Itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod


Gaby CRUGNOLA OMI

Itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod

Première partie – Sa vision missionnaire et son aspiration à la sainteté : depuis son retour d’exil en 1802 jusqu’à la fondation des Missionnaires de Provence en 1816 et la Règle de 1818.

Deuxième partie – Le Charisme Oblat : l’évolution de la prise de conscience du charisme par les Oblats depuis la Règle de 1818 jusqu’aux Constitutions et Règles de 1982 et les Chapitres successifs d’après le Concile Vatican II.

Introduction

La lettre que le Père Général Louis Lougen a adressée à tous les Oblats pour le 17 février 2012, est à l’origine de ma réflexion et de cet essai sur l’itinéraire vocationnel et formatif de saint Eugène de Mazenod, à l’usage des scolastiques de Philo 1 de la Maison Yves Plumey de Yaoundé, dans le cadre des « Études oblates » sur les fondations des missions oblates depuis le fondateur jusqu’à Vatican II. Mon but est aussi de me donner un document pratique, contenant les écrits de saint Eugène et ses expériences pendant la période de sa vie jusqu’en 1818, pouvant servir de référence à l’accompagnement spirituel des jeunes oblats.

Le Père Louis Lougen reprend l’appel du Chapitre de 2010 : « La Conversion ». Le document des « Actes du 35° Chapitre Général 2010 » propose dans les pages 30 à 32 des éléments de conversion concernant la formation. Il cite la constitution 47 : « La formation vise la croissance intégrale de la personne. Elle se poursuit toute la vie et conduit chacun à s’accepter tel qu’il est, et à devenir celui qu’il est appelé à être. Elle implique une conversion constante à l’Évangile et nous tient toujours prêts à apprendre et à modifier nos attitudes pour répondre aux exigences nouvelles ». Il explicite aux paragraphes 2 et 3, l’exigence de conversion : « Que nous assurions à nos candidats et à nos formateurs, l’acquisition d’une spiritualité missionnaire approfondie… » (paragraphe 2) ; « Que cette formation comprenne le développement global de la personne » (paragraphe 3).

Le dictionnaire Le Robert donne la définition suivante du mot acquis : « qui a été acquis par l’individu, par expérience acquise, par opposition à ce qui a été transmis ou à ce qui est naturel ». S’adressant à de jeunes oblats en formation première, le mot « conversion » peut être remplacé par les mots : « acquisition par expérience personnelle » ou « appropriation [du charisme oblat] en [le] faisant sien ». La formation première est un temps privilégié donné aux jeunes oblats pour s’approprier la « vision missionnaire et l’aspiration à la sainteté » qui ont façonné le cœur et l’esprit de notre fondateur.

Les éléments porteurs dynamiques de cette appropriation sont « l’expérience spirituelle fondatrice de saint Eugène, son itinéraire vocationnel et formatif, et le patrimoine missionnaire oblat accumulé et enrichi par les générations successives d’oblats. Ce patrimoine, arrosé par « le sang de nos martyrs oblats » (P. Louis Lougen), est le trésor de notre famille oblate où chacun de nous puise pour « oser faire du nouveau ».

Comment cela a-t-il commencé chez Eugène ? Comment a-t-il répondu à l’appel de Jésus crucifié ? Comment a-t-il « osé faire du nouveau » pour faire connaître le Christ et ramener à l’Église « les âmes des plus abandonnés » ?

Avant de parcourir son itinéraire, voici la présentation de la lettre du Père Louis Lougen en deux étapes. D’abord « la vision missionnaire » de saint Eugène, puis son « aspiration à la sainteté ».

A – Première Étape

I – Présentation de la lettre du Père Général : « La vision missionnaire de saint Eugène de Mazenod »

« Demandons la grâce de renouveler notre vision missionnaire et notre aspiration à la sainteté ».

La mission et la sainteté sont « les deux dimensions de notre vocation ».

