguerite des Anges quitta son enveloppe mortelle pour s’envoler à Dieu. Elle était âgée de quatre-vingt-huit ans, et en avait passé quatrevingt en religion ». Un tel parcours semble sans exemple dans le monde conventuel aixois. Il est révélateur des ambitions religieuses de la famille de Forbin d’Oppède, dont la présence, sur près d’un siècle dans le couvent à travers ses différents membres, la rend indissociable de l’Histoire de cette fondation religieuse.

Cette présence continue a été assurée d’autre part par une fille cadette d’Aymare de Forbin d’Oppède, dont l’engagement, compromis par des raisons médicales, n’a pas été exclu pour autant par Palamède de Forbin d’Oppède. Portant le prénom de Thérèse à l’instar de la dédicace de la chapelle du couvent, elle aura eu un parcours communautaire plus difficile : « Elle avait une sœur cadette, Thérèse de Jésus-Maria, qui entra également au couvent des Carmélites à l’âge de douze ans. Sa mère, la trouvant trop jeune, voulut s’assurer de sa vocation. Elle la fit sortir du monastère, mais, à peine rentrée dans le monde, elle devint paralytique. Aucun remède n’ayant pu la soulager, sa mère fut une neuvaine à la Sainte Vierge, à lui elle promettait de rendre son enfant, si après la guérison elle persistait dans sa vocation religieuse. La jeune malade revint à la santé et, malgré le goût qu’elle commençait à sentir pour le monde, elle rentra dans le monastère avec le plus grand empressement. Sa santé se soutint pendant son noviciat, mais elle tomba de nouveau dans de continuelles infirmités plus attristée de ne pouvoir suivre la règle de son couvent que la crainte de la mort. Elle devint hydropique, et avertit ses compagnes qu’elle allait rentrer en agonie. Elle mourut à vingt-deux ans, ayant passé dix ans dans son couvent, moins heureuse que sa sœur qui en avait passé quatre-vingts ».

Aujourd’hui, seul le souvenir d’Aymare de Castellane perdure véritablement dans les quelques rares sources documentaires intéressant le couvent des carmélites d’Aix. Sa figure semble avoir pris le dessus sur les personnalités attachantes de ses deux filles. Cette réputation fameuse semble s’être diffusée très tôt, dans la mesure où Pierre d’Hozier convoque déjà Aymare de Forbin d’Oppède et l’agrège à la liste des Saintes de la Noblesse de Provencelxii.

Ambitions architecturales et inscription urbaine depuis la fondation

La connaissance du couvent des Carmélites lors de sa fondation nous est connue par les rapports qui ont tantôt uni, tantôt opposé, la communauté des religieuses aux consuls d’Aix-en-Provence dont l’administration et les contraintes urbanistiques ont été source d’échanges épistolaires et de requêtes officielles que les archives communales d’Aix abritent encore. Inès Castaldo a brillamment montré les importantes contestations fiscales formulées par les carmélites d’Aix dès 1649 au sujet de la taxation de leurs bâtiments conventuelslxiii, et la connaissance et la restitution schématique du couvent lors des premières années de sa fondation nous est possible par l’examen des échanges, demandes d’autorisation et concessions octroyées aux religieuses par la ville.

Le 16 juin 1629, plus d’un an après l’acquisitionlxiv de la parcelle du couventlxv, il est en premier lieu donné autorisation aux carmélites « d’abattre la muraille qui fait l’enclos de leur jardin et de la maison qui mesurait 7 pans de hauteur ». Il leur est toutefois interdit d’exhausser les murs de clôturelxvi mais octroyé, compte tenu de la donation de leur fontaine à la ville d’Aixlxvii, la permission de créer un perron devant leur chapelle – aujourd’hui disparue – et de restructurer leurs bâtiments conventuels : « Lesdites dames religieuses d’avancer le perron de leur église et leurs batiments à l’alignement des maisons des sieurs Perrin et Gassendi ce qui était considérable par a port à la valeur des versures qui étaient payées au-delà de leur juste valeur. (…) et des autres maisons que ledites religieuses ont et possèdent vers l’endroit ou était la vieille fontaine, lequel alignement sera tiré jusques au nouveau coin que ledites religieuses feront faire sur la ligne de la fassadetant du coté du cours que de celuy de la rue Saint Jean pour raison duquel alignement elles feront abbatre le coin de leur ancienne maison qui est vis à vis la chapelle notre dame d’Ambrun pour l’agrandissement de ladite rue saint Jean suivant l’alignement et devis qui a été fait double par Vallon Architecte en présence et du consentement tant desdites dames religieuses, que desdits consuls et assesseurs ».  La maison des Saurat, encore mal documentée à ce jour, se voit donc refondue dans les projets nouveaux des carmélites dont la conduite est assurée par Laurent Vallon, architecte aixois de renom que l’on retrouve dans une grande partie des chantiers du quartier Mazarin et de la ville d’Aixlxviii.

La volonté de créer des boutiques et des logements de rapport dans des bâtiments adjacents est déjà mentionnée dans la documentation consultée. Cette pratique immobilière, fort répandue dans le rapport des communautés religieuses à leur patrimoine foncierlxix, est parfaitement confirmée dans le cas présent. La conduite de ce grand remaniement des bâtiments occupant la parcelle détenue par les carmélites présente toutefois une complexité manifeste de mise en œuvre. La description exhaustive des projets, tant lucratifs qu’esthétiques des carmélites ainsi que la morphologie d’une partie de l’édifice nous est connue précisément : « Les religieuses carmélites demandent qu’il leur soit permis de bastir des maisons dans l’espace qui est entre le perron de leur Eglise et leur maison arrentée à Couteron, allignant avec celles du Cours, en se conformant en tout à la règle que Messieurs les consuls et assesseurs voudront leur prescrire touchant l’étendue, la hauteur et la forme des édifices pour l’ornement et la décoration de la ville suivant la convention du 3 Juillet 1699, si mieux la communauté d’Aix n’aime leur rendre et restituer les eaux que les religieuses carmélites cèdèrent à la ville sous la condition expresse de cette faculté de batir. Cette demande est fondée sur les règles de la plus exacte justice et l’avantage public. Personne ne peut batir dans cet espace, parce qu’au dessous sont les caves des carmélites, pour la propriété desquelles elles ont les titres les plus formels et la possession la plus ancienne. On n’y pourrait batir des maisons sans en jetter les fondements dans ces caves ou personne ne peut avoir le droit de batir et de nuire à la propriété des carmélites. Cet espace est devenu un cloaque, un amas d’ordures qui nuit à cette place comme aux voutes des caves des religieuses et il importe au public que les villes soient ornées de maisons : « publici interest civitates ornari domibuslxx». D’autres utiles précisions se voient stipulées dans l’échange suivant : (…) ayant été convenu que tout le long dudit allignement appartenant audites dames religieuses, tant du coté de la rue Saint Jean  que du coté du cours lesdites dames religieuses pour la décoration de la ville, et en considérant de laadite permission qui leur est donnée fairont batir des boutiques et logements au dessus d’icelles conformément au profil et élévation qui a en été pareillement fait double par ledit Vallon et en outre lesdites dames religieuses fairont combler les caves a elles appartenantes qui se trouveront en deca dudit nouvel alignement, afin que ladite communauté de cette ville d’Aix puisse si bon lui semble faire continuer audit endroit la petite allée du cours et y faire complanter des arbres jusqu’à ladite rue Saint Jean. Fait à Aix le 3 Juillet 1699 : D’Esparron ( ?) prévôt de l’église cathédrale de Toulon et supérieur des carmélites, sœur Marie Thérèse de Jésus Prieure, S. Marguerite du Saint Sacrement supérieure, sœur Mary des anges première dépositaire, sœur Thérèse de Saint Joseph troisième dépositaire, Gaillard assesseur d’Aixlxxi ».

Elles se garantissent également un accès à l’eau prodiguée par la nouvelle fontaine qui vient remplacer celle cédée à la ville. Le réseau d’adduction en eau et ainsi décrit : « Toutes les versures de ladite nouvelle fontaine appartiendront comme elles avaient toujours faits audites dames carmélites pour l’arrosage de leur jardinlxxii, et lesdits sieurs consuls les fairont conduire depuis le bassin de ladite fontaine jusques au-dedans de l’épaisseur de la muraille desdites dames pour un canal souterrain de maçonnerie d’un pan d’heuteur et de large bien bitumé et conditionné lequel canal lesdites dames entretiendront pour la conservation de leurs arrosages et moyennant ce que dessus. A Aix, le 12 novembre 1697 Signé Barrême supérieure, Sœur Marie Thérèse de Jésus prieure, sœur Marguerite du Saint Sacrement soupérieurelxxiii, sœur Agnès de l’incarnation, première dépositaire, sœur Mary des Anges, seconde dépositaire. Artignosc et Grassy consuls d’Aixlxxiv ». On remarquera de surcroît que la mention « Sœur Marguerite du Saint Sacrement » est conforme à l’identité d’une religieuse dont une stèle funéraire est aujourd’hui accrochée au Mur Est du cloître, après y avoir été exhumée. On y lit encore aujourd’hui : « Cy gist Sr Marg(te) du St Sacrem(t) professe de notre couvent de Macon dou elle venue en celuy sy exercer la charge de souperieure. Y est decedée le 21 de septembre 1702 agée environ de 59 et de religion 31 ». Cette inscription révèle la grande mobilité des religieuses carmélites d’un couvent à l’autre et l’ampleur des réseaux qui alimentent la communauté d’Aix-en-Provence, dont le recrutement est avant tout locallxxv.

En 1752, les carmélites souhaitent encore lotir une parcelle pour y ériger boutiques, mais elles subissent une fin de non recevoir  : « Monsieur l’assesseur a dit que les religieuses carmélites de cette ville s’étant adressées à M ; les consuls d’Aix pour qu’il leur fut permis de batir des maisons dans le terrain désigné dans le procès verbal et rapport des 30 juillet et 1er aout 1720 et qui fait partie de la place vis-à-vis la place et le couvent des dames carmélites, lesdits seigneurs et consuls leurs demandèrent leurs prétendus titres de propriété dudit terrain les dites religieuses ne leur fournirent aucun titre valable, elles allèguèrent un procès verbal de Maitre Reynaud, Trésorier Général de France fait à leur requisition le 3à Juillet 1720 et lors duquel le sieur assesseur d’alors consentit à la permission demandée par lesdites religieuses de batir et construire des boutiques et maisons dans le terrain dont il s’agit mais il paroit par le meme procès verbal que M. Devergis avocat au Parlement ayant comparu soutint que cette place devait être conservée pour l’utilité de la ville et au cas qu’on voulut  en aboandonner une partie il en offrit la somme de mille livres en billets de la banque royale (…) la place dont il s’agit est publique, l’état des lieux et la possession sont en faveur de la communauté d’Aix, il n’est pas à présumer originellement que les religieuses carmélites eussent abandonné cet espace au public, s’il avait été eu leur domaine et possession la communauté d’Aix y a mesme fait construire depuis la dernière guerre un logement pour les corps de garde et l’on a trouvé la preuve que quand les religieuses carmélites voulurent faire  construire l’escalier  pour monter à leur église ou chapelle, elles en obtinrent la permission du bureau des Trésoriers de France comme étant cet escalier dans les régales quant au consentement donné par le sieur assesseur dans le procès verbal du 30 Juillet 1720. (…) Cependant l’économe des religieuses carmélites a présenté une requête à Messieurs  les Trésoriers Généraux de France le 17 juillet 1750 par laquelle il demande qu’il lui sera permis de construire des maisons au terrain et dans l’alignement désigné dudit procès verbal. (…) Sur quoy le conseil a délibéré que Messieurs les Consuls et Assesseurs contesteront ladite demande et en poursuivront le déboutementlxxvi ».

Le second mémoire conservé aux archives municipales stipule les enjeux du procès qui les oppose encore à la ville : « il faut qu’on leur rende  leurs versures ou qu’on leur accorde a faculté de bâtir » et insiste sur le caractère profitable de la construction de bâtiments annexes à la place de ce terrain improbable et propice à l’insalubrité : « Elles ne prétendent point propriétaires du sol dont il s’agit, quoique leurs caves soient au-dessous, elles prétendent seulement que la communauté d’Aix ne s’oppose pas à ce qu’il leur soit permis de bâtir dans un terrain inutile, mal propre et mal séant, de faire un alignement qui tend à l’ornement de la place, en observant pour les édifices l’entendue, la hauteur  et a forme que M. les consuls et assesseurs voudront leur prescrire pour la décoration et l’embellissement de la ville ». On remarquera que les termes de « décoration », « embellissement » et « ornement » témoignent d’une véritable prise en compte esthétique du devenir de l’actuelle place Forbin.

Enfin, dans un autre mémoire non daté, on peut lire une adresse où il est dressé un état des lieux particulièrement précis visant à sortir de cette situation par un art de la négociation des plus habiles : « par tous ces moyens les carmélites espèrent de l’équité de Messieurs les consuls et assesseurs et du conseil de la communauté d’Aix qu’on ne leur ravira point la faculté de bâtir sur le sol dont il s’agit qu’elles ont acquises a titre si onéreux et par la cession des eaux  de leur fontaine il n’en coute rien à la communauté d’Aix et l’on détruit un cloaque qui choque la vue, répand de mauvaises odeurs et nuit aux caves des carmélites, l’on procure des embellissements à la ville (…). Elles sont bien éloignées de vouloir plaider contre la communauté d’Aix mais elles attendent des lumières et la sagesse de ses administrateurs tout la justice qu’elles ont droit de se promettre, et elles ne cesseront de prier Dieu pour la prospérité de la ville d’Aix et de ses administrateurs ».

Etat des lieux : une architecture et des décors complexes

Le couvent des carmélites offre une morphologie complexe liée à l’ampleur du programme architectural mais aussi au caractère évolutif des campagnes de travaux qui y ont été menées. Son cloître présente des analogies manifestes avec le carmel d’Arles, mais la disparition du cimetière des carmélites qui ornait son centre au profit d’un nouveau tracélxxvii ainsi que le badigeonnage des façades ne permettent pas une lecture archéologique satisfaisante de l’ensemble pour l’instant. Sur la façade extérieure Sud prenant le jour sur l’actuelle rue Mazarine, une fenêtre à meneau, probablement attribuable à la campagne de travaux initiée autour de 1628, correspond aux appartements qu’Aymare de Forbin d’Oppède occupait.

Un plan du couvent, aujourd’hui conservé par les Oblats de Marie Immaculée, présente un intérêt exceptionnel. Daté de 1695 et intitulé « Plan Géométrique de l’enclos des dames carmélittes », est l’œuvre de Jacques Cundier, célèbre géomètre aixois que l’on retrouve autour de très nombreuses commandes architecturales dans le quartier Mazarin où il réside dans l’actuelle rue du Quatre Septembrelxxviii. Ce plan, dont la valeur historique est considérable, offre un aperçu de la répartition des bâtiments et de l’ampleur des jardins qui entouraient le couvent, dans le prolongement de la rue Mazarine. Les conditions de réalisation de ce plan nous sont connues par une attestation dans la documentation conservée liée à Jacques Cundier, alors voyer de la villelxxix.

Il permet en outre de connaître une partie significative de la distribution intérieure du couvent mais aussi l’identité des particuliers qui résident dans son environnement immédiat, à l’instar des hôtels « Gassendy », « Perrin », et des maisons de « M. de Saint Lambert » et de « M. le Conseiller du Chafaud ». Le couvent présente dans son aile Ouest, du Nord au Sud, une cuisine, un « réfectoir », une « descharge » et la salle du « chapittre », tandis que l’aile Nord abrite une seule et même pièce dite « dortoir ». Côté Cours à Carosses, l’inscription « Cartier des tourières boulangères » indique l’affectation spécifique de cet espace prenant le jour sur le cours, mais aussi sur le Siècle…. Le cloître porte l’appellation de « petit jardin », très certainement par opposition aux jardins qui entourent le couvent au Sud et à l’Ouest.

Le cloître apparaît toutefois sur ce plan comme inachevé, alors que l’actuelle chapelle des carmélites présente la morphologie qu’elle possède aujourd’hui. Elle occupe une vaste parcelle figurée en rose et qui est légendée comme étant l’emplacement de la « maison de M. Aufan ». S’agit-il d’une maison et d’un jardin détruits au profit de la construction de la chapelle ? Nous pouvons volontiers le croire compte tenu de l’existence attestée d’un autre corps de bâtiments au Nord qui vient déborder sur l’actuelle rue d’Italie. Or, ce bâtiment, aujourd’hui disparu, correspondrait à l’emplacement du couvent primitif, partiellement détruit, comme en attesterait cette mention : « qu’elles puissent avancer le perron de leur nouvelle église et bâtiment jusques a l’alignement des maisons des sieurs Perrin et Gassendy et des autres maisons que lesdites dames religieuses ont et possèdent vers l’endroit ou était la vieille fontaine lequel alignement sera tiré jusques au nouveau coin que lesdites religieuses feront faire sur la ligne de la fassade tant du côté du Cours que la rue Saint jean en faisant abbatre le coin de leur entienne maison quy est vis-à-vis la chapelle Notre Dame d’Ambrun pour l’agrandissement de la rue Saint jean suivant le devis quy en a esté fait (…). Signé révérende mère Marie Thérèse de Jésus prieure etc….lxxx ». Ces efforts d’alignement et de reconfiguration du couvent apparaissent donc comme intimement liés à la politique urbaine menée par les consuls de la ville d’Aix et aux modalités édictées par ces derniers. Si nous partons du principe que le plan de Cundier n’omet aucun aspect du couvent en 1692, cela nous indique que les ailes Sud et Est du cloître visibles aujourd’hui ont été aménagées en même temps que la construction de la chapelle que nous connaissons. Cette hypothèse n’est toutefois pas certaine car non seulement les galeries semblent s’effacer au profit de la matérialisation de la propriété voisine disparue, mais en plus cela impliquerait un cloître qui n’aurait été formé que de deux ailes en équerre jusqu’en 1692. La vente du couvent comme bien national, les transformations irréversibles apportées au XIXe siècle ainsi que la récente remise aux normes de l’édifice ont porté un préjudice certain à la compréhension de cet ensemble monumental dont la lecture apparaît comme difficile. Toutefois, plusieurs éléments architecturaux et décoratifs sont dignes d’intérêt.

D’un point de vue architectural d’une part, outre un ensemble complet de plafonds à la française du XVIIe siècle à poutres et à solives rapprochées qui couronne les galeries du cloître au rez-de-chaussée, deux poutres de la même période semblent avoir été remployées dans l’escalier principal du couvent afin de servir de soutien à ses paliers. Ces derniers présentent encore deux portes qui ont conservé leur boiserie de la seconde moitié du XVIIe siècle ainsi que leur poignée, tandis que dans ce même escalier un encadrement de porte en pierre de Bibémus dont nous retrouvons notamment un modèle comparable à l’hôtel Dugrou, 21, rue Roux-Alphéran à Aix, orne l’entrée du premier étage. Dans la galerie Ouest du Cloître au rez-de-chaussée, une niche dotée d’une coquille a été pratiquée dans le mur. Surmontée de l’inscription « Notre Dame des Victoires » incisée à même la pierre de manière maladroite, il nous est pour l’instant impossible de préciser sa datation, qui semble antérieure au XIXe siècle. Dans les actuels greniers du couvent, plusieurs éléments ont résisté aux changements d’affectations successifs. Une porte se voit encore surmontée de l’inscription « Ste Marie Madeleine », nom de la dédicace du couvent des carmélites, tandis que les fenêtres de cet étage ont pour la plupart d’entre-elles conservé leurs volets intérieurs datant de la seconde moitié du XVIIe siècle ou du premier quart du XVIIIe siècle.

D’un point de vue décoratif d’autre part, le couvent possède plusieurs ensembles peints qui n’ont pas subi le même sort que les décors peints de la chapelle, malheureusement décroutés en 1964. Le couvent peut notamment s’enorgueillir d’un exceptionnel ensemble de peintures polychromes. Attribuées à Trophime Bigot, peintre arlésien réputé dont l’œuvre demeure encore méconnuelxxxi, ces peintures décorent l’ensemble de la chambre à coucher d’Aymare de Castellane. Découvertes dans les années 1960, elles ont bénéficié d’une étude particulièrement poussée par Marie-Christine Gloton qui nous a aidés à identifier non seulement l’artiste, mais aussi les différentes étapes du programme peint. Datées de 1641, ces peintures à l’huile offrent un panorama saisissant de la vie de Marie-Madeleine à travers un corpus de cartouches entrecoupés de mascarons et de colonnes où les aspects les plus significatifs de la vie de la sainte pénitente sont représentés. La dévotion pour Marie-Madeleine qu’Aymare de Forbin d’Oppède entretenait n’y est certainement pas étrangère. Nous rappellerons pour notre part que non seulement le couvent avait été placé dès 1625 sous le vocable Marie-Madeleinelxxxii, mais qu’en plus l’une des filles de cette dernière porte ce prénom. L’attribution à Trophime Bigot peut se voir confortée de surcroît par l’existence dans l’église paroissiale d’Eguilles d’un tableau de Trophime Bigot provenant des collections de Madeleine de Forbin d’Oppède (1630-1671), épouse de Vincent Boyer d’Eguilles (1618-1659), et commanditaire de l’hôtel Boyer d’Eguilles à Aix mais aussi du château d’Eguilles. Grâce à sa fortune personnelle et au patrimoine de son époux, elle sera à la tête d’une abondante et prestigieuse collection de tableaux et d’œuvres d’Art. Une remarquable tête de Christ, peinte par Guido Reni et gravée par Coelemans en 1696, est ainsi attestée dans ses collections et a été reproduite en gravurelxxxiii. Aujourd’hui mutilé, ce prodigieux cycle de peintures n’est hélas plus accessible compte tenu du redécoupage récent des bâtiments qui a privé le couvent des Oblats de cette pièce historique majeure au profit de la résidence adjacente. Classé au titre des Monuments Historiques, cet ensemble méconnu est pourtant l’une des manifestations les plus spectaculaires des commandes artistiques des Forbin d’Oppède.

Au premier étage de la galerie Sud du couvent, à l’extrémité des appartements occupés par la prieure, un décor plafonnant de très belle facture subsiste. Longtemps attribué à Jean Daret sans grande certitude, le plafond voussuré de la galerie offre un ciel baroque où Dieu sous les traits d’un vieillard barbu descend du ciel avec le concours de deux anges au centre d’un oculus couronné d’une épaisse tresse de végétaux. Soutenu par les bras d’atlantes et de cariatides légèrement vêtus, cet oculus architecturé aux savants effets de perspective est agrémenté d’une série de bustes antiquisants, de bouquets multicolores et de corbeilles de végétaux dont la vocation paraît tout naturellement symbolique. Cette composition soignée repose sur une série de chapiteaux qui semble indiquer l’existence de colonnes, aujourd’hui noyées sous les multiples couches de peinture qui sont venues recouvrir les murs adjacents. Le ciel baroque ne semble toutefois pas avoir recouvert l’intégralité de la galerie dans la mesure où une colombe incarnant le Saint Esprit apparaît à l’extrémité du décor, signifiant peut-être l’emplacement d’un autel. S’agit-il d’un ancien oratoire attenant à une cellule ?

En effet, ce décor particulièrement élaboré se rapproche plutôt, par son caractère fastueux et partiellement profane, des décors que l’on trouve plus volontiers dans certaines chambres de parade et ensembles résidentiels civils du XVIIe siècle. Nous penserons ici notamment à l’une des chambres de l’hôtel Ricard de Brégançon, situé rue Thiers, dont les peintures présentent non seulement des analogies stylistiques évidentes, mais aussi la signature du même commanditaire. Le décor conservé dans cette galerie du couvent des carmélites présente en effet les armoiries alliées des familles de Piolenc et Ricard de Brégançon. Or, un examen de la généalogie de ces deux familles permet de dater le mariage de Jules de Ricard de Brégançon (1640-1717) avec Louise de Piolenc en 1661. Ce décor a-t-il été réalisé pour cette occasion ? Madame de Brégançon se serait-elle retirée dans le couvent une fois veuve ? L’une de leurs filles aurait-elle pris l’habit dans le couvent ? S’agit-il simplement d’une commande consacrée à l’embellissement du couvent ? Il peut sembler étonnant de trouver les armoiries d’un couple dans un couvent de carmélites. On signalera que les Piolenc sont intimement liés aux Forbin d’Oppède dans ces bornes chronologiques : Marie-Madeleine de Forbin d’Oppède (°1655) épouse notamment en 1673 François de Piolenc (1654-1688), beau-frère du Marquis de Ricard-Brégancon. Une telle hypothèse n’exclut par ailleurs pas l’intervention de Jean Daret mais n’est pas suffisante dans l’état actuel de la recherche. Une campagne de sondages sur les murs que surmonte ce ciel baroque permettra peut-être à l’avenir, faute de documentation sur ce programme, d’apporter une meilleure datation et des pistes d’identification plus poussées.

Un ensemble de niches retiendra enfin notre attention. L’escalier menant à la chambre dite « de fondation » offre une niche cintrée dont quelques décors polychromes apparaissaient il y a quelques années sous les éclats de peinture. Un décroûtage permettra probablement à l’avenir de connaître la nature du programme qui la décore. Dans l’antichambre de cette salle, primitivement infirmerie pour les religieuses carméliteslxxxiv, une autre niche a entièrement conservé son décor peint, ou l’ensemble des instruments de la passion sont habilement représentés. Une tradition orale encore vivace fait de cette niche un ex-voto que les carmélites auraient fait réaliser, suite à la funeste épidémie de peste de 1720 qui épargna visiblement le carmel.

Athénais d’Olivary (1802-1881) : une prieure d’exception, trait d’union entre les Oblats et le nouveau carmel d’Aix

Les relations entre les carmélites d’Aix et la communauté des missionnaires de Provence ont jusqu’à présent toujours été considérées comme lointaines compte tenu des trois décennies qui séparent la dissolution du carmel d’Aixlxxxv de l’arrivée d’Eugène de Mazenod dans les locaux en 1816 alors que l’édifice avait été reconverti en pensionnat de jeunes filleslxxxvi. Or, nos recherches nous prouvent qu’il existe un caractère de continuité véritable entre la communauté primitive et les récents missionnaires. Ces dernières se sont vues incarnées de façon privilégiée par la figure d’Athénaïs d’Olivary, médiatrice religieuse et acteur historique que nous pouvons volontiers qualifier de « transversal ». Prieure du carmel d’Aix pendant la seconde moitié du XIXe siècle, elle apparaît comme un personnage particulièrement méconnu aujourd’hui, alors qu’elle est à l’origine d’une bibliographie abondante, marquée par la publication de cinq moislxxxvii, de sept retraiteslxxxviii et de trois « Pensées », dont deux consacrées aux charges de prieurelxxxix et de maîtresse des novicesxc. Ses ouvrages éclairent l’univers carmélitain à Aix au XIXe siècle, à l’aune des siècles passés et d’une pratique religieuse communautaire. La profondeur historiographique du couvent est déjà considérée comme importante par cette dernière puisqu’il est fait référence à Aymare de Castellane dans ses Mémoires où l’on juge bon de rappeler que « Le cloître qui l’abrita (il est ici question de la Mère Athénais d’Olivary) doit son existence à la dévotion singulière qu’avait pour l’amante de Jésus une noble dame de Provence, Madame de Forbin d’Oppède, née Aymare de Castellane, qui tint à honneur de fonder deux carmels, dont l’un à Marseille, sous le nom de Sainte Madeleine au Pied de la Croix, et l’autre, à Aix, sous le titre de Madeleine au Désertxci ». La conscience et le caractère vivace du souvenir de la fondation du couvent au XVIIe siècle témoignent de l’intérêt manifesté par les carmélites d’Aix pour leur héritage historique. Cet héritage s’entremêle avec celui des Oblats si l’on prend en considération la proximité renouvelée qui unit les religieuses aixoises avec les Missionnaires de Provence.

Athénaïs d’Olivary a entretenu des relations privilégiées avec de grandes figures oblates en parallèle de la refonte et de la reconstruction du carmel d’Aix. La croissance de la communauté oblate d’Aix semble avoir été concomitante avec la progressive renaissance des carmélites, et la prieure du carmel d’Aix semble y avoir tenu une place essentielle. A cet égard, les Mémoires d’Athénaïs d’Olivary, rédigées partiellement par ses sœurs à sa mort, rendent compte des relations poussées qui unissaient cette dernière à Hippolyte Guibert, Oblat aixois dont la carrière ecclésiastique sera aussi brillante que célèbre : « C’est en se rappelant de cette époque bénie que l’évêque de Viviers, Monseigneur Guibert, celui-là même qui fit plus tard cardinal archevêque de Paris, écrivait à Athénaïs d’Olivaryxcii : Je n’ai pas oublié ces jours si éloignés de nous, où vous veniez si pieusement assister aux offices de la paroisse avec votre excellente et digne sœurxciii, trop prématurément enlevée à sa famille et à la religion. Les exemples de votre piété ont peut-être contribué à affermir ma vocation ecclésiastique. Je sais que dans mon jeune âge, j’étais fort touché en voyant votre si honorable famille, et vous particulièrement, montrer une si grande fidélité au service de Dieu.xciv ».

La figure d’Athénaïs d’Olivary apparaît d’autant plus liée aux Missionnaires de Provence qu’elle entretiendra toute sa vie une amitié particulièrement vivace avec Monseigneur Alexandre de Richery (1759-1831), prélat provençal qui sera pour elle un directeur spirituel incomparable et un protecteur fidèlexcv. Par sa carrière ecclésiastique particulièrement riche, il manifestera aux missionnaires réunis par Eugène de Mazenod un intérêt sans faille. Nommé évêque de Fréjus-Toulon dès 1817 après avoir été présenté à Louis XVIII, deux siècles et demi après Louis de Forbin d’Oppède, il ne fut sacré que le 20 juillet 1823xcvi dans l’église des Missions Etrangères, à Paris, par le neveu de son prédécesseur, Mgr Pierre-François de Bausset-Roquefort, archevêque d’Aix, assisté de Mgr François-Antoine Arbaud, évêque de Gap et de Fortuné de Mazenod, évêque de Marseille et oncle d’Eugène qui venaient tous les deux d’être consacrés le 6 juillet dans la même cérémoniexcvii.

Alexandre de Richery favorisera dès son arrivée la réouverture du séminaire de Fréjus fondé en 1677 par Mgr de Clermont-Tonnerre et fermé à la Révolution. Dès 1823, il en confie la direction à l’abbé Fréjus Maunier, l’un des premier compagnons d’Eugène de Mazenod, qui l’assumera jusqu’à sa mort en 1844. Ce même évêque procède à la reconstitution complète du chapitre détruit par les lois de 1789 et pour la renaissance duquel une autorisation royale lui est consentie en 1823. C’est ainsi que les abbés Maunier et Deblieu, figures incontournables des Missionnaires de Provence qui ont été mises à l’honneur pendant cette année de commémorations, se sont vus dotés de la charge de chanoines honoraires des mains de Monseigneur de Richery.

Outre cette toile tissée entre les carmélites, Athénaïs d’Olivary, Alexandre de Richery et les premiers Oblats de Marie, nos recherches nous ont permis il y a trois ans d’identifier une grande croix reliquaire fleurdelisée dont le socle arbore les armes épiscopales d’Alexandre de Richery. Elle fut offerte par Ovide d’Olivary, le père d’Athénaïs d’Olivary, à sa fille lors de son entrée au couvent. Ce souvenir rappelle la complicité spirituelle de cet évêque pour la carmélite que fut la jeune Athénaïs. Conservée dans le trésor liturgique de la communauté des Oblats de Marie d’Aix, une étiquette cachée dans son socle explicite les conditions de transmission de ce reliquaire qui abrite un fragment de la Vraie Croix.  Jusqu’à la mort de Monseigneur de Richeryxcviii, nous savons qu’Athénaïs d’Olivary entretiendra des relations épistolaires nourries qui associent ainsi l’une des figures de proue du carmel d’Aix à l’évolution des Missionnaires de Provence et la reconstruction de l’Eglise de Provence, si durement touchée par la tourmente révolutionnaire.

Enfin, nous rappellerons que c’est à Athénaïs d’Olivary que l’on doit le dernier carmel d’Aix-en-Provence, fondé en 1857. A l’image d’Aymare de Castellane, Athénaïs d’Olivary a été la fondatrice de la dernière implantation de la congrégation à Aix avant sa dissolution : « De concert avec Monseigneur d’Arcimoles qui pensait à construire un petit Séminaire, elle fit l’acquisition d’un vaste terrain, situé à l’Est de la ville, sur une petite hauteur, et merveilleusement propre à recevoir un carmel, car c’était un quartier isolé où les agréments de la campagne pouvaient se rencontrer avec les avantages de la ville, sans en avoir les inconvénientsxcix ». Ironie du sort, le nouveau couvent se voit en partie financé par la vente de terres agricoles situées autour de la bastide de la Valette, aux Milles (13), terrains acquis par Ovide d’Olivary aux Forbin d’Oppède et qu’Athénaïs d’Olivary possédait depuis le partage de succession de son pèrec.

La presse de l’époque salue la construction de l’édifice – dont on notera que le cloître présente des analogies architecturales évidentes avec le carmel du Cours Mirabeau – mais aussi un environnement plus propice que le carmel provisoire qui avait été installé rue du Bon Pasteur – nous ne serons plus à une coïncidence près – en face de l’hôtel primitif des Forbin Maynier d’Oppède où Aymare de Castellane avait passé ses premières années de femme mariée : « Le monastère des Carmélites, d’un style plus simple et plus sévère (que le petit séminaire), élève à côté, ses murailles qui sépareront la vie cloîtrée de la vie du monde. Mais cette enceinte, inaccessible aux regards, une fois franchie, on trouve dans la maison religieuse toutes les dispositions du goût moderne qu’on a pu concilier avec les rigueurs de la règle monastique. Le cloître, avec son rang d’arcades, entoure une cour vaste et bien orientée. L’église est d’une coupe élégante, dans sa simplicité, les réfectoires, ouvroirs, cellules, enfin toutes les divisions du couvent sont bien distribuées et convenablement exposées pour la circulation de l’air et de la lumière. Les recluses trouveront dans leur retraite toutes les coditions hygiéniques dont elles étaient privées à la rue du Bon- Pasteur, et le vaste jardin leur donnera, aux portes de la ville, la salubrité de la campagneci ».

Deux siècles et demi après la fondation du premier carmel d’Aix, la prise de possession du nouveau couvent donne lieu à une procession aussi triomphale que celle qui voyait naître la présence carmélitaine à Aix au XVIIe siècle : « Les Dames Carmélites quitteront, le 12, leur couvent de la rue du Bon-Pasteur, pour prendre possession du nouveau monastère qu’elles ont fait construire sur l’emplacement de l’ancien Jeu-de-Mail, derrière le Petit-Séminaire. La translation de ces religieuses se fera avec cérémonie, sous la présidence de Mgr. l’Archevêque. Le cortège partira processionnellement de la métropole à 5 heures précises du soircii ».

Autre signe probable d’une volonté de permanence entre les communautés qui se sont succédé dans les murs de l’ancien carmel, on constatera que la croix pectorale d’Athénaïs d’Olivaryciii présente une morphologie identique à celle des missionnaires de Provence. Une croix minimaliste en cuivre jaune enchâsse une croix de bois noir sur laquelle vient s’étendre un Christ lui aussi de cuivre jaune. Eugène de Mazenod s’est-il inspiré des croix pectorales des carmélites pour créer celles de sa communauté ? Une recherche mériterait d’être menée pour connaître l’origine de la croix oblate et ses éventuels modèles et en savoir ainsi plus long sur ce point.

La famille de Forbin, les Carmélites et les Oblats, témoins d’une fidélité renouvelée au XIXe siècle

Nous avons montré à plusieurs reprises que la famille de Forbin, et notamment la branche d’Oppède, avait entouré la communauté des carmélites d’Aix d’une attention et d’une fidélité constantes. Il serait pourtant bien abusif de borner notre étude aux XVIIe et XVIIIe siècles, car c’est en réalité jusqu’à son extinction que cette famille a entretenu des liens fondamentaux avec Saint Eugène de Mazenod et les Missionnaires de Provence.

Les collections de gravures et d’estampes de la communauté des Oblats d’Aix offrent à ce titre quelques éclairages fugitifs sur les liens qui unirent ces derniers au XIXe siècle. En premier lieu, une gravure représentant Monseigneur Charles de Forbin-Janson (1775-1843) rappelle les relations d’amitié qui unirent cet évêque provençal avec Eugène de Mazenod. Dans l’angle droit du portrait, une dédicace manuscrite de Théodore de Forbin-Janson, frère de l’évêque, signe la proximité qui lie la communauté des Oblats à la famille. En second lieu, le nom de Forbin-Janson figure également sur une gravure éditée lors de l’érection de la Croix de Mission d’Aix qui eut lieu avec le concours d’Eugène de Mazenod. 

Les parcours et l’environnement social d’Eugène de Mazenod et de Charles de Janson sont particulièrement proches et répondent à des ambitions communesciv. Homme du Monde dans son jeune temps, Charles de Forbin-Janson s’affranchira du confort familial, dès 1808 de prometteuses fonctions au Conseil d’Etatcv, d’un hôtel particulier rue Saint-Guillaume à Paris et d’une domesticité abondantecvi pour intégrer le séminaire de Saint Sulpicecvii. Fondateur des Missions de France en 1814, il devient évêque de Nancy en 1824. Evêque partisan d’une pauvreté matérielle constante, il part pour l’Amérique en 1839, prêche au Canada dix-huit mois et assure plus d’une soixantaine de missions à travers le continent américaincviii. Des projets de missions en Chine dès 1841 et la fondation de l’Œuvre de la Sainte-Enfance en 1843 témoignent d’un élan missionnaire à vocation internationale qu’il partage avec Saint Eugène de Mazenod.

Nous savons grâce aux mémoires du dernier Marquis d’Oppède que Monseigneur de Forbin-Janson fréquentait chaque année le château de la Verdière (83), alors repris en main par les Forbin d’Oppède après avoir été saccagé pendant la tourmente révolutionnaire : « Cet état de misère dans l’aisance, n’empêcha pas ma famille de donner l’hospitalité à tous ses amis et parents. L’un d’eux y a laissé le plus précieux souvenir : c’est monseigneur de Forbin-Janson, évêque de Nancy. Ce bon prélat, plein de vivacité et de gaieté, faisait le charme de nos longues soirées dans ce vieux château ». Charles de Forbin vécut, à l’instar d’Eugène de Mazenod l’exil, suite au soutien financier manifeste que ses parents avaient offert à plusieurs projets d’évasion du roi et de la reine dans la prison du Templecix ».

Plusieurs lettres du Fondateur aujourd’hui conservées à la maison générale des Oblats de Marie Immaculée à Rome nous indiquent qu’Eugène de Mazenod fréquentait le château voisincx de Saint Martin de Pallières, château dont les Boisgelin étaient devenus propriétaires par alliance et où la sœur d’Eugène de Mazenod, entrée dans les rangs de cette famille, séjournait. Eugène de Mazenod a-t-il aussi fréquenté le château de la Verdière pour y saluer Charles de Janson ? Nous pouvons affirmer tout au plus que cette fidélité atteindra son point culminant au décès de Charles de Janson dans une bastide proche des Aygalades en 1843, mort dont nous savons que l’un des spectateurs immédiats est Eugène de Mazenod, alors évêque de Marseille : « Cette vie, pleine de dévouement et de charité, s’éteignit doucement dans les bras de son frère, le marquis de Forbin-Janson et de son ami Monseigneur de Mazenodcxi ».

Un épisode émouvant, lui aussi relaté par le dernier Marquis d’Oppède, nous a semblé particulièrement amusant. Parce qu’il éclaire l’amitié qui unissait Eugène de Mazenod, les Boisgelin et Charles de Forbin-Janson, nous jugeons pertinent de le reproduire ci-après : « Monseigneur de Forbin-Janson arrivant de Marseille quelques années avant sa mort, fut logé chez Monsieur l’évêque de Marseille. Là, une femme de charge s’étant aperçu que le linge de Monseigneur de Forbin-Janson était dans un état qui ne lui permettait plus de le raccommoder, elle alla trouver son évêque, à qui elle raconta la chose. Monseigneur de Mazenod, homme d’esprit et qui savait à quoi s’en tenir à l’égard de Monseigneur de Janson, voulut renouveler ses hardes ; mais, prévoyant un refus il eut recours à un stratagème. Il envoya sa nièce, Mademoiselle de Boisgelin, demander quarante francs à Monseigneur de Janson, pour un pauvre. Monseigneur, naturellement, consentit de très bonne grâce et de bon cœur. Quelques jours après, mademoiselle de Boisgelin retourna auprès de Monsieur de Janson, lui disant qu’elle venait apporter quarante francs de linge à ce pauvre, pour lequel elle avait sollicité sa compassion. Monseigneur de Janson, riant beaucoup, lui dit : « comment, j’avais fait le sacrifice de ces quarante francs ! ». Puis, allant trouver Monseigneur de Mazenod : « Ah ! dit-il, vous croyez, mon ami, qu’il ne me manque que cela ! » et, entrouvrant sa soutane, lui monte des vêtements en très mauvais étatcxii ».

Par ailleurs, Eugène de Mazenod et Charles de Forbin-Janson sont tous deux à l’origine de chapelles funéraires aux architectures très voisines. Assurément néogothiques comme l’étaient le château du Mont Valérien de Charles de Forbin-Janson et une partie du mobilier d’Eugène de Mazenodcxiii, les chapelles du cimetière de Picpus à Paris et du cimetière Saint Pierre d’Aix-en-Provence offrent une composition architecturale comparable et constituent le reflet des goûts artistiques similaires de ces deux prélats.

Les relations privilégiées qui unissent la famille de Forbin aux Carmélites d’Aix-en-Provence ne s’éteindront pas avec la dissolution du couvent. L’un des acteurs principaux de cette permanence est indéniablement le dernier Marquis d’Oppède, Palamède-Michel de Forbin (1816-1900). Outre le soin qu’il déploie pour mentionner dans la monographie du château de la Verdière les liens indéfectibles qui unissent sa famille au Carmel d’Aix et, comme nous venons de le voir, aux Oblats, il développe une véritable prise en compte « archéologique » du passé familial. Avec la même audace qui le verra sauver de la destruction les fenêtres de l’ancienne maison des Forbin dans le vieux Marseille pour orner la façade de la bibliothèque du château de Saint Marcel à Marseille où il réside et étudie une partie de l’annéecxiv, il se procurera plusieurs reliques familiales insignes à Aix. La période révolutionnaire ayant provoqué une dispersion d’une très grande partie du patrimoine familial, il achète à un ferrailleur une pierre de marbre blanc armoriée aux armes des Maynier d’Oppède qui ornait l’entrée de l’hôtel du même nom afin d’orner l’entrée du château de la Verdière où il entretient le souvenir de sa famillecxv. Il se procure également, dans des circonstances encore obscurescxvi, la pierre tombale d’Aymare de Castellane qui devait vraisemblablement se trouver au centre du cloître du couvent, dans le carré qui faisait office de nécropole pour les carmélites. La sépulture des Forbin d’Oppède du cimetière Saint Pierre d’Aixcxvii se voit surmontée de la stèle funéraire d’Aymare de Forbin d’Oppède, remployée au XIXe siècle afin d’être impérativement sauvée de l’oubli : « La pierre tumulaire sous laquelle reposait ses restes, a été retrouvée, ayant été brisée pendant la révolution. Elle a été déposée pieusement dans le cimetière d’Aix, près de la sépulture de la maison de Forbincxviii». Particulièrement érodée, elle est aujourd’hui majoritairement illisible. Nous avons pu l’identifier grâce aux précautions du dernier Marquis de Forbin d’Oppède qui a pris soin d’encadrer la stèle de deux inscriptions lapidaires. La première indique « Pierre tombale retrouvée dans le couvent des Carmélites où s’était retirée dame Aymare de Castellane-La Verdière, veuve de Vincent-Anne de Forbin d’Oppède, décédée en 1649 ». En pendant, une autre inscription d’apparence identique, aujourd’hui brisée en plusieurs morceaux suite à sa chute et déposée provisoirement sur le caveau indique « Sépulture placée sous la protection de ces trois vertueuses religieuses par le dernier membre de leur famille ». Cette émouvante adresse constitue un véritable écho à la dernière phrase qui couronne tragiquement la monographie du château de la Verdière : « Je lui dois de m’avoir fait revivre dans les souvenirs de ma première jeunesse condamnés, après moi, à être ensevelis dans l’oubli ». Acquise en 1853cxix, très probablement suite au décès de son père Sextiuscxx d’Oppède (1767-1853) la concession se distingue ainsi des nombreuses sépultures aristocratiques du cimetière aixois par le montage d’éléments anciens qu’elle présente.

Veuf peu après la publication de la monographie du château de la Verdière, Palamède de Forbin d’Oppède épousera Louise de Boisgelin (1864 – 1932). Cette alliance avec la petite nièce d’Eugène de Mazenod lie désormais le nom de Forbin d’Oppède aux Boisgelin et une fois de plus aux Oblats devenus dépositaires du couvent du Cours Mirabeau. Dans le discours qu’il prononce lors de ce second mariage, l’archevêque d’Aix en Provence, Monseigneur Fourcade, s’attache à la personnalité d’Eugène de Mazenod parce qu’il incarne un héritage pour les deux époux : « Ce n’est pas seulement au pied de son père et de sa mère, c’est à l’école même de son grandoncle Mgr de Mazenod, qui fut si éminemment un homme de Dieu et l’homme des pauvres, que Mademoiselle de Boisgelin a fait, dès son enfance, un incomparable apprentissage de toutes les saintes œuvrescxxi ». Cette alliance n’offrira toutefois aucune descendance au Marquis d’Oppède. Il prononcera en 1900 son dernier soupir dans le château de Saint Marcel, l’une des plus anciennes résidences de la Maison de Forbincxxii. Par ces relations pluriséculaires, la sixième génération descendant d’Aymare de Castellane, fondatrice du Carmel d’Aix s’éteignait ainsi, alliée à Eugène de Mazenod dont les disciples occupaient et occupent toujours l’édifice.

Plus généralement, le Cours Mirabeau reste à ce titre tout particulièrement attaché au souvenir de la famille de Forbin. Outre la place éponyme qui constitue désormais l’adresse du couvent des Oblats, le Cours possède sur le piédestal de la fontaine dite du Roi René un portrait de Palamède de Forbin, acteur essentiel de l’union de la Provence au Royaume de France. Par ailleurs, ce même cours Mirabeau apparaît sur le célèbre paravent de la Fête-Dieu de la ville d’Aix, témoignage insigne de cette fête religieuse de premier plan qui réunissait la capitale provençale et dont Palamède de Forbin d’Oppède était le propriétaire par sa mère, Henriette de Thomassin-Peynier (1789-1864) dont les armes ornent toujours les feuilles latérales. Aujourd’hui conservé au Musée du Vieil-Aix dont il constitue l’un des fleurons, ce paravent met en scène le couvent des Carmélites et les Carmélites elles-mêmes et son intérêt historique semble avoir été perçu dès le XIXe siècle, comme en témoigne l’adresse de l’historien local Roux-Alphéran : « peinture très remarquable par les figures et les costumes qu’elle représente, et qui mériterait d’être bien conservée dans un établissement public tel que la bibliothèque ou le musée de cette ville. Puisse l’honorable propriétairecxxiii exaucer à cet égard les vœux de ses concitoyens dont nous osons ici dire l’interprète !cxxiv »

Enfin, deux hôtels particuliers ayant appartenu à la famille ornent ce cours. Les Forbin-La Barben possèdent l’hôtel éponyme qu’ils tiennent des Milan-la Roquecxxv tandis que les Forbin d’Oppède rachètent en 1816 le n°44 du Cours, hôtel aujourd’hui baptisé « hôtel de Suffren », en hommage à la famille du célèbre bailli qui y séjournait au XVIIIe siècle. C’est dans cet hôtel, dont les décors intérieurs ont été considérablement remaniés sous la Restauration par les Forbin d’Oppède, que la dernière représentante de sa branche, Augustine de Forbin d’Oppède, s’éteindra en 1902, trois siècles après la naissance d’Aymare de Castellane sa bienheureuse aïeule, et près de quatre siècles après celle de Palamède de Forbin dit « le Grand » (1433-1508)cxxvi, dont l’habileté diplomatique attachera pour toujours le nom de Forbin à l’Histoire de Provencecxxvii. Sa notice nécrologique, rédigée par l’Abbé Challian, témoigne de la dévotion particulière et du zèle religieux que ce membre de la famille déploiera toute sa vie au service d’une charité active et d’un idéal éducatif patientcxxviii. Elle honorera les Oblats de Marie de nombreuses donations, comme en témoigne la mention : « Un don princier est discrètement déposé entre les mains des Petites Sœurs des Pauvre (…) les communautés des oblats ont connu les générosités de cette illustre chrétiennecxxix ». Elle sera également à l’origine d’une tentative – avortée – d’une mission perpétuelle à Oppède (Vaucluse) qu’elle souhaitait voir animée par les Oblats de Marie et pour laquelle le clergé diocésain formulera une désapprobation manifestecxxx. Elle rejoindra son frère et ses parents dans le caveau familial où elle repose toujours, à l’ombre de l’illustre stèle qui vit le repos éternel de la fondatrice du Carmel d’Aix et de ses filles.

C’est ainsi qu’Eugène de Mazenod, les Missionnaires de Provence puis les Oblats de Marie Immaculée, dans le sillage des anciennes Carmélites d’Aix-en-Provence, ont entretenu des liens aussi fondamentaux qu’indissociables avec la famille de Forbin sur plusieurs siècles. Ils sont, à l’aune de ce passé qui forme une toile complexe d’acteurs et d’ambitions, les dépositaires de cet héritage commun qui a fait d’Aix l’un des hauts lieux de la vie religieuse en Provencecxxxi. Sur les trois siècles de vie communautaire et pastorale qui ont renouvelé les lieux, les noms de Castellane, Forbin d’Oppède, Mazenod, Richery, Olivary, Maunier, Icard, Guibert, Boisgelin et bien d’autres encore ont été sans cesse liés par des relations d’amitié, de complicité, de dépendance et d’heureuses coïncidences, qui n’en sont peut-être pas….

Aujourd’hui, le nom de Forbin d’Oppède ne résonne hélas plus qu’à travers l’Histoire, la parure monumentale de la ville, et la place éponyme sur laquelle le couvent des Oblats prend le jour. Pourtant, ces sentiments de reconnaissance mêlés d’admiration pour les Carmélites et les Oblats furent les ultimes vœux que les dernières âmes de cette lignée manifestèrent ; l’un des derniers hommages qu’ils rendirent ici-bas à ces deux communautés religieuses aixoises qui ont en nos cœurs une promesse d’éternité. L’exhortation prononcée par l’archevêque d’Aix en 1885 à l’adresse du dernier Marquis de Forbin d’Oppède en était déjà le signe touchant : « En vous y consacrant de plus en plus ensemble (…) vous perpétuerez dans un même esprit et du même cœur les vertueuses traditions de vos glorieux ancêtres, et vous montrant ainsi les dignes héritiers de leurs exceptionnelles bénédictions, vous ajouterez sur la terre, comme dans le ciel, un nouveau fleuron à leur triple couronnecxxxii.

Alexandre MAHUE

i BARRES Maurice, La colline inspirée, éditions du Rocher, 2005, p. 3.

ii La publication de cet article au sein de la revue « Oblatio » été rendue possible par l’amitié et la bienveillance renouvelées que la communauté des Oblats de Marie d’Aix a bien voulu me réserver depuis plusieurs années. Grâces leurs soient rendues.

iii BOYER Jean, L’architecture religieuse à l’époque classique à Aix-en-Provence. Documents inédits, Aix-en-Provence, 1972, pp. 183-194.

iv GLOTON Jean-Jacques, Renaissance et Baroque à Aix-en- Provence. Recherches sur la culture architecturale dans le Midi de la France de la fin du XVe au début du XVIIIe siècle, Bibliothèque des Ecoles françaises d’Athènes et de Rome, fasc. 237, Rome 1979, 448 p.

v JESTAZ Bertrand, L’église des Carmélites d’Aix-en-Provence, Société Française d’Archéologie, extrait du Congrès du Pays d’Aix, 1988, pp. 121-128.

vi Archives du château de la Verdière (Var), Généalogie familiale par M.P de Forbin d’Oppède.

vii Archives de la famille de Castellane, château d’Esparron de Verdon, Contrat de mariage Castellane-La Verdière – Castellane-Esparron, liasse n°7.

viii MAHUE Alexandre, « La famille de Castellane et le château d’Esparron de Verdon au XVIIIe siècle », in Société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence, 2016, pp. 67-97.

ix Archives de la famille de Forbin d’Oppède, Notes de Palamède d’Oppède (1816-1900) sur Castellane-Bezaudun et sa descendance.

x Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt d’Aix, B 30.

xi Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, Minutes du Notaire Vassal, 2 E 090 99 folios 243 et suivants, « Prisfaict pour Messire Pierre de Castellane seigneur de Saint Jullien, contre George Astrend ».

xii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 52.

xiii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 47.

xiv ALBANES (Chanoine), Inventaire analytique des titres de la maison de Forbin recueillis au château de Saint Marcel par le Marquis de Forbin d’Oppède, Imprimerie Marseillaise, 1900, p. 15 : « Contrat de mariage entre Vincent-Anne de Meynier, comte palatin, conseiller au Parlement de Provence, baron d’Oppède, lafare etc., fils de feu Jean de Forbin et de Claire de Pérussis ; et Aymare de Castellane, fille de Jean de Castellane, baron de la Verdière, et feu Marguerite, marquise de Castellane. Fait au château de la Verdière, notaire Gaspard Philip ». Voir aussi Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Insinuations de la Sénéchaussée de Marseille. Reg. 7, fol 5 v°.

xv Cette formule, signalée par Palamède de Forbin d’Oppède dans sa monographie de la Verdière (p. 46), est citée comme provenant d’un contrat de mariage passé chez Capus, notaire à la Verdière. Attesté dans le fonds d’archives de la famille de Forbin d’Oppède en 1880, cet acte a hélas disparu, comme une grande partie des documents d’archives qui se trouvaient dans les châteaux de la Verdière (83) et de Saint Marcel à Marseille (13).

xvi BOISGELIN (Marquis DE) et CLAPIERS Balthasar (DE), Chronologie des officiers des cours souveraines de Provence, Editions de la Société d’Etudes provençales, Aix-en-Provence, 1909, p. 6.

xvii ROUX-ALPHERAN Ambroise, Les rues d’Aix : Recherches historiques sur l’ancienne capitale de la Provence, tome 2, Aix-en-Provence, Typographie Aubin, 1848, p. 459.

xviii CUBELLS Monique, La noblesse provençale du milieu du XVIIe siècle à la Révolution, Aix-en-Provence, Université de Provence, coll. « Le temps de l’histoire », 2002, p. 112.

xix Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, Insinuations de la Sénéchaussé d’Aix, Registre de 1637, folio 699 v°, contrat de mariage passé devant les notaires André Pellanchon et Mathieu Malherbe, de Cadenet et de la Verdière, au château de la Verdière, le 4 juillet 1637.

xx Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, Insinuations de la Sénéchaussée de Marseille, Registre 13 folio 551 v°, contrat passé à Aix-en-Provence le 25 juin 1638, « dans la maison de la dame d’Oppède », c’est-à-dire l’hôtel Maynier d’Oppède, dans l’actuelle rue Gaston de Saporta, devant les notaires Boniface Borilli et Jean-Robert Baudoin. Un portrait de Claire-Françoise de Forbin d’Oppède, Marquise de Bormes, peint par Joubert, se trouve actuellement dans les réserves du musée Granet sous le numéro d’inventaire 969.3.10.

xxi Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, Insinuations de la Sénéchaussée d’Aix, Registre de 1644 folio 368 v°, contrat passé à Aix-en-Provence le 10 avril 1644.

xxii  BROGLIE Albert (DE), Malherbe, Paris, Hachette et cie, 1897, p. 7.

xxiii CELLES Jean (DE), Malherbe ; sa vie, son caractère, sa doctrine, Paris, Librairie académique Perrin, 1937.

xxiv Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, 11 E 79, Documents personnels de Jean-Baptiste de Covet, et de Lucrèce de Grasse, son épouse. – Testament de Lucrèce de Grasse (31 juillet 1632). – « Testament du dit Jean-Baptiste léguant entre autres à son fils, autre Jean-Baptiste une somme de 3 000 1. au-dessus de laquelle il n’aura rien à prétendre attendu sa folie et les frais que son père avait dû faire pour le tirer du procès criminel qu’on lui avait intenté pour le meurtre du fils de Malherbe auquel il avait pris part » (1635).

xxv Voir BRUNEL Georges, La Peinture française du XVIe au XVIIIe siècle, catalogue raisonné du Musée Calvet d’Avignon, Silvana Editoriale, Milan, 2015, p. 128. Un autre portrait du Président d’Oppède, jadis conservé dans les collections de la famille de Villeneuve-Bargemon et pourvu d’un fastueux cadre baroque de facture aixoise est aujourd’hui conservé dans les réserves du Musée Granet sous le numéro d’inventaire 2004.4.1.

xxvi Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, 27 F 16, Notices biographiques d’Henri de Forbin d’Oppède, par Félix Timon-David.

xxvii Archives du château de la Verdière, notice généalogique d’Henri de Forbin d’Oppède.

xxviii MAHUE Alexandre, « Le château de la Verdière, acteurs, enjeux historiques et évolutions architecturales », in Bulletin Historique du Patrimoine du Pays de Forcalquier, 2016.

xxix DAVERDY Pierre, Oraison funèbre d’Henri de Forbin d’Oppède, prononcée à Lambesc, le 20 novembre 1671, Marseille, 1889, p. 47.

xxx FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880.

xxxi La titulature complète de cet évêque, abbé commanditaire de plusieurs abbayes, apparaît sur une plaque de fondation en ardoise du Carmel de Toulon qui ornait la façade méridionale du château de la Verdière jusqu’en 2003. Dégradée par les intempéries, elle est aujourd’hui mise à l’abri par le propriétaire du château.

xxxii Archives départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, 27 F 17, Lettre de Palamède de Forbin d’Oppède à Felix Timon-David, s.d (lettre lacunaire).

xxxiii MAHUE Alexandre, « Le château de la Verdière (…) op. cit,.

xxxiv Château de Versailles et de Trianon, Portrait de Vincent-Anne de Forbin d’Oppède, Inv.grav. LP 20.117.1. Le portrait gravé de Vincent-Anne de Forbin d’Oppède fait partie de la série de grands albums reliés contenant des portraits gravés et provenant du cabinet de gravures constitué par Louis-Philippe, duc d’Orléans puis roi des Français. La constitution des albums s’est étendue pendant plus de vingt-cinq ans et était conservée au Palais-Royal. Sur les 114 volumes dont on garde la trace, 75 sont aujourd’hui conservés à Versailles dont 65 seulement contiennent des gravures – près de 16 500. Cf. DELALEX Hélène,  » La collection de portraits gravés de Louis-Philippe au château de Versailles « , Revue des Musées de France – Revue du Louvre, 2009.

xxxv  Musée Calvet d’Avignon, Portrait d’Henri de Forbin-Maynier par Mignard (1657), Inv. 23625, Collection Marcel Puech. Don à la Fondation Calvet en 1986, huile sur toile, (122,5×100). A ce remarquable portrait s’ajoutent des portraits gravés officiels.

xxxvi  Musée Calvet d’Avignon, « Portrait d’une femme âgée », Inv. 838.2, (0,745×0,58).

xxxvii Voir BRUNEL Georges, La Peinture française du XVIe au XVIIIe siècle, catalogue raisonné du Musée Calvet d’Avignon, Silvana Editoriale, Milan, 2015, pp. 86 et 87.

xxxviii RIS Clément (DE), Les Musées de Province, Tome 2, Jules Renouard, Paris, 1864, p. 147.

xxxix BRUNEL Georges, op. cit, à propos de la notice de Jacques Thuillier (Paris, Grand Palais1978-1979, cat n° 65), p. 86.

xl RIS Clément (DE) op. cit, p. 148.

xli FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 64.

xlii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 51.

xliii Bibliothèque municipale d’Avignon, MS 2397 folio 310. Elles porteront le nom de Sœur Thérèse de Jésus et d’Anne-Marie du Saint Sacrement.

xliv Archives du château de la Verdière, notice d’Aymare de Castellane.

xlv  FORBIN DES ISSARTS Henri (DE), Les Forbin, Survol de six siècles, Aubanel, Avignon, 1976, p. 55.

xlvi  EXPILLY (Abbé), Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Joly, Avignon, 1762, p. 462.

xlvii Archives de la famille de Forbin d’Oppède, notes généalogiques concernant Accurse Maynier, par Palamède de Forbin d’Oppède.

xlviii  Archives de la famille de Forbin des Issarts. Notice biographique de Claire de Perussis (1937).

xlix  Musée Calvet d’Avignon, Portrait de Claire de Pérussis, Inv. 22791,

l FORBIN DES ISSARTS Françoise (DE), Les Entrées solennelles à Avignon et Carpentras (XVIe-XVIIIe siècles, Bibliothèque municipale d’Avignon, 1997, p. 10.

li Il s’agit d’Aymare de Forbin d’Oppède.

lii Il s’agit de la mère Thérèse de Jésus citée précédemment.

liii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 48.

liv Archives de la famille de Forbin d’Oppède, « Histoire de la ville d’Aix », s.d, anonyme.

lv Archives Municipales d’Aix-en-Provence, « Mémoire que les religieuses carmélites ont l’honneur de présenter à messieurs les consuls d’Aix et procureurs du pays ».

lvi   Cette amusante coïncidence faisait de Francois Saurat (né en 1599), un « conseiller du Roi et receveur pour le Roi des drogueries ».

lvii   Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt d’Aix, B 922.

lviii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 47.

lix Il s’agit de Vincent-Anne de Forbin d’Oppède (1579-1631) lx FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 47.

lxi   D’ORLEANS-MONTPENSIER Anne-Marie-Louise, Mémoires de Mlle de Montpensier, Volume 3, Charpentier, Paris, p. 422.

lxii  HOZIER Pierre (D’), Table contenant les provençaux illustres, Aix, 1667, p. 222.

lxiii CASTALDO Inès, Le Quartier Mazarin, habiter noblement à Aix-en-Provence, Le Temps de l’Histoire, Presses Universitaires de Provence, 2011, pp. 21 et 22.

lxiv Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt d’Aix-en-Provence, 67 H 1, « Achept d’une maison par les dames religieuses carmellittes au Sieur Laurens Saurat ».

lxv Archives communales d’Aix-en-Provence, FF 32 folio 43 : L’histoire des parcelles nous est connue par certains travaux initiés par le précédent propriétaire, à l’instar de la mention suivante : « M. (Claude) Saurat, secrétaire en la chancellerie près la prote Saint Jehan, a fait démolir une muraille quy se trouve au devant de la place de la porte saint Jehan ».

lxvi Archives Municipales d’Aix-en-Provence, BB140, folio 262.

lxvii Cet échange nous est connu par plusieurs mémoires rédigés au profit des carmélites : « Il donna également pouvoir et faculté auxdites dames religieuses de prendre l’eau qui avait été nouvellement trouvée dans un fonds et propriété lui appartenant, situé hors la ville et dans le fossé de la porte Saint Louis., et a ces fins de continuer le même fossé commencé et de le joindre à l’ancien conduit. Les religieuses carmélites jouirent de toutes ces eaux sans aucun trouble jusqu’en 1697 ou la ville ayant obtenu un arrêt de conseil qui obligeoit les différents corps et particuliers d’exhiber les titres en vertu desquels ils possédaient des eaux dans leurs maisons…) ». (…) « en effet lesdites dames religieuses prouvèrent par les actes les plus authentiques que les eaux de leur fontaine n’avaient jamais appartenu à la ville qu’elles les avaient achetées à M. Saurat, que celuy cy les avait acquis à plusieurs particuliers à prix d’argent et qu’il avait fait construire les aqueducs à ses frais et dépens, et qu’il avait cédé gratuitement trois tuyaux d’eau à la ville. A cette époque, Messieurs les Consuls d’Aix voulaient faire elever une nouvelle fontaine pour la décoration du Cours et trouvant que les eaux de la fontaine des carmélites placées contre leur muraille de cloture étaient favorables à l’éxécution de ce projet, sollicitèrent ledites dames religieuses de les céder à la ville qui, en échange, leur en suborgeroit d’autres ».

lxviii  CASTALDO Inès, op. cit, p. 193, voir notice biographique de Laurent Vallon.

lxix  GADY Alexandre, Les religieux et la construction immobilière à Paris au XVIIIe siècle, in CASTALDO Inès, op. cit, p. 72.

lxx  Archives municipales d’Aix-en-Provence, GG 119.

lxxi Archives municipales d’Aix-en-Provence, DD 37, « Conseil tenu dans la grande sale de l’hôtel de ville le 28 décembre 1701 ». D’autres feuillets concernant les versures des fontaines du Cours, et notamment de la fontaine chaude, permettent de voir qu’il existait un droit de versure au profit du sieur Ricard de Brégancon qui partage sa fontaine avec les carmélites. Cette famille, nous le verrons ultérieurement, est intimement liée au couvent.

lxxii  (…) « Les carmélites ont souffert un grand dommage par l’aliénation des eaux de leur fontaine et des versures de celle du cours. Elles manquent d’eau les trois quarts de l’année et encore plus dans l’été obligées à faire laver leurs lessives hors de leur maison, ce qui leur cause une incommodité et une plus grande dépense, oultre le grand préjudice que souffre leur jardin ».

lxxiii La stèle funéraire de cette religieuse a été exhumée dans le cloître et se trouve aujourd’hui accrochée au mur Est du cloître avec les autres pierres tombales exhumées.

lxxiv Archives municipales d’Aix-en-Provence, DD 37, « Arrosage et versure de la fontaine des Carmélites ».

lxxv  CASTALDO Inès, op. cit, p. 114.

lxxvi   Archives municipales d’Aix-en-Provence, BB110, « Conseil assemblé dans la grande sale de l’hôtel de Ville le 24 février 1752 ».

lxxvii Une gravure conservée dans les archives des Oblats de Marie représente le cloître pourvu en son centre d’un enclos ceinturé de grilles et où l’on aperçoit les stèles funéraires des religieuses.

lxxviii CASTALDO Inès, Le Quartier Mazarin, habiter noblement à Aix-en-Provence (XVIIe-XVIIIe siècles), Le temps de l’Histoire, Presses Universitaires de Provence, 2011, p. 42.

lxxix Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt de Marseille, C 5220.

lxxx Archives Municipales d’Aix-en-Provence, BB140, folio 171 v°, « Convention avec les carmélites pour l’arrosage de leur enclos ».

lxxxi BENEZIT Emmanuel, Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs : de tous les pays par un groupe d’écrivainsspécialistes français et étrangers, vol. 2, Paris, Gründ, 1999, page 49 lxxxii Archives du château des Issarts, Portefeuille d’Estampes, « Tête de Christ par Guido Reni gravée pour Madeleine de Forbin d’Oppède ». Nous remercions ici vivement Françoise de Forbin des Issarts qui a bien voulu nous adresser une copie de cette gravure.

lxxxiii Un exemplaire de cette estampe est aujourd’hui conservée dans les archives de la famille de Forbin des Issarts.

lxxxiv Archives des Oblats, couvent d’Aix-en-Provence.

lxxxv SERROU Robert et VALS Pierre, Le Carmel, Carmélites et Carmes, Éditions Horay, 1957, 208 p.

lxxxvii OLIVARY Athénaïs (D’), Mois de Saint Joseph (10e édition), de Marie (8e édition), du Sacré Cœur (10e édition), du Précieux Sang (6e édition), de Sainte Thérèse (3e édition).

lxxxviii OLIVARY Athénaïs (D’), Retraites de dix jours (4e édition), de la pentecôte (4e édition), de dix jours, avant la profession (3e édition), de trois jours, avant la Vêture (3e édition), de dix jours sur l’Abandon (5e édition), de huit jours pour les sœurs tourières (2e édition), Trois petites retraites d’un jour pour les postulantes et les novices.

lxxxix OLIVARY Athénaïs (D’), « Sur la charge de Prieure », (2e édition).

xc OLIVARY Athénaïs (D’), « Sur la charge de Maîtresse des Novices », (2e édition).

xci CARMEL D’AIX, Vie de la Révérende Mère Marie de la Conception – Athénaïs d’Olivary par les religieuses de son monastère, Imp. Makaire, Aix-en-Provence, 1899, p. 18.

xcii CARMEL D’AIX, op. cit, p. 112.

xciii Il s’agit d’Olympe d’Olivary, née à Aix en 1798, propriétaire de l’hôtel éponyme rue du Quatre Septembre.

xciv Lettre datée du 11 juillet 1859, de Viviers, siège épiscopal dont H. Guibert était titulaire.

xcv Archives de la famille d’Olivary, Liasse consacrée à Athénaïs d’Olivary.

xcvi Un nœud diplomatique retarde son installation dans le diocèse. Un concordat, signé le 11 juin 1817 prévoyait le retour partiel à celui de Bologne et le rétablissement d’un certain nombre de sièges supprimés en 1801. La nouvelle circonscription ecclésiastique fut promulguée par la bulle Commissa divinitus le 27 juillet 1817 et le roi « nommait » le 8 août suivant toute une série de prélats dont Mgr de Richery au siège restauré de Fréjus, la confirmation romaine leur fut accordée au consistoire du 1e octobre. On s’aperçut toutefois que ce type de traité ne pouvait se passer d’être entériné par les Chambres à l’instar d’une loi aux conséquences administratives internes. Ce fut l’occasion de redonner de la voix à un gallicanisme qu’on avait peut-être cru trop tôt vaincu. L’affrontement entre Rome et Paris fit alors tout suspendre et Pie VII annonça le 23 août 1818 qu’il préférait en rester provisoirement aux termes du concordat de 1801. Il faudra de nouvelles négociations pour que le pape accorde à la France, le 6 octobre 1822, une trentaine de nouveaux sièges, avec la bulle Paternae charitatis publiée par l’ordonnance du 31 octobre suivant.

xcvii Archives de la famille d’Olivary, Notice biographique de Monseigneur de Richery (1887).

xcviii CARMEL D’AIX, Vie de la Révérende Mère Marie de la Conception – Athénaïs d’Olivary par les religieuses de son monastère, Imp. Makaire, Aix-en-Provence, 1899, p. 185.

xcix CARMEL D’AIX, Vie de la Révérende Mère Marie de la Conception – Athénaïs d’Olivary par les religieuses de son monastère, Imp. Makaire, Aix-en-Provence, 1899, p. 381.

c MAHUE Alexandre, Un hôtel particulier du grand siècle à Aix-en-Provence : l’hôtel d’Olivary, mémoire de maîtrise d’Histoire de l’Art sous la direction de Mireille Nys, Aix-Marseille Université, 2015.

ci Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, « Le Mémorial d’Aix », dimanche 2 décembre 1855.

cii Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, « Le Mémorial d’Aix », édition du 9 août 1857.

ciii Cette croix est aujourd’hui conservée par Madame Yves de Welle, propriétaire de l’hôtel d’Olivary.

civ On renverra nos lecteurs à l’article de Michel Courvoisier OMI consacré aux relations entre ces deux personnages.

cv FORBIN DES ISSARTS Henri (DE), Les Forbin, Survol de Six siècles, Aubanel, Avignon, 1976, p. 110.

cvi FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 120.

cvii  Archives du château de la Barben, liasse des monographies et imprimés, Notice Biographique de Charles de Forbin-Janson.

cviii LESOURD Paul, Un grand cœur de missionnaire, Monseigneur de Forbin Janson (1785-1844), Flammarion, p. 33.

cix  FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 119.

cx Les deux châteaux ne sont séparés que de sept kilomètres.

cxi FORBIN D’OPPEDE, Palamède (DE), ibid

cxii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie de la terre et du château de la Verdière et des familles qui l’ont successivement possédé sans interruption du Xe au XIXe siècle, Imp. Olive, Marseille, 1880, p. 124.

cxiii On pensera notamment au couvent d’Aix au prie-Dieu armorié du fondateur de la communauté actuellement conservé dans sa chambre-musée.

cxiv  Archives de la famille de Forbin d’Oppède, Liasses de correspondance de Michel-Palamède de Forbin d’Oppède.

cxv   Archives de la famille de Forbin d’Oppède, Correspondance de Michel-Palamède de Forbin d’Oppède, en vue de la rédaction de la Monographie du château de la Verdière.

cxvi Nous ne savons à qui Palamède de Forbin d’Oppède s’est adressé pour récupérer cette pierre tombale. Si la pierre tombale a quitté le couvent après 1816, un examen de la correspondance administrative des Missionnaires de Provence permettrait certainement d’en savoir plus long sur ce point.

cxviicxvii On sait que reposent dans ce caveau les restes mortels de Sextius, d’Augustin de Forbin d’Oppède et d’Henriette de Thomassin-Peynier, d’Augustine et de Palamède de Forbin d’Oppède. Plusieurs documents relatifs à la succession d’Augustin de Forbin d’Oppède aujourd’hui conservé dans le fonds de Sparre (Archives Départementales des Bouches-duRhône) éclairent les pratiques funéraires qui ont entouré ce caveau.

cxviii FORBIN D’OPPEDE Palamède (DE), Monographie op. cit, p. 52.

cxix Fiche de concession, cimetière Saint Pierre d’Aix-en-Provence, communiquée par Madame Martel en octobre 2015. Jugée en état d’abandon et promise à la destruction, la pierre tombale ne sera pas démantelée suite à un courrier que j’ai adressé à la municipalité appelant son attention sur l’intérêt patrimonial de cette sépulture.

cxx Né à Aix-en-Provence en 1767, alors que son propre père, Louis-Roch de Forbin d’Oppède était premier consul de la ville, Sextius de Forbin d’Oppède doit son prénom au parrainage symbolique qu’exerçait la ville d’Aix sur les premiers fils des consuls.

cxxi Allocution de Monseigneur l’Archevêque d’Aix pour le Mariage de Monsieur le Marquis de Forbin d’Oppède avec Mademoiselle Louise de Boisgelin célébré dans la chapelle de l’archevêché le 15 janvier 1885.

cxxii FORBIN DES ISSARTS Henri (DE), Les Forbin, Survol du Six siècles, Aubanel, Avignon, 1976.

cxxiii Il s’agit de Sextius de Forbin d’Oppède.

cxxiv ROUX ALPHERAN Ambroise, Les Rues d’Aix , ou recherches historiques sur l’ancienne capitale de la Provence, Aubin, Aix-en-Provence, 1846, p. 74.

cxxv Archives du château de la Barben, « liasse consacrée à l’hôtel d’Aix ».

cxxvi Ces trois personnages s’éteignirent sur le Cours Mirabeau, à plusieurs siècles d’intervalle.

cxxvii MICHAUD Joseph-François et Louis-Gabriel, Biographie universelle ancienne et moderne ou histoire par ordre alphabétique, de la vie privée et publique de tous les hommes qui se sont distingués par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, Chez Michaud frères, 1820, p. 53.

cxxviii CHALLIAN (Abbé), A la Mémoire de Mademoiselle de Forbin d’Oppède, Aix-en-Provence, Pourcel, 1902.

cxxix  Challian (Abbé), op. cit, p. 26.

cxxx   Heckenroth Pierre, Oppède en Comtat Venaissin, 1992, p. 123.

cxxxi  BERNOS Michel, « Des institutions religieuses au cœur de la cité », in revue V.M.F Aix et le pays aixois, juillet 2012, n°244, p. 64.

cxxxii Allocution de Monseigneur l’Archevêque d’Aix pour le Mariage de Monsieur le Marquis de Forbin d’Oppède avec Mademoiselle Louise de Boisgelin célébré dans la chapelle de l’archevêché le 15 janvier 1885, p. 4.

