Eugène de Mazenod : le milieu familial et ses contrastes


Bertrand MORARD

Les « Oblats », c’est une longue histoire familiale. On a, dans ma famille[1], béatifié Charles-Eugène bien avant Paul VI et on l’a canonisé bien avant Jean-Paul II. Mes premiers souvenirs datent de 1961, au centième anniversaire de sa mort, il y a 50 ans. J’avais six ans et on m’avait expliqué (ou, plutôt, j’avais compris) qu’il était un grand missionnaire parti au Canada puis pour le Pôle Nord. Cela réveillait en moi toutes sortes de clichés, de hurons, de kayaks, d’igloos, de phoques… Cela me paraissait bien mieux de partir sur le toit du monde plutôt qu’en Afrique ou en Asie. J’ai lu Roger BULIARD. C’était passionnant, à l’exception de l’alimentation qui semblait se limiter au poisson cru.

En 1980, je me suis installé à Aix. J’ai fait le tour des « paroisses » de la ville. J’ai jeté mon dévolu sur Saint Jean de Malte après avoir franchi une ou deux fois la porte des Oblats, un peu déçu qu’ils ne correspondent pas à l’idée que j’en avais jusqu’alors. Les hasards m’ont permis de rencontrer d’autres Oblats, de France et d’ailleurs, qui m’ont fait découvrir un visage de l’Église auprès des plus pauvres ; visage qui ne m’était pas familier. Frank SANTUCCI est un passionné. Il m’a invité à partager sa passion et à lire la correspondance échangée entre Eugène et sa famille de 1799 à 1861 (près de 600 lettres !).

Au-delà de souvenirs d’enfant ou d’adolescent, j’ai découvert à travers cette correspondance un homme fort de ses convictions, un homme audacieux, un homme d’une fidélité inébranlable, un homme d’une grande indulgence, mais aussi un « râleur » ne supportant ni l’imperfection ni la médiocrité, ni le manque d’ambition ni la déloyauté. C’est aussi un homme imprégné par son siècle et par ses origines. C’est enfin un homme de contrastes permanents.

1. LE CONTRASTE DES REGIMES POLITIQUES

De 1782 à 1861 Eugène de MAZENOD traverse 13 régimes politiques différents, ce qui n’est guère commun :

- L’Ancien Régime, de sa naissance en 1782 à 1789

- L’Assemblée Constituante, de 1789 à 1791

- L’Assemblée Législative, de 1791 à 1792

- La Convention, de 1793 à 1795

- Le Directoire, de 1796 à 1799

- Le Consulat, de 1800 à 1804

- L’Empire, de 1805 à 1815

- La Restauration, de 1814 à 1815

- Les Cent Jours, en 1815

- La Seconde Restauration, de 1815 à 1830

- La Monarchie de Juillet, de 1830 à 1848

- La Deuxième République, de 1848 à 1852

- Le Second Empire, de 1852 à sa mort en 1861

Cet homme va devoir perpétuellement s’adapter, en conservant ses convictions premières, forgées dès l’enfance. Il va devoir parfois composer habilement avec les régimes qui se succèdent.

2. LE CONTRASTE DES VILLES

Eugène de MAZENOD est né à Aix en Provence, Cours Mirabeau, la plus prestigieuse artère de la capitale de la Provence où sont regroupés les hôtels des parlementaires. Son père fait partie de l’élite de ces parlementaires de la fin de l’Ancien Régime. Il s’agit d’un personnage cultivé, droit et respecté. Sa mère, par sa fortune, permet aux MAZENOD d’envisager l’avenir avec sérénité et l’assurance d’une aisance financière.

On peut se demander ce que serait devenu le petit Eugène, seul rejeton mâle de sa famille, si l’Ancien Régime avait perduré et s’il n’avait pas été confronté à l’exil. Très vraisemblablement, il aurait suivi les traces paternelles. Il aurait poursuivi dans la carrière parlementaire. On aurait arrangé une union bénéfique avec quelque autre famille de son rang. Il aurait agrandi son fief de Saint Laurent du Verdon. Il aurait certainement acquis le titre de noblesse qui lui faisait tant défaut dans sa jeunesse. Il n’y aurait pas d’Oblats ! On peut donc dire, en quelque sorte, que la Révolution Française a été (pour une fois) bénéfique à l’Église !

Eugène de MAZENOD meurt à Marseille ; ville rivale d’Aix. La rivalité et la jalousie ne sont pas récentes. Elles perdurent encore aujourd’hui. Marseille est une ville grecque. Aix est une cité romaine. Sous l’Ancien Régime, Aix, ville intellectuelle, est la capitale de la Provence. Marseille est une agglomération administrativement secondaire. Son port accueillait la chiourme et les galères du Roi. Marseille est une ville cosmopolite et populaire qui compte moins de 110.000 habitants à la fin du XVIIIème siècle.

Avec les troubles révolutionnaires, le parlement disparait. Aix s’endort… Sa population stagne. Aix ne se réveillera qu’au début des années 1960. Marseille devient préfecture du département des Bouches-du-Rhône. Son port devient extrêmement actif avec le développement des colonies (Afrique du Nord,…). La ville connait au XIXème siècle un développement spectaculaire (300.000 habitants en 1866).

Eugène de MAZENOD aura toujours un pied à Aix en Provence, Cours Mirabeau, dans la Chapelle de La Mission et l’ancien couvent des Carmélites, et le second dans son diocèse marseillais.

3. LE CONTRASTE DES FAMILLES

Dans un cadre strictement privé, Eugène de MAZENOD va principalement côtoyer trois familles que tout aurait pu opposer :

- Les MAZENOD,

- Les JOANNIS,

- Les BOISGELIN.

L’aristocratie française de l’Ancien Régime était très loin d’être uniforme et homogène. Elle se confondait même souvent avec la roture. D’une manière générale, pour apprécier la qualité d’une famille, on tenait compte de son ancienneté, de ses alliances et de sa fortune.

·LES MAZENOD

Les MAZENOD sont originaires de Saint-Chamond, dans la Loire. Leur filiation est connue depuis 1494.Une branche s’est établie en Provence, à Marseille. Elle s’enrichit dans le négoce (droguerie). Sous la direction de Charles de MAZENOD (+ 1680), la droguerie familiale atteignit son plein développement. Il était deuxième consul de Marseille en 1651. Son action en faveur du jeune roi Louis XIV lors du conflit des Sabreurs et des Canivets lui valut d’être anobli en mai 1653. Il continua à jouer un rôle important dans les affaires de Marseille, au moins jusqu’en 1659. L’anoblissement conféré en mai 1653 fut confirmé en avril 1667 et définitivement maintenu en juin de la même année par lettres patentes du roi.