La Mission : « ce qui brûlait dans le cœur missionnaire de saint Eugène de Mazenod :

  • « Le besoin urgent d’évangéliser, de prêcher l’Évangile, de réveiller la foi…
  • « Il avait conscience de ceux qu’on oubliait. Et pour cela  il est allé  vers ceux qui avaient perdu la foi, et qui étaient négligés par le clergé ; ceux que les structures paroissiales ne touchaient plus…
  • Aussi « il a cherché les moyens pour leur parler dans leur langue et les rassembler…Il les a rencontrés sur leur terrain et leur a apporté la Parole…Il a rejoint de façon audacieuse et nouvelle ceux qui avaient perdu la foi et qui étaient négligés par le clergé de l’époque… » (Par les missions populaires, les visites de maison en maison, par les sermons en provençal : sermon de carême 1813, en l’église de La Madeleine)
  • Son  but : «  il avait hâte de les mettre en contact avec l’Église et de réveiller leur foi, afin qu’ils en viennent à connaître Jésus et à devenir ses disciples…
  • « Il était animé par l’amour du Christ et de l’Église…»

Cette lettre nous pose une question, à nous missionnaires oblats de la Province du Cameroun, et aux formateurs  de jeunes oblats qui seront actifs dans les années qui viennent : de quel type  d’« homme intérieur et apostolique »  la Province et la Congrégation auront-elles besoin dans les années qui viennent ? L’appel «  à nous convertir dans le domaine de la mission » nous met « mal à l’aise…si nous nous contentons simplement de ce que nous faisons et si nous nous occupons seulement de ceux qui sont déjà croyants… Comme missionnaires, ce n’est pas notre vocation de nous contenter de faire un bon travail pastoral pour des gens qui viennent à nous… ».

Un bref rappel historique de la fondation de notre Province et de l’Église qui est au Nord Cameroun et au Tchad, peut nous éclairer et nous indiquer que le temps de la fondation de la Province et de l’Église est terminé, que le ministère paroissial qui est issu de notre fondation n’est plus « notre vocation » et que nous devons « oser faire du nouveau » !

Nous sommes encore une vingtaine d’oblats, dans la Province, qui avons vécu la période de la première évangélisation et de la fondation de l’Église locale. Parmi les plus anciens, encore vivants et présents, certains ont été «  les pères fondateurs » : ils ont implanté l’Église sur un territoire « vierge » et ont été en contact direct sur le terrain avec les religions traditionnelles et le paganisme. Les premiers baptisés locaux et leurs enfants ont vu la naissance et voient encore la croissance dynamique de leur Église.

L’urgence d’occuper le terrain, au départ de l’évangélisation en 1946, a motivé Mgr Yves Plumey à disperser les missionnaires.

Cette période a façonné une figure particulière de missionnaire oblat et de communauté oblate.