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200e anniversaire des Missionnaires Oblats vu du berceau de la Congrégation

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La lettre 9 octobre 1815 du Fondateur au père Tempier reprend trois piliers importants pour ce bicentenaire : se mettre au pied du crucifix pour n’écouter que Dieu, se pénétrer de la situation des gens et donner l’exemple d’une véritable vie communautaire avec la volonté et le courage de marcher sur la trace des Apôtres.

Le premier pilier est l’appel de Jésus-Christ

Un appel entendu par Eugène de Mazenod, par ces premiers compagnons, par ses fils les Missionnaires Oblats et par les membres de la famille Mazenodienne.
L’appel de Jésus-Christ entendu par Eugène de Mazenod lui révèle sa dignité.
L’archevêque d’Aix et Arles, lors de la messe du jubilé le 24 janvier disait : « que saint Eugène, derrière son air supérieur, son désir de plaire aux yeux du monde, cachait une pauvreté, une blessure ». Et il ajoutait : « parce qu’il était pauvre lui-même, il a pu accueillir l’Evangile et vivre une vraie rencontre du Christ. Parce qu’il était pauvre, le Christ est allé à lui. Ce fut pour saint Eugène de Mazenod une nouvelle évangélisation… » .
A partir de cette rencontre, sa conversion l’amène à partager l’amour reçu de Jésus-Christ aux autres. Le document ‘Identité et Mission du religieux Frère dans l’Eglise’ parle « du don que nous recevons au don que nous partageons… Ce don reçu et partagé sera aussi communiqué dans l’accomplissement de la mission » .
Les premiers compagnons du Fondateur partageaient également l’amour de Jésus-Christ dans leur ministère de prêtre. Le père Maunier avait déjà témoigné l’amour de Dieu dans le sacrement du mariage. Malheureusement, sa fille et sa femme décédèrent à deux mois d’intervalle. Après quelques années, il entendit l’appel à devenir prêtres, malgré les aléas de la Révolution. Comme le père Mie, tous deux ont eu ce courage héroïque, ils furent témoins de Jésus-Christ au risque de leur vie, ils furent ordonnés en cachette à Marseille en 1797.

Le deuxième pilier est de répondre aux besoins de ceux qui nous entourent

Eugène de Mazenod a perçu l’état d’abandon des habitants de la Provence et par la suite les besoins du monde, ainsi nous disons régulièrement qu’Eugène avait : « un cœur grand comme le monde ».
Les premiers missionnaires à rejoindre saint Eugène s’étaient aussi laissés toucher par les besoins des gens. Ils avaient à cœur d’être des missionnaires zélés !
Le père Deblieu débordait du zèle missionnaire, il participa quasi à toutes les missions jusqu’en 1823. Après avoir regagné son diocèse d’origine, il dirigea une équipe de missionnaires à Fréjus et termina son ministère à La-Seyne-sur-Mer toujours dans cet enthousiasme de communiquer sa foi vive aux fidèles de sa paroisse.
Le père Mie se laissait toucher par les pauvres mendiants, il était un prédicateur populaire qui se mettait à la portée de tous pour parler au cœur des gens.

Le troisième pilier est la vie religieuse en communauté

Lors du 100e anniversaire de la Congrégation, Mgr Augustin Dontenwill, 6ème Supérieur général (1908-1931) disait : « Nous affirmons, au nom de Dieu, de son Vicaire sur la terre et de notre vénéré Fondateur, que dans notre Congrégation, nous sommes religieux avant d’être missionnaires, religieux pour être des missionnaires surnaturels, religieux pour persévérer jusqu’à la mort dans les fatigues de l’apostolat. Le jour où nous cesserions d’être religieux, nous porterions encore le titre de missionnaires, nous remplirions des fonctions apostoliques, nous pourrions même être des convertisseurs d’âmes, mais nous cesserions néanmoins d’être dans notre vocation… Notre vénéré Fondateur voulu que, dans sa jeune société de missionnaires, la vie religieuse précédât, préparât et informât la vie apostolique » iii.
Si le Fondateur ne parle pas de vœu dans sa première lettre au père Tempier, il désirait une vie commune qui n’ait qu’un cœur et qu’une âme, une communauté qui travaille à sa propre sanctification et « qui ait la volonté et le courage de marcher sur les traces des apôtres » iv.
Marcher sur les traces des Apôtres comporte pour le Missionnaire Oblat, la vie en communauté : «la communauté des Apôtres avec Jésus est le modèle de leur vie ; il avait réuni les Douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés » v.
Le père Jetté écrivait en 1992 : « Eugène de Mazenod l’a ressenti dès le début de sa petite Société : il a établi la vie commune avant même de demander la vie religieuse. Il la jugeait essentielle pour deux raisons : comme soutien et stimulant dans notre effort vers la sainteté, et comme moyen de stabilité et d’efficacité dans notre action missionnaire. Il n’avait pas en vue de grouper des francs-tireurs apostoliques ; il voulait constituer un véritable corps – un « corps d’élite » – comme il disait. (Lettre à Tempier, 22 août 1817 ; dans Lettres, t. 6, p. 38), une communauté de prêtres et de Frères qui soient capables de vivre ensemble sous un même règlement et de travailler ensemble dans la vigne du Seigneur. » vi

Le père Tempier est le premier à entrer dans la perception que le Fondateur avait non seulement d’être missionnaire, mais d’être un religieux missionnaire. Le Fondateur comptait sur le père Tempier : «… Je voudrais, au contraire, que vous fussiez des premiers à entrer dans la maison, qui est toute prête pour recevoir les missionnaires. Ce premier pas est, à mon avis, de la plus haute importance. A cette réunion nous arrêterons le règlement que nous aurons à suivre […] Il faudrait commencer ensemble l’année 1816. Nous commencerons par travailler sur nous-mêmes ; après, nous réglerons le genre de vie que nous adopterons pour la ville et pour les missions ; enfin nous deviendrons des saints » vii.
Le père Fabre écrira dans la notice nécrologique du P. Tempier : « L’appel de notre fondateur méritait d’être entendu du P. Tempier et le P. Tempier méritait d’être appelé par notre fondateur. Ces deux âmes étaient faites pour s’entendre, s’unir, se compléter et concourir dans la mesure de leur vocation respective à la réalisation de l’œuvre de Dieu » viii.
Ainsi, je crois que nous pouvons faire nôtres les paroles de l’Archevêque d’Aix, lors du cinquantième anniversaire du sacerdoce du P. Tempier, en 1864 : « Tant que la Société des Oblats de Marie Immaculée sera dirigée par l’esprit de foi, de dévouement et de zèle qui anima votre premier Père et qui anime toujours dans sa verte vieillesse celui qu’il pouvait appeler son fils non moins que son frère, son assistant et son ami ; tant que, marchant sur les traces des Mazenod et des Tempier, vous pourrez dire : Societas nostra cum patre et filio ejus (que notre Société soit avec Dieu le Père et avec son Fils), l’Église de la terre et l’Église du ciel auront à se réjouir » ix.

En partant de ces trois piliers, je me dis : le 200e anniversaire des Missionnaires Oblats c’est avant tout une communauté. Le Père général disait lors du bicentenaire : « Le projet de vie communautaire pour le travail missionnaire était au cœur de notre fondation comme Missionnaires de Provence. De Mazenod et ses compagnons ont intentionnellement choisi de former une communauté engagée à une forte vie spirituelle… » x.
Si nous regardons l’histoire de la fondation de la Société des Missionnaires de Provence, nous avons une première date : l’annonce de la fondation fut faite le 2 octobre 1815. Or ce n’est que le 25 janvier 1816 que les abbés de Mazenod, Tempier et certainement Icard débutèrent une vie commune dans l’ancien monastère du Carmel d’Aix. Le mois suivant, les abbés Deblieu, Mie et Maunier les rejoignirent. De même, le premier acte communautaire, la supplique aux Vicaires capitulaires est datée du 25 janvier 1816 et les Vicaires y répondent le 29 janvier en ajoutant le père Maunier dans la liste.
La Congrégation aurait pu choisir de retenir le 2 octobre 1815 comme date de fondation, mais en 1865, le père Fabre demanda que le 25 janvier soit marqué « des plus vifs sentiments de reconnaissance envers Dieu et d’affection envers notre chère Congrégation » xi. Cela montre que dès la fondation, ce ne sont pas des individus un à côté de l’autre qui forment la Société des Missionnaires de Provence, mais une communauté rassemblée au nom du Christ pour vivre de lui et l’annoncer à l’humanité qui nous entoure. Chacun peut porter un regard sur les premiers compagnons d’Eugène de Mazenod qui n’ont pas poursuivi dans l’œuvre voulue par le Fondateur, mais nous n’étions pas à leur place et il est difficile de porter un jugement aujourd’hui. Sans leur présence au début de la Société des Missionnaires de Provence, la Congrégation n’aurait peut-être pas vu le jour.

Les festivités du bicentenaire à Aix

Il y a trois ans, nous avons débuté les célébrations du bicentenaire par un programme de renouveau spirituel vécu par les Missionnaires Oblats. Le bicentenaire fêté à Aix-en-Provence s’inscrit dans cette dynamique. La communauté des Missionnaires Oblats d’Aix-en-Provence, avec les laïcs de la famille Mazenodienne, a prévu un programme de festivités étalées sur l’année 2016, afin de mettre en valeur les différentes figures qui ont contribué à ce qu’est aujourd’hui la Congrégation des Missionnaires Oblats.

Certes le point d’orgue a été les 24 et 25 janvier 2016. Avec la messe à la cathédrale d’Aix-en-Provence le 24 janvier, présidée par Monseigneur Dufour, archevêque d’Aix et Arles, en présence du Supérieur général des Missionnaires Oblats et avec la participation de nombreux Oblats représentant les cinq continents. La célébration s’est terminée par une saynète présentant l’appel des premiers Missionnaires de Provence, préparée par la Frat-Oser et la Frat-Mazenodienne (groupe d’étudiants hébergé dans la maison des Oblats à Aix et des jeunes professionnels de la région aixoise). Le lendemain, le 25 janvier, nous nous sommes retrouvés dans la salle de fondation dès l’aurore pour un temps d’oraison qui est le fondement de la vie missionnaire afin de devenir davantage des ‘disciples-missionnaires’, thème cher au pape François. Certes, tout chrétien est missionnaire dans la mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ ; mais le véritable missionnaire est celui qui ne cesse jamais d’être disciple, il ressent Jésus vivant avec lui au milieu de l’activité missionnaire. De même que la communauté est missionnaire : réuni en communauté autour de celui qui nous rassemble, il nous envoie comme témoins de cette expérience au cœur de notre humanité.
Après l’eucharistie vécue en communion avec l’ensemble de la Congrégation, nous étions rejoints par les invités de cette journée (malades psychiatriques, SDF ou gens du Quart-monde, des personnes que l’on n’invite pas d’habitude) pour un repas partagé dans l’esprit de Saint Eugène et de notre charisme « les pauvres sont évangélisés ». Le repas se clôtura par la plantation d’un olivier que l’on peut mettre en parallèle avec la phrase du pape Jean XXIII : « Le petit rameau, planté par Eugène de Mazenod en 1816, est devenu un arbre vigoureux, étendant ses branches sur deux hémisphères et, qui sait s’adapter aussi bien au climat glacé du Pôle Nord qu’aux chaleurs brûlantes de l’Équateur » xiii. En fin de journée, le Père général inaugura l’exposition du bicentenaire qui a accueilli durant 15 jours près de 800 personnes, dont de nombreux groupes scolaires. Et quel beau programme : se recueillir dans la salle de Fondation où tout a commencé, prier dans la chapelle intérieure, parcourir les différents lieux de la maison d’Aix afin d’y découvrir l’esprit audacieux de notre fondateur, le dynamisme de ses premiers compagnons partis d’abord annoncer la Parole de Dieu dans les villages de Provence, la foi ardente qui animait ces jeunes prêtres dévoués aux plus abandonnés, aux domestiques, aux prisonniers, aux jeunes désœuvrés, la confiance qui habitait ces aventuriers envoyés dès 1841 au Canada puis au Sri Lanka et en Afrique du Sud. Cette exposition qui avait pour thème : « Enflammés de l’amour de Jésus-Christ et de l’Eglise, ils ont le désir d’annoncer l’Évangile aux plus pauvres, pour que ceux-ci puissent connaitre qui est Jésus-Christ et quelle est leur dignité aux yeux de la foi », offrit aux visiteurs d’intenses moments de découverte et d’émotion au cœur du berceau de la Congrégation.

Au long de l’année 2016, un cycle de conférences, où les premiers compagnons, les premiers jeunes à rejoindre la Société, les figures du Père Albini et du Cardinal Guibert sont évoquées. Cela montre que Saint Eugène a reçu l’appel du Seigneur à fonder la Société des Missionnaires de Provence, mais que sans Tempier, Guibert et autres l’œuvre ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

Je termine avec les mots d’encouragement du pape François pour notre bicentenaire : « Afin que vous soyez toujours plus fidèles au charisme de votre fondateur, saint Eugène de Mazenod, il vous encourage tous à approfondir votre engagement personnel à Jésus Christ, et à être des hommes qui toujours rendent témoignage de la joie de l’Evangile, « non seulement en paroles, mais surtout par vos vies, transfigurées par la présence de Dieu » (Evangelii Gaudium, 259) xiv.

Benoît DOSQUET, OMI

i Homélie de Monseigneur DUFOUR, archevêque d’Aix et Arles, 24 janvier 2016, Bulletin information OMI 563, février 2016.
ii Document « Identité et Mission du religieux Frère dans l’Eglise » de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique du 4 octobre 2015 ; Article N°21.
iii Lettre circulaire du 25 décembre 1915, dans Circ. adm., III (1901-1921), pp. 277-278.
iv Lettre d’Eugène de Mazenod à l’abbé Henry Tempier, le 9 octobre 1815.
v CC & RR, N°3
vi Fernand JETTÉ, O.M.I. Homme apostolique, 1992, pp. 51-52.
vii Lettre du fondateur au père Tempier, le 13 décembre 1815.
viii Notice nécrologique du père Tempier par le père Fabre.
ix Homélie de Mgr l’Archevêque d’Aix le 7 avril 1864, fête du 50e anniversaire du sacerdoce du P. Tempier.
x Homélie du P. Louis LOUGEN, supérieur général, 25 janvier 2016.
xii Cf. Ecrits Oblats Vol. : 13 – Lettres à divers correspondants sur la Congrégation des O.M.I. pp. 12-14.
xii Joseph FABRE, O.M.I., Circulaire n°15, 19 mars 1865.
xiii Extrait de l’allocution du pape Jean XXIII, le 21 mai 1961, lors de la consécration de 14 évêques, dont Mgr Phakoe O.M.I., du Lesotho.
xiv Félicitations du pape François pour le bicentenaire au Père Louis LOUGEN, par son secrétaire d’Etat, Pietro Cardinal Parolin, Bulletin d’information OMI 563, février 2016.

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Jean Joseph Hippolyte COURTÈS , Marie-Jacques Antoine, dit « Marius » SUZANNE et Jacques Joseph MARCOU

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Jean Joseph Hippolyte COURTЀS, Marie-Jacques Antoine, dit « Marius » SUZANNE et Jacques Joseph MARCOU

Dans le cadre des conférences du Centre International Eugène de MAZENOD, commémorant le bicentenaire de la fondation des Missionnaires de Provence, Les Pères Paweł ZAJĄC et Michel COURVOISIER vous ont dressé, en décembre dernier, l’état politique, social et ecclésial de la France sous la Restauration. Sous l’impulsion d’Eugène de MAZENOD naîtra à Aix une œuvre de jeunesse en 1813. Il écrira :

« Le mal est à son comble et nous marchons à grands pas vers une dissolution totale si Dieu ne vient pas au plus tôt à notre secours (…) Mais comment déplorer assez la malheureuse rencontre qui devient tous les jours plus commune de jeunes pères élevés dans la Révolution, qui ne valent pas mieux que leurs fils élevés par Buonaparte (…) Eh bien ! Ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai, je tâcherai, j’essaierai de la préserver des malheurs dont elle est menacée, qu’elle éprouve déjà même en partie, en lui inspirant de bonne heure l’amour de la vertu, le respect pour la Religion, le goût pour la piété, l’horreur pour le vice ».

Le 27 février dernier, le Père COURVOISIER nous a décrit la personnalité attachante d’Henry TEMPIER, le « double » d’Eugène. Son confident, son frère… mais aussi, peut-on dire, son « souffre douleur »…

Lors de la dernière conférence du CIEM, les Pères ASODO, BONGA, Joseph BOIS et le frère Benoît DOSQUET vous ont exposé comment, à l’automne 1815, à 33 ans, Eugène de MAZENOD avait invité à se joindre à lui et à Henry TEMPIER, pour former la communauté des Missionnaires de Provence :

  • Auguste ICARD, âgé de 25 ans, vicaire de Lambesc, qui en sera chassé dès 1816,
  • Pierre Nolasque MIE, âgé de 47 ans, vicaire à Salon de Provence,
  • Sébastien DEBLIEU, âgé de 27 ans, curé de Peynier,
  • Emmanuel Fréjus MAUNIER, veuf, âgé de 46 ans et prêtre depuis plus de 18 ans à Marseille.

 

Viendront rapidement se greffer à ces pionniers :

  • Jean Joseph Hippolyte COURTЀS, né à Aix le 1er janvier 1798 ;
  • Marie-Jacques Antoine, dit « Marius », SUZANNE, né à Aix le 2 février 1799 ;
  • Jacques Joseph MARCOU, né à Aix le 16 juin 1799. Il avait été l’un des sept premiers membres de l’œuvre de Jeunesse.

 

Jean Joseph Hippolyte COURTÈS est issu d’une famille aixoise aisée. Il a une sœur, Mariette, demeurée célibataire. Il fit ses études au petit séminaire puis au grand séminaire d’Aix.

Profondément touché par la prédication d’un jésuite qui exaltait la grandeur de la vocation missionnaire, il demanda à entrer dans la Compagnie de Jésus et partit pour le noviciat des Jésuites de Montrouge en décembre 1816.

De santé fragile il est rapidement pris d’une forme de langueur due à son éloignement de Sainte Victoire et ramené par son père à Aix en septembre 1817. Ancien membre de la congrégation de la jeunesse, il est reçu par la communauté des Missionnaires de Provence et autorisé à rester avec eux pour prendre un repos. 

Il décide alors de se joindre à ce groupe de missionnaires et commence son noviciat en octobre 1817.

Marie-Jacques Antoine, dit « Marius », SUZANNE était l’aîné de neuf enfants nés de Jean-Baptiste Bienvenu SUZANNE et de Christine Michèle VITALIS, propriétaires aisés de Fuveau.

« Marius » fut scolarisé à l’école du village et suivi les leçons de latin du curé, Jean FAYOL. Il poursuivra ses études au petit séminaire d’Aix. TEMPIER, séminariste, à l’époque, qui fut l’un de ses professeurs insiste sur sa conduite irréprochable. 

Jacques Joseph MARCOU est également aixois. Il était l’un des sept jeunes, membres fondateurs de l’œuvre de la jeunesse. Il fit ses études au petit séminaire de Marseille.

En 1821, Jacques a pris la décision d’entrer au noviciat des Missionnaires de Provence. Il réussit à convaincre Jacques JEANCARD, qui deviendra évêque auxiliaire de Marseille en 1858, à le suivre et persuade également son ami Joseph Hippolyte GUIBERT, futur archevêque de Paris (1871) et créé cardinal en 1873, de devenir missionnaire. 

I – QUELQUES TRAITS COMMUNS

La naissance

A leur naissance, dix huit mois les séparent (1798-1799). Tous trois sont nés sous le Directoire.

Après l’épisode de dirigisme économique que connaît la France sous la Terreur, la convention thermidorienne revient à une politique libérale. La Campagne d’Égypte contribue à asseoir la légende napoléonienne.

D’un point de vue religieux, le Directoire fait figure de période d’apaisement. Les mesures contre les  prêtres réfractaires sont appliquées avec de moins en moins de rigueur, et finissent par être annulées en 1797, marquant le retour des « bons prêtres »  dans les campagnes. À l’inverse, les jureurs se retrouvent marginalisés et certains reviennent sur leur serment.

De même, les croix qui avaient été interdites sur les clochers et dans les cimetières reviennent dans le paysage. Par ailleurs, la République renonce à l’enseignement gratuit, faute de moyens, et accepte la réouverture d’écoles religieuses.

Si l’assistance aux offices s’accroît, le respect des sacrements et de préceptes religieux diminue, comme en témoignent notamment la multiplication des divorces et des suicides.

Les origines et l’environnement

Tous trois sont aixois. COURTЀS et SUZANNE sont issus de milieux aisés. Les biographes de MARCOU sont moins diserts sur ses origines familiales.

Ils poursuivent tous trois des études aux petits séminaires ou séminaires d’Aix ou de Marseille. COURTЀS et MARCOU feront partie des premiers membres de la Congrégation de la Jeunesse. SUZANNE, au petit séminaire, sera un élève de TEMPIER. Il y côtoiera très certainement Auguste ICARD et Sébastien DEBLIEU. Sans doute aussi l’Abbé de MAZENOD, alors confesseur des séminaristes.

De jeunes prêtres

  • COURTЀS est ordonné à Gap par Monseigneur Bienvenu de MIOLLlS, alors Évêque de Gap et Digne, le 30 Juillet 1820. Il est âgé de 22 ans,
  • SUZANNE sera ordonné le 22 septembre 1821, à 22 ans également, par Monseigneur de BEAUSSET-ROQUEFORT, Archevêque d’Aix,
  • MARCOU « attendra » sa 24ème année pour l’être à son tour, et c’est le 20 septembre 1823 qu’il sera ordonné par Monseigneur Fortuné de MAZENOD, Évêque de Marseille.

Une mort prématurée

  • MARCOU décède le 20 août 1826, à 27 ans,
  • SUZANNE décède à 30 ans le 31 janvier 1829.

COURTÈS, bien que de santé fragile et chroniquement chancelante, décède le 3 juin 1863 à l’âge de 65 ans.

Tous trois sont inhumés dans le caveau des Oblats, à Aix. Cette concession a été acquise par Eugène de MAZENOD en 1843. COURTÈS y repose. Les dépouilles de MARCOU et SUZANNE, disparus bien avant, y seront transférées…

II – DES MISSIONS ET DES PERSONNALITÉS DIFFÉRENTES

Hippolyte COURTÈS

Il écrit à son père le jour même de son ordination :

« Je suis prêtre. Vous ne vous faites point l’idée de mon bonheur. Braves parents. Je me réjouis de la joie qu’une telle nouvelle doit vous donner. Réjouissez-vous aussi de ce que j’ai reçu aujourd’hui du bon Dieu la plus grande grâce que je peux attendre ».

Hippolyte COURTÈS présente une personnalité très complexe… Tous ceux qui l’on côtoyé le décrivent comme un homme austère, solitaire, discret, en retrait et totalement impropre à la prédication.

Il s’agit néanmoins d’un homme de confiance qui remplit toutes les taches qui lui sont confiées avec rigueur et ponctualité.

C’est un homme cultivé, lettré et sensible, proche des autres, attentif et aimé.

Monseigneur JEANCARD dira de lui en 1872 :

« Le P. COURTÈS, surtout dans les commencements de ses prédications, planait habituellement dans des régions élevées et quelquefois, avouons-le, un peu nuageuses. Bien que de ces nuages il sortît par intervalles des éclairs qui illuminaient tout l’horizon, son éloquence n’était pas populaire. Il n’était pas très goûté des masses ; elles ne recevaient pas bien parfaitement la lumière qui s’échappait de ses discours, lesquels, étant à la hauteur de son imagination, allaient, dans plusieurs passages, jusqu’à un lyrisme incompris du grand nombre. Le débit participait de cette exaltation, et ce défaut de clarté était d’autant plus saillant que ni sa voix ni sa poitrine ne se prêtaient à cette manière. Il avait la respiration très courte et la voix assez faible. Son souffle ne pouvait suffire à sa phrase ; il la prononçait avec effort, et en l’entrecoupant à plusieurs reprises. Il était obligé de crier ; sa prononciation manquait alors de netteté et était loin d’une accentuation propre à faire goûter ce qu’il disait. Il ne pouvait prêcher qu’à un auditoire restreint et dans une petite église ; alors encore il ne plaisait qu’à ceux qui, ayant l’habitude d’assister à ses prédications, étaient comme faits à son genre. Sa poitrine oppressée et son organe impuissant le faisaient souvent paraître tenailler sa pensée et ses expressions qui, pourtant, se présentaient les unes et les autres très facilement à son esprit toujours prompt dans ses conceptions comme dans ses formules oratoires fréquemment neuves et variées.

Toutefois, s’il a été à peu près nul pour le ministère des missions proprement dites, il a fait une sorte de mission continuelle dans la ville d’Aix, et cette mission a duré quarante ans ! Dans le cours de ce ministère sédentaire, il avait peu à peu retranché dans sa manière de prêcher la plupart des défauts que je viens de signaler. Son langage était devenu plus approprié à l’intelligence de ses auditeurs, et quelquefois il descendait jusqu’à la plus belle simplicité. Mais sa poitrine ne s’était pas considérablement améliorée ; il avait toujours cette respiration courte qui indiquait une oppression intérieure, et sa voix n’avait pas assez d’étendue. Néanmoins, dans un auditoire peu nombreux et resserré, dans un étroit espace il se faisait assez bien entendre, et non sans fruit ».

Le Père de L’HERMITE, Oblat, écrira dans un petit ouvrage publié en 1868 :

« Il faut l’avouer, ce n’est pas dans le ministère laborieux de l’apostolat public que le P. COURTÈS a laissé sa trace ».

Faible, impressionnable à l’excès, il usait son âme et son corps dans des luttes fatigantes, ne donnant aucune mesure à son action comme aucun repos à son esprit. Aussi, son nom n’apparaît-il que rarement dans les anales de l’époque.

Pendant quarante ans, il exerça son apostolat dans la maison d’Aix. Craintif, beaucoup trop défiant de lui-même, il lui fallait un terrain connu.

Nous savons qu’il a eu l’occasion d’exercer son zèle dans des centres populeux, à Carpentras, La Fare, La Roque, Brignoles ou Forcalquier.

Il ira également à Limoges fonder une maison en 1847. Sensible au froid, il contracta une douleur d’oreille dont il se plaignit tout le reste de sa vie… Il ne fit donc que passer par Limoges, sans laisser de souvenir impérissable dans les rangs du clergé local.

Peu avant son retour Eugène lui écrit en 1848 :

« Je suis, Mon Cher Courtès, toujours plus dans l’admiration de ton activité et de ton courage. Ta conduite, depuis que tu as été chargé de la pénible mission de Limoges, est au-dessus de tout éloge. Tu as montré ce que tu savais être et je bénis Dieu mille fois de t’avoir mis à cette épreuve pour montrer à tous quelles sont les ressources de ton esprit et de ton cœur quand tu te mets à l’œuvre. Quelle différence avec cette vie sédentaire et insuffisante pour une âme pleine d’énergie comme la tienne » !

Le Père de L’HERMITE écrit encore :

« Sa cellule était comme un lieu de consultation ou se succédaient des prêtres, des magistrats, des hommes du monde, des Messieurs des Conférences de Saint Vincent de Paul dont il était le directeur, et des étudiants des différentes facultés de la ville. Tous recevaient du Père COURTÈS un accueil gracieux et une lumière pour leur esprit ou pour leur âme. Il était par excellence l’homme du bon conseil. Au confessionnal, à la disposition de tous, il voyait aussi venir les pauvres, des gens du peuple, des servantes et des personnes du grand monde. Il fut le directeur de plusieurs communautés religieuses. Toutes les classes de la société l’estimaient. Il avait un don pour éclairer les consciences et consoler les cœurs abattus ».

Le Père de L’HERMITE poursuit :

« Sa vie s’écoula sans bruit, dans une cellule délabrée en face de vieux bouquins dont il préférait les richesses aux puérilités sonores des productions modernes et dans une chapelle où sa parole et ses exemples éclairait un noyau d’âmes fidèles ».

On le voyait se promener rêveur, dans de vieux corridors, que les conversations animées de ses jeunes confrères ne parvenaient pas à égayer.

Toute sa vie, Hippolyte COURTÈS vivra en retrait. Cependant, il tenait un journal dans lequel il notait les événements du jour et y consignera dans de volumineux registres les actes d’acquisition des Missionnaires de Provence et des Oblats.

Par moments il exaspère Eugène de MAZENOD qui écrit dans son journal (28 février 1837) :

Reçu une lettre du Père COURTÈS qui se plaint comme d’habitude…

Ou encore, le 4 mars 1837 :

« Je reçus une lettre du père COURTÈS trois pages de plaintes habituelles lorsque ses esprits sont à la baisse ».

Il a néanmoins toute la confiance d’Eugène. Il le représentera dans tous les actes d’intendance. Il lui écrit le 5 mars 1837 :

Pourquoi voulez-vous vous considérez comme un simple membre ordinaire de la Congrégation ? À mon avis, vous êtes l’un de ses points pivots, vous formez une partie des fondations de la structure, vous êtes identifié et uni avec la tête …

Cela est une sorte de solidarité qui vous et un nombre infiniment petit des autres partage avec moi.

C’est donc à la maison d’Aix que le père COURTÈS a exercé l’essentiel de son apostolat.

Les épidémies de choléra qui ont frappé la ville d’Aix ont été pour le père COURTÈS et les Oblats de sa communauté un appel à se dévouer sans compter.


Celle de 1835 a été la plus meurtrière. La lettre de Monseigneur de MAZENOD au père Eugène GUIGUES du
1er août1835, faisant l’éloge les Oblats d’Aix et de Marseille, n’a rien d’exagéré. Il peut dire qu’à Aix la maison était assiégée et même envahie par la mort.

Parmi les ministères exercés à Aix par le Père COURTÈS, il convient d’insister sur celui d’aumônier des prisons.

Le 17 janvier 1860, Hippolyte COURTÈS écrit le courrier suivant à Eugène de MAZENOD :

« Je veux vous rendre compte directement de notre journée d’hier, parce qu’elle a été bonne pour le salut d’une âme et pour la religion.

Le condamné VINCENT a subi la peine capitale, quoi qu’on espérât pour lui une commutation.

Dès le samedi j’avais été prévenu par le concierge que l’exécution aurait lieu le lundi.

(…) VINCENT s’était confessé plusieurs fois et nous ne jurâmes pas à propos de déroger à l’usage qui existe de ne prévenir les condamnés que le matin de leur dernier jour.

A six heures, nous étions à la prison, CHARDIN et moi.

Le gardien en chef, ainsi que c’était convenu la veille, alla éveiller ce pauvre jeune homme et lui signifia de le suivre, parce que c’était demandé par des supérieurs.

Nous le reçûmes à la chapelle, et nous lui dîmes, en l’embrassant, que nous ne nous attendions pas à la décision et que nous le plaignions sincèrement de ce qui le concernait. Il nous répondit qu’il n’était pas aussi malheureux que nous le pensions et qu’il était résigné.

(…) Je commençais la messe devant les administrateurs et la Confrérie des Pénitents bleus. Le patient pris place sur un fauteuil sans rien dire, et avec le calme le plus édifiant.

Au moment de la communion, en lui présentant notre Seigneur Jésus Christ qui venait à lui, je lui dis qu’il avait toujours aimé les pêcheurs repentants, qu’il avait pardonné à Marie-Madeleine qui pleurait à ses pieds, au bon larron qui le reconnaissait pour son Dieu, et qu’il lui avait promis de le recevoir le jour même dans le paradis…

Tout le monde était ému… ; on priait avec ferveur.

(…) Après quoi, le condamné pris tranquillement un petit repas auquel nous assistâmes.

(…) Nous sommes partis à pied. L’échafaud était à la Plateforme. Pendant le trajet nous avons soutenu le pauvre jeune homme. Il n’était âgé que de vingt deux ans.

(…) Arrivé au terme, il m’a embrassé affectueusement (…) L’instant d’après, c’était fini ».

C’est dans la maison d’Aix qu’Hippolyte COURTÈS s’éteignit doucement, à 65 ans, le 3 juin 1863. Il dira :

« Maintenant, nous sommes presque prêt… Que j’ai été édifié et touché des sentiments et de l’attachement de ces bons pères et frères ! Ah ! Qu’il est vrai que l’on est heureux de vivre et de mourir en communauté »!

Jacques Joseph MARCOU

Il s’agit, un peu, d’un ange qui passe dans la congrégation… Il s’épuise dans sa mission…

Il intègre d’œuvre de la Jeunesse dès ses débuts, en 1813. Il meurt le 20 août 1826 à l’âge de 27 ans. Son existence a été trop brève et sans fait saillant pour qu’un ouvrage lui soit consacré par ses compagnons.

Eugène de MAZENOD lui consacra une courte notice. Il y comte une anecdote (Jacques Joseph avait alors une quinzaine d’années) :

On citerait … ce qui lui arriva un jour qu’il se rendait auprès de moi selon la coutume des congréganistes. Il était hors de lui, transporté d’une sainte colère. Il m’eut bientôt expliqué le sujet de son courroux. Il venait de rencontrer des créatures de mauvaise vie qui lui avaient adressé quelques paroles dont avec raison il s’était scandalisé. Il était excessivement indigné.

Non content de leur avoir répondu par un coup de parapluie fortement appliqué, il se reprochait de n’avoir pas frappé assez fort. Pour leur ôter l’envie, disait-il, de revenir à la charge, il voulait repasser sur les lieux où ces misérables l’avaient accosté et cette fois il se promettait de leur donner une leçon dont elles se rappelleraient. Je ne pus le détourner de ce projet qu’en lui faisant comprendre qu’il pécherait en donnant volontairement occasion à ces malheureuses de lui proposer des choses contraires à la loi de Dieu.

Il réside à Notre Dame du Laus au cours des années 1821-1822. A l’automne 1822, les novices et les oblats quittent Le Laus pour Aix où le Père Alexandre DUPUY est économe. Ce dernier écrit le 6 décembre 1822 au Père de MAZENOD :

Le Père TEMPIER a eu la conscience de faire descendre nos oblats tous nus, après les avoir dépouillés de leur argent. Le Père MARCOU est sans chemises, sans souliers, sans bas. Je suis totalement ruiné.

Il participe à deux missions en 1824. Il prêche notamment une mission à Allauch avec Le Père SUZANNE en novembre-décembre.

Le Père COURTÈS, qui l’aide à parfaire son instruction, dira de lui :

Il n’avait que des moyens ordinaires mais plein d’humilité et de dévouement, il était capable de rendre les plus grands services. Il s’acquitta, avec un esprit de régularité et d’obéissance pleine d’édification des fonctions que nous étions dès lors obligés de remplir à l’hôpital général d’Aix…

Le Père MARCOU n’avait pas fait des études assez longues, mais il avait l’éloquence du cœur.

En septembre 1825, il est envoyé à la nouvelle mission de Nîmes avec les Pères MIE et GUIBERT.

Eugène de MAZENOD relate de la manière suivante le séjour de Jacques Joseph MARCOU à Nîmes :

il fut lancé dans les missions où son amour pour Dieu et pour le prochain lui firent faire des merveilles, hélas ! Je dois le dire, et même des imprudences. Il s’épuisa bientôt dans le travail forcé qu’il entreprit dans le diocèse de Nîmes où ma surveillance ne pouvait modérer son zèle qui était encouragé plutôt que retenu par l’exemple du supérieur que je lui avais donné, chez qui pourtant la sagesse égale la piété et les talents.

Mais la vue de l’état déplorable de tous ces pauvres catholiques au milieu de toutes les séductions du protestantisme, et les bénédictions que le Seigneur se plaisait de répandre sur leur ministère, les entraînèrent au-delà des bornes de la modération.

Leur travail fut vraiment excessif et la santé du p. Marcou s’en ressentit. Par surcroît de malheur, l’inadvertance des infirmiers du séminaire de Nîmes, où il était venu se faire soigner, détermina sa perte. On l’empoisonna en lui administrant une potion de lait. Cet accident fit empirer son mal au point de le rendre incurable. Le p. Marcou eut encore la force de revenir à Marseille où je le trouvai à mon retour de Rome dans un état totalement désespéré, sa poitrine était affectée à un degré où il n’est plus d’espoir de guérison.

Le Père MARCOU ne vécut plus que quelques mois, se consumant insensiblement avec la résignation. Eugène de MAZENOD « use » de tous les moyens pour le ramener à la santé. Il va même lui faire ingurgiter une parcelle de la relique d’Alphonse Marie de LIGUORI qu’il a récemment ramenée de Rome…

Eugène de MAZENOD le fait alors transporter à Saint Just. Pendant une semaine, il se rend quotidiennement à son chevet et assiste à ses derniers instants :

Il connaissait trop bien d’ailleurs la tendre affection que j’avais pour lui depuis son enfance pour ne pas comprendre dans quel tourment je me trouvais, aussi m’adressait-il souvent les paroles les plus tendres qui aggravaient ma peine et me déchiraient le cœur (…)

Tandis que je lui parlais et qu’il me prouvait par son doux sourire, et par ses aspirations, combien mes paroles pénétraient dans son cœur, tout à coup fixant ses regards en haut et élevant ses bras comme pour me montrer ce qu’il voyait et qu’il allait atteindre, il s’écria, avec l’expression de la joie que je ne saurais rendre, mais qui m’est encore bien présente, il s’écria: « beau ciel! » et il expira, me laissant dans la persuasion que Dieu venait de lui découvrir la place qu’il devait y occuper.

Marie-Jacques Antoine « Marius » SUZANNE

Marius SUZANNE est un peu l’archétype de « l’oblat parfait » ou la « maison témoin »… Il est instruit, aimable et aimé. Il a un caractère affable et ouvert. Un cœur plein d’affection. Il n’a rien de maussade. Il est de la plus aimable gaieté. Monseigneur JEANCARD dira de lui que le peuple le comprend, l’aime et l’admire. Il est poli, sans fard et sans apprêt. Son commerce est agréable et son cœur est bon. La charité l’anime…

COURTÈS et SUZANNE étaient très attachés l’un à l’autre. Ils étaient cependant de natures très différentes. COURTÈS avait ses idées propres, ses inspirations et spontanéité et une certaine originalité de talent. SUZANNE, à l’inverse avait un esprit imitateur et puisait dans les livres les idées qui fécondaient sa réflexion. Jacques JEANCARD dira qu’il rapprochait les idées, il les retournait dans son esprit les fondant ensemble jusqu’à en former un tout qui avec intelligence devenait vraiment sien.

Le Père COURVOISIER précise, quand aux premières années de discernement de Marius SUZANNE :

il devait entrer au grand séminaire, (il avait alors 17 ans), lorsque les Missionnaires de Provence vinrent prêcher à Fuveau (1816). Ravi de ce qu’il voyait et entendait et saintement épris du zélé Supérieur dont les soins pieux lui révélaient une tendresse paternelle inconnue jusqu’alors,  il retarda sa rentrée et se proposa pour aider. 

Le P. de Mazenod lui confia le soin d’enseigner le catéchisme aux personnes qui avaient besoin d’être instruites sur les vérités de nécessité de salut ; il le chargea en outre d’aller visiter les pécheurs qui refusaient de se présenter aux missionnaires. Il entra  »dans la maison » d’Aix une quinzaine de jours plus tard.

Il intègre d’œuvre de la Jeunesse en 1817.

Il prêchera au moins 20 missions, d’avril 1820 à avril 1826. On le découvre (avec les Pères MIE, JEANCARD, MARCOU et d’autres) à Aix, La Ciotat, Fuveau, dans les Alpes, à Nice, à Nîmes…

En mai 1821, Monseigneur de BEAUSSET-ROQUEFORT, qui l’a ordonné, confie aux Missionnaires de Provence la desserte du Calvaire de Marseille, érigé à la Montée des Accoules.

En 1823, le Père SUZANNE en devient le supérieur, succédant au Père Emmanuel MAUNIER. En 1827, la communauté comptait douze prêtres, cinq scolastiques et onze novices.

SUZANNE est déposé peu après ; la ferveur et la discipline de la communauté laissant à désirer. Il est envoyé à Nîmes. Peu après, il reprendra sa place de supérieur au Calvaire, bornant son zèle à entendre les confessions et exercer la auprès des pauvres et des malades qui l’entouraient.

Marius est très proche d’Eugène de MAZENOD. En septembre 1818, c’est avec lui et François MOREAU qu’il s’isole à Saint Laurent du Verdon pour rédiger les règles de la Société.

Avec le Père JEANCARD, Marius SUZANNE peut être considéré comme l’un des premiers écrivains de la congrégation. En 1820, il publie quelques lettres sur la mission d’Aix.

En 1827, il travaille sur un ouvrage d’apologétique… Eugène lui reproche son ardeur :

Pourquoi te tant presser au détriment de ta santé dont tu retardes,
par ces excès, le parfait rétablissement ? L’ouvrage que tu as entrepris parvint-il à être aussi parfait que tu l’espères, sera lu de peu de personnes, si toutefois un imprimeur prend sur lui de l’imprimer ; et combien en ramènera-t-il à la vérité ? Très peu, infiniment peu, presque point. Tout a été dit, et à moins d’être un de ces hommes rares suscités par Dieu, comme un de Maistre et un Lamennais, on ne convertit pas avec des livres.

En outre, le style rédactionnel de SUZANNE n’était guère apprécié du Fondateur … :

Arriva ta fameuse description de votre voyage à Saint-Cerf, malheureuses pages où tu sembles accumuler exprès tous les défauts que je t’ai reprochés plus haut. C’est du plus mauvais qu’il soit possible de faire dans quelque genre que ce soit ; mais ce qui est vraiment insupportable, c’est cette prétention de ne pas vouloir laisser croire que tu as pu ignorer un terme, une expression plus propre à la chose que tu veux dire.

Il résulte de cette pitoyable petitesse que tes lettres sont surchargées de ratures, ce qui devient quelquefois indéchiffrable, parce qu’après avoir raturé le mot pour y en substituer un autre qui te plaît davantage, et que facilement tout lecteur aurait pu substituer aussi bien que toi, tu reviens au premier, ce qui t’oblige à effacer encore celui qui avait pris sa place ; tu en fais autant pour mettre d’accord tes adjectifs avec tes substantifs, et aussi pour ne rien laisser à désirer, tu fais le même travail sur les épithètes que tu places et tu déplaces avant de savoir si tu les feras précéder ou suivre les noms auxquels il te plaît de les associer.

J’en ai déjà beaucoup dit, n’est-ce pas ? Mais je n’ai pas fini…

Une affection profonde lie Eugène et Marius. Marius est de santé fragile. Eugène se préoccupe-t-il continuellement de celle-ci. Il lui écrit le 21 août 1821 :

Tu m’assures que ton rhume est passé, ce n’est pas assez pour me tranquilliser ; tu me le diras, j’espère, encore une fois en confirmation par le premier courrier. Sache bien, mon tendre ami, qu’il m’est impossible de supporter l’idée de te voir souffrant ; mes nerfs se crispent, et je sens plus de mal que tu n’en éprouves certainement ; il en est toujours ainsi quand je puis croire que tu souffres, tant mon union est intime avec toi que j’aime plus que tu ne saurais jamais le penser. Je ne devrais plus te le dire ; mais il me semble toujours que tu ne le sais pas assez ou que tu ne le comprends pas comme il faut.

En 1825-1826, Marius crache le sang… La fin approche… Le 28 mars 1827 Eugène lui envoie un billet :

Puisque le docteur assure qu’il n’y a pas d’inconvénient que tu fasses le petit trajet d’Aix à Marseille, je n’ai rien à dire ; je te laisse entièrement à sa disposition ; viens quand tu voudras. Cependant je n’ose pas te dire de venir. Si tu te mets en route, c’est le médecin, c’est toi qui le décidez…

Je ne fais jamais ce voyage sans que la poitrine me fasse mal. Quel moyen prendre ? Je n’en sais rien. Si tu es décidé à venir, tu pourrais me le mander ; alors j’irais te chercher lundi, car il m’est impossible de bouger cette semaine… Il me semble qu’en allant te chercher avec la petite voiture de Monseigneur, nous pourrons venir sans de fortes secousses à petits pas. Tu ris peut-être de mes précautions ; mais tu me sauras sans doute gré du motif qui excite mes craintes, c’est peut-être moins l’état réel de ta santé que la susceptibilité de ma tendresse excessive…

Début novembre 1828, son état empire. Des vomissements de sang font comprendre à tous que la tuberculose avance. C’est en vain que les séminaristes et scolastiques montent pieds nus à Notre Dame de La Garde.

Eugène se tient auprès de lui, jours et nuits. Marius décède le 31 janvier 1829. Il sera enseveli à Aix dans l’enclos de la famille de MAZENOD. Sa dépouille sera ensuite transférée au cimetière Saint Pierre.

Yvon BEAUDOIN (Dictionnaire Historique des Oblats de Marie Immaculée) cite le Père Alexandre AUDO qui écrit ces quelques lignes :

Le jeune Père SUZANNE était au Père de MAZENOD… ce que fut Saint Jean à Notre Seigneur : le fils de prédilection. De plus, il voyait en lui son alter ego, l’homme de l’avenir pour la congrégation, celui qui lui succéderait dans le gouvernement de la famille.

Le Père SUZANNE était digne de cette préférence : sa grande sainteté, son amour des âmes, son éloquence et beaucoup d’autres qualités en faisaient un homme sur qui on pouvait fonder les plus belles espérances.

En commençant ces lignes, j’ignorais presque tout des Pères COURTÈS et SUZANNE. J’ignorai même jusqu’à la courte existence du Père MARCOU. Je ne m’attendais pas à de telles rencontres.

Quelques traits me viennent à l’esprit, en guise de conclusion.

Eugène de MAZENOD joint, dès l’origine, Henry TEMPIER à son projet. Il y agglomère, peu après, trois prêtres d’expérience ; MIE, DEBLIEU et MAUNIER.

Poursuivant son œuvre de jeunesse à attire naturellement à lui COURTÈS, SUZANNE et MARCOU. Ils sont jeunes… Ce sont presque des enfants ! Il leur accorde une totale confiance et guide leur enthousiasme.

Tous trois accompliront leur mission avec zèle et leurs qualités propres, mais de manières différentes. Ils sont enflammés, comme SUZANNE ou MARCOU, plus discret et en retrait comme COURTÈS.

Tous trois iront jusqu’au bout, au sacrifice de leur santé et de leur vie.

Sans cet embryon, suivi par quelques autres, follement attachés aux vues de leur pasteur, ce dernier n’aurait pas pu développer l’esprit missionnaire qui l’animait.

Au sein de ce noyau se nouent des sentiments de très profonde affection que même les critiques parfois les plus acerbes du fondateur ne parviendront pas à émousser.

Bertrand MORARD

  • TAVERNIER (membre de l’Académie d’Aix) – « Charles Eugène de Mazenod » – Imprimerie ILLY – Aix – 1872.
  • « Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée – En France, aux temps du Fondateur » – Missionnaires OMI Rome 2004 – Collectif de l’Association d’Études et de Recherches Oblates, sous la direction de Frank SANTUCCI – Mises à jour sur le site omiworld.
  • Centre International Eugène de Mazenod (Aix) : http://www.centremazenod.org/ – voir notamment « Etudes – Michel COURVOISIER ».
  • Eugène de Mazenod parle : http://www.eugenedemazenod.net/fra/.
  • « Le R.P. COURTES » – Notice historique – R.P. de L’HERMITE – Aix – 1868.
  • « Mélanges historiques sur la congrégation des Oblats de Marie Immaculée à l’occasion de la vie et de la mort du R.P. SUZANNE » – Mgr JEANCARD – Tours – 1872.
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La fondation des Missionnaires de Provence

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Le père Paweł ZAJĄC vient de nous présenter le contexte politique, social et ecclésial de la Restauration. Je reprends volontiers son mot : séisme. La Révolution, puis l’époque de Napoléon ont été une suite de tremblements de terre, de très forte magnitude, totalement imprévisibles pour la plupart, suivis de nombreuses répliques. Et ce fut long, très long ; nous n’oublions pas qu’entre la prise de la Bastille et Waterloo, il y a 26 ans. Si nous nous attachons ici aux séismes qui ont touché l’Église, nous n’ignorons pas les autres, dans de très nombreux domaines. La famille d’Eugène de Mazenod, Eugène lui-même, les ont fortement ressentis ; ils ne s’en sont jamais remis ; trop de choses étaient cassées…

À l’époque, la question centrale est : comment sortir de la Révolution ? Le Concordat de 1801 a été vécu par beaucoup comme un pis-aller, plusieurs l’ont refusé. L’année 1814 et le retour des Bourbons se présentent donc comme un événement miraculeux, une intervention de la Providence.

Qu’en pense alors Eugène ? Le travail serait à poursuivre, pour des réponses précises. Il a vécu des années très difficiles. Son retour à Aix en 1802 à la demande de sa mère, ouvre une période complexe de recherche de soi-même. En 1808, à la grande surprise même de ses proches, il entre au séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Il revient à Aix jeune prêtre à l’automne 1812. Il a 30 ans.

Beaucoup dans son milieu et dans l’Église (il faut nommer ici l’oncle Fortuné) gardent la nostalgie de l’Ancien Régime. De là vient le thème alors central de Restauration : un ordre social, politique, religieux, a été détruit par la Révolution, il s’agit de le retrouver, de le remettre en place. Eugène partage ces idées ; mais son expérience, que le séminaire l’a aidé à approfondir, lui a fait comprendre que l’Ancien Régime avait ses faiblesses ; l’Église, les prêtres, n’ont pas été ce qu’ils auraient dû être. La foi elle-même est en crise profonde. « L’état de la plupart des chrétiens de nos jours est pire que celui de la gentilité avant que la Croix ait écrasé les idoles »[i]. Le mot déchristianisation n’est pas encore inventé, mais Eugène en a saisi la réalité. Ce qui exige des actions pastorales nouvelles et fortes. Il y a là un devoir, qui s’impose.

Il aurait pu accepter une charge de vicaire général (on le lui a offert, et certains de ses collègues l’ont accepté), c’est un honneur, par ailleurs bien rémunéré. Lui choisit de revenir à Aix, en soulignant les besoins de la Provence, à quoi s’ajoutent les motifs familiaux. S’il faut s’appuyer sur le passé, il est conscient qu’il faut faire du nouveau.

Ses premiers choix, ratifiés par les autorités diocésaines, sont bien connus. D’abord garder son autonomie (son indépendance ?) et ne pas se laisser enfermer dans les structures paroissiales. S’adresser au petit peuple d’Aix (domestiques, artisans, paysans…), ceux qui ne comprennent que le provençal (très faible taux de scolarisation), à 6 heures du matin (carême de la Madeleine). Se soucier des jeunes du Collège, soumis à une véritable campagne de déchristianisation. Se soucier des prisonniers. Il a en outre un regard vers le petit peuple des campagnes. Il s’agit donc de groupes humains que l’Église rejoint mal ou très peu, qui sont pourtant en grand danger religieux.

Relire la première lettre à Tempier : « Pénétrez-vous bien de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux… »[ii].

L’idée qui s’impose alors est celle des missions paroissiales. En France, le modèle, c’est Vincent de Paul. Il s’agit, par la prédication, de faire choc pour arriver à un retour à la vie chrétienne (exprimée par la pratique des sacrements, la confession générale, suivie de la communion). Pour cela, il faut absolument être plusieurs prêtres travaillant ensemble. Ce ne peut être qu’une œuvre collective.

M. Rauzan et Charles de Forbin Janson, l’ami d’Eugène, ont fondé les Missionnaires de France. Et voilà que le retour de Napoléon remet tout en question. Cent jours plus tard, Waterloo et le retour du roi ouvrent à nouveau l’avenir. Forbin Janson relance Eugène, pour qu’il les rejoigne. Celui-ci pense d’abord Provence (et provençal)…

Arrive alors, à l’automne 1815, le moment des décisions. Eugène écrit qu’il lui a fallu « comme une forte secousse étrangère », « tu ne m’appellerais plus cul-de-plomb… »[iii]. Il a l’appui de son directeur à Saint-Sulpice, M. Duclaux, et du vicaire général Guigou. Il « met donc fin à ses irrésolutions », accepte et même choisit de perdre son indépendance, de se lier à d’autres, d’être le chef…

Il faut trouver des locaux ; pour les acheter, il doit emprunter. Le couvent de Notre-Dame de la Seds était « parfaitement à notre convenance… Les religieuses du Saint Sacrement par un tour de passe-passe, me le soufflèrent poliment… ». Il se rabat sur l’ancien Carmel. L’achat d’une première section est daté du 2 octobre – « ce jour-là, nous jetâmes les fondements… ». D’autres achats suivront.

Il lui faut surtout trouver des compagnons. « Je n’en connaissais pas » avouera-t-il plus tard, en des termes qui révèlent un sérieux isolement par rapport au clergé du diocèse. Il ne réussit pas à décrocher Hilaire Aubert, alors professeur au grand séminaire de Limoges, qui deviendra Missionnaire de France. Le vicaire de Lambesc, Icard, jeune prêtre de 25 ans, donne son accord et lui indique d’autres noms, dont celui de Deblieu, 26 ans, qui a été vicaire à St Jean du Faubourg et a maintenant la charge de curé de Peynier. Il y aura deux prêtres d’expérience : Mie qui a 48 ans. Il prêche des missions en isolé, et il le fait très bien. Dans les temps creux, il est vicaire à Salon. Il y aura aussi Maunier 47 ans, pour le moment vicaire à la paroisse de la Palud (La Trinité) à Marseille.

L’essentiel de sa correspondance avec le vicaire d’Arles, Tempier, 28 ans, a été heureusement conservé. Tout est dit en quelques mots. « Lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez silence à la cupidité, à l’amour des aises et des commodités ; pénétrez-vous bien de la situation de nos campagnes… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux ; consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres ; et répondez ensuite à ma lettre. Eh bien ! mon cher, je vous dis que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre… »[iv].

Et quelques semaines plus tard : « S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la Parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d‘être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes »[v].

Le 25 janvier, lors de leur première rencontre dans leurs locaux, ils rédigent et signent une supplique aux vicaires généraux capitulaires : « Les prêtres soussignés, vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi ; ayant reconnu par expérience que l’endurcissement ou l’indifférence de ces peuples rendent insuffisants et même inutiles les secours ordinaires que votre sollicitude pour leur salut leur fournit ; s’étant convaincus que les missions sont le seul moyen… ; désirant en même temps répondre à la vocation qui les appelle à ce pénible ministère, et voulant le faire d’une manière aussi utile pour eux qu’avantageuse pour les peuples qu’ils se proposent d’évangéliser ; ils ont l’honneur de vous demander l’autorisation de se réunir… pour vivre en communauté sous une Règle… La fin de cette Société n’est pas seulement de travailler au salut du prochain en s’employant au ministère de la prédication, elle a encore principalement en vue de fournir à ses membres le moyen de pratiquer les vertus religieuses… »[vi].

On parle de fondateur/ fondatrice, de fondation… Me basant sur une réflexion du père Pedro Arrupe, général des jésuites, je dirais ceci.

-          A l’origine, il y a une personne et un projet, dans une situation où l’Église ne va pas bien, où il faut faire quelque chose. Personne, projet inspirés par l’Esprit.

-          Il y a donc une phase critique : se rendre compte que ce qu’on a fait jusqu’ici est insuffisant, n’est pas à la hauteur. Comment alors s’étonner que certains le prennent mal ? Pas de fondation sans opposants.

-          Il faut réunir d’autres personnes autour de ce projet, pour le porter à plusieurs, le mettre en œuvre.

-          Vient ensuite le moment d’instituer. En interne, organiser le groupe pour lui permettre d’exister dans la durée. Devant les autres, pour qu’il obtienne une reconnaissance publique, plus ou moins officielle.

Les suites du 25 janvier 1816, c’est la mission de Grans, près de Salon, dont le maire est Roze-Joannis, cousin de Mme de Mazenod. En 1818, rupture instauratrice, on accepte de franchir la frontière, de faire une seconde fondation hors des limites de la Provence, à Notre-Dame du Laus. Ce sera en 1826 l’approbation romaine, confirmant qu’ils ont pour horizon le monde entier. Cela se concrétisera d’abord en Corse, puis au Canada, puis… puis…

Michel COURVOISIER, OMI

 



[i] Préface des Constitutions.

[ii] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[iii] Lettre à Forbin Janson du 23 octobre 1815.

[iv] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[v] Lettre à Tempier du 13 décembre 1815.

[vi] Demande d’autorisation adressée à Messieurs les Vicaires Généraux d’Aix du 25 janvier 1816.

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Quelques réflexions sur la période de la Restauration en France (1814-1830) comme contexte historique de la naissance de la Congrégation des Missionnaires de Provence

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1. Introduction – on parle beaucoup de la Restauration parmi les historiens mais les opinons sont contrastées…

Depuis près de deux siècles on a beaucoup parlé et écrit sur la période de la Restauration en France, y-compris ces dernières années, et parfois dans des termes contradictoires. En 2005, après un colloque international tenu à Paris, les éditeurs ont introduit les actes du colloque en disant que « La Restauration ne retient guère aujourd’hui l’attention des spécialistes, malgré la publication de quelques ouvrages importants. Considérée par les uns comme un temps de maturation forcée entre deux grands régimes, par les autres, à l’inverse, comme un moment qui s’inscrit dans la continuité de la Révolution et de l’Empire, cette période est généralement jugée sans saveur particulière quand elle n’est pas vilipendée au nom d’un progrès dont elle n’aurait pas voulu comprendre l’avancée inéluctable »[1]. Par contre, après la parution en 2012 du livre L’union du Trône et de l’Autel ? Politique et religion sous la Restauration[2], on a souligné dans les comptes-rendus que cet ouvrage « s’inscrit dans le prolongement du renouveau historiographique actuel sur la Restauration »[3], que « La Restauration fait l’objet, depuis le début des années 2000, d’un profond renouvellement historiographique, dont témoignent le grand nombre de travaux universitaires parus récemment sur cette période »[4], et que  « les contributions réunies dans cet ouvrage témoignent du regain d’intérêt que suscite la Restauration dans les rangs d’une nouvelle génération d’historiens »[5]. En 2001 un groupe d’historiens fondait la Nouvelle Société des Études sur la Restauration pour « mieux faire connaître la singularité et la richesse, dans tous les domaines – politique, avec la naissance du régime représentatif, l’essor de la liberté de la presse, les débats, discours et essais que cette évolution engendre, mais aussi dans les arts et la littérature, ainsi que dans la pensée sociale et religieuse –, d’une époque qui a irrigué tout le XIXe siècle »[6].

Il faut être conscient de cet intérêt constant, des opinions contrastées et des approfondissements récents de thèmes spécifiques que, dans la suite de ma conférence, je ne mentionnerai que très rapidement et sans entrer dans les détails. Tellement il est évident qu’un récit détaillé sur une réalité aussi complexe que la Restauration est impossible en 30 minutes. D’autre part je dois avouer que, comme historien, je m’occupe principalement du siècle précédant cette période, puisque j’étudie les relations diplomatiques du Saint Siège en Europe avant la Révolution française. Si j’ai osé accepter la généreuse invitation du Centre International Eugène de Mazenod à présenter mes réflexions sans être spécialiste de cette période, c’est parce que, comme Oblat de Marie Immaculée, je sens une forte obligation d’interroger l’histoire de la Restauration pour mieux comprendre le contexte de la naissance de ma congrégation religieuse. Aujourd’hui, plutôt qu’un discours strictement académique, je vous donnerai quelques impressions sur le thème de la Restauration, illustrées par des images et un choix de citations qui me semblent à propos.

2. Première observation : la division de la société depuis la Révolution – difficile à concilier…

Je voudrais commencer par une image, Messe sous la Terreur, de François-Marius Granet en 1847. Ce tableau assez grand (huile sur toile 152 sur 199,5 cm) m’a beaucoup frappé lors d’une de mes visites au Musée Granet à Aix-en-Provence. Qu’y voit-on? D’abord il y a le groupe des participants à la messe, encerclés par la lumière provenant d’au delà de la chambre et entrant par la fenêtre, avec une représentation du roi à l’arrière-plan. Cette partie du tableau est très calme et parle d’harmonie et d’ordre. En haut à droite, on voit par contre un autre groupe de personnes, émergeant de l’ombre, clairement menaçant – ce sont les sans-culottes qui représentent l’ordre nouveau, hostiles au passé et à la tradition[7]. Le tableau de Granet nous présente une société fortement divisée. Après les années les plus turbulentes de la Révolution, déjà Napoléon Ier a cherché à restaurer la sacralité de son pouvoir et à concilier dans son Empire des idées fortement opposées – mais il a été enfin « démasqué »[8], selon une des expressions des caricatures antinapoléoniennes : « Le thème du chat ou du tigre fut largement exploité par la caricature. Ici, c’est la duplicité de Napoléon, le mensonge de son régime et sa tyrannie qui sont visés, sous une forme très nettement allégorique. La France s’identifie à la Monarchie par son manteau fleurdelisé. Elle ôte le masque humain de l’Empereur. Dessous apparaît un visage de tigre »[9]. Et voici un autre exemple : « une des rares caricatures s’inspirant et parodiant le grand art. Les auteurs se sont en effet inspirés de la figure d’Ugolin, telle que Michel-Ange l’a peinte sur la fresque de l’autel de la Chapelle Sixtine, en puisant dans « l’Enfer » de la Divine Comédie de Dante. Ugolin/Napoléon est donc entraîné aux Enfers par un diable, thème très courant à la fin de l’Empire. L’œuvre prend ainsi une dimension cosmique, puisque l’Empereur fut aussi assimilé à l’Antéchrist ou à l’ange exterminateur annoncé par saint Jean dans l’Apocalypse et éliminé avant la restauration définitive de la foi »[10].

Eugène de Mazenod a exprimé plusieurs fois ses opinions à l’égard du régime napoléonien. Il était très critique au sujet de l’idée du Concordat en 1801[11], et en 1811 il a refusé d’être ordonné par le « cardinal Maury, archevêque de Paris, nommé par l’Empereur, mais dont la nomination n’avait pas été ratifiée par le Saint-Siège »[12]. Il a commencé le Journal des délibérations, lois et coutumes de la jeunesse chrétienne établie à Aix sous les auspices de la Très Sainte Vierge le 25 avril 1813 en ces termes : « Il n’est pas difficile de s’apercevoir que le dessein de l’impie Buonaparte et de son infâme gouvernement est de détruire entièrement la Religion Catholique dans les États qu’il a usurpés. L’attachement du plus grand nombre des peuples opprimés à la foi de leurs Pères lui paraissant un obstacle pour la prompte exécution de (…) son infernale politique (…). Celui de tous les moyens sur lequel il compte le plus, c’est de démoraliser la jeunesse »[13].

3. Deuxième observation : la restauration des Bourbons considérée comme miraculeuse – en attente de nouveaux miracles…

Dans cette perspective la Restauration sur le trône de la dynastie des Bourbons pouvait être vue comme providentielle et miraculeuse. « Vingt-cinq ans de Mal absolu, répandu par la Révolution et l’Empire, n’ont pas réussi à triompher de [plusieurs siècles] de monarchie chrétienne »[14]. Louis XVIII est revenu pour sauver la France des ruines, comme dans une allégorie du retour des Bourbons par Louis-Philippe Crépin (1772–1851)[15]. Fameux prédicateur du temps de la Restauration, Nicolas de Mac Carthy (1769-1833) disait : « Que chacun donc s’explique comme il voudra cette restauration surnaturelle : pour moi j’y reconnais une nouvelle victoire de Jésus-Christ sur les enfers. Les lis ont refleuri parmi nous, afin que la foi et la piété reprissent avec eux leur éclat ; et nos légitimes maîtres nous ont été rendus, avec une mission céleste, pour nous rendre à nous-mêmes et à notre Dieu »[16]. Dans un autre sermon il voyait déjà la société parfaite rétablie avec le retour d’un roi Bourbon :

« Ah ! je ne m’étonne plus, qu’héritier de la foi de ses ancêtres, ainsi que de leur tendre dévotion pour Marie, Louis-le-Désiré ait reconnu ne devoir son rétablissement, après Dieu, qu’à son auguste protectrice (…). Je ne m’étonne plus que des miracles journaliers signalent tout le cours d’un règne commencé sous les auspices de Marie ; qu’au milieu des divisions, des troubles et des obstacles, tout renaisse, refleurisse et nous annonce des destinées prospères ; que les dangers les plus menaçants s’évanouissent (…) ; que tout soit inutile aux méchants, et leur nombre, et leur confiance, et les machinations les plus profondes, et les combinaisons les plus vastes, et le secret juré dans leurs antres souterrains, et leur audace à provoquer publiquement la révolte ; (…) que les peuples désabusés de leurs erreurs, et accourant autour de la bannière de lis et de l’étendard de la croix, fassent retentir la France entière des acclamations de leur amour pour leur Dieu et leur roi, pendant que les monstres enchaînés de l’impiété et de l’anarchie ne font plus entendre que les derniers cris d’une fureur expirante… »[17].