Il s’agit d’une famille de noblesse récente. L’abandon d’une activité commerciale très lucrative au profit de celle plus en vue et plus respectable de parlementaires n’est pas sans poser quelques soucis aux MAZENOD. Jean LEFLON précise justement à cet égard que loin de progresser avec leur situation sociale, leur situation matérielle a suivi le mouvement inverse et se trouve singulièrement amoindrie. Charles-Alexandre a dû acheter 80.000 livres une charge de président qui lui assure un revenu officiel de 1.500 à 1.600 livres annuelles, et les épices qu’il reçoit des plaideurs n’équivalent pas, loin de là, aux bénéfices des drogueries roturières.

Son rang exige, en outre, qu’il fasse grande figure, car noblesse oblige. Les dépenses montent en flèche, tandis que les ressources diminuent de façon très sensible.

Son fils Charles-Antoine et lui vivront toujours au-dessus de leurs moyens et, sous de brillantes apparences, souffriront continuellement de la gêne. Enfin, le sens des affaires, si aigu chez leurs ancêtres de Saint-Chamond et de Marseille, s’estompe chez leurs descendants au profit de l’esprit juridique et de la culture.

Ceux-ci géreront mal leur fortune et, pour maintenir leur train, recourront à des emprunts malheureux. Les dettes s’accumuleront, et le blason à redorer fera, dans les mariages avec de riches héritières, primer l’intérêt sur le sentiment.

·LES JOANNIS

Les JOANNIS sont originaire de Lambesc, en Provence, à une vingtaine de kilomètres d’Aix où ils sont connus depuis le XVIème siècle. Ils seront maîtres en pharmacie, apothicaires, médecins. Thomas JOANNIS (1717-1795), le grand-père d’Eugène, est Conseiller du roi, Docteur en médecine, professeur à l’Université royale de médecine de Provence.

La situation financière des MAZENOD et des JOANNIS était en proportion inverse de leur condition sociale. Les premiers devaient mener grand train, et les émoluments de leur charge présidentielle ne correspondaient pas aux dépenses somptuaires exigées par leur noble rang. Les seconds, en revanche, pouvaient se permettre une vie plus modeste, dans une profession roturière qui leur assurait de substantiels profits.

Thomas JOANNIS disposait de ressources considérables pour richement doter Marie-Rose. La jeune fiancée reçut en effet en mariage 120.000 livres[2].

LEFLON[3] précise :

Les JOANNIS, de leur coté, avaient mis en balance les titres que vaudrait à leur enfant une si honorable alliance avec un magistrat de premier rang, on ne peut davantage en douter ; introduite dans la haute classe et dans le monde parlementaire, anoblie et devenue Madame la Présidente, celle-ci franchirait une étape et socialement s’élèverait.

Il poursuit en citant Paul MASSON :

Au XVIIIème siècle, en Provence la bienséance suprême des mariages aristocratiques comportait l’absence de toute ombre de sentiment ; les parents accordent la main de leurs héritières encore très jeunes, dès leur sortie du couvent, sans que, la plupart du temps, il soit tenu aucun compte de leurs inclinations.

Il précise enfin devant les portraits des deux époux :

Les contrastes, de fait, ne manquaient point entre les deux fiancés. Le nombre respectif de leurs années, dix-huit ans, trente-trois ans, allait presque du simple au double.

Leurs prénoms même évoquaient des charmes fort différents : celui de Charles-Antoine sonnait majestueux et grave ; clair, léger, cristallin, celui de Marie-Rose s’épanouissait en harmonie avec fraîcheur et fluidité.

Le président portait beau, mais dans le style solennel qu’imposaient sa fonction et son costume : large front sous les poudres d’une perruque à marteau ; regard fixe et assuré ; nez tranchant ; lèvres fortes, relevées en coin à droite par une pointe de superbe ; figure ronde et pleine, comme celle d’un homme conscient de sa puissance et de ses moyens ; l’épitoge d’hermine blanche s’enroule savamment autour du cou, tombe sur l’épaule gauche pour s’étaler largement sur les plis de la robe rouge. Tout l’ensemble est empreint de force et de dignité.

Chez Marie-Rose, au contraire, le visage s’ovalise ; les lèvres minces s’allongent; le nez s’effile et s’arrondit ; sous des sourcils très arqués s’ouvrent deux grands yeux, dont la prunelle ardente et noire occupe toute l’orbite ; une chevelure naturelle se dresse à triple étage avec une apparente fantaisie sur un front lumineux ; le regard profond semble perdu dans le rêve et le vague ; les traits sont quelque peu raidis et comme inquiets. Le charme certes ne manque pas, mais une tension se devine ; seules l’élégance et la finesse des mains, jouant avec une gerbe de roses, mettent dans ce portrait, séduisant par son mystère même, une note de souplesse gracieuse.

·LES BOISGELIN

Il s’agit d’une très ancienne famille de Bretagne dont la filiation remonte à Geoffroy de BOISGELIN qui fit hommage de sa Vicomté de Pléhédel en 1166. Il avait épousé Sybille, fille d’Hervé II, Vicomte de Léon, et de Sybille de Blois. Elle est née vers 1140 et elle est la petite-fille d’Etienne de Blois, Duc de Normandie, Roi d’Angleterre, lui même petit-fils de Guillaume Le Conquérant, Roi d’Angleterre.

Les BOISGELIN vont se subdiviser en une multitude de branches. En 1771, Jean de Dieu Raymond de BOISGELIN de CUCé sera nommé Archevêque d’Aix en Provence. Il sera créé Cardinal par Pie VII en 1803. Gilles Dominique de BOISGELIN de KERDU (1753-1794), un de ses lointains cousins, l’accompagne dans son expédition aixoise.

Gilles Dominique se marie le 10 octobre 1774 en la chapelle de l’Hôtel de Rohan à Paris avec une provençale, Adélaïde de LAURENS-PEYROLLES, Marquise de Saint-Martin-de-Pallières, « fille de feu haut et puissant seigneur Pierre de LAURENS de PEYROLLES, Chevalier, Marquis de Peyrolles, Conseiller du roi et Président à Mortier, et de haute et puissante dame Marie-Marguerite de LAURENS de BRUE ». Le mariage est célébré par Monseigneur de BOISGELIN de CUCé.

Par ce mariage, Gilles Dominique de BOISGELIN fait entrer dans le patrimoine familial celui, considérable, des familles de LAURENS-PEYROLLES et des LAURENS de BRUE (hôtels à Aix, dont l’hôtel de BRUE qui deviendra BOISGELIN, Place des Quatre Dauphins, château de Peyrolles, château de Saint Martin des Pallières…). Gilles Dominique meurt sur l’échafaud le 3 juillet 1794, à Paris. Six enfants naitront de l’union de Gilles Dominique de BOISGELIN et d’Adélaïde de LAURENS-PEYROLLES. Seul, Armand Natal fera souche. Il épouse le 21 novembre 1808 Charlotte Eugénie Césarie Antoinette Émilie de MAZENOD, dite Ninette, sœur d’Eugène. Il portera le titre de Marquis de BOISGELIN qui correspond à son titre de Marquis de Saint Martin des Pallières, transmis par sa mère conformément aux lettres patentes de Louis XIV.