  • Le missionnaire oblat a été un envoyé, « quelqu’un qui est venu du dehors ». Cependant il n’était pas un isolé. Il a été envoyé par la Congrégation et sa Province oblate d’origine. Il a été l’expression de l’apostolicité de la foi de l’Église. Il a exprimé la solidarité fraternelle des Oblats qui l’ont envoyé. Cependant il demeurait toujours un étranger, quelqu’un qui vient de l’extérieur et qui est susceptible de repartir.
  • Il ne vivait pas en communauté oblate (sous le même toit ou dans la même maison). Plus tard, la communauté de district a donné la possibilité de vivre la mise en commun et le partage religieux. Il se retrouvait à intervalles régulières avec ses confrères, dans la fraternité et la joie.
  • C’était un fondateur, qui a jeté  les bases : « Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit. De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre  que celui qui s’y trouve, c’est à dire Jésus Christ » (1 Cor 3,10-11).Le missionnaire oblat a commencé une œuvre  qu’il n’a pas achevée, que d’autres porteront à son terme, mais c’est en cela que résident sa force intérieure et l’espérance qui l’animent aujourd’hui : il a construit sur l’essentiel.
  • Il vivait simplement, au milieu des gens qu’il visitait régulièrement dans les villages et les quartiers urbains. Il partageait avec eux leur nourriture et buvait avec plaisir à la calebasse de « Bilbil » bière de mil, symbole très fort de communion. Il avait construit une habitation simple et ouverte à tous. Le cardinal Christian Tumi en quittant le Nord Cameroun pour Douala nous a dit (je cite de mémoire) « Je suis très reconnaissant aux oblats, ce sont eux qui m’ont initié à la mission. En partant je vous dis : continuez à être simples, proches des gens. Et continuez à prier ».
  • Il a énormément investi en temps et en fatigue dans l’apprentissage de la langue, dans la connaissance des coutumes, dans les traductions bibliques et catéchétiques, dans la formation des catéchistes et des responsables de communauté.
  • Il a été, sur le terrain, en contact direct avec les religions traditionnelles et la vision païenne du monde et de l’histoire.
  • Quel type de communauté a- t-il promu ? Une communauté à partir de rien et de personne. Une communauté de type catéchuménal, par le nombre impressionnant de catéchumènes qui suivaient la démarche d’initiation chrétienne. La prédication était l’annonce du Kérygme : La Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Seigneur et Sauveur, Vivant aujourd’hui.
  • Il n’a pas bâti d’églises en ciment. Avec les religieuses et les responsables de communauté, il a bâti de petites communautés chrétiennes, très humbles, enfouies dans la pâte humaine, véritables « pierres vivantes » qui rendaient « le culte spirituel, agréable à Dieu ».
  • Le développement et la promotion humaine étaient partie intégrante de l’évangélisation : le support dynamique et humain de la transformation du milieu de vie, le signe visible et extérieur de la conversion. Un lourd investissement financier a été utilisé pour les populations.
  • Les frères oblats ont été également des « pionniers évangélisateurs » par leur vie consacrée et leur don d’eux-mêmes, les promoteurs du développement agricole, artisanal (divers métiers).

Toute cette activité missionnaire a donné l’existence à l’Église locale. Elle grandit et se fortifie en nombre de baptisés, de prêtres diocésains, de religieux et religieuses locales, en nombre de diocèses et de paroisses.

L’époque de la fondation est close. L’arrivée de missionnaires du dehors se tarit ou n’est plus nécessaire.

Une nouvelle Province a pris naissance. A part la vingtaine d’Oblats venus du dehors, tous les autres membres sont issus de la Province. Cependant, les oblats continuent dans les paroisses qu’ils ont fondées. Ils en ont déjà laissé certaines aux diocésains. Ils en ont pris d’autres, à la demande d’évêques désireux d’avoir des Oblats dans leur diocèse. La réponse à leurs appels a permis aux Oblats d’être présents au Nigéria, à Douala, à Ndjamena.

L’appel à la conversion de «  notre vision missionnaire » retentit maintenant dans le temps historique qui est celui de notre Province !

Pour notre formation première, nous pouvons nous poser la question : quel type de missionnaire oblat et pour quelles œuvres oblates ? La réponse est pour demain, pour le futur de nos jeunes ! Ils ne seront pas comme leurs ainés, ni des curés de paroisse?!

Ce qui est acquis : c’est que cette période de fondation, une cinquantaine d’années, fait partie désormais du patrimoine spirituel et missionnaire de la Province et de la Congrégation. Nos prières et nos souhaits, à nous les «  pères fondateurs » : que la simplicité et la proximité aux gens avec l’attitude intérieure qu’elles demandent, que l’annonce de Jésus Christ et Seigneur, continue d’animer nos vies personnelles, nos communautés oblates et notre prédication.

II – L’expérience spirituelle fondatrice et la vision missionnaire initiale de saint Eugène ; son parcours vocationnel et formatif jusqu’à l’ordination le 21 décembre 1811 et la fondation des Missionnaires de Provence le 24 janvier 1816

a – Le contexte historique

L’actualité des « révolutions arabes », la permanence de conflits sanglants internes à certains pays d’Afrique, les coups d’état multiples et répétés et l’existence de « camps de réfugiés » qui perdurent, nous permettent d’entrer dans  le « vécu » d’Eugène. Il a été un réfugié pendant 11 ans.