4. Troisième observation : dans le domaine politique les miracles sont rares, il n’y a pas de retour facile au passé… L’importance de la Charte constitutionnelle et des discussions à la Chambre des députés après 1814

Cet enthousiasme presque mystique a dû faire face au fait qu’il n’existait pas un retour facile au passé, malgré les apparences d’intervention divine en faveur des Bourbons. J’ai appris en étudiant la théologie qu’une question, une fois posée, nécessite une réponse. Dans l’histoire, l’idée de la liberté une fois acceptée dans le discours politique va toujours inquiéter les gouvernements. Cela a été le cas également au moment du retour des Bourbons en France.

Louis XVIII jouait de l’appui de la coalition qui avait vaincu les armées napoléoniennes et une grande partie de la société lui était favorable. « Toutefois – pour reprendre les termes d’Antoine Roquette, grand historien de la Restauration – au passage de quelques détachements de l’ancienne armée impériale qui escortent le carrosse, les observateurs remarquent que ‘ces pelotons se distinguent également par leur bonne tenue et leur mauvaise humeur, leurs figures renfrognées disant hautement qu’ils auraient mieux aimé suivre un empereur à cheval dans les rues de Vienne que de traîner un roi goutteux dans les rues de Paris’ »[18]. Le 3 Mai 1814, le roi pouvait déclarer au clergé rassemblé à Notre Dame de Paris : « En entrant dans ma bonne ville de Paris, mon premier soin est de remercier Dieu et sa sainte Mère, la toute-puissante protectrice de la France, des merveilles qui ont terminé nos malheurs. Fils de Saint Louis, j’imiterai ses vertus »[19].

Mais la veille, il avait dû prendre ses premières décisions strictement politiques face aux déclarations du Sénat (avec un vieux héros de 1789, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord comme président de la commission chargée du gouvernement provisoire). Le Sénat voulait sauver une idée du pouvoir royal selon les principes de 1791, en considérant Louis XVIII comme roi par l’autorité du peuple et en l’appelant « librement » en France. Louis avait rejeté cette notion à Saint-Ouen, la veille de son entrée à Paris, et dans la Charte constitutionnelle un mois plus tard il déclarait que « (…) l’autorité toute entière résidât en France en la personne du roi »[20]. Il était donc roi par la grâce de Dieu, selon les principes de l’Ancien Régime, mais conscient des « progrès toujours croissants des lumières »[21].

Le début du règne de Louis XVIII ne signifiait pas une rupture drastique avec le passé. La Charte conservait plusieurs principes de la Révolution (comme l’égalité de tous devant la loi et la liberté individuelle) et le code civil de Napoléon. Selon la Charte, « la puissance législative s’exerce collectivement par le roi, la Chambre des pairs, et la Chambre des députés des départements. La nomination des pairs de France appartenait au roi. Leur nombre était illimité (…). Par contre les députés étaient élus pour cinq ans, et de manière que la Chambre soit renouvelée chaque année par cinquième. Aucun député ne pouvait être admis dans la Chambre, s’il n’était âgé de quarante ans, et s’il ne payait une contribution directe de mille francs. Les électeurs qui concouraient à la nomination des députés, ne pouvaient avoir droit de suffrage s’ils ne payaient une contribution directe de trois cent francs, et s’ils avaient moins de trente ans ». Cela signifie que le pays légal comptait une minorité de citoyens plus riches. La loi électorale a été modifiée plusieurs fois pour faciliter l’élection de députés favorables aux visées politiques du roi[22].

 J’ai parlé longuement de la Charte et de la composition du gouvernement de la France parce que les tensions dans les deux chambres et les querelles avec les ministres du roi ont provoqué plusieurs crises politiques entre 1814 et 1830. Malgré les périodes les plus strictes de contrôle de la presse, l’opinion publique fut bien informée des controverses et à son tour a influencé le cours des événements. Selon la Charte, la position du roi était très forte, mais en réalité son autorité dépendait d’un équilibre politique fragile. Chaque élection de députés devenait l’occasion de confirmer ou de critiquer la politique du roi. Les triomphes du parti royaliste n’étaient jamais définitifs, son échec est enfin devenu irrévocable.

Les Chambres des députés successives en France, 1814-1830

1) 14-22 août 1815 : élection de la « Chambre introuvable »

[350 ultra-royalistes / 50 constitutionnels]

2) Octobre 1816 : nouvelles élections, victoire des modérés

[136 royalistes modérés / 92 ultra-royalistes / 20 libéraux]

3) Novembre 1820 : nette victoire des royalistes

[194 royalistes modérés / 160 ultra-royalistes / 80 libéraux]

4) Février-mars 1824 : victoire écrasante des « ministériels »

[413 ministériels / 17 libéraux]

5) Novembre 1827 : victoire des opposants libéraux

[180 libéraux / 180 ministériels / 70 autres]

6) Juillet 1830 : l’opposition libérale devient majoritaire

[274 libéraux / 104 ministériels]

Source : plusieurs pages de Wikipédia relatives aux élections en France.

5. Quatrième observation : Dès le début de la Restauration il y a eu des signes de contestation du régime Bourbon et les royalistes, malgré le temps du succès spectaculaire se sont trouvés divisés, même sur les questions religieuses

Dès le début de la Restauration il y a eu des signes de contestation du régime Bourbon. Les exemples les plus significatifs en sont : l’appui apporté par de très nombreux Français à Napoléon pendant les « 100 jours », qui a forcé Louis XVIII à s’enfuir à l’étranger, le 23 mars 1815 ; l’assassinat du duc de Berry, fils de Charles X, neveu de Louis XVIII et héritier de la dynastie, par un bonapartiste pour éteindre la dynastie Bourbon, le 13 février 1820 ; les victoires du parti libéral pendant plusieurs élections, avant 1820 et après 1827[23].

En même temps les monarchistes et le parti ministériel ont eu aussi leurs victoires spectaculaires : élection de la « Chambre introuvable », dominée par les ultra-royalistes après l’abdication définitive de Napoléon, en août 1815 ; les victoires électorales consécutives en 1820 et 1824 (« la Chambre retrouvée ») ; l’intervention militaire en Espagne en 1823 pour aider le roi Ferdinand VII[24].

Plusieurs personnages ont influencé l’opinion publique et ont participé à la vie politique, renforçant ou affaiblissant le trône des Bourbons entre 1814 et 1830. Dans un esprit de conciliation, Louis XVIII avait accepté les services de plusieurs anciens ministres de Napoléon, favorables aux principes de la Révolution. Une lecture fascinante – Dictionnaire des girouettes, ou Nos contemporains peints d’après eux-mêmes … par une société de girouettes…, publié en 1815, qui utilise comme devise un proverbe de Saadi : Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs…[25]. Parmi beaucoup d’autres on trouve Talleyrand qui, en mai 1814, est devenu secrétaire d’état des affaires étrangères et le 4 juin suivant pair de France[26]. Après les « 100 jours » de Napoléon, au milieu des fortes manifestations antinapoléoniennes organisées par les royalistes, Louis XVIII accepta la participation au nouveau gouvernement du régicide et ancien collaborateur de Robespierre, Joseph Fouché[27].

Ceux qui s’appellent royalistes se sont vite montrés assez divisés. Ils lisaient La Quotidienne et le Journal des Débats, mais il existait parmi eux une pluralité d’opinions envers le régime établi par Louis XVIII. Louis de Bonald qualifia la Charte de 1814 de « une œuvre de la folie et ténèbres »[28]. Chateaubriand peut être classé comme un royaliste modéré, rejetant les philosophes des Lumières il voulait tenir compte de la mentalité contemporaine et cherchait à rétablir l’autorité de l’Église dans la société[29].

Chateaubriand s’est trouvé au moins deux fois au centre des événements qui marquaient la crise interne du parti royaliste et ministériel.  Ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Villèle depuis 1822, il a favorisé l’intervention militaire en Espagne en 1823 et à la suite du succès facile de l’armée française il pouvait dire avec fierté : « 8 ans de paix n’ont pas renforcé la monarchie autant que 20 jours de guerre »[30]. La démission de Chateaubriand en juin 1824 après un désaccord avec Villèle signifiait la radicalisation de la majorité royaliste. Quand les ultra-royalistes sont revenus au projet de la fameuse loi sur le sacrilège, Chateaubriand, lui-même royaliste, s’est trouvé parmi les critiques de cette mesure[31].

De quoi s’agissait-il ? « Le 20 avril 1825, le roi Charles X fait voter une loi sur le Sacrilège en croyant de la sorte « re-christianiser la France ». Le texte condamne à mort, avec amende honorable (obligation de se repentir en public avant l’exécution) toute personne qui aurait en public profané des hosties ou les vases les contenant ! (…) Cette loi (…) ne sera jamais appliquée et le successeur de Charles X l’abrogera sans attendre, le 11 octobre 1830 »[32].

Le raisonnement de Chateaubriand pendant les discussions autour de cette loi est très significatif. Le Journal des Débats du 21 février nous rapporte son discours lors de la séance du 18 février. Dans son ouvrage Génie du Christianisme, Chateaubriand avait parlé avec émotion des siècles passés en créant l’image presque idyllique de l’harmonie entre les valeurs spirituelles et temporelles d’une société chrétienne médiévale. À la Chambre de Paris en 1825, il montra son respect pour la Charte constitutionnelle et pour le progrès de la société en disant, entre autres : « On ne vous aurait pas dit que [avec cette loi] vous vous mettiez en contradiction avec votre Code civil, votre Code criminel, et la Charte votre loi politique, qu’enfin vous sortiez des mœurs du siècle, pour remonter à des temps que nous ne connaissons plus ». Puis il ajouta : « Que l’on rédige une profession de foi catholique, apostolique et romaine, et je suis prêt à la signer de mon sang ; mais je ne sais pas ce que c’est qu’une profession de foi dans une loi : profession qui n’est exprimée que par la supposition d’un crime détestable, et l’institution d’un supplice »[33]. Il concluait ainsi : « Oui, Messieurs, la religion que je me fais gloire d’avoir défendue, et pour laquelle je mourrois avec joie, est une religion qui convient à tous les temps et à tous les lieux, simple avec les peuples barbares, éclairée avec les peuples civilisés, invariable dans sa morale et dans ses dogmes ; mais toujours en paix avec les lois politiques des pays où elle se trouve ; toujours appropriée au siècle, et dirigeant les mœurs sans les heurter. La religion que j’ai présentée à la vénération des hommes est une religion de paix, qui aime mieux pardonner que de punir, une religion qui doit ses victoires à ses miséricordes, et qui n’a besoin d’échafaud que pour le triomphe de ses martyrs. Le projet de loi, Messieurs, ne pouvoit être amendé que de deux manières, ou comme le voulait M. le comte de la Bourdonnaye, ou comme le veut M. le comte Bastard. Si aucun changement n’est apporté à ce projet, il me sera impossible de voter une loi qui blesse mon humanité sans mettre à l’abri ma religion ».[34]

Je n’ai pas mentionné les raisonnements politiques et juridiques de Chateaubriand. Je voulais souligner ses idées religieuses car il semble en effet que c’est l’usage excessif de l’argumentation religieuse par les ultra-royalistes qui a consolidé l’opposition libérale. Elle a commencé à critiquer fortement la position toujours plus prégnante de l’Église dans la vie publique de la France, alimentant ainsi un nouveau courant anticlérical[35].

6. Cinquième observation : la prétendue union du trône et de l’autel était un « mariage difficile »

Dès le début de la Restauration on rencontre des signes contradictoires de la relation entre le trône et l’autel. Pour une partie des milieux ecclésiastiques, il ne s’agissait pas de l’union entre le trône et l’autel mais à l’inverse : entre l’autel et le trône[36]. Un des évêques avait écrit dans son mandement : « La France est née avec la monarchie qui est l’œuvre de la religion et elle ne peut que vouloir cette religion qui a posé la première pierre de la monarchie en consacrant son premier Roi chrétien »[37]. Dans cette perspective on peut comprendre beaucoup des « cérémonies de commémoration expiatoires et réparatrices d’une monarchie-martyre »[38] et aussi plusieurs missions qui ont eu un accent nettement royaliste. Il existe bien sûr une ambiguïté autour des missions et de leur place dans la politique interne des Bourbons. Certes, par ordonnance du 25 septembre 1816, les Missionnaires de France ont été formellement autorisés à s’occuper des missions en France[39]. Certes, dans leur recueil de cantiques figurait ce beau chant ou « Cantique pour le Roi » – « Vive la France, Vive le Roi ! Toujours en France Les Bourbons et la Foi » ![40] Mais du point de vue du gouvernement de Jean-Joseph Dessolles (1818-1819) et Élie Louis Decazes (1819-1820) qui cherchaient un rapprochement avec l’opposition libérale [l’idée de « royaliser la nation et nationaliser les royalistes »[41]], les missions n’étaient pas toujours regardées comme des événements désirables. Le cas de la mission conduite par les Missionnaires de Provence à Barjols, fin 1818, est exemplaire. Les Oblats ont gardé le souvenir de cette mission comme d’une période miraculeuse, avec « les prodiges du zèle des missionnaires et l’immense succès : toute la population vint à la rencontre des missionnaires, et profita avec empressement et des prédications et de l’administration des sacrements »[42]. Malgré tout cela, il faut nuancer un peu l’image que les Oblats se sont créée de leur propre passé. Il faut répéter avec l’abbé Ernest Sevrin, grand historien des missions pendant la Restauration : « il existe en effet, dans notre dépôt d’Archives, un important dossier des Missionnaires et des Missions de Provence, dont on ne trouve jamais mention dans leurs ouvrages (…). Dans ce dossier, la mission de Barjols tient une place assez considérable ; et l’on va voir une fois de plus combien les mêmes faits présentent un aspect différent, selon le point de vue d’où on les considère et l’esprit qui anime les témoins. Il est bon de rappeler qu’à la fin de 1818 s’accentuait, par opposition à la droite, le glissement vers le centre gauche qui était, depuis septembre 1815, la politique de Louis XVIII et de son favori Decazes. Celui-ci était alors ministre de la Police, Lainé ministre de l’Intérieur ; tous deux, surtout Decazes, méfiants envers les missions, qu’ils surveillaient de près. Aussi le P. de Mazenod et ses confrères allaient-ils être l’objet, à leur insu, d’enquêtes et de rapports entièrement défavorables (…) »[43]. Pour ne pas entrer dans les détails il suffit de dire que la mission a fini par être interrompue par ordre de Paris et a donné aux vicaires capitulaires d’Aix l’occasion de « défendre la liberté du culte et la prédication de la parole de Dieu » ![44]  Dans ses réflexions sur la mission de Barjols, l’abbé Sevrin dit : « Tel est l’embarras où se trouve à chaque instant l’historien des missions. S’il s’en rapporte aux documents ecclésiastiques, tout est bien ; aux documents officiels, tout est mal. (…)[45]». C’est en effet le problème général de l’historiographie des missions : l’historien italien Adolfo Omodeo, favorable à la politique libérale, porte un jugement négatif sur les « missions de reconquête catholique »[46]. Il voit dans les missions uniquement « les mécanismes de la pression religieuse, fanatisme du clergé, provocations antiprotestantes, reconstitution du dispositif coercitif du catholicisme, etc. »[47].

Les signes d’une stricte alliance entre le trône et l’autel existaient tout de même, surtout après 1820 et une défaite presque totale de l’opposition libérale[48] : l’ordonnance du 27 février 1821 sur l’instruction publique[49] a augmenté l’autorité de l’Église catholique dans l’œuvre de l’éducation ; en juin 1822 l’évêque Denis Frayssinous est devenu le chef de l’Instruction publique comme grand maître de l’Université, puis comme ministre des Affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique (1824-1827) dans le gouvernement de Villèle[50] ; mais c’est surtout le sacre de Charles X à Reims, le 29 mai 1825, qui a symbolisé le rêve du retour au passé. Comme le disait un des interprètes modernes : « Dans la société où l’anticléricalisme était vivace, le peuple n’y voyait que la résurrection de l’Ancien Régime dans un de ses aspects les plus archaïques et un événement chargé d’une signification religieuse qu’il ne comprenait plus »[51]. De plus il y a eu aussi beaucoup de soupçons liés à l’activité des jésuites et d’organisations comme la Congrégation et les Chevaliers de la Foi, appelée par François de Montlosier, royaliste gallican « le parti prêtre »[52].

7. Sixième observation : attaquer la monarchie des Bourbons signifiait ridiculiser l’influence du clergé

Louis XVIII cherchait à freiner les ultra-royalistes et il a réussi. Mais il n’est pas parvenu à s’approcher des libéraux. Chaque ouverture vers leur milieu finissait par leur renforcement. La politique de Charles X aurait pu être bien acceptée dans un pays entièrement catholique, mais en France cela a commencé à provoquer de fortes résistances, pas seulement dans la Chambre, mais aussi dans les caricatures, les pamphlets, les chansons, et même au théâtre[53].

L’éteignoir était l’un des symboles les plus répandus dans les satires antiroyalistes pendant la période de la Restauration. Dans la revue satirique Nain Jaune juste avant les « 100 jours de Napoléon », l’image de l’éteignoir a servi pour attaquer les royalistes comme des figures étranges de l’Ancien Régime, liées aux émigrés et au clergé[54]. La devise de l’imaginaire « société des éteignoirs » était significative : « sola nocte salus »[55]. En 1816 dans « Le Nain Jaune [Réfugié à Bruxelles] » on a utilisé le symbole de l’éteignoir dans un exposé satirique : « Si l’Ordre de l’Éteignoir n’existait pas, il faudrait l’inventer. [mais] L’Ordre de l’Éteignoir n’est pas une institution nouvelle ; le mérite de cette heureuse création n’appartient point à notre société qui ne peut revendiquer que l’honneur de l’avoir perfectionnée. (…) Lorsque Galilée calomnia le globe terrestre, en prétendant qu’il courait après le soleil, ce fut un chevalier de l’Éteignoir qui punit l’audacieux philosophe et lui dicta, dans l’obscurité des cachots, une rétractation expiatoire. (…) »[56].  Et voici quelques exemples de toasts présumés des membres de l’Ordre : « à l’anéantissement de toutes les idées libérales, par la puissance de l’Éteignoir ! au retour de toutes les doctrines politiques qui ont illustré les siècles de Louis XI et du cardinal Richelieu ! au rappel de toutes les corporations monastiques, comme affiliées naturelles de l’ordre ! au prochain renversement de la Constitution et de toutes les lois qui établissent la liberté publique et celle de la pensée ! »[57]

Dans une autre image, les « sacristains tentent de faire oublier, à l’aide de leurs éteignoirs, la mémoire de Fénelon, Condorcet, Franklin, Buffon, d’Alembert, Lavoisier, Monge, Condillac, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Montaigne, Helvétius, Raynal, Mably… »[58]. Enfin on voit l’entourage du roi, jetant dans l’éteignoir entre autre la Charte constitutionnelle[59]. Après 1825, le sentiment populaire antiroyaliste et anticlérical s’est souvent exprimé à travers la pièce Tartuffe, la fameuse comédie de Molière, qui avait même provoqué plusieurs incidents, incluant des attaques contre les croix plantées pendant les missions[60].

8. En guise de conclusion – un regard vers saint Eugène de Mazenod

Je n’oserais formuler une conclusion sur la période de la Restauration. Il faut lire les œuvres de Chateaubriand, de Bonald, de Lamennais, Constant, il faut explorer la presse : Journal des Débats, La Quotidienne, Le Conservateur, Le Constitutionnel, La Minerve. Il faut lire les ouvrages des historiens contemporains. Je n’ai pas abordé tous les sujets importants, comme le concordat inachevé de 1817, les questions de l’indemnisation des émigrés qui avaient perdu leurs propriétés pendant la Révolution, etc. J’espère qu’au moins j’ai réussi à donner l’impression de la complexité de cette très intéressante période, un vrai carrefour entre la France royale et républicaine. Eugène de Mazenod avait des sympathies royalistes, sans doute, mais comme l’a écrit un des historiens oblats, il semble avoir agi surtout sur un terrain non politique.  Il était favorable au retour des Jésuites, il assista au sacre de Charles X à Reims[61]. Son expérience mystique de la protection de Marie ainsi que l’approbation pontificale des Oblats de Marie Immaculée ont eu lieu dans la période qui peut être appelée le point culminant de la Restauration explicitement royaliste en France, avant le temps de la forte réaction des cercles libéraux. « Son royalisme est catégorique, exigeant, mais on y découvre aussi un cœur généreux et une âme noble »[62]. Peut-être le père Courvoisier nous expliquera-t-il davantage cet aspect de la personnalité du saint. Je voudrais conclure en citant une lettre du préfet du département des Bouches-du-Rhône écrite en janvier 1837, avant la nomination d’Eugène comme évêque de Marseille :

« Arrivé depuis peu de mois à Marseille, je n’ai guère été à portée de juger par moi-même du caractère de M. l’Évêque d’Icosie, mais comme depuis longtemps l’on parle des chances qu’il a de succéder à son oncle, j’ai eu de nombreuses occasions de connaître comment les diverses parties de la population seraient affectées de cet événement. Le clergé le redoute et s’attend à être gouverné par M. d’Icosie avec hauteur et sévérité, il paraît que le passé justifie ses craintes pour l’avenir. Les légitimistes ardents le détestent et ne lui pardonneront jamais ce qu’ils appellent son apostasie, et ce que nous appelons, nous, sa conversion. Les constitutionnels se défient de cette conversion, ils ne croient en général ni à sa sincérité ni à sa durée. Ils s’imaginent qu’elle n’a pour but que d’obtenir la succession du vieux M. de Mazenod et qu’une fois installé dans le siège de Marseille, M. d’Icosie se défera de sa nouvelle foi politique (…). Ainsi nos amis comme nos ennemis verront sa nomination avec peine. Pour moi, je ne partage pas cette opinion. M. d’Icosie me paraît avoir l’exaltation et la foi des martyrs. Je trouve dans l’impétuosité et la violence de sa conduite passée une garantie de sa loyauté et de sa conduite présente. D’ailleurs, bien que l’évêché de Marseille soit le plus important de France, il est probable que ce n’est pas là le terme de son ambition ; or pour aller plus loin, il faut qu’il se maintienne bien avec le gouvernement »[63].

Voilà le mystère de la personnalité d’Eugène de Mazenod et une indication qu’on a eu à traiter avec un homme destiné à la sainteté, en dehors d’un facile encadrement politique.

***

9. Au lieu d’une bibliographie complète – quelques suggestions pour l’approfondissement

G. de Bertier de Sauvigny, « French politics, 1814-1847 », dans : The New Cambridge Modern History, vol. IX, War and Peace in an Age of Upheaval, ed. C.W. Crawley, Cambridge 1965.

G. Bordet, La Grande Mission de Besançon. Janvier-février 1825. Une fête contre-révolutionnaire, baroque ou ordinaire ? Paris 1998.

R. Boudens, Mgr Ch.-J.-E. de Mazenod, évêque de Marseille (1837-1861) et la politique, Lyon 1951.

L’Église dans la rue. Les cérémonies extérieures du culte en France au XIXe siècle, sous la direction de Paul D’Hollander Paul (dir.), Limoges, 2000.

R. Hême de Lacotte, Logiques politiques, logiques ecclésiastiques : la genèse du Ministère des Affaires Ecclésiastiques (1824), dans : L’union du Trône et de l’Autel ? Politique et religion sous la Restauration (sous la direction de M. Brejon de Lavergnée et O. Tort, Paris 2012, p. 39-59.

R. Hême de Lacotte, Seconde mort ou résurrection de l’Église Gallicane ? L’épiscopat français au défi du Concordat de 1817, « Revue d’histoire de l’Église de France » 97 (2011), p. 291-313.

Histoire du Christianisme, t. X, Les défis de la modernité (1750-1840), sous la responsabilité de B. Plongeron, Paris 1997.

S. Kroen, Politics and Theater. The Crisis of Legitimacy in Restoration France 1815-1830, Berkeley 2000.

J. Leflon, Eugène de Mazenod : Évêque de Marseille, Fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, 1782-1861, t. 2, Missions de Provence, Restauration du Diocèse de Marseille, 1814-1837, Paris 1960.

Les missions intérieures en France et en Italie du XVIe siècle au XIXe siècle, actes du colloque de Chambéry, 18-20 mars 1999, sous la direction de F. Meyer et Ch. Sorrel, Chambéry-Savoie 2001.

De la Révolution française à la nouvelle évangélisation. From the French Revolution to the New Evangelization. Eugene de Mazenod and his charism between XVIII and XXI century, red. P. Zając, Missionarii OMI, Rome 2013.

A. Roquette, Le concordat de 1817. Louis XVIII face à Pie VII, Paris 2010.

E. Sevrin, Les missions religieuses en France sous la Restauration (1815-1830), t. 1, Le missionnaire et la mission, Saint-Mandé, Procure des prêtres de la Miséricorde, 1948 ; t. 2, Les missions (1815-1820), Paris 1959.

Paweł ZAJĄC, OMI


[1] Nouveau Monde Éditions. [En ligne]. http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100084890 (page consultée le 18 décembre 2015).

[2] L’union du Trône et de l’Autel ? Politique et religion sous la Restauration, sous la direction de M. Brejon de Lavergnée et O. Tort, Paris 2012.

[3] Hélène Becquet, « Compte rendu » dans Revue d’Histoire du XIXe siècle. [En ligne]. http://rh19.revues.org/4596 (page consultée le 18 décembre 2015).

[4] Paul Chopelin, « Compte rendu » dans Chrétiens et Sociétés. [En ligne]. https://chretienssocietes.revues.org/3368   (page consultée le 18 décembre 2015).

[5] Bertrand Goujon, « Compte rendu » dans Archives de Sciences sociales des religions. [En ligne].  https://assr.revues.org/25182 (page consultée le 18 décembre 2015).

[6] Société des Études sur la Restauration. [En ligne]. http://www.nser.fr/ (page consultée le 18 décembre 2015). (Page consultée le 18 décembre 2015).

[7] D. Coutagne, François-Marius Granet (1775-1849). Une vie pour la peinture, Paris-Aix-en-Provence 2008. La petite reproduction du tableau sur la page 37.

[8] « Le tyran démasqué ». [En ligne]. http://www.napoleon.org/fr/hors_serie/caricatures/caricatures1.htm (page consultée le 18 décembre 2015).

[9] « Le tyran démasqué », op.cit.

[10] « Le diable l’emporte/souhait de la France ». [En ligne]. http://www.napoleon.org/fr/hors_serie/caricatures/ caricatures4.htm (page consultée le 18 décembre 2015).

[11] E. de Mazenod à son père, 28 mai 1802, cité dans J. Pielorz, La vie spirituelle de Mgr de Mazenod, 1782-1812. Étude critique, Ottawa, Archives d’histoire oblate, 14 (1956), p. 93.

[12] R. Boudens, Mgr Ch.-J.-E. de Mazenod, évêque de Marseille (1837-1861) et la politique, Lyon 1951, p. 25.

[13] R. Boudens, op.cit., p. 269.

[14] B. Plongeron, « Le miraculeux politique en France », dans : Histoire du Christianisme, t. X, Les défis de la modernité (1750-1840), sous la responsabilité de B. Plongeron, Paris 1997, p. 696.

[15] Allégorie du retour des Bourbons le 24 avril 1814 : Louis XVIII relevant la France de ses ruines. [En ligne]. http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=471 (page consultée le 18 décembre 2015).

[16]  Cité dans B. Plongeron, « Le miraculeux politique en France », op.cit., p. 697.

[17] Sermons du révérend père de Mac Carthy, t. II, Paris 1842, p. 78-80 [à consulter en ligne, sur le site www.books.google.com].

[18]  A. Roquette, Le Concordat de 1817. Louis XVIII face à Pie VII, Paris 2010, p. 7-8 [avec citations des Souvenirs du baron de Frénilly].

[19] A. Roquette, op.cit. [Roquette d’après A. Nettement, Histoire de la Restauration], p. 8.

[20] G. de Bertier de Sauvigny, « French politics, 1814-1847 », dans : The New Cambridge Modern History, vol. IX, War and Peace in an Age of Upheaval, ed. C.W. Crawley, Cambridge 1965, p. 337 et suivantes. Il y plusieurs références à cet article dans le texte de la conférence. On peut trouver le texte de la Charte constitutionnelle de 1814 sur plusieurs sites web, par exemple sur http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/les-constitutions-de-la-france/charte-constitutionnelle-du-4-juin-1814.510 2.html (page consultée le 18 décembre 2015).

[21] G. de Bertier de Sauvigny, op.cit., et le texte de la Charte.

[22] G. de Bertier de Sauvigny, op.cit., et le texte de la Charte.

[23] G. de Bertier de Sauvigny, op.cit., passim.

[24] G. de Bertier de Sauvigny, op.cit., passim.

[25] Cf. Dictionnaire des girouettes ou nos contemporains peints d’après eux-mêmes, Paris 1815. [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1186341 (page consultée le 18 décembre 2015).

[26] Talleyrand-Périgord (Charles-Maurice), dans Dictionnaire des girouettes, op.cit., p. 404.

[27] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 342.

[28] Cf. Joseph de Maistre. [En ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_de_Maistre (page consultée le 18 décembre 2015). Note 15.

[29] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 345.

[30] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 349.

[31] Loi sur le sacrilège. [En ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_sur_le_sacril%C3%A8ge (page consultée le 18 décembre 2015).

[32] La loi du sacrilège. [En ligne]. http://www.herodote.net/almanach-ID-3198.php (page consultée le 18 décembre 2015).

[33] R. de Chateaubriand, « Discours de M. le vicomte de Chateaubriand, dans la séance du 18 ». Journal des débats politiques et littéraires, 21 février 1825. [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k435050m/f3.item (page consultée le 18 décembre 2015), p. 3-4.

[34] R. de Chateaubriand, op.cit., p. 4.

[35] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 351.

[36] Bernard Plongeron, « Le miraculeux politique en France », op.cit., p. 698.

[37] [7 septembre 1815, Mgr de Boulogne, évêque de Troyes], cité dans B. Plongeron, « Le miraculeux politique en France », op.cit., p. 698.

[38] B. Plongeron, « Le miraculeux politique en France », op.cit., p. 698 [avec la citation du livre de J.-.M. Darnis].

[39] J. B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, et avis du Conseil d’État, t. 21, Paris 1827, [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5493746s/f61.image.r= (page consultée le 18 décembre 2015), p. 48 et suivantes.

[40] « Cantique pour le roi », dans : Recueil de cantiques à l’usage des missions de France, Avignon 1824 [à consulter en ligne, sur le site  www.books.google.com], p.  104-105.

[41] Cf. Elie Decazes. [En ligne]. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lie_Decazes (page consultée le 18 décembre 2015).

[42] E. Sevrin, Les missions religieuses en France sous la Restauration (1815-1830), t. 2, Les missions (1815-1820), Paris 1959, p. 194 [avec citations de Rey].

[43] E. Sevrin, op.cit., p. 195.

[44] E. Sevrin, op.cit., p. 198.

[45] E. Sevrin, op.cit., p. 199.

[46] Ph. Boutry, « Les missions catholiques de la Restauration : réflexions historiographiques », dans : L’Église dans la rue. Les cérémonies extérieures du culte en France au XIXe siècle, sous la direction de Paul D’Hollander, Limoges 2000, p. 41.

[47] Ph. Boutry, op.cit., p. 42-45.

[48] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 348 et suivantes.

[49] J. B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, et avis du Conseil d’État, t. 23, Paris 1828, [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54924132/f316.image.r= (page consultée le 18 décembre 2015), p. 305 et suivantes.

[50] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 349 et suivantes.

[51] Cf. Le sacre de Charles X. [En ligne]. http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=1011 (page consultée le 18 décembre 2015).

[52] Bernard Plongeron, « Mythes et réalités du ‘Parti prêtre’ », dans : Histoire du Christianisme, vol. 10, p. 701 et suivantes.

[53] G. de Bertier de Sauvigny, op. cit., p. 345 ; S. Kroen, Politics and Theater. The Crisis of Legitimacy in Restoration France 1815-1830, Berkeley 2000.

[54] E. de Waresquiel, The Legend of the Nain Jaune. [En ligne]. http://www.100days.eu/items/show/10 (page consultée le 18 décembre 2015).

[55] Brevet de l’ordre de l’Eteignoir. [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69556389.r=Brevet %20de%20l%27ordre%20de%20l%27Eteignoir (page consultée le 18 décembre 2015). Brevet de l’ordre de l’Eteignoir

[56] « Biographie générale des Chevaliers de l’éteignoir », dans : Le Nain Jaune Réfugié, t. 3, Bruxelles 1816, p. 34 et suivantes [à consulter en ligne, sur le site  www.books.google.com].

[57] Champfleury, Histoire de la caricature sous la République, L’Empire et la Restauration, Paris [s.d.], p. 338 et suivantes. [à consulter en ligne, sur le site  www.books.google.com].

[58] Champfleury, op.cit., p. 332-333.

[59] « Exercice du Royal éteignoir ». [En ligne]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6955643m.r= (page consultée le 18 décembre 2015).

[60] S. Kroen, Politics and Theater. The Crisis of Legitimacy in Restoration France 1815-1830, Berkeley 2000, p. 250-260.

[61] R. Boudens, op.cit., p. 28.

[62] R. Boudens, op.cit., p. 28.

[63] C.A. de la Coste à G.C. Persil, 26 janvier 1837, dans : Sacra Rituum Congregatio, Sectio Historica (147), Massilien. Beatificationis et Canonizationis Servi Dei Caroli Iosephi Eugenii de Mazenod Episcopi Massiliensis et Fudnatoris Congregationis Missionariorum Oblatorum B.M.V.I. (†1861). Inquisitio Historica de quibusdam animadversionibus in Servi Dei vitam et operositatem ex officio concinnata, Romae 1968, p. 308-310.

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La Congrégation de la jeunesse chrétienne fondée par saint Eugène de Mazenod le 25 avril 1813

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Expérience personnelle de saint Eugène de Mazenod – Don Bartolo Zinelli

Il y eut plusieurs raisons directes et indirectes à la fondation de la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix. L’expérience personnelle de saint Eugène acquise durant son enfance à Venise a incontestablement été l’une des plus importantes. Il s’agit de sa rencontre avec le prêtre Bartolo Zinelli, devenu son éducateur et son ami. Ce fut justement en Italie que prit naissance cette vocation sacerdotale, vocation qui mit plusieurs années à mûrir.

Au mois de mai 1794, pendant son exil causé par la Révolution française, la famille de Mazenod fut menacée et dut quitter Turin pour Venise, où elle passa quatre ans. Pour saint Eugène ce fut le temps de la séparation d’avec sa mère, rentrée en France au bout d’un an avec sa fille. Dans les écrits qui ont été conservés apparait la certitude du rôle significatif du prêtre B. Zinelli dans la vie d’Eugène durant son séjour dans cette ville italienne. Dans son journal personnel comme dans ses lettres, saint Eugène parle à plusieurs reprises de la formation acquise auprès de B. Zinelli. Il note : « C’est ce prêtre, D. Bartolo, mort ensuite en odeur de sainteté, qui m’a instruit dans la religion et inspiré les sentiments de piété qui ont préservé ma jeunesse des écarts sur lesquels tant d’autres ont eu à gémir, faute d’avoir rencontré les mêmes secours » [1]. Et il ajoute ailleurs : « furent jeté par un homme de Dieu dans mon âme, les fondements de religion et de piété » [2].

Dans son ministère auprès des jeunes saint Eugène transmettait tout simplement son expérience de Venise. Jeune homme, il avait eu besoin de l’amitié et des conseils de quelqu’un qui lui montre le chemin à suivre, et qui soit également pour lui un ami très proche. « Eugène a compris l’efficacité d’une telle méthode de formation et les réactions des jeunes envers lui furent l’image de ses propres réactions envers ses propres guides, spécialement Bartolo Zinelli » [3]. Il est remarquable que saint Eugène ait voulu être pour les jeunes ce que Bartolo Zinelli avait été pour lui. Il a proposé aux jeunes le même chemin que celui qui lui avait été proposé à Venise, mais avant tout il était tendre envers eux.

Circonstances directes – la difficile situation sociale des jeunes

La situation dans laquelle se trouvaient les jeunes en France après la Révolution était très difficile. Souvent c’étaient les idées de la Révolution française et celles de Bonaparte qui avaient formé le regard des jeunes sur le monde qui les entourait. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas eu la chance de connaître la véritable image de l’Église. Même si le gouvernement avait donné une certaine permission de connaître Dieu, la formation religieuse était superficielle et bien contrôlée par Bonaparte. Il faut savoir que depuis 1789 – date officielle du commencement de la Révolution française – jusqu’à la chute de Bonaparte en 1814, vingt-cinq années avaient passé, soit la période d’une génération. On peut donc considérer qu’en conséquence toute une génération a grandi pendant un temps où l’Église était persécutée et la religion catholique vue comme un mal pour l’homme.

Le 25 avril 1813 saint Eugène écrit : « Déjà la surface de la France est couverte de lycées, d’écoles militaires et d’autres établissements où l’impiété est encouragée, les mauvaises mœurs pour le moins tolérées, le matérialisme inspiré et applaudi. Toutes ces horribles écoles se peuplent de jeunes gens (…). Un lycéen de 15 ans, un élève d’une école préparatoire, d’une école militaire, de l’école polytechnique, un page, etc., sont autant d’impies dépravés qui ne laissent presque plus d’espoir à leur retour aux bonnes mœurs, aux bons principes religieux et politiques. Ils sont élevés à ne reconnaître d’autre Dieu que Napoléon » [4]. Le texte ci-dessus montre clairement que l’avenir des jeunes était en danger. De plus les jeunes gens n’étaient pas conscients de cette volonté par laquelle on voulait les aveugler et les utiliser aux futurs projets du gouvernement de Bonaparte.

Saint Eugène a voulu trouver un remède à une telle situation. Alors il écrit : « Mais quel moyen employer pour réussir dans une aussi grande entreprise? Point d’autres que celui que met en œuvre le séducteur lui-même. Il croit ne pouvoir parvenir à corrompre la France qu’en pervertissant la jeunesse, c’est vers elle qu’il dirige tous ses efforts. Eh bien! ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai; je tâcherai, j’essaierai de la préserver des malheurs dont elle est menacée, qu’elle éprouve même déjà en partie, en lui inspirant de bonne heure l’amour de la vertu, le respect pour la religion, le goût pour la piété, l’horreur pour le vice » [5].

Fondation, développement et disparition progressive de la Congrégation

Saint Eugène a été ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens, mais il est revenu à Aix au mois de novembre 1812. Quittant le ministère paroissial normal, il commence un service à la prison locale comme chapelain. Ensuite, dès janvier 1813, il a fait des retraites annuelles au grand séminaire d’Aix. Des écrits suggèrent que saint Eugène désirait se consacrer dans son sacerdoce à la prière et la vie contemplative. Cependant déjà au mois de mars il prêchait à l’église Sainte-Madeleine des retraites de carême en provençal qui eurent un grand succès. Puis quelques semaines plus tard, le 25 avril 1813, il fondait la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix, composée au début de 7 garçons.

La Congrégation n’était que pour les garçons. Pour être admis il fallait avoir reçu la Première Communion, donc avoir au moins 12 ans car c’était à cet âge-là qu’à l’époque on recevait ce sacrement [6]. Néanmoins J. Pielorz dit que les garçons les plus jeunes avaient dix ans [7]. De plus, vers 1815 a été créée une nouvelle section pour les aînés (dix-huit ans et plus). Ces détails nous montrent que les membres de la Congrégation avaient généralement entre douze et dix-huit ans, même si certains étaient plus jeunes ou plus âgés. Le développement de la Congrégation était très dynamique. Déjà à la fin de 1813 ils étaient 25 membres, 60 en 1814, 120 en 1815, 200 en 1816, aux alentours de 300 en 1817 [8]. Les chiffres ci-dessus indiquent clairement que la Congrégation attirait les jeunes. La forte personnalité de saint Eugène et son attitude paternelle ont également concouru à être relativement à l’époque, une des plus florissantes congrégations de la Jeunesse en France [9]. Après le départ de saint Eugène de Mazenod pour Marseille en 1823, la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix a commencé à diminuer, et elle a finalement disparu vers 1840 [10].

Il était important que les membres puissent venir de toutes les classes sociales. Les statistiques montrent que, sur 300 membres environ, plus de 30% venaient de la classe moyenne (32 notables, 168 bourgeois, 100 de la classe moyenne). En regardant ces données il vaut la peine de souligner qu’Aix en Provence était une ville de notables où la plupart des citoyens venaient des hautes classes sociales.

La Congrégation et les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée

Il est remarquable que dans les premières communautés oblates le service auprès des jeunes ait été vu comme une œuvre essentielle [11]. L’évangélisation des jeunes a été au centre de l’apostolat oblat et au cœur de saint Eugène même si en pratique il n’insistait pas trop pour observer cette règle. C’était la conséquence du fait que le charisme oblat était nouveau et en train de mûrir. Des missions populaires et plus tard aussi des missions étrangères ont commencé à dominer. Néanmoins, « il est certain que cette œuvre est toujours restée chère à son cœur » [12]. Il est intéressant de noter que dans les Constitutions de 1818 on voit clairement une influence des Statuts de la Congrégation de la Jeunesse qui s’était formée entre 1813 et 1817. L’historien oblat É. Lamirande a écrit : « Alors les grandes pensées qu’il avait voulu communiquer une première fois [à la Congrégation de la Jeunesses Chrétiennes à Aix] ont de nouveau surgi et il n’est pas étonnant que [le Fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée] il les exprimât parfois dans les mêmes termes qu’il avait employés auparavant et qui étaient devenus si familiers » [13].

Il ne fait aucun doute que l’évangélisation des jeunes a été la première grande mission d’Église à laquelle saint Eugène a consacré toutes ses forces et ses efforts. C’est dans la Congrégation de la Jeunesse que des traits spécifiques de la spiritualité ont commencé à se former. Au fur et à mesure ils se sont perfectionnés, ont changé pour donner la direction du développement des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. La Congrégation a eu alors un rôle très important. C’est grâce à elle qu’au moment de la fondation de la communauté des Prêtres Missionnaires, saint Eugène avait déjà l’expérience de transmettre ses idées aux autres, de les former, d’organiser et de mettre en marche un groupe etc. « Il avait essayé et testé des méthodes de composer les règles de la vie, d’organiser des structures administratives d’un groupe et des méthodes communicatives pour transmettre son esprit et ses idées aux autres » [14]. De ce fait, après dix ans d’existence, les Missionnaires de Provence pouvaient devenir la Congrégation religieuse des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, congrégation reconnue par le pape. Même s’il est vrai que les Missionnaires Oblats sont le fruit mûr du charisme de saint Eugène, il faut considérer que la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne d’Aix a eu un rôle irremplaçable dans ce processus. Elle a été le premier terrain sur lequel de Mazenod a pu transmettre son charisme aux autres.

Actions et structures

Une première phrase du règlement montre déjà les fins principales que saint Eugène fixe aux membres de la Congrégation : « la fin principale est de former, dans la ville, un corps de jeunes gens très pieux qui, par leurs exemples, leurs conseils et leurs prières contribuent à mettre un frein à la licence et à l’apostasie générale qui fait tous les jours de si rapides et effrayants progrès, en même temps qu’ils travailleront très efficacement à leur propre sanctification » [15].

La structure de la Congrégation était très complexe et surprenante par rapport à la perspective d’aujourd’hui. La Congrégation de la Jeunesse Chrétienne était partagée en trois classes : la classe des Postulants, la classe des Admis ou Probationnaires, la classe des Reçus [16]. La troisième classe avait deux sections : pour les mineurs et pour les majeurs [17]. Pour appartenir à la classe des reçus, il fallait y passer au moins une année ou deux (cela dépendait de l’âge du garçon). De plus, les Statuts parlaient de trois formes de rassemblements : Réunion générale, Assemblée générale, Assemblée particulière nommée Conseil, scindé en un Conseil ordinaire, un Conseil extraordinaire et une Section. C’étaient les réunions générales qui étaient les moments fondamentaux de la formation. Pendant les réunions avaient lieu les exercices spirituels mais également des jeux. Elles duraient toute la journée tous les dimanches et tous les jeudis.

Il y avait besoin de 33 personnes pour occuper tous les offices ou dignités. C’était : « un préfet, un vice-préfet, quatre assesseurs, un zélateur pour la première section de la première classe, deux suppléants assesseurs, un grand sacristain, trois autres zélateurs dont le premier pour la deuxième section de la première classe, le second pour les probationnaires, le troisième pour les postulants, un trésorier, un secrétaire, deux sacristains ordinaires, quatre choristes, deux lecteurs, quatre infirmiers, un bibliothécaire, quatre anciens, un ostiaire » [18]. Les offices ou dignités étaient donnés pour un an.

Le rôle de la formation intérieure des jeunes était très important pour saint Eugène. Voici les aspects fondamentaux de cette formation : l’Eucharistie, la Première Communion et la Confirmation, le sacrement de pénitence, l’amour pour les vertus, Marie et la Congrégation comme Mère. Le préfet et des zélateurs avaient un rôle dans cette formation. Les actions extérieures de la Congrégation étaient très simples – la responsabilité des uns vis-à-vis des autres, le témoignage de la foi dans la vie quotidienne et l’engagement dans sa paroisse.

Przemysław KOSCIANEK, OMI

[1]  Journal d’émigration en Italie 1791-1802, dans: Écrits Oblats, t. XVI, pp. 37-38.
[2]  Lettre à Forbin-Janson, 1.VII.1814, Orig. Arch. De la Sainte-Enfance, Paris, d’après: J. Morabito, Je serai prêtre. Eugène de Mazenod de Venise à Saint-Sulpice (1794-1811), dans: Études Oblates, 13 (1954), p. 20.
[3]  F. Santucci, Eugene de Mazenod. Co-operator of Christ the Saviour, Communicates his Spirit, Rome 2004, p. 63.
[4]  Journal de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix 1813-1821, dans: Écrits Oblats, vol. XVI, pp. 137-138.
[5]  Ibid, pp. 138-139.
[6]  Voir Y. Beaudoin, Introduction du journal de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix 1813-1821, dans: Écrits Oblats,  t. XVI, p. 129.
[7]  Voir J. Pielorz, Rapports avec les curés d’Aix (1813-1826), dans: Études Oblates, 19 (1960), p. 160.
[8]  Voir Ibid, p. 159.
[9]  Ibid
[10]  Voir Y. Beaudoin, Introduction du journal…, pp. 126-127.
[11]  Voir Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence, vol. I, chapitre 3, §3, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v. 78 (1951), p. 39.
[12]  Y. Beaudoin, Le Fondateur et les jeunes, dans: Vie oblate life, 36 (1977), p. 149.
[13]  É. Lamirande, Les Règlements de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix et nos saintes Règles, dans : Études Oblates, v.15 (1956), p. 33.
[14]  F. Santucci, Eugene de Mazenod…, p. 70.
[15]  Règlements et Statuts de la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne établie à Aix par l’abbé de Mazenod au commencement de l’année 1813, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v.37 (1899), Paris 1899, p. 19.
[16]  Voir Statuts de la Congrégation, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v.37 (1899), Paris 1899, Chapitre II, art. 1, p. 25.
[17]  Voir Statuts de la Congrégation, Chapitre II, art. 2, pp. 25-26.
[18]  Statuts de la Congrégation, Chapitre X, art. 1, pp. 52-53.

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Les retraites spirituelles chez Eugène de Mazenod

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Eugène de Mazenod n’a pas créé une école de spiritualité. Il a trouvé son inspiration chez les fondateurs qui l’ont précédé, en particulier ceux de l’École française, de la Compagnie de Jésus et saint Alphonse de Liguori pour la théologie morale spécifiquement.

Je crois qu’il a surtout été inspiré par saint Ignace et les jésuites, cela depuis sa jeunesse à Aix, Venise, Marseille et il a voulu sa Congrégation centrée sur le Christ Sauveur. Le père Bernard Dullier a écrit une petite étude très instructive comparant Eugène de Mazenod et saint Ignace et sur la place des jésuites dans sa vie.

Les retraites spirituelles, quelle que soit la spiritualité, sont demandées à tous les prêtres, religieux et religieuses. Les jésuites, depuis longtemps, ont ouvert les Exercices spirituels de saint Ignace aux laïcs, d’abord aux hommes. Des congrégations féminines sont nées pour permettre à des femmes de suivre aussi ces retraites (les sœurs du Cénacle, par exemple).

Eugène de Mazenod a été formé sur ce point et par la spiritualité française et par la spiritualité ignatienne. Il a fait lui-même plusieurs fois les Exercices de saint Ignace, et à des moments importants de sa vie, mais, à ma connaissance, il n’a jamais imposé cela à sa Congrégation, même s’il les recommande parfois.

Voici une première approche de ce qu’Eugène de Mazenod dit des retraites et de ce qu’il a vécu lui-même. Les Écrits spirituels de saint Eugène décrivent abondamment ces temps forts qu’il a vécus.

I. Pratique d’Eugène de Mazenod

Dès son séminaire, il prend la décision de faire une retraite chaque année et chaque mois : « Faire chaque année une retraite spirituelle pendant huit ou dix jours, se séparant et s’isolant entièrement du monde. […] De même choisir un jour chaque mois pour se recueillir dans la retraite » (Écrits spirituels, 1809, p. 103).

« Retraite tous les mois dans laquelle je passerai en revue tous mes différents devoirs: messe, office, oraison, etc. » (Écrits spirituels, décembre 1812).

Deux retraites importantes avec les Exercices spirituels de saint Ignace : celle de décembre 1811, pour se préparer à l’ordination presbytérale et celle de 1814.

« Quel besoin n’avais-je pas de cette retraite ? Il semble que j’avais oublié cette maxime de l’auteur de l’Imitation », écrivait-il au début de sa retraite de 1814.

Et au début de la retraite qu’il fait à Aix en 1824 : « Dieu soit loué, béni et remercié! J’ai pu enfin me soustraire au joug qui pèse sur moi, j’ai pu secouer les chaînes qui m’accablent et que je dois pourtant baiser; il m’est permis de me retirer pendant huit jours dans notre chère maison d’Aix pour m’occuper uniquement de l’affaire de mon salut » (Écrits spirituels, mai 1824).

II. Ce qu’il demande à ses frères Oblats

Leur nécessité

Il conseille plusieurs fois aux Oblats de prendre le temps de faire une retraite, en particulier les Exercices spirituels : « Je vous recommande de faire faire une bonne retraite de préparation pour le noviciat, huit jours d’exercices selon la méthode de saint Ignace. Il est essentiel que nous n’admettions que des hommes dévoués, généreux, indifférents pour tout ce que l’obéissance pourra prescrire, détachés surtout des parents qu’on doit aimer en Dieu et pour Dieu… » (Lettre au P. Vincens, maître des novices à Notre-Dame de l’Osier, 23 novembre 1841).

Le temps

Avant de commencer une mission. Il écrit au P. Semeria à Vico, le 19 novembre1840 : « Vous avez donc préludé par une bonne retraite aux exercices des saintes missions qui devaient suivre immédiatement; je ne doute pas que le bon Dieu ne bénisse vos travaux après que vous vous êtes ainsi retrempés dans ce feu sacré qui éclaire et qui purifie [ …] Je ne puis qu’approuver ce que vous avez fait pendant la retraite ».

Le lieu : dans la communauté

Dans la lettre au père Vincens, de juillet 1838, il reproche aux Oblats de Notre-Dame de l’Osier d’être sortis de la maison pour aller entendre un prédicateur de passage puis il ajoute : « D’ailleurs je vois un grand inconvénient à consentir qu’un missionnaire aille faire une retraite hors de nos maisons. Je ne l’ai jamais permis. Ce serait une véritable inconvenance, j’en appelle aux autres Congrégations, on en repousserait la proposition avec dédain ».

Dans la lettre au P. Mille, du 18 septembre 1838, nous lisons : « Je ne permettrai jamais qu’aucun de nos missionnaires et beaucoup moins encore le supérieur d’une de nos maisons aille faire une retraite ailleurs que chez nous. Il faut être bien irréfléchi pour m’obliger à vous rappeler ce que vous deviez pourtant bien savoir. Faut-il que je renonce à voir l’esprit particulier faire place à l’esprit propre à la Congrégation, qui du reste en ceci n’en a point d’autre que celui de tout Ordre bien réglé? Quelle idée d’aller s’enfermer au séminaire avec les retraitants. Pouvez-vous ignorer qu’il est de règle chez nous que les prêtres ne s’abstiennent pas de dire la sainte messe pendant les retraites? Si ce n’est un jour tout au plus, et encore avec permission spéciale qu’on n’obtient pas facilement. L’esprit de cette méthode a été expliqué par moi et a dû se transmettre dans tout le corps de la Société. Ma lettre reçue, vous sortirez de la retraite pour offrir le saint sacrifice tous les jours comme la Règle le prescrit, et plus encore l’esprit de la Règle. Je ne puis tolérer en aucune manière que vous ayez l’air de faire retraite avec le clergé ».

En 1851, il rappellera encore ce principe, toujours au père Vincens qui se trouve à Notre-Dame de l’Osier : « Vous ne vous êtes pas rappelé que j’ai toujours désapprouvé que les nôtres allassent faire des retraites hors de nos maisons… Aussi je vous fais le reproche d’avoir consenti à ce que le P. Santoni allât s’enfermer à la Chartreuse et je ne le loue pas, lui, de l’avoir demandé ».

III. Le contenu d’une retraite

Le temps de relire les Règles

« J’ai relu nos Règles, pendant ma retraite annuelle, dans un grand recueillement d’esprit, et je suis demeuré convaincu que nous sommes, de tous les hommes, les plus indignes des faveurs du ciel, si nous ne sommes pas pénétrés d’une reconnaissance capable d’inspirer l’héroïsme pour la grâce que Dieu nous a faite » (Lettre au P. Mye, du 3 novembre 1831).

« Je désire que dans les instructions de retraite, spécialement au noviciat, on cite souvent textuellement les paroles de nos Règles soit pour accoutumer au respect que chacun doit avoir pour elles, soit pour que l’on sache bien que c’est là le code qui fixe nos devoirs. C’est la première retraite générale à laquelle assistent nos nouveaux, il importe qu’elle fasse sur eux une grande impression: tâchez d’obtenir ce bon résultat… » (Lettre au P. Courtès à Aix, du 21 octobre 1834).

Il tient tellement à cela qu’il écrit le même jour au P. Aubert qui se trouve aussi à Aix :

« …J’ai écrit au p. Courtès que je désire que celui qui fera les instructions s’appuie souvent sur le texte de nos Règles qu’il doit citer comme étant le Code de la Congrégation. Cette méthode accoutume au respect pour ces Règles et en inculque mieux les préceptes ».

La confession fait partie de la retraite

« J’autorise tous les prêtres de votre communauté à entendre les confessions les uns des autres pendant la retraite. Je ne le fais guère volontiers parce que vous avez tels missionnaires que je crois incapables de donner une bonne direction à ceux de leurs confrères qui auraient besoin de conseil » (Lettre au P. Guigues, du 31 octobre 1839).

Exposition du Saint Sacrement

« Je ne puis qu’approuver ce que vous avez fait pendant la retraite. Seulement je pense que vous auriez pu exposer le St Sacrement quoique vous vous trouvassiez en si petit nombre, pourquoi seriez-vous privé d’une faveur dont vos autres frères jouissent » (Lettre au P. Semeria, du 19 novembre 1840).

La sainte indifférence

« Dans ta retraite insiste sur la sainte indifférence qui est la voie royale pour faire la volonté de Dieu » (Lettre au P. Courtès, du 23 octobre 1839).

On ne peut tout faire

Dans une lettre déjà citée au père Aubert, en 1834, il lui dit qu’on ne peut pas tout faire : faire sa retraite et en même temps la donner et assurer les confessions : « Je sens qu’il serait agréable pour toi de faire une retraite, mais je ne conçois pas comment tu te flattes de pouvoir y parvenir en étant comme tu l’es le directeur de tous ceux qui vont la faire en même temps que toi. Je veux bien que l’on t’épargne et que tu ne sois pas même chargé de l’instruction que tu consentais à donner, mais les confessions et les conseils que tu ne pourras pas refuser à tant de commençants? Est-ce que cette grave occupation ne prendra pas tout ton temps? Comment entends-tu donc cela? Toute réflexion faite et malgré ce que j’ai pu écrire tout à l’heure au p. Courtès, je crois qu’il te sera plus facile de te soustraire quelques jours à tes occupations en tout autre temps pour te recueillir entièrement que d’essayer de faire la retraite en même temps que tous ceux que tu diriges. Je ne verrais qu’un moyen qui serait de commencer un jour avant les autres, qui serait tout pour toi, et de la continuer trois jours après, c’est-à-dire le jour de la Toussaint, le dimanche et le jour des morts. Ton monde étant occupé ces jours-là presque tout le temps à l’église, tu pourrais facilement te faire remplacer. Je crois que c’est là ce que tu peux faire de mieux ».

L’après retraite

La retraite ne suffit pas. « Un règlement de vie est pour tout chrétien comme le témoin et le garant de saintes résolutions, et des promesses faites au Seigneur pendant l’heureux temps d’une retraite… » (Journal spirituel, décembre 1812).

« Avant de sortir de ma retraite il faut que je fixe mes idées sur la règle particulière que je dois suivre … » (Écrits spirituels, mai 1824).

IV. Que disent nos Constitutions et Règles ?

Règle de 1818

« Chaque année, chacun fera dix jours de retraite dans une parfaite solitude et dans un rigoureux silence, et l’on fera pareillement, chaque mois, un jour de retraite » (n° 590).

Aujourd’hui

« Afin d’être toujours mieux disposés à servir Dieu dans son peuple, ils se réserveront chaque mois et chaque année des temps forts de prière personnelle et communautaire, de réflexion et de renouvellement. La retraite annuelle, d’une durée ordinaire d’une semaine, pourra avantageusement être précédée ou suivie de réunions fraternelles et d’échanges sur les expériences apostoliques » (C 35).

Joseph BOIS, OMI

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Itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod

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Itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod

Première partie – Sa vision missionnaire et son aspiration à la sainteté : depuis son retour d’exil en 1802 jusqu’à la fondation des Missionnaires de Provence en 1816 et la Règle de 1818.

Deuxième partie – Le Charisme Oblat : l’évolution de la prise de conscience du charisme par les Oblats depuis la Règle de 1818 jusqu’aux Constitutions et Règles de 1982 et les Chapitres successifs d’après le Concile Vatican II.

Introduction

La lettre que le Père Général Louis Lougen a adressée à tous les Oblats pour le 17 février 2012, est à l’origine de ma réflexion et de cet essai sur l’itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod, à l’usage des scolastiques de Philo 1 de la Maison Yves Plumey de Yaoundé, dans le cadre des « Études oblates » sur les fondations des missions oblates depuis le fondateur jusqu’à Vatican II. Mon but est aussi de me donner un document pratique, contenant les écrits de saint Eugène et ses expériences pendant la période de sa vie jusqu’en 1818, pouvant servir de référence à l’accompagnement spirituel des jeunes oblats.

Le Père Louis Lougen reprend l’appel du Chapitre de 2010 : « La Conversion ». Le document des « Actes du 35° Chapitre Général 2010 » propose dans les pages 30 à 32 des éléments de conversion concernant la formation. Il cite la constitution 47 : « La formation vise la croissance intégrale de la personne. Elle se poursuit toute la vie et conduit chacun à s’accepter tel qu’il est, et à devenir celui qu’il est appelé à être. Elle implique une conversion constante à l’Évangile et nous tient toujours prêts à apprendre et à modifier nos attitudes pour répondre aux exigences nouvelles ». Il explicite aux paragraphes 2 et 3, l’exigence de conversion : « Que nous assurions à nos candidats et à nos formateurs, l’acquisition d’une spiritualité missionnaire approfondie… » (paragraphe 2) ; « Que cette formation comprenne le développement global de la personne » (paragraphe 3).

Le dictionnaire Le Robert donne la définition suivante du mot acquis : « qui a été acquis par l’individu, par expérience acquise, par opposition à ce qui a été transmis ou à ce qui est naturel ». S’adressant à de jeunes oblats en formation première, le mot « conversion » peut être remplacé par les mots : « acquisition par expérience personnelle » ou « appropriation [du charisme oblat] en [le] faisant sien ». La formation première est un temps privilégié donné aux jeunes oblats pour s’approprier la « vision missionnaire et l’aspiration à la sainteté » qui ont façonné le cœur et l’esprit de notre fondateur.

Les éléments porteurs dynamiques de cette appropriation sont « l’expérience spirituelle fondatrice de saint Eugène, son itinéraire vocationnel et formatif, et le patrimoine missionnaire oblat accumulé et enrichi par les générations successives d’oblats. Ce patrimoine, arrosé par « le sang de nos martyrs oblats » (P. Louis Lougen), est le trésor de notre famille oblate où chacun de nous puise pour « oser faire du nouveau ».

Comment cela a-t-il commencé chez Eugène ? Comment a-t-il répondu à l’appel de Jésus crucifié ? Comment a-t-il « osé faire du nouveau » pour faire connaître le Christ et ramener à l’Église « les âmes des plus abandonnés » ?

Avant de parcourir son itinéraire, voici la présentation de la lettre du Père Louis Lougen en deux étapes. D’abord « la vision missionnaire » de saint Eugène, puis son « aspiration à la sainteté ».

A – Première Étape

I – Présentation de la lettre du Père Général : « La vision missionnaire de saint Eugène de Mazenod »

« Demandons la grâce de renouveler notre vision missionnaire et notre aspiration à la sainteté ».

La mission et la sainteté sont « les deux dimensions de notre vocation ».

La Mission : « ce qui brûlait dans le cœur missionnaire de saint Eugène de Mazenod :

  • « Le besoin urgent d’évangéliser, de prêcher l’Évangile, de réveiller la foi…
  • « Il avait conscience de ceux qu’on oubliait. Et pour cela  il est allé  vers ceux qui avaient perdu la foi, et qui étaient négligés par le clergé ; ceux que les structures paroissiales ne touchaient plus…
  • Aussi « il a cherché les moyens pour leur parler dans leur langue et les rassembler…Il les a rencontrés sur leur terrain et leur a apporté la Parole…Il a rejoint de façon audacieuse et nouvelle ceux qui avaient perdu la foi et qui étaient négligés par le clergé de l’époque… » (Par les missions populaires, les visites de maison en maison, par les sermons en provençal : sermon de carême 1813, en l’église de La Madeleine)
  • Son  but : «  il avait hâte de les mettre en contact avec l’Église et de réveiller leur foi, afin qu’ils en viennent à connaître Jésus et à devenir ses disciples…
  • « Il était animé par l’amour du Christ et de l’Église…»

Cette lettre nous pose une question, à nous missionnaires oblats de la Province du Cameroun, et aux formateurs  de jeunes oblats qui seront actifs dans les années qui viennent : de quel type  d’« homme intérieur et apostolique »  la Province et la Congrégation auront-elles besoin dans les années qui viennent ? L’appel «  à nous convertir dans le domaine de la mission » nous met « mal à l’aise…si nous nous contentons simplement de ce que nous faisons et si nous nous occupons seulement de ceux qui sont déjà croyants… Comme missionnaires, ce n’est pas notre vocation de nous contenter de faire un bon travail pastoral pour des gens qui viennent à nous… ».

Un bref rappel historique de la fondation de notre Province et de l’Église qui est au Nord Cameroun et au Tchad, peut nous éclairer et nous indiquer que le temps de la fondation de la Province et de l’Église est terminé, que le ministère paroissial qui est issu de notre fondation n’est plus « notre vocation » et que nous devons « oser faire du nouveau » !

Nous sommes encore une vingtaine d’oblats, dans la Province, qui avons vécu la période de la première évangélisation et de la fondation de l’Église locale. Parmi les plus anciens, encore vivants et présents, certains ont été «  les pères fondateurs » : ils ont implanté l’Église sur un territoire « vierge » et ont été en contact direct sur le terrain avec les religions traditionnelles et le paganisme. Les premiers baptisés locaux et leurs enfants ont vu la naissance et voient encore la croissance dynamique de leur Église.

L’urgence d’occuper le terrain, au départ de l’évangélisation en 1946, a motivé Mgr Yves Plumey à disperser les missionnaires.

Cette période a façonné une figure particulière de missionnaire oblat et de communauté oblate.

  • Le missionnaire oblat a été un envoyé, « quelqu’un qui est venu du dehors ». Cependant il n’était pas un isolé. Il a été envoyé par la Congrégation et sa Province oblate d’origine. Il a été l’expression de l’apostolicité de la foi de l’Église. Il a exprimé la solidarité fraternelle des Oblats qui l’ont envoyé. Cependant il demeurait toujours un étranger, quelqu’un qui vient de l’extérieur et qui est susceptible de repartir.
  • Il ne vivait pas en communauté oblate (sous le même toit ou dans la même maison). Plus tard, la communauté de district a donné la possibilité de vivre la mise en commun et le partage religieux. Il se retrouvait à intervalles régulières avec ses confrères, dans la fraternité et la joie.
  • C’était un fondateur, qui a jeté  les bases : « Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit. De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre  que celui qui s’y trouve, c’est à dire Jésus Christ » (1 Cor 3,10-11).Le missionnaire oblat a commencé une œuvre  qu’il n’a pas achevée, que d’autres porteront à son terme, mais c’est en cela que résident sa force intérieure et l’espérance qui l’animent aujourd’hui : il a construit sur l’essentiel.
  • Il vivait simplement, au milieu des gens qu’il visitait régulièrement dans les villages et les quartiers urbains. Il partageait avec eux leur nourriture et buvait avec plaisir à la calebasse de « Bilbil » bière de mil, symbole très fort de communion. Il avait construit une habitation simple et ouverte à tous. Le cardinal Christian Tumi en quittant le Nord Cameroun pour Douala nous a dit (je cite de mémoire) « Je suis très reconnaissant aux oblats, ce sont eux qui m’ont initié à la mission. En partant je vous dis : continuez à être simples, proches des gens. Et continuez à prier ».
  • Il a énormément investi en temps et en fatigue dans l’apprentissage de la langue, dans la connaissance des coutumes, dans les traductions bibliques et catéchétiques, dans la formation des catéchistes et des responsables de communauté.
  • Il a été, sur le terrain, en contact direct avec les religions traditionnelles et la vision païenne du monde et de l’histoire.
  • Quel type de communauté a- t-il promu ? Une communauté à partir de rien et de personne. Une communauté de type catéchuménal, par le nombre impressionnant de catéchumènes qui suivaient la démarche d’initiation chrétienne. La prédication était l’annonce du Kérygme : La Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Seigneur et Sauveur, Vivant aujourd’hui.
  • Il n’a pas bâti d’églises en ciment. Avec les religieuses et les responsables de communauté, il a bâti de petites communautés chrétiennes, très humbles, enfouies dans la pâte humaine, véritables « pierres vivantes » qui rendaient « le culte spirituel, agréable à Dieu ».
  • Le développement et la promotion humaine étaient partie intégrante de l’évangélisation : le support dynamique et humain de la transformation du milieu de vie, le signe visible et extérieur de la conversion. Un lourd investissement financier a été utilisé pour les populations.
  • Les frères oblats ont été également des « pionniers évangélisateurs » par leur vie consacrée et leur don d’eux-mêmes, les promoteurs du développement agricole, artisanal (divers métiers).

Toute cette activité missionnaire a donné l’existence à l’Église locale. Elle grandit et se fortifie en nombre de baptisés, de prêtres diocésains, de religieux et religieuses locales, en nombre de diocèses et de paroisses.

L’époque de la fondation est close. L’arrivée de missionnaires du dehors se tarit ou n’est plus nécessaire.

Une nouvelle Province a pris naissance. A part la vingtaine d’Oblats venus du dehors, tous les autres membres sont issus de la Province. Cependant, les oblats continuent dans les paroisses qu’ils ont fondées. Ils en ont déjà laissé certaines aux diocésains. Ils en ont pris d’autres, à la demande d’évêques désireux d’avoir des Oblats dans leur diocèse. La réponse à leurs appels a permis aux Oblats d’être présents au Nigéria, à Douala, à Ndjamena.

L’appel à la conversion de «  notre vision missionnaire » retentit maintenant dans le temps historique qui est celui de notre Province !

Pour notre formation première, nous pouvons nous poser la question : quel type de missionnaire oblat et pour quelles œuvres oblates ? La réponse est pour demain, pour le futur de nos jeunes ! Ils ne seront pas comme leurs ainés, ni des curés de paroisse?!

Ce qui est acquis : c’est que cette période de fondation, une cinquantaine d’années, fait partie désormais du patrimoine spirituel et missionnaire de la Province et de la Congrégation. Nos prières et nos souhaits, à nous les «  pères fondateurs » : que la simplicité et la proximité aux gens avec l’attitude intérieure qu’elles demandent, que l’annonce de Jésus Christ et Seigneur, continue d’animer nos vies personnelles, nos communautés oblates et notre prédication.

II – L’expérience spirituelle fondatrice et la vision missionnaire initiale de saint Eugène ; son parcours vocationnel et formatif jusqu’à l’ordination le 21 décembre 1811 et la fondation des Missionnaires de Provence le 24 janvier 1816

a – Le contexte historique

L’actualité des « révolutions arabes », la permanence de conflits sanglants internes à certains pays d’Afrique, les coups d’état multiples et répétés et l’existence de « camps de réfugiés » qui perdurent, nous permettent d’entrer dans  le « vécu » d’Eugène. Il a été un réfugié pendant 11 ans.

En 1789, la Révolution française abolit la royauté et proclame la République. Le roi et la reine sont arrêtés et guillotinés. Leur fils, le prince héritier, est assassiné. Le pouvoir royal de « droit divin » venant directement de Dieu et légitimé par la cérémonie du sacre en la cathédrale de Reims, est remplacé par le pouvoir démocratique « issu du Peuple Souverain » et légitimé par le vote des urnes. On publie la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ». Les révolutionnaires tuent, pillent et détruisent au nom de la nouvelle devise républicaine : «  Liberté, Égalité, Fraternité ».

On sépare l’Église de l’État : c’est le début de la laïcité. Plusieurs mesures anticléricales de déchristianisation sont décrétées : les églises et les monastères sont fermés ou dévastés ; les Ordres religieux sont interdits sur le territoire français et se réfugient dans les pays voisins ; les prêtres qui ne font pas  le «serment à la Constitution civile du clergé » sont arrêtés ou assassinés, (certains célèbrent les sacrements dans la clandestinité ) ; le calendrier grégorien est remplacé par le calendrier républicain ; le dimanche est supprimé ; on installe le Culte de la Raison et de l’Être Suprême. Les nobles et les fonctionnaires de la royauté sont arrêtés, pendus ou guillotinés. Beaucoup de gens prennent la fuite et partent en exil. C’est la « Terreur » : une période troublée, instable et sanglante. C’est la fin d’un monde : « l’Ancien Régime » et le début d’un monde nouveau : les « temps modernes du Siècle des Lumières ».