4. LE CONTRASTE DE L’ENVIRONNEMENT FAMILIAL

L’enfance d’Eugène se déroule principalement à Aix en Provence entre le Cours Mirabeau (hôtel de MAZENOD) et la rue Papassaudi, immédiatement voisine (maison de la famille JOANNIS). Il y vit entouré de ses parents, d’Eugénie (Ninette), sa sœur, des MAZENOD (Charles-Alexandre, son grand-père, mort en 1794, Charles-André, Chanoine d’Aix et Vicaire Général de Marseille, mort en 1795, Charles-Fortuné, son oncle qui deviendra Évêque de Marseille, Charles-Louis, son oncle, Contre-Amiral, décédé en 1835) et des JOANNIS (Catherine Élisabeth BONNET-JOANNIS, sa grand-mère maternelle, morte en 1811, Élisabeth JOANNIS, la sœur de sa mère, épouse en 1784 d’Henri DEDONS, Marquis de Pierrefeu, et leur fils Émile). Il s’agit d’une vie d’aisance dans le milieu privilégié des parlementaires aixois, favorisée par la fortune JOANNIS. La période révolutionnaire met un terme à cet heureux temps. Le 26 janvier 1791, le Président de MAZENOD n’est plus à Aix pour répondre des charges dont il est poursuivi. La famille gagnera Nice, Turin, Venise, Naples puis Palerme, fuyant l’avancée des armées françaises.

En 1795, Madame de MAZENOD et Ninette regagnent la France. Autour d’Eugène, le cercle familial se réduit à son père, ses oncles et son grand-oncle. Il s’agit d’un environnement purement masculin cependant tempéré à partir de 1799 par l’affection de la Duchesse de CANNIZZARO qui l’accueille à Palerme.

La vie, entre hommes, à Palerme, n’est pas sans attrait pour Eugène. De loin, Ninette lui fait reproche de la vie mondaine qu’il mène. LEFLON cite un courrier qu’elle adresse à son frère, le 26 octobre 1801 :

D’après ce que vous et votre ami écrivez sur la manière dont vous passez votre temps, il me paraît, mon cher, que vous ne vous amusez pas mal… Ne craignez-vous point de mener une vie trop dissipée ? Vous étiez autrefois fort pieux ; vous ne vouliez pas donner la main aux dames, excepté aux vieilles.

Si vous avez perdu ces bons principes, je serai dans le cas de vous donner des conseils à vous qui en donnez tant aux autres, et j’en aurai bien plus de gloire. Ce ne sera peut-être pas le seul que j’aurai à vous donner, mais je vous entends déjà vous offenser de ma liberté. Je m’arrête pour vous assurer que rien ne sera jamais capable d’altérer la bonne amitié qui doit régner entre nous et, pour vous empêcher de me rendre conseil pour conseil, je me lève sur la pointe des pieds pour atteindre jusqu’à votre bouche et je la couvre d’une grosse caresse.

Mais l’environnement féminin de sa famille fait défaut. Il écrit le 27 novembre 1801 à Ninette[4] :

Croyez, ma chère petite sœur, que je n’aurai pas de plus grand plaisir que de vous serrer contre mon cœur ! Lorsque vous me connaîtrez, vous vous convaincrez que je suis le plus tendre parent que l’on puisse avoir. Vous me trouverez des défauts sans doute, mais pour les qualités du cœur il m’est impossible de le céder à qui que ce soit. Va ! Je suis persuadé que nous serons fort bien ensemble. Je t’aime comme moi-même. Lorsque tu auras fait connaissance avec moi, tu m’aimeras de même, j’en suis plus que persuadé, et nous ferons ensemble le bonheur de la plus tendre des mères.

1802 marque le retour d’Eugène. L’environnement masculin lui manque déjà. Il écrit le 12 octobre, du bord du Capitaine Reinier qui le ramène en France, à son père resté à Palerme[5]:

Je cherche de me distraire, mais cela ne me réussit pas. Mon cher papa, mes bons oncles, quelle privation de ne plus être avec vous autres ! Soyez sûr que je me reproche comme un crime tous les petits dégoûts que je vous ai donnés ; vous ne méritiez pas qu’on vous affligeât en aucune manière. Mais vous savez que mon cœur ne vous a jamais manqué. Je vous ai tous présents. Hélas ; je ne puis vous serrer entre mes bras. Que je suis malheureux ! Mes larmes mouillent le papier et m’empêchent d’écrire.

Eugène va désormais vivre entouré de femmes. Sa mère, sa grand-mère, sa tante, sa sœur… Il écrit à son père le 5 novembre 1802[6]:

J’ai trouvé ma mère souffrante, mais pas infiniment changée. Nous sommes ensemble à la campagne de l’Arc, qui, comme vous savez, lui appartient, de même que l’Enclos et la maison, en donnant la moitié de la jouissance à grand-maman. Cela ne fait pas grand-chose. Elle prend des bains, qui lui font assez de bien ; elle a besoin de grand ménagement ; il paraît que la campagne l’amuse. Quant à ma sœur, je ne l’aurais pas reconnue ; elle a grandi, engraissé, et grossi vous savez bien où ; elle a un excellent caractère, n’est pas précisément jolie, mais elle a une physionomie de bonté qui prévient en sa faveur ; elle est fort gaie, quoiqu’elle ne s’égaie pas beaucoup. M. Émile est un bon enfant et ne promet pas grand-chose. Fort gâté par sa mère, laquelle est toujours disposée de faire une scène lorsqu’on a l’air de croire son fils mal élevé ; elle en fit une violente l’autre soir à l’instituteur de son fils. Au demeurant, je n’ai qu’à me louer d’elle, car si je lui fais de grands compliments, elle m’en fait beaucoup aussi et me donna l’autre jour un double louis ; je crois qu’elle me sait bon gré des amitiés que je fais à son fils.

Tout n’est pas rose parmi ces femmes. Eugène et Ninette, comme tous frères et sœurs, se disputent… et se réconcilient. Il écrit ainsi à son père le 22 janvier 1803[7] :

Alors, impatienté de son opiniâtreté, je lui disais qu’elle était une imbécile, cela est vrai. Elle ne l’est pas cependant, car elle a assez d’esprit ; il lui manque pourtant beaucoup d’instruction.

J’espère qu’enfin elle se persuadera qu’il ne suffit pas à une femme bien née de savoir coudre. Je lui désirerais aussi des sentiments nobles ; si elle était plus docile, ce serait un bon enfant.

Je l’aime beaucoup, elle m’aime aussi. Et je vous ai écrit ceci, parce que j’ai craint que dans l’éloignement vous ne vissiez pas les choses comme elles sont et que vous puissiez vous imaginer que nous ne sommes pas d’accord.

5. LE CONTRASTE DE LA SIMPLICITé ET DE L’AMBITION

Après les années de séminaire (à compter de 1808) et son ordination (21 décembre 1811). Eugène de MAZENOD revient à Aix à l’automne 1812. Il s’installe chez sa mère, rue Papassaudi, désireux de se consacrer aux pauvres et aux jeunes. Il assiste les prisonniers autrichiens enfermés à Aix. C’est presque miraculeusement qu’il échappe au typhus.