La Révolution française c’est aussi la révolte, malheureusement violente, des pauvres contre les privilégiés exploiteurs : les nobles, les grands propriétaires terriens, les fonctionnaires royaux, les princes de l’Église (évêques, prélats, curés des paroisses riches…). C’est l’abolition des privilèges et la proclamation de l’égalité de tous les citoyens. C’est à ces pauvres qu’Eugène de Mazenod s’adressera pendant le carême de 1813.

Le père d’Eugène, le président de Mazenod, est opposé à l’ordre nouveau établi par la Révolution de 1789. Il est membre d’une contre-révolution royaliste et doit quitter précipitamment la France en décembre 1790, pour éviter la vengeance des révolutionnaires. Le 11 décembre, ses collègues ont été exécutés en public. Il se réfugie à Nice, en Italie.

En 1791, Eugène a 9 ans, il est menacé par les révolutionnaires. Il rejoint son père et son oncle à Nice. Eugène devient interne au Collège des Nobles de Turin, ville située au-delà des Alpes, à plus de 100 km. En 1794, tous se réfugient à Venise (Italie du Nord). Eugène est confié pour sa scolarité à un saint prêtre, Don Bartolo, qui aura une influence profonde et durable sur lui. Nouvelle fuite, en 1797 ils partent à Naples, puis en 1799 à Palerme (Italie du Sud). En France, un coup d’état militaire renverse le gouvernement révolutionnaire le 10 novembre 1799.

b – Les préparations intérieures (Michel Courvoisier, Vie oblate, n°2-3/2009)

Retour en France

En 1802, Eugène quitte avec regret Palerme (Italie du Sud) pour rentrer en France. Il laisse à Palerme son père qu’il aime beaucoup. Depuis 1794 à Venise, il a vécu, en fils unique, très proche de son père. De retour à Aix, il retrouve la maison familiale habitée uniquement par des femmes : sa mère, sa sœur et sa grand-mère. L’affection maternelle et la présence de sa sœur et de sa grand-mère ne remplaceront jamais l’affection de son père. Dans toutes les lettres à son père, il reconnaît les bonnes qualités de sa mère et apprécie l’affection de sa nouvelle famille, surtout de sa grand-mère, mais il ne cesse de répéter, comme dans sa lettre du 6 mars 1803 à son père : « Je m’attendris, et les larmes qui baignent mes yeux vont m’obliger de quitter la plume. Vous me manquez, je me dis cent fois par jour, et rien n’a pu encore ni ne pourra jamais vous remplacer dans mon pauvre cœur qui souffre toujours infiniment à cause de cette triste et malheureuse séparation. Aussi, sitôt que je pourrai vous aller faire une petite visite, je n’en laisserai pas échapper l’occasion, ne fût-ce que pour un mois ». Il lui faudra des années pour s’habituer à l’absence paternelle et à la séparation définitive de ses parents. Pendant cinq ans, jusqu’en 1807, Eugène s’interroge sur son avenir. Avec sa mère, il envisage un riche mariage pour restaurer la fortune familiale. Rien ne se passe ! « Pour le moment, il ne peut être question de rien » (Lettre à son père : novembre 1805). 

Jusqu’en 1805, Eugène espère retourner en Sicile. Il se propose d’y acheter une terre avec l’argent de la vente de la propriété de Saint Laurent, d’entrer dans la noblesse et d’y demeurer. En 1805, lors d’un voyage à Paris, on lui refuse un passeport et son projet s’écroule. « Tous mes projets sont évanouis » (lettre à son père : 4 juillet 1806). Il insiste alors jusqu’en 1808 pour que son père revienne en France. Celui-ci refuse, sachant  que sa femme n’y tient pas et qu’il n’aurait pas de quoi vivre. (Yvon Beaudoin, Vie Oblate, n°2-3/2009).

Pendant ce temps, il s’est engagé  comme laïc : catéchèse aux enfants des campagnes, œuvre caritative en faveur des prisonniers, promotion de la dévotion au Sacré Cœur. Cependant quelque chose se passe en lui. Eugène en parle dans ses lettres à son père qui est son véritable confident.

Eugène est à un tournant de sa vie. Le 30 décembre 1806, le maire d’Aix installe Eugène de Mazenod comme « recteur » de l’Œuvre des Prisons. Eugène donne cette date comme le début de sa réflexion en vue d’entrer au séminaire. Le 6 avril 1809, du séminaire de Saint Sulpice de Paris, il écrit à sa mère, sentant le besoin de s’expliquer, encore une fois, sur sa décision de devenir prêtre. Ayant rappelé « une vocation qui date d’aussi loin que l’âge de raison » il ajoute : « Jamais résolution n’a été plus mûrement et plus longuement discutée que celle que je prends. A Noël prochain, époque où vraisemblablement je prendrai le sous-diaconat, il y aura trois ans que j’examine cette affaire… ». Le compte à rebours est simple. Trois ans avant Noël 1809, c’est Noël 1806. Le discernement avant la décision d’entrer au séminaire a demandé une année et demie (Noël 1806 à juin 1808). Entre ces deux dates, Eugène rencontre Jésus crucifié le vendredi saint 1807 (Michel Courvoisier).

Le temps du discernement

Dans ses lettres à sa mère, écrites de Saint Sulpice, Eugène insiste sur le sérieux avec lequel a été opéré le discernement de sa vocation, ainsi que le temps qui a été nécessaire. « Je prie pour ceux qui n’ont pas assez de foi pour juger sainement de ma démarche, qui a paru à plusieurs peu réfléchie, parce qu’ils ignorent depuis combien de temps le Seigneur m’inspirait de la faire ; d’ailleurs, même la plupart savent-ils ce que c’est que le Seigneur ! (lettre du…). Dans sa lettre du 21 juin 1808 à sa sœur, il insistait déjà : « cette détermination n’est ni précoce, ni précipitée ».

La très longue lettre du 24 mars 1809 à sa mère apporte une bonne part de lumière. Vos conjectures sont fausses et l’esprit vif de bonne maman (la grand-mère) n’a pas deviné quand vous avez cru que le Père Charles entrait pour quelque chose dans la résolution que le Seigneur et le Seigneur tout seul m’a fait la grâce de m’inspirer. Rendez donc à ce saint homme vos bonnes grâces, vous n’aurez jamais de meilleur intercesseur auprès de Dieu. Toute la part qu’il a dans le parti que j’ai pris, c’est d’avoir beaucoup prié le bon Dieu pour moi ; c’est en effet M. Beylot qui était dans ces derniers temps mon confesseur… Je vais maintenant vous donner l’explication de l’énigme. Quand je fus pressé plus vivement que jamais par la grâce pour me vouer entièrement au service de Dieu, je ne voulus rien déterminer à la légère et vous dûtes vous apercevoir que je commençais à quitter cet état de tiédeur dans lequel j’étais tombé et qui m’eût infailliblement conduit à la mort, je tâchais par une plus grande ferveur de mériter de nouvelles grâces du Seigneur et comme ce bon Maître est généreux, il ne manqua pas de me les accorder. Je priai, fis prier, consultai, je ruminai ainsi pendant un an les desseins que la Providence m’inspirait ; enfin le moment approchant où il convenait que je me décidasse avant de me fixer résolument et pour n’être jamais dans le cas de me reprocher de n’avoir pas employé tous les moyens possibles de connaître la volonté de Dieu, non content d’avoir fait consulter à Paris un des meilleurs directeurs qui existent dans le monde, entre les mains duquel je suis en ce moment (M. Duclaux, sulpicien), je fus exprès à Marseille pour découvrir tout mon intérieur à un saint et expérimenté personnage ( le p. Magy), j’eus plusieurs conférences de plusieurs heures avec cet ange de paix, après lesquelles il ne me fut plus possible de douter que Dieu me voulait dans l’état ecclésiastique pour lequel, malgré les circonstances et peut-être à cause des circonstances, il me donnait un attrait déterminé ».

Les documents en notre possession ne permettent pas de préciser davantage. Eugène est resté très discret sur ce moment majeur de sa vie. À nous de savoir respecter son secret personnel et de nous réjouir des fruits qu’il a portés pour lui-même, pour nous les oblats et pour l’Église.

Revenant de Paris en 1805, pendant un voyage qui dure une semaine, Eugène fait la connaissance d’un jeune chirurgien militaire, Emmanuel Gaultier de Claubry. Le 23 décembre 1807, Eugène lui écrit. Cette lettre est d’un très grand intérêt pour nous. Après des paroles de soutien à ce militaire qui doit lutter pour défendre sa foi dans un milieu hostile et moqueur, Eugène poursuit : « Maintenant, vous parlerai-je de moi ? Oui, mais ce sera pour me recommander à vos prières, pour vous charger expressément de demander à Dieu avec persévérance qu’Il accomplisse sur moi ses adorables desseins dont je retarde l’effet par mes infidélités, qu’Il frappe, qu’Il coupe, qu’Il me réduise à ne vouloir que ce qu’il veut, qu’Il renverse les nombreux obstacles qui s’opposent à ce que j’arrive à un état plus parfait auquel je crois fortement être appelé… » C’est la première fois, à notre connaissance, qu’Eugène exprime qu’il croit « être appelé à un état plus parfait » ; il est significatif qu’il l’écrive à un ami laïc. (Michel Courvoisier, Vie oblate, n°2-3/2009)

L’expérience du vendredi saint 1807

« Plus rien ne m’amuse. J’ai une forte dose de dégout pour ce pays » (lettre du 9 mars 1804). Eugène constate qu’il a raté sa vie, qu’il a « résisté » à la grâce de Dieu, qu’il est tombé dans un état de péché qu’il estime mortel. En même temps, devant la grandeur de l’appel au sacerdoce, il éprouve des sentiments d’indignité, de crainte et de gratitude. Pendant la célébration du vendredi saint, il rencontre le visage du Crucifié, il pleure de douleur et en même temps de joie. Il souffre à cause de son éloignement de la vocation perçue à Venise, chez don Bartolo, et il vit en même temps une joie intense et profonde de se sentir pardonné, aimé et accueilli par le Christ.

«Je l’ai cherché le bonheur hors de Dieu et trop longtemps pour mon malheur. Combien de fois dans ma vie passée mon cœur déchiré, tourmenté, s’élançait vers son Dieu dont il s’était détourné ! Puis-je oublier ces larmes amères que la vue de la Croix fit couler de mes yeux un vendredi saint ? Ah ! Elles partaient du cœur. Rien ne put en arrêter le cours, elles étaient trop abondantes pour qu’il me fût possible de les cacher à ceux qui comme moi assistaient à cette touchante cérémonie. J’étais en état de péché mortel et c’était précisément ce qui occasionnait ma douleur. Je pus faire alors, et dans quelque autre circonstance encore, la différence. Jamais mon âme ne fut plus satisfaite, jamais elle n’éprouva plus de bonheur. C’est que, au milieu de ces larmes, malgré ma douleur ou plutôt par le moyen de ma douleur, mon âme s’élançait vers sa fin dernière, vers Dieu, son unique bien, dont elle sentait vivement la perte. Le souvenir seul me remplit le cœur d’une douce satisfaction. J’ai donc cherché le bonheur hors de Dieu, et je n’ai trouvé hors de lui qu’affliction et chagrin. Heureux, mille fois heureux, qu’il ait, ce bon Père, malgré mon indignité, déployé sur moi toute la richesse de ses miséricordes. Au moins que je répare le temps perdu en redoublant d’amour pour lui. Que toutes mes actions, pensées, etc. soient donc dirigées à cette fin. Quelle plus glorieuse occupation que de n’agir en tout et pour tout que pour  Dieu, que de l’aimer par-dessus tout, que de l’aimer d’autant plus qu’on l’a aimé trop tard. Ah ! C’est commencer dès ici-bas la vie bienheureuse du ciel. C’est là la vraie manière de le glorifier comme il le désire » (Retraite faite au séminaire d’Aix en décembre 1814).

Eugène exprime que cette expérience fut unique, par les effets bénéfiques et régénérants qu’elle a produits en lui, plus que toutes les autres expériences faites de la miséricorde de Dieu : jamais en lui l’expérience de se sentir aimé et comblé par la miséricorde divine, ne fut aussi forte. La douleur causée par son péché, était inondée par la douceur de l’amour de Dieu qui l’accueillait et lui pardonnait. La joie naissait « par le moyen de ma douleur ».

La caractéristique de l’expérience de la miséricorde de Dieu chez Eugène c’est la capacité de faire des choix radicaux. Désormais, toutes les actions de saint Eugène seront motivées par sa volonté de répondre à l’amour qui avait envahi son cœur. «  C’est donc les miséricordes de mon Dieu que je dois publier ; Ps 86,12-13 « je te rends grâce de tout mon cœur Seigneur mon Dieu, à jamais je rendrai gloire à ton nom. Car ton amour est grand envers moi, tu as tiré mon âme de l’enfer » ; car il a épuisé les trésors de sa grâce en ma faveur Ps 145,8 « le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde ». Oui, je les publierai tous les jours de ma vie et à tous les instants du jour, Ps 55,18 « le soir et le matin et à midi, je raconterai et j’annoncerai » (conférence spirituelle 19 mars 1809).

« Je soupirais après l’instant que la miséricorde de Dieu m’accorde à cette époque décisive de ma vie, où je dois me disposer prochainement à recevoir le sublime et redoutable sacerdoce de J.C. Puissé-je profiter de la grâce de prédilection que je reçois, et en profiter pour purifier mon âme et vider entièrement mon cœur des créatures, afin que l’Esprit Saint, ne trouvant plus d’obstacles à ses opérations divines, se repose sur moi dans toute sa plénitude, remplissant tout en moi de l’amour de J.C. mon Sauveur, de manière que je ne vive et que je ne respire plus que pour lui, que je me consume dans son amour en le servant et en faisant connaître combien il est aimable et combien les hommes sont insensés de chercher ailleurs le repos de leur cœur, qu’ils ne pourront jamais trouver qu’en lui seul… » (Notes prises pendant la retraite faite à Amiens…pour me préparer au sacerdoce, 1-21 décembre 1811).

A l’amour miséricordieux de Dieu, Eugène répond en s’identifiant progressivement à Celui qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Plein de reconnaissance, il veut participer de toutes ses forces à son œuvre de Sauveur pour les « plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu ! Il veut se consacrer à servir l’Église. Toute sa vie, Eugène aima son Sauveur, Jésus – Christ crucifié, avec passion et fidélité, sous le  regard miséricordieux de Marie Immaculée.

c – « Je serai prêtre » !

Cette expérience, «  véritable conversion », le décide à donner sa vie au Christ crucifié. Malgré l’opposition de sa famille, il entre au séminaire Saint-Sulpice à Paris en 1808.Son confesseur, l’abbé Denis, lui écrit au lendemain de sa prise de soutane : « Après bien des combats, vous avez remporté la victoire et suivi votre vocation ». Eugène attribue la victoire à une grâce toute spéciale, à la fois miséricorde et appel au service de l’Église. Il parle de son entrée au séminaire : je voyais l’Église menacée de la plus cruelle persécution…La pensée aussi que l’Église ne trouvait plus de ministres que dans les classes inférieures, parce qu’elle n’avait pas de riches prébendes (revenus) à offrir à l’avarice des classes élevées, donnait une nouvelle énergie à une certaine grandeur d’instinct de mon âme. J’entrai donc au séminaire de Saint Sulpice avec le désir, avec la volonté bien déterminée de me dévouer de la manière la plus absolue au service de l’Église, dans l’exercice du ministère le plus utile aux âmes, au salut desquelles je brûlais de me consacrer ».

Il est ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens. De retour à Aix en octobre 1812, il demande d’être libre d’exercer son sacerdoce selon les appels perçus. Il commence par réunir les jeunes désœuvrés de la ville et crée une Association de Jeunesse. Il prête attention aux prisonniers et aux condamnés à mort. Il s’intéresse aux plus « abandonnés » des basses classes sociales qui ne parlent pas le français. Le 25 janvier 1816, avec quelques prêtres, il s’installe dans l’ancien Carmel d’Aix. Le groupe s’appelle « Missionnaires de Provence » et se consacre à l’évangélisation des campagnes situées le plus loin de la ville.

d – La « vision missionnaire » de saint Eugène : un prêtre nouveau pour un homme nouveau (Salvatore Franco, La Miséricorde dans le charisme de saint Eugène de Mazenod et dans le ministère des Oblats)          

Eugène voit le sacerdoce comme la réponse à l’amour miséricordieux de Dieu et comme la réponse la plus efficace aux exigences de l’évangélisation des plus abandonnés de Provence. Deux documents sont considérés par les Oblats comme la vision fondatrice de saint Eugène à être  prêtre-missionnaire et à fonder la Congrégation. Ce sont  la Préface et le sermon de carême de  1813. Eugène y exprime ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il pense et ce qu’il décide d’accomplir personnellement et avec d’autres.

La Préface

La Préface de 1818 est le document privilégié, celui qui exprime le mieux le charisme d’Eugène de Mazenod. C’est une analyse des conditions désastreuses d’abandon de l’Église et des conséquences de la déchristianisation « sur les âmes ». « Jamais l’homme ne s’était si profondément enfoncé dans la débauche des sens, jamais il n’avait perdu à ce point le sentiment de sa propre grandeur et le sentiment de ses hautes destinées » (Ferdinand Jetté, Homme  apostolique). A partir de l’analyse, Eugène donne ses orientations pour remédier à cette double situation.

Le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait  transformé l’être intérieur d’Eugène. Son cœur et son esprit, éclairés par le Saint Esprit, regardent la situation désastreuse de l’Église « Épouse du Christ ». La révolution française lui a causé d’énormes dégâts et la conduite scandaleuse de certains prêtres a contribué à sa décadence. Eugène vit dans une Église «ravagée…pleurant la honteuse défection des enfants qu’elle a engendrés. Elle appelle à grands cris ses ministres. Hélas, ils sont peu à répondre et certains aggravent le mal ».

Le nota bene de la Règle de 1818 nous fait connaître ce qui le fait souffrir intérieurement : « Il est vrai que depuis un siècle, on travaille, avec des moyens infernaux, à détruire les fondements de la religion dans le cœur et l’esprit des hommes. Il est vrai que la révolution française a contribué, d’une façon extraordinaire, à faire grandir cette œuvre d’iniquité. Cependant, si le clergé avait été ce qu’il aurait dû être, la religion aurait, non seulement résisté à un tel traumatisme, mais aurait aussi triomphé de toutes les attaques et serait sortie de la lutte plus belle et plus glorieuse ».

L’état de l’Église et du clergé, la déchristianisation issue de la Révolution française, ont causé la déchéance de la foi chrétienne dans « les âmes » et de la religion chrétienne, surtout dans les régions rurales, où les gens sont « abandonnés » à eux-mêmes, vivant dans l’ignorance de Dieu et du Christ, et ayant perdu leur dignité de  personne humaine.

Eugène utilisait, le plus souvent, l’expression « les âmes abandonnées » pour indiquer sa préférence sacerdotale et pastorale. Ce sont des personnes concrètes et vivantes, certaines connues de lui. Elles sont particulièrement pauvres, marginalisées par la société et l’Église, privées de la charité sacerdotale ». «  Le salut des âmes » signifie pour lui, aider les personnes « abandonnées » à retrouver leur dignité humaine. « Pauvres chrétiens qui n’ont pas la moindre idée de leur dignité, par manque de rencontrer quelqu’un qui leur rompe le pain de la parole » (lettre à sa mère le 3 juillet 1810).

Eugène a découvert, pour lui-même, combien il a du prix aux yeux de Dieu. Il brûle du désir de révéler à chaque homme sa dignité. Il identifie chaque personne humaine au Christ qui a versé son sang pour elle.

Le sermon de carême 1813.  « Le cri d’un prophète…Son chant d’amour pour la beauté des pauvres » (Charbonneau, Les pauvres et les abandonnés)

Le 3 mars 1813, jour des Cendres, le sermon de carême qu’il prononce, en langue provençale, en l’église de La Madeleine à Aix, est le document le plus important, après la Préface, pour connaître l’inspiration d’Eugène et le choix qu’il fait pour les personnes « abandonnées » créées à l’image de Dieu et leur dignité. Eugène s’adresse aux pauvres, aux marginalisés de sa  ville, qui avaient perdu leur dignité devant la société et devant eux-mêmes. Il les regarde avec les yeux de Jésus crucifié, eux que la société regarde comme des ordures.

«… Pauvres de Jésus Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d’ulcères, etc., vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi. Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les héritiers de son royaume éternel, la portion choisie de son héritage ; vous êtes, au dire de saint Pierre, la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes en quelque sorte des Dieux.

Elevez votre esprit, que vos âmes abattues se dilatent, cessez de ramper sur la terre. Elevez-vous vers le ciel où doit être votre entretien le plus habituel. Que vos yeux percent une fois vos haillons qui vous couvrent. Il est, au dedans de vous, une âme immortelle faite à l’image de Dieu…rachetée au prix du sang de Jésus Christ…

Artisans, qu’êtes-vous selon le monde ? Une classe de gens voués à passer leur vie dans l’exercice pénible d’un travail obscur qui vous met dans la dépendance et vous soumet aux caprices de tous ceux de qui vous briguez la pratique.

Domestiques, qu’êtes-vous selon le monde ? Une classe de gens esclaves de ceux qui vous paient, exposés au mépris, à l’injustice et souvent même aux mauvais traitements des maîtres exigeants et quelquefois barbares, qui croient acheter le droit d’être injustes envers vous pour le faible salaire qu’ils vous accordent.

Et vous cultivateurs, paysans, qu’êtes-vous selon le monde ? Quelque utiles que soient vos travaux, vous n’êtes calculés que sur la valeur de vos bras et si on tient compte, à regret, de vos sueurs, c’est qu’elles fécondent la terre en l’arrosant.

Que sera-ce de vous pauvres indigents, obligés par l’injustice des hommes ou par la rigueur du sort à solliciter votre chétive subsistance, à mendier le pain qu’il vous faut pour soutenir votre existence. Le monde vous regarde comme les ordures de la société, insupportables à sa vue qu’il détourne de vous pour ne pas s’apitoyer sur votre état qu’il ne veut pas soulager.

Voilà ce que pense le monde. Voilà ce que vous êtes à ses yeux ! C’est pourtant là le maître que vous avez choisi, c’est à lui que vous avez jusqu’à présent prostitué vos hommages. Qu’en pouvez-vous attendre ? L’insulte et le mépris, voilà la récompense qu’il vous prépare ; vous n’obtiendrez jamais autre chose de lui… » (Sermon de carême, en l’église de la Madeleine, 3 mars 1813).

 La vision missionnaire de saint Eugène

A la lumière de ces deux documents, nous comprenons mieux Eugène : sa conversion, ses sentiments, ses motivations et ses choix. L’amour radical qu’il a pour Jésus crucifié et qu’il demande aux oblats dans la Règle, a une dimension missionnaire à l’égard de la personne humaine et de sa dignité. Saint Eugène ne se contentait pas de célébrer la liturgie. Il avait un regard critique sur le monde, éclairé par l’amour du Christ qui lui faisait aimer les pauvres, le poussait à partager leurs angoisses et leurs espérances, à leur révéler leur dignité, à dénoncer l’ordre social qui se construisait sur la souffrance des pauvres, à promouvoir des relations sociales basées sur la justice, l’amour et la miséricorde. Il refuse la déshumanisation de la personne humaine et la compromission des prêtres avec la mentalité de la société.

Pour lui, l’homme acquiert sa véritable dignité par le Christ Sauveur, qui a régénéré l’homme dans son sang. Le Fils de Dieu et l’homme sont deux réalités intimement liées entre elles. En sorte que l’homme ne peut se comprendre lui-même s’il se sépare du Christ uni à sa Mère et à son épouse l’Église. (Salvatore Franco, La miséricorde dans le charisme des oblats).

Sa conception de l’homme

Le terme « âme » était très utilisé dans le langage spirituel et ecclésiastique de l’époque. Sa signification a son équivalent dans l’expression évangélique utilisée par Jésus : « que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même » (Luc 9,25) ; « que servira-t-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie » (Mt 16,26) Les deux expressions évangéliques désignent le centre vital de la personne humaine. La préférence sacerdotale et pastorale d’Eugène correspond de nos jours à la préférence pour les pauvres, pour la personne humaine et sa dignité (Salvatore Franco).

C’est dans ce sens qu’en arrivant à Aix après son ordination, il demande d’être libre de toute charge paroissiale, pour être disponible aux appels des plus abandonnés.

(Dans le dictionnaire Larousse, le mot « âme » a plusieurs sens, il désigne un être vivant, une personne habitant un village ou une ville).

Eugène a été influencé par la pratique des Exercices de saint Ignace. Dans ses écrits et ses prédications, le thème ignatien des « fins dernières » de l’homme est très présent : l’homme est une créature et sa fin dernière est Dieu. Mais Eugène y ajoute une note personnelle : la dignité de la personne humaine est fondée non seulement sur le fait qu’elle a été créée à l’image de Dieu, mais d’une manière spéciale sur le fait qu’elle est aimée par le Christ qui a versé son sang pour elle. C’est le Christ mort et ressuscité qui donne l’identité et la dignité à la personne humaine.

C’est de cette vérité sur l’homme qu’il voulait faire prendre conscience aux gens illettrés et peu instruits. C’était leur faire justice, car la société les ignorait et les exploitait, l’Église les marginalisait et eux-mêmes par leurs comportements s’étaient déshumanisés.

« La tradition oblate donne une importance majeure à ces prédications et surtout à ce que les notes (manuscrites de préparation aux sermons des dimanches de carême) disent de la dignité des pauvres aux yeux de la foi. Eugène y est totalement original. Personne semble-t-il n’a indiqué un texte semblable ou même proche chez les prédicateurs de l’époque. Il ne semble pas que Saint Vincent de Paul se soit adressé directement aux pauvres » (Michel Courvoisier, Eugène 1812-1813).

« Nous pouvons dire qu’Eugène regarde l’homme et spécialement le pauvre comme  -  le chemin  – que doit suivre l’Église » (Salvatore Franco).

Son amour pour l’Église

« L’Église, le mystère de l’Église est au cœur de la Préface. C’est pour elle qu’Eugène de Mazenod a établi la Congrégation. Il a regardé l’Église, il l’a vue « ravagée de nos jours d’une manière cruelle ». Il a entendu son appel : « dans cette déplorable situation, l’Église appelle à grands cris les ministres auxquels elle a confié les plus chers intérêts de son divin Époux …Eugène avait un amour très fort pour l’Église, «  l’Épouse chérie du Fils de Dieu. L’Église est vraiment pour lui, le Christ continué parmi nous et s’il aime tant l’Église, c’est qu’il la voit toujours en Jésus Christ son propre Sauveur » (Ferdinand Jetté, Homme apostolique).

Pour Eugène le but de l’évangélisation était de faire revivre la primitive Église en Provence, à la suite des Apôtres.

B – Deuxième étape

I – Présentation de la 2° partie de la lettre du 17 février : « L’aspiration à la sainteté »

 « La sainteté des missionnaires prédicateurs de la Bonne Nouvelle » est l’autre dimension exprimée par la Préface et par le Chapitre de 2010.

« Demandons la grâce de renouveler…notre aspiration à la sainteté »

« Que signifie la sainteté pour nous aujourd’hui ? » Pour cela « revenons à nos CC. et RR., afin d’approfondir ce sens de la sainteté vécue en relation à Dieu, à notre prochain, à notre moi intime et à  la création ».

Le P. Louis Lougen énumère les composantes du vécu de notre sainteté d’aujourd’hui :

- « la prière personnelle et communautaire »

- « une vie fondée sur les sacrements »

- « et fondée sur la Parole de Dieu »

- « la relation à Marie »

- « vie apostolique communautaire »

- « la capacité de dialogue, le respect et la responsabilité mutuelle »

- « vivre nos quatre vœux à fond »

- « des qualités telles que : générosité, joie, humilité, pardon et hospitalité »

- « la compassion »

- « la solidarité avec les pauvres, la soif de justice »

- « une vie simple qui respecte l’environnement »

« L’appel à la conversion est un engagement à nous donner nous-mêmes de façon permanente et disciplinée au processus transformateur de la grâce de Dieu. Dans un voyage de toute une vie, l’Esprit nous façonnera toujours davantage à l’image et à la ressemblance de Dieu » (P. Louis Lougen).

La sainteté n’est pas un état de perfection à atteindre, comme le record olympique du saut en hauteur. Elle est « un voyage de toute une vie », à la suite du Christ, accompagné par l’Esprit Saint, l’Évangile et les CC. et RR.« Nous sommes plus des pèlerins que des voyageurs, à l’exemple des « pèlerins d’Emmaüs ». La motivation du pèlerin est différente de celle du voyageur. Le voyageur veut atteindre le but qu’il s’est fixé et sera en sécurité au moment où il aura atteint son but. Le pèlerin ne s’intéresse pas beaucoup au but de son voyage. Il sait où il va. Mais ce qui l’intéresse c’est ce qu’il vit pendant sa marche, les rencontres qu’il fait, les diverses expériences physiques et spirituelles intérieures qu’il éprouve et qui le marquent, le transforment dans son être intérieur. C’est la signification du quatrième vœu : l’oblat par le vœu de persévérance s’engage à prendre part à l’évolution de la communauté et de la mission. La personne humaine est un être en évolution constante, soumise à la loi fondamentale de l’existence qui est toujours «  un devenir ».  Ainsi la communauté et la mission sont en évolution constante au rythme de l’évolution de l’humanité. Nos défis et notre engagement à la sainteté sont à renouveler en fonction de cette évolution de l’humanité, pour répondre à ses besoins de salut.

Les jeunes scolastiques oblats sont au départ ou dans les premiers kilomètres du voyage. Ils sont des baptisés qui répondent à l’appel du Christ dans la Congrégation des OMI. Leur « conversion »  est de « s’approprier, faire sien » le charisme oblat tel qu’il est formulé dans la Préface et les CC. et RR., tel qu’il est vécu par les Oblats et tel qu’il est proposé, aujourd’hui, par le Chapitre de 2010 et la lettre du P. Louis Lougen.

Tous les éléments du vécu de la sainteté oblate donnés dans la lettre du P. Général, sont, pour la plupart, communs à l’appel universel à la sainteté de tous les baptisés. Cependant sans vouloir nous considérer comme des super candidats à la sainteté ou prétendre que nous possédons le meilleur itinéraire, il est utile de prendre conscience des particularités de notre identité oblate, de notre famille religieuse.

Nous pouvons reconnaître comme constitutifs de notre identité : la relation à Marie, les quatre vœux, la vie apostolique communautaire et la prière en communauté, le respect et la responsabilité mutuelle, le pardon, l’hospitalité. Les caractéristiques de notre agir missionnaire sont : la compassion ou la miséricorde, la simplicité de vie et la présence solidaire avec les pauvres, la soif de justice, une vie simple qui respecte l’environnement, une présence aux gens. Le Père Général ne nous donne pas une méthode ou des moyens de sainteté pour évangéliser. Nos CC. et RR. n’en donnent pas non plus. La sainteté est constitutive de notre être oblat voulu par saint Eugène.

Il est à considérer que « la solidarité avec les pauvres, la soif de justice, le respect de l’environnement » sont des valeurs qui appartiennent à la vie consacrée en général. Elles motivent aussi beaucoup de personnes croyantes et non-croyantes. Beaucoup d’associations, d’institutions et de partis les prennent comme des moyens d’engagement politique, ou de transformation de l’homme et de la société, de promotion sociale et humaine pour bâtir un monde plus juste. C’est à dire « une autre manière de vivre ensemble en paix, solidaires les uns des autres et en harmonie avec le cosmos ». Ce sont des valeurs inscrites dans plusieurs chartes d’institutions et d’organismes internationaux.

Pour nous missionnaires oblats, ce ne sont pas de simples moyens de pastorale et d’évangélisation. Ils sont avant tout partie intégrante de notre être, de notre identité de missionnaires religieux oblats. Ils sont notre vécu quotidien de la sainteté. Nous ne sommes pas des militants de « Greenpeace » ni des adhérents à un mouvement ou parti « écologiste et vert » !

Saint François d’Assise est la référence typique de la sainteté vécue en « relation à Dieu, à notre prochain, à notre moi intime et à la création ». Il y a d’autres saints et saintes du passé et de notre temps qui sont des références pour actualiser le vécu de la sainteté aujourd’hui.

Mais saint Eugène de Mazenod est la référence première et interne à notre famille. Son expérience spirituelle fondatrice et sa vision initiale missionnaire sont le charisme de nous tous et de chacun. Saint Eugène l’a reçu comme un don, il l’a vécu et expérimenté avec ses premiers compagnons.

Dans la lettre qu’il adressait à l’occasion de la canonisation du Fondateur, le P. Marcello Zago écrivait ceci : « Chaque Oblat puise dans le Fondateur l’esprit qui l’anime, trouve en lui un modèle de vie […]. C’est pourquoi je vous invite à fixer ensemble le regard sur le Fondateur, en le considérant comme un saint à imiter, un fondateur à suivre, un maître à écouter, un père à aimer, un intercesseur à invoquer. Dans son sillage et guidés par lui, nous pourrons nous renouveler dans le charisme que l’Esprit a transmis à l’Église à travers lui » (Doc omi, n°202 février 1995)

II – Le parcours formatif d’Eugène jusqu’à son ordination le 21 décembre 1811

A 26 ans, le 18 octobre 1808, Eugène entre au Séminaire de Saint Sulpice à Paris. C’est un jeune homme de grande taille, élégant, à l’allure décidée, à la personnalité forte aux réactions vives. Il a un tempérament de leader. Il ne réclame aucun privilège dû à son origine noble. Il se fait humble, s’adapte sans hésiter et avec grande ferveur au règlement du séminaire.

Son auto-évaluation

En entrant au séminaire, Eugène fait son auto-évaluation pour son directeur spirituel, M.Duclaux, qui avait une vie intérieure profonde, de l’expérience et une sérénité continuelle. Il accompagnera Eugène, de ses conseils, pendant son séminaire et pendant ses premières années de ministère.

« Je suis d’un caractère vif et impétueux. Les désirs que je forme sont toujours très ardents. Je souffre du moindre retard…Je m’indigne contre les obstacles qui en empêchent l’exécution, et rien ne me coûte pour surmonter les plus difficiles. [Je suis] entier dans mes volontés et dans mes sentiments. Je me révolte à la seule apparence d’une contradiction. Si la contradiction est soutenue et que je suis fermement convaincu que c’est pour un plus grand bien, je m’enflamme et mon âme développe de nouveaux ressorts .C’est à dire que j’acquiers une rapidité verbale pour exprimer mes idées, alors qu’habituellement je suis obligé de les chercher et de les exprimer avec lenteur. J’éprouve cette même facilité quand je suis vivement touché par une chose et que je désire faire entrer les autres dans mes sentiments.

J’ai toujours eu une très grande franchise qui m’a fait rejeter, loin de moi, toute espèce de compliments flatteurs. L’expérience m’a prouvé que je ne me trompe pas souvent dans les jugements que je porte.

Malgré le caractère que je viens de décrire, mon cœur est sensible. Il l’est à un point excessif. Il serait trop long de citer tous les traits de mon enfance que l’on m’a racontés et qui sont vraiment surprenants. Il m’était fréquent de donner mon déjeuner – même quand j’avais faim – pour  assouvir celle des pauvres. Je portais du bois à ceux qui avaient froid et n’avaient pas les moyens de s’en procurer. Je fus un jour  jusqu’à me dépouiller de mes habits pour en revêtir un pauvre et mille autres choses pareilles. Quand j’avais offensé quelqu’un, fût-ce même un domestique, je n’avais de paix qu’au moment où il m’était permis de réparer ma faute en faisant quelque cadeau, amitié et même caresse à ceux qui avaient lieu de se plaindre de moi. Mon cœur n’a pas changé avec l’âge.

Il est idolâtre de sa famille. Je me ferais hacher pour certains individus de ma famille… je donnerais ma vie sans hésiter pour mon père, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et les deux frères de mon père. J’aime en général passionnément tous ceux dont je crois être aimé, mais il faut aussi que l’on m’aime passionnément. La reconnaissance donne ainsi le dernier développement à l’électricité de mon cœur. Ce sentiment est chez moi si délicat qu’il n’a jamais changé. J’ai toujours soupiré après un ami, mais je n’en ai jamais rencontré tel que je le souhaitais. Il est vrai que je suis difficile, car je suis disposé à beaucoup donner, mais j’exige aussi beaucoup.

Rien de charnel ne se mêle pourtant à ces désirs, qui partent de la partie la plus noble de mon cœur. Cela est tellement vrai qu’il a toujours refusé toute liaison avec les femmes, parce que ces sortes d’amitiés entre différents sexes sont plutôt l’affaire des sens que du cœur.

La qualité de la personne n’influence en rien sur le sentiment qui me porte à aimer celui de qui je suis véritablement aimé. La preuve c’est que je suis très attaché d’une manière incroyable aux domestiques qui me sont vraiment attachés. Je me sépare avec peine d’eux, j’éprouve un déchirement en les quittant. Je m’intéresse  à leur bonheur et je n’oublie rien pour le leur procurer. Cela non par générosité ni grandeur d’âme, je n’agis pour ce motif qu’avec les indifférents, mais par affection, par tendresse, il faut que je le dise par amitié… » (Jean Leflon, Vol I, p. 313sv).

Il écrit lui-même, à la troisième personne, dans son Journal d’émigration : « sa sensibilité sur les maux d’autrui, jointe à une affection tendre pour tous ceux dont il était aimé a été un des caractères distinctifs de son âme dans tout le cours de sa vie. A l’âge de dix ans, se trouvant au collège de Turin (en Italie), il apprit la mort de la fille de la femme de chambre de sa mère. La pensée de la douleur que devait éprouver la mère de cette jeune personne et le chagrin de la perte d’une personne qui lui était dévouée, lui causèrent une si forte impression qu’on fut obligé de le faire étendre sur son lit, où il pleura à chaudes larmes, en poussant des sanglots, et cependant ces personnes n’étaient pas présentes à sa vue » ( EO XVI,20).

« Eugène de Mazenod connaissait donc parfaitement ses qualités naturelles avec les défauts qui sont l’envers des qualités. Il savait où porter ses efforts pour se corriger des seconds et développer les premiers » (Jean Leflon).

Jean Leflon fait, avec pertinence, cette remarque : Eugène est, cependant, « inconscient de la mentalité de classe » qui lui a donné un certain nombre d’habitudes, de jugements de valeur, de réactions et de comportements, avec un sentiment très vif de la supériorité de son milieu social.  « La mentalité est une pensée collective. Par là, elle a l’avantage de nous faire entrer, naturellement, en communication avec un groupe…On doit noter aussi que la pensée sociale n’est jamais connue de celui qui y participe…La mentalité implique un certain nombre d’habitudes mentales, de jugements de valeur préfabriqués, mais aussi des réactions et des comportements spontanés et non réfléchis » (Leflon, Vol I, p. 316).

Par sa conversion de 1807, Eugène était sorti de la tiédeur et du péché. Mais il n’était pas sorti du système idéologique commun aux émigrés, à son milieu aristocratique familial et fermé d’Aix, à ses hautes relations faites en exil, à l’Ancien Régime renversé par la Révolution. « Le vieil homme est mort au péché, la purification n’est pas totale. La grâce de Dieu et Saint Sulpice vont la  poursuivre et la compléter. » (Jean Leflon)

C’est à Saint Sulpice qu’Eugène commence à se dégager de cette mentalité et de l’emprise de son milieu social.

Son cheminement intérieur

Tout part du choc de son entrée au séminaire, de son expérience initiale du vendredi saint 1807, de son choix vocationnel et de sa première retraite où il  veut être un saint prêtre par opposition au clergé qu’il connaît et qu’il juge médiocre et  tiède. Ses premières résolutions insistent sur la pénitence en expiation de ses fautes. « Beaucoup plus que l’intimité avec Dieu, la mortification paraît alors sa préoccupation majeure. Il inaugure le dur régime qu’il maintiendra toute son existence. Il dresse la liste des mortifications et des jeûnes » (voir la liste dans : Leflon Vol. I p.320 à 322). C’est impressionnant ! On a calculé qu’il jeûnait 120 jours par an.

Par tradition aristocratique et par goût personnel, le jeune Eugène aimait le décor extérieur qui mettait en valeur l’origine noble de sa famille et de son nom.  Le luxe de ses vêtements, de sa lingerie, de ses bijoux, inquiétait sa mère qui le trouvait dépensier. L’héritier des Mazenod ne pouvait, sans un serrement de cœur, passer à Aix (Cours Mirabeau actuel) devant le magnifique hôtel de ses ancêtres, habité par des intrus enrichis pendant la Révolution. Il souffrait d’habiter la simple maison bourgeoise maternelle des médecins Joannis. Du moins il avait cependant la satisfaction de posséder ses terres à Saint Laurent et d’y habiter la maison seigneuriale de son père.

« Dès son entrée au séminaire, par mortification, Eugène renonce à ses dangereuses inclinations et à tout superflu, et dès sa première retraite, il prend les résolutions suivantes (Leflon) : « pour me punir des aises que j’ai pris dans le monde et des attaches que j’avais à certaines vanités, je serai pauvre dans ma cellule et simple à l’extérieur…Je me  servirai moi-même, je balayerai ma chambre… » (Retraite octobre 1808).

Il devait meubler lui-même sa cellule à ses frais. Il se contente du strict minimum : « un lit, un matelas, un traversin, une table, un petit bureau, 4 chaises en paille, une cruche, un pot-à-eau, verres et un pot de chambre » (A sa mère mars 1809). Eugène ne veut pas être à la charge de sa mère qui est contraire à son entrée au séminaire. Mais c’est surtout l’esprit de renoncement qui le détermine à se servir lui-même : « Soit pour vivre d’une manière plus conforme à la pauvreté évangélique, soit aussi pour diminuer les frais que je vous occasionne, je n’ai pas voulu de domestique pour faire ma chambre » (A sa mère 28 février 1809).

Par pauvreté, Eugène futur prêtre de Jésus Christ sera « simple à l’extérieur »… « Soutane commune, ceinture de laine, cheveux plats, voilà quel est et quel sera toujours le costume de l’abbé de Mazenod ». On lui offre une montre, ce qui l’intéresse c’est qu’elle soit bonne : « je ne me soucie pas de la mode ». On veut lui offrir une chaîne en or, il la refuse comme « un objet inutile. On ne se pare ordinairement de ses ornements que pour être vu par les autres…Quand j’étais dans le monde, je désirais beaucoup une chaîne d’or, aujourd’hui elle m’embarrasse. Aussi les goûts d’un ecclésiastique doivent être différents de ceux d’un mondain » (lettre à sa mère mai 1809).

Eugène pousse le détachement jusqu’à devenir indifférent aux biens de famille, qui lui tenaient jadis à cœur. « Il m’est aussi égal d’avoir une masure (petite habitation misérable) qu’un hôtel. J’aurais jadis éprouvé du chagrin à voir sortir de nos mains la maison paternelle… Aujourd’hui, cela m’est égal, et je ne tiens pas plus à ces tas de pierres qu’à la terre même de Saint Laurent, que je voudrais que vous l’ayez déjà vendue » ( A sa mère mai 1809).

« Cette ascèse extérieure, si nécessaire soit-elle, demeure cependant un simple moyen. L’essentiel est d’aboutir par la mortification intérieure au sacrifice de l’esprit. Eugène s’appliquera à réduire son caractère « fier, entier, absolu » (Leflon p.325). Eugène s’exprime ainsi : « cette humiliation me sera très salutaire, parce que l’amour-propre n’est pas ce qu’il y a de plus mort en moi » (Retraite octobre 1808). « Si les hommes me voyaient tel que je suis, quelque grande que fût leur charité, je leur serais insupportable…L’humilité, l’humilité surtout, doit être la base de l’édifice de mon salut » (Retraite octobre 1808).

Mais par la suite, aux premiers motifs qui le déterminent à la pénitence : expiation de ses propres fautes et maîtrise de son corps, il ajoute : la réparation des outrages faits à Dieu par les pécheurs et la conversion de ceux-ci. Il s’identifie davantage au Christ-Prêtre, qui donne sa vie en sacrifice pour le salut de tous. Il entre aussi dans les sentiments et les dispositions des Apôtres. Peu à peu la grâce le transforme. Son expérience de 1807 se fortifie en lui. Avec   confiance Eugène se jette à fond dans l’amour du Christ Crucifié Sauveur : « Parlez Seigneur, vous serez obéi, vous serez obéi à la vie et à la mort » (notes de retraite 1811). Il fait siens les sentiments intérieurs qui animaient Jésus, le Bon Pasteur plein de miséricorde qui va chercher sa brebis égarée.

La base fondamentale de la formation spirituelle à Saint Sulpice était : «  la dévotion à la vie intérieure de Jésus ». Pour Jean Jacques Olier et Pierre de Bérulle, les deux prêtres fondateurs de la spiritualité dite de « l’École Française », vivre avec le Christ signifiait adopter intérieurement les dispositions intérieures de Jésus Christ et ne pas se contenter d’imiter quelques-unes de ses vertus. « Notre âme n’est pas une toile sur laquelle on applique telle ou telle couleur, tel ou tel trait de Jésus, comme le ferait un peintre avec un modèle devant lui. L’âme est comme un morceau de tissu que l’on doit plonger dans un bain de teinture jusqu’à ce qu’il soit complètement saturé de couleur nouvelle » (DVO p.845).

Mr Olier considérait « le séminaire comme un cénacle où l’Esprit de Dieu devait descendre  de nouveau pour y former des hommes apostoliques qui renouvellent la connaissance et l’amour de Jésus Christ. M. Olier voulait que tous ses clercs s’efforcent d’entrer dans les sentiments et les dispositions des saints Apôtres…Il les fit peindre sur le tableau principal de la chapelle, afin que le séminariste eût recours à eux, comme à des canaux très abondants de la grâce apostolique, dont ils avaient reçu les prémices pour les siècles futurs et qu’il les honore d’un culte particulier, comme étant, après Jésus Christ, les fondements de l’Église… » (Faillon M. Olier dans DVO Par P. Beaudoin Yvon p .19)

Les trois années vécues à Saint Sulpice ont consolidé la grâce spirituelle de son expérience du vendredi saint 1807 : le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait transformé l’être intérieur d’Eugène et, comme il l’écrit, avait « déployé sur moi toute la richesse de ses miséricordes ». Le fondement de sa spiritualité est établi : à l’amour miséricordieux de Dieu, il répond en s’identifiant progressivement au Christ qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Il veut de toutes ses forces participer avec le Christ à sauver les « plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu, sous le regard miséricordieux de Marie Immaculée. C’est la spiritualité  qui va le motiver et que sa personnalité va expérimenter et vivre au contact des réalités concrètes et urgentes, et des besoins de salut des plus abandonnés, en étant constamment attentif à l’Esprit Saint son maître intérieur. Il avait sa manière d’envisager la vie intérieure et de lui accorder une grande importance dans la vie de chaque oblat (DVO p.846).

Eugène ne désire plus qu’une chose : servir l’Église au dernier rang et il veut se consacrer au plus humble des ministères. Il se réjouit qu’on lui ait confié, à la paroisse Saint Sulpice, le catéchisme le moins intéressant et le plus difficile : les enfants les plus pauvres de la paroisse : « je suis très content de me trouver au milieu de ces pauvres  – porteurs de poux -. Demain, nous ferons connaissance et s’il plaît à Dieu, nous serons bons amis » (À sa mère février 1809). Il répète à sa mère « C’est à Aix et dans le diocèse que je travaillerai, et comme je suis résolu de ne faire jamais, ni directement ni indirectement, la moindre démarche pour être évêque, de ma vie je ne bougerai pas de là » (Lettre à sa mère avril 1809).

La résistance à l’Empereur Napoléon en collaboration avec le supérieur du séminaire

M. Jacques-André Emery, supérieur de Saint Sulpice, était opposé à la politique de Napoléon contre l’Église. L’Empereur s’était déjà emparé d’une partie des États pontificaux en 1805. En 1808 il prenait la ville de Rome. Il fait prisonnier le Pape Pie VII et l’emmène captif à Fontainebleau près de Paris. Il déplace le collège des cardinaux de Rome à Paris, afin de pouvoir mieux les manipuler. Il convoque un Concile national qui lui résistera.

M. Emery est le chef de la résistance à Napoléon. Il associe Eugène de Mazenod de façon étroite à sa lutte en faveur de l’Église. En septembre 1809, Eugène entre dans un réseau secret chargé de diffuser clandestinement, à travers le pays, les nouvelles et les documents relatifs à la captivité de Pie VII. Emery le prend aussi comme agent secret de liaison avec les cardinaux transplantés à Paris. Eugène en parlera lui-même plus tard. « Encore diacre et jeune prêtre ensuite, il m’a été donné, malgré la surveillance la plus active d’une police ombrageuse, de me consacrer dans des rapports quotidiens au service des cardinaux » (au Cardinal Gousset le 21 juillet 1852).

Mgr Eugène de Mazenod écrira le 29 août 1842 : j’ai fait tout mon séminaire sous Emery, et il eut toujours pour moi, une affection très particulière…Il me donnait un accès facile auprès de lui et j’ai pu apprécier dans cette intimité, je ne dirai pas seulement l’amabilité de son esprit, mais sa profonde sagesse, sa sagacité, ses vertus sacerdotales et surtout son amour pour l’Église si cruellement persécutée à cette époque » ( P. Donat Levasseur omi, Histoire des Missionnaires Oblats, p. 19 à 24).

« Le petit prêtre (Emery) qu’admirait et craignait le grand Empereur, trouva dans le jeune clerc provençal, son homme de confiance le plus dévoué, le plus courageux, le plus habile, le plus sûr de ses collaborateurs » (Jean Leflon Vol.1 p. 387).

La structure interne de son âme (DVO p.846)

Saint Eugène se disait lui-même un homme pratique.

« Eugène de Mazenod écrit Jean Leflon, n’a rien d’un spéculatif. Il restera toute sa vie un réalisateur ». Il sera un réalisateur à l’extérieur par ses œuvres de fondations et ses multiples activités de prêtre, d’évêque, de fondateur et de supérieur. Il sera réalisateur à l’intérieur dans sa vie spirituelle, dans ses responsabilités et ses choix.

L’urgence de la mission, l’état désastreux de l’Église, la déchristianisation lui font prendre les moyens pratico-spirituels pour y remédier et « ranimer la foi qui s’éteint parmi les pauvres » (lettre du 29 juin 1808). Il adapte son programme spirituel en fonction des besoins de la mission et des gens.

Les moyens qu’il prend sont ceux que, précisément, Jésus Sauveur et les Apôtres ont utilisés.  « Que fit en effet Notre Seigneur Jésus Christ lorsqu’il voulut convertir le monde ? Il choisit un certain nombre d’apôtres et de disciples, qu’il forma à la piété, qu’il remplit de son esprit et après les avoir dressés à son école, il les envoya à la conquête du monde… » (Préface).

L’originalité de saint Eugène a été d’unir « mission et aspiration à la sainteté ». Il a uni le recueillement, l’oraison et le retour constant sur soi pour s’évaluer devant Dieu et se rendre disponible à sa volonté, avec le contact direct avec le monde extérieur, les gens et les besoins de salut des plus abandonnés.

Chez le fondateur, action et contemplation s’interpénètrent. Il passait souvent de longues heures devant le Saint Sacrement, où il n’était pas seul, mais en compagnie de tout ce qu’il vivait et de tout ce qui se passait autour de lui. Il a adapté son programme de vie spirituelle particulier, pendant les années des choix décisifs, 1812-1813, en fonction des besoins des gens et de la mission.

Un autre élément important de sa spiritualité : dans son cheminement spirituel, Eugène savait qu’il était seul responsable de lui-même, comme le dit la C.49 : chaque oblat est « l’agent principal de sa propre croissance, il importe…que l’oblat soit prêt à répondre généreusement aux inspirations de l’Esprit, à chaque étape de sa vie ».

S’il y a un principe auquel il a fermement tenu, pour lui-même et pour ses Oblats, c’est celui de la motivation personnelle. Il n’a jamais toléré qu’on abandonne ou néglige sa propre responsabilité dans la poursuite de la perfection et de la sainteté. Dans la Préface il rappelle énergiquement 15 fois à la  responsabilité : «  il faut…ils doivent… ». C’était sa conviction profonde : chacun est responsable de sa sanctification et de celle des autres.

 III – Le retour à Aix et ses premières années de sacerdoce : son itinéraire intérieur missionnaire, sa visée missionnaire se concrétise

Son ordination sacerdotale

Le 21 décembre 1811, il est ordonné prêtre par l’évêque d’Amiens. Il répétait qu’il ne se sentait pas prêt au sacerdoce : « plus j’approche de cette époque, plus je voudrais la reculer, mais non pas que je ne la désire pas, c’est le but de tous mes souhaits, mais c’est que plus ce manteau de lumière s’approche, plus je vois…la difformité de celui qui doit en être revêtu » (à sa mère 1 déc. 1810). Le soir de son ordination, il écrit à son directeur spirituel de Saint Sulpice, M. Duclaux : « il n’y a plus que l’amour dans mon cœur…si je pense quel pécheur je suis, l’amour augmente » (21 déc.1811).

Il célèbre sa première messe dans la nuit de Noël. Les intentions qu’il formule pour ses trois messes de Noël expriment son programme de vie spirituelle et apostolique : « l’amour de Dieu par dessus toute chose et la charité la plus entière pour le prochain…la grâce de réparer mes fautes par une vie toute et uniquement employée à son service et au salut des âmes ; l’esprit de Jésus-Christ ; la persévérance finale, et même le martyre ou du moins la mort au service des pestiférés ou tout autre genre de mort pour la gloire de Dieu et le salut des âmes » (EO 14,271). Il demande « une sainte liberté d’esprit dans le service de Dieu…la grâce de me faire connaître sa sainte volonté pour le genre de ministère que je dois prendre… » (Leflon Vol.1 p.416)

Ses projets, pour Aix, formulés au séminaire

En août 1812 il fait une retraite. Dans ses notes il réaffirme son projet de vie sacerdotale que ses lettres écrites depuis le séminaire avaient déjà amplement fait connaître.

Vers le 23 octobre 1812, il quitte définitivement Saint Sulpice, après avoir longuement étudié et mûri ses projets  d’avenir pour Aix, avec son guide spirituel M.Duclaux. Son souci constant durant son séminaire a été les besoins de son diocèse d’Aix et la situation des « âmes les plus abandonnées ».

Après avoir parlé des catéchismes qui lui sont confiés à la paroisse Saint Sulpice, il écrit : « je veux en connaître à fond les usages pratiques…pour l’établir à Aix où les catéchismes ne vont pas bien et où par ce défaut on ne voit pas un enfant persévérer après sa première communion, tandis qu’ici c’est tout le contraire » (lettre du 4 février 1809/EO 14,112)

Dans les lettres du 4 et du 6 avril 1809, à sa mère (EO 14,128), il précise ses intentions avec des formules décisives (P. Michel Courvoisier omi : Eugène de Mazenod 1812-1813) : « croyez-vous qu’un homme qui serait fortement poussé par l’Esprit de Dieu à imiter la vie active de Jésus-Christ…,croyez-vous que cet homme qui verrait de sang-froid les besoins de l’Église et qui malgré l’attrait que Dieu lui donne pour travailler à la secourir et les autres marques de sa volonté, voudrait rester les bras en croix à gémir tout doucement et en secret sur tous ces maux, sans se donner le moindre mouvement pour secouer un peu les cœurs endurcis des hommes, serait en grande sûreté de conscience ? Illusion que tout cela. »…  « Je vous le répète c’est à Aix et dans le diocèse que je travaillerai… ».

La situation d’Aix à son arrivée (P. Michel Courvoisier omi, Eugène 1812-1813)

En août 1810, l’archevêque d’Aix meurt. L’Empereur lui nomme un successeur en la personne de Mgr Jauffret, évêque de Metz. Le pape refuse de reconnaître cette nomination. Mgr Jauffret sera seulement administrateur délégué par le Chapitre d’Aix. Il quittera le diocèse au début de 1813 pour ne plus y revenir. L’autorité diocésaine est alors confiée, par délégation du Chapitre, à trois vicaires généraux. Telle est la situation que retrouve Eugène après quatre années d’absence.

Arrivé à Aix, il s’installe avec sa mère, dans la maison maternelle, au 2 rue de Papassaudi. Pour tenir ses affaires, il a amené avec lui, de Paris, le frère Maur, un moine chassé de son monastère dissous par Napoléon. Ce frère sera, pour Eugène, un ami plus qu’un domestique. (EO 15,248).

Avant son arrivée, il avait précisé à sa mère la vocation qui était la sienne et qui exigeait une grande liberté : « Il faudra donc me laisser suivre le règlement que je me prescrirai, d’après la connaissance que j’ai de mes devoirs et de mes obligations soit pour mes rapports avec les personnes du dehors, soit pour l’emploi de mon temps, l’heure de mon lever, le genre ou la qualité de mes repas, mais surtout il faut que je sois aussi étranger aux affaires temporelles que si nous n’avions pas de terres ou de maisons. Cette dernière condition est si importante que je renoncerais plutôt à tout que d’y manquer. Après les huit ou quinze jours, mon temps ne peut plus être employé à autre chose qu’à mon instruction et au bien spirituel du prochain. Si je trouvais des obstacles à ces deux choses, je serais obligé en conscience de fuir même la maison paternelle et le diocèse et la patrie et l’empire, de courir en un mot jusqu’à ce que j’eusse trouvé la facilité d’exercer librement ces deux points capitaux de ma vocation. J’ai voulu vous dire un mot de cela avant d’arriver afin que vous ne soyez pas surprise quand vous me verrez embrasser un genre de vie et suivre des exercices qui ne sont pas très communs dans ces jours de relâchement et de tiédeur générale… » (EO 15,18).

Le 22 novembre 1812, M. Duclaux lui écrivait : « Vous voilà donc dans le sein de votre famille ; vous sentez combien je désire que vous y soyez heureux, et vous le serez certainement avec les principes et la fermeté de caractère que je vous connais. Je ne peux trop vous rappeler ce que je vous ai dit si souvent, parce que votre exemple fera une grande impression sur tous les prêtres et les pieux fidèles de votre diocèse ; annoncez-vous non comme un réformateur, mais comme un prêtre très exact et très zélé pour toutes les règles de la discipline ecclésiastique ; ne regardez ni à droite ni à gauche, mais voyez Dieu et sa religion dans toutes vos actions… » (Rey I, p.143).

C’est éclairé par ces directives qu’Eugène fait, en décembre, sa retraite au grand séminaire d’Aix avec lequel il avait pris contact. Les Ecrits Oblats (15,19-37) ont publié le règlement qu’Eugène s’est alors donné. Le zèle pour le salut des âmes les plus abandonnées bousculera ce projet de règlement inadapté à une vie apostolique.

1812  l’année des choix : « Conserver mon indépendance » (Michel Courvoisier, Eugène 1812-1813)

Eugène, devenu évêque de Marseille, revient plusieurs fois sur ses choix de 1812. Il lui fallait du courage et même de l’audace pour répondre à ce qu’il percevait être sa vocation.

Il note dans sa retraite à l’épiscopat de mai 1837, pour succéder à son oncle à Marseille : « l’épiscopat…m’apparaît aujourd’hui tel qu’il est dans la constitution de l’Église sous le rapport pastoral, c’est-à-dire comme la plus lourde charge qui puisse être imposée à un faible mortel. J’avais toujours singulièrement redouté ce genre de responsabilité même dans l’ordre inférieur de la prêtrise, c’est pourquoi, en entrant dans l’état ecclésiastique, j’entrepris la carrière des missions et rien au monde n’eût pu me décider à devenir curé » ( EO 15,271).

Le jour de Pâques, 31 mars 1839, faisant dans son Journal une relecture de sa vie, il rappelle les propositions de l’évêque d’Amiens qui l’ordonnait : « Je refusai d’accepter…pour n’être pas détourné de la vocation qui m’appelait à me dévouer au service et au bonheur de mon prochain que j’aimais de l’amour de Jésus-Christ pour les hommes. Ce fut encore ce sentiment qui détermina mon choix lorsque, de retour à Aix, l’évêque de Metz alors administrateur du diocèse, me demanda ce que je voulais faire. Il n’y eut pas un cheveu de la tête qui songeât à se prévaloir de ma position sociale pour laisser entrevoir des prétentions que tout le monde, à cette époque eût trouvées raisonnables. Elegi abjectus esse in domo Dei mei, (j’ai choisi d’être mis de côté dans la maison de mon Dieu, cf. Ps 83), c’était ma devise… Je répondis donc à Mgr l’évêque de Metz que toute mon ambition était de me consacrer au service des pauvres et de l’enfance. Je fis aussi mes premières armes dans les prisons, et mon apprentissage consista à m’entourer de jeunes enfants que j’instruisais. J’en formai  un grand nombre à la vertu. J’en vis jusqu’à 280 groupés autour de moi… » (EO 20,85-86).

Et dans son Journal en date du 31 août 1847 : « Je rentrai dans le diocèse d’Aix où je demandai que l’on ne me donnât aucune place, voulant me consacrer au service des pauvres, des prisonniers et des jeunes enfants. Ce n’était pas encore là le chemin de la fortune ni des honneurs. De la fortune, je n’en avais pas besoin, des honneurs, je n’en voulais pas » (EO 21,278).

Les biographes d’Eugène de Mazenod soulignent le caractère décisif de cette période. Ainsi le P. Rambert (I, p. 105) : « M. de Mazenod, qui se sentait la vocation innée de se dévouer exclusivement au salut des âmes les plus abandonnées, et qui déjà, nous l’avons dit, avait pris dans son cœur la devise, Evangelizare pauperibus misit me, n’était pas encore fixé, en arrivant à Aix,  sur le genre de ministère par lequel il pourrait répondre à cette vocation.  Il ne savait qu’une chose, et cela était en lui une conviction bien arrêtée, conviction mûrie au pied des autels, et soumise comme tous les mouvements de son âme à l’approbation de son directeur, c’est qu’il ne devait accepter aucune espèce de poste paroissial, mais conserver son entière indépendance pour se livrer sans mesure au genre d’œuvre auquel il était sûr que Dieu ne manquerait pas de l’appeler, le moment venu. Aussi la seule prière que fit M. de Mazenod à MM. les administrateurs capitulaires, dès son arrivée à Aix, fut qu’ils voulussent bien lui laisser la faculté de se dévouer librement au service des âmes les plus abandonnées. Dieu permit que les vicaires généraux se rendissent à sa prière, malgré l’extrême pénurie de vocations à cette époque, et les éminentes qualités du nouveau prêtre, qui, par son nom, sa position de fortune, ses talents, pouvait remplir les plus hautes positions du diocèse et y rendre les plus éclatants services. Mgr Jauffret, alors encore administrateur au nom du Chapitre, bénit même avec effusion ce nouvel apôtre des pauvres, lui souhaitant toutes les lumières d’en haut, tous les appuis célestes dont il allait avoir besoin pour remplir un ministère aussi difficile que sublime ».

Dans un langage différent, Leflon fait des remarques analogues (I, pp. 427-429) : « Son esprit apostolique, sa volonté de total dépouillement le portaient à chercher le plus humble des ministères, et M. Duclaux avait reconnu le caractère surnaturel de cet attrait. Il n’entrerait donc pas dans l’administration épiscopale, ni au chapitre métropolitain, comme ses oncles. Il n’enfermerait pas son action dans les cadres d’une paroisse concordataire, qui lui paraissaient trop étroits et mal adaptés à la conquête, mais conserverait son indépendance pour se consacrer à ce que nous appellerions aujourd’hui les œuvres. Avec un sens très juste de la situation religieuse, le jeune prêtre en effet se rend compte que l’Église impériale ne correspond pas suffisamment aux besoins réels d’un siècle postrévolutionnaire ; elle n’atteint guère que le cercle des pratiquants demeurés fidèles et réussit mal à pénétrer au delà. Bonaparte d’ailleurs, en concluant le Concordat, n’entendait pas rechristianiser la France, mais simplement donner satisfaction à ceux qui conservaient la foi. Le zèle, pourtant, ne manque pas au clergé, mais, réduit et vieilli, il se trouve, d’une part, absorbé par une tâche écrasante et, d’autre part, habitué aux méthodes de la pastorale traditionnelle. Avec le dynamisme de son tempérament et de son âge,  Eugène aspire à plus d’initiative et, si attaché qu’il soit aux principes de l’Ancien Régime, a nettement conscience des innovations qui s’imposent ».

« Restait à savoir si les autorités de son diocèse, où tant de cures manquaient de desservants, ne voudraient pas l’utiliser pour combler quelques vides… L’abbé de Mazenod rallia facilement à ses vues Mgr Jauffret… Son désir de travailler dans les milieux les plus déshérités, en soi, n’avait rien que de très louable, et comment ne pas se rendre à l’avis de M. Duclaux, qui l’approuvait ? Peut-être même se trouva-t-on, in petto, très satisfait d’une solution qui tirait d’embarras, car ce fils de noblesse, si personnel et si fougueux, n’était vraiment pas facile à caser ; mieux valait le maintenir en marge ».

Carême mars 1813

Après un temps consacré à sa famille, Eugène a pris un temps de réflexion et de prière, il a fait en décembre 1812 une retraite, pendant laquelle il s’est fixé un règlement de vie spirituelle et sacerdotale, qu’il soumet à M. Duclaux son directeur spirituel. C’est une période de quelques mois : il observe et redécouvre la situation ecclésiale qu’il décrira dans la Préface. Le constat renouvelle en lui son engagement au service de l’Église et des âmes les plus abandonnées pour la gloire de Dieu.

Eugène contacte le curé Thomas Isnardon de la paroisse rurale du Puy-Sainte-Réparade, qui accueille son projet de prédication de carême. L’église choisie était son église paroissiale, la Madeleine, « la mieux disposée à recevoir un nombreux auditoire, située au centre des quartiers les plus populeux » (Rambert).L’heure aussi fut décidée : 6 heures du matin, heure matinale propice aux domestiques et aux paysans. L’avis a été donné dans toutes les paroisses de la ville. Ce serait : « des conférences populaires en langue provençale, destinées uniquement aux artisans, aux domestiques et aux mendiants » (Rambert).

Eugène indique son projet en quelques phrases fortes : « L’Évangile doit être enseigné à tous les hommes et il doit être enseigné de manière à être compris. Les pauvres, portion précieuse de la famille chrétienne, ne peuvent être abandonnés à leur ignorance. Notre divin Sauveur en faisait tant de cas qu’il se chargeait lui-même du soin de les instruire et il donna pour preuve que sa mission était divine que les pauvres étaient enseignés, pauperes evangelizantur ».

Le mercredi des cendres, le 13 mars 1813, il commence à prêcher en provençal dans l’église de La Madeleine et continue les dimanches de carême jusqu’au 11 avril. Rambert (I, p.126) souligne l’affluence : « Elle fut immense. On s’empressait d’aller entendre une parole claire, nette, sympathique, suave et véhémente à la fois. Le peuple surtout, était ravi d’avoir son orateur à lui, et bien à lui puisqu’il ne parlait que son langage…L’affluence devint telle qu’à la quatrième conférence, l’humble missionnaire se crut obligé d’en remercier son auditoire ». Presque 50 ans plus tard, dans l’Oraison funèbre de Mgr de Mazenod, Jeancard le rappelle :  « bientôt toute la population s’y porte en foule et le vaste édifice ne peut contenir cette affluence d’auditeurs avides d’entendre une parole populaire, qui s’insinue dans les cœurs avec tout le charme de la langue maternelle…L’effet produit par ces prédications renouvelées tous les dimanches fut immense. L’indifférence de la multitude était vaincue, les pauvres, les simples, les ignorants avaient leur part substantielle du pain de la parole… »

Rambert écrit le choc produit dans la haute société : « Grand fut l’étonnement, surtout dans la haute société, à laquelle appartenait le conférencier. Quelques-uns louaient un zèle si pur et si généreux, un plus grand nombre le blâmait d’oublier, comme ils disaient, sa condition, et de renoncer, pour des gens qui, à coup sûr, n’en profiteraient pas, au bien qu’il semblait être appelé à faire aux classes dirigeantes. Tous doutaient grandement du succès. Dans le clergé, il y avait bien des défiances contre cette nouveauté qui paraissait compromettante ; plusieurs ne craignaient pas de l’appeler téméraire et inopportune… » (Rambert I, p.123).

Eugène écrit dans ses notes de préparation au 4° dimanche : « appelé par ma vocation à être le serviteur et le prêtre des pauvres au service desquels je voudrais être à même d’employer ma vie entière, je ne puis pas être insensible en voyant l’empressement des pauvres pour entendre ma voix, mais ce qui met le comble à ma joie, c’est que cette affluence prouve manifestement qu’il est encore dans cette ville un nombre considérable de vrais Israélites qui n’ont pas ployé le genou devant Baal, des chrétiens qui aiment encore leur religion, qui se plaisent à s’en instruire, qui ont le désir de la pratiquer… » (EO, 15,32-33).

Le 25 avril, premier dimanche après Pâques, environ 6 mois après son retour à Aix, il pose les fondations de l’Association qui deviendra « Congrégation de la Jeunesse chrétienne ».

La fondation de l’Association de la Jeunesse d’Aix

Eugène ne prend pas le temps de se reposer. Le dimanche après Pâques a lieu la première réunion des jeunes.

La formation des jeunes, avenir de la société et de l’Église, était pour lui  une urgence et une priorité. Il constatait que Napoléon et son gouvernement imposaient leurs idées pour orienter la jeunesse. « Fallait-il, triste spectateur de ce déluge de maux, se contenter d’en gémir en silence, sans y apporter aucun remède ? Non certes : et dussé-je être persécuté, dussé-je échouer dans la sainte entreprise d’opposer une digue à ce torrent d’iniquité, du moins je n’aurai pas à me reprocher de ne l’avoir pas tenté…Il (Napoléon) croit pouvoir corrompre la France, en pervertissant la jeunesse, c’est vers elle qu’il dirige tous ses efforts. Eh bien ! Ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai… » (25 avril 1813).

Le jeune abbé Eugène a tout noté dans un Journal (Journal des délibérations, lois et coutumes de l’Association de la Jeunesse chrétienne établie à Aix, sous les auspices de la très Sainte Vierge, le 25 avril 1813 ; 82 pages entièrement écrites de la main d’Eugène de Mazenod). Dans l’introduction du journal, dans les statuts, l’exposé des exercices de piété, les cérémonies d’acceptation  ou les expulsions…on aperçoit les premiers traits de la future Congrégation des Missionnaires de Provence. C’est dans ce réservoir qu’Eugène puisera plusieurs vocations à la vie religieuse. (Yves Beaudoin, EO XVI p.125).

Les principaux devoirs des congrégationnistes : – la sanctification personnelle (fréquentation des sacrements, amour de Dieu et horreur du péché  – imitation et amour du Christ : ils auront pour notre Seigneur la plus tendre reconnaissance pour tous les bienfaits dont il les a comblés »   – la dévotion à la Vierge Marie – l’obéissance à l’Église par une vie morale radicale – les études considérées comme un devoir d’état, en vue des responsabilités sociales et politiques futures dans la société – la charité envers les pauvres : « ils auront des entrailles de charité pour la misère des pauvres et ils s’estimeront heureux de pouvoir soulager, dans leurs besoins, ces membres souffrants de Jésus Christ  – un confesseur sage et avisé, stable.

Les autres activités pastorales

Il a repris contact avec les prisonniers d’Aix. «  Il se fit leur aumônier volontaire. Il les visitait presque tous les jours, il s’appliquait à les instruire, à les consoler et à les encourager lorsqu’ils témoignèrent le désir de revenir à la pratique des devoirs chrétiens. Il opéra ainsi un changement notable dans ces âmes dégradées » (Rey I, 158).

Autre activité : le grand séminaire. « J’y ai fait entrer en entier (un règlement) basé sur le nôtre (celui de l’Association de piété de Saint Sulpice, cf. Leflon I, p.431) qui a produit de si bons effets…Je te dirai que je ne sors jamais de ces petites assemblées sans me sentir pénétré moi-même du désir de ma perfection par l’exemple de ces anges qui m’embaument »  (lettre à son ami Charles Forbin-Janson en mai). Par contre, son projet de conférences avec les prêtres dont parlait la lettre de M. Duclaux en date du 23 février, semble ne pas avoir réussi.

M.Duclaux lui écrit en juin 1813, en faisant allusion à des lettres écrites par des opposants : viennent-elles de prêtres ? Visent-elles ses prédications ? Ou son ministère avec les jeunes ? « J’ignore, dit M.Duclaux, qui sont ceux qui se sont permis de vous écrire des lettres si peu mesurées…SI je pouvais connaître ceux qui ont affligé par leurs écrits, je leur ferais des représentations qui peut-être les ramèneraient à des démarches plus sages et plus réservées. Quoi qu’il en soit, continuez vos études et les bonnes œuvres dont vous êtes chargé ».

En décembre 1813, Eugène fait sa retraite annuelle. Il note : « Dans l’année qui finit, j’ai trop été à la disposition du premier venu ; c’est mal entendre la charité, mon temps a été gaspillé, c’est ma faute ; il me faut régler cela. Ainsi, à moins que l’on ait quelque affaire pressante à me communiquer, je ne serai jamais visible le matin pour personne…J’ai cru reconnaître que ce qui a le plus nui à mon avancement pendant le cours de cette année, c’est une excessive inconstance dans mes résolutions et un dérèglement total dans mes exercices occasionné par mes rapports avec le prochain et par la dissipation qui en a été la suite. Si je veux marcher comme il faut cette année, il est indispensable que je m’arme de sévérité contre moi-même pour que rien ne me détourne de l’observation exacte de mon règlement particulier…L’année prochaine, il faut que je prenne mes précautions pour n’être pas dérangé pendant ma retraite comme je l’ai été celle-ci. On a forcé trop souvent les barrières qui me séparent du monde pendant ce peu de jours. C’est pour le bien, l’utilité du prochain, mais n’est-il pas juste que dans 365 jours il y en ait dix uniquement pour moi ? » (EO 15,73-77).

Eugène commence à se poser lucidement la question de l’inadaptation de son programme particulier face aux multiples besoins du prochain !  Ainsi se termine l’année 1813. Il est à Aix depuis quatorze mois. Chacun de nous peut à sa suite, faire une relecture de cette première année : ce qu’il a vécu, ses choix, la progression de sa visée missionnaire et son aspiration à la sainteté, les questions qui restent encore. En avril il avait écrit à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson : « J’attends des ordres pour ce qu’il plaira au Seigneur d’ordonner de moi ».

Eugène et son amitié avec l’Abbé Charles Forbin-Janson

Dans son auto-évaluation faite pour son directeur spirituel, à son entrée au grand séminaire de Saint Sulpice, Eugène signalait qu’il n’avait pas d’ami, étant très exigeant sur la qualité de ses relations. « J’ai toujours soupiré après un ami, mais je n’en ai jamais rencontré tel que je le souhaitais. Il est vrai que je suis difficile, car je suis disposé à beaucoup donner, mais j’exige aussi beaucoup ».

A Saint Sulpice, Eugène rencontre Charles Forbin-Janson, un passionné des missions en Chine. La France à rechristianiser ne suffisait pas à ses ambitions apostoliques. Forbin-Janson « avait le monde entier pour horizon. Il en parlait toujours, à tous indistinctement et partout. C’était le thème favori de ses entretiens familiers, pendant les récréations et les promenades. C’était surtout l’objet de ses communications intimes avec quelques amis, que son ardeur entraînante rassemblait autour de lui » (Annales de la Sainte Enfance, t 1 p.536).

Eugène est parmi ses amis intimes, « son alter ego ». Charles et Eugène vont s’écrire intimement. La correspondance révèle chez Eugène une dépendance  certaine à l’égard de son ami, pourtant plus jeune que lui et qui est plein d’initiatives. Charles était la référence. Dans son délire, pendant la  maladie du typhus, c’est à lui qu’il se comparait, pour exprimer son infériorité : « je suis loin d’être à sa hauteur ».

Peu à peu, la maladie aidant, Eugène prend conscience qu’il doit se rendre indépendant de Charles et fonder son propre groupe missionnaire. En juillet 1814, Charles informe Eugène « qu’il allait former une compagnie de missionnaires qui s’emploieraient sans relâche à évangéliser les peuples. Il l’invitait, de la manière la plus forte, à se réunir à lui pour commencer l’œuvre qu’ils avaient beaucoup affectionnée. Il ne doutait pas que son ami puisse refuser son appel » (Rey I, p. 169-170).

Eugène attendait un signe qui lui indiquerait de quelle manière Dieu lui demandait de répondre aux nombreux besoins de l’Église. Charles a rencontré le Pape Pie VII, à qui il a exposé son projet de missions en Chine. « Le Pape ne goûta pas son projet et lui répondit : votre projet est bon, sans doute, mais il convient davantage de venir au secours des peuples qui nous entourent. Il faut en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé » (Rey I, p. 169). Charles en informe Eugène. C’est le signe qu’il attendait. Maintenant que le Pape a parlé, Eugène y lit la volonté de Dieu. Lui-même, et les Oblats après lui, seront toujours conscients que cette parole de Pie VII a été déterminante pour leur vocation.

Le typhus 1814

Au printemps de 1814, Eugène attrape le typhus, « la maladie des prisons », au contact des prisonniers de guerre autrichiens. Ils sont deux milliers à Aix. Les médecins et l’aumônier meurent de la maladie contractée. Eugène se propose de remplacer son confrère, avec un mépris total du danger. Il entoure de soins les malheureux frappés par la contagion, les prépare à paraître devant Dieu, leur donne le sacrement des malades. Lui-même est atteint. Il ne s’arrête pas et refuse  de se soigner. Brûlant de fièvre, secoué de frissons, il continue à assister les prisonniers autrichiens, préside le 6 mars le conseil de l’Association des jeunes. Le 10, à bout de forces, il doit enfin s’aliter. En dépit de sa force vigoureuse, malgré le traitement énergique des docteurs, son état devient si grave qu’il demande le 14 de recevoir la communion et le sacrement des malades. Il tombe dans le coma peu après.

Les jeunes sont très choqués par la gravité de la maladie de leur directeur. Ils « commencèrent des prières qui, jointes aux autres que l’on eut la charité de faire pour moi, m’arrachèrent des bras de la mort… Enfin, le Seigneur m’ayant rendu aux prières de cette chère jeunesse, je fus bientôt à même d’aller en personne rendre grâces à Dieu dans l’église de la Madeleine » (3 mai 1814).

Le 28 octobre, il écrit à son ami Forbin-Janson : « je flotte entre deux projets : celui d’aller au loin m’enterrer dans quelque communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre d’établir dans mon diocèse précisément ce que tu as fait avec succès à Paris…Je me sentais plus de penchant pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu las de vivre uniquement  pour les autres…Le second cependant me paraissait plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits ».

Il parle à son ami de son projet de fondation d’une Société missionnaire « qui n’est au reste encore que dans ma tête ». Il refuse de se joindre à la Société fondée par son ami. « Son zèle le portait à s’occuper des infidèles et mon attention était uniquement fixée sur le déplorable état de nos chrétiens dégénérés ».

La fatigue, la lassitude, la maladie, l’impossibilité de respecter son programme particulier et de répondre à tous les besoins, lui font expérimenter sa fragilité et sa solitude. Il est seul. Il a aussi constaté que la surcharge pastorale l’a éloigné de la prière et du temps de recueillement consacré à Dieu. Son expérience spirituelle et toutes les épreuves qu’il vient de vivre, lui font aussi comprendre qu’il lui faut prendre des décisions plus radicales. Seule une communauté pouvait être le lieu favorable pour se sanctifier et devenir des saints et accomplir, en même temps, la volonté de Dieu au service des plus abandonnés.

 À partir de cette expérience du typhus, Eugène va introduire un élément capital dans sa vision missionnaire et son aspiration à la sainteté : La Communauté.

IV -  La fondation de la Société des Missionnaires de Provence 1816 : « sur les traces des Apôtres » 

Eugène parle à son ami Forbin-Janson de la « seconde forte secousse étrangère », qui l’a poussé à prendre cette décision. La première secousse est probablement celle qui l’a poussé à se faire prêtre. Eugène a été profondément touché par la réponse que le Pape Pie VII avait donnée à Forbin-Janson qui souhaitait partir en Chine : « Il faut en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé ». Ces paroles de Pie VII ont trouvé dans le cœur d’Eugène la volonté prête pour la fondation d’une communauté missionnaire.

Eugène voyait, dans les missions populaires, la possibilité d’agir comme les premiers apôtres et les premiers disciples que Jésus envoyait « deux par deux ». Il avait l’intuition qu’elles lui permettraient d’agir comme le Christ sur les rives de la mer de Galilée : il cherchait des hommes disponibles à le suivre. « Que fit, en effet, notre Seigneur Jésus Christ, lorsqu’il voulut convertir le monde ? Il choisit un certain nombre d’apôtres et de disciples, qu’il forma à la piété, qu’il remplit de son esprit et après les avoir dressés à son école, il les envoya à la conquête du monde… » (Préface).

Déjà certaines congrégations faisaient les missions populaires. Et certains curés de paroisse invitaient des prêtres à venir prêcher des missions.

La nouveauté « charismatique » du fondateur a été de centrer le ministère des missions populaires sur la communauté, comme lieu de vie intérieure et de sanctification de ses membres et comme lieu de ressourcement pour les missions (les deux temps de la communauté). Saint Eugène de Mazenod revenait très souvent sur cet objectif : « Il faut des hommes qui veulent marcher sur les traces des apôtres en pratiquant les conseils évangéliques. Je ne concevais pas la possibilité de faire le bien en dehors de ces conditions ».

« Quand de Mazenod pensait aux membres de la communauté, il avait en tête non pas des prêtres quelconques, mais des hommes de vie intérieure et des hommes apostoliques, capables de revivre ensemble la perfection des apôtres et des premiers chrétiens de l’église de Jérusalem ; capables d’être ensemble  -  un seul cœur et une seule âme -, pour témoigner de l’Évangile » (P. Ciardi).

Le Père Henry Tempier

Le 9 octobre 1815, Eugène écrit à l’abbé Tempier, vicaire d’Arles. Eugène lui demande de lire sa lettre au pied de la croix, pour qu’il puisse revivre l’expérience spirituelle qui a été l’inspiratrice de sa vie sacerdotale et apostolique : expérience d’union au Christ, d’amour de l’Église, pour les pauvres abandonnés, une expérience de miséricorde infinie. « Mon cher ami, lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous…Eh bien ! Mon cher, je vous dis, sans entrer dans de plus grands détails, que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre ».

Eugène de Mazenod avait besoin de Tempier. Il voyait en lui l’homme capable de promouvoir la perfection et la régularité qu’il jugeait indispensables pour la fondation naissante. Tempier était un homme  de vie intérieure, sincère dans sa recherche de la sainteté et capable de créer l’esprit communautaire du premier groupe de missionnaires.

Le 13 décembre Eugène écrit à Tempier qui a accepté de le suivre : « Humiliez-vous tant qu’il vous plaira, mais sachez néanmoins que vous êtes nécessaire pour l’œuvre des missions ; je vous parle devant Dieu et à cœur ouvert. S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d’être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? »

Tempier est resté l’ami fidèle d’Eugène, son « alter ego ». Ils s’estimaient réciproquement et dans la nuit du Jeudi Saint, le 11 avril 1816, dans un souci de perfection, ils se vouent mutuellement obéissance devant Dieu. Tempier a été le confesseur et le directeur spirituel d’Eugène, son collaborateur et son confident. Il peut être considéré comme le deuxième fondateur des Oblats. La communion de cœur et d’âme qui existait entre ces deux hommes, reste toujours l’exemple de l’esprit de famille des OMI, famille dans laquelle chacun, avec des rôles différents, collabore à réaliser l’unité des deux temps de la communauté. Tempier incarnait parfaitement la partie du temps pendant lequel les oblats s’occupent de leur vie personnelle et communautaire.

Le 25 janvier 1816, Eugène de Mazenod, Tempier et un autre s’installent dans le vieux Carmel d’Aix. Eugène a 33 ans dont 4 de sacerdoce, Tempier a 27 ans dont un de sacerdoce.

a – La communauté dans la Règle de 1818

Les CC. et RR. de 1818 présentent Jésus Sauveur comme le vrai fondateur des Missionnaires de Provence, et les Apôtres comme les premiers pères fondateurs. Eugène indique par là que les Missionnaires doivent refaire la même expérience que les Apôtres ont  vécue avec Jésus. Il indique aussi de prendre la méthode de Jésus comme référence : choisir quelques hommes, les former à son école, les rendre complètement disponibles et capables de vivre la radicalité du don de soi, et ensuite les envoyer dans le monde.

Eugène avait dans l’esprit un nouveau type d’humanité qui germerait de la nouvelle expérience ecclésiale qu’ils allaient vivre et réaliser. La référence de cette nouvelle humanité était la première communauté des Apôtres, convoquée et formée par Jésus, réunie ensuite autour de Marie au Cénacle et envoyée dans le monde annoncer la Bonne Nouvelle. C’est  remarcher sur « les traces des Apôtres »  pour retrouver l’esprit qui animait la primitive communauté chrétienne.

« Marcher sur les traces des Apôtres »  voulait dire : vivre unis, comme ils étaient unis autour de Jésus. L’homme apostolique apparaît ainsi comme une personne qui non seulement se donne dans le ministère, mais qui accomplit une vraie transformation intérieure de sainteté avec ses frères en communauté et par la communauté. Eugène désirait former une communauté avec des hommes capables de vivre ensemble dans l’intimité d’une même maison et de travailler ensemble dans les vignes du Seigneur, dans l’amour réciproque.

Il insistait beaucoup sur les vertus fondamentales pour vivre en communauté : la charité et l’obéissance, l’esprit de famille et être un seul cœur et une seule âme (Lettres à Tempier 1815, au P.Courtés 1822, à Guibert 1823).

La communauté devenait ainsi le lieu de la sanctification mutuelle, dans la sincérité, l’entraide et le pardon réciproque, sur le modèle de la communauté des Apôtres à qui Jésus avait dit : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,34-35).

C’est cela qu’Eugène voulait dire à Tempier en 1815, lui proposant une première rencontre avec les futurs membres des Missionnaires de Provence :  « Nous n’aurons qu’un cœur et qu’une âme : c’est notre devise, comme elle a été celle des premiers chrétiens…Nous nous aiderons mutuellement de nos conseils et de tout ce que le bon Dieu inspirera à chacun de nous pour notre sanctification commune ».

Les dernières paroles de notre fondateur considérées comme son testament spirituel : « Entre vous la charité, la charité, la charité… ».

La communauté : comme «  espace intime » de la mission et de l’aspiration à la sainteté

Pour les êtres humains comme pour les animaux : la maison, le « chez-soi », le nid ou le gîte, est le lieu de l’intimité, de l’intériorité, du « retour à soi », de la protection de sa vulnérabilité. Pensons aux enfants de la rue, aux sans-abris, aux filles prostituées de la rue. Ils ne peuvent pas protéger leur intimité, ni leurs grands moments de vulnérabilité. Dormir dans la rue c’est faire un acte de confiance aux passants qui passent. Ils ont confiance qu’ils ne seront pas agressés.

La communauté, comme espace communautaire  est le lieu sacré où nous avons la possibilité de nous reposer tous les jours et de protéger notre vulnérabilité. C’est le lieu du recueillement qui nous donne la possibilité de nous rapprocher de notre intériorité. C’est le lieu de la vie fraternelle dans le respect et l’entraide mutuelle. Cet espace intime exige un investissement personnel et communautaire pour aménager un lieu beau et agréable, calme et joyeux qui favorise la communion. Ce ne sont pas les grandes idées ou les prédications qui créent la communion entre personnes différentes, mais plutôt les attitudes quotidiennes simples de chacun.

b – Missionnaires du peuple

Selon Eugène, les missions populaires étaient le moyen le plus efficace pour rapprocher les populations de Provence de l’Église et pour les instruire dans la foi. Ce projet de missions semble avoir germé en lui au contact de Don Bartolo à Venise. Eugène y a lu les écrits de Saint Léonard de Port Maurice qui avait prêché des missions dan le nord et le centre de l’Italie au début du 18è siècle, et les écrits spirituels de saint Alphonse de Liguori.

De plus son ami Forbin-Janson, qui avait exprimé au Pape Pie VII son désir de partir en Chine comme missionnaire, informe Eugène que le Pape lui a conseillé de rester et de considérer l’urgence de faire des missions en France et de prêcher des retraites au clergé. Eugène avait déjà fait le constat de la dégradation morale et religieuse des populations parmi lesquelles il vivait (Préface). De plus il était convaincu que pour atteindre ces populations, il fallait leur parler en provençal.

« Les missions populaires sont et resteront la forme d’apostolat la plus fidèle au charisme de notre fondateur » (F. Ciardi).

Toucher les cœurs par la prédication et les visites à domicile. Son effort principal portait sur la prédication, car il était convaincu que seule la Parole de Dieu pouvait éclairer et convertir. Il ne voulait pas de prédicateurs qui du haut du pupitre disent aux gens ce qu’ils doivent faire, sans les aider ensuite à le vivre. Eugène écrivait dans la première Règle de 1818 : « Nous allons directement contre l’esprit de la Règle si nous recherchons l’élégance du style au lieu de la solidité de la doctrine…Notre unique souci est d’enseigner les gens. Ne pas se contenter seulement de rompre le pain de la Parole, nous devons faire en sorte que, après avoir écouté notre prédication, ils ne soient pas tentés d’admirer ce qu’ils n’ont pas compris, mais qu’ils repartent édifiés, profondément touchés, en mesure de répéter en famille ce qu’ils ont appris de nos lèvres… ».

Le sermon de carême 1813 est le modèle de prédication pour toucher les cœurs en se mettant « à la portée du plus simple d’entre les ignorants. Comme un père de famille » (Notes pour l’instruction préliminaire, le 3 mars, jour des Cendres 1813).

Mais Eugène était conscient que parler provençal ne suffisait pas pour que les gens fassent l’expérience de la connaissance du Christ et de sa miséricorde. Dans la méthode traditionnelle du déroulement des missions, il introduit une innovation : la visite des gens, pour établir des contacts personnels. « Dès leur arrivée, les Pères commencent leurs visites à domicile, qu’ils continuent les jours suivants, sans excepter une maison – même celles où l’on prévoit qu’on sera mal reçu. – Ces visites ne sont pas très amusantes, mais elles sont très importantes, parce qu’elles rapprochent les missionnaires du peuple qu’ils viennent évangéliser. Ils se montrent à lui dans l’affabilité d’une charité qui se fait tout à tous. Ils gagnent ainsi le cœur des plus indifférents ; ils sont à même d’encourager, de presser, de combattre certaines résistances ; et chemin faisant, il leur arrive de découvrir et de se mettre  sur la voie de remédier à des désordres qui souvent avaient échappé à la sollicitude d’un pasteur zélé ».

V – Conclusion

Nous sommes arrivés à la fin de l’itinéraire vocationnel, formatif et missionnaire d’Eugène de Mazenod. Depuis son retour d’exil et son arrivée au port de Marseille le 24 octobre 1802 venant de Palerme, nous avons marché avec lui jusqu’au 25 janvier 1816, jour de la fête de la conversion de Saint Paul et date de la fondation des Missionnaires de Provence : Eugène, Tempier et Icard s’installent dans l’ancien Carmel d’Aix.

Eugène est parvenu à sa maturité spirituelle et missionnaire, à la « stature de l’homme intérieur ». Selon l’expression de saint Paul en Eph 4,11-33, il est parvenu « à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ », qui le configure le plus au Christ Crucifié Sauveur, dans sa relation au Père, dans son ministère de Miséricorde de Bon Pasteur qui donne sa vie par amour, pour ramener dans son troupeau qui est l’Église, la brebis égarée et abandonnée.

Eugène a vécu des événements douloureux, sanglants, troublés et imprévus qui ont façonné sa mémoire et sa personnalité, au tempérament volontaire, vif, impulsif, généreux et passionné. La séparation définitive de son père et de sa mère restera une blessure durable dans son cœur. Les événements sociaux et politiques de la Révolution française ont changé dans le sang le cours de l’histoire de France et de l’Europe. Ils ont changé la place privilégiée de l’Église et sa mission dans la société. Le temps de l’Ancien Régime est terminé. Commencent  les  Temps Modernes des Droits de l’Homme et du Citoyen, du culte de la Raison et de la primauté de la Science.

Eugène a découvert le visage du Christ crucifié le vendredi saint 1807, pendant la célébration liturgique de la présentation de la Sainte Croix. Le Christ lui apparaît comme le Sauveur de la dignité de l’homme, le Bon Pasteur aimant et miséricordieux qui l’appelle à rétablir la sainteté dans son Église et à aller chercher les plus abandonnés.  Il s’est engagé librement avec détermination et sans revenir en arrière, au service des « âmes les plus abandonnées ».

Eugène a suivi avec persévérance et volonté le Christ Crucifié et Ressuscité « à la suite des Apôtres en compagnie de la Vierge Marie sa mère », pour rénover l’Église avec comme modèle la première communauté de Jérusalem et pour évangéliser les pauvres.

Eugène a découvert au contact de la Parole de Dieu, sur les traces des Apôtres, la première communauté avec son vécu: « ils avaient un cœur et une âme ».

Eugène a toujours été attentif à l’Esprit Saint son « maître intérieur » qui le conduisait à travers les événements, lui donnant une aspiration ardente à la sainteté pour le salut des pauvres abandonnés de Provence. Eugène a choisi avec grande humilité  des maîtres spirituels qui ont su reconnaître son inspiration originelle comme venant de Dieu, surtout M.Duclaux, et qui ont su l’orienter avec sagesse, prudence, douceur et en même temps avec fermeté, dans son choix du sacerdoce, durant ses années de formation, dans ses projets missionnaires  et pendant ses premières années de sacerdoce. Eugène avait un cœur passionné et généreux, capable d’aimer et demandant d’être aimé en retour. Il a su se faire des amis intimes et confidents de ses désirs, de ses aspirations à la sainteté et à sa vision missionnaire : Charles Forbin-Janson, Henry Tempier…

Eugène a découvert la volonté de Dieu sur lui, peu à peu, en priant, en faisant des retraites, en s’imposant un programme de vie stricte  et rude, en réfléchissant, en demandant conseil.

Il a pris une part active aux événements sociaux, politiques et ecclésiaux durant toutes ses années de cheminement.

Eugène a « osé » aimer le Christ, l’Église et les pauvres, jusqu’au désir du martyre ou d’une mort donnée aux autres. Il a osé faire du nouveau pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes les plus abandonnées de Provence.

Notre Père général Louis Lougen nous a invités, le 17 février 2012, au voyage de la « conversion » en faisant nôtre « l’aspiration à la sainteté et la vision missionnaire de saint Eugène ». Sur la route d’Emmaüs, les deux disciples ont été rejoints par le Seigneur ressuscité  qui les a accompagnés, leur ouvrant le cœur aux Ecritures et se faisant reconnaître à leurs yeux par la fraction du pain. Nous sommes des pèlerins et « l’homme est le chemin de l’Église » (Paul VI),  notre chemin. Jésus ressuscité marche avec nous sur le chemin de l’homme.

Eugène a fait du nouveau dans le monde en pleine mutation qui était le sien. Attentif à l’Esprit-Saint, regardant et sachant interpréter les « signes des temps », se faisant aider par des maîtres intérieurs et des amis, il a acquis la maturité de la vie spirituelle intérieure qui était adaptée aux besoins de salut des hommes de son temps.

La vie intérieure a toujours été considérée comme un cheminement, une ascèse, une progression sur une route. De tout temps l’itinéraire intérieur a été présenté comme une voie, une marche à suivre sur un chemin…La nourriture la plus nourrissante pour le chemin, l’homme intérieur l’a toujours trouvée au contact de la Parole de Dieu lue, méditée et pratiquée et de l’Eucharistie. Pour nous oblats un supplément de nourriture nous est donné par nos CC. et RR. et le patrimoine spirituel et missionnaire de notre famille.

Depuis Vatican II, nous avons été rendus attentifs aux grands changements que l’humanité vit actuellement. « Le changement est profond, radical. C’est un monde nouveau qui naît et aussi une Église, un homme neuf… » (Fernand Jetté, ancien supérieur général : Le missionnaire omi, textes et allocutions 1975-1985, pp. 302-303).

C’est seulement si nous sommes des « amoureux » (à la manière de saint Eugène) du Christ, de la Parole de Dieu, de l’Église, des âmes les plus abandonnées, en regardant Marie « notre Mère », que nous serons des missionnaires évangélisateurs du futur de l’humanité qui cherche son chemin.

Es-tu prêt à  oser vivre du nouveau dans ta province, pour répondre aux besoins des plus abandonnés ? Es-tu prêt à répondre à l’appel du P. Général qui peut te donner ta première obédience selon un besoin de salut, là où les Oblats sont présents dans le monde ?

Confie ta réponse à Notre Mère la Vierge Marie et à saint Eugène notre père fondateur !

III – Étape : l’approfondissement du charisme jusqu’à l’identification à Jésus crucifié

La croissance de l’être humain est marquée par des passages successifs et progressifs : passage de l’enfance à l’adolescence, passage de l’adolescence à l’âge adulte, passage de l’adulte à la sagesse du troisième âge. Tous ces passages provoquent des transformations physiques, physiologiques, psychologiques, mentales et spirituelles.

La croissance spirituelle a des passages qui lui sont propres et qui ne sont pas liés automatiquement au processus normal de croissance de l’être. Ils ne sont pas de l’ordre biologique comme le grain de blé, qui mit en terre, donne du fruit. «  Si le grain de blé, planté en terre, refuse de mourir, la moisson de l’espoir des hommes ne pourra jamais fleurir ». Ce cantique exprime bien la condition de la croissance spirituelle : accepter de mourir pour passer ! Les passages spirituels sont à faire toute la vie. La vie de relation à Dieu, aux autres, à la création et à soi-même, a des passages que la personne doit faire et qui ont aussi quelque chose à voir avec la maturité affective. Ces passages à faire sont de deux ordres :

Se recevoir d’un autre

Accéder à l’altérité

« Se recevoir d’un autre, c’est vivre l’attitude qui fait vivre selon la vocation profonde de l’homme. Si l’homme est attiré par Dieu, c’est qu’il est créé et recréé par Dieu. Il est marqué par ces deux dimensions de création et de filiation, la seconde explicitant le sens plénier de la première. Ainsi vivre sa vocation, c’est vivre selon ce que l’on est : vivre son existence comme reçue et comme sauvée ; vivre la condition de créature sauvée, qui se reçoit d’un autre, qui s’origine en un autre. Or il est dur à l’homme de renoncer à posséder son existence pour la vivre radicalement (= à la racine) reçue de Dieu…Entrer dans cette attitude, c’est vivre ce qu’on appelle, dans la tradition spirituelle, l’abnégation. Cette attitude est pour l’homme source ou condition de croissance selon son appel et elle est, en cela, aussi source de liberté. L’abnégation, selon l’étymologie du terme, comporte la racine « nier-négation » : l’homme nie être sa propre origine. C’est le sens de la parole évangélique : « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même »… L’abnégation concerne aussi la re-création, c’est à dire la manière de se rapporter au Salut. Là encore il est dur à l’homme de renoncer aussi à se fonder par lui-même, à se justifier par lui-même et donc de reconnaître et d’avouer que seule l’union au Christ le libère, de vivre en vérité la gratuité du Salut (cf. Ephésiens 2,8-9)…Renoncer à posséder son existence et à se justifier par soi-même, c’est une manière de perdre sa vie pour la retrouver. Cette attitude évangélique se vit dans l’existence ordinaire…Il s’agit de perdre ses prétentions, de renoncer à construire par soi-même son existence, sa sainteté…Voilà tout ce qui est en jeu dans le chemin qui conduit à se recevoir de l’autre » (Claude Viard, les passages à faire dans la croissance spirituelle).

I- Comment Dieu a pénétré progressivement dans le cœur, l’âme et l’esprit d’Eugène : les chemins qu’il a pris. Que dit Eugène de la Présence et de l’action de Dieu en lui ! Comment il s’est reçu de Dieu

L’AMOUR est le « fil rouge » du «  processus transformant de la grâce de Dieu » (Louis Lougen, lettre 17 février 2012).

Les écrits d’Eugène, pendant la période 1791-1818, nous permettent de suivre le cheminement de Dieu « pour entrer progressivement de façon plus radicale dans sa vie, s’emparer de son cœur et l’enflammer » (Kazimierz Lubowicki omi, DVO p. 98 sv.). Eugène, par la pratique des exercices spirituels de saint Ignace, utilisés pendant les retraites annuelles, avait l’habitude de revenir sur lui-même, de réfléchir sur sa vie et d’y découvrir la présence agissante de Dieu Amour-Miséricorde. Il a bien noté les passages et les moments où Dieu l’a créé et recréé.

Dieu a donné à Eugène des attitudes spirituelles qui l’attirent vers Lui

Eugène, à côté du constat permanent de ses faiblesses et de ses  manquements au règlement particulier d’ascèse qu’il s’était donné, de son incapacité à devenir saint par ses seuls efforts, avait conscience de la gratuité de l’amour de Dieu pour lui, à travers Jésus Crucifié. Il note les évènements et les personnes qui sont l’occasion et les intermédiaires de la gratuité amoureuse de Dieu pour lui. Il en rend grâce. Il en est plein de reconnaissance. Il répond à l’Amour par l’amour.

Dans son auto évaluation faite à son entrée au séminaire, Eugène « souligne certaines attitudes qui ont déterminé sa façon d’être » (Kazimierz Lubowicki) et que Dieu lui a données gratuitement. «  Il est à peine croyable, combien, malgré un caractère tel que je viens de dépeindre le mien, mon cœur est sensible. Il l’est à un point excessif. Il serait trop long de citer tous les faits de mon enfance que l’on m’a racontés et qui sont vraiment surprenants. Il m’était facile de donner mon déjeuner – même quand j’avais faim – pour apaiser celle des pauvres. Je portais du bois à ceux qui avaient froid et n’avaient pas les moyens pour s’en procurer. Je fus un jour jusqu’à me dépouiller de mes habits, pour en revêtir un pauvre, et mille autres choses pareilles. Quand j’avais offensé quelqu’un, même un domestique, je n’avais de paix qu’au moment où il m’était possible de réparer ma faute en faisant quelque cadeau, amitié et même une caresse à ceux qui avaient une raison de se plaindre de moi. Mon cœur n’a pas changé avec l’âge » (EO I, 14 n°30).

Dieu a donné à Eugène « une âme sensible, un cœur tendre, aimant et généreux » qui l’attirent à Lui depuis son enfance, « Dieu avait mis en moi, je dirai presque comme une sorte d’instinct pour l’aimer. Ma raison n’était pas encore formée que je me plaisais à demeurer en sa présence, à élever mes faibles mains vers Lui, à écouter sa Parole en silence comme si je l’avais comprise. Etant par nature vif et impulsif, il suffisait de me conduire au pied des autels, pour obtenir de moi, la douceur et la plus parfaite tranquillité, tellement j’étais ravi des perfections de mon Dieu, par instinct, comme je disais, car à cet âge je ne pouvais les connaître » (retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Eugène se voit tel qu’il est sorti des mains du Créateur et perçoit déjà que cet amour créateur exige, en retour, une consécration totale à Lui : « Il voulut donner un prêtre à la nature (le cosmos), il voulut créer un être qui eût des rapports avec lui…qui pût l’aimer. Cet être, me suis-je dit, cet être c’est moi. Mon âme est une émanation de la divinité, qui tend naturellement vers elle, qui ne trouvera jamais son repos hors d’elle. Elle est créée uniquement pour aimer Dieu. Et mon corps n’est également formé que pour servir, que pour rendre gloire et hommage à Dieu » (retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Les onze années d’émigration (1791-1802), Eugène les considère comme une « suite de la création » initiale de son être (Kazimierz Lubowicki, idem)

Dieu le façonne à travers les événements vécus et les personnes providentielles rencontrées.

« J’ai parcouru ainsi les différents endroits où le Seigneur m’a placé…J’ai regardé ces grâces, comme une suite de la création, comme si Dieu après m’avoir formé, me prenant par la main, m’avait ainsi placé successivement en me disant : – je t’ai créé pour que tu m’aimes, pour que tu me serves…Je fais plus, faible créature que tu es, je te place là et là pour  que tu parviennes plus facilement à cette fin… » (Retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Parcourons, avec Eugène, les villes où il a vécu des événements et rencontré des personnes que la main créatrice de Dieu utilisa pour continuer à le façonner.

D’abord Turin. Son séjour, selon des témoignages, fut un temps fort de rencontres très personnelles avec le Christ dans l’Eucharistie. Eugène entre au Collège des Nobles de Turin le 1er septembre 1791. Il a 8 ans. Il est loin de ses parents qui sont restés à Nice, éloignée de plus de 100 kilomètres, au-delà des montagnes des Alpes. Il est dans un pays étranger (l’Italie). Il est obligé de communiquer et d’étudier dans une langue qui n’est pas la sienne.

Dieu est son unique ami. Il apprendra alors que Dieu seul suffit. Au collège, il se lève « chaque jour une heure avant les autres élèves », pour prier dans sa chambre tout seul (Rey I, p.17-19).

À Venise (1794-1797). Eugène est confié à Don Bartolo Zinelli, jeune prêtre, zélé et spirituel, fils d’une riche famille de commerçants, qui vit avec sa mère et ses 5 frères. Eugène vivra beaucoup dans la famille Zinelli, qui lui donne chaleur humaine et sympathie, équilibre affectif et humain pendant ses années d’adolescence. Sa mère et son unique sœur sont retournées à Aix.

Don Bartolo était membre d’un groupe de prêtres désireux de devenir jésuites. Sa spiritualité est ignacienne. Il élabore pour Eugène une spiritualité appropriée à son âge et à son tempérament, de type monacal. Outre les cours, l’étude et la récréation, un temps était dédié à la prière, qui comprenait non seulement des formules à réciter, mais aussi des temps de méditations silencieuse et probablement une forme simplifiée de méditation ignacienne. Cela allait avec un régime ascétique strict. Eugène jeûnait tous les vendredis et trois fois par semaine pendant le carême. Tous les samedis il dormait sur le sol de pierre avec une simple couverture. Il passait même certaines nuits allongé sur un lit de bouts de bois. Le régime était rigoureux, mais Eugène se sentait à l’aise devant le défi.

Venise est envahie par les armées françaises qui pourchassent les émigrés. Le 11 novembre 1799 les Mazenod fuient et après 51 jours d’un voyage fatiguant, plus de mille kilomètres, trouvent refuge à Naples.

À Naples. Eugène écrit dans ses Mémoires : « mon séjour à Naples, fut pour moi, une année accablante, de la plus triste monotonie…Je peux dire que j’y ai perdu mon temps. ». Il n’a ni maître ni livres.

À Palerme : 1799-1802 « un séjour providentiel » Depuis qu’il a quitté Aix, Eugène a vécu sans rencontrer d’autres enfants avec qui s’amuser. À Palerme, il est immergé dans la société aristocratique, en contact avec des jeunes gens et jeunes filles. Eugène a 17 ans. Il est émerveillé par le luxe de Palerme, ses palais, ses jardins. Il est accueilli par une riche et noble famille, celle du duc et de la duchesse Cannizaro. Il rencontre presque toutes les familles nobles de la ville et même le roi de Sicile. A 18 ans, Eugène vit dans une villa et a des domestiques pour le servir.

« Ces contacts apportent un complément essentiel à sa formation humaine » (Pielorz Josef ).

Il prend conscience de son origine noble. Il vérifie sa généalogie et se fait nommer « comte ». Dans ce milieu aristocratique sa forte personnalité se développe avec parfois des actes d’indépendance et d’intransigeance : il n’accepte pas les demi-mesures.

Mais au milieu de cette société de jouissance mondaine, Eugène tient aux principes de vie chrétienne inculqués par Don Bartolo à Venise. La duchesse Cannizaro devient alors «  sa sainte mère » comme il l’appelle. Il écrit dans son journal à la troisième personne : « de 12 à 16 ans, l’éloignement des personnes du sexe, avait quelque chose de sauvage…Il ne donnait pas la main aux dames, excepté les vieilles …Dieu qui a toujours veillé sur lui depuis sa tendre enfance, lui ouvre maintenant les portes de la famille Cannizaro. Le duc et la duchesse le prennent tous les deux en grande affection » (EO I, 16 n°43).

La rencontre avec la duchesse Cannizaro est providentielle. Cette femme de 40 ans, heureuse épouse et mère de 3 enfants, considère Eugène comme son propre « fils » et lui l’appelle sa «  seconde mère ». Il « l’aime ». Il a pour elle beaucoup de « tendresse » et apprend à manifester ses sentiments par de petits gestes, en lui offrant, par exemple, un bouquet de fleurs (lettre à son père octobre 1799).

La duchesse se sent responsable de sa formation humaine et spirituelle. Elle l’amène au théâtre et en promenade. Elle partage souvent sa foi avec Eugène et lui donne des conseils. Le père d’Eugène appelle la duchesse : «  la mère des pauvres et des affligés [qui] sans rien se réserver pour elle, fait des charités immenses » (lettre à sa femme 14 mai 1799). Eugène est son confident et le collaborateur de ses œuvres.

La duchesse l’a présenté à sa sœur, la princesse de Ventimiglia qui a une fille, qu’Eugène trouve « belle comme un ange ». La jeune fille le prend parmi ses meilleurs amis et Eugène « l’aime avec toute la tendresse d’un frère » (lettre à son père les 15 novembre et 3 décembre 1806).

Cependant, Eugène garde sa lucidité et sa liberté intérieure. Il vit l’amitié et la tendresse fraternelle avec l’attitude spontanée de son cœur tendre et chaleureux. Il refuse les situations doubles et douteuses d’amusement et de jouissance. Il écrit dans son journal, toujours à la troisième personne : « il ressent constamment une sorte d’horreur pour tout genre de dissipation…et il la déplore avec dégoût dans les autres. Il aspire à une toute autre joie » (EO I, 16, Kazimierz Lubowicki, idem). Vivre au milieu de tant de richesses, de plaisirs et de prestige, éveille chez le jeune Eugène un sentiment de vide. Il écrit dans ses mémoires à propos de la célébration de la sainte Rosalie, fête patronale de Palerme : « Quand je me trouve au milieu de cette dissipation, du bruit des instruments et de cette joie toute mondaine, mon cœur se resserre la tristesse s’empare de moi, et je choisis un lieu écarté ou séparé de tout ce monde qui me paraît fou. Je me livre à des pensées sérieuses mélancoliques même, au point d’être tenté de pleurer […] Je n’étais pas dans mon élément. Je me trouvais comme forcé dans le monde. Il n’avait point d’attrait pour moi. Je condamnais cette dissipation dont j’étais le témoin. Elle répugnait à tous les sentiments de mon âme, qui aspirait à une autre joie. Plus la dissipation des autres était grande, plus le contraste était violent et dominait toutes mes affections. Voilà comment je m’explique à moi-même cet étrange phénomène » (Souvenirs de famille dans Mission 5, p 295-296).

Le séjour à Palerme l’a mûri, ouvert à Dieu et au monde. La duchesse Cannizaro en a fait un homme mûr et adulte. Il voit en l’homme «  le plus bel ouvrage de la création » (EO I, 14 n°2). Il n’a pas honte de pleurer, ni d’aimer tendrement, ni d’être faible, d’avoir la main «  qui tremble un peu ». Il est capable de rire de lui-même.  Il a « un grand goût pour la musique ». Il s’intéresse aux livres d’histoire et de littérature. Il connaît aussi les « Entretiens avec Jésus Christ dans le très saint sacrement de l’autel » (lettres à son père, sa mère et sa sœur en 1802).

Dans ses Mémoires (en l’année 1866) Mgr de Mazenod, faisant allusion « aux mœurs dépravés de la haute société de Palerme », affirmera que l’infinie bonté de Dieu le « préserva constamment au milieu de grands dangers ».

Il quitte Palerme à 20 ans, pour revenir à Aix. Mais avant de quitter la ville, une grande épreuve frappe Eugène : le 1er mai 1802, la duchesse Cannizaro « sa tendre et bien aimée mère adoptive »meurt. Il en est tellement bouleversé et inconsolable qu’il écrit à son père le 2 mai « c’est une plaie qui ne se fermera jamais. Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit ». Sa santé est atteinte. Le 17 août une fièvre intestinale l’épuise et l’amaigrit. Il souffre de dépression, se laisse aller à la mélancolie. Sa vie spirituelle se ralentit et s’attiédit.

Retour à Aix sa ville natale, après onze années d’émigration

Il va y vivre entre le divertissement et la mélancolie jusqu’au « dégoût ». Bien qu’il aime sa mère, Eugène ne peut pas s’habituer à sa mentalité bourgeoise et peu cultivée. C’est une mentalité fermée, étroite et moralisante qui veut tout contrôler. Elle est différente de la mentalité de son père et de ses oncles, plus ouverte, plus cultivée, plus paisible et plus libérale. Il devient agressif. Souvent il fait des « promenades solitaires ». Il reste 3 semaines triste et sans visiter personne. Il ne peut pas comprendre le milieu politique de son pays. Il ne peut pas accepter de collaborer avec Napoléon Bonaparte, qu’il considère comme un tyran et un usurpateur. « J’ai une forte dose de dégoût pour ce pays » (lettre à son père 9 mars 1804).

Ses projets de retourner à Palerme échouent : on lui refuse le passeport.

C’est à ce moment précis que la Providence dans son Amour rejoint Eugène sur son chemin. (Comme Jésus ressuscité a rejoint les 2 disciples, tristes et découragés, sur le chemin d’Emmaüs). Dieu a favorisé spirituellement Eugène durant son adolescence à Venise par don Bartolo. Il l’a protégé à l’éveil de sa forte personnalité à Palerme par la duchesse Cannizaro. Il vient de le bousculer en le plaçant face à de dures réalités qui font échouer ses projets d’avenir de jeune noble. Maintenant il lui inspire un renouveau de vie spirituelle et de désir du sacerdoce.

Eugène trouve de plus en plus le temps de fréquenter les églises.  « Lorsque j’entre dans une église pour mettre aux pieds de l’Éternel, mes humbles supplications, l’idée que je suis un membre de cette grande famille dont Dieu même est le Chef, l’idée que je suis, pour ainsi dire dans cette circonstance le représentant de mes frères, que je parle en leur nom et pour eux, semble donner à mon âme un essor, une élévation qu’il est difficile à exprimer. Je sens que la mission, que je remplis, est digne de mon origine » (EO I, 14 n°7).

Au début de 1806, il s’engage dans l’apostolat. Il va de maison en maison visiter les pauvres et les malades. Il fait souvent le lit des malades, balaie leur chambre, soigne leurs plaies, appelle le prêtre au moment favorable et ferme les yeux «  de ceux qu’il avait soignés jusqu’à leur dernier soupir…Plusieurs fois par semaine, il va à l’hôpital où il dit qu’il va -  honorer et servir Jésus Christ dans ses membres souffrants » (Rey I, pp. 54-55).

Vendredi saint 1807 : la rencontre décisive. Dieu parle à Eugène en lui montrant son Fils Jésus Christ crucifié

C’est le moment décisif de la rencontre entre Dieu et Eugène. La rencontre qui orientera d’une manière radicale le cheminement d’Eugène. Dieu le rend amoureux de Lui. Il lui révèle la Miséricorde de son cœur et sa recherche passionnée et infatigable  des pécheurs, ses brebis égarées.

Eugène, selon l’attitude fondamentale de son âme, ne reste pas indifférent et insensible.

Il répond par son cœur. Sa réponse va passer par différentes phases non pas seulement successives dans le temps, mais surtout par des moments qui se mélangent entre eux, qui s’approfondissent mutuellement pour arriver à l’accomplissement dans des actes quotidiens et dans des engagements décisifs.

Au début c’est le silence et les larmes qui sortent de son cœur.

Puis l’émerveillement et en même temps l’incapacité à exprimer ce qu’il éprouve. Et pourtant, il sent le besoin de raconter son expérience et de proclamer l’Amour miséricordieux de Dieu. La première chose qui l’étonne : Dieu lui donne abondamment ses bienfaits, son amour. Il s’émerveille en découvrant que Dieu ne regarde pas les offenses, mais se comporte avec lui comme un «  père tendre et chéri » qui veut son bonheur.

L’émerveillement produit en lui l’adoration : « Toujours je rendrai gloire à ton nom…Il est grand ton amour pour moi. Le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde… » Il appelle Dieu : « maître excellent, riche, généreux. Ô mon Sauveur, ô mon Père, ô mon Amour, mon bon Jésus ».

Ainsi la visite au saint sacrement sera dans toute sa vie, le moment de silence en présence de Celui qui l’aime et qu’il aime. Un moment d’intimité !

Son cœur vibre de reconnaissance de se savoir pardonné et aimé, malgré ses fautes. Ce sera sa préoccupation majeure : la reconnaissance. Dieu se sert de ce sentiment de reconnaissance, attitude naturelle de son cœur, pour introduire de plus en plus Eugène dans son intimité. Eugène est très sensible au moindre « petit service qui part du cœur ». Dieu lui montre son cœur de Père miséricordieux et Eugène Lui en est éternellement reconnaissant.

Sa relation avec Dieu devient amitié : « Mon Dieu c’est est fait ! Désormais et pour toute ma vie. Vous, vous seul, serez l’unique objet auquel tendront toutes mes affections et toutes mes actions. Vous plaire, agir pour votre gloire sera mon occupation journalière, l’occupation de tous les instants de ma vie. Je ne veux vivre que pour vous. Je ne veux aimer que vous et tout le reste en vous et par vous. Je méprise les richesses, je foule aux pieds les honneurs. Vous m’êtes tout, vous me tenez lieu de tout. Mon Dieu mon amour et mon tout…Ô mon Sauveur, ô mon Père, ô mon amour ! Faites donc que je vous aime. Je ne demande pas autre chose que cela, car je sais bien que c’est là tout. Donnez-moi votre amour » (retraite au sacerdoce décembre 1811. EO I, 14 n° 95).

Il veut agir en tout « uniquement pour Dieu »  sans aucun retour sur lui-même et sans tenir compte de l’opinion des autres. Il se donne et s’abandonne totalement à Dieu jusqu’au sacrifice de lui-même. Il a cependant des moments où il avoue que «  la marche de la Providence est un grand mystère pour lui ».

En suivant la dynamique de l’amour du cœur de Jésus Crucifié et en suivant la dynamique de son cœur à lui, Eugène va plus loin. Prenant conscience que Jésus a été envoyé particulièrement pour évangéliser les pauvres, il veut « marcher sur les traces de Jésus Christ » (Préface) et être coopérateur de la Miséricorde du Sauveur, le Bon Berger. Le désir de « suivre le Christ » fait d’Eugène le missionnaire des pauvres, « des plus abandonnés », selon son expression.

Le désir de « suivre le Christ » le conduit encore plus loin : il veut être uni à Lui. Ce désir embrasse toute sa vie, jusqu’aux plus intimes fibres de son être. Eugène désire s’unir au Christ jusqu’à l’identification. Le terme «  la conformité avec Jésus Christ » revient constamment dans ses écrits. Il désire être « semblable à Lui, l’imiter de toutes ses forces et de « vivre de sa vie ». En se préparant au sacerdoce il note : «  je me suis occupé à considérer Notre Seigneur Jésus Christ aimable modèle auquel je dois et je veux, avec la grâce, me conformer. Et comment puis-je dire : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20).Il n’y a pas de milieu, si je veux être semblable à Jésus Christ dans sa gloire, il faut auparavant que je lui sois semblable dans ses humiliations et dans ses souffrances, semblable à Jésus Crucifié. Conformons donc toute ma conduite sur ce divin modèle, afin de pouvoir adresser aux fidèles ces paroles de saint Paul : « soyez mes imitateurs comme moi je le suis du Christ » (1Co 4,16).

Le désir d’union au Christ jusqu’à l’identification pousse Eugène à  « suivre son Maître sur le Calvaire ». «  Tous les jours à l’élévation du calice » il demande de mourir comme « martyr de la charité ». Dans le premier article du premier texte des CC. et RR. de 1818, il résume sa spiritualité : «  en un mot, ils deviendront d’autres Jésus-Christ ».

Pour Eugène «  Tout est là » (retraite 1831). Il a atteint  « la plénitude de la stature du Christ » selon l’expression de saint Paul (P. Kazimierz Lubowicki omi, DVO, pp. 98-104).

Pour saisir tout cela dans notre intérieur, il n’est pas suffisant de vouloir imiter Eugène dans ses résolutions, dans ses engagements de retraites, dans ses efforts pour être saint et faire connaître Jésus-Christ « aux plus abandonnés » !

Vouloir se transformer de l’intérieur n’est pas donné à l’être humain. Seul celui qui est pénétré par Dieu comme saint Eugène le vendredi saint, seul celui qui ouvre son cœur à l’irruption amoureuse de Dieu, qui la reconnaît en rendant grâce et en adorant, et qui « ose » marcher avec Dieu, comme Abraham sans savoir où il va ; seul celui-là est transformé de l’intérieur. « Dans un voyage de toute une vie, l’Esprit nous façonnera toujours davantage à l’image et à la ressemblance de Dieu » (P. Louis Lougen, lettre du 17 février 2012).

Chacun de nous est appelé par Dieu à la sainteté. À « oser » vivre l’aventure de l’amour avec Dieu, comme Eugène l’a vécue.

« Quelqu’un qui n’a pas expérimenté en sa propre vie ce que c’est d’avoir été aimé par le Christ et d’avoir goûté le prix de son sang, ne pourra jamais saisir parfaitement tout le contenu de la vocation oblate…Or, il n’y a pas d’homme apostolique, il ne peut y en avoir, si cet homme n’a pas d’abord rencontré personnellement l’amour du Christ sur lui. Ce fut là l’expérience première du Père de Mazenod » (P. Fernand Jetté omi, Le missionnaire oblat).

Cette expérience de l’amour du Christ est la source même d’où a jailli le charisme oblat.

II -  Vie intérieure et vision mystique chez Eugène

« La mystique est avant tout, un travail auquel on consacre son être tout entier, dans l’espoir de rencontrer Dieu, au risque même d’une transformation de toute sa personne » (DVO p. 851)

« C’est une expérience d’intériorité. C’est une expérience religieuse particulière d’unité- de communion- et de présence » (D.VIE .SPI.)

« Il en est ainsi d’Eugène de Mazenod. Sa spiritualité de type mystique est un engagement total. Il met toutes ses ressources (humaines), ses facultés psychiques aussi bien que son existence physique et sociale à une seule fin : parvenir à rencontrer Dieu dans son intérieur et dans son projet de vie » (P.Richard Coté omi, DVO, pp. 845-859)

Voici quelques éléments vécus par Eugène, caractéristiques et communs à tous les mystiques

Il avait conscience d’être toujours incapable de réaliser le projet d’unité-de communion et de présence à Dieu. Dans ses efforts constants pour se transformer, Eugène se sentait toujours incapable de réaliser seul la transformation intérieure, pour être « un autre Christ ».

Il est un grand amoureux, un passionné qui est tombé « dans l’Amour ». « Vous ne m’aimeriez jamais la centième partie de ce que je vous aime. Dieu qui m’avait destiné à être le père d’une nombreuse famille, m’a créé ainsi en me donnant une participation à l’immensité de son amour pour les hommes » (lettre au P. Henri Faraud missionnaire au Canada, 1 mai 1852. EO I, 2 n°165).

A son union intime avec Dieu correspond un sens très aigu de la mission et des besoins de l’Église. Comme pour  sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, patronne des missions, à qui Mgr Yves Plumey et ses premiers compagnons ont confié la mission du Nord Cameroun-Tchad, Mère Teresa de Calcutta, saint Vincent de Paul, Jean Paul II, pour Eugène « Marthe et Marie » sont devenues une seule personne, en qui l’union mystique et l’activité apostolique se conjuguent par la grâce de Dieu. Entre l’adhésion intérieure de foi et le témoignage missionnaire, il y a fusion. Saint Eugène, comme tous les mystiques, a compris le lien vital et organique qui existe entre l’aspiration à la sainteté et l’engagement missionnaire. Il a conjugué les deux, sans les séparer.

Autre élément qui caractérise le mystique : c’est sa capacité de voir au-delà des apparences. C’est à dire, sa capacité à voir l’invisible et à se sentir réellement présent à ce qui transcende le temps et l’espace. Il a été donné à Eugène de voir, d’entendre et de sentir, avec les yeux de son cœur (= les sens spirituels), ses missionnaires à distance.

« Eugène, déjà au séminaire Saint Sulpice était attiré par le mystère de la communion des saints » (P. Pierloz Josef. La vie spirituelle de Mgr de Mazenod : 1782-1812 : p.373-380). Voici un premier indice qu’il était porté à voir au-delà des apparences immédiates : « l’Église militante, écrivait-il, ne forme ainsi qu’un tout avec l’Église triomphante » (note de séminaire, P. Pierlorz  Josef, p.377). Mais surtout l’Église autour de lui, l’Église sur terre, qui est présente à lui. Eugène avait une grande confiance dans la prière des âmes pieuses qu’il connaissait personnellement et qui priaient pour lui : « vous n’avez pas idée, combien sont puissantes les prières du juste. J’ai obtenu plus de grâces par leur intercession que par celles des saints qui jouissent déjà de la gloire à laquelle nous aspirons » (lettre à sa mère, 1-3 juillet 1808, idem p.374).

Parvenu à la maturité, l’union mystique s’est accentuée dans sa vie intérieure. « Lorsqu’il était seul, absorbé dans la prière et l’oraison devant le saint sacrement et séparé géographiquement de ceux avec lesquels il brûlait de se retrouver, la pensée de ses chers missionnaires, en ces moments privilégiés, n’était pas une distraction à écarter. Elle servait à augmenter son sens de l’union mystique ; il éprouvait la présence «  réelle » de ceux qu’il aimait tant, ses missionnaires » (Richard Coté, p.853).

Souvent dans ses lettres, il décrit ses rencontres mystiques :

« Vous ne sauriez croire combien je me préoccupe devant Dieu de nos chers missionnaires de la Rivière Rouge. Je n’ai que ce moyen pour me rapprocher d’eux. Là, en présence de Jésus Christ devant le Très Saint Sacrement, il me semble que je vous vois, que je vous touche. Il doit arriver souvent que de votre côté vous êtes en sa présence. C’est alors que nous nous rencontrons dans ce centre vivant qui nous sert de communication » ( lettre pour le père Albert Lacombe, le 6 mars 1857 ;EO I t.2 n°229).

«  Oh non ! La distance ne sépare que les corps, l’esprit et le cœur la franchissent aisément » (lettre aux oblats du diocèse de Saint-Boniface, 26 mai 1854 ; EO I, t. 2 n°193).

III – Eugène et la communauté apostolique : le projet fondateur 1814-1818

Eugène  est ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens. Il revient à Aix en octobre 1812, après 4 années de séminaire à Paris. Il s’engage seul et libre de ministère paroissial, au service des plus « abandonnés », ceux que la pastorale ordinaire paroissiale ne rejoignait pas :

-  Les jeunes

-  Les prisonniers, surtout les soldats autrichiens qui sont plus de 2.000

-  Les domestiques, les artisans, les paysans, les mendiants

Il est aussi directeur spirituel au séminaire.

Sa première prédication missionnaire du carême 1813 a été une nouveauté et un succès auprès des pauvres. Il a fondé, après la fête de Pâques 1813, l’Association de la Jeunesse d’Aix.

Pendant les années 1814 à 1816, ses notes et ses lettres nous permettent de le suivre de l’intérieur.

- Les notes de retraite de décembre 1813 et décembre 1814, nous aident à comprendre ce qu’Eugène vit intérieurement, ce qu’il ressent.

- Deux lettres à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson, nous font saisir ce qu’il pense, ce qu’il projette pour l’avenir.

- Deux lettres à Henry Tempier nous permettent de voir ce qu’il entreprend pour réaliser et concrétiser son idée de fondation.

Ce qu’il vit intérieurement

Son engagement missionnaire est total. Il expérimente, peu à peu, l’impossibilité de vivre et la régularité au règlement de vie intérieure sacerdotale qu’il s’est fixé et qui est dur et exigeant, et en même temps le service très engageant aux autres, qui « mangent »  tout son temps et ses énergies. Dans les notes écrites pendant la retraite de décembre 1813 et celle de décembre 1814, Eugène s’auto-évalue et  exprime ce qu’il vit, ce qu’il ressent intérieurement.

« Ce qui a nui le plus à mon avancement pendant cette année, c’est une excessive inconstance dans mes résolutions, et un dérèglement total dans mes exercices, occasionné par mes rapports avec le prochain et par la dissipation qui en a été la suite. Si je veux marcher, comme il faut cette année, il est indispensable que je sois plus sévère envers moi-même, pour que rien ne me détourne de l’observation exacte de mon règlement particulier. Tout ce qui y est fixé étant nécessaire pour me soutenir dans la ferveur. Pour ne pas oublier ce qui y est contenu, je le relirai tous les premiers vendredis du mois, jour que je choisis pour faire autant que possible une retraite, au moins la moitié de la journée.

Je m’imposerai une pénitence pour chaque manquement à mon règlement …Je n’ai pas d’autres moyens, pour sortir de mon état de négligence où j’étais tombé, que de tenir à l’observance exacte de mon règlement. Aussi c’est très sérieusement que je prends l’engagement de m’y conformer…et si je m’aperçois que j’y manque, je m’obligerai par vœu à observer la méditation, la lecture de l’Écriture, la visite au St Sacrement, etc.…

« Dans l’année qui finit, j’ai trop été à la disposition du premier venu. C’est mal comprendre la charité. Mon temps a été gaspillé, c’est ma faute. Il faut régler cela. Ainsi, sauf affaire urgente, je ne serai jamais visible le matin pour personne. » (Notes de retraite décembre 1813. EO.1, 15 ; 121).

« Il est évident qu’en travaillant pour les autres, je me suis trop oublié moi-même. Cette retraite sera orientée à réparer le dégât causé à mon âme et à prendre des mesures sages, pour éviter cet abus à l’avenir. Les prisonniers de guerre, la maladie, la convalescence, la progression de la congrégation de la Jeunesse, tout a contribué, cette année, à me jeter au dehors. Et les soucis causés par ces diverses œuvres, les difficultés qu’il a fallu surmonter, les obstacles, les oppositions qu’il a été nécessaire de combattre, ont été la cause que j’ai entièrement perdu l’esprit intérieur. » (Notes retraite décembre 1814.EO 1,15 ; 130).

L’épreuve du typhus

Entre ces deux retraites, en mars-avril 1814, le typhus, « la maladie des prisons », l’a conduit aux portes de la mort. La maladie lui fait expérimenter la fragilité de son engagement missionnaire. Il prend conscience que :

- Sa mort aurait mis un arrêt définitif au projet de salut des populations abandonnées de Provence.

- Il a besoin d’autre chose, d’un plus, à son règlement particulier de vie intérieure sacerdotale.

- Il lui est nécessaire d’avoir des compagnons pour la mission et pour sa propre sanctification.

Deux projets de vie

Deux projets de vie se présentent à lui, dans son esprit :

- se retirer dans un Ordre religieux

- ou fonder une société de missionnaires

Dans deux lettres à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson, il dit ce qu’il pense et ce qu’il projette dans son esprit. Forbin-Janson vient de fonder une société de missionnaires à Paris et souhaite qu’Eugène soit avec lui. Voici la première lettre d’octobre 1814 :

« J’ai le plus vif désir de connaître vos Constitutions. Ce n’est pas que je désire me joindre à vous. Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi. Mais je suis décidé de faire sa volonté, dès qu’elle me sera connue. Je n’ai rien de caché pour toi. Ainsi, je te dis, que je flotte  entre deux projets : celui d’aller au loin, m’enterrer dans une communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre de fonder, dans mon diocèse, ce que tu as fait avec succès à Paris. La maladie m’a cassé le cou. Je penche plus pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu fatigué de vivre uniquement pour les autres. Il m’est arrivé de n’avoir pas le temps de me confesser pendant 3 semaines. Le second me paraît plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits…Cette communauté, qui n’est encore que dans ma tête, habiterait chez moi, dans la maison que j’habite tout seul, en ce moment, à la porte de la ville. Huit missionnaires peuvent y loger. J’avais aussi dans ma cervelle quelques règles à proposer, car je tiens à ce que l’on vive d’une manière extrêmement régulière. J’en suis là. Tu vois que ce n’est pas fort avancé. Maintenant, tu me demanderas pourquoi en voulant être missionnaire, je ne viens pas avec vous ? Ce qui me retient, c’est que nos régions sont dépourvues de tout secours, qu’il y a un espoir de convertir les peuples, et qu’il ne faut pas les abandonner. Or ce serait les abandonner que de me joindre à vous » (octobre 1814, EO).

Eugène refuse de se joindre à son ami par amour et fidélité aux populations de Provence. Nous connaissons Eugène par son auto-évaluation, faite à son entrée au séminaire. Il n’est pas homme à faire marche arrière et à changer dans son attachement aux personnes qu’il aime. Il s’est engagé à fond et dans la mission pour les plus abandonnés et pour sa sanctification personnelle. Il veut garder les deux. Dans la prière, la réflexion, en demandant conseil, il attend que Dieu lui manifeste sa volonté.

« Pour comprendre ce rapport entre mission et sainteté, il faut remonter aux origines. C’est, en effet, une fin double et indivisible qui a inspiré la fondation de l’Institut : la mission et le désir de la perfection évangélique. Une crise intérieure avait tourmenté pendant des années le jeune abbé de Mazenod, à savoir de se consacrer à la vie apostolique ou de se retirer dans un monastère. Elle ne s’était résolue que par l’assurance de pouvoir, par la fondation des Missionnaires de Provence, évangéliser les pauvres des campagnes et en même temps atteindre la sainteté à laquelle il se sentait appelé. Le saint Institut, écrit-il dans le livre des Formules d’admission au noviciat, devait nous aider à acquérir les vertus propres à l’état de perfection auquel nous nous vouions de bon cœur. C’est ainsi que nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815 » (Fabio Ciardi omi, Art. Sainteté, DVO p.769).

Eugène était attiré par les Ordres religieux pour deux motivations :

- Ils répondaient à son aspiration radicale de sainteté évangélique.

- Leur vie communautaire offrait la garantie de réaliser ce que les Apôtres avaient vécu avec Jésus et avec la première communauté de Jérusalem.

La lecture des Actes des Apôtres, fait germer en lui, l’idée de fonder quelque chose qui lui donnerait la possibilité de se donner totalement à Dieu et de se donner totalement aux autres. La communauté, telle qu’elle existe déjà dans les Ordres religieux, est l’élément nouveau, le plus, qui unirait son option de la mission pour les pauvres et son aspiration à la sainteté.

La vie communautaire pourrait offrir aux futurs missionnaires, la possibilité de réaliser le parcours accompli par les Apôtres :

Jésus les appelle et les réunit autour de lui. Il les enseigne et les envoie en mission dans le monde.

Après la Résurrection, par de nombreuses apparitions, Jésus les « ouvre à l’intelligence des Écritures », comme les disciples d’Emmaüs ils seront toujours des disciples, avec Marie, assidus à la Parole de Dieu, l’écoutant, la méditant dans leur cœur et la vivant.

Après l’Ascension, ils se réunissent au Cénacle, autour de Marie, qui restera jusqu’à sa mort, au milieu des premières communautés.

Après l’effusion de l’Esprit Saint, ils réunissent autour d’eux, en communauté, les nouveaux disciples de Jésus, à Jérusalem. Ils célèbrent pour eux la « fraction du pain » et les enseignent. Ils proclament la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité Seigneur et Sauveur.

Par leur prédication et par le témoignage de vie de la première communauté : « ils avaient un cœur et une âme », « le Seigneur ajoutait de nouveaux disciples à la communauté » (Actes chap.2 et chap.4, 31-32).

La poussée dans le dos : la réalisation du projet, Eugène prend les premiers contacts

Dans sa deuxième lettre à son ami Charles Forbin-Janson, Eugène dit que c’est la seconde fois qu’il a senti « cette poussée venant de l’extérieur » de lui, qui le pousse dans le dos à réaliser son projet de fondation.« Je me demande comment, moi qui jusqu’à ce moment n’avais pas pu me décider, tout à coup je me trouve avoir mis en route cette machine, à m’engager à sacrifier mon repos et à risquer ma fortune, pour une fondation dont je sentais le prix, mais pour laquelle je n’avais aucun attrait, combattue par des idées diamétralement opposées. C’est un problème pour moi ! Et c’est la seconde fois, en ma vie, que je me vois prendre une décision des plus sérieuses, comme par une forte secousse étrangère…Quand j’y réfléchis, je suis persuadé que Dieu a mis fin à mes hésitations » (lettre du 23 octobre 1815. EO, VI,5)

Eugène contacte 3 prêtres : Deblieu, Mye et Icard, et leur parle de son projet.

Les  deux lettres à Henry Tempier

Le 9 octobre 1815, une quinzaine de jours avant la lettre du 23 octobre à son ami Forbin-Janson, Eugène écrit à l’abbé Tempier. Il a fait son choix : la « secousse »  le pousse à concrétiser la réalisation. Il a déjà contacté, personnellement, plusieurs prêtres. Il écrit à Tempier :

« Mon cher ami, lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition d’écouter que Dieu, ce que sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez le silence au désir de l’argent, à l’amour des facilités et des commodités. Prenez conscience de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants. Voyez la faiblesse des moyens qu’on a utilisés jusqu’à présent. Consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres et répondez à ma lettre.

Eh bien !  Mon cher, je vous dis, sans entrer dans les détails, que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre. Le Pape est persuadé que, dans le malheureux état où se trouve la France, il n’y a que les missions qui peuvent ramener les peuples à la foi…Nous avons jeté les fondements d’une société qui fournira habituellement à nos campagnes de fervents missionnaires. Ils s’occuperont sans cesse à détruire l’empire du démon, en même temps qu’ils donneront l’exemple d’une vie vraiment ecclésiastique dans la communauté qu’ils formeront. Car nous vivrons ensemble dans une même maison que j’ai achetée (l’ancien Carmel d’Aix) avec une règle que nous adopterons d’un commun accord. Nous puiserons les éléments dans les Statuts de Saint Ignace, de Saint Charles Borromée, de Saint Philippe de Néri, de Saint Vincent de Paul et du bienheureux Liguori… Si comme je l’espère, vous voulez être des nôtres…vous aurez 4 confrères. Jusqu’à présent nous ne sommes pas plus nombreux. C’est que nous voulons choisir des hommes qui aient la volonté et le courage de marcher sur les traces des Apôtres

Quand j’aurai reçu votre réponse, je vous donnerai tous les détails que vous souhaitez. Mais, cher ami, je vous en supplie, ne refusez pas le plus grand bien qu’il soit possible de faire dans l’Église… » (EO VI, 4)

C’est la première fois qu’Eugène utilise l’expression « marcher sur les traces des Apôtres ». Elle signifie l’imitation de leur union au Christ et leur mission. (P. Yvon Beaudoin DVO p.20)

L’abbé Tempier répond favorablement à la demande d’Eugène. Et le 15 novembre 1815 Eugène lui répond : « Dieu soit béni, très cher frère. Vous ne savez pas la joie que j’ai éprouvée à la lecture de votre lettre. Je l’ai ouverte avec anxiété, mais je fus tout de suite consolé. Je vous assure que je regarde comme très important pour l’œuvre de Dieu, que vous soyez des nôtres… Je compte sur vous plus que sur moi-même, pour  la régularité d’une maison qui, dans mon idée et mes espérances, doit retracer la perfection des premiers disciples des Apôtres…

Dommage que vous n’êtes pas près de moi pour que je puisse vous serrer contre mon cœur, vous donner une accolade fraternelle… » (EO. VI,6)

Le 25 janvier 1816, jour de la fête de la conversion de Saint Paul, Eugène, Tempier et Icard s’installent dans le vieux Carmel d’Aix. Commence l’aventure oblate.

« Les deux missionnaires dormaient dans une chambre et Eugène dans le couloir. Une seule lampe donnait un peu de lumière à tous les trois. La table pour manger était une planche mise sur deux caisses. Leur maigre nourriture leur donnait plus de joie au cœur, que les repas abondants préparés par ma mère »

Les années 1816 à 1818 vont servir à codifier la première Règle.