La proximité des petits et des humbles est affirmée dans le « Sermon de La Madeleine » (carême 1813) ou il prêche en provençal, langue du peuple bien éloignée de celle des salons.

Pauvres de Jésus-Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d’ulcères, vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi.

Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les héritiers de son royaume éternel, la portion choisie de son héritage ; vous êtes la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes en quelque sorte des Dieux.

Cette proximité, cette simplicité, sera toujours la raison d’être d’Eugène. Il la conservera plus tard à l’Évêché de Marseille ou sa porte était ouverte à tous, tous les matins.

On est loin des ambitions qu’Eugène nourrissait quelques années plus tôt pour lui-même !

De retour à Aix on se soucie de le marier. Plusieurs partis se présentent. Il écrit à son père resté à Palerme, le 18 janvier 1805[8] :

Hier au soir, quelqu’un vint officiellement parler à ma mère, pour savoir si je n’avais pas l’intention de me marier ; qu’il était question d’une demoiselle remplie de bonnes qualités, etc. ; more solito, qu’elle apportait en dot le jour de la célébration 40 mille francs, et 20 mille francs après la mort de père et mère. Dès que ma mère eut entendu de quoi était formée la constitution de la dot, sachant parfaitement quelles sont mes intentions à cet égard, elle répondit très honnêtement à l’ambassadrice que je n’avais que 22 ans et très peu de volonté de me marier dans le moment ; que d’ailleurs j’allais entreprendre quelques voyages, celui de Paris d’abord, ensuite celui d’Italie ; qu’ainsi elle était très sensible à la bonté des personnes qui voulaient bien jeter les yeux sur moi, mais qu’elle les priait de penser à quelqu’un d’autre. On ne lui nomma pas les parents de la demoiselle ; on se contenta de lui dire qu’elle n’était pas d’Aix et qu’elle était d’une famille de mezzi cavalieri. Jugez comme tout cela me convenait : 40 000 francs à moi qui en veux au moins 150 000 francs. Et le mezzo cavalière, cadre-t-il, croyez-vous, avec mes idées ? S’il ne se présente jamais d’autres marchés que de pareils à celui-là, j’ai tout peur de mourir puceau.

Eugène est également ambitieux pour sa sœur Ninette qu’il veut dignement et honnêtement marier. Il écrit à son père le 21 mars 1805 alors que l’on envisage un mariage avec Monsieur de GRAS[9] :

Le jeune homme n’a point été à l’Enclos, où devait se traiter cette besogne. On présume qu’il voudrait 60 mille francs le jour du mariage, ce qui est un peu difficile à accorder, à moins que ma mère ne consente à se mettre à l’étroit, c’est-à-dire qu’elle habite la campagne une partie de l’année. Ce qui me paraît encore plus difficile à concilier, c’est le mode de payement…

Mais je ne vous cacherai pas que je trouve qu’il marchande un peu trop. Il craint peut-être que ce qu’on lui assure, après ne soit pas solide à cause des créanciers. …

Enfin nous verrons. L’affaire ne peut pas tarder de se décider ; je vous le ferai savoir sans délai.

Le 26 avril 1805, il rend compte à son père de l’évolution des négociations[10] :

J’aurais vraisemblablement mieux fait de vous laisser ignorer ce qui se traitait ici au sujet d’Eugénie. Mais qui pouvait prévoir l’inconséquence du drôle qui avait répondu à nos propositions? Après s’être avancé autant que je vous l’ai dit dans ma lettre du 7 mars et 21, lorsqu’on lui a demandé son dernier mot, il a battu la campagne et prétendu qu’il lui fallait du temps pour se décider. Vous sentez que cette excuse est une véritable défaite d’autant plus malhonnête qu’on venait d’adhérer à la demande qu’il avait faite de lui donner soixante mille livres le jour du mariage. Je suis tellement courroucé que je donnerais volontiers dix mille francs de ce qui me revient pour qu’on choisît un autre sujet, et que même dans le cas où il voulût revenir, on pût le refuser net. Je sens que dans aucune circonstance je ne verrai cet homme-là avec plaisir.

Je reviens donc à dire que cet homme-là est un sot et un drôle, qui n’a pas les premières notions de l’honnêteté et de la délicatesse que l’on doit mettre dans toutes les actions de la vie, mais surtout dans une affaire aussi délicate.

Plus tard, la perspective du mariage avec le Marquis de BOISGELIN, qui bénéficie d’une excellente réputation dans la bonne société aixoise, réjouit profondément Eugène. Il craignait en effet que, toujours à la recherche d’un riche parti, sa mère, ne donne Eugénie à un homme dont la richesse aurait été la seule qualité.

A l’approche du mariage, Eugène adresse plusieurs lettres à sa sœur, lui donnant quelques conseils sur le mariage, sur la manière de vivre en jeune épouse. Par exemple il lui demande de ne pas aller danser et de ne pas organiser de bals dans les salons de l’hôtel de BOISGELIN, Place des Quatre Dauphins, prétextant « que l’on n’avait jamais vu la Sainte Vierge aller aux bals à Nazareth »[11] !

Eugène est également ambitieux pour l’Oncle Fortuné. Il écrit à son père le 26 novembre 1802[12] :

Il faut à présent que je vous mette au clair de ce qu’il en est rapport de mon très cher Fortuné. Je ne le savais pas avant d’aller à Saint-Julien. J’exige seulement le plus grand secret ; ma mère ni personne n’en est informé. Si mon oncle s’était trouvé ici il y a un mois, il aurait été grand-vicaire. Je ne crois pas que cela se puisse actuellement ; tant pis pour le diocèse, car il paraît que ce sera l’abbé de Beausset ; celui qu’a amené l’archevêque avec lui est un digne homme. Ce qu’il y a de certain pour Fortuné, c’est que l’Archevêque l’a nommé chanoine ; il est sur la liste qu’on a envoyé à Paris. On assure qu’ils auront pour le moins mille francs par an, ce qui est beaucoup plus que suffisant pour vivre. Mon oncle aura dans la suite à peu près la même somme de sa légitime et les messes. Ainsi vous voyez que cela mérite d’être mûrement examiné et pesé.

Il poursuit, le 26 avril 1805 (lettre adressée à son père)[13] :

J’embrasserai Fortuné sur les deux joues, en attendant de lui baiser respectueusement l’anneau, car, quoi qu’il en dise, je veux le faire évêque. Quelle manie de croire que les autres sont plus propres à ce ministère que lui. Ah! si j’avais la place, je lui ferais une belle semonce pour n’avoir pas bien lu les épîtres du grand saint Paul : Fidelis sermo : Si quis episcopatum desiderat, bonum opus desiderat. L’Apôtre des nations affirme donc que c’est une vérité certaine que celui qui désire l’épiscopat fait une action méritoire. Donc celui qui non seulement ne le désire pas, mais qui le refuse, commet sinon un grand péché, du moins une très grande imperfection.