IV – L’Homme intérieur. La vie intérieure. L’intériorité de l’homme

L’expression « la vie intérieure » ne se trouve pas dans les écrits de saint Eugène. (P.Richard Coté, omi, DVO : vie intérieure, p.853). Il utilise, une fois, l’expression « hommes intérieurs » et une fois l’expression « vie intérieure », dans la lettre du 13 décembre 1815 au P. Henry Tempier, pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance qu’il ait accepté de s’unir à lui pour fonder la première communauté des Missionnaires de Provence.

« S’il ne s’agissait que d’aller prêcher, tant bien que mal, la Parole de Dieu, mélangée à beaucoup d’humain, de parcourir les campagnes dans le but de gagner des âmes à Dieu, sans beaucoup se fatiguer pour être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne me serait pas difficile de vous remplacer. Mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ?…Je suis sûr que nous nous entendrons toujours et je vous promets de ne jamais penser autrement que vous sur tout ce qui a rapport à la vie intérieure… » (EO I.t.6 n°7 p.13).

S’il n’utilise pas l’expression « vie intérieure », Eugène a noté, avec précision et attention, dans ses notes de retraites et dans ses lettres, tout ce qui se passait en lui, dans un esprit de reconnaissance et de louange : les interventions de Dieu et sa présence en lui, ses réactions et ses décisions en réponse à l’amour miséricordieux de Dieu pour lui et pour son Église. Il se voit tel qu’il est sorti des mains du Créateur qui lui a donné certaines attitudes intérieures et il expérimente la Miséricorde du Christ crucifié pour lui. Il analyse avec lucidité et avec un sentiment de douleur, les effets destructeurs des situations politiques et ecclésiales et les réponses qu’ils exigent de lui.

« L’introspection (c’est à dire l’analyse de soi-même par soi-même), source constante d’interrogation sur soi-même et de réflexion, est une dimension incontournable de la vie » de l’homme intérieur (Cardinal Carlo Maria Martini : se retrouver soi-même).

Le vocabulaire chrétien, depuis saint Paul, distingue « l’homme intérieur » de « l’homme extérieur ». L’homme intérieur l’emporte sur l’homme extérieur et le façonne à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Aujourd’hui, il y a un réel besoin d’intériorité. L’homme intérieur se sent en danger et agressé par les multiples violences et sollicitations extérieures, transmises par les médias et produites par un monde où les valeurs s’effondrent. Il tente de découvrir le fond de son être pour y retrouver son identité. Il cherche des lieux de calme et de silence, proches de la nature et imprégnés de spiritualité, pour se refaire une santé intérieure, pour se connaître, pour entrer en relation avec  «  son moi intime », avec Dieu, avec la création et avec les autres. Dans les milieux culturels et religieux, dans lesquels les traditions ancestrales millénaires donnent la prédominance au social sur le personnel, des individus de plus en plus nombreux, chez les jeunes et chez les femmes, découvrent la valeur de la réflexion personnelle et revendiquent le respect de la liberté individuelle, de la conscience personnelle dans les choix fondamentaux de leur existence : religion, amour, mariage. Les anciens de la montagne Mouengs au-dessus de Tokombéré disaient à Baba Simon : « notre parole ne suffit plus à nos jeunes ! Donne-leur une parole nouvelle ». Les « printemps arabes » expriment le même constat fait par les vieux de la montagne et libèrent un désir de personnalisation chez les individus.

« Les temps ont beaucoup changé depuis le Fondateur. Notre vie intérieure n’existe pas en dehors du temps et du milieu culturel dans lesquels nous vivons. C’est pourquoi aujourd’hui comme toujours, la vie intérieure doit être conçue comme un chemin, une ascèse, une progression sur une route bien tracée. De tout temps, l’itinéraire intérieur a, en effet, été présenté comme une voie, une marche à suivre sur un sentier » (P. Richard Coté, DVO p.853).

L’intériorité est le moule où se façonne notre humanité. Même si elle reste cachée à nos yeux, elle déclenche les grands évènements de notre vie. Elle est le lieu de ressourcement où s’opère notre transformation. Elle nous donne un élan créateur, un sens, un espoir de vie et nous permet de découvrir notre véritable identité. Devenons ce que nous sommes, en découvrant ce trésor qui est dans notre âme, en acceptant de nous retirer du monde, à des moments fixés et choisis, pour demeurer en nous. Le philosophe et spirituel Blaise Pascal, physicien et mathématicien (1623-1662), écrivait dans Les pensées : « dépassons nos superficialités et nos amusements, pour prendre du temps avec nous-mêmes. Car tout le malheur des hommes vient d’une seule chose : celle de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ».

L’homme a exploré la planète et aucun endroit ne lui est inconnu. Il a aussi exploré l’intérieur de la terre,  y cherchant de nouvelles ressources. Il a exploré les fonds des océans. Il a marché sur la lune et il explore l’univers cherchant à capter le premier instant du « bing bang » originel où le cosmos a pris de l’expansion. Il reste cependant une terre méconnue par l’ensemble d’entre nous, c’est celle de l’intériorité. Nous avons peur d’y entrer, car elle n’est pas toujours amicale : elle nous montre des réalités de nous-mêmes que nous ne voulons ni voir ni connaître.

L’intériorité exige silence, concentration, calme, inaction physique et mentale. Exigences que nous n’aimons pas et qui nous font peur. Une petite fille regardait un film western : « il était une fois dans l’Ouest ». Dans la scène finale les deux protagonistes : le méchant et le bon, sont face à face, sous un soleil torride au milieu du désert. C’est à qui tirera le premier. La petite fille dit à son père : « regarde papa, il y en a un qui marche et qui regarde partout, et l’autre qui ne bouge pas, qui a les mains dans les poches. On voit qu’il n’a pas peur. ». Le gentil contemple son adversaire sans bouger une oreille. Chaque minute est précieuse. Il incarne la prudence et la confiance. L’agitation est à l’extérieur. Il est là tout entier, présent à lui-même et au moment présent. Sa force le rend immobile. Il attend simplement. Le méchant est agité extérieurement, il est incapable d’entrer en lui-même. L’agitation extérieure est le signe qu’il ne peut pas regarder le désordre et les blessures qui sont en lui. Il ne peut pas contrôler le combat intérieur entre des forces contradictoires : la méchanceté, l’orgueil, la vengeance qui le poussent à l’extérieur et les forces du bien !

Pourquoi cette incapacité à nous connaître, à connaître notre identité profonde ? D’où vient cette peur que nous avons d’entrer en nous-mêmes, de demeurer en nous avec satisfaction, de rester en silence et dans la solitude ? Pourquoi l’incapacité à connaître l’autre, à connaître Dieu et à vivre en communion et en harmonie avec eux et avec nous-mêmes.

Il y a eu  « l’accident de parcours » du péché originel.

Une vieille légende hindoue raconte : « Autrefois, dans les temps anciens, les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahman, le maître des dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher dans un endroit où il leur serait impossible de le trouver. Le problème était de trouver une cachette. Il convoqua les dieux mineurs pour résoudre ce problème. Ils proposèrent différentes solutions non satisfaisantes : l’enterrer, le mettre au fond des océans. Un jour ou l’autre, l’homme ira creuser la terre ou descendre dans les mers et le trouvera. Alors Brahman dit : « voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme : nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher ». Depuis ce temps là, conclut la légende, l’homme a  fait le tour de la terre, il a exploré, escaladé, plongé et creusé, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.

L’homme a perdu la présence de la divinité et en perdant la présence divine, il a perdu son identité intérieure. Il a beaucoup de difficultés à se connaître et à entrer en relation avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création.

L’anthropologie de Jean Paul II : l’Homme à l’origine : sa prise de conscience et sa connaissance de soi

Jean Paul II nous aide à regarder «  l’origine », l’état qui précède la chute du premier péché. Dans ses catéchèses du mercredi, il nous fait entrer dans la conscience d’Adam et d’Ève. Qu’est-ce qui se passait dans la tête d’Adam quand il vivait seul dans le jardin et que la présence de Dieu ne lui suffisait pas ? Quand Dieu lui présente Ève, la femme ? Et quand ils découvrent leurs deux corps différents et complémentaires ? C’est à l’origine, dans les premiers instants de leur existence, que la conscience humaine s’est élaborée, que l’être humain a pris conscience et connaissance de lui, de l’autre et de Dieu. Jean Paul II insiste beaucoup sur le caractère universel de ce que vivent nos premiers parents.

Sa première prise de conscience : la présence de Dieu à côté de lui

Adam se voit face à Dieu. Ils vivent face à face. Il se tient debout devant Dieu qui lui donne l’existence et l’être. Il est plein de reconnaissance. Il est heureux en compagnie de Dieu et vit en communion avec lui. Dieu l’initie à la gestion du monde, lui donnant le pouvoir de donner un nom à chaque chose créée. Le Psaume 8 exprime parfaitement ce qu’il vit et son état d’âme :

« Ô Seigneur notre Dieu qu’il est grand ton Nom par tout l’univers ! A voir ton ciel ouvrage de tes doigts,

La lune et les étoiles que tu fixas.   Qu’est-ce que l’homme que Tu penses à lui ?

Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu,   le couronnant de gloire et de grandeur.

Tu l’établis sur les œuvres de tes mains,   Tu as mis toutes choses sous ses pieds

Les brebis et les bœufs et même les bêtes sauvages,   les oiseaux du ciel et les poissons de la mer

Tout ce qui va son chemin sur la terre. 

Sa deuxième prise de conscience : il découvre son identité

Après avoir donné un nom à tous les êtres créés par Dieu, Adam s’aperçoit qu’il est seul (Gen 2,18-21). Aucun des êtres qu’il a nommés n’est semblable à lui. Aucun n’est capable de connaître le monde comme il le connaît, ni d’avoir conscience de son identité comme il est en train de le faire : il est une personne. Aucun animal ne l’est. La différence entre l’homme et l’animal est le socle sur lequel se bâtissent notre identité humaine et la dignité qui en découle. Après cette prise de conscience, la création de la femme est possible.

Sa troisième prise de conscience : la complémentarité dans la communion

Dans le jardin, Adam vit en présence de Dieu. Mais cela ne lui suffit pas ! Dieu ne comble pas tous les désirs de son cœur. Il est seul ! Alors Dieu endort Adam (Gn 2,21-23) afin de lui donner « un face à face qui  lui soit semblable » (Gn 2,18). Dieu façonne la femme à partir d’une côte d’Adam. Il s’agit d’une nouvelle création dans la création. Adam se réveille. Il ouvre les yeux, la femme est devant lui : « face à face ».Adam est émerveillé par la beauté de la femme. Elle et lui découvrent leurs corps différents et complémentaires, faits pour la rencontre amoureuse et le don de la vie, faits pour exprimer la communion de leurs cœurs et de leurs esprits. « Tous les deux sont nus ! Adam et Ève n’ont aucune honte » (Gn 2,25).  Adam parle, il  exprime sa joie et son plaisir : « oui ! C’est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Gn 2,23).C’est sa première parole.

Que dit Ève ? Le Livre de la Genèse 2-3 n’en dit rien. Mais dans le Livre des Cantiques elle parle : « la femme aussi exprime son désir et  son plaisir, sa joie et son amour ». Le  Cantique des Cantiques est le commentaire de Genèse 2-3, selon Karl Barth : « la seconde grande charte de (…) l’humanité à côté de Genèse 2 ».

La chute et la perte de la connaissance de l’intériorité

Arrive Lucifer, il était « Ange de Lumière ». Par orgueil, il s’est révolté contre Dieu. Déchu, il est devenu  « Prince des ténèbres et Père du mensonge ». Il se présente sous le masque du serpent. Par jalousie, avec ruse  il introduit le doute dans le cœur de l’homme, pour briser la communion : « Ce n’est pas vrai ce que Dieu vous a dit. Il ne veut pas que vous mangiez le fruit de l’arbre de la connaissance, parce qu’Il ne veut pas que vous deveniez comme Lui ». « Adam et Eve cueillent le fruit de l’arbre de la connaissance. Ils en mangent. Alors leurs yeux s’ouvrirent, ils virent qu’ils étaient nus. Ils eurent honte l’un de l’autre. Ils entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin et ils allèrent se cacher… Dieu expulsa l’homme et la femme du jardin et mit un ange à garder le chemin de la vie» (Gn 3).

Adam et Eve expérimentent que leur corps n’est plus l’expression de la communion de leur cœur et de leur esprit. Il n’est plus la guitare mélodieuse de leurs rencontres amoureuses, mais un objet à séduire, à posséder. Ils expérimentent que leur intériorité n’est plus lumineuse mais animée par des désirs et des sentiments contraires.

L’intériorité est le chemin de la rencontre avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création

Voilà ce que nous sommes devenus et ce que nous vivons ! Nous avons perdu la présence de Dieu et nous ne nous connaissons pas ! Nous avons perdu le chemin de la connaissance de Dieu et de nous-mêmes. Saint Augustin donne son témoignage dans les « Confessions ». Pendant de nombreuses années il a cherché Dieu. Il a tout expérimenté, pour enfin le trouver en lui : « Tard, je t’ai aimée, Bonté si ancienne et si nouvelle. Tard, je t’ai aimée. C’est que Tu étais au-dedans de moi et moi j’étais en dehors de moi ! Et c’est là que je te cherchais…Tu étais avec moi et je n’étais pas avec Toi » (Confessions 10,27). «  Toi qui étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même » (Confessions 3,6).

« La vie intérieure est le chemin le plus sûr pour entrer dans l’aventure amoureuse de la découverte de Dieu au plus profond de notre être. Elle nous conduit à tisser une relation audacieuse entre Dieu transcendant et éternel et sa petite créature confrontée à sa fragilité. Comment unir ces deux extrêmes, sinon en cherchant à mieux connaître les sujets de cette relation et en nous reposant sans cesse ces questions : « Qui est Dieu ? Et qui est l’homme ? ». Deux grands abîmes se présentent face à face : l’âme humaine et Dieu. L’abîme de la pauvreté de l’homme renvoie à l’abîme de la richesse divine qui attend de combler sa créature. Toute notre vie spirituelle est mobilisée par la réponse à cette tension qui nous habite : entre cet amour passionné de Dieu qui veut habiter notre cœur et nous-mêmes qui avons tellement de difficulté à nous laisser aimer par Dieu, tels que nous sommes. La vie intérieure est cet espace intime où se bousculent tant d’aspirations humaines et divines, mais aussi tant de peurs de se retrouver face à soi-même et tant de craintes que la rencontre avec Dieu exige une conversion de notre part. Cette vie divine en nous est aussi comme une source «  d’eau vive » qui ne demande qu’à jaillir des profondeurs de notre cœur, mais nous constatons si facilement qu’elle est obstruée par tant d’éléments extérieurs qu’elle ne peut plus couler dans notre âme. Il s’agit d’entrer dans l’espérance que l’eau de la grâce est bien là au fond de nous et qu’il nous faut aller à sa recherche en osant creuser inlassablement dans notre âme cette présence divine. » (P.Geoffroy-Marie, Evangéliser notre vie intérieure).

Pour Dieu, notre vie intérieure est comme la réussite de notre vie sur terre. C’est la victoire de la foi, la vie éternelle déjà commencée, car le Royaume est là, au dedans de nous, « au dedans de vous ».

Saint Ignace, à Manrèse, va voir un jour une dame qui vivait retirée et avait une grande réputation de sainteté. Elle vivait dans un petit jardin au bord d’un ruisseau, non loin de la grotte où Ignace avait l’habitude de prier. Il lui demanda : «  Comment vit-on avec Dieu ?  Peux-tu me parler de Lui ? Est-ce que Dieu est devenu ton ami ? Est-ce que tu as connu les mêmes épreuves que moi ? ». Elle lui dit avec calme et gaieté : « mon maître a parlé à Nicodème, à lui seul. Il est allé chez Zachée. Il a remercié la femme aux parfums. Chaque fois, il est entré dans leur vie, dans leur monde…Je vois que vous passez par l’épreuve. Puisse mon maître vous apparaître un jour ! ». Ignace eut un mouvement de peur. Elle reprit : « mon maître n’est que douceur…Personne ne connaît sa vraie personne, celle que Dieu forme jour après jour en lui. » Elle lui raconta une histoire d’un juif converti : « Deux enfants jouaient à se cacher. L’un dit à l’autre : j’ai trouvé une cachette que tu ne découvriras jamais, et il alla s’y cacher. Il y attend : une heure, puis deux. Un peu déçu il sort de sa cachette et va retrouver son ami. Il le trouve assis avec les grandes personnes. L’ami ne l’avait pas cherché. Il était resté là, à écouter les conversations des grands. Alors l’enfant se mit à pleurer. Et, parmi les grands, un vieux rabbin très sage et très silencieux se met à pleurer aussi. On l’interroge et il dit : l’enfant pleure. Je pleure. Et Dieu pleure, parce qu’Il ressemble à cet enfant. Il se cache pour que les hommes le trouvent et ils négligent de le chercher ! ». (François Sureau : Inigo)

La prière et la vie ordinaire sont la porte qui ouvre le chemin !

Demeurer avec soi. Ce verbe dans l’évangile de St. Jean indique à la fois l’intériorité et la continuité. C’est le verbe de la contemplation parce que c’est celui de l’union (Jn. 1,32 ; 6,56 ; 8,31 ; 15,4-9). C’est dans ce sens que nous utilisons ce verbe, dans cet essai sur l’intériorité. Demeurer à l’intérieur de soi, ne plus avoir peur de soi, apprivoiser son intériorité pour y être à l’aise, c’est se mettre en relation avec la vérité de la vie ordinaire. Un proverbe africain dit : « fais confiance au dos que le soleil a brûlé ». Les joies et les peines de la vie ordinaire frappent autant le dos que le cœur. C’est le réel de la vie qui nous façonne. C’est peut-être la meilleure définition de la sainteté. La sainteté n’est pas pureté ou rêve sans souillures. Elle est un travail toujours en chantier, pour revenir vers Celui que notre âme désire et qui habite en nous, sans que nous soyons attentifs à sa présence. La sainteté se conjugue dans notre chair, mélangée avec tout ce qui est humain et empêtré dans l’opacité obscure de notre moi compliqué.

L’homme intérieur selon la Bible

Saint Pierre utilise une image particulièrement suggestive, dans sa 1ère lettre : « Que votre parure ne soit pas extérieure, cheveux tressés, pendentifs en or, toilettes recherchées, mais plutôt qu’elle soit cachée dans le secret du cœur – littéralement dans l’homme caché du cœur ».

Dans ce passage, Pierre conseille aux femmes de ne pas briller par leur parure extérieure, mais de prendre soin de l’être caché qu’elles portent à l’intérieur d’elles et qui se manifeste «dans l’incorruptibilité d’une âme douce et calme » (1 Pierre 3,3-4).

L’homme intérieur est « l’être caché » en nous. Il est identifié avec le cœur de l’homme. Dans la Bible le « cœur » désigne l’homme intérieur, de la même manière que le corps signifie l’homme extérieur. « Le cœur signifie le mystère intérieur de l’homme » (Jean Paul II, RH 8). D’ailleurs le cœur est comparable à un corps intérieur, il possède non seulement des sens mais des membres. De l’extérieur le corps s’offre à la vue de tous, mais le cœur est invisible et seul Dieu qui y habite peut le voir et le connaître. Face à « l’homme caché du cœur (de Saint Pierre) » se trouve le « Dieu caché » d’Isaïe : « vraiment Tu es un Dieu qui se cache » (Is 45,15)

La Bible parle du cœur :

Capable de s’humilier devant Dieu : « Parce que ton cœur a été touché et que tu t ‘es humilié devant le Seigneur en entendant ma Parole, et parce que tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, moi aussi j’ai entendu ta parole » (2 R 22,19).

Surtout du cœur brisé et broyé par le repentir : « Dieu tu ne méprises pas un cœur brisé et broyé » (Ps 50,19). Dieu « soigne et guérit les cœurs brisés » (Ps 147,3).

C’est sur les tables du cœur que Dieu inscrira sa Loi Nouvelle : « Mon fils, n’oublie pas mon enseignement et que ton cœur garde mes commandements. Que piété et fidélité ne te quittent pas. Fixe-les à ton cou. Inscris-les sur les tablettes de ton cœur » (Pr 3,3).

Par son  prophète Ezéchiel, Dieu a promis de changer le cœur de pierre en cœur de chair : « Je leur donnerai un seul cœur et je mettrai en eux un esprit nouveau. J’arracherai de leur chair le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair » (Ez.11, 19). « Je vous donnerai un cœur nouveau. Je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair » (Ez. 36,26).

C’est un tel cœur, « un cœur qui écoute » que le roi Salomon demande à Dieu, au début de son règne (1R.3, 9), à la suite de David son père qui lui avait donné le conseil suivant : « garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie » (Pr.4, 23)

L’enseignement de Jésus au sujet de l’intériorité s’inscrit dans cette tradition.

Jésus béatifie les cœurs « purs », en opposition à la dureté de cœur qu’il reproche aux Onze, après sa résurrection : «Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table et il leur reprocha leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité ».

C’est la méchanceté sortant du cœur qui souille l’homme, non pas les pratiques extérieures au cœur : Mt 15,18 sqq.

- « la bouche parle du trop plein de son cœur » (Mt 12,14).

- « l’homme bon tire ce qui est bon du bon trésor de son cœur, et celui qui est mauvais, de son mauvais fond, tire ce qui est mauvais » (Luc 6,45).

Le cœur est le lieu où, à l’exemple de Marie, l’on garde et repasse la Parole de Dieu : Luc 2,19.

Saint Paul l’utilise à son tour :

Il oppose « l’homme intérieur » à «  l’homme extérieur » dans 2 Cor 4,16-18. « L’homme extérieur » se dégrade progressivement et « s’en va en ruine ». « L’homme intérieur se renouvelle au jour le jour ».

Il est le temple du Saint Esprit : « ne savez-vous que votre corps est le temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu » 1 Co 6,19).

Jean Vanier, fondateur de la communauté de l’Arche pour handicapés trisomiques: « le cœur est la demeure cachée du Père des cieux ».

Le catéchisme de l’Église catholique donne une belle définition du cœur : « Le cœur est la demeure où je suis, où j’habite (selon l’expression biblique ou sémitique : où « je descends »). Il est notre centre caché, insaisissable par notre raison et par autrui ; seul l’Esprit de Dieu peut le sonder et le connaître. Il est le lieu de la décision, au plus profond de nos tendances psychiques. Il est le lieu de la vérité, là où nous choisissons la vie ou la mort. Il est le lieu de la rencontre, puisque à l’image de Dieu, nous vivons en relation : il est le lieu de l’Alliance » (CEC 2563).

La connaissance de soi et la connaissance de Dieu.

«  C’est folie de s’imaginer qu’on peut entrer au ciel, sans entrer auparavant en soi-même pour se connaître » (Ste Thérèse d’Avila).

Les deux connaissances se conjuguent. Elles progressent ensemble et en même temps. « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ…La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère » (Blaise Pascal : Pensées).

Saint Augustin était fasciné par le problème de la connaissance de soi et il avait expérimenté tous les efforts qu’il fallait faire pour l’atteindre. « Il est nécessaire que l’homme s’empare d’abord de lui-même comme d’un échelon pour s’élever et parvenir à Dieu ». Le premier échelon est d’expérimenter et d’être convaincu que l’on ne peut pas, par soi-même et seul, se connaître. Le premier échelon est de se connaître incapable et pécheur.

Saint Eugène utilisait les exercices spirituels de saint Ignace, pendant les retraites annuelles, pour se connaître. Il en fait le récit dans ses notes de retraites et dans ses lettres, où il raconte son histoire et partage sa personnalité secrète. Sa motivation n’est pas seulement de se comprendre, mais de comprendre Dieu, de connaître Dieu qui l’aime. Ce Dieu qu’il a expérimenté et que saint Augustin a expérimenté, est plus intime à lui-même que lui-même ; Il le (Eugène, Augustin) connaît mieux qu’il ne se connaît lui-même.

La tradition spirituelle chrétienne a toujours reconnu le lien existant entre la connaissance de soi et la connaissance de Dieu. Les grands maîtres sont unanimes sur ce point.

Pour saint Bernard, la connaissance de soi est un processus qui commence par la découverte de la difficulté d’être homme : « lorsque l’homme commence par se connaître dans son dénuement, il crie vers le Seigneur qui l’exaucera et lui dira : je te délivrerai et tu m’honoreras. Ainsi l’échelon qui mène à la connaissance de Dieu sera la connaissance de toi-même. A partir de Son image qui se renouvelle en toi, Lui-même se laissera voir ».

Le chemin de l’intériorité : deviens ce que tu es

On devient  «  une Personne » en passant du dehors au dedans. Selon saint Augustin, pour devenir « quelqu’un », cela se fait en passant du dehors au dedans. De quelque « chose » que tu es d’abord, deviens quelqu’un.

Il y a en nous un mode de fonctionnement que nous ne connaissons pas et qu’il est nécessaire de connaître pendant notre formation spirituelle et religieuse. L’accompagnement spirituel est indispensable pour connaître ce fonctionnement intérieur et l’orienter. Il importe d’avoir conscience des fonctionnements psychologiques, pour bien orienter la croissance spirituelle de l’homme intérieur. Cela reste valable pour toute la durée de notre vie.

Je suis autre que celui que j’imagine, que celui que je rêve d’être. Je suis autre, aussi, que ce que les autres attendent de moi ou disent de moi. Je suis autre que celui que je présente à mes formateurs. Il est important, en période de formation première, de se découvrir soi-même en vérité, pour naître à soi-même sans se laisser piéger par ses rêves, les attentes des autres ou vouloir réussir en présentant «  un double ». Je suis alors un masque.

Le grand piège pendant la formation première est de donner l’image que les formateurs attendent de moi, de suivre le règlement et de vivre en religieux, pour être admis aux vœux et à l’ordination. C’est une option consciente qui est prise par combien de scolastiques et futurs oblats ? Cette option ruine le fondement de la croissance humaine et annule la croissance spirituelle. C’est une option qui se vit dans le faux, caché derrière un masque, dans le mensonge, et la peur. Dix ans de vie avec cette option, à ce régime, vous êtes formaté pour la vie. Vous vivez dans la personnalité d’un autre, qui n’est pas votre personnalité. Vous ne vous êtes pas identifié au charisme oblat, mais vous avez revêtu un habit qui vous fait paraître oblat. Vous serez, peut être, un bon fonctionnaire pastoral et sacerdotal, mais pas un disciple de Jésus Christ, pouvant dire : « vivre pour moi c’est le Christ crucifié » (saint Paul).

Le premier échelon de la croissance intérieure : se connaître incapable et pécheur

Pour construire notre intériorité le premier échelon (selon saint Augustin) de la croissance est essentiel. Il peut durer « 40 ans » ! Comme l’Exode d’Israël a duré 40 ans, de la sortie de l’esclavage d’Égypte à l’entrée dans la Terre Promise « où coulent le lait et le miel ». C’est un passage, une traversée du désert avec tous les dangers et les tentations suscités par son aridité et son manque de repères pour marcher.

Se connaître en vérité, connaître Dieu, naître à son moi intime, prendre conscience du « Je » donné par Dieu, image du Fils Bien-aimé, demandent du temps, une vie !

Il est bon de distinguer, dans la période qui se passe au premier échelon, les 3 niveaux d’intériorité qui caractérisent le développement de la personne vers le divin. (P. Geoffroy-Marie : Evangéliser notre vie intérieure).

- Il y a d’abord l’intériorité psychologique composée par le conscient et l’inconscient. Elle exprime le vécu subjectif et affectif, et enregistre ce vécu dans notre conscient et inconscient. C’est la vie affective et sentimentale.

- Il y a l’intériorité spirituelle que l’on découvre au-delà des sentiments. On descend au fond de soi-même, on dépasse l’intériorité psychologique. La personne comprend progressivement par expérience, qu’elle est capable d’aimer l’autre, gratuitement, sans être stimulée par les sentiments d’affection et le besoin de l’autre.

- Enfin l’intériorité chrétienne, déposée dans notre cœur depuis le baptême. La présence de la Sainte Trinité, qui habite en nous, est source de connaissance et de communion réciproque.

« Si ces trois niveaux se distinguent les uns des autres dans l’ordre de la vie, on ne peut les séparer : ils sont pleinement unis » (P. Geoffroy-Marie). C’est comme la tasse de café qui unit les 3 éléments : l’eau, le café et le sucre. Ils sont unis dans la tasse, mais en buvant je peux cependant savourer distinctement et séparément les 3 saveurs.

« Développer notre vie personnelle est l’œuvre d’un véritable  travail, mais aussi l’expression de notre dignité humaine et de notre coopération avec Dieu, pour vivre un cœur à cœur avec Lui. Découvrir, approfondir et nourrir notre intériorité – sans laquelle la pratique religieuse risque de rester stérile – nous conduit au cœur de la vie chrétienne » et religieuse missionnaire… Voilà pourquoi, un vrai combat spirituel est nécessaire pour faire sortir la véritable intériorité spirituelle et chrétienne » (Père Geoffroy-Marie).

Il est aussi bon de se rappeler, à la lumière de la Bible : « qu’il n’y a pas de représentation possible de ce que je suis profondément, car je suis créé à l’image de Dieu. Or, il n’y a pas d’image de Dieu. La seule image est celle de Jésus. Ainsi dire que l’homme est créé à l’image de Dieu, c’est dire qu’il est créé à l’image sans image de Dieu » (P. Claude Viaud : des passages à faire dans la croissance spirituelle : accéder à l’altérité dans le rapport avec soi-même).

L’homme ne pourra jamais, ici bas, voir la véritable image du « Je » reçu de Dieu et que le Christ avec son Esprit Saint « façonne en lui au jour le jour ». Je ne suis pas l’origine du « Je » et vivre en vérité, c’est accepter de n’être pas l’origine. Ainsi vivre en vérité, c’est accepter de me dépouiller de toutes les images (masques) du moi que mon histoire a façonnées.

Les saints et les auteurs spirituels appellent ce travail « purification ».

La psychologie nous a rendus attentifs au rapport avec le passé. Toute personne a à vivre un rapport au passé qui très souvent a laissé des blessures, des cicatrices. Elle nous apprend aussi que le rapport sain au passé passe par l’effort de l’affronter avec lucidité, sans peur, pour l’assumer sereinement. Cette attention aux blessures, nous permet de vivre la réconciliation spirituelle et sacramentaire avec plus d’efficacité.

« La psychologie n’est pas née avec Freud. Elle a fleuri avec la direction spirituelle et les Pères du désert en sont les premiers pionniers. Cette science de l’âme a été pratiquée tout au long de l’histoire avec des temps forts où s’illustrèrent un Ignace de Loyola, un saint Jean de la Croix. L’Orient inventa un vocabulaire pour qualifier la dépression et les maladies de l’âme, il inventa des remèdes et des outils thérapeutiques, en ne dissociant jamais la vie psychologique de la vie spirituelle…L’homme est un tout indissociable et l’esprit n’a que le corps et le psychisme pour s’exprimer » (Emilie Pécheul et Marco La Loggia : «  Sacrés thérapeutes : les Pères du désert).

Nous ne devons pas avoir peur de suivre un accompagnement psychologique, fait par un religieux ou laïc chrétien, formés à cette pratique. Le psychologique et le spirituel se touchent. Le travail psychologique pour ceux qui veulent avancer sur le plan spirituel est très utile. La Tradition chrétienne donne une aide pour la connaissance de soi et un accompagnement psycho-spirituel pour la guérison : « Seigneur dis seulement une parole et je serai guéri » (prière avant la communion).

Pour les Pères du désert, la thérapie (= les soins) qu’ils pratiquaient comme un service psycho-spirituel « soignait les âmes » (à la différence des médecins qui soignent uniquement le corps). Ils soignaient « les âmes dominées par les maladies graves et difficilement soignables, qui sont causées par les plaisirs, les désirs, les souffrances, les peurs, les cupidités, les folies, les injustices et par les multiples interminables autres passions » (Philon d’Alexandrie in Vita contemplativa ; où il parle d’une communauté de thérapeutes, hommes et femmes, qui avaient tout abandonné pour se livrer à la prière, à la contemplation et à la présence de Dieu, en prenant soin de leurs âmes et de celles des autres qui venaient les consulter).

La Tradition chrétienne donne une place essentielle au rapport avec le passé. La mémoire est la faculté qui rend présents les dons reçus de Dieu, les joies et les réussites. Elle permet de rendre grâce : reconnaissance et louange. Elle rappelle aussi les échecs et les blessures et ouvre l’espérance à l’avenir. La Tradition chrétienne propose pour les échecs, les péchés et les blessures, la démarche de réconciliation qui va jusqu’au sacrement. La réconciliation ne consiste pas à faire « comme si » ce qui gêne n’avait pas existé ; « comme si » la parole sacramentelle effaçait le passé. La parole sacramentelle est une « parole de pardon » ; elle n’est pas une parole d’oubli qui refoule le passé, comme s’il n’avait pas existé. Le vrai pardon à recevoir ou à donner, ne consiste pas à faire « comme si » l’acte coupable ou subi n’avait pas existé et sortait désormais de réel, de l’histoire de la personne » (P, Claude Viard).

Pour vivre la réconciliation avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création, il est bénéfique d’affronter son passé en face, d’affronter les blessures qui demeurent, de les identifier et de nommer les auteurs de nos blessures.

L’accompagnement spirituel, enraciné dans la Tradition chrétienne et utilisant les données de la psychologie, aide à identifier son passé, à le reconnaître. Il conduit, normalement, au sacrement de la réconciliation. Le sacrement permet de vivre en assumant son passé, en faisant l’expérience de rencontrer le Seigneur, qui nous accepte comme nous sommes et qui nous rejoint dans le moment et l’acte précis de notre histoire et de notre péché.

« La vérité vous libérera » a dit Jésus (Jn 8,32), ce qui passe par assumer son passé. « Le mal qu’on a commis ou subi, les échecs dont on a été victime, ou dont on s’est rendu responsable, les souffrances dont on a été meurtri ou que l’on a causées, demandent à être reconnus et assimilés, sous peine de fausser l’attitude religieuse » (P. Claude Viard).

Jésus est le thérapeute qui restaure notre cœur  de l’intérieur: le sacrement de la Réconciliation

Jésus Christ nous invite à regarder à l’origine, avant la chute, car il a la capacité d’aller au-delà de notre péché. Il peut restaurer notre être déchu et blessé. Jésus invite chacun et chacune de nous à retrouver ce que nous avons perdu.

Adam et Ève, trompés par Satan, ont cueilli et mangé le fruit de l’arbre de vie. Ils ont désobéi et ils s’aperçoivent qu’ils ne sont plus comme avant. Un virus mortel a pollué leur cœur et leurs sens. Ils ont honte et ils se cachent. Ils ont peur. Ils ont perdu l’émerveillement et la complémentarité de la communion. Dans cette situation, Jésus est le seul à restaurer ce que le péché a perverti  et blessé dans le cœur humain. « Jésus est le Rédempteur des corps et des cœurs » (Jean Paul II).

A chacun de nous de nous ouvrir à son action salvatrice, thérapeutique. L’accompagnement psychologique et spirituel nous conduit à entrer dans la démarche sacramentelle (Eucharistie et Réconciliation) pendant laquelle Jésus pardonne, guérit, sauve, sanctifie, restaure. Jésus rétablit la relation originelle de mon être avec Dieu et me fait expérimenter la prise de conscience de la présence de la Sainte Trinité en moi. Dieu Trinité demeure en moi.

Les trois niveaux de mon intériorité : intériorité psychique, intériorité spirituelle et intériorité baptismale, sont touchés, restaurés, guéris, façonnés à l’Image du Fils Bien Aimé.

Conclusion de cet essai sur la vie intérieure

Saint Eugène n’a jamais utilisé l’expression «  la vie intérieure » comme telle. Mais il a des vues bien précises. Deux choses sont à noter dans sa pratique de la vie intérieure :

« Chez lui la vie intérieure est un moyen indispensable pour acquérir la connaissance de soi. Ceux qui sont arrivés à l’amour de Dieu ou ceux qui veulent y parvenir doivent se connaître et pour cela demander à Dieu ses lumières. Dès son entrée au séminaire et durant toute sa vie, Eugène de Mazenod témoigne d’une vie intérieure intense où il fait des efforts soutenus pour se connaître tel qu’il est devant Dieu. Cette rare connaissance de lui-même qu’il a acquise et la simplicité avec laquelle il se découvre dans ses notes de retraite sont un premier indice qu’Eugène menait une vie intérieure assez remarquable.

Pour Eugène de Mazenod, la connaissance de soi ainsi que les divers arrachements auxquels il a dû consentir ne sont que le premier fruit de la vie intérieure. Le second était la connaissance de la bonté divine à son égard. La connaissance de soi, avec tout ce qu’il y avait  en lui de faiblesse, d’insuffisance, de lacunes, a conduit le Fondateur à une meilleure reconnaissance de la bonté divine à son égard. De cette double connaissance – de soi et de la bonté de Dieu à son égard – découle la gratitude. S’il y a un trait saillant qui caractérise tout l’itinéraire spirituel du Fondateur, c’est bien celui de sa vive reconnaissance du don gratuit de Dieu qui précède toute œuvre et tout mérite de l’homme. C’est seulement dans le silence et le recueillement, dans l’intériorité de notre for intérieur, que nous apprenons vraiment ce qu’est la gratuité, la «  grâce », la priorité de l’amour de Dieu. C’est ce qu’a fait Eugène de Mazenod. Ainsi tous ses écrits se lisent-ils comme un grand hymne d’action de grâce » (P. Richard Coté, DVO p.848).

La spiritualité n’est pas une morale. C’est Dieu lui-même qui appelle à la sainteté. Il invite à vivre de son Esprit de sainteté. Saint Eugène était convaincu, depuis sa conversion, (1805-1807) d’avoir été « saisi par Jésus Christ » (Ph 3,12). Il est sûr désormais, à partir du vendredi saint 1807, que  « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Il va conformer sa vie à celle du Christ crucifié, participer à ses souffrances et annoncer aux « plus abandonnés » la puissance de la Miséricorde de l’amour de Dieu. Ce qui est premier pour lui : c’est Dieu qui a aimé le premier et son amour est gratuit. « Il faut aller à Dieu par reconnaissance de ses bienfaits, pour tout ce que le Bon Dieu fait pour nous ».

Le premier don que Dieu fait aux croyants pour les rendre conformes à son Fils bien aimé, c’est le don de l’Esprit Saint. Reconnaître Jésus vivant en soi, c’est accueillir l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Christ, l’Esprit de sainteté.

Voici la pédagogie de vie intérieure qu’Eugène propose à ses Oblats. Nous pouvons distinguer 3 degrés d’intériorité chez Eugène, non séparables mais unis entre eux comme 3 composantes d’un unique processus dynamique de croissance personnelle et communautaire. Les dernières paroles prononcées le lundi de Pentecôte 20 mai 1861, la veille de sa mort, résument sa vie, son charisme spirituel et missionnaire et la pédagogie qu’il lègue aux oblats comme Testament. Le père Henry Tempier, son ami intime et son fidèle collaborateur dit à propos des dernières paroles du fondateur : « Elles résument sa vie. Elles sont un abrégé des saintes Règles ».

« Parmi vous, la charité, la charité, la charité » «  Parmi vous » c’est la communauté oblate comme espace intérieur de vie. Pour Eugène, la communauté est l’espace le plus élémentaire, le « chez-soi », la maison, l’espace intérieur où ses missionnaires se reposent, refont leurs forces et renouvellent leur engagement. La communauté est l’espace vital pour recréer les énergies et assurer le bien-être personnel : physique, affectif, intellectuel et spirituel.

La Règle comme engagement intérieur. La communauté est le lieu géographique et physique de la vie intérieure. Elle assure la qualité de vie de la communauté. Elle est la deuxième composante pour Eugène. C’est pour cela qu’il tenait beaucoup à ce que l’Abbé Tempier vienne avec lui pour la fondation. Il voyait en lui la personne qu’il fallait pour assurer la qualité de la vie intérieure de la communauté. Il propose 3 éléments qualitatifs :

« Parmi vous la charité, la charité, la charité ». Pour Eugène l’amour fraternel était un autre mot pour « vie intérieure ». Nous devons nous référer à ce qu’il appelle lui-même «  son immense capacité d’aimer » pour comprendre cette qualité de vie communautaire.

« Au nom de Dieu, soyons saints » (18 février 1826, après l’approbation des Règles. EO I t.7 n°226)

«  Lisez, méditez et observez vos Règles là se trouve le secret de votre perfection » (lettre circulaire 2 août 1853, Choix de textes n°213).

« Au dehors, le zèle pour le salut des âmes », c’est la troisième composante de sa pédagogie. «  Au dehors » c’est  la Mission pour évangéliser les pauvres. Le zèle veut dire la passion de servir. Le pape Paul VI a dit du Fondateur : « c’était un passionné de Jésus Christ ». Le zèle est le dynamisme intérieur de l’action apostolique qui consiste à aimer et à servir les autres et Dieu en eux. L’amour de Dieu, l’amour des autres, l’amour de soi et l’amour de la création sont le cœur de la vie apostolique dans toutes ses dimensions.

Cette dernière composante nous amène à entrer dans la  compréhension de ce qu’est la vie apostolique de l’oblat, ce qu’est « l’homme apostolique ».

V – L’Homme Apostolique  dans le vécu et la pensée de saint Eugène de Mazenod : Règle de 1818. Après Vatican II, l’Homme apostolique oblat dans les CC. et RR. de 1982 et le vécu des Oblats.

A – La spiritualité de l’homme apostolique vécue par Eugène et dans la Règle de 1818

Les « hommes apostoliques » qui ont inspiré Eugène

L’expression utilisée par Eugène « hommes apostoliques » était très souvent utilisée à son époque. Elle désignait le prêtre : religieux ou diocésain, animé de l’amour de Jésus-Christ, qui était préoccupé par la situation désastreuse de l’Église et la pauvreté spirituelle des populations des zones rurales, abandonnées à elles-mêmes et ayant perdu la foi. Plusieurs prêtres souffraient des maux de l’Église et aspiraient à trouver des moyens possibles pour l’aider à sortir de cette situation.

« Des hommes apostoliques » existaient déjà et faisaient des missions populaires. Eugène connaissait les Jésuites qui animaient des retraites spirituelles et il en avait suivi plusieurs. Il utilisait la méthode des Exercices de saint Ignace pour évaluer sa vie intérieure. Il était en contact avec les Lazaristes fondés par saint Vincent de Paul et avec les rédemptoristes fondés par saint Alphonse de Liguori. C’étaient tous des « hommes apostoliques », missionnaires des pauvres et habitués aux missions populaires. Ils ont influencé Eugène.

Saint Alphonse de Liguori (1696-1787) est né à Naples. C’était un avocat qui avait beaucoup de succès. Après un échec important, à 27 ans, il renonce à sa  brillante carrière et se consacre à Dieu comme prêtre. Il est frappé par la misère spirituelle des pauvres gens des campagnes. En 1732 avec 4 compagnons, il fonde la congrégation des Rédemptoristes, destinée à évangéliser les populations rurales.

Sa spiritualité : être témoin de la Miséricorde de Dieu, à l’exemple du Rédempteur. D’où le nom de rédemptoriste. Il inaugure une théologie morale basée sur l’attitude de Jésus envers les pécheurs et les pauvres. Elle est à l’opposé des conceptions rigides et pessimistes de la morale de son époque. Il a écrit sa pensée et sa pratique pastorale dans un ouvrage : « Un homme apostolique formé dans son rôle de confesseur » .C’est un guide de pastorale pour aider les confesseurs et les directeurs spirituels. Il pensait que : « l’Église n’a pas besoin d’un grand nombre de prêtres, mais a besoin « de bons prêtres », des « hommes apostoliques » qui se consacrent totalement au salut des âmes, surtout les plus blessées » (P.F.Jetté DVO p.566).

Eugène a entendu parler de lui à Venise chez Don Bartolo. Il a lu certains de ses ouvrages. Il demande à Forbin-Janson de lui en rapporter quelques-uns de Rome.

Robert-Félicité de Lamennais publie, en 1809, un ouvrage intitulé : « Réflexions sur l’état de l’Église en France pendant le 18ème siècle et sur sa situation actuelle », interdit et saisi par la police de l’empereur. Eugène possédait un exemplaire de la 2ème édition publiée en 1814, à la chute de l’empereur et à la restauration de la monarchie. Félicité de Lamennais utilise à deux reprises l’expression « homme apostolique » en parlant des missions populaires : « pour moi, quand je considère cette étonnante insensibilité, cet oubli profond de tous les préceptes, de tous les devoirs du christianisme, je me demande avec effroi, si nous sommes donc arrivés à ces temps annoncés par Jésus-Christ, lorsqu’il disait : « croyez-vous, quand je reviendrai, que je trouverai encore un peu de foi sur la terre ? »…Il faut avoir été témoin des fruits de sanctification que peuvent produire quelques hommes véritablement apostoliques pour sentir combien ce moyen (la mission) est puissante ».

Le frère de Félicité, Jean Marie de Lamennais fréquentait le séminaire de Saint Sulpice en même temps qu’Eugène. On y parlait de la situation de l’Église en France. Eugène, Jean Marie, Emery le supérieur et Duclaux le directeur spirituel, passèrent 15 jours de vacances ensemble à Issy près de Paris à échanger et parler, à partir de l’ouvrage de Félicité qui n’avait pas pu venir.

C’est au séminaire Saint Sulpice, qu’Eugène est fortement imprégné par la spiritualité de deux fondateurs : Pierre de Bérulle fondateur des prêtres Oratoriens et Jean Jacques Olier des Sulpiciens. C’est leur spiritualité sacerdotale qui est enseignée et vécue au séminaire.

Pierre de Bérulle (1575-1629). En son temps, la France est au bord de la guerre civile. En Europe, la pensée humaniste, représentée par Descartes, change les esprits et les mentalités : la vision que l’homme a de lui-même et de sa relation avec Dieu et le monde est en pleine mutation. «  C’est une révolution copernicienne », l’homme devient le centre du monde. Pierre de Bérulle tente d’adapter ce changement à la pensée théologique et à la spiritualité. Puisque pour un esprit scientifique et humaniste, l’idée de Dieu ne peut être l’objet d’expérience, il faut parler d’abord de l’Homme Jésus. Jésus a existé, il a vécu à une période historique déterminée et a laissé des traces « expérimentales ». A partir des traces qu’Il a laissées, nous pouvons remonter à Dieu. Pour répondre aux orientations du Concile de Trente, il fonde une communauté de prêtres, se conformant aux Règles de l’Oratoire, institué en Italie, par saint Philippe de Néri. Un nouveau type de prêtre se prépare qui changera le visage de l’Église. En même temps Bérulle suscite une spiritualité sacerdotale, imprégnée d’humanisme, alliée à une vie de foi centrée sur Jésus le Verbe Incarné et axée sur sa vie intérieure. Il résume ainsi l’idéal du prêtre oratorien : « vous devez être instrument uni au Fils de Dieu sur terre, votre condition de prêtre et de pasteur, vous oblige à cet état (d’instrument). L’oratorien est un homme apostolique qui vit dans un état  d’adhésion intérieure au Fils de Dieu, en sa vie publique, afin d’être, avec lui, un parfait instrument de salut pour les autres ». Il a eu comme disciples : Jean Jacques Olier fondateur des Sulpiciens, saint Jean Eudes fondateur des Eudistes et saint Vincent de Paul fondateur des Lazaristes et des Filles de la Charité.

Jean Jacques Olier (1608-1657) disciple de Bérulle. Il ouvre en 1641, un séminaire pour la formation des prêtres, en application des orientations du Concile de Trente. Les séminaires n’existaient pas à l’époque. En 1642, il est nommé curé à Saint Sulpice et en 1645, il fonde la Compagnie des prêtres sans vœux de Saint Sulpice, pour avoir des formateurs saints et compétents pour son séminaire. Il désigne l’idéal du prêtre homme apostolique en employant aussi le mot instrument. Mais le plus souvent, il utilise les mots : « ministre », « domestique », « serviteur » et « esclave ». L’apôtre c’est l’instrument de Dieu, comme « esclave »  devenu la chose du Maître. Il doit s’anéantir lui-même intérieurement pour que toute la Gloire de l’œuvre revienne à Dieu. Il doit se laisser conduire par l’Esprit de Jésus et garder, toujours au milieu de l’action, un regard d’adoration sur Dieu.

Saint Vincent de Paul (1581-1660), prêtre à 20 ans, fondateur des Prêtres de la Mission, surnommés Lazaristes, et des Filles de la Charité. Sous la direction de Pierre de Bérulle, il s’engagea dans les œuvres de charité en faveur des orphelins, des enfants malades, des prostituées, des pauvres, des aveugles et de tous les démunis. Il fut prédicateur de missions et de retraites. Sa spiritualité : le prêtre de la Mission est un homme apostolique, « un instrument » par qui le Fils de Dieu continue de faire au ciel ce qu’il a fait sur la terre…Evangéliser les pauvres, nous nous sommes engagés comme des instruments ».Son attitude fondamentale : être un instrument dans les mains de Dieu en accomplissant « toujours la volonté de Dieu ».

Nous sommes nés dans ce contexte de réflexion, de recherche spirituelle et pastorale pour servir l’Église et  répondre aux multiples besoins de salut des âmes les plus abandonnées, en s’inspirant des fondateurs du passé. La fondation des Missionnaires de Provence ressemble substantiellement aux Instituts apostoliques de prêtres comme les Jésuites, les Lazaristes, les Oratoriens, les Sulpiciens, les rédemptoristes. Eugène était en contact avec tous ces « hommes apostoliques ». Il a largement puisé dans leurs Règles et leur style de vie.

« La spiritualité d’Eugène de Mazenod fut celle de l’homme apostolique de son temps. Il n’a pas cherché à faire du neuf, à faire original, mais à répondre au défi apostolique de son milieu et de son temps, surtout celui de l’ignorance religieuse des pauvres gens et des personnes les plus délaissées… Il a fait un choix précis pour lui-même et pour son Institut, un choix à la fois exaltant et crucifiant, celui de l’Évangélisation des pauvres et des « plus abandonnés » (P.F.Jetté : DVO p.575-576).

L’attitude pastorale de Saint Alphonse de Liguori : être témoin de la Miséricorde de Dieu, sera la sienne auprès des plus abandonnés. Et l’attitude de Saint Vincent de Paul : faire toujours la volonté de Dieu, sera reprise par lui. Pour lui aussi, l’Oblat est un homme apostolique : « coopérateur du Sauveur, corédempteur du genre humain » (Règle 1818). Il sera un instrument dans la main de Dieu, toujours disponible pour accomplir en toute chose sa volonté. Le mot « instrument » n’est pas très fréquent sous la plume du Fondateur. Il s’y trouve quelquefois, mais l’idée est toujours là. C’est ce qui explique combien le père de Mazenod était exigeant pour l’homme apostolique. (P.F.Jetté DVO p .568).

Tous ces hommes apostoliques et fondateurs, qui ont inspiré Eugène, ont été des hommes audacieux. Ils ont vécu des temps troublés en pleine mutation. Ils ont « osé » pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes.

L’audace : une composante de la spiritualité oblate

Le dictionnaire Robert définit l’audace comme « disposition ou mouvement qui porte à des actions extraordinaires au mépris des obstacles et des dangers ». Oser c’est «  entreprendre, tenter avec assurance, audace, une chose considérée comme difficile, insolite ou périlleuse » (dictionnaire Robert). « Etre en confiance c’est OSER ».C’est oser s’appuyer sur un regard qui nous montre une autre image de nous, c’est oser entendre une parole qui nous révèle le « vrai-soi ». Jésus crucifié a rencontré Eugène. Celui-ci a trouvé confiance en Dieu et en lui-même. Il a osé partager avec d’autres sa découverte amoureuse de Jésus et sa rencontre constitutive de son identité, de sa valeur et de sa dignité.

Saint Paul parle de « la folie de Dieu, plus sage que les hommes. Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages » (1 Co 1,27). Il n’y a pas de vie spirituelle apostolique sans lutte, sans prise de risques, sans audace. Saint Paul dit encore : « L’Évangile  est puissance de Dieu de salut pour celui qui croit ». La force du missionnaire n’est pas liée à son tempérament, elle est don de l’Esprit saint. Par elle, le missionnaire dépasse les peurs, les timidités, pour réaliser l’évangélisation.  Elle est une vertu chrétienne. Le crucifix porté par les Oblats est le rappel de la « folie de la croix », source de l’Évangile, puissance de salut pour tous.

« Eugène est un apôtre, un homme d’action. Si nous voulons discerner sa personnalité, il nous faut être attentif à son action, à ses choix, à ses engagements. Principalement dans les temps de crise, qui par définition, sont des moments décisifs, des moments de décision. C’est alors que se révèle l’audace apostolique en fidélité à l’ordre du Seigneur : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile  à toute la création » (Mc 16,15). « Oubliant le chemin parcouru et tout tendu en avant, je m’élance vers le but, en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu adresse en Jésus Christ » (Ph 3,13-14). (P. Michel Courvoisier DVO : Audace p.53)

La formule de saint Paul éclaire ce qu’a voulu et pratiqué saint Eugène :

En 1808, il quitte sa famille pour choisir déjà le service des pauvres comme prêtre.

Au séminaire Saint Sulpice de Paris, pour aider les Cardinaux mis en résidence surveillée à Paris par Napoléon et pour affirmer la liberté de l’Église, il fait preuve de beaucoup de courage face aux contrôles de la police de l’empereur.

Après son ordination le 21 décembre 1811, il choisit de revenir à Aix alors qu’on lui propose d’être vicaire général à Rouen. À Aix, il demande de ne pas entrer dans l’organisation diocésaine, afin de  rester libre pour s’occuper de la jeunesse, des domestiques et des paysans, des prisonniers grands criminels ou petits délinquants. Un condamné à mort pouvait se confesser, mais il ne pouvait pas recevoir la communion, « il en était indigne » disait-on, à l’époque. Il prend l’attitude de Liguori envers eux.

Il choisit de prêcher en langue provençale, la langue du peuple, et fera partager ce choix à ses confrères.

Il fonde le petit groupe des Missionnaires de Provence qui s’installe dans le carmel, en janvier 1816.

Il introduit dans les « missions paroissiales » les visites à domicile chez les gens, « maison après maison ».

Il a une audace doctrinale. Il choisit la théologie de saint Alphonse de Liguori : c’est la Miséricorde de Jésus Sauveur qu’il s’agit d’annoncer et de révéler dans la prédication et dans la célébration du sacrement de pénitence. Cette audace lui a causé, ainsi qu’aux Oblats, beaucoup de difficultés avec les curés et même les évêques.

Il accepte de fonder une seconde communauté à Notre Dame du Laus en 1818.

Après cette fondation, il choisit la vie religieuse : Règle de 1818.

Le choix des missions étrangères «  Ad Gentes » est celui qui manifeste le plus son attitude audacieuse. (P. Michel Courvoisier, DVO : Audace p.53)

La relation d’Eugène avec son ami Charles Forbin-Janson est révélatrice de « l’audace réfléchie » d’Eugène. Sa correspondance avec Charles nous informe de son état d’esprit, dans les années d’hésitation où Eugène est habité par deux projets de vie et où Charles est engagé dans un travail de fondation.

En 1813, Charles a 27 ans. Il est prêtre depuis 4 mois et vicaire général de Chambéry. Il est beaucoup plus audacieux qu’Eugène, qui lui conseille la modération : « j’éprouve une consolation spéciale pour les divers succès de ton zèle… Mais cher ami, m’écouteras-tu une seule fois dans ta vie ? Calme ton zèle afin qu’il soit plus utile et de plus longue durée » (lettre du 19 février 1813). Le 19 juillet 1814, Eugène reproche à son ami une « inconcevable instabilité de projets ». Puis le 28 octobre, alors que Forbin-Janson est engagé dans la fondation des Missionnaires de France et qu’il demande à Eugène de venir avec lui, il écrit : « c’est probable que ce soit impossible de m’adjoindre à vous. Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi, mais je suis résolu à faire sa volonté. Dès qu’elle me sera connue, je partirai pour la lune s’il le fallait » (EO 1, t.6 n°2 p.3).

Vient alors le coup d’audace d’engager les démarches de la fondation. Le 24 octobre il écrit à son ami Charles : « Maintenant je te demande et je me demande à moi-même, comment moi qui jusqu’à présent n’avais pas pu me décider, tout à coup je me trouve à avoir mis en route cette machine, à m’engager en sacrifiant mon repos et risquer ma fortune pour un projet dont je sentais le prix, mais pour lequel j’avais un attrait combattu par d’autres vues diamétralement opposées ! C’est un problème pour moi et c’est la seconde fois, en ma vie, que je me vois prendre une résolution des plus sérieuses comme par une forte secousse étrangère. Quand j’y réfléchis, je me persuade que Dieu se plaît ainsi à mettre fin à mes hésitations. Je suis engagé jusqu’au cou. Et je t’assure que dans ces occasions, je suis tout autre. Tu ne m’appelleras plus cul de plomb, si tu voyais comme je me suis engagé. Je suis presque digne d’être comparé à toi, tant mon autorité est grande » (EO 1 t.6 n°5 p.8, 9,11).

La comparaison avec Forbin-Janson est intéressante. Charles est un fonceur. Il agit sans trop réfléchir. Jean Leflon, historien, parle « des exagérations, des maladresses, des erreurs…de l’administration fantasque et autocratique de cet esprit brouillon » qu’est Forbin-Janson. Il est audacieux mais déraisonnable et irréfléchi. Eugène refusa d’aider son ami et d’aller avec lui. Eugène est audacieux, il l’a déjà prouvé. Mais son audace est réglée par la raison, éclairée par sa foi et sa soumission à la volonté de Dieu. Les œuvres de Forbin-Janson se sont écroulées. Celles d’Eugène ont tenu et tiennent encore. (P. Michel Courvoisier : DVO : Audace p .50-51).

Les sources de l’audace d’Eugène. Il ne trouve pas l’audace dans son tempérament. En plusieurs occasions, il avoue qu’il désire plutôt la tranquillité. Il confie à son ami Charles qu’une « forte secousse étrangère » lui a fait prendre la décision de la fondation.

« Dieu sait que si je me livre aux œuvres extérieures, c’est plus par devoir que par goût, c’est pour obéir à ce que je crois que le Maître exige de moi. Cela est si vrai que je le fais toujours avec une extrême répugnance dans mon intériorité. Si je suivais mon goût je ne m’occuperais que de moi en me contentant de prier pour les autres. Je passerais ma vie à étudier et à prier. Mais qui suis-je pour avoir une volonté individualiste ? » (Retraite mai 1818 ; EO 1T.15 n°145, p.173).

« Le Père de Mazenod, malgré son allure extérieure confiante, était par nature hésitant, plein de dégoût pour les affaires et très difficile à mettre en route. Son ami Charles Forbin-Janson, toujours prêt à se lancer dans les aventures, le traitait de cul de plomb. Mais lorsqu’il agit comme fondateur, supérieur ou plus tard comme évêque, son audace surmontera les plus grands obstacles » (Leflon).

« Cette contradiction en apparence, s’explique par le sens surnaturel de sa mission apostolique. Quand celle-ci l’exige, rien ne peut l’arrêter, car il compte sur la Providence qui le guide. Plus d’une fois, sans disposer des hommes et des ressources nécessaires, il prendra au bon moment, des décisions à très longue portée et des initiatives extrêmement courageuses » (Leflon II, p.170 ; DVO Audace p. 55).

Où Eugène a-t-il puisé son audace ? La source est dans les besoins de salut des hommes auxquels Jésus Sauveur l’appelle à répondre d’abord personnellement, puis avec sa congrégation

Une des sources du zèle apostolique d’Eugène vient du besoin de salut des gens. Il y a un va et vient entre l’intériorité (le dedans) et la mission (le dehors), entre la ferveur spirituelle et le zèle apostolique. Le second ne suffit pas, il faut le premier. Mais le premier est nourri, ressourcé par le second : la pauvreté spirituelle des gens. Dans la lettre à l’abbé Tempier, du 13 décembre 1815, Eugène joint ensemble les deux expressions : « hommes intérieurs », « des hommes vraiment apostoliques », et après avoir écrit : « pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? », il ajoute aussitôt : « il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes. Ce mot comprend tout ce que nous pourrions dire ».

Dans cette même lettre il décrit les exigences de la sainteté apostolique. Mais c’est le texte de la Règle de 1818 qui contient les éléments constitutifs de l’homme apostolique.

L’homme apostolique chez Eugène : la Préface de la Règle de 1818

Le Père Fernand Jetté énumère les éléments constitutifs de l’homme apostolique, tels qu’Eugène les décrit dans la Préface :

« Un prêtre à qui la Gloire de Dieu est chère, qui aime l’Église et qui voudrait se sacrifier, s’il le fallait, pour le salut des âmes

Un prêtre zélé, désintéressé, solidement vertueux, pénétré de la nécessité de se réformer lui-même et travaillant de tout son pouvoir à convertir les autres

Un homme qui veut marcher sur les traces de Jésus-Christ, son divin maître, pour lui reconquérir tant d’âmes qui ont secoué son joug

Il doit travailler sérieusement à devenir un saint, renoncer entièrement à lui-même, avoir uniquement en vue la Gloire de Dieu, le bien de l’Église, l’édification et le salut des âmes

Se renouveler sans cesse dans l’esprit de sa vocation

Vivre dans un état habituel d’abnégation et dans une volonté constante d’arriver à la perfection en devenant humble, doux, obéissant, aimant la pauvreté, détaché du monde et des parents

Plein de zèle, prêt à sacrifier tous ses biens, ses talents, son repos, sa personne et sa vie, pour l’amour de Jésus-Christ, le service de l’Église et la sanctification du prochain

Alors plein de confiance en Dieu, il pourra combattre jusqu’à la mort pour son saint Nom

Il enseignera à ces chrétiens dégénérés ce que c’est que Jésus-Christ

Il mettra tout en œuvre pour étendre l’empire (Royaume) du Sauveur, en détruisant celui de Satan

Il rendra les hommes raisonnables, puis chrétiens et les aidera à devenir des saints » (F.Jetté : Homme apostolique p.29-30).

Après avoir énuméré cette liste impressionnante de ce qui constitue l’homme apostolique, le P.F.Jetté fait la synthèse suivante : « L’homme apostolique, ou le missionnaire, dans la pensée du Fondateur, est un prêtre animé de l’esprit de Jésus Christ, plus spécialement de l’esprit des Apôtres, et qui marche sur leurs traces. Après avoir entendu l’appel de Jésus, il a tout quitté pour le suivre, être son compagnon, vivre de sa vie, et pour être envoyé par lui dans le monde – il n’est pas sédentaire – afin d’y annoncer la Bonne Nouvelle du salut. Dans l’homme apostolique, on trouve toujours deux éléments, inséparables l’un de l’autre : la ferveur spirituelle et le zèle missionnaire. Le second ne suffit pas ; il faut aussi le premier. Et dans cette Préface, pour les Oblats, comme personnes et Société , les deux sont présents : « Tels sont les fruits immenses de salut qui peuvent résulter des travaux des prêtres à qui le Seigneur a inspiré le désir de se réunir en société pour travailler plus efficacement au salut des âmes et à leur propre sanctification » (F.Jetté : Homme apostolique p.31).

Le 6 janvier 1819, Eugène développe la même pensée dans une lettre à un prêtre du diocèse de Digne, aspirant oblat : « Le missionnaire étant appelé au ministère apostolique, doit viser à la perfection. Le Seigneur le destine à renouveler parmi ses contemporains les merveilles jadis opérées par les premiers prédicateurs de l’évangile. Il doit marcher sur leurs traces, fermement persuadé que les miracles qu’il doit faire ne sont pas un effet de son éloquence, mais de la grâce du Tout-Puissant. Qui se communiquera par lui avec d’autant plus d’abondance qu’il sera vertueux, plus humble, plus saint pour tout dire en un mot. Il doit donc mettre tout en œuvre pour parvenir à cette sainteté désirable qui produit de si grands effets. Ce que nous avons trouvé le plus apte pour nous aider à y arriver, c’est de nous rapprocher le plus que nous pourrons des conseils évangéliques observés fidèlement  par tous ceux qui ont été appelés à l’œuvre de la rédemption des âmes » (P.F.Jetté : Homme apostolique p.123).

« Il faut noter en ces textes du Fondateur comment, selon lui, chez l’homme apostolique, la sainteté personnelle est inséparable de l’action missionnaire » (F.Jetté : Homme apostolique p.124).

« Pour comprendre ce rapport entre mission et sainteté, il faut remonter aux origines. C’est, en effet, une fin double et indivisible qui a inspiré la fondation de l’Institut : la mission et le désir de la perfection évangélique. Une crise intérieure avait tourmenté le jeune abbé de Mazenod : la vie apostolique ou se retirer dans un monastère. Elle s’est terminée par l’assurance de pouvoir, par la fondation des Missionnaires de Provence, évangéliser les pauvres des campagnes et en même temps atteindre la sainteté à laquelle il se sentait appelé. Le saint Institut, écrit-il dans le livre des Formules d’admission au noviciat, «  devait nous aider à acquérir les vertus propres à l’état de perfection auquel nous nous donnions de bon cœur. C’est ainsi que nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815 » (Fabio Ciardi DVO, Sainteté p.769).

La Tradition oblate retient des origines trois convictions :

-  L’action missionnaire demande la sainteté des missionnaires

-  La vie régulière dans la communauté et l’observance de la Règle sont un moyen de sanctification

-  La vie oblate comporte deux temps : le temps des missions et le temps de la sanctification, vécu à l’intérieur de la communauté.

La vie religieuse : la Règle de 1818

Le but de cette Règle était d’assurer la qualité de l’homme apostolique, en particulier sa qualité spirituelle, sa sainteté. Eugène de Mazenod savait très bien que pour l’ensemble des prêtres, les excès ne viennent  habituellement pas d’une surcharge d’oraison et de prière, mais d’une surcharge de travail et d’activités extérieures. C’est ce qu’il voulait éviter pour les Oblats. Sur ce point il est très réaliste. (P.F.Jetté DVO p.570)

« Eugène de Mazenod n’a pas eu deux vocations : une au sacerdoce et l’autre à la vie religieuse. Il n’a eu qu’une vocation : devenir pleinement un homme apostolique. Dans cette vocation, il y avait le sacerdoce et la vie religieuse. Le sacerdoce : être un prêtre qui enseigne, qui transmet le pardon divin, qui célèbre l’Eucharistie, qui unit la communauté chrétienne autour du Christ. La vie religieuse : être un homme apostolique consacré, qui donne tout, qui ne refuse rien à Dieu, qui est libre intérieurement, un homme détaché, zélé pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes, engagé à suivre et à pratiquer les conseils évangéliques » (F.Jetté DVO, Vie religieuse p.860).

C’est pour cela qu’il tenait beaucoup à la présence de Henry Tempier, à côté de lui, dans le groupe. L’attirance à la vie religieuse s’est manifestée progressivement, depuis Venise auprès de don Bartolo, jusqu’à l’installation dans le Carmel d’Aix le 25 janvier 1816. Le 11 avril 1816, un jeudi saint, en secret, Eugène et Henry font vœu d’obéissance réciproque. Eugène écrit : « mon intention, en me vouant au ministère des missions pour travailler surtout à l’instruction et à la conversion des âmes les plus abandonnées, avait été d’imiter l’exemple des Apôtres, dans leur vie de dévouement et d’abnégation. Je m’étais persuadé que, pour obtenir les mêmes résultats de nos prédications, il fallait marcher sur leurs traces et pratiquer, autant qu’il serait en nous, les mêmes vertus. Je regardais donc les conseils évangéliques auxquels ils avaient été si fidèles, comme indispensables à embrasser, afin que nos paroles ne soient pas un airain sonnant et des timbales retentissantes. Ma pensée fixe fut toujours que notre petite famille devait se consacrer à Dieu et au service de l’Église par des vœux de religion…Bref, le père Tempier et moi avons jugé qu’il ne fallait pas attendre davantage, et le jeudi saint…Nous fîmes nos vœux avec une indicible joie » ( EO 13 (1954), p.297).

La fondation d’une maison à Notre Dame du Laus, hors du diocèse d’Aix, le 8 janvier 1818, fit faire un pas de plus. Eugène avait compris que la Société, en s’étendant, avait besoin d’une Règle. En août-septembre, il rédigea un texte en s’inspirant beaucoup de saint Alphonse de Liguori.

Le premier Chapitre général accepta la Règle et l’engagement des vœux. Le 1 novembre 1818, dans la chapelle d’Aix, à la clôture de la retraite, eut lieu la première émission des vœux : obéissance, pauvreté, chasteté et persévérance.

Les deux temps de la vie de l’Oblat

Le 25 janvier 1816, Eugène, Tempier et un troisième s’installent dans l’ancien Carmel d’Aix, vidé par les révolutionnaires. Le Carmel va donner le lieu et favoriser le temps pour vivre la sanctification et la mission. Le Carmel matérialise, en le localisant, un des buts de la Société des Missionnaires de Provence : faire survivre les anciens Ordres religieux dissous par la Révolution française.

 « Tout est là ! » : leur projet est réalisable dans un seul et même lieu, qui sépare le «  dedans » pour la sanctification et le « dehors » pour la mission. La communauté naissante possède une maison pour vivre ensemble la fraternité, le ressourcement physique, psychologique, intellectuel et spirituel après l’activité apostolique dans les paroisses. Elle n’a pas de Règle, mais elle se donne un projet communautaire de vie favorisant l’intériorité et au dehors la vie apostolique des missions.

Une plaisanterie était dite sur le Lazariste, à l’époque d’Eugène : il est « chartreux à la maison et apôtre au dehors ». Elle est dite aussi du Rédemptoriste et peut-être également de l’Oblat.

La fondation d’une deuxième communauté au pèlerinage de Notre Dame du Laus, en 1818, exigera la rédaction d’une Règle commune aux deux communautés : c’est la Règle de 1818.

Dans la Règle, au paragraphe des autres principales observances, Eugène écrit : «À l’imitation de ces grands modèles [Jésus et les Apôtres], une partie de leur vie sera employée à la prière, au recueillement intérieur, à la contemplation dans le secret de la maison de Dieu qu’ils habiteront ensemble. L’autre sera entièrement consacrée aux œuvres extérieures du zèle le plus actif, telles que les missions, la prédication et les confessions, les catéchismes, la direction de la jeunesse, la visite des malades et des prisonniers, les retraites spirituelles et autres exercices semblables ».