Eugène est également ambitieux pour son cousin Émile DEDONS de PIERREFEU[14] pour lequel il manifeste un évident mépris… Il écrit à son père, le 16 février 1803 :

Émile est la plus grosse bête que la terre ait portée. Il n’a pas une idée à lui ; il répète toujours ce que dit sa mère et il ne sera jamais qu’un pauvre sot. Il est hargneux, malin, égoïste, avare. Il a la semence de beaucoup de vices.

En 1812 c’est Eugène qui lui trouve une femme riche et fait toutes les démarches en vue du contrat de mariage. Son opinion sur son cousin a alors radicalement changée car, en proposant Émile aux DEMANDOLX, il le présente comme un :

Jeune homme de qualité, ayant de 9 à 10 mille livres de rente, ne devant pas un sol, rangé comme un papier de musique, bien fait de sa personne et, par dessus tout cela, se conduisant bien et ayant les meilleurs principes de religion et de probité.

Quel bouleversement ! Que ne ferait-on pas pour un proche parent !

6. LE CONTRASTE DU Détachement ET DU GESTIONNAIRE

Marie Rose JOANNIS gère, depuis son retour d’exil, la fortune familiale, tant JOANNIS que MAZENOD. Elle est une maitresse femme, habile dans sa gestion (qualité héritée de ses ascendants) ; habileté qui s’oppose à la parfaite incompétence des MAZENOD.

On dit la famille ruinée à son retour d’exil… Quelle belle ruine que beaucoup souhaiteraient partager aujourd’hui…

- L’hôtel de MAZENOD, Cours Mirabeau,

- La maison JOANNIS, rue Papassaudi,

- L’Enclos,

- La Fontaine d’Argent,

- La Campagne Mazenod,

- Saint Laurent,

- Et bien d’autres encore…

Eugène reprend les affaires en main. Le 26 novembre 1802, il écrit à son père (à l’encre sympathique, entre les lignes d’un courrier plus « officiel », pour que ces propos échappent à la lecture de sa mère)[15] :

Je continue à vous rendre un compte exact de nos affaires. Je commence d’abord à vous dire avant toutes choses que vous pouvez continuer à adresser toutes les lettres que vous m’écrirez à Mme de Mazenod pour son fils, rue Papassaudi, isle 56, n° 21; elles me seront exactement remises, et je n’en communiquerai que ce que je jugerai à propos. Il faut seulement avoir l’attention de ne rien mettre pour ma mère ou pour ma sœur dans la même lettre, si ce n’est sur une feuille séparée. Il ne m’en coûte pas davantage de port en m’écrivant en invisible ; c’est encore mieux, parce que je ne ferai sortir l’écriture qu’après avoir montré la lettre.

Notre maison à Aix est louée à diverses personnes ; maman s’est réservé un appartement pour l’abbé. Ma grand-mère a sauvé quelques meubles avec grande difficulté et même avec beaucoup de désagrément, car les domestiques la traitèrent comme une voleuse. Elle parvint cependant à sauver toute votre bibliothèque, les fauteuils de la chambre de maman et quelques-uns du salon. Ceux de votre cabinet ainsi que tous les meubles précieux avaient été vendus par Maire, du vivant de mon grand-père, pour quelques assignats.

On vendit aussi de la vaisselle et des couverts d’argent tout neufs de mon grand-oncle, qui étaient cachés dans la cave. Mlle Maire vint en faire part à grand-maman, après les avoir vendus et vraisemblablement achetés. Vous concevez la colère dans laquelle se mit cette pauvre grand-maman, qui aurait donné de son sang pour racheter ce qui nous appartenait. Votre bonheur du jour est sauvé ; grand-papa a vendu le sien. Enfin l’arrogance des domestiques, j’en excepte Bonnet qui est un brave homme, arriva au point de ne pas vouloir aider ma grand-mère, et elle fut obligée de transporter elle-même ces gros diables de fauteuils ; elle en avait les cuisses noires. Le linge qu’elle a sauvé, est en très petite quantité et ne vaut rien ; ce qu’il y avait de bon avait été vendu. Brunelle en avait dans son armoire ; elle assura à ma tante étant au lit de la mort, qu’il lui appartenait ; apparemment elle l’avait pris en payement d’une portion de ce qu’on lui devait.

Il y avait un grand gaspillage dans notre maison ; nous sommes bien heureux que les murs y soient restés. Quant à Saint-Laurent, autre espèce de gaspillage. Tous les meubles ont été vendus ; on aurait pu en sauver une grande partie, si Croisier n’y avait pas mis des entraves. C’est le moins intéressant. Mais l’abandon où a été cette terre est incompréhensible. Figurez-vous qu’entre tout elle ne rend que mille écus. Le brave Croisier tient la main à tous les voleurs. On découvre tous les jours de nouvelles fraudes. Dernièrement on vint à savoir qu’il avait fait faire une coupe considérable de bois, dont il avait sagement empoché le produit. Il prétend que la grand-vigne ne rend cette année que dix coupes de vin ; elle en rendait trois cent du temps de mon grand-père, et cent du temps de la Nation. Il assure que papa lui doit de l’argent, que mon grand-père lui en doit aussi, et qu’ils donnèrent douze louis entre lui et sa femme à mon oncle l’abbé. Ayez la bonté de me marquer bien positivement dans l’écriture visible ce que vous lui devez ; maman compte cette année lui payer la dette de Fortuné.

Très attaché aux biens du monde (sa terre de Saint Laurent, son hôtel d’Aix,…), Eugène s’en éloigne. Il écrit à sa mère, le 29 mai 1809[16] :

Je suis très sensible aux marques de confiance que vous me donnez à l’occasion des propositions qu’on vous fait pour la maison située sur le Cours ; ma première réponse est de vous dire que vous êtes maîtresse de faire ce qui vous convient le mieux ; que, s’il faut vous dire ce que je pense, je n’hésiterai pas à abonder dans votre sens pour plusieurs raisons : d’abord, le Seigneur m’a fait la grâce de m’appeler à son service, de me détacher tellement de tous les biens de la terre, qu’il m’est aussi égal d’avoir une masure qu’un hôtel ; j’aurais jadis éprouvé quelque chagrin de voir sortir de nos mains la maison paternelle, dans laquelle j’avais vu le jour pour la première fois, soit à cause de la situation de cette maison qui m’a toujours paru une des plus commodes de la ville ; aujourd’hui cela m’est égal et je ne tiens pas plus à ce tas de pierres qu’à la terre même de Saint-Laurent que je voudrais que vous eussiez déjà vendue.