Le fondateur n’a pas attribué de valeur quantitative à cet idéal bipartite, par une division 50/50 ou 30/70. Il parle d’un rythme naturel comme l’inspiration et l’expiration. En fait, la possibilité d’observer ces deux temps, diminuera avec la multiplicité des ministères : missions étrangères, enseignement dans les séminaires, paroisses etc. Ce rythme binaire s’accordait bien au rythme de travail du monde rural. Mais l’urbanisation et l’industrialisation ont commencé à changer profondément le rythme de vie et de travail des gens.

Les vertus intérieures et extérieures de l’homme apostolique

Dans le texte de la Règle, Eugène insiste sur un ensemble de vertus qui rendent l’homme apostolique entièrement disponible dans les mains du Seigneur. Les vertus passives, comme chez les contemplatifs : humilité, obéissance, abnégation de soi, esprit de foi, pureté d’intention, qui rendent l’homme apostolique  souple et libre dans les mains de Dieu. Non pas d’abord pour pénétrer plus profondément les mystères de Dieu, mais pour dire à tel moment et sous la conduite de l’Esprit, la parole qu’il faut dire ou faire l’action qu’il faut faire et qui deviendra pour le prochain le chemin de la grâce divine. La sainteté de l’homme apostolique est, en union avec Jésus Sauveur, la parfaite fidélité à la volonté du Père. Il demande également à l’Oblat d’autres vertus plus actives : le zèle, l’audace, l’esprit d’initiative, l’amabilité humaine… (F.Jetté p. 571). L’attitude fondamentale reste toujours la même : ne vouloir que ce que Dieu veut (saint Vincent de Paul).

« La spiritualité d’Eugène, c’est la spiritualité du « serviteur bon et fidèle » de l’Évangile. La spiritualité de celui qui veut vivre intégralement et jusqu’à la fin le précepte de la charité. Cette charité lui-même l’a vécue toute sa vie. Et c’est à ce même amour qu’il invite les Oblats : « Pratiquez bien parmi vous la charité, la charité, la charité… et au dehors, le zèle pour le salut des âmes » (F. Jetté DVO p.577).

Le Christ et l’Église sont au cœur de la spiritualité de l’Oblat, spécialement l’Église abandonnée, « cette Épouse bien-aimée du Fils unique de Dieu, qui pleure la honteuse défection de ses fils qu’elle a enfantés » (Préface).

Parler de spiritualité c’est rappeler une histoire vécue par des femmes et des hommes et traduite dans une culture. Chaque époque voit surgir des hommes et des femmes, saisis par l’Esprit de Jésus à travers les évènements de leur temps. Dans ce qu’ils vivent, dans leurs souffrances et leurs joies, Dieu les appelle, les provoque. Ainsi naissent de nouvelles façons de vivre l’Évangile , d’aimer, d’être présent aux plus abandonnés, aux plus délaissés ; de travailler à leur libération, d’aider à un monde plus fraternel. Saint Eugène, Bérulle et Olier, saint Vincent de Paul, saint Alphonse de Liguori, saint Ignace, sainte Thérèse d’Avila (elle a inspiré Bérulle et Olier, saint Alphonse de Liguori) sont autant de façons originales d’accueillir l’Esprit et de vivre en témoins de Jésus Christ. Ils sont des hommes et des femmes de leur temps, mais en même temps ouverts à l’universel. Ils dépassent leur époque par leurs intuitions. Chacun est à l’origine d’une famille spirituelle qui dure encore aujourd’hui et façonne le visage de l’Église. On parle toujours de leur spiritualité.

Encore aujourd’hui, l’Esprit de Jésus appelle des hommes et des femmes, suscite de nouvelles manières de vivre l’Évangile  et l’amour de Jésus, d’aimer les autres et d’être témoins de Dieu. Le Concile Vatican II a été préparé et vécu par des hommes et des femmes, saisis par l’Esprit divin et attentifs « aux signes des temps ». Vatican II a été le « souffle de la Pentecôte » qui a renouvelé l’Église de l’intérieur. Il a été le « moment prophétique » de réflexion et de prière en Église, pour « discerner les signes des temps », lire, écouter et méditer la Parole de Dieu, être attentifs à ce que l’Esprit dit à l’Église dans le monde d’aujourd’hui.

Le monde d’aujourd’hui n’est plus le monde du Fondateur. Il a changé ! L’Homme aussi a changé dans son être intérieur : il perçoit autrement son moi intime ! Et ses relations à Dieu, aux autres et à la création sont en changement rapide et constant.

Les Oblats, comme tous les religieux (ses) ont vécu ce temps prophétique. Une prise de conscience lente et profonde de notre charisme a été faite par les Chapitres depuis 1980 jusqu’à celui de 2010. Quel portrait de l’homme apostolique nous donnent les Constitutions et Règles de 1982 ?

B -  L’homme apostolique après Vatican II ; Les Constitutions et Règles de 1982

Bref aperçu historique du Concile Vatican II.

En 1958, trois mois après son élection, Jean XXIII convoque le Concile Vatican II. Il affirmait : « L’Église […] assiste à une grave crise de la société humaine qui va vers d’importants changements. Tandis que l’humanité est au tournant d’une ère nouvelle, de vastes tâches attendent l’Église, comme ce fut le cas à chaque époque difficile. Ce qui lui est demandé maintenant, c’est d’infuser les énergies éternelles, vivifiantes et divines de l’Évangile  dans les veines du monde moderne ; ce monde qui est fier de ses dernières conquêtes techniques et scientifiques, mais qui subit les conséquences d’un ordre temporel que certains ont voulu réorganiser en faisant abstraction de Dieu » (Constitution apostolique Humanae Salutis du 25 décembre 1961).

Le Concile débute le 11 octobre 1962 pour se clôturer solennellement le 8 décembre 1965.

Cette volonté de mise à jour, de renouvèlement sérieux, était demandée à l’Église et aussi, en même temps à la vie religieuse. « La rénovation adaptée de la vie religieuse, disait le Concile, comprend à la fois le retour continu aux sources de toute vie chrétienne ainsi qu’à l’inspiration originelle des Instituts et, d’autre part, la correspondance de ceux-ci aux conditions nouvelles d’existence. […]  Il faut donc réviser convenablement les Constitutions, les «  directoires », les coutumiers, les livres de prières. […] Une rénovation efficace et une juste adaptation ne peuvent s’obtenir qu’avec le concours de tous les membres de l’Institut » (Décret Perfectae Caritatis n°2-4).

Au Concile Vatican II, les Jeunes Églises des pays du Tiers –Monde sont largement représentées par des évêques missionnaires d’origine occidentale. Mgr Zoa (Évêque de Yaoundé, Cameroun) avait eu l’impression d’y assister à un règlement de problèmes européens. Dans les années qui suivirent le Concile, ces Églises, en pleine croissance, prennent de plus en plus leur place et apportent leurs richesses spirituelles à l’Église universelle.

Elles expriment, aussi fortement, l’aspiration à la décolonisation, à l’indépendance politique et économique de leurs pays. La conférence de Bandoeng, des pays du Tiers-monde dits « Pays non-alignés » a eu lieu en 1955. Ils entrent sur la scène internationale.

À la fin de la guerre de 1940-1945, le monde entre dans la période mouvementée et périlleuse de la « Guerre froide » qui va empoisonner les relations internationales. La Russie installe le « rideau de fer » sur une partie des pays de l’Europe de l’Est et le communisme athée international va soutenir, financer et armer la plupart des mouvements de libération et d’indépendance. En contrepartie, les puissances coloniales occidentales essayent d’orienter les indépendances dans un sens qui leur soit favorable. Leurs initiatives, comme la  «  Françafrique » en Afrique, aura des conséquences imprévues et dramatiques, en suscitant de multiples  guerres à l’intérieur des nouveaux pays indépendants.

« La Promotion de la femme : est un des signes des temps modernes » (Jean XXIII). « L’heure vient, l’heure est venue où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici. C’est pourquoi, en ce moment où l’humanité connaît une si profonde mutation, les femmes imprégnées de l’esprit de l’Évangile  peuvent beaucoup pour aider l’humanité à ne pas tomber ». (Message du Concile aux femmes 8 décembre 1965)

Chez les Oblats. Une commission post capitulaire fut constituée en 1953 pour présenter au chapitre général suivant, de 1959, un texte révisé des CC. et RR.

En juin 1974, le Père général Richard  Hanley démissionne, deux ans après son élection, exprimant son accord sur la visée missionnaire de la Congrégation, mais son désaccord sur la vie religieuse. Il sort de la Congrégation et demande sa laïcisation en juillet.

Depuis les années 1970, beaucoup d’Oblats se posaient la question suivante : « la mission est encore nécessaire pour l’oblat. Mais la vie religieuse est-elle encore nécessaire ? ». Ces années furent difficiles et ont été une remise en cause radicale et profonde pour chaque oblat. Certains de mes confrères de noviciat, des hommes valeureux et des missionnaires zèles, disaient : «  je voulais être missionnaire, mais j’ai pris le sacerdoce et la vie religieuse en plus, parce qu’à notre époque, il n’y avait pas encore de laïcs missionnaires ». Les uns sont sortis de la Congrégation, d’autres sont restés ! Tous nous avons fait une réévaluation de notre engagement et nous nous sommes engagés à nouveau, à la suite du Christ, dans le charisme oblat.

La réponse à cette question fut simple : « un oblat, dans la pensée du Fondateur et dans l’histoire de l’Institut est un apôtre-religieux (prêtre ou frère), un homme dévoué entièrement à l’évangélisation des pauvres et, à cette fin, consacré à Dieu par les vœux de religion » (P.F Jetté)

Pour consolider cette affirmation, l’Administration générale décide la tenue d’un congrès sur le « charisme du fondateur » : c’est à dire, une réflexion sur le vécu des Oblats en activité, une étude historique sur l’expérience et la pensée du Fondateur, un discernement du charisme oblat tel qu’il peut être vécu, aujourd’hui dans la Congrégation, selon les appels de l’Église et les besoins du monde.

La vie et son vécu précèdent toujours la réflexion. Les Oblats ont vécu leur vie religieuse et missionnaire, avec courage et dévouement, avant de conceptualiser leur vie. « Devons-nous nous identifier dans des formules, des énoncés propagandistes ou dans la vie et dans l’orientation pastorale réalisée ? La réponse est immédiate : « le défi est dans la vie » ! » (P. Marcello Zago : Quel type de missionnaire sommes-nous ? EO 29 (1970) p.45)

La primauté de la vie n’empêche pas de réfléchir sur ce qui a déjà été vécu. Cette réflexion est nécessaire. Le dernier chapitre de 2010 nous y invite. Se convertir, c’est faire sien ce qui a été vécu, s’approprier les expériences vécues par le Fondateur et ses premiers compagnons, par les Oblats au cours de notre histoire. C’est vrai que les idées et les formules ne convertissent pas. Cependant pour progresser, nous ne pouvons pas nous abstenir de réfléchir pour comprendre toujours plus en profondeur les éléments de l’expérience et de la pensée du Fondateur, et du vécu historique de la Congrégation. Selon les besoins de l’Église et au contact de nouvelles cultures, de nouveaux choix s’imposent dans notre cheminement oblat. C’est dans ce processus que nous nous situons pour nous convertir, selon « l’appel du Chapitre de 2010 ».

Le Congrès sur le Charisme de 1976 qui donnera comme fruits les CC. et RR. de 1986

Ce congrès a été fondamental. Il introduit, dans la perception de la vie apostolique, le mot  « charisme ».Le charisme est « une expérience de l’Esprit » (Mutuae relationes n°11). Il se raconte et se décrit à partir des expériences. Il ne se définit pas !

Cependant il est nécessaire de dégager du vécu, les éléments constitutifs du charisme pour le comprendre dans sa totalité et sa dynamique charismatique. Dans leur déclaration finale, les membres du congrès ont dégagé les éléments essentiels qui constituent le charisme du Fondateur tel que les Oblats veulent le vivre aujourd’hui (Actes du congrès sur le charisme p.208-307).

Les voici résumés  (P. Fabio Ciardi Charisme, DVO p.87) :

- Le Christ

- Évangéliser

- Les pauvres

- L’Église

- En communauté

- La vie religieuse

- Marie

- Prêtres

- Les besoins les plus urgents

Cette classification ne fixe pas le charisme une fois pour toutes. Le charisme est comme le vent de l’Esprit saint, de qui il vient : il souffle quand il veut, comme il veut et où il veut ! On comprend le charisme en le vivant, par l’expérience et par grâce divine.

Chaque génération, et chaque oblat en communauté, sont appelés à relire l’histoire oblate et à la réinterpréter, en étant comme la première communauté de Jérusalem : « assidus à la Parole de Dieu et aux enseignements des Apôtres » (Actes 2,42)  et de leurs successeurs.

L’événement d’Emmaüs (Luc 24,13-35) est le modèle du processus de relecture du vécu et de la réinterprétation. Jésus le Ressuscité rejoint les deux disciples sur la route d’Emmaüs. Il marche avec eux. Ils sont tristes, découragés et retournent à leur vie ancienne. Jésus explique, interprète « tout ce qui est arrivé ces jours-ci » (Luc 24,18) à Jérusalem, à partir de ce que les Écritures disent de Lui. « La présence du Seigneur au milieu des Oblats » (C. 3) apporte à la communauté oblate, le don de l’Esprit pour comprendre son charisme. Fruit de l’Esprit, le charisme ne peut être compris, par l’oblat et sa communauté, s’ils ne sont animés du même Esprit.

Les Oblats délégués au Chapitre de 2010 ont vécu cette expérience : « Durant tout le Chapitre, les délégués sont demeurés à l’écoute, attendant qu’une scène biblique particulière leur soit présentée pour les aider à approfondir le sens de ce qu’ils vivaient à ce Chapitre comme de la réalité communautaire et ecclésiale que les Oblats vivent aujourd’hui. À maintes reprises, spontanément au cours de nos conversations, la scène qui nous est venue à l’esprit est celle de l’Évangile  de Luc, au chapitre 24, où les disciples, découragés et l’air sombre parce que leur univers religieux avait été crucifié, rencontrent le Christ ressuscité sur le chemin d’Emmaüs ; ils sentent leur cœur brûler en eux tandis qu’il leur parlait et le reconnaissent finalement dans ce qu’ils viennent de vivre de nouveau. Ils retournent alors à leur vie religieuse avec une vision, une espérance et une énergie renouvelée.

Ce Chapitre général a été un chemin d’Emmaüs. Nous avons regardé attentivement notre monde crucifié, rencontré le Christ sur ce chemin avant de quitter cet endroit le cœur brûlant d’une nouvelle visée, d’une nouvelle espérance et d’une nouvelle énergie. Notre désir est de les partager avec vous » (Actes du 35e  Chapitre général 2010 : La Conversion, p ; 12-13).

L’événement d’Emmaüs vécu au Chapitre, met la Parole de Dieu au centre de notre vie apostolique. C’est elle, portée par l’Esprit, qui interprète et donne sens à notre vécu apostolique, à notre aspiration à la sainteté et à notre zèle missionnaire, dans les milieux religieux et culturels où le Seigneur nous envoie. « Comme la Parole de Dieu est l’aliment de leur vie intérieure et de leur apostolat, ils ne se contentent pas de l’étudier assidûment, ils l’accueillent avec un cœur attentif, afin de mieux connaître le Sauveur qu’ils aiment et veulent révéler au monde. Cette écoute de la Parole les rend plus aptes à lire les évènements de l’histoire à la lumière de la foi » (C.33).

C – La vie apostolique selon les Constitutions et Règles de 1982

En 1980, le Chapitre général vota les deux réalités du charisme oblat : la mission et la vie religieuse, comme formant la première partie des nouvelles Constitutions sous le titre : « le charisme oblat ». Dans les Constitutions précédentes, ces deux réalités constituaient deux parties distinctes. « Le changement a son importance. Il signifie clairement que le charisme oblat inclut tout autant le mode de vie religieuse de l’Oblat que sa mission apostolique dans l’Église. La vocation oblate est plus qu’un engagement missionnaire en faveur des pauvres, elle est d’abord un état de consécration à Dieu dans lequel s’enracine le service missionnaire » (P.F. Jetté : OMI homme apostolique p.35-36).

« Les CC. et RR. de 1982 sont fidèles à l’idéal d’Eugène de Mazenod. Elles ont essayé de pénétrer la vie religieuse qu’il voulait, d’unifier davantage notre être (intérieur et extérieur, contemplation et action) et d’adapter notre réponse missionnaire aux besoins d’aujourd’hui. Pour l’Oblat comme pour l’Église, l’entrée dans ce monde nouveau (encore en mutation constante et rapide) a constitué et constitue, encore, une période difficile ! » (P.F.Jetté).

L’Oblat un « apôtre-religieux » sur les traces des Apôtres

L’expression la plus courante, chez le Fondateur, est « marcher sur les traces des Apôtres ». Elle se trouve dans la lettre à l’abbé Henry Tempier du 9 octobre 1815. Il semble que le Fondateur l’utilisait volontiers quand il voulait expliquer la vocation oblate à des personnes qui ne la connaissaient pas encore et qui voulaient entrer dans la Congrégation.

Depuis Vatican II, la Parole de Dieu est devenue le centre de la vie chrétienne et religieuse consacrée. Nous lisons, étudions et méditons les Saintes Écritures d’une autre manière que du temps du Fondateur. Cette nouvelle compréhension de la Parole de Dieu, nous permet  de comprendre de l’intérieur les expressions : «  marcher sur les traces de Jésus Christ, notre divin maître et marcher sur les traces des Apôtres ».

La relation dynamique du disciple et de l’apôtre. « Le disciple et l’apôtre  sont deux faces de la même vocation apostolique. Le disciple est par excellence celui qui marche derrière, qui met ses pas dans les pieds de Jésus. Il est comme Marie la sœur de Marthe, assise aux pieds de Jésus pour l’écouter. L’apôtre, c’est ce même disciple quand il est envoyé en mission, avec une tâche bien précise à accomplir. Ainsi le disciple est en quelque sorte la face intérieure de l’apôtre, et l’apôtre est l’expression de la fécondité et du dynamisme du disciple. (P. Jean-Pierre Caloz omi : Réflexions sur la vie apostolique ; Vie oblate n°2, 2008).

La relation dynamique, en interaction réciproque, du disciple et de l’apôtre, semble être la compréhension que les C. et R. font de la vie apostolique. Cette vision réconcilie : communauté et mission, vie intérieure et zèle à l’extérieur, sainteté et mission.

La communauté de Jésus avec les Douze. La première communauté oblate est celle de Jésus et des Apôtres. « La communauté des Apôtres avec Jésus est le modèle de leur vie ; il avait réuni les Douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés. (cf. Mc 3,14) »

Jésus a vécu une expérience de communauté avec ses apôtres. L’Évangile  ne dit pas où ils habitaient. Il nous les montre marchant ensemble sur les routes de Palestine. L’Évangile  distingue l’enseignement donné aux  foules et l’enseignement donné aux disciples, dans un dialogue de questions-réponses, quand ils se retrouvent à la maison. La communauté est organisée, il y a un supérieur Pierre, un économe Judas qui gère la caisse commune (Jn 19,6). Un groupe de femmes-disciples suivent Jésus et apportent leur aide à la communauté. Il existe des tensions à l’intérieur de la communauté, surtout à propos de la première place.

Jésus et les Apôtres ont vécu la communauté comme nous pouvons la vivre entre Oblats aujourd’hui. Elle a été pour les Apôtres le lieu de leur croissance, le milieu de leur formation. C’est en suivant Jésus qu’ils sont entrés progressivement dans la connaissance de sa personne et de leur vocation. (P. Jean-Pierre Caloz p.183).

Saint Marc dit aussi que  « Jésus avait réuni les douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés » (Marc 3,14). Le mot compagnon met l’accent sur la relation au maître. L’envoyé quant à lui, c’est l’apôtre, celui qui va au loin, envoyé en mission. Mais la mission qu’il a reçue le relie à la personne de son maître. (P. Jean-Pierre Caloz).

Le disciple devient ami. Jésus va plus loin dans sa relation avec son disciple : il en fait son « ami ». « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,14-15).

Jésus utilise deux verbes pour le mot aimer. Le verbe aimer sous la forme « agapan » est utilisé 7 fois des versets 9 à 13. Il exprime une relation entre supérieur et inférieur, entre maître et disciple, un amour qui se fonde sur des sentiments d’estime, de bienveillance et sur la générosité. Le verbe aimer sous la forme « philein » aux versets 14 et 15, exprime un attachement tendre et affectueux, comme entre époux, une relation d’amitié. Ce n’est plus la relation maître et compagnon. C’est plus profond et intime, plus intérieur.

Ami et serviteur ne s’opposent pas, mais se conjuguent, comme Jésus est à la fois le Bien-aimé et le Serviteur. L’Ancien Testament a connu deux amis de Dieu : Abraham puis Moïse, avec la même conséquence du « ne plus avoir de secret entre amis ». «  Dieu se disait : est-ce que je vais cacher à Abraham ce que je vais faire ? » (Gen 18,17-18). « Le Seigneur parlait à Moïse, face à face, comme un homme parle à son ami » (Ex 33,11).

Jésus se fait connaître au plus profond de l’intériorité. Il fait connaître le Père. Et l’ami, attiré par l’Esprit, descend au plus profond de lui-même, de son cœur. Et là, au plus intime de son intime, Jésus le fait pénétrer dans son intimité à lui, dans son Cœur !

Sur les traces des disciples Jean et Pierre : deux itinéraires d’amitié avec Jésus

« Marcher sur les traces des Apôtres » (le Fondateur), c’est s’identifier à eux. Ils nous permettent d’entrer dans le mystère de Jésus. Ils nous provoquent à prendre une décision existentielle comme ils ont dû le faire eux-mêmes. Pour marcher avec les « disciples/apôtres », il faut lire les Évangile s. Puis méditer (meditatio, réflexion) leurs itinéraires et ensuite contempler (contemplatio), participer à leur rencontre avec Jésus, en imaginant ce qu’ils ont vécu et ressenti.( Voir annexe : Lectio Divina)

C’est toujours Jésus qui appelle à le suivre, à être son disciple. Il a l’initiative. C’est Jésus qui aime le premier et qui appelle son disciple à devenir son ami. Et c’est encore Lui qui envoie le disciple comme apôtre en mission. Les deux itinéraires d’amitié de Jésus avec Jean et Pierre se passent dans la communauté de Jésus avec les Douze. Ils révèlent le climat d’affection fraternelle qui existe autour du Maître. Ils montrent que Jésus aime personnellement chacun des 12 disciples, selon son tempérament et sa personnalité, qu’il l’oriente vers la mission qui correspond aux besoins de l’Église naissante, en respectant ses aptitudes personnelles. Ils nous enseignent aussi, que Vocation et Mission, Intériorité et Mission sont une seule et même réalité, vécue par Jésus avec ses disciples/apôtres. Marcher sur les traces des Apôtres, c’est marcher avec Jean et Pierre dans l’intimité du cœur de Jésus, avant la Pentecôte  et après celle-ci, lorsque les Apôtres sortent du Cénacle. Jésus réalise avec eux sa promesse : « je vous appellerai mes amis » (Jn 15,14-15).

- Jean « le disciple que Jésus aimait ». Cette expression est employée par le narrateur du 4e évangile. Elle désigne saint Jean. Jésus ne l’utilise pas. Cependant, 3 faits rapportés dans les chapitres 13 à 21, confirment que Jean a une place à part dans le cœur et le projet missionnaire de Jésus :

- « Un des disciples était installé tout contre Jésus : celui qu’aimait Jésus (13,23)

- « Or près de la croix de Jésus, se tenait sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d‘elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « femme voici ton fils ». Puis il dit au disciple : «  voici ta mère ». Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui » (19,25-27) (Jean près de la croix : sous la croix. Jean se tenant près d’elle : la soutenant dans ses bras).

- « Si je veux qu’il demeure, que t’importe ! » (21,23)

Jean est « celui qui a vu ». C’est un témoin oculaire : il a recueilli et gardé dans son cœur et son esprit, les traditions originales de Jésus, non transmises par les synoptiques. Il est celui qui, pendant la vie terrestre de Jésus jusqu’à l’ascension et, après, dans les communautés naissantes et dans ses relations personnelles avec le Seigneur Ressuscité, a pénétré l’intériorité de Jésus, le sens profond de ses paroles et la puissance  sacramentelle cachée dans ses gestes.

Le récit du dernier repas, le jeudi saint, met en présence 3 disciples qui sont 3 manières d’être disciple, de suivre le Christ :

- Juda l’anti-disciple : « Satan est entré en lui ». Ce qui va se passer lui échappe et le dépasse. «  Il sort dans la nuit pour livrer Jésus »

- Pierre : le disciple plein de contradictions, habité par la fidélité et la trahison. Au lavement des pieds il résiste. Il refuse que Jésus lui lave les pieds. Ce n’est pas une attitude psychologique de respect envers le Maître qui accomplit un geste de serviteur. Mais « C’est une attitude humaine qui ne veut pas voir le salut dans l’abaissement, qui ne veut pas voir Dieu dans l’image du serviteur » (Bultmann). Pierre n’est pas prêt à suivre Jésus sur le chemin de la Passion. Car Jésus n’est pas le Messie qu’il cherchait et qu’il croyait avoir trouvé le jour où André son frère l’a amené chez Jésus. (Jn 1,41)

- Jean le disciple parfait. «  Le disciple que Jésus aimait ». Certains du groupe des disciples le considèrent comme le disciple parfait. Celui qui, dès le départ, s’est engagé totalement et que Jésus aime. A la table du repas il occupe la place à côté du cœur de Jésus. C’est une place de proximité spatiale. C’est aussi le signe de la proximité affective et spirituelle de Jean avec Jésus. Ainsi placé, Jean va être l’intermédiaire entre Pierre et Jésus.

Au cours du repas, Jésus leur annonce : l’un de vous me trahira ! ». Cette annonce produit le trouble et le doute chez les disciples. Chacun se demande intérieurement : est-ce moi ? Qui est-ce ? Pierre passe par Jean pour avoir une information de Jésus. Pour lui Jean ne peut pas être  le traitre. C’est un indice de la considération des disciples pour Jean : il ne peut être le traitre !

La place de Jean, à côté de Jésus, la tête appuyée sur la poitrine du Maître, peut-aussi être l’indice que Jésus considère Jean comme l’héritier de son testament spirituel d’amour pour les disciples futurs qui croiront « sans avoir vu » (20,29). Ainsi Jean devient l’intermédiaire entre Jésus et les lecteurs/auditeurs futurs de sa Parole. (Alain Marchadour : Les  personnages dans l’évangile de Jean ; p.169-179)

La relation Jean et Pierre. Dans les chapitres 13 à 21, en diverses circonstances, Jean est l’intermédiaire entre Jésus et Pierre. Jean est plus jeune que Pierre, qui est marié et qui est le patron d’un groupe de pêcheurs du lac de Tibériade. Mais il est très proche de Pierre. La relation entre les deux est à sens unique : de Jean à Pierre, c’est Jean qui est le premier jusqu’à la fin du chapitre 21, où un changement se produit. C’est toujours Jean qui aide Pierre à aller de l’avant, qui l’entraine derrière lui, qui lui signale la présence du Maître.

Ce rôle d’intermédiaire en faveur de Pierre est rendu possible par sa proximité avec Jésus (13,23-24), ses relations avec le milieu sacerdotal de Jérusalem (18,16), sa plus grande agilité (20,4), et son intuition plus vive (21,7). Jean voit et comprend tout de suite : qui est là et le sens caché des choses au tombeau vide le matin de Pâque. (Marchadour)

La relation d’amour de Jésus à Pierre. André qui a passé la journée avec Jean chez Jésus, amène à Jésus son frère Simon, le lendemain. Jésus le regarde et dit : « Tu es Simon, fils de Jean. Je t’appelle Céphas, ce qui veut dire Pierre » (Jn 1,40-42).

En lui donnant un nom nouveau, Jésus a un projet sur Pierre : il sera la pierre sur laquelle il bâtira son Église. Pierre en suivant Jésus aura un parcours intérieur sinueux, plein de contradictions où les déclarations et les promesses de fidélité alternent avec les incompréhensions, les refus et la trahison. Jean sera à côté de lui, pour l’aider à franchir les obstacles, jusqu’à la dernière rencontre, après la résurrection, au bord du lac de Tibériade. (Jn 21,1-23).

Pendant cette rencontre, Jésus introduit Pierre dans une relation d’amour et d’intimité. C’est encore Jean, et pour la dernière fois, qui sert d’intermédiaire. «  Le disciple, que Jésus aimait, dit alors à Pierre : c’est le Seigneur ! A ces mots : c’est le Seigneur ! Simon-Pierre mit son vêtement, car il était nu, et il se jette à l’eau » (21,7) Puis, après avoir mangé ensemble du poisson braisé et du pain, Jésus prend Pierre à l’écart, l’introduit dans son intimité et le rétablit dans sa mission. Jésus interpelle Simon, 3 fois, par son premier nom, celui qu’il portait avant leur première rencontre : « Simon, fils de Jean » (Jn 1,42 et 21,16-17). « Il lui dit pour la 3e fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui eût dit pour la 3e fois : m’aimes-tu ?  Et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. (v¨17)…Puis il lui dit : suis-moi » (v.19).Jésus reconfirme Pierre dans sa vocation et sa mission initiales (1,40-42).

« La mission de Simon-Pierre annoncée de façon vague au chapitre 1, est ici précisée : « pais mes brebis ».Le lien affirmé par Jésus, entre la mission à remplir et l’amour envers lui, établit le programme à venir de Simon-Pierre. La triple question : « m’aimes-tu ? », évoque la triple trahison. Que peut signifier, pour Simon-Pierre, l’invitation à aimer Jésus, tandis qu’il vient de le trahir et que le temps de sa présence sur terre prend fin ? C’est le rappel que sa vocation et sa mission sont un don gratuit de Jésus. Ce don demeure malgré les faiblesses et les infidélités de Simon-Pierre. De façon réaliste [le lavement des pieds], Jésus a enseigné à ses disciples que « l’aimer c’est observer ses commandements » (Jn 14,15).Associant amour de lui et service des frères, Jésus ouvre à Simon-Pierre un programme exigeant : conduire et nourrir le troupeau, en fidélité à sa mission et par amour pour le Maître » (Alain Marchadour p.60-61).

Jésus, le Bon Pasteur, qui a aimé jusqu’au bout et a donné sa vie pour ses brebis, appelle Pierre à exercer, dans l’amour, son ministère de pasteur. Il est la garantie pour que l’Église reste fidèle au testament spirituel de Jésus, dont Jean est l’héritier.

La relation dynamique du disciple et de l’apôtre dans les CC. et RR.

C.1 « Il [l’appel de Jésus-Christ] les invite [les Oblats] à le suivre et à prendre part à sa mission par la parole et l’action ».Les mots clés sont suivre et prendre part à la mission, ils renvoient à la vie du disciple et de l’apôtre.

C.2  la dernière phrase relie doublement les deux aspects de la vocation apostolique. Elle dit : « Leur zèle apostolique est soutenu par le don sans réserve de leur oblation ».Ce qui veut dire que l’apôtre (zèle apostolique) est soutenu par l’oblation qui est le propre du disciple. Mais une « oblation sans cesse renouvelée dans les exigences de leur mission ».Cette conclusion « exprime l’unité interne de la vie oblate et l’aide mutuelle que s’apportent ses deux composantes essentielles : l’action missionnaire et la consécration religieuse » (P.F Jetté OMI Homme apostolique p.51)

R 8a enrichit à son tour la relation du disciple et de l’apôtre : « Nous nous laisserons évangéliser par les pauvres et les marginaux vers qui notre ministère nous envoie, car souvent ils nous font entendre de façon nouvelle l’Évangile  que nous annonçons… ».Le ministère de l’apôtre est une école pour le disciple. Le ministère (le propre de l’apôtre) nous fait rencontrer les pauvres qui, à l’expérience, se révèlent être nos maîtres. Ils nous font entendre de façon nouvelle l’Évangile  (le propre du disciple) que nous annonçons (le propre de l’apôtre).

C 11 « Notre mission est de proclamer le Royaume de Dieu et de le rechercher avant toute chose… ». Le P. F.Jetté note : « ce qu’il y a de remarquable dans cette phrase, c’est qu’on affirme que la recherche du Royaume de Dieu avant toute chose, fait partie de notre mission tout autant que la proclamation de ce même Royaume. Nous sommes Oblats pas seulement pour aller prêcher…mais aussi pour rechercher nous-mêmes le Royaume…et en vivre…Par là nous réaffirmons d’une manière nouvelle l’unité du charisme oblat et rejoignons la pensée d’Eugène de Mazenod, qui a tant insisté sur la nécessité de la sainteté pour nous… » (Homme apostolique p.122-123).

C 31 voici la réflexion du P.F.Jetté « la C 31 parle de l’unité de notre vie ; il s’agit bien de sortir de la division entre action et contemplation et les divers aspects sous lesquels elle se décline. « Les Oblats ne réalisent l’unité de leur vie qu’en Jésus-Christ et par lui ». L’article dit bien que nous sommes «  engagés dans des services apostoliques très variés ». C’est la « dispersion » inhérente à  la vie missionnaire, mais alors qu’elle devrait nous éloigner de Dieu, elle devient le lieu où nous le rencontrons.  «  Tout acte de leur ministère est rencontre avec le Christ, mais à une condition : que leur cœur soit pur et qu’il cherche le Christ. Alors…ils trouveront le Christ en le donnant aux autres et en l’accueillant d’eux » (Homme apostolique p.189)

 C 32  elle décrit la prière missionnaire. « C’est en missionnaire que nous louons le Seigneur selon les inspirations diverses de l’Esprit : nous portons devant Lui le poids quotidien de notre souci pour les gens à qui nous sommes envoyés (cf. 2Co 11,28). Toute notre vie est prière pour que le Règne vienne en nous et par nous ». C’est l’Esprit qui est le Maître intérieur de la prière missionnaire dans laquelle nous relisons et reprenons notre ministère sous forme de prière, à l’exemple de Paul qui portait le souci de toutes les Églises. Le souci apostolique pourrait bien être dissipation qui nous éloigne de Dieu, mais ici il est montré comme prière. Tant la prière explicite que l’action apostolique est prière « pour que le Règne vienne en nous (disciple) et par nous (apôtre) » Pour en arriver là, il sera nécessaire cependant d’être bien clairs sur qui nous voulons servir : nous-mêmes ? ou la mission du Seigneur ? Le fondateur en était conscient et c’est pour cela qu’il nous recommandait tant la pureté d’intention : « …avoir uniquement en vue la Gloire de Dieu, le bien de l’Église, l’édification et le salut des âmes… » Préface (P. Jean-Pierre Caloz : pp.183-185).

La communauté apostolique dans les CC. et RR. de 1982

Les CC. et RR. font l’unité de vie entre mission et communauté en une seule réalité : le charisme oblat : «  C’est dans la communauté à laquelle nous appartenons et par elle que nous accomplissons notre mission » C.37

C’est la présence de Jésus Sauveur dans la communauté et dans la mission qui fait l’unité.

« L’Oblat se sanctifie personnellement et travaille à la sanctification des autres dans et par la communauté à laquelle Dieu l’appelle. Il n’y a plus de communauté sans mission, ni de mission sans communauté » (P.Francis Santucci, Communauté : DVO p.148).

L’appel et la présence du Seigneur : éléments constitutifs de la communauté oblate

La communauté des Apôtres autour de Jésus (C.3) et celle des premiers chrétiens (C.21, 37) forment le modèle sur lequel se fonde la communauté oblate.

C.3  Le Seigneur nous appelle à le suivre : la sanctification personnelle veut dire ne faire qu’un avec Lui, c’est à dire « revivre l’unité des Apôtres avec Lui ainsi que [notre] mission commune dans son Esprit ». Cette mission consiste à amener les autres à cette même unité. C’est la présence du Christ Sauveur qui rend la mission possible et c’est la mission de l’Oblat de rendre le Christ présent dans la communauté et à l’extérieur d’elle.

C. 37  La charité à l’intérieur de la communauté et le zèle à l’extérieur pénètrent toute la vie de l’Oblat. «  À mesure que grandit entre eux la communion d’esprit et de cœur, les Oblats témoignent aux yeux des hommes que Jésus vit au milieu d’eux et fait leur unité pour les envoyer annoncer son Royaume ». La communauté vit ainsi pour la mission, elle est elle-même acte de mission. La communauté comme l’activité missionnaire sont source de sanctification et témoignage d’évangélisation.

Les qualités de la communauté apostolique

Le P. Marcelle Zago résume ainsi les qualités de la communauté : « Une lecture attentive des CC. et RR. nous fait trouver dans la vie communautaire une dimension humaine de compréhension et d’amitié réciproques, une dimension chrétienne de partage dans la foi, une dimension religieuse par le soutien apporté à nos vœux, une dimension missionnaire dans la programmation et dans l’exécution de notre ministère, une dimension économique dans la transparence en ce qui concerne les biens et dans le partage de ceux-ci » ( P. Marcelle Zago : Devenir témoins en communauté apostolique ; dans Doc omi, 208 (1996) p.8).

La dimension humaine : « l’affection qui unit les membres d’une même famille »

La première qualité humaine « l’affection qui unit les membres d’une même famille » C.42

Solidarité des uns et des autres dans notre vie et dans notre action : C. 38

Joie et simplicité C. 29 et 39

Partage de nos dons et de nos talents C.39

Unité par l’obéissance et la charité C. 38-39

Responsabilité des uns envers les autres dans la correction fraternelle et le pardon C.38-39

Encouragement réciproque à être fidèle à la Congrégation C.29

Amitié et vie fraternelle pour vivre le célibat C.18

Créativité commune pour offrir des possibilités de récréation, de repos et de détente R.25

Respect des besoins et du droit à la vie privée de chacun R.26

Sollicitude particulière pour ceux qui sont éprouvés, malades ou âgés C.42

Cordialité et hospitalité C.41

Prière pour nos défunts C.43

Attitude de dialogue fraternel, de conciliation et de charité envers l’oblat qui quitte la Congrégation C.44

La dimension chrétienne : « témoins de la présence et de la mission de Jésus »

« la communauté est un signe que, dans le Christ, Dieu est tout pour tous » C.11

Elle témoigne que Jésus vit au milieu de nous C.37

Elle doit « nous aider à devenir davantage des hommes de prière et de réflexion, à vivre l’Évangile  sans compromis et ainsi nous libérer pour une plus grande fidélité à notre vocation » C.87

C’est pourquoi, «  un des moments les plus intenses de la vie d’une communauté apostolique est celui de la prière en commun » C.40

Dans l’Eucharistie, les membres « resserrent les liens de leur communauté apostolique et élargissent les horizons de leur zèle aux dimensions du monde » C.33

Célébration commune de l’Office divin et Oraison vécue ensemble C.33

Récollection mensuelle et retraite annuelle personnelle et communautaire, temps de réflexion et de renouvellement C.35

Notre recherche et notre proclamation commune du Royaume de Dieu, notre attente active de la venue du Seigneur, ne se limitent pas à des moments de prière ; « nous nous engageons à être au cœur du monde un levain des Béatitudes » C.11

Nous sommes appelés au partage communautaire de notre expérience de foi C.87

« la charité fraternelle doit soutenir le zèle de chacun » C.37

La dimension religieuse : « les vœux les unissent dans l’amour au Seigneur et à son peuple »

Les vœux […] marquent d’un caractère particulier ce milieu vital qu’est la communauté C.12. Chaque vœu marque un aspect de la communauté

Le célibat consacré nous permet de « témoigner ensemble de l’amour du Père pour nous et de notre amour fidèle pour lui » C.16

« En vivant leur consécration, les Oblats s’entraideront pour parvenir à une plus grande maturité » R.11

« Ils adoptent un genre de vie simple et considèrent comme essentiel, pour leur Institut, de donner un témoignage collectif de détachement évangélique » C.21

«  Les Oblats mettent tout en commun » C.21

« Tout ce qu’un membre acquiert par son travail personnel ou en vue de la Congrégation appartient à celle-ci » C.22

« Chacun contribue, pour sa part, au soutien et à l’apostolat de sa communauté » C.21

Tout ce qui appartient à la communauté peut être considéré comme le patrimoine des pauvres et sera administré avec prudence, R.14

« La communauté, cependant, mettant sa confiance dans la divine Providence, n’hésitera pas à utiliser même son nécessaire pour aider les pauvres » R.14

Le vœu d’obéissance fait de la communauté un témoin de ce monde nouveau dans lequel les hommes se reconnaissent en étroite dépendance les uns des autres, contestant l’esprit de domination, C.25

« Dans nos supérieurs, nous verrons un signe de notre unité dans le Christ » C.26

« Comme personne et comme communauté, nous avons la responsabilité de rechercher la volonté de Dieu. Nos décisions reflètent davantage cette volonté, quand elles sont prises après un discernement communautaire et dans la prière » C.26

La dimension missionnaire : « C’est dans la communauté à laquelle nous appartenons et par elle, que nous accomplissons notre mission » C.37

Le Père Zago parle de trois exigences :

La mission est confiée à la communauté ; cette tâche est communautaire avant d’être personnelle. Tous les membres doivent la soutenir. Ils y engagent leur vie et leur action : C. 38, R.1

Les structures de la communauté sont au service de la mission. La communauté doit donc adopter le rythme de vie qui corresponde le mieux à sa mission, en se rappelant que la vie et la mission de la communauté ne s’opposent pas. C. 38 ; R.23

La communauté est, par nature, missionnaire.  Nous accomplissons notre mission non seulement par des paroles et des travaux, mais aussi et surtout par la qualité de notre vie. C.3, 11,37.

La dimension économique : « un témoignage collectif de détachement évangélique »

« Comme la Congrégation est missionnaire par nature, les biens temporels qui lui appartiennent sont avant tout au service de la mission » C.122

« Chacun contribue pour sa part au soutien et à l’apostolat de sa communauté » C.21

Tous les biens appartiennent à la communauté. «Nos maisons et nos Provinces auront le souci de partager avec les confrères dans les régions ou les missions moins pourvues de biens matériels » R.15. Commentant cet aspect du partage des biens matériels, le P. J. Joergensen écrit : « Le partage est un beau témoignage à donner au monde, celui d’un organisme international qui pratique véritablement la solidarité financière. La recommandation du Chapitre de 1992 de partager les capitaux de telle façon que chaque Province puisse être autonome est un signe de cette solidarité. Ce partage signifie que les Oblats «  pauvres » cesseraient de dépendre des Oblats « riches ». Il s’agit d’une importante question de partage de pouvoirs, d’un passage de la charité à la justice ». (Vie Oblate Life 52, (1993), p.131).

Pour que les qualités de la communauté apostolique ne soient pas des désirs émotifs et pieux, il est nécessaire d’élaborer périodiquement un projet communautaire.  « Nous sommes tous solidairement responsables de la vie et de l’apostolat de la communauté. C’est donc ensemble que nous discernons l’appel de l’Esprit, que nous tâchons de parvenir à un consensus sur les questions importantes et que nous appuyons loyalement les décisions prises. Un climat de confiance mutuelle favorisera parmi nous l’élaboration des décisions en esprit de collégialité » C.73.

Le Chapitre de 1986 : « Missionnaires dans l’aujourd’hui du monde » affirme « la vie communautaire est une dimension essentielle de notre vocation […] Pour nous Oblats, [elle] n’est pas uniquement nécessaire à la mission, elle est elle-même mission et en même temps un signe qualitatif de la mission de l’Église ».

Le Chapitre de 1992 : « Témoins en communauté apostolique » : «  est une invitation à relire nos principales sources oblates, sous l’angle de la qualité de notre vie communauté apostolique, afin d’améliorer notre témoignage, au cœur du monde contemporain » (Présentation.15). C’est un appel à réaliser notre projet de communauté apostolique.

Le Chapitre de 2012 : « Conversion » est un appel à changer nos attitudes. « Après un débat assez passionné, les membres du Chapitre ont voté, pour la plupart, pour le maintien des structures actuelles. Le sentiment de la majorité était que, à ce moment-là, il était plus important de changer nos attitudes que de changer nos structures » (Lettre p.9).

Conclusion :

Le Père Marcello Zago résume les orientations des chapitres qui ont suivi le Concile Vatican II, dans les pages 340 à 344 du DVO, article : Évangélisation et Mission. Il situe le Concile dans l’Histoire de l’Humanité : « Le Concile a eu lieu au moment où apparaissait un tournant socioculturel de plus en plus profond : fin de l’époque coloniale et émergence des nouvelles nations, explosion des moyens de communication de masse, développement technologique et fossé économique croissant entre les peuples, pluralisme grandissant des cultures, des religions, des opinions, émigration de l’hémisphère sud vers l’hémisphère nord. Il n’est pas facile de distinguer l’impact du Concile de celui de ces changements ».

La vie religieuse elle-même a été profondément marquée par ce renouvellement conciliaire et par les changements socioculturels.

« En regardant l’évolution qu’a connue l’évangélisation, dans l’idée qu’on s’en fait comme dans sa réalisation, à partir du Fondateur jusqu’à aujourd’hui, on notera quelques tendances significatives. On est passé :

- D’une évangélisation centrée même quantitativement sur l’annonce directe de la Parole à travers les missions populaires et les missions étrangères, à une mission évangélisatrice avec des activités et des ministères variés ;

- D’une évangélisation axée surtout sur la religion et la morale à une évangélisation intégrale qui doit éclairer et transformer tous les aspects de la vie personnelle, collective et culturelle (voir Evangelii Nuntiandi n°18-20) ;

- D’une annonce de type magistral et objectif à une évangélisation adaptée au cheminement des auditeurs pour répondre à leurs attentes. Le Fondateur demandait d’ « d’enseigner qui est le Christ », les nouvelles Constitutions dans l’article principal parlent de « faire connaître le Christ » ;

- D’une annonce faite par un groupe de prêtres à une évangélisation qui est l’œuvre de l’Église ;

- D’une annonce axée sur la conversion des âmes à une évangélisation qui a un triple but : c’est à dire la conversion personnelle et communautaire, la constitution d’une communauté ecclésiale inculturée et responsable, et la promotion du Royaume de Dieu (voir Redemptoris  Missio n° 19-20). Dans cette perspective, certaines activités, telles que la promotion humaine, l’inculturation, le dialogue et l’engagement pour la justice et la paix, sont véritablement missionnaires (Redemptoris Missio n°52-60).

Le P. Marcello Zago conclut en proposant de revenir à la proclamation de la Parole de Dieu. « Dans la pratique, l’annonce directe [de la Parole de Dieu] a peut-être perdu non seulement l’importance quantitative, mais aussi l’estime qui lui reviennent. La Parole de Dieu annoncée convenablement a un dynamisme et une efficacité missionnaire uniques. Il faudrait approfondir sa valeur à partir de l’Écriture, de la Tradition et du  concile Vatican II, en particulier de la constitution Dei Verbum, de l’exhortation de Paul VI Evangelii Nuntiandi et de l’encyclique de Jean-Paul II Redemptoris Missio…La triple distinction qu’indique Redemptoris Missio : l’évangélisation pastorale, la nouvelle évangélisation, l’évangélisation missionnaire, pourrait constituer un point de départ » (La nouvelle évangélisation selon Jean-Paul II et les défis pour les Oblats, dans Kerygma 25 ( 1991)p.165-187).

Ce que Jean-Paul II dit pour l’Église correspond à l’intuition, à la volonté et à l’action d’Eugène de Mazenod et au charisme qu’il a transmis. « L’annonce a, en permanence, la priorité dans la mission. L’Église ne peut se soustraire au mandat explicite du Christ. Elle ne peut pas priver les hommes de la Bonne Nouvelle qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés par  Lui […] Toutes les formes de l’activité missionnaire tendent à cette proclamation qui révèle et introduit dans le mystère caché depuis les siècles et dévoilé dans le Christ, mystère qui est au cœur de la mission et de la vie de l’Église, et qui forme le pivot de toute l’évangélisation […] La foi naît de l’annonce et toute communauté ecclésiale tire son origine et sa vie de la réponse personnelle de chaque fidèle à cette annonce. De même que l’économie du salut est centrée sur le Christ, de même l’activité missionnaire  tend à la proclamation de son mystère » (Redemptoris Missio n°44).

Sur ce point, la Congrégation a ce défi important à saisir et à relever pour être véritablement missionnaire dans notre monde et pour être fidèle à son charisme. (Zago DVO p.342-344)

Le P. Marcello Zago a écrit cela en 1996. Depuis le monde a encore changé et change vite avec le Web ! Le 19 juin 2012, le Saint Siège a présenté le texte de l’Instrumentum Laboris du Synode prévu du 7 au 28 octobre2012, sur le thème : « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ».

VI – La Vierge Marie chez saint Eugène de Mazenod et chez les Oblats

« Marie Immaculée est la Mère de notre communauté apostolique. Elle nous apporte la foi et le courage qui orientaient sa vie, depuis Nazareth jusqu’à la chambre haute de Jérusalem. Marie nous invite sans relâche à approfondir notre relation personnelle avec Jésus qui au Calvaire nous a donnés à elle comme ses fils. Elle nous provoque à prendre soins les uns des autres, comme des frères, et à aimer le peuple auquel nous sommes envoyés pour lui porter la Bonne Nouvelle. Marie est notre modèle dans son engagement pour les valeurs du Royaume et dans son témoignage unique au milieu de la première communauté de son Fils » (Chapitre 1992 : Témoins en communauté apostolique n° 45).

Marie dans la formation d’Eugène

À Venise (1794-1797). Don Bartolo donne à Eugène un règlement de vie centré sur Jésus-Christ et Marie. Il s’agit de pratiques de piété : office de la Sainte Vierge, chapelet… Surtout, don Bartolo oriente la piété d’Eugène vers une attitude intérieure qui restera chez lui toute sa vie :

- Confiance en Marie, à l’exemple de Jésus qui a mis sa confiance en sa mère

- Union aux « adorations des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie ».

Le  règlement lui propose des gestes simples et quotidiens, qui expriment son amour vrai, sensible et affectueux : « ce sera là mon exercice du matin. Avant de quitter ma chambre, je me tournerai vers une église et je prierai à genoux Jésus de me bénir. Je me tournerai aussi vers l’image de Marie et je lui demanderai humblement sa bénédiction maternelle. Je prendrai alors de l’eau bénite, je baiserai respectueusement mon crucifix à l’endroit des plaies et du cœur, la main de ma mère Marie » (Rey I, p.26).

À Palerme (1799-1802). A 17 ans, Eugène arrive à Palerme où il demeure pendant 4 ans. Deux célébrations mariales vont le marquer. (EO I, t 16, p.97-98)

- « les archevêques de Palerme et toutes les autorités de cette grande ville, renouvellent tous les ans le serment de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour le maintien de cette vérité » (Il s’agit de l’Immaculée Conception non encore définie par l’Église).

- L’autre souvenir concerne la fête appelée : « Le triomphe de la Rédemption ». Dans son Journal d’émigration, Eugène décrit, sur deux pages, la procession où  parmi les personnages du N.T. Marie est toujours présente à côté du Christ ou en relation avec lui.

Au séminaire Saint Sulpice.

Jean Jacques Olier, fondateur du séminaire, a élaboré une spiritualité basée sur le fait que le prêtre est un alter Christus. Les formateurs du séminaire veillaient à ce que chacun des prêtres formés par eux  puisse dire : ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20)

Marie était présentée comme le modèle de cette attitude intérieure fondamentale, puisque le Christ a habité en elle. Pour les Sulpiciens la dévotion à Marie consiste à contempler en Marie la vie de Jésus et à ce que Jésus habite en nous comme il habitait en Marie. « La meilleure expression de cette spiritualité mariale christocentrique semble être la prière : «  O Jésus qui vit en Marie… », qui était récitée après la méditation, [et que la tradition oblate a gardée]. On peut dire que les idées qu’elle contient, constituent l’essence de la spiritualité mariale sulpicienne et c’est en elle qu’Eugène a été formé » (Kazimierz Lubowicki, DVO : Marie p.533).

Les premières années de sacerdoce

Vers octobre 1812, Eugène rentre à Aix. Deux faits nous font voir comment sa vie reste marquée par la présence de Marie :

-  Après la célébration de la fête de Pâques de 1813, Eugène fonde l’Association de la Jeunesse d’Aix. Les règlements et les statuts sont imprégnés de la pensée de Marie. Dès les premières lignes, il est dit qu’il s’agit d’une « société établie sous l’invocation de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge ». Eugène éduque les jeunes à voir en Marie la Mère de Jésus et « aussi la nôtre », une mère pleine de tendresse qui désire coopérer à notre salut ». (P.Kazimierz Lubowicki, DVO p.535).

-  L’expérience du 15 août 1822. Selon la tradition orale, le 15 août 1822, la statue de Marie, bénie ce jour-là dans la chapelle d’Aix, aurait ouvert les yeux et penché légèrement la tête vers le Fondateur pendant qu’il priait à ses pieds. Le seul témoignage contemporain de ce fait se trouve dans sa lettre, écrite le soir du même jour, au père Tempier. Le fondateur ne décrit pas l’événement extérieur, il ne fait pas d’allusion directe à une apparition. Mais il utilise des expressions : « j’ai éprouvé ; j’ai trouvé ; il me semblait voir, toucher du doigt », jointes à la joie profonde et à la force sereine, qui semblent indiquer qu’il a eu, dans cette expérience, une vision intérieure, qu’il interprète comme «  un sourire de la Vierge » (EO I, t 6, p.234).

Dans cette lettre, Eugène décrit « ses dispositions intérieures ». On en distingue quatre : il réussit à pénétrer ou à percevoir la vérité essentielle concernant Marie, la Congrégation, lui-même et les difficultés externes à l’Institut.

(Les Oblats sont expulsés de France en 1903. Ils transportent la statue à Rome. Elle est actuellement placée au-dessus du maître-autel de la Maison générale).

Marie dans la spiritualité de la Congrégation selon le Fondateur

Le nom de la Congrégation. Le premier nom de la Congrégation a été celui de Missionnaires de Provence. Ce nom n’était plus approprié lorsque les Missionnaires firent une fondation hors de Provence. Ils adoptèrent le nom d’Oblats de saint Charles. Mais ce nom ne satisfaisait pas Eugène.

Avant l’audience accordée par le Pape en 1825, le père de Mazenod décide de remplacer le nom  d’Oblats de saint Charles par le nom : d’Oblats de Marie Immaculée. Quel fut le véritable motif de cette décision ? Le P. Fernand Jetté indique que le nom d’une famille religieuse exprime habituellement sa nature et son but. (Essai sur le caractère marial de notre spiritualité :( EO, 7(1948) p.25). Il semble que le choix du nom de « Missionnaires Oblats de la très sainte et immaculée Vierge Marie » soit, chez le père de Mazenod, la maturation d’une nouvelle et plus profonde vision de la mission de la Congrégation. Il découvre Marie comme le modèle le plus adéquat de la  vie apostolique voulue pour sa Congrégation, comme la personne la plus engagée au service du Christ, des pauvres et de l’Église. Dans sa lettre au père Tempier du 22 décembre 1825, deux de ses réflexions sont frappantes : une certaine fascination pour le nouveau nom et aussi le regret de n’y avoir pas pensé plus tôt. Il semble prendre conscience que, même s’il avait toujours aimé Marie, il n’avait pas encore compris le rôle essentiel qu’elle accomplit dans le projet de la Rédemption. En cherchant le patron qui exprime le mieux le but de sa Congrégation, c’est à dire une personne qui marche à la suite du Christ, engagée dans la mission au service et à l’instruction des pauvres, il n’avait pas pensé à Marie. À Rome, il comprend ce qu’est vraiment Marie. Le nom de la Congrégation naît d’une découverte selon laquelle ses membres, pour répondre réellement aux urgences de l’Église, doivent s’identifier avec Marie Immaculée, « s’offrir » comme elle au service du projet salvifique de Dieu.

Le contenu spirituel du nom. Eugène n’a pas choisi le nom pour une question de culte ni de dévotion personnelle. Mais pour que les Oblats lui soient «  consacrés d’une manière spéciale » (lettre à Tempier le 22 décembre 1825, EO I, t.6, p.234).

Le Père Léo Deschatelets, ancien Supérieur général, écrit : «  il s’agit d’une sorte d’identification à Marie Immaculée[…], d’une donation de nous-mêmes à Dieu par Elle et comme Elle, qui va jusqu’au fond de toute notre vie chrétienne, religieuse, missionnaire, sacerdotale,[…] d’une manière à nous de nous engager à fond, par la pensée, le cœur et l’action, dans le mystère de Marie, pour mieux vivre notre engagement total au service du Christ et des âmes. C’est à ce point de vue qu’elle est pour nous un exemple de perfection » (Notre vocation et notre vie d’union intime avec Marie Immaculée : lettre circulaire n°191 du 15 août 1951).

« Devenir Oblat de Marie Immaculée, c’est […] en quelque sorte nous incorporer à Marie pour engendrer avec elle Jésus dans les âmes, enseignant par la parole et par l’exemple  ce qu’est le Christ » (Fernand Jetté).Nous avons là une identification mystique et réelle, par laquelle chaque Oblat devient Marie elle-même qui vit et sert dans l’aujourd’hui de l’Église.

La « Vie Intérieure de Marie »

La présence de Marie à Eugène est déjà très forte en arrivant au séminaire de Paris, selon une de ses lettre écrite six jours après son entrée. Dans cette lettre écrite à sa grand-mère, il parle avec émerveillement d’une « fête qui embaume et qui est spéciale au séminaire, c’est la fête de la vie intérieure de la Sainte Vierge, c’est à dire la fête de toutes les vertus et des grandes merveilles du Tout-Puissant…Je vais me réjouir avec le Très Sainte Vierge de ce que Dieu a opéré de grandes choses en elle » DVO p.533).

Marie dans l’aujourd’hui des Oblats

Aujourd’hui, par les Évangiles, nous percevons que « la vie intérieure de Marie » est toujours liée à  l’accueil de la Parole de Dieu. Marie est celle qui la médite, la garde fidèlement dans son cœur, lui donne les mots pour exprimer sa prière dans le Magnificat. Marie, docile à l’Esprit Saint, peut nous aider à vivre la même docilité, la même obéissance.

« Dans la Parole de Dieu, Marie est vraiment chez elle, elle en sort et elle y entre avec un grand naturel. Elle parle et pense au moyen de la Parole de Dieu ; la Parole de Dieu devient sa parole et sa parole naît de la Parole de Dieu. De plus, se manifeste ainsi que ses pensées sont au diapason des pensées de Dieu, que sa volonté consiste à vouloir avec Dieu. Étant profondément pénétrée par la Parole de Dieu, elle peut devenir la mère de la parole incarnée » (Benoît XVI, Deus caritas est, n°41).

Marie est présente, au Cénacle, au milieu des Apôtres (Encyclique Redemptoris Mater, Jean-Paul II)

« Marie est présente au moment même de la naissance de l’Église : «  comme il a plu à Dieu de ne manifester ouvertement le mystère de salut des hommes qu’à l’heure où Il répandrait l’Esprit promis par le Christ », on voit les Apôtres, avant le jour de la Pentecôte «  persévérant d’un même cœur dans la prière avec quelques femmes dont Marie, Mère de Jésus et avec ses frères » (Ac 1,14). Et l’on voit Marie appelant elle aussi de ses prières le don de l’Esprit qui à l’Annonciation l’avait déjà elle-même prise sous son ombre » (Redemptoris Mater, n° 24).

« Parmi ceux qui étaient assidus à la prière au Cénacle, certains avaient, les uns après les autres, été appelés par Jésus. Onze d’entre eux, avaient été établis comme Apôtres et Jésus leur avait confié la mission qu’il avait reçue du Père : « Comme le Père m’a envoyé moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Au jour de son Ascension, avant de retourner vers le Père, il avait ajouté : «  quand l’Esprit Saint descendra sur vous, vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Cette mission des Apôtres commence dès qu’ils sortent du Cénacle de Jérusalem » (Redemptoris Mater, n° 26).

« Marie  n’a pas reçu directement cette mission apostolique. Mais elle est au Cénacle avec les Apôtres, au milieu d’eux. Elle est assidue à la prière en tant que « Mère de Jésus » (Ac 1,13-14), c’est à dire du Christ crucifié et ressuscité » (Redemptoris Mater, n° 26).

« Les Apôtres savaient et regardaient Marie, la Mère de Jésus, comme un témoin unique du mystère de Jésus », de la vie intérieure de Jésus. Pour cela : « dès le premier moment, l’Église regardait donc Marie à travers Jésus, comme elle regardait Jésus à travers Marie » (Redemptoris Mater, n° 26).

LA   MISÉRICORDE  DANS  LE   CHARISME   OBLAT

I – INTRODUCTION

Le Rwanda a été blessé et frappé à mort par un génocide fratricide, monstrueux et inexplicable, du 6 avril au 4 juillet 1994. Un « Congrès de la Miséricorde » s’est tenu en octobre 2010. Il a été une promesse de renouveau qui a répondu à la soif de pardon, au désir de se rencontrer et de se parler à nouveau, pour refaire l’unité et retrouver la communion. L’ONU estime qu’environ 800 000 rwandais ont trouvé la mort pendant ces 100 jours de violence.

En Afrique du Sud, la « Commission de la vérité et de la réconciliation » présidée par Mg. Desmond Tutu, archevêque du Cap et prix Nobel de la Paix, a débuté le 15 avril 1996 et ses travaux se sont prolongés durant 2 ans. L’objet de cette commission concernait les crimes et exactions politiques commis non seulement au nom du gouvernement sud-africain, mais aussi les crimes et exactions commis au nom des mouvements de libération nationale. Selon Mg. Desmond Tutu, certains auteurs de crimes ont pu avouer et réparer leurs torts et de nombreuses victimes ont pu pardonner.

D’autres endroits existent dans le monde, déchirés par des conflits que l’on ne sait pas encore résoudre !

Jean-Paul II : un homme de miséricorde

En 1980, dans l’encyclique «  Dieu riche en Miséricorde : Dives in Misericordia », Jean-Paul II soulignait son désir que « l’Église prenne une conscience plus profonde et plus motivée de la nécessité de rendre témoignage à la Miséricorde de Dieu, dans toute sa mission » (DM 12)

En 2000, Jean-Paul II a institué le 1er dimanche après Pâques : Dimanche de la Miséricorde divine. Il disait : « la Miséricorde dessine l’image de mon pontificat »

La Miséricorde de Dieu est « la clé de lecture privilégiée » du pontificat de Jean-Paul II. (Benoît XVI). Dans son dernier livre personnel : « Mémoire et identité », Jean-Paul II se réfère à sainte Faustine Kowalska et à ses révélations centrées sur le mystère de la Divine Miséricorde. Confronté aux idéologies du Mal que furent le nazisme et le communisme (elles ont causé plusieurs millions de morts), Karol Wojtyla comprend que l’unique vérité capable de contrebalancer le mal de ces idéologies est le fait que Dieu est Miséricorde : « c’était la vérité du Christ miséricordieux ». C’est pourquoi, affirme Jean Paul II,  « lorsque j’ai été appelé sur le siège de Pierre, j’ai ressenti fortement la nécessité de transmettre les expériences faites dans mon pays natal, mais appartenant au trésor de l’Église universelle ».

« Jean-Paul II était d’abord et avant tout, un homme de miséricorde, tout en étant ferme sur la vérité et la justice. Son attitude notamment dans ses voyages apostoliques, à l’égard des personnes fragilisées par la vie, enfants, personnes malades ou handicapées, pauvres des favelas, ne trompe pas sur sa profonde compassion pour la souffrance. Son pardon au tueur Ali Agça et la visite qu’il lui rendit dans sa cellule de prison, témoignent de la force et du courage de la miséricorde qui l’habitaient » (Mgr Albert-Marie de Monléon, coordinateur national français du Congrès de la Miséricorde).

« Nous ne devons pas avoir peur du mot miséricorde…La miséricorde divine s’exprime avant tout à l’égard de l’homme blessé, défiguré par le péché…Elle est ce qui restaure dans sa dignité et sa vraie liberté de fils égaré » (Encyclique : Dives in misericordia).

Cotonou : le 18 novembre 2011 : allocution de Benoît XVI en la Cathédrale dédiée à Notre Dame de Miséricorde, « la double expression de la miséricorde divine ». «  La miséricorde divine ne consiste pas seulement en la rémission de nos péchés. Elle consiste aussi dans le fait que Dieu, notre Père, nous ramène, parfois avec douleur et crainte de notre part, sur le chemin de la vérité et de la lumière, car il ne veut pas que nous nous perdions. Cette double expression de la miséricorde divine, montre combien Dieu est fidèle à l’alliance conclue avec chaque chrétien dans le baptême. En relisant l’histoire personnelle de chacun et celle de l’évangélisation de nos pays, nous pouvons dire avec le psalmiste : « Je chanterai sans fin les miséricordes du Seigneur » (Ps 89 ou 88,2).

Benoît XVI a terminé son allocution par une prière à la Vierge Marie, reine de Miséricorde, d’espérance, de paix et de justice, Notre Dame d’Afrique : « Que la Vierge Marie comble les plus nobles aspirations des jeunes d’Afrique, les cœurs assoiffés de justice, de paix et de réconciliation ; les espoirs des enfants victimes de la faim et de la guerre. Qu’elle obtienne pour les peuples de la terre, l’esprit de fraternité, la guérison pour les malades, la consolation pour les affligés, le pardon pour les pécheurs »

Pendant sa visite au Bénin, le pape s’est recueilli sur la tombe de l’ancien archevêque de Cotonou : Mgr Isidore de Sousa (décédé en 1999). Mgr de Sousa a joué un rôle décisif, il y a 20 ans, pour la transition démocratique après les années de dictature marxiste-léniniste. Il a présidé la « Conférence nationale » qui a négocié la transition vers la démocratie. Alors qu’il était coadjuteur de Cotonou, Mgr de Sousa a participé au Congrès national missionnaire à Lisieux, en avril 1984. Il a affirmé que pour chasser la peur, la peur du sorcier notamment, il faut annoncer « Jésus est Seigneur ». Ce qu’il disait de la peur est toujours d’actualité. Le Bénin est le pays du Vaudou : qui est « l’ensemble des dieux ou des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance ». C’est pour répondre à ces peurs et à ces interrogations que Benoît XVI a parlé de la Miséricorde de Dieu « qui est fidèle à l’alliance faite avec chaque chrétien dans le baptême » et de Marie Mère de Miséricorde, dans la cathédrale qui porte son nom.

À Bogota en Colombie, se tiendra en 2014 le prochain Congrès mondial de la Miséricorde, après Rome en 2008 et Cracovie en 2011.

Pendant ce Congrès, la Miséricorde divine prendra « toute sa signification comme service de l’élan missionnaire de l’Église. Sans mission l’Église meurt ! L’élan de la communauté chrétienne ne peut se déployer qu’à partir d’une expérience personnelle de la miséricorde. À côté de cette conversion personnelle c’est une conversion pastorale qui sera déterminante pour l’avenir de l’Église. La Miséricorde consiste dans le fait que nous n’attendons pas que les gens viennent à nous. Au contraire, c’est nous qui partons à leur rencontre, d’une porte à une autre, pour apporter le message de la Miséricorde…Si une paroisse n’est pas missionnaire, elle n’a pas de miséricorde » (Mgr Joaquin Garcia Benitez, archevêque de Medellin).

La Colombie est un pays blessé par des décennies de guerres civiles et de conflits liés à la drogue. « Le chemin de la Miséricorde divine est pour nous un chemin de confiance, car la Colombie a besoin d’un chemin de paix ».

Le 2° Congrès asiatique de la Miséricorde se tient à Bangkok, ce mois d’octobre. Les communautés bouddhistes et musulmanes y participent.

Depuis plusieurs années, la Miséricorde est vécue, expérimentée, approfondie sur tous les continents. Des groupes accueillent et célèbrent la Miséricorde. Des jeunes approfondissent ce mystère. Des religieux et des religieuses, des laïcs vivent la Miséricorde au service des malades, des prisonniers, des enfants, des plus petits.

Tous ces événements signalent qu’une nouveauté nait dans l’Église pour le bien de l’humanité blessée et pécheresse. Le charisme oblat nous introduit dans cette nouveauté de la spiritualité de la Miséricorde divine.

« Sa Miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (Luc 1,50. La BJ traduit miséricorde et la TOB  traduit sa bonté. La Liturgie traduit son amour).Ce verset est à la fois le centre et la clé d’explication du Magnificat. Il exprime l’espérance et la confiance de Marie en Dieu (mon) Sauveur. Elle donne totalement à Dieu sa disponibilité de créature et de femme. Le charisme religieux missionnaire de saint Eugène de Mazenod puise son origine et sa source permanente dans l’expérience qu’il a faite de la Miséricorde de Dieu. Pour lui, il y a un lien entre la Miséricorde, la mission et l’aspiration à la sainteté.

À la suite de Marie « Mère de Miséricorde », en vivant notre charisme oblat, en union avec nos confrères présents dans le monde, nous avons mission comme « ministres de la Miséricorde », d’aller vers ceux et celles qui sont « les plus abandonnés ». Nous sommes des semeurs de joie, de paix et de pardon. C’est notre charisme.

II – Vocabulaire

La miséricorde signifie dans le langage religieux et chrétien : un attachement gratuit, fait de tendresse et de ferveur, face à toute misère et souffrance. C’est compatir, c’est à dire  « souffrir avec, com = avec et pâtir = souffrir. Ce verbe compatir exprime bien la proximité que suscite la miséricorde.

« Selon l’origine latine du mot, la miséricorde exprime un cœur (cor en latin) qui se rend proche de celui qui est dans la « misère », qui est éprouvé par le mal, l’injustice, l’ignorance, la pauvreté, la souffrance, le malheur. La miséricorde, c’est le cœur compatissant pour celui qui manque du nécessaire, et le nécessaire, ce sont les biens de tous ordres, physiques, spirituels, intellectuels. Saint Augustin la définit ainsi : « La miséricorde c’est, dans notre cœur, une compassion pour la misère d’autrui, qui nous pousse à la secourir si nous le pouvons ». (Mgr Albert-Marie Monléon OP. « Miséricorde bonheur pour l’homme ; p.37)

En Dieu, la miséricorde est son amour qui se rend proche de ses créatures blessées par le mal. Le cœur de Dieu qui se penche sur la misère du cœur humain. Saint Augustin exprime cela par : « Dieu, tu es miséricordieux, moi je suis misérable » (Confessions X, 26-29).