Il ne s’agit donc plus maintenant que d’examiner s’il nous est avantageux de vendre la maison, puisque je n’y suis plus attaché du tout ; elle vous rend, dites-vous, 1 032 francs; il est vrai que le loyer est au plus bas et que le moins que l’on pût retirer de cette maison, serait de 12 à 13 cents francs, mettons 1200 ; si on ne regarde que l’argent et qu’on mette à part l’agrément d’avoir une pareille maison, il nous serait avantageux de nous en défaire même à 25 000 francs. Je sens bien qu’à ce prix elle serait donnée et que dans des temps plus heureux cette maison vaudrait infiniment davantage mais dans le moment et ne considérant que notre intérêt ce marché est faisable.

Eugène reste néanmoins un homme d’argent, économe et calculateur, habilement secondé par les Pères TEMPIER, COURTES ou DUPUY.

Bien que ruiné, il achète ! :

- Le Couvent des Carmélites d’Aix, dès 1815 ;

- Notre Dame de L’Osier en 1834 ;

- Notre Dame de Lumières, en décembre 1836…

et bien d’autres encore, dont l’hôtel de BOISGELIN, racheté à l’issue d’une procédure et offert comme cadeau de mariage à Eugène de BOISGELIN, son neveu, en 1847.

Il dirige son diocèse, sa congrégation… et sa famille.

Eugène apprécie toutes les qualités de son beau frère Armand Natal de BOISGELIN. Toutefois il lui reproche de ne pas savoir gérer le domaine de Saint Martin. Aussi décide-t-il de prendre les choses en mains.

Le Marquis semble d’ailleurs en être très heureux car il déteste s’occuper des questions de plantations, de moissons et de vente des récoltes.

A plusieurs reprises, au détour des lettres familiales, nous voyons Eugène se soucier de la propriété :

- il fait arracher les arbres fruitiers qui ne produisent rien et il fait planter à la place une centaine d’oliviers ;

- il décide la plantation d’une grande allée d’arbres dans le parc du château ;

- il commande une série de réparations urgentes pour les bâtiments ;

- il écrit au régisseur pour se plaindre du peu d’argent qui a été tiré de la vente de l’avoine ;

- il fait restaurer et agrandir le moulin de Ginasservis ;

- il intervient pour améliorer les récoltes des amandes.

A deux reprises, au moins, il demande à Alexandre DUPUY de venir à Saint Martin pour juger sur pièces et organiser les fermages. Alexandre DUPUY, prêtre et ancien Oblat, gestionnaire remarquable, est l’homme de confiance d’Eugène pour les questions matérielles. Sans doute même est-il plus encore !

7. LE CONTRASTE DU PASTEUR ET DU PATRIACHE FAMILIAL

Eugène est intimement lié à sa congrégation. Eugène marque son diocèse de Marseille d’une profonde empreinte. C’est un meneur et un bâtisseur. De 1837 à 1861, une quarantaine d’églises sont construites, agrandies ou réparées. Il entreprend la construction de La Major et de Notre Dame de La Garde.

Il écrit le 13 septembre 1853 à sa sœur, le jour de la pose de la première pierre de Notre Dame de la Garde :

J’aurais dû, chère sœur, te donner plus tôt de mes nouvelles, mais c’est aujourd’hui seulement qu’il m’a été permis de toucher à une plume. Tu ne te fais pas d’idée de tout ce qui m’attendait à Marseille!

J’ai eu à présider plusieurs cérémonies et notamment avant-hier la belle, la magnifique procession qui s’est dirigée vers Notre-Dame de la Garde pour que j’y bénisse et posasse la première pierre de la nouvelle église que nous élevons à la Mère de Dieu. On ne pourra jamais rendre la beauté de ce spectacle, je renonce à le décrire, les journaux n’en ont donné qu’une idée bien imparfaite. De St-Joseph d’où nous sommes partis jusqu’au sommet de la montagne, la foule était si compacte qu’on n’y aurait pas placé une épingle. Quel coup d’œil que cette colline tapissée de cette innombrable multitude, la joie peinte sur la figure, chantant avec transport des hymnes et des cantiques, s’inclinant profondément et s’agenouillant au passage de l’Évêque qui bénissait avec émotion cette foule de Chrétiens accourus de toutes parts pour contribuer au triomphe de Marie.

Mais comment dire ce qu’était le coup d’œil du haut du fort où nous avions placé la statue de la Sainte Vierge de manière à être aperçue de tout le monde, et lorsqu’au moment de donner de là la bénédiction du Très Saint Sacrement, quand j’élevais d’abord les mains vers le ciel pour invoquer la Très Sainte Trinité, à l’instant même cette multitude innombrable, il y avait peut-être cent mille âmes qui du haut de la montagne s’étendaient jusqu’au bas de la ville, eh bien, cette immense population se prosterna au même instant comme un seul homme en répondant à mon invocation pour recevoir la Bénédiction.

C’est bien de là qu’on peut dire que je donnais la Bénédiction à la Ville et au terroir puisque ces objets étaient sous mes yeux, et de partout on fixait les regards sur ce qui se passait sur la montagne sainte, qui de tous les points culminants de la ville, des fenêtres, des toits, des chemins aboutissants et des Campagnes les plus éloignées, les yeux et les lunettes d’approche étaient braqués sur nous pour participer à cette grande fête, qui ne fut pas même troublée par le vent qui cessa à l’instant même que la procession se mit en marche comme pour prouver la puissance de la Grande Reine des Cieux.

Tu ne seras pas surprise quand je te dirai après cela que je n’ai pas été du tout fatigué. Je ne me possédais pas de joie et j’avais rajeuni de vingt ans. Oh! Que c’était beau!

Je me réjouis que vous soyez tous en bonne santé, je vous embrasse tous de tout mon cœur,

Lors d’une rencontre de la famille et des Oblats, le 20 juillet 2008 à Saint Martin des Pallières, Bernard DULLIER, rappelait qu’Eugène restait cependant très proche de sa sœur. Les petites chamailleries entre eux n’empêchent en rien la grande affection qu’ils ont l’un pour l’autre. Loin de s’effacer au fil du temps, cette affection se resserrera au long des années, au rythme des joies et des peines familiales.

Il apprécie également beaucoup les qualités morales et humaines de son beau-frère et, peu à peu, une grande amitié unira les deux hommes. Tout au plus, Eugène regrette-t-il qu’Armand ne soit pas un bon gestionnaire et qu’il ne s’y entende guère pour faire fructifier le domaine de Saint Martin.

Eugène est toujours présent dans le cercle familial. Il adore ses neveux et nièces (dont il a payé les études !) et il se sent très à l’aise avec les cinq enfants qui naîtront de ce mariage :

- Nathalie morte en 1829 ;

- Caroline morte en 1825 à Paris dans les bras de son oncle Eugène ;

- Louis, Jésuite, mort en 1842 ;

- Césarie (1818-1909) ;

- et Eugène (1821-1905) qui épouse Angélique SALLONY dans la chapelle d’Eugène le 25 novembre 1847. En 1854, il obtient pour lui, du Pape, le titre de commandeur de l’ordre de Saint Grégoire le Grand. Eugène de BOISGELIN a hérité du titre de Marquis de Saint Martin des Pallières. Il aimait profondément son oncle et fut présent à sa mort, à ses funérailles et au transfert des restes à la nouvelle cathédrale de Marseille le 7 mai 1897.

Il est là plus particulièrement présent au moment des deuils. Ainsi lors de la maladie et du décès, le 14 novembre 1829, de Nathalie, âgée de 19 ans, Eugène de Mazenod fait un long séjour à Saint Martin. Il reste là pour accompagner sa sœur et son beau-frère. Il les soutient, les console. Lui-même est très affecté par ce décès. Armand Natal écrira à sa famille qu’Eugène a accompli alors « un vrai ministère d’ange consolateur ».

Il vient encore consoler sa sœur et son beau frère, en juillet 1837, quand son neveu Louis, l’aîné des enfants restant en vie, prend la décision de rentrer chez les Jésuites. Même si, personnellement, Eugène n’est pas d’accord avec cette décision, estimant que les Jésuites sont allés un peu vite en besogne, il tient pourtant à aider sa famille à accepter et à respecter la décision du jeune homme.

Au décès de Caroline, il écrit à sa mère (28 juin 1825)[17] :

Je vois, très chère maman, par votre lettre du 22 de ce mois, que vous conserviez bien peu d’espoir. Il était en effet difficile de se flatter que notre chère petite pût résister à tant de mal. La science et les soins réunis ont échoué, parce que Dieu, qui dispose tout dans son infinie sagesse pour le bien de ses élus, avait prédestiné notre enfant à la gloire et qu’il entrait dans ses adorables desseins qu’elle en jouît avant que le moindre souffle impur et la moindre imperfection eussent ternis son âme innocente.

J’ai l’intime conviction que notre ange n’avait jamais offensé Dieu même véniellement, et Dieu a permis que pendant sa longue maladie elle ait acquis les mérites d’une longue vie par la patience héroïque avec laquelle elle endurait tous ses maux.

Elle a toujours parlé du ciel et du bonheur de posséder Dieu avec la simplicité et l’assurance d’un enfant qui rentre dans sa maison avec joie pour s’y reposer dans le sein de son Père. Point d’agonie, pas la moindre horreur de la mort ; au contraire, cette pensée ne lui présentant qu’une idée riante, puisque avec une conception au-dessus de son âge elle l’envisageait comme le commencement de son vrai bonheur, elle en parlait avec calme et de bon cœur.

Quand vous connaîtrez tous ces détails, vous ne pourrez pas vous défendre plus que nous d’entrer dans des sentiments d’admiration et de ravissement. Il y a dans tout cela quelque chose d’extraordinaire et tout à fait surnaturel. S’il s’agissait d’une personne de vingt ans, je n’en serais qu’édifié ; à douze ans, c’est merveilleux, cela tient du prodige. Comment concevoir qu’un enfant de cet âge n’ait jamais voulu consentir d’unir ses prières à celles que l’on faisait de toute part pour sa guérison? L’on prie pour moi, c’est bien ; cela servira pour me faire faire une sainte mort. Elle l’a faite, cette sainte mort, cette ange prévenue de la grâce et trop parfaite pour un monde comme celui où nous sommes. Aussi, quoique je n’aie, pour ainsi dire, pas quitté son cercueil et que maintes fois je me sois mis à genoux pour prier, il m’a toujours été impossible de produire une seule prière, un mot seulement, pas plus que si je m’étais trouvé sur les marches de l’autel de la sainte Vierge ou de quelque saint, que l’on peut invoquer, mais pour lesquels on n’est assurément pas tenté de prier. J’ai pourtant dit la messe pour elle ; le Sacrifice sert toujours à quelqu’un dans l’Église. Quant à elle, elle tiendra sa parole, et vous ne serez pas oubliée. Armons-nous donc de force et de courage, chère et bonne maman. Ranimons notre foi, et foulant aux pieds la nature, remercions Dieu d’avoir choisi dans notre sang une âme privilégiée, une ange qui, déjà entrée en possession de sa gloire, le louera éternellement et sera notre avocate dans nos besoins.

Eugène a manifestement un faible pour son neveu Eugène de BOISGELIN. Il « arrange » son mariage. Il écrit à sa mère le 7 avril 1842 (alors qu’il pressent une union bénéfique)[18] :

Il n’y a rien de si désagréable d’être éloignés les uns des autres, quand on a des affaires de famille très essentielles à traiter. Dans ce moment même, j’aurais un indispensable besoin de m’aboucher avec vous dans la négociation qui vient de s’entamer pour un établissement avantageux, mais très avantageux pour Eugène. Mais comment s’entendre par lettres ? Ce sont des choses qui doivent être traitées en famille. Nous ne vivons que pour nos enfants. Je ne suis ni mère ni grand-mère mais je trouve dans mon cœur d’oncle des sentiments plus que paternels, et je ne reculerai devant aucun sacrifice, lorsqu’il s’agira d’assurer le bonheur et le bien-être de mon neveu et de ma nièce, qui méritent tant l’un que l’autre tout notre intérêt.

Eugène est présent… Presque trop ! Il devient parfois encombrant ! Il n’y a pas une semaine que son neveu est marié qu’il écrit à Angélique, la jeune épouse, âgée de 17 ans[19]:

Décidément, ma chère Angélique, vous voulez faire des jaloux. Voilà trois lettres, à ma connaissance, écrites à vos anciens parents, et pas une pour la nouvelle famille qui vous a adoptée avec tant de bonheur. Cela est-il bien juste ? Eh bien, moi qui suis le vieux de la bande, je romprai le silence pour vous en faire un reproche amical, dont monsieur votre mari voudra bien en bon époux prendre sa part, puisqu’il n’a pas été, du moins pour moi, plus aimable que vous.

Vous pourriez croire que je conserve de la rancune, tandis que je n’exprime qu’une plainte qui s’échappe de mon cœur, dont vous, Angélique, ne connaissez pas encore toute la tendresse, mais qu’Eugène, plus coupable que vous, ne saurait ignorer.

Voilà bien des détails, ma chère Angélique. Que de choses vous auriez eu à me dire à votre tour, si vous prenez note de toutes les belles choses que vous voyez dans vos courses avec Eugène. C’est une bonne méthode, en voyageant, d’écrire les impressions que l’on éprouve à la vue des objets divers que l’on admire.

Adieu, ma chère Angélique. Je vous embrasse tendrement, ainsi que votre mari, que j’aime quand même.

Eugène de MAZENOD est présent à tous les évènements familiaux, même lorsque ses devoirs d’évêque et de supérieur général lui laissent peu de temps. Il vient à Saint Martin pour les baptêmes ou pour les premières communions.

En septembre 1859 Eugène vient séjourner à Saint Martin. Il fait une partie du voyage à cheval. Il a alors 76 ans !

Le cercle familial s’est restreint. Son beau frère est décédé à Aix en 1853. Sa nièce Césarie, mariée et mère de famille, passe cette année là les vacances dans la région de Nancy. Seul son neveu Eugène est là avec sa femme et ses enfants que Monseigneur de MAZENOD a tous baptisés.