La misère la plus grande est le péché et tout ce que le péché produit.

La miséricorde s’exprime par le pardon de l’offense. Elle est indulgente et patiente. Elle est tendresse et douceur d’un cœur qui refuse de se durcir ou de se fermer. Elle est gratuite.

« Seigneur, il n’y a que tes blessures pour nous montrer que tu es doux et plein de miséricorde » (Saint Bernard)

Dieu est la Miséricorde même. Cet attribut divin est celui qui lui convient le mieux face à sa créature. « L’amour de Dieu sous forme de miséricorde est à la racine de toute œuvre de Dieu » (Saint Thomas). Pour un pécheur, cet attribut divin éclate plus merveilleusement dans le pardon que Dieu nous accorde, le péché étant la plus grande des misères et la cause de toutes les autres misères. La miséricorde divine est l’exemple que nous devons vivre : « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 5,36)

III – La Miséricorde dans l’expérience et la spiritualité missionnaire de saint Eugène de Mazenod

Saint Eugène situe l’origine de sa vocation missionnaire dans l’expérience du vendredi saint 1807. Le visage de Jésus crucifié le bouleverse et le fait pleurer de douleur et de joie. « Jamais en lui l’expérience de se sentir aimé et comblé par la Miséricorde divine ne fut aussi forte. La douleur causée par son péché, était inondée par la douceur de l’amour de Dieu qui l’accueillait et lui pardonnait. La joie naissait « par le moyen de ma douleur ».

À partir de cette expérience, qui est une « véritable conversion personnelle et en même temps pastorale et missionnaire », Eugène décide de donner sa vie à Jésus crucifié. Toutes ses actions seront motivées par sa volonté de répondre à la Miséricorde qui a envahi son cœur.

Saint Eugène n’a pas donné de définition de la miséricorde ni élaboré de longs traités ou réflexions. C’est un homme pratique et sa spiritualité surgit de son expérience et de son union à Jésus crucifié, des aptitudes naturelles que Dieu a mises en lui, de sa pratique pastorale et missionnaire face aux besoins des « âmes les plus abandonnées » et de la situation de l’Église.

« Ses retours sur sa vie sont baignés du sentiment explicite et vif de la miséricorde divine. Il est plein de reconnaissance envers un Dieu si bon. Eugène ne cesse de revenir à la Miséricorde. Il s’y réfugie en toute confiance. Il sait que Dieu l’a sorti de son état de péché. Il est étonné que Dieu l’appelle au sacerdoce. Il s’examine soigneusement pour se préserver des plus petites défaillances. Il fréquente le sacrement du pardon. Il déborde d’action de grâce. Il éprouve le besoin de publier et proclamer les miséricordes de Dieu en sa faveur. La tristesse du regret fait place à la consolation et à des moments d’amour provoqués par les bontés de Jésus Christ Sauveur et Rédempteur, jusqu’à l’appeler «  l’Époux de mon âme », « le bien-aimé de mon cœur ». (DVO. Jacques Gervais p. 582 ; Ecrits oblats : I, T 15).

Son testament rédigé en 1854, est l’expression finale de sa spiritualité : « J’implore la miséricorde de Dieu, par les mérites de notre Sauveur Jésus Christ en qui je mets toute ma confiance, pour obtenir le pardon de mes péchés et la grâce de recevoir mon âme dans le saint paradis. J’invoque à cet effet l’intercession de la très sainte et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, osant lui rappeler, en toute humilité mais avec consolation, le dévouement filial de toute ma vie et le désir que j’ai toujours eu de la faire connaître et aimer, et de propager son culte en tous lieux, par le ministère de ceux que l’Église m’a donnés pour enfants et qui se sont associés à mes vœux…J’ai bien la confiance que le bon Dieu par sa miséricorde infinie, m’accordera son saint paradis… » (EO I t.15, n° 191 p.287-288).

Conversion personnelle

« C’est les Miséricordes de mon Dieu que je dois publier : (Ps 86,12-13) « Je te rends grâce de tout mon cœur Seigneur mon Dieu, à jamais je rendrai gloire à ton nom. Car ton amour est grand envers moi, tu as tiré mon âme de l’enfer ». «  Car il a épuisé les trésors de sa grâce en ma faveur » (Ps 145,8). «  Le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde ». « Oui je les publierai tous les jours de ma vie et à tous les instants du jour (Ps 55,18). «  Le soir et le matin et à midi, je raconterai et j’annoncerai » (Conférence spirituelle du 19 mars 1809).

Saint Eugène, imitant la Vierge Marie qui « gardait dans son cœur les paroles et les événements »,  garde la mémoire des bontés de Dieu. Le rôle de la mémoire est important :

- Pour nous rappeler les bontés divines

- Lui rendre grâce

- Louer sa fidélité

- Fortifier notre fidélité

- Nourrir notre espérance

- Annoncer et témoigner

Eugène par la pratique des exercices spirituels, utilisés surtout pendant les retraites annuelles, avait l’habitude de revenir sur lui-même, de réfléchir sur sa vie et d’y découvrir (= discerner) la présence agissante de Dieu Amour miséricordieux. Il a bien noté les passages et les moments où Dieu l’a créé et recréé : « J’ai parcouru ainsi les différents endroits où le Seigneur m’a placé…J’ai regardé ces grâces, comme une suite de la création, comme si Dieu après m’avoir formé, me prenant par la main, m’avait ainsi placé successivement en me disant : « je t’ai créé pour que tu m’aimes, pour que tu me serves…Je fais plus, faible créature que tu es, je te place là et là pour que tu parviennes plus facilement à cette fin… » (Retraite au sacerdoce 1811).

Conversion pastorale  et missionnaire 

 « J’entrai au séminaire de Saint Sulpice avec le désir, avec la volonté bien déterminée de me dévouer de la manière la plus absolue au service de l’Église, dans l’exercice du ministère le plus utile aux âmes, au salut desquelles je brûlais de me consacrer ».

« Je désire que Dieu m’accorde la Miséricorde en ce temps décisif de ma vie, où je me prépare à recevoir le sublime et redoutable sacerdoce de Jésus-Christ. Que je puisse profiter de la grâce de prédilection que je reçois, et en profiter pour purifier mon âme et vider entièrement mon cœur des créatures, afin que l’Esprit Saint ne trouve plus d’obstacles  et se repose sur moi dans toute sa plénitude. Qu’il me remplisse de l’amour de Jésus-Christ mon Sauveur, de manière que je ne vive et que je ne respire que pour lui. Que je me consume dans son amour en le servant et en faisant connaître combien il est bon et combien les hommes sont insensés de chercher ailleurs le repos de leur cœur, qu’ils ne pourront jamais trouver qu’en lui seul… » (Notes prises pendant la retraite à Amiens…pour me préparer au sacerdoce, 1 au 21 décembre 1811).

Il est ordonné prêtre le 21 décembre 1811. De retour à Aix, il exprime à son évêque ses préférences pastorales et sacerdotales. Il demande d’être libre d’exercer son sacerdoce selon les appels qu’il a perçus : les jeunes, les prisonniers, « les âmes les plus abandonnées » par la pastorale paroissiale.

L’état de l’Église et du clergé, la déchristianisation issue de la révolution française, ont causé la déchéance de la foi chrétienne dans « les âmes » et de la religion chrétienne, surtout dans les régions rurales, où les gens sont « abandonnés » à eux-mêmes, vivant dans l’ignorance de Dieu et du Christ, et ayant perdu leur dignité de personne humaine.

Eugène utilisait, le plus souvent, l’expression « les âmes abandonnées » pour indiquer sa préférence sacerdotale et missionnaire. Elles sont des personnes concrètes et vivantes qu’il connaît. Elles sont particulièrement pauvres, marginalisées par la société et l’Église, privées de la « charité sacerdotale ».  « Le salut des âmes » signifie pour lui, aider les personnes « abandonnées » à retrouver leur dignité humaine. « Pauvres chrétiens qui n’ont pas la moindre idée de leur dignité, par manque de rencontrer quelqu’un qui leur rompe le pain de la parole » (lettre à sa mère :3 juillet 1810)

À l’amour miséricordieux de Dieu, Eugène répond en s’identifiant progressivement à Jésus crucifié qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Plein de reconnaissance, il veut participer de toutes ses forces à son œuvre de Sauveur pour « les plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu ! Il veut se consacrer à servir l’Église. Toute sa vie, saint Eugène aima son Sauveur Jésus-Christ crucifié avec passion et fidélité, sous le regard miséricordieux de Marie Immaculée ».

Il s’identifie à Jésus Sauveur qui a dit : « ce que je veux c’est la miséricorde ». «  Ce qui apparaît clairement chez le fondateur c’est : « ce que je veux c’est la miséricorde » (P. Marcel Bélanger omi)

L’expérience de la Miséricorde de Dieu et l’union au Christ crucifié, a été le moteur et le cœur de sa vie et de sa mission. Il les a transmises à ses fils spirituels comme un charisme, pour qu’ils puissent devenir, ensemble en communauté, des apôtres passionnés et voués au Christ et à l’Église. Des évangélisateurs audacieux de la Bonne Nouvelle et de la joie du Règne de Dieu, pour les personnes « les plus abandonnées ». Des pères capables d’amour maternel pour guider et régénérer les personnes humaines dans la vie du Christ. Des hommes apostoliques capables de relations compatissantes et de communion chaleureuse. Des défenseurs et des promoteurs de la justice, de la dignité de la personne humaine, de la vie et de la création. Saint Eugène veut « des ministres de la Miséricorde de Dieu ».

Le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait transformé l’être intérieur d’Eugène. Avec son cœur et son esprit, Eugène pose, à son tour, un regard miséricordieux sur l’état de l’Église et l’abandon des âmes. Et son regard va orienter sa pastorale sacerdotale et missionnaire : il veut être un Prêtre nouveau sur les traces des Apôtres, pour régénérer un homme nouveau et une Église nouvelle comme la première communauté de Jérusalem.

Deux documents sont considérés par les Oblats comme la vision fondatrice de saint Eugène à être religieux – missionnaire – prêtre  et à fonder la congrégation : ce sont la Préface et le Sermon de carême 1813. Eugène y exprime ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il pense et ce qu’il décide d’accomplir personnellement et avec d’autres.

Sa conscience d’être ministre de la Miséricorde

Eugène définit l’esprit des missionnaires de Provence, dans la lettre au novice Nicolas Riccardi du 17 février 1826 : « une famille dévouée à Dieu et à l’Église, marchant à grands pas dans les voies de la perfection, dont une partie des membres se préparent par la pratique des plus excellentes vertus, à devenir de dignes ministres des miséricordes de Dieu sur les peuples, tandis que les autres, par un travail assidu et des efforts de zèle qu’on aurait admiré dans les plus grands saints, renouvellent les merveilles opérées par la prédication des premiers disciples de l’Évangile  »

Dans la lettre suivante du 18 février, au Père Tempier, Eugène explicite à nouveau sa vision de l’identité des missionnaires de Provence : « ceux-ci sont prédestinés et pré-ordonnés par l’Esprit Saint à accomplir l’œuvre de sa Miséricorde »

Sa vision missionnaire

A la lumière de deux documents fondateurs, nous comprenons mieux Eugène : sa conversion, ses sentiments, ses motivations et ses choix. L’amour radical qu’il a pour Jésus crucifié et qu’il demande aux oblats dans la Règle, a une dimension missionnaire à l’égard de la personne humaine et de sa dignité. Saint Eugène ne se contentait pas de célébrer la liturgie. Il avait un regard critique sur le monde, éclairé par l’amour du Christ qui lui faisait aimer les pauvres, le poussait à partager leurs angoisses et leurs espérances, à leur révéler leur dignité, à dénoncer l’ordre social qui se construisait sur la souffrance des pauvres, à promouvoir des relations sociales basées sur la justice, l’amour et la miséricorde. Il refuse la déshumanisation de la personne humaine et la compromission des prêtres avec la mentalité de la société.

Pour lui, l’homme acquiert sa véritable dignité par le Christ Sauveur, qui a régénéré l’homme dans son sang. Le Fils de Dieu et l’homme sont deux réalités intimement liées entre elles. En sorte que l’homme ne peut se comprendre lui-même s’il se sépare du Christ uni à sa Mère et à son épouse l’Église.

Eugène a fait des choix décisifs pour répondre à la Miséricorde de Dieu et la faire connaître, pour faire connaître Jésus crucifié sauveur, servir l’Église et les « âmes les plus abandonnées » :

- Il refuse la fonction de vicaire général que lui offre l’évêque de Rouen qui l’a ordonné

- De retour dans son diocèse à Aix, il habite avec sa mère à qui il impose son règlement particulier de vie sacerdotale : prières, méditations, messe, lectures et études, activités pastorales et la composition des repas très sobres, (alors que sa mère aimait lui cuisiner des repas spéciaux !).

- Il obtient de son évêque la liberté pastorale pour être le prêtre des jeunes, des prisonniers, des âmes abandonnées par la pastorale paroissiale

- Il fonde l’Association de la Jeunesse d’Aix

- Il prêche le carême en langue provençale, à 6 heures, heure où les pauvres sont disponibles

- Il fonde la communauté religieuse avec vœux des Missionnaires de Provence

- Il organise les « missions populaires » en introduisant une nouveauté : la visite des gens maison par maison

- Il assiste les condamnés à mort : pratique pastorale qui n’avait pas cours à son époque.

Sa dévotion envers Marie Mère de Miséricorde

Eugène s’adresse à la Vierge Marie comme à la Mère de la Miséricorde. Il qualifie Marie de « tendre et douce Mère ». La maternité de Marie est l’expression humaine de la tendresse divine. Marie est proche de nous et sa proximité nous donne confiance.

Sur son lit de mort, il a la consolation d’entendre le « Salve Regina Mater misericordiae…ô clémente, ô compatissante, ô douce Vierge Marie ».

Son attitude et sa façon d’agir à l’égard des personnes individuelles, surtout les petites gens.

Saint Eugène avait un tempérament qui le faisait éclater subitement d’indignation violente en voyant des manquements à la vertu, et aussitôt après, il s’apaisait et laissait s’exprimer sa tendresse et sa miséricorde. « J’ai vu aussi le Supérieur général faire éclater les saintes indignations de la vertu avec véhémence accablante, puis avec une charité ardente, accorder le plus miséricordieux et le plus consolant intérêt à l’humilité et au repentir » (Leflon, III p.775-777).

Malgré ce caractère entier et explosif, il a un cœur fortement poussé à la miséricorde. Il possède pour cela des dispositions naturelles mises en lui par Dieu.  « Malgré un caractère tel que je viens de décrire le mien, mon cœur est sensible, il l’est à un point excessif » (Auto-évaluation faite pour son directeur spirituel, à son entrée au séminaire). Dès son enfance il portait secours aux miséreux. Il est rapide à réparer l’offense qu’il a commise. Il aime beaucoup les domestiques qui lui sont vraiment attachés. Deux ans avant son entrée au séminaire, Eugène est nommé recteur des prisons. Il fait son possible : « pour adoucir leurs peines (des prisonniers) par tous les moyens qui sont à mon pouvoir, mais surtout par les consolations que la religion nous donne » (lettre à son père). Dans la même lettre, il raconte comment il a accompagné pendant de longues heures, dans son agonie, l’épouse d’un ami de la famille.

« Eugène est naturellement poussé à aider ou secourir les personnes dans le besoin. C’est à la Miséricorde de Dieu qu’il les confie et les conduit » (Jacques Gervais, DVO p. 585). Plus tard comme prêtre, il écrit à un ami pour l’encourager au nom de leur amitié, à s’engager dans une vie vraiment chrétienne. Pour cela, pendant 10 ans, il a imploré sur lui « chaque jour la Miséricorde de Dieu ».

Envers ses confrères

« Sa miséricorde, envers ses frères et fils oblats, surgit de cette immense sensibilité et générosité qui animaient son cœur. Un cœur de père, dit-il. Mais ce n’est pas assez : un cœur de mère. Il le redit plusieurs fois. Par exemple vers la fin de sa vie, il écrit : « J’ai souvent dit au bon Dieu qu’il m’avait donné un cœur de mère et des enfants qui méritent mon amour. Il faut qu’il me permette de les aimer sans mesure. C’est ce que je fais en toute conscience. Il me semble que plus j’aime des êtres comme vous, mon bien-aimé fils, plus et mieux j’aime Dieu, le principe et le lien de notre mutuelle affection. Ce sentiment est permanent dans mon âme. Je le porte avec moi partout où je suis, et à défaut de la présence des objets chéris, je le répands devant Notre Seigneur dans cette visite du soir où je suis heureux de m’occuper d’eux » (lettre au P. Antoine Mouchette, le 22 mars 1857 ; EO I, t 12, p. 43/ DVO p. 585).

Gaby CRUGNOLA, OMI, Maison Yves Plumey : avril 2012 – juin 2013

 

 

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Eugène de Mazenod : le milieu familial et ses contrastes

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Les « Oblats », c’est une longue histoire familiale. On a, dans ma famille[1], béatifié Charles-Eugène bien avant Paul VI et on l’a canonisé bien avant Jean-Paul II. Mes premiers souvenirs datent de 1961, au centième anniversaire de sa mort, il y a 50 ans. J’avais six ans et on m’avait expliqué (ou, plutôt, j’avais compris) qu’il était un grand missionnaire parti au Canada puis pour le Pôle Nord. Cela réveillait en moi toutes sortes de clichés, de hurons, de kayaks, d’igloos, de phoques… Cela me paraissait bien mieux de partir sur le toit du monde plutôt qu’en Afrique ou en Asie. J’ai lu Roger BULIARD. C’était passionnant, à l’exception de l’alimentation qui semblait se limiter au poisson cru.

En 1980, je me suis installé à Aix. J’ai fait le tour des « paroisses » de la ville. J’ai jeté mon dévolu sur Saint Jean de Malte après avoir franchi une ou deux fois la porte des Oblats, un peu déçu qu’ils ne correspondent pas à l’idée que j’en avais jusqu’alors. Les hasards m’ont permis de rencontrer d’autres Oblats, de France et d’ailleurs, qui m’ont fait découvrir un visage de l’Église auprès des plus pauvres ; visage qui ne m’était pas familier. Frank SANTUCCI est un passionné. Il m’a invité à partager sa passion et à lire la correspondance échangée entre Eugène et sa famille de 1799 à 1861 (près de 600 lettres !).

Au-delà de souvenirs d’enfant ou d’adolescent, j’ai découvert à travers cette correspondance un homme fort de ses convictions, un homme audacieux, un homme d’une fidélité inébranlable, un homme d’une grande indulgence, mais aussi un « râleur » ne supportant ni l’imperfection ni la médiocrité, ni le manque d’ambition ni la déloyauté. C’est aussi un homme imprégné par son siècle et par ses origines. C’est enfin un homme de contrastes permanents.

1. LE CONTRASTE DES REGIMES POLITIQUES

De 1782 à 1861 Eugène de MAZENOD traverse 13 régimes politiques différents, ce qui n’est guère commun :

- L’Ancien Régime, de sa naissance en 1782 à 1789

- L’Assemblée Constituante, de 1789 à 1791

- L’Assemblée Législative, de 1791 à 1792

- La Convention, de 1793 à 1795

- Le Directoire, de 1796 à 1799

- Le Consulat, de 1800 à 1804

- L’Empire, de 1805 à 1815

- La Restauration, de 1814 à 1815

- Les Cent Jours, en 1815

- La Seconde Restauration, de 1815 à 1830

- La Monarchie de Juillet, de 1830 à 1848

- La Deuxième République, de 1848 à 1852

- Le Second Empire, de 1852 à sa mort en 1861

Cet homme va devoir perpétuellement s’adapter, en conservant ses convictions premières, forgées dès l’enfance. Il va devoir parfois composer habilement avec les régimes qui se succèdent.

2. LE CONTRASTE DES VILLES

Eugène de MAZENOD est né à Aix en Provence, Cours Mirabeau, la plus prestigieuse artère de la capitale de la Provence où sont regroupés les hôtels des parlementaires. Son père fait partie de l’élite de ces parlementaires de la fin de l’Ancien Régime. Il s’agit d’un personnage cultivé, droit et respecté. Sa mère, par sa fortune, permet aux MAZENOD d’envisager l’avenir avec sérénité et l’assurance d’une aisance financière.

On peut se demander ce que serait devenu le petit Eugène, seul rejeton mâle de sa famille, si l’Ancien Régime avait perduré et s’il n’avait pas été confronté à l’exil. Très vraisemblablement, il aurait suivi les traces paternelles. Il aurait poursuivi dans la carrière parlementaire. On aurait arrangé une union bénéfique avec quelque autre famille de son rang. Il aurait agrandi son fief de Saint Laurent du Verdon. Il aurait certainement acquis le titre de noblesse qui lui faisait tant défaut dans sa jeunesse. Il n’y aurait pas d’Oblats ! On peut donc dire, en quelque sorte, que la Révolution Française a été (pour une fois) bénéfique à l’Église !

Eugène de MAZENOD meurt à Marseille ; ville rivale d’Aix. La rivalité et la jalousie ne sont pas récentes. Elles perdurent encore aujourd’hui. Marseille est une ville grecque. Aix est une cité romaine. Sous l’Ancien Régime, Aix, ville intellectuelle, est la capitale de la Provence. Marseille est une agglomération administrativement secondaire. Son port accueillait la chiourme et les galères du Roi. Marseille est une ville cosmopolite et populaire qui compte moins de 110.000 habitants à la fin du XVIIIème siècle.

Avec les troubles révolutionnaires, le parlement disparait. Aix s’endort… Sa population stagne. Aix ne se réveillera qu’au début des années 1960. Marseille devient préfecture du département des Bouches-du-Rhône. Son port devient extrêmement actif avec le développement des colonies (Afrique du Nord,…). La ville connait au XIXème siècle un développement spectaculaire (300.000 habitants en 1866).

Eugène de MAZENOD aura toujours un pied à Aix en Provence, Cours Mirabeau, dans la Chapelle de La Mission et l’ancien couvent des Carmélites, et le second dans son diocèse marseillais.

3. LE CONTRASTE DES FAMILLES

Dans un cadre strictement privé, Eugène de MAZENOD va principalement côtoyer trois familles que tout aurait pu opposer :

- Les MAZENOD,

- Les JOANNIS,

- Les BOISGELIN.

L’aristocratie française de l’Ancien Régime était très loin d’être uniforme et homogène. Elle se confondait même souvent avec la roture. D’une manière générale, pour apprécier la qualité d’une famille, on tenait compte de son ancienneté, de ses alliances et de sa fortune.

·LES MAZENOD

Les MAZENOD sont originaires de Saint-Chamond, dans la Loire. Leur filiation est connue depuis 1494.Une branche s’est établie en Provence, à Marseille. Elle s’enrichit dans le négoce (droguerie). Sous la direction de Charles de MAZENOD (+ 1680), la droguerie familiale atteignit son plein développement. Il était deuxième consul de Marseille en 1651. Son action en faveur du jeune roi Louis XIV lors du conflit des Sabreurs et des Canivets lui valut d’être anobli en mai 1653. Il continua à jouer un rôle important dans les affaires de Marseille, au moins jusqu’en 1659. L’anoblissement conféré en mai 1653 fut confirmé en avril 1667 et définitivement maintenu en juin de la même année par lettres patentes du roi.

Il s’agit d’une famille de noblesse récente. L’abandon d’une activité commerciale très lucrative au profit de celle plus en vue et plus respectable de parlementaires n’est pas sans poser quelques soucis aux MAZENOD. Jean LEFLON précise justement à cet égard que loin de progresser avec leur situation sociale, leur situation matérielle a suivi le mouvement inverse et se trouve singulièrement amoindrie. Charles-Alexandre a dû acheter 80.000 livres une charge de président qui lui assure un revenu officiel de 1.500 à 1.600 livres annuelles, et les épices qu’il reçoit des plaideurs n’équivalent pas, loin de là, aux bénéfices des drogueries roturières.

Son rang exige, en outre, qu’il fasse grande figure, car noblesse oblige. Les dépenses montent en flèche, tandis que les ressources diminuent de façon très sensible.

Son fils Charles-Antoine et lui vivront toujours au-dessus de leurs moyens et, sous de brillantes apparences, souffriront continuellement de la gêne. Enfin, le sens des affaires, si aigu chez leurs ancêtres de Saint-Chamond et de Marseille, s’estompe chez leurs descendants au profit de l’esprit juridique et de la culture.

Ceux-ci géreront mal leur fortune et, pour maintenir leur train, recourront à des emprunts malheureux. Les dettes s’accumuleront, et le blason à redorer fera, dans les mariages avec de riches héritières, primer l’intérêt sur le sentiment.

·LES JOANNIS

Les JOANNIS sont originaire de Lambesc, en Provence, à une vingtaine de kilomètres d’Aix où ils sont connus depuis le XVIème siècle. Ils seront maîtres en pharmacie, apothicaires, médecins. Thomas JOANNIS (1717-1795), le grand-père d’Eugène, est Conseiller du roi, Docteur en médecine, professeur à l’Université royale de médecine de Provence.

La situation financière des MAZENOD et des JOANNIS était en proportion inverse de leur condition sociale. Les premiers devaient mener grand train, et les émoluments de leur charge présidentielle ne correspondaient pas aux dépenses somptuaires exigées par leur noble rang. Les seconds, en revanche, pouvaient se permettre une vie plus modeste, dans une profession roturière qui leur assurait de substantiels profits.

Thomas JOANNIS disposait de ressources considérables pour richement doter Marie-Rose. La jeune fiancée reçut en effet en mariage 120.000 livres[2].

LEFLON[3] précise :

Les JOANNIS, de leur coté, avaient mis en balance les titres que vaudrait à leur enfant une si honorable alliance avec un magistrat de premier rang, on ne peut davantage en douter ; introduite dans la haute classe et dans le monde parlementaire, anoblie et devenue Madame la Présidente, celle-ci franchirait une étape et socialement s’élèverait.

Il poursuit en citant Paul MASSON :

Au XVIIIème siècle, en Provence la bienséance suprême des mariages aristocratiques comportait l’absence de toute ombre de sentiment ; les parents accordent la main de leurs héritières encore très jeunes, dès leur sortie du couvent, sans que, la plupart du temps, il soit tenu aucun compte de leurs inclinations.

Il précise enfin devant les portraits des deux époux :

Les contrastes, de fait, ne manquaient point entre les deux fiancés. Le nombre respectif de leurs années, dix-huit ans, trente-trois ans, allait presque du simple au double.

Leurs prénoms même évoquaient des charmes fort différents : celui de Charles-Antoine sonnait majestueux et grave ; clair, léger, cristallin, celui de Marie-Rose s’épanouissait en harmonie avec fraîcheur et fluidité.

Le président portait beau, mais dans le style solennel qu’imposaient sa fonction et son costume : large front sous les poudres d’une perruque à marteau ; regard fixe et assuré ; nez tranchant ; lèvres fortes, relevées en coin à droite par une pointe de superbe ; figure ronde et pleine, comme celle d’un homme conscient de sa puissance et de ses moyens ; l’épitoge d’hermine blanche s’enroule savamment autour du cou, tombe sur l’épaule gauche pour s’étaler largement sur les plis de la robe rouge. Tout l’ensemble est empreint de force et de dignité.

Chez Marie-Rose, au contraire, le visage s’ovalise ; les lèvres minces s’allongent; le nez s’effile et s’arrondit ; sous des sourcils très arqués s’ouvrent deux grands yeux, dont la prunelle ardente et noire occupe toute l’orbite ; une chevelure naturelle se dresse à triple étage avec une apparente fantaisie sur un front lumineux ; le regard profond semble perdu dans le rêve et le vague ; les traits sont quelque peu raidis et comme inquiets. Le charme certes ne manque pas, mais une tension se devine ; seules l’élégance et la finesse des mains, jouant avec une gerbe de roses, mettent dans ce portrait, séduisant par son mystère même, une note de souplesse gracieuse.

·LES BOISGELIN

Il s’agit d’une très ancienne famille de Bretagne dont la filiation remonte à Geoffroy de BOISGELIN qui fit hommage de sa Vicomté de Pléhédel en 1166. Il avait épousé Sybille, fille d’Hervé II, Vicomte de Léon, et de Sybille de Blois. Elle est née vers 1140 et elle est la petite-fille d’Etienne de Blois, Duc de Normandie, Roi d’Angleterre, lui même petit-fils de Guillaume Le Conquérant, Roi d’Angleterre.

Les BOISGELIN vont se subdiviser en une multitude de branches. En 1771, Jean de Dieu Raymond de BOISGELIN de CUCé sera nommé Archevêque d’Aix en Provence. Il sera créé Cardinal par Pie VII en 1803. Gilles Dominique de BOISGELIN de KERDU (1753-1794), un de ses lointains cousins, l’accompagne dans son expédition aixoise.

Gilles Dominique se marie le 10 octobre 1774 en la chapelle de l’Hôtel de Rohan à Paris avec une provençale, Adélaïde de LAURENS-PEYROLLES, Marquise de Saint-Martin-de-Pallières, « fille de feu haut et puissant seigneur Pierre de LAURENS de PEYROLLES, Chevalier, Marquis de Peyrolles, Conseiller du roi et Président à Mortier, et de haute et puissante dame Marie-Marguerite de LAURENS de BRUE ». Le mariage est célébré par Monseigneur de BOISGELIN de CUCé.

Par ce mariage, Gilles Dominique de BOISGELIN fait entrer dans le patrimoine familial celui, considérable, des familles de LAURENS-PEYROLLES et des LAURENS de BRUE (hôtels à Aix, dont l’hôtel de BRUE qui deviendra BOISGELIN, Place des Quatre Dauphins, château de Peyrolles, château de Saint Martin des Pallières…). Gilles Dominique meurt sur l’échafaud le 3 juillet 1794, à Paris. Six enfants naitront de l’union de Gilles Dominique de BOISGELIN et d’Adélaïde de LAURENS-PEYROLLES. Seul, Armand Natal fera souche. Il épouse le 21 novembre 1808 Charlotte Eugénie Césarie Antoinette Émilie de MAZENOD, dite Ninette, sœur d’Eugène. Il portera le titre de Marquis de BOISGELIN qui correspond à son titre de Marquis de Saint Martin des Pallières, transmis par sa mère conformément aux lettres patentes de Louis XIV.

4. LE CONTRASTE DE L’ENVIRONNEMENT FAMILIAL

L’enfance d’Eugène se déroule principalement à Aix en Provence entre le Cours Mirabeau (hôtel de MAZENOD) et la rue Papassaudi, immédiatement voisine (maison de la famille JOANNIS). Il y vit entouré de ses parents, d’Eugénie (Ninette), sa sœur, des MAZENOD (Charles-Alexandre, son grand-père, mort en 1794, Charles-André, Chanoine d’Aix et Vicaire Général de Marseille, mort en 1795, Charles-Fortuné, son oncle qui deviendra Évêque de Marseille, Charles-Louis, son oncle, Contre-Amiral, décédé en 1835) et des JOANNIS (Catherine Élisabeth BONNET-JOANNIS, sa grand-mère maternelle, morte en 1811, Élisabeth JOANNIS, la sœur de sa mère, épouse en 1784 d’Henri DEDONS, Marquis de Pierrefeu, et leur fils Émile). Il s’agit d’une vie d’aisance dans le milieu privilégié des parlementaires aixois, favorisée par la fortune JOANNIS. La période révolutionnaire met un terme à cet heureux temps. Le 26 janvier 1791, le Président de MAZENOD n’est plus à Aix pour répondre des charges dont il est poursuivi. La famille gagnera Nice, Turin, Venise, Naples puis Palerme, fuyant l’avancée des armées françaises.

En 1795, Madame de MAZENOD et Ninette regagnent la France. Autour d’Eugène, le cercle familial se réduit à son père, ses oncles et son grand-oncle. Il s’agit d’un environnement purement masculin cependant tempéré à partir de 1799 par l’affection de la Duchesse de CANNIZZARO qui l’accueille à Palerme.

La vie, entre hommes, à Palerme, n’est pas sans attrait pour Eugène. De loin, Ninette lui fait reproche de la vie mondaine qu’il mène. LEFLON cite un courrier qu’elle adresse à son frère, le 26 octobre 1801 :

D’après ce que vous et votre ami écrivez sur la manière dont vous passez votre temps, il me paraît, mon cher, que vous ne vous amusez pas mal… Ne craignez-vous point de mener une vie trop dissipée ? Vous étiez autrefois fort pieux ; vous ne vouliez pas donner la main aux dames, excepté aux vieilles.

Si vous avez perdu ces bons principes, je serai dans le cas de vous donner des conseils à vous qui en donnez tant aux autres, et j’en aurai bien plus de gloire. Ce ne sera peut-être pas le seul que j’aurai à vous donner, mais je vous entends déjà vous offenser de ma liberté. Je m’arrête pour vous assurer que rien ne sera jamais capable d’altérer la bonne amitié qui doit régner entre nous et, pour vous empêcher de me rendre conseil pour conseil, je me lève sur la pointe des pieds pour atteindre jusqu’à votre bouche et je la couvre d’une grosse caresse.

Mais l’environnement féminin de sa famille fait défaut. Il écrit le 27 novembre 1801 à Ninette[4] :

Croyez, ma chère petite sœur, que je n’aurai pas de plus grand plaisir que de vous serrer contre mon cœur ! Lorsque vous me connaîtrez, vous vous convaincrez que je suis le plus tendre parent que l’on puisse avoir. Vous me trouverez des défauts sans doute, mais pour les qualités du cœur il m’est impossible de le céder à qui que ce soit. Va ! Je suis persuadé que nous serons fort bien ensemble. Je t’aime comme moi-même. Lorsque tu auras fait connaissance avec moi, tu m’aimeras de même, j’en suis plus que persuadé, et nous ferons ensemble le bonheur de la plus tendre des mères.

1802 marque le retour d’Eugène. L’environnement masculin lui manque déjà. Il écrit le 12 octobre, du bord du Capitaine Reinier qui le ramène en France, à son père resté à Palerme[5]:

Je cherche de me distraire, mais cela ne me réussit pas. Mon cher papa, mes bons oncles, quelle privation de ne plus être avec vous autres ! Soyez sûr que je me reproche comme un crime tous les petits dégoûts que je vous ai donnés ; vous ne méritiez pas qu’on vous affligeât en aucune manière. Mais vous savez que mon cœur ne vous a jamais manqué. Je vous ai tous présents. Hélas ; je ne puis vous serrer entre mes bras. Que je suis malheureux ! Mes larmes mouillent le papier et m’empêchent d’écrire.

Eugène va désormais vivre entouré de femmes. Sa mère, sa grand-mère, sa tante, sa sœur… Il écrit à son père le 5 novembre 1802[6]:

J’ai trouvé ma mère souffrante, mais pas infiniment changée. Nous sommes ensemble à la campagne de l’Arc, qui, comme vous savez, lui appartient, de même que l’Enclos et la maison, en donnant la moitié de la jouissance à grand-maman. Cela ne fait pas grand-chose. Elle prend des bains, qui lui font assez de bien ; elle a besoin de grand ménagement ; il paraît que la campagne l’amuse. Quant à ma sœur, je ne l’aurais pas reconnue ; elle a grandi, engraissé, et grossi vous savez bien où ; elle a un excellent caractère, n’est pas précisément jolie, mais elle a une physionomie de bonté qui prévient en sa faveur ; elle est fort gaie, quoiqu’elle ne s’égaie pas beaucoup. M. Émile est un bon enfant et ne promet pas grand-chose. Fort gâté par sa mère, laquelle est toujours disposée de faire une scène lorsqu’on a l’air de croire son fils mal élevé ; elle en fit une violente l’autre soir à l’instituteur de son fils. Au demeurant, je n’ai qu’à me louer d’elle, car si je lui fais de grands compliments, elle m’en fait beaucoup aussi et me donna l’autre jour un double louis ; je crois qu’elle me sait bon gré des amitiés que je fais à son fils.

Tout n’est pas rose parmi ces femmes. Eugène et Ninette, comme tous frères et sœurs, se disputent… et se réconcilient. Il écrit ainsi à son père le 22 janvier 1803[7] :

Alors, impatienté de son opiniâtreté, je lui disais qu’elle était une imbécile, cela est vrai. Elle ne l’est pas cependant, car elle a assez d’esprit ; il lui manque pourtant beaucoup d’instruction.

J’espère qu’enfin elle se persuadera qu’il ne suffit pas à une femme bien née de savoir coudre. Je lui désirerais aussi des sentiments nobles ; si elle était plus docile, ce serait un bon enfant.

Je l’aime beaucoup, elle m’aime aussi. Et je vous ai écrit ceci, parce que j’ai craint que dans l’éloignement vous ne vissiez pas les choses comme elles sont et que vous puissiez vous imaginer que nous ne sommes pas d’accord.

5. LE CONTRASTE DE LA SIMPLICITé ET DE L’AMBITION

Après les années de séminaire (à compter de 1808) et son ordination (21 décembre 1811). Eugène de MAZENOD revient à Aix à l’automne 1812. Il s’installe chez sa mère, rue Papassaudi, désireux de se consacrer aux pauvres et aux jeunes. Il assiste les prisonniers autrichiens enfermés à Aix. C’est presque miraculeusement qu’il échappe au typhus.

La proximité des petits et des humbles est affirmée dans le « Sermon de La Madeleine » (carême 1813) ou il prêche en provençal, langue du peuple bien éloignée de celle des salons.

Pauvres de Jésus-Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d’ulcères, vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi.

Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les héritiers de son royaume éternel, la portion choisie de son héritage ; vous êtes la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes en quelque sorte des Dieux.

Cette proximité, cette simplicité, sera toujours la raison d’être d’Eugène. Il la conservera plus tard à l’Évêché de Marseille ou sa porte était ouverte à tous, tous les matins.

On est loin des ambitions qu’Eugène nourrissait quelques années plus tôt pour lui-même !

De retour à Aix on se soucie de le marier. Plusieurs partis se présentent. Il écrit à son père resté à Palerme, le 18 janvier 1805[8] :

Hier au soir, quelqu’un vint officiellement parler à ma mère, pour savoir si je n’avais pas l’intention de me marier ; qu’il était question d’une demoiselle remplie de bonnes qualités, etc. ; more solito, qu’elle apportait en dot le jour de la célébration 40 mille francs, et 20 mille francs après la mort de père et mère. Dès que ma mère eut entendu de quoi était formée la constitution de la dot, sachant parfaitement quelles sont mes intentions à cet égard, elle répondit très honnêtement à l’ambassadrice que je n’avais que 22 ans et très peu de volonté de me marier dans le moment ; que d’ailleurs j’allais entreprendre quelques voyages, celui de Paris d’abord, ensuite celui d’Italie ; qu’ainsi elle était très sensible à la bonté des personnes qui voulaient bien jeter les yeux sur moi, mais qu’elle les priait de penser à quelqu’un d’autre. On ne lui nomma pas les parents de la demoiselle ; on se contenta de lui dire qu’elle n’était pas d’Aix et qu’elle était d’une famille de mezzi cavalieri. Jugez comme tout cela me convenait : 40 000 francs à moi qui en veux au moins 150 000 francs. Et le mezzo cavalière, cadre-t-il, croyez-vous, avec mes idées ? S’il ne se présente jamais d’autres marchés que de pareils à celui-là, j’ai tout peur de mourir puceau.

Eugène est également ambitieux pour sa sœur Ninette qu’il veut dignement et honnêtement marier. Il écrit à son père le 21 mars 1805 alors que l’on envisage un mariage avec Monsieur de GRAS[9] :

Le jeune homme n’a point été à l’Enclos, où devait se traiter cette besogne. On présume qu’il voudrait 60 mille francs le jour du mariage, ce qui est un peu difficile à accorder, à moins que ma mère ne consente à se mettre à l’étroit, c’est-à-dire qu’elle habite la campagne une partie de l’année. Ce qui me paraît encore plus difficile à concilier, c’est le mode de payement…

Mais je ne vous cacherai pas que je trouve qu’il marchande un peu trop. Il craint peut-être que ce qu’on lui assure, après ne soit pas solide à cause des créanciers. …

Enfin nous verrons. L’affaire ne peut pas tarder de se décider ; je vous le ferai savoir sans délai.

Le 26 avril 1805, il rend compte à son père de l’évolution des négociations[10] :

J’aurais vraisemblablement mieux fait de vous laisser ignorer ce qui se traitait ici au sujet d’Eugénie. Mais qui pouvait prévoir l’inconséquence du drôle qui avait répondu à nos propositions? Après s’être avancé autant que je vous l’ai dit dans ma lettre du 7 mars et 21, lorsqu’on lui a demandé son dernier mot, il a battu la campagne et prétendu qu’il lui fallait du temps pour se décider. Vous sentez que cette excuse est une véritable défaite d’autant plus malhonnête qu’on venait d’adhérer à la demande qu’il avait faite de lui donner soixante mille livres le jour du mariage. Je suis tellement courroucé que je donnerais volontiers dix mille francs de ce qui me revient pour qu’on choisît un autre sujet, et que même dans le cas où il voulût revenir, on pût le refuser net. Je sens que dans aucune circonstance je ne verrai cet homme-là avec plaisir.

Je reviens donc à dire que cet homme-là est un sot et un drôle, qui n’a pas les premières notions de l’honnêteté et de la délicatesse que l’on doit mettre dans toutes les actions de la vie, mais surtout dans une affaire aussi délicate.

Plus tard, la perspective du mariage avec le Marquis de BOISGELIN, qui bénéficie d’une excellente réputation dans la bonne société aixoise, réjouit profondément Eugène. Il craignait en effet que, toujours à la recherche d’un riche parti, sa mère, ne donne Eugénie à un homme dont la richesse aurait été la seule qualité.

A l’approche du mariage, Eugène adresse plusieurs lettres à sa sœur, lui donnant quelques conseils sur le mariage, sur la manière de vivre en jeune épouse. Par exemple il lui demande de ne pas aller danser et de ne pas organiser de bals dans les salons de l’hôtel de BOISGELIN, Place des Quatre Dauphins, prétextant « que l’on n’avait jamais vu la Sainte Vierge aller aux bals à Nazareth »[11] !

Eugène est également ambitieux pour l’Oncle Fortuné. Il écrit à son père le 26 novembre 1802[12] :

Il faut à présent que je vous mette au clair de ce qu’il en est rapport de mon très cher Fortuné. Je ne le savais pas avant d’aller à Saint-Julien. J’exige seulement le plus grand secret ; ma mère ni personne n’en est informé. Si mon oncle s’était trouvé ici il y a un mois, il aurait été grand-vicaire. Je ne crois pas que cela se puisse actuellement ; tant pis pour le diocèse, car il paraît que ce sera l’abbé de Beausset ; celui qu’a amené l’archevêque avec lui est un digne homme. Ce qu’il y a de certain pour Fortuné, c’est que l’Archevêque l’a nommé chanoine ; il est sur la liste qu’on a envoyé à Paris. On assure qu’ils auront pour le moins mille francs par an, ce qui est beaucoup plus que suffisant pour vivre. Mon oncle aura dans la suite à peu près la même somme de sa légitime et les messes. Ainsi vous voyez que cela mérite d’être mûrement examiné et pesé.

Il poursuit, le 26 avril 1805 (lettre adressée à son père)[13] :

J’embrasserai Fortuné sur les deux joues, en attendant de lui baiser respectueusement l’anneau, car, quoi qu’il en dise, je veux le faire évêque. Quelle manie de croire que les autres sont plus propres à ce ministère que lui. Ah! si j’avais la place, je lui ferais une belle semonce pour n’avoir pas bien lu les épîtres du grand saint Paul : Fidelis sermo : Si quis episcopatum desiderat, bonum opus desiderat. L’Apôtre des nations affirme donc que c’est une vérité certaine que celui qui désire l’épiscopat fait une action méritoire. Donc celui qui non seulement ne le désire pas, mais qui le refuse, commet sinon un grand péché, du moins une très grande imperfection.

Eugène est également ambitieux pour son cousin Émile DEDONS de PIERREFEU[14] pour lequel il manifeste un évident mépris… Il écrit à son père, le 16 février 1803 :

Émile est la plus grosse bête que la terre ait portée. Il n’a pas une idée à lui ; il répète toujours ce que dit sa mère et il ne sera jamais qu’un pauvre sot. Il est hargneux, malin, égoïste, avare. Il a la semence de beaucoup de vices.

En 1812 c’est Eugène qui lui trouve une femme riche et fait toutes les démarches en vue du contrat de mariage. Son opinion sur son cousin a alors radicalement changée car, en proposant Émile aux DEMANDOLX, il le présente comme un :

Jeune homme de qualité, ayant de 9 à 10 mille livres de rente, ne devant pas un sol, rangé comme un papier de musique, bien fait de sa personne et, par dessus tout cela, se conduisant bien et ayant les meilleurs principes de religion et de probité.

Quel bouleversement ! Que ne ferait-on pas pour un proche parent !

6. LE CONTRASTE DU Détachement ET DU GESTIONNAIRE

Marie Rose JOANNIS gère, depuis son retour d’exil, la fortune familiale, tant JOANNIS que MAZENOD. Elle est une maitresse femme, habile dans sa gestion (qualité héritée de ses ascendants) ; habileté qui s’oppose à la parfaite incompétence des MAZENOD.

On dit la famille ruinée à son retour d’exil… Quelle belle ruine que beaucoup souhaiteraient partager aujourd’hui…

- L’hôtel de MAZENOD, Cours Mirabeau,

- La maison JOANNIS, rue Papassaudi,

- L’Enclos,

- La Fontaine d’Argent,

- La Campagne Mazenod,

- Saint Laurent,

- Et bien d’autres encore…

Eugène reprend les affaires en main. Le 26 novembre 1802, il écrit à son père (à l’encre sympathique, entre les lignes d’un courrier plus « officiel », pour que ces propos échappent à la lecture de sa mère)[15] :

Je continue à vous rendre un compte exact de nos affaires. Je commence d’abord à vous dire avant toutes choses que vous pouvez continuer à adresser toutes les lettres que vous m’écrirez à Mme de Mazenod pour son fils, rue Papassaudi, isle 56, n° 21; elles me seront exactement remises, et je n’en communiquerai que ce que je jugerai à propos. Il faut seulement avoir l’attention de ne rien mettre pour ma mère ou pour ma sœur dans la même lettre, si ce n’est sur une feuille séparée. Il ne m’en coûte pas davantage de port en m’écrivant en invisible ; c’est encore mieux, parce que je ne ferai sortir l’écriture qu’après avoir montré la lettre.

Notre maison à Aix est louée à diverses personnes ; maman s’est réservé un appartement pour l’abbé. Ma grand-mère a sauvé quelques meubles avec grande difficulté et même avec beaucoup de désagrément, car les domestiques la traitèrent comme une voleuse. Elle parvint cependant à sauver toute votre bibliothèque, les fauteuils de la chambre de maman et quelques-uns du salon. Ceux de votre cabinet ainsi que tous les meubles précieux avaient été vendus par Maire, du vivant de mon grand-père, pour quelques assignats.

On vendit aussi de la vaisselle et des couverts d’argent tout neufs de mon grand-oncle, qui étaient cachés dans la cave. Mlle Maire vint en faire part à grand-maman, après les avoir vendus et vraisemblablement achetés. Vous concevez la colère dans laquelle se mit cette pauvre grand-maman, qui aurait donné de son sang pour racheter ce qui nous appartenait. Votre bonheur du jour est sauvé ; grand-papa a vendu le sien. Enfin l’arrogance des domestiques, j’en excepte Bonnet qui est un brave homme, arriva au point de ne pas vouloir aider ma grand-mère, et elle fut obligée de transporter elle-même ces gros diables de fauteuils ; elle en avait les cuisses noires. Le linge qu’elle a sauvé, est en très petite quantité et ne vaut rien ; ce qu’il y avait de bon avait été vendu. Brunelle en avait dans son armoire ; elle assura à ma tante étant au lit de la mort, qu’il lui appartenait ; apparemment elle l’avait pris en payement d’une portion de ce qu’on lui devait.

Il y avait un grand gaspillage dans notre maison ; nous sommes bien heureux que les murs y soient restés. Quant à Saint-Laurent, autre espèce de gaspillage. Tous les meubles ont été vendus ; on aurait pu en sauver une grande partie, si Croisier n’y avait pas mis des entraves. C’est le moins intéressant. Mais l’abandon où a été cette terre est incompréhensible. Figurez-vous qu’entre tout elle ne rend que mille écus. Le brave Croisier tient la main à tous les voleurs. On découvre tous les jours de nouvelles fraudes. Dernièrement on vint à savoir qu’il avait fait faire une coupe considérable de bois, dont il avait sagement empoché le produit. Il prétend que la grand-vigne ne rend cette année que dix coupes de vin ; elle en rendait trois cent du temps de mon grand-père, et cent du temps de la Nation. Il assure que papa lui doit de l’argent, que mon grand-père lui en doit aussi, et qu’ils donnèrent douze louis entre lui et sa femme à mon oncle l’abbé. Ayez la bonté de me marquer bien positivement dans l’écriture visible ce que vous lui devez ; maman compte cette année lui payer la dette de Fortuné.

Très attaché aux biens du monde (sa terre de Saint Laurent, son hôtel d’Aix,…), Eugène s’en éloigne. Il écrit à sa mère, le 29 mai 1809[16] :

Je suis très sensible aux marques de confiance que vous me donnez à l’occasion des propositions qu’on vous fait pour la maison située sur le Cours ; ma première réponse est de vous dire que vous êtes maîtresse de faire ce qui vous convient le mieux ; que, s’il faut vous dire ce que je pense, je n’hésiterai pas à abonder dans votre sens pour plusieurs raisons : d’abord, le Seigneur m’a fait la grâce de m’appeler à son service, de me détacher tellement de tous les biens de la terre, qu’il m’est aussi égal d’avoir une masure qu’un hôtel ; j’aurais jadis éprouvé quelque chagrin de voir sortir de nos mains la maison paternelle, dans laquelle j’avais vu le jour pour la première fois, soit à cause de la situation de cette maison qui m’a toujours paru une des plus commodes de la ville ; aujourd’hui cela m’est égal et je ne tiens pas plus à ce tas de pierres qu’à la terre même de Saint-Laurent que je voudrais que vous eussiez déjà vendue.

Il ne s’agit donc plus maintenant que d’examiner s’il nous est avantageux de vendre la maison, puisque je n’y suis plus attaché du tout ; elle vous rend, dites-vous, 1 032 francs; il est vrai que le loyer est au plus bas et que le moins que l’on pût retirer de cette maison, serait de 12 à 13 cents francs, mettons 1200 ; si on ne regarde que l’argent et qu’on mette à part l’agrément d’avoir une pareille maison, il nous serait avantageux de nous en défaire même à 25 000 francs. Je sens bien qu’à ce prix elle serait donnée et que dans des temps plus heureux cette maison vaudrait infiniment davantage mais dans le moment et ne considérant que notre intérêt ce marché est faisable.

Eugène reste néanmoins un homme d’argent, économe et calculateur, habilement secondé par les Pères TEMPIER, COURTES ou DUPUY.

Bien que ruiné, il achète ! :

- Le Couvent des Carmélites d’Aix, dès 1815 ;

- Notre Dame de L’Osier en 1834 ;

- Notre Dame de Lumières, en décembre 1836…

et bien d’autres encore, dont l’hôtel de BOISGELIN, racheté à l’issue d’une procédure et offert comme cadeau de mariage à Eugène de BOISGELIN, son neveu, en 1847.

Il dirige son diocèse, sa congrégation… et sa famille.

Eugène apprécie toutes les qualités de son beau frère Armand Natal de BOISGELIN. Toutefois il lui reproche de ne pas savoir gérer le domaine de Saint Martin. Aussi décide-t-il de prendre les choses en mains.

Le Marquis semble d’ailleurs en être très heureux car il déteste s’occuper des questions de plantations, de moissons et de vente des récoltes.

A plusieurs reprises, au détour des lettres familiales, nous voyons Eugène se soucier de la propriété :

- il fait arracher les arbres fruitiers qui ne produisent rien et il fait planter à la place une centaine d’oliviers ;

- il décide la plantation d’une grande allée d’arbres dans le parc du château ;

- il commande une série de réparations urgentes pour les bâtiments ;

- il écrit au régisseur pour se plaindre du peu d’argent qui a été tiré de la vente de l’avoine ;

- il fait restaurer et agrandir le moulin de Ginasservis ;

- il intervient pour améliorer les récoltes des amandes.

A deux reprises, au moins, il demande à Alexandre DUPUY de venir à Saint Martin pour juger sur pièces et organiser les fermages. Alexandre DUPUY, prêtre et ancien Oblat, gestionnaire remarquable, est l’homme de confiance d’Eugène pour les questions matérielles. Sans doute même est-il plus encore !

7. LE CONTRASTE DU PASTEUR ET DU PATRIACHE FAMILIAL

Eugène est intimement lié à sa congrégation. Eugène marque son diocèse de Marseille d’une profonde empreinte. C’est un meneur et un bâtisseur. De 1837 à 1861, une quarantaine d’églises sont construites, agrandies ou réparées. Il entreprend la construction de La Major et de Notre Dame de La Garde.

Il écrit le 13 septembre 1853 à sa sœur, le jour de la pose de la première pierre de Notre Dame de la Garde :

J’aurais dû, chère sœur, te donner plus tôt de mes nouvelles, mais c’est aujourd’hui seulement qu’il m’a été permis de toucher à une plume. Tu ne te fais pas d’idée de tout ce qui m’attendait à Marseille!

J’ai eu à présider plusieurs cérémonies et notamment avant-hier la belle, la magnifique procession qui s’est dirigée vers Notre-Dame de la Garde pour que j’y bénisse et posasse la première pierre de la nouvelle église que nous élevons à la Mère de Dieu. On ne pourra jamais rendre la beauté de ce spectacle, je renonce à le décrire, les journaux n’en ont donné qu’une idée bien imparfaite. De St-Joseph d’où nous sommes partis jusqu’au sommet de la montagne, la foule était si compacte qu’on n’y aurait pas placé une épingle. Quel coup d’œil que cette colline tapissée de cette innombrable multitude, la joie peinte sur la figure, chantant avec transport des hymnes et des cantiques, s’inclinant profondément et s’agenouillant au passage de l’Évêque qui bénissait avec émotion cette foule de Chrétiens accourus de toutes parts pour contribuer au triomphe de Marie.

Mais comment dire ce qu’était le coup d’œil du haut du fort où nous avions placé la statue de la Sainte Vierge de manière à être aperçue de tout le monde, et lorsqu’au moment de donner de là la bénédiction du Très Saint Sacrement, quand j’élevais d’abord les mains vers le ciel pour invoquer la Très Sainte Trinité, à l’instant même cette multitude innombrable, il y avait peut-être cent mille âmes qui du haut de la montagne s’étendaient jusqu’au bas de la ville, eh bien, cette immense population se prosterna au même instant comme un seul homme en répondant à mon invocation pour recevoir la Bénédiction.

C’est bien de là qu’on peut dire que je donnais la Bénédiction à la Ville et au terroir puisque ces objets étaient sous mes yeux, et de partout on fixait les regards sur ce qui se passait sur la montagne sainte, qui de tous les points culminants de la ville, des fenêtres, des toits, des chemins aboutissants et des Campagnes les plus éloignées, les yeux et les lunettes d’approche étaient braqués sur nous pour participer à cette grande fête, qui ne fut pas même troublée par le vent qui cessa à l’instant même que la procession se mit en marche comme pour prouver la puissance de la Grande Reine des Cieux.

Tu ne seras pas surprise quand je te dirai après cela que je n’ai pas été du tout fatigué. Je ne me possédais pas de joie et j’avais rajeuni de vingt ans. Oh! Que c’était beau!

Je me réjouis que vous soyez tous en bonne santé, je vous embrasse tous de tout mon cœur,

Lors d’une rencontre de la famille et des Oblats, le 20 juillet 2008 à Saint Martin des Pallières, Bernard DULLIER, rappelait qu’Eugène restait cependant très proche de sa sœur. Les petites chamailleries entre eux n’empêchent en rien la grande affection qu’ils ont l’un pour l’autre. Loin de s’effacer au fil du temps, cette affection se resserrera au long des années, au rythme des joies et des peines familiales.

Il apprécie également beaucoup les qualités morales et humaines de son beau-frère et, peu à peu, une grande amitié unira les deux hommes. Tout au plus, Eugène regrette-t-il qu’Armand ne soit pas un bon gestionnaire et qu’il ne s’y entende guère pour faire fructifier le domaine de Saint Martin.

Eugène est toujours présent dans le cercle familial. Il adore ses neveux et nièces (dont il a payé les études !) et il se sent très à l’aise avec les cinq enfants qui naîtront de ce mariage :

- Nathalie morte en 1829 ;

- Caroline morte en 1825 à Paris dans les bras de son oncle Eugène ;

- Louis, Jésuite, mort en 1842 ;

- Césarie (1818-1909) ;

- et Eugène (1821-1905) qui épouse Angélique SALLONY dans la chapelle d’Eugène le 25 novembre 1847. En 1854, il obtient pour lui, du Pape, le titre de commandeur de l’ordre de Saint Grégoire le Grand. Eugène de BOISGELIN a hérité du titre de Marquis de Saint Martin des Pallières. Il aimait profondément son oncle et fut présent à sa mort, à ses funérailles et au transfert des restes à la nouvelle cathédrale de Marseille le 7 mai 1897.

Il est là plus particulièrement présent au moment des deuils. Ainsi lors de la maladie et du décès, le 14 novembre 1829, de Nathalie, âgée de 19 ans, Eugène de Mazenod fait un long séjour à Saint Martin. Il reste là pour accompagner sa sœur et son beau-frère. Il les soutient, les console. Lui-même est très affecté par ce décès. Armand Natal écrira à sa famille qu’Eugène a accompli alors « un vrai ministère d’ange consolateur ».

Il vient encore consoler sa sœur et son beau frère, en juillet 1837, quand son neveu Louis, l’aîné des enfants restant en vie, prend la décision de rentrer chez les Jésuites. Même si, personnellement, Eugène n’est pas d’accord avec cette décision, estimant que les Jésuites sont allés un peu vite en besogne, il tient pourtant à aider sa famille à accepter et à respecter la décision du jeune homme.

Au décès de Caroline, il écrit à sa mère (28 juin 1825)[17] :

Je vois, très chère maman, par votre lettre du 22 de ce mois, que vous conserviez bien peu d’espoir. Il était en effet difficile de se flatter que notre chère petite pût résister à tant de mal. La science et les soins réunis ont échoué, parce que Dieu, qui dispose tout dans son infinie sagesse pour le bien de ses élus, avait prédestiné notre enfant à la gloire et qu’il entrait dans ses adorables desseins qu’elle en jouît avant que le moindre souffle impur et la moindre imperfection eussent ternis son âme innocente.

J’ai l’intime conviction que notre ange n’avait jamais offensé Dieu même véniellement, et Dieu a permis que pendant sa longue maladie elle ait acquis les mérites d’une longue vie par la patience héroïque avec laquelle elle endurait tous ses maux.

Elle a toujours parlé du ciel et du bonheur de posséder Dieu avec la simplicité et l’assurance d’un enfant qui rentre dans sa maison avec joie pour s’y reposer dans le sein de son Père. Point d’agonie, pas la moindre horreur de la mort ; au contraire, cette pensée ne lui présentant qu’une idée riante, puisque avec une conception au-dessus de son âge elle l’envisageait comme le commencement de son vrai bonheur, elle en parlait avec calme et de bon cœur.

Quand vous connaîtrez tous ces détails, vous ne pourrez pas vous défendre plus que nous d’entrer dans des sentiments d’admiration et de ravissement. Il y a dans tout cela quelque chose d’extraordinaire et tout à fait surnaturel. S’il s’agissait d’une personne de vingt ans, je n’en serais qu’édifié ; à douze ans, c’est merveilleux, cela tient du prodige. Comment concevoir qu’un enfant de cet âge n’ait jamais voulu consentir d’unir ses prières à celles que l’on faisait de toute part pour sa guérison? L’on prie pour moi, c’est bien ; cela servira pour me faire faire une sainte mort. Elle l’a faite, cette sainte mort, cette ange prévenue de la grâce et trop parfaite pour un monde comme celui où nous sommes. Aussi, quoique je n’aie, pour ainsi dire, pas quitté son cercueil et que maintes fois je me sois mis à genoux pour prier, il m’a toujours été impossible de produire une seule prière, un mot seulement, pas plus que si je m’étais trouvé sur les marches de l’autel de la sainte Vierge ou de quelque saint, que l’on peut invoquer, mais pour lesquels on n’est assurément pas tenté de prier. J’ai pourtant dit la messe pour elle ; le Sacrifice sert toujours à quelqu’un dans l’Église. Quant à elle, elle tiendra sa parole, et vous ne serez pas oubliée. Armons-nous donc de force et de courage, chère et bonne maman. Ranimons notre foi, et foulant aux pieds la nature, remercions Dieu d’avoir choisi dans notre sang une âme privilégiée, une ange qui, déjà entrée en possession de sa gloire, le louera éternellement et sera notre avocate dans nos besoins.

Eugène a manifestement un faible pour son neveu Eugène de BOISGELIN. Il « arrange » son mariage. Il écrit à sa mère le 7 avril 1842 (alors qu’il pressent une union bénéfique)[18] :

Il n’y a rien de si désagréable d’être éloignés les uns des autres, quand on a des affaires de famille très essentielles à traiter. Dans ce moment même, j’aurais un indispensable besoin de m’aboucher avec vous dans la négociation qui vient de s’entamer pour un établissement avantageux, mais très avantageux pour Eugène. Mais comment s’entendre par lettres ? Ce sont des choses qui doivent être traitées en famille. Nous ne vivons que pour nos enfants. Je ne suis ni mère ni grand-mère mais je trouve dans mon cœur d’oncle des sentiments plus que paternels, et je ne reculerai devant aucun sacrifice, lorsqu’il s’agira d’assurer le bonheur et le bien-être de mon neveu et de ma nièce, qui méritent tant l’un que l’autre tout notre intérêt.

Eugène est présent… Presque trop ! Il devient parfois encombrant ! Il n’y a pas une semaine que son neveu est marié qu’il écrit à Angélique, la jeune épouse, âgée de 17 ans[19]:

Décidément, ma chère Angélique, vous voulez faire des jaloux. Voilà trois lettres, à ma connaissance, écrites à vos anciens parents, et pas une pour la nouvelle famille qui vous a adoptée avec tant de bonheur. Cela est-il bien juste ? Eh bien, moi qui suis le vieux de la bande, je romprai le silence pour vous en faire un reproche amical, dont monsieur votre mari voudra bien en bon époux prendre sa part, puisqu’il n’a pas été, du moins pour moi, plus aimable que vous.

Vous pourriez croire que je conserve de la rancune, tandis que je n’exprime qu’une plainte qui s’échappe de mon cœur, dont vous, Angélique, ne connaissez pas encore toute la tendresse, mais qu’Eugène, plus coupable que vous, ne saurait ignorer.

Voilà bien des détails, ma chère Angélique. Que de choses vous auriez eu à me dire à votre tour, si vous prenez note de toutes les belles choses que vous voyez dans vos courses avec Eugène. C’est une bonne méthode, en voyageant, d’écrire les impressions que l’on éprouve à la vue des objets divers que l’on admire.

Adieu, ma chère Angélique. Je vous embrasse tendrement, ainsi que votre mari, que j’aime quand même.

Eugène de MAZENOD est présent à tous les évènements familiaux, même lorsque ses devoirs d’évêque et de supérieur général lui laissent peu de temps. Il vient à Saint Martin pour les baptêmes ou pour les premières communions.

En septembre 1859 Eugène vient séjourner à Saint Martin. Il fait une partie du voyage à cheval. Il a alors 76 ans !

Le cercle familial s’est restreint. Son beau frère est décédé à Aix en 1853. Sa nièce Césarie, mariée et mère de famille, passe cette année là les vacances dans la région de Nancy. Seul son neveu Eugène est là avec sa femme et ses enfants que Monseigneur de MAZENOD a tous baptisés.

Il participe à la messe paroissiale dominicale où il prêche. Mais il semble un peu désabusé :

J’ai fait le prône ce matin à la messe du dimanche. A vêpres, j’ai adressé quelques paroles d’édification aux femmes présentes. Ce matin, les hommes sont venus, à ce qu’on dit, en assez grand nombre à la messe à cause de moi, pour voir de près un évêque m’a dit le maire. Ce n’est pas l’usage ici de se mettre en peine à la messe. Les hommes préfèrent le cabaret.

C’est son dernier séjour à Saint Martin, ce lieu qui lui était pourtant si cher, où il pouvait se reposer et vivre sereinement quelques jours chaque année avec sa famille. En 1860, il se sentira trop fatigué pour entreprendre ce long voyage.

Les Oblats, c’est un peu comme un édifice, constitué de multiples pierres. Des pierres d’angle soigneusement taillées et appareillées. Des pierres élégantes qui ornent portes et fenêtres. Des pierres plus irrégulières, de toutes tailles, oubliées ou masquées sous un enduit.

Ces pierres sont liées par un mortier qui en assure la stabilité et la pérennité. Ce mortier, les Oblats l’appellent « Saint Eugène de MAZENOD ».

De la même manière, une famille est composée de pierres plus ou moins belles. Elles sont également, et de la même manière, soudées par un mortier. Chez les descendants de Ninette, ce liant s’appelle « l’Oncle Eugène ». Il est le même.

Le plus beau symbole de ce lien commun se situe à Aix et, très curieusement, au Cimetière Saint Pierre, tout proche de la tombe de CEZANNE.

Le 7 septembre 1843, Charles Joseph Eugène de MAZENOD, Évêque de Marseille, acquiert de la ville d’Aix deux concessions perpétuelles accolées (n° 149 et 150) ; l’une pour les Oblats, la seconde pour sa famille. Il y fait transférer les dépouilles de sa grand-mère maternelle, de ses parents, de Charles-Louis, son oncle, Contre-Amiral, d’une partie de la Famille de LAURENS… De nombreux BOISGELIN y reposent.

Ces deux concessions sont coiffées d’une chapelle commune. Il s’agit certainement du signe, voulu par Eugène, de la proximité des Oblats et des descendants de Ninette.

Bibliographie:

· Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée – Association d’Études et de Recherches Oblates – Rome 2004 (Vol. 1 : En France au temps du fondateur).

· Jean LEFLON – Eugène de MAZENOD – Plon 1957.

· La Provence des Lumières – Les Parlementaires d’Aix au XVIIIème siècle – Monique CUBELLS – Maloine Ed. 1984.

· Entretiens avec Frank SANTUCCI (OMI).

· Notes familiales BOISGELIN.

· Bernard DULLIER (OMI) – Rencontre Oblats-famille – Saint Martin – Juillet 2008.

[1] Le 8 octobre 2011, Eugénie de MAZENOD-BOISGELIN comptait 611 descendants (conjoints non compris) – Base généalogique Roglo.

[2] On estime, à la fin du XVIIIème siècle, que 39% des revenus étaient inférieurs à une livre par jour. Un domestique dispose de 100 livres par an. Un commerçant ou un artisan dispose de 500 à 600 livres par an. En 1781, 10% de la population dispose de plus de 1.800 livres par an.

La dot de la jeune fiancée correspond à plus de 1.200 années du revenu d’un ouvrier et à 240 ans d’un revenu moyen.

Sur 133 épouses de parlementaires du XVIII siècle, à Aix, 15 ont apporté plus de 120.000 livres de dot. La moitié des dots étaient inférieures à 50.000-60.000 livres.

La Provence des Lumières – Les Parlementaires d’Aix au XVIIIème siècle – Monique CUBELLS – Maloine Ed. 1984.

[3] JeanLEFLON- Eugène de Mazenod – Plon 1957.

[4] Aut. : AGR FB I,4. Adresse : Madame JOANNIS pour sa petite fille, rue Papassaudi, près la place Honoré, à Aix, département des Bouches-du-Rhône. Mot ajouté par Eugène à une lettre du père à sa fille, datée du 27 novembre 1801. On n’a pas la lettre d’Eugénie à son père. Le lettre a été « reçue à Marseille le 16 nivôse an 10″ (6 janvier 1802).

[5] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). Eugène a numéroté cette lettre et la suivante. Toutes deux parvinrent à destination le 15. Eugène est parti de Palerme le 11 au soir.

[6] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). A cette lettre, arrivée à Palerme par le capitaine Cannac, le 15 février 1803, le Président ne put répondre que le 25 de ce même mois.

[7] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). Sans date, mais ce billet est inséré dans la lettre, écrite le 22 janvier par Mme de Mazenod et Eugénie. M. de Mazenod répond le 18 mars.

[8] Aut.: Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, pour remettre s’il leur plaît à M. Bloquetti, aîné, à Palerme, Sicile ». De la main du Président :  » répondu : 7 mars 1805 « .

[9] Aut.: Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile « . De la main du Président :  » répondu 25 avril ».

[10]Aut. : Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse :  » A messieurs Bouge et Caillol, négociants, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. « De la main du président :  » répondu 13 juin 1805″. Lettre partie huit jours après avoir été écrite.

[11] Cité par Bernard DULIER – Saint Martin Juillet 2008.

[12]Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A Messieurs Bouge, Caillol et compagnie, pour remettre s’il leur plaît à Monsieur Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. »

Bloquetti était le pseudonyme adopté, dès leur séjour à Venise, par les Mazenod, et qu’utilisait encore Mme de Mazenod pour la correspondance avec son mari. Cette lettre parviendra au Président le 6 janvier 1803. Il y répondra le 14 du même mois.

[13]Aut. : Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, négociants, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. » De la main du président : « répondu 13 juin 1805″. Lettre partie huit jours après avoir été écrite.

[14] Association d’Etudes et de Recherches Oblates – Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée (2004) p. 223 et ss.

[15]Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944), Adresse : « A Messieurs Bouge, Caillol et compagnie, pour remettre s’il leur plaît à Monsieur Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. »

Bloquetti était le pseudonyme adopté, dès leur séjour à Venise, par les Mazenod, et qu’utilisait encore Mme de Mazenod pour la correspondance avec son mari. Cette lettre parviendra au Président le 6 janvier 1803. Il y répondra le 14 du même mois.

[16]Aut. : St-Martin-de-Pallières M-1

[17]Aut.: AGR MJ I-1. Adresse: « A Madame de Mazenod, à Aix ».

[18] Aut.: AGR M J I-1. Adresse: « A Madame de Mazenod, à Aix ».

[19] Aut.: St-Martin.

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