Il participe à la messe paroissiale dominicale où il prêche. Mais il semble un peu désabusé :

J’ai fait le prône ce matin à la messe du dimanche. A vêpres, j’ai adressé quelques paroles d’édification aux femmes présentes. Ce matin, les hommes sont venus, à ce qu’on dit, en assez grand nombre à la messe à cause de moi, pour voir de près un évêque m’a dit le maire. Ce n’est pas l’usage ici de se mettre en peine à la messe. Les hommes préfèrent le cabaret.

C’est son dernier séjour à Saint Martin, ce lieu qui lui était pourtant si cher, où il pouvait se reposer et vivre sereinement quelques jours chaque année avec sa famille. En 1860, il se sentira trop fatigué pour entreprendre ce long voyage.

Les Oblats, c’est un peu comme un édifice, constitué de multiples pierres. Des pierres d’angle soigneusement taillées et appareillées. Des pierres élégantes qui ornent portes et fenêtres. Des pierres plus irrégulières, de toutes tailles, oubliées ou masquées sous un enduit.

Ces pierres sont liées par un mortier qui en assure la stabilité et la pérennité. Ce mortier, les Oblats l’appellent « Saint Eugène de MAZENOD ».

De la même manière, une famille est composée de pierres plus ou moins belles. Elles sont également, et de la même manière, soudées par un mortier. Chez les descendants de Ninette, ce liant s’appelle « l’Oncle Eugène ». Il est le même.

Le plus beau symbole de ce lien commun se situe à Aix et, très curieusement, au Cimetière Saint Pierre, tout proche de la tombe de CEZANNE.

Le 7 septembre 1843, Charles Joseph Eugène de MAZENOD, Évêque de Marseille, acquiert de la ville d’Aix deux concessions perpétuelles accolées (n° 149 et 150) ; l’une pour les Oblats, la seconde pour sa famille. Il y fait transférer les dépouilles de sa grand-mère maternelle, de ses parents, de Charles-Louis, son oncle, Contre-Amiral, d’une partie de la Famille de LAURENS… De nombreux BOISGELIN y reposent.

Ces deux concessions sont coiffées d’une chapelle commune. Il s’agit certainement du signe, voulu par Eugène, de la proximité des Oblats et des descendants de Ninette.

Bibliographie:

· Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée – Association d’Études et de Recherches Oblates – Rome 2004 (Vol. 1 : En France au temps du fondateur).

· Jean LEFLON – Eugène de MAZENOD – Plon 1957.

· La Provence des Lumières – Les Parlementaires d’Aix au XVIIIème siècle – Monique CUBELLS – Maloine Ed. 1984.

· Entretiens avec Frank SANTUCCI (OMI).

· Notes familiales BOISGELIN.

· Bernard DULLIER (OMI) – Rencontre Oblats-famille – Saint Martin – Juillet 2008.

[1] Le 8 octobre 2011, Eugénie de MAZENOD-BOISGELIN comptait 611 descendants (conjoints non compris) – Base généalogique Roglo.

[2] On estime, à la fin du XVIIIème siècle, que 39% des revenus étaient inférieurs à une livre par jour. Un domestique dispose de 100 livres par an. Un commerçant ou un artisan dispose de 500 à 600 livres par an. En 1781, 10% de la population dispose de plus de 1.800 livres par an.

La dot de la jeune fiancée correspond à plus de 1.200 années du revenu d’un ouvrier et à 240 ans d’un revenu moyen.

Sur 133 épouses de parlementaires du XVIII siècle, à Aix, 15 ont apporté plus de 120.000 livres de dot. La moitié des dots étaient inférieures à 50.000-60.000 livres.

La Provence des Lumières – Les Parlementaires d’Aix au XVIIIème siècle – Monique CUBELLS – Maloine Ed. 1984.

[3] JeanLEFLON- Eugène de Mazenod – Plon 1957.

[4] Aut. : AGR FB I,4. Adresse : Madame JOANNIS pour sa petite fille, rue Papassaudi, près la place Honoré, à Aix, département des Bouches-du-Rhône. Mot ajouté par Eugène à une lettre du père à sa fille, datée du 27 novembre 1801. On n’a pas la lettre d’Eugénie à son père. Le lettre a été « reçue à Marseille le 16 nivôse an 10″ (6 janvier 1802).

[5] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). Eugène a numéroté cette lettre et la suivante. Toutes deux parvinrent à destination le 15. Eugène est parti de Palerme le 11 au soir.

[6] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). A cette lettre, arrivée à Palerme par le capitaine Cannac, le 15 février 1803, le Président ne put répondre que le 25 de ce même mois.

[7] Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944). Sans date, mais ce billet est inséré dans la lettre, écrite le 22 janvier par Mme de Mazenod et Eugénie. M. de Mazenod répond le 18 mars.

[8] Aut.: Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, pour remettre s’il leur plaît à M. Bloquetti, aîné, à Palerme, Sicile ». De la main du Président :  » répondu : 7 mars 1805 « .

[9] Aut.: Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile « . De la main du Président :  » répondu 25 avril ».

[10]Aut. : Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse :  » A messieurs Bouge et Caillol, négociants, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. « De la main du président :  » répondu 13 juin 1805″. Lettre partie huit jours après avoir été écrite.

[11] Cité par Bernard DULIER – Saint Martin Juillet 2008.

[12]Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A Messieurs Bouge, Caillol et compagnie, pour remettre s’il leur plaît à Monsieur Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. »

Bloquetti était le pseudonyme adopté, dès leur séjour à Venise, par les Mazenod, et qu’utilisait encore Mme de Mazenod pour la correspondance avec son mari. Cette lettre parviendra au Président le 6 janvier 1803. Il y répondra le 14 du même mois.

[13]Aut. : Aix, Méjanes Ms. 2078 (1944),(1). Adresse : « A messieurs Bouge et Caillol, négociants, pour M. Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. » De la main du président : « répondu 13 juin 1805″. Lettre partie huit jours après avoir été écrite.

[14] Association d’Etudes et de Recherches Oblates – Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée (2004) p. 223 et ss.

[15]Aut. : Aix, Méjanes, Ms. 2078 (1944), Adresse : « A Messieurs Bouge, Caillol et compagnie, pour remettre s’il leur plaît à Monsieur Bloquetti aîné, à Palerme, Sicile. »

Bloquetti était le pseudonyme adopté, dès leur séjour à Venise, par les Mazenod, et qu’utilisait encore Mme de Mazenod pour la correspondance avec son mari. Cette lettre parviendra au Président le 6 janvier 1803. Il y répondra le 14 du même mois.

[16]Aut. : St-Martin-de-Pallières M-1

[17]Aut.: AGR MJ I-1. Adresse: « A Madame de Mazenod, à Aix ».

[18] Aut.: AGR M J I-1. Adresse: « A Madame de Mazenod, à Aix ».

[19] Aut.: St-Martin.