En 1789, la Révolution française abolit la royauté et proclame la République. Le roi et la reine sont arrêtés et guillotinés. Leur fils, le prince héritier, est assassiné. Le pouvoir royal de « droit divin » venant directement de Dieu et légitimé par la cérémonie du sacre en la cathédrale de Reims, est remplacé par le pouvoir démocratique « issu du Peuple Souverain » et légitimé par le vote des urnes. On publie la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ». Les révolutionnaires tuent, pillent et détruisent au nom de la nouvelle devise républicaine : «  Liberté, Égalité, Fraternité ».

On sépare l’Église de l’État : c’est le début de la laïcité. Plusieurs mesures anticléricales de déchristianisation sont décrétées : les églises et les monastères sont fermés ou dévastés ; les Ordres religieux sont interdits sur le territoire français et se réfugient dans les pays voisins ; les prêtres qui ne font pas  le «serment à la Constitution civile du clergé » sont arrêtés ou assassinés, (certains célèbrent les sacrements dans la clandestinité ) ; le calendrier grégorien est remplacé par le calendrier républicain ; le dimanche est supprimé ; on installe le Culte de la Raison et de l’Être Suprême. Les nobles et les fonctionnaires de la royauté sont arrêtés, pendus ou guillotinés. Beaucoup de gens prennent la fuite et partent en exil. C’est la « Terreur » : une période troublée, instable et sanglante. C’est la fin d’un monde : « l’Ancien Régime » et le début d’un monde nouveau : les « temps modernes du Siècle des Lumières ».

La Révolution française c’est aussi la révolte, malheureusement violente, des pauvres contre les privilégiés exploiteurs : les nobles, les grands propriétaires terriens, les fonctionnaires royaux, les princes de l’Église (évêques, prélats, curés des paroisses riches…). C’est l’abolition des privilèges et la proclamation de l’égalité de tous les citoyens. C’est à ces pauvres qu’Eugène de Mazenod s’adressera pendant le carême de 1813.

Le père d’Eugène, le président de Mazenod, est opposé à l’ordre nouveau établi par la Révolution de 1789. Il est membre d’une contre-révolution royaliste et doit quitter précipitamment la France en décembre 1790, pour éviter la vengeance des révolutionnaires. Le 11 décembre, ses collègues ont été exécutés en public. Il se réfugie à Nice, en Italie.

En 1791, Eugène a 9 ans, il est menacé par les révolutionnaires. Il rejoint son père et son oncle à Nice. Eugène devient interne au Collège des Nobles de Turin, ville située au-delà des Alpes, à plus de 100 km. En 1794, tous se réfugient à Venise (Italie du Nord). Eugène est confié pour sa scolarité à un saint prêtre, Don Bartolo, qui aura une influence profonde et durable sur lui. Nouvelle fuite, en 1797 ils partent à Naples, puis en 1799 à Palerme (Italie du Sud). En France, un coup d’état militaire renverse le gouvernement révolutionnaire le 10 novembre 1799.

b – Les préparations intérieures (Michel Courvoisier, Vie oblate, n°2-3/2009)

Retour en France

En 1802, Eugène quitte avec regret Palerme (Italie du Sud) pour rentrer en France. Il laisse à Palerme son père qu’il aime beaucoup. Depuis 1794 à Venise, il a vécu, en fils unique, très proche de son père. De retour à Aix, il retrouve la maison familiale habitée uniquement par des femmes : sa mère, sa sœur et sa grand-mère. L’affection maternelle et la présence de sa sœur et de sa grand-mère ne remplaceront jamais l’affection de son père. Dans toutes les lettres à son père, il reconnaît les bonnes qualités de sa mère et apprécie l’affection de sa nouvelle famille, surtout de sa grand-mère, mais il ne cesse de répéter, comme dans sa lettre du 6 mars 1803 à son père : « Je m’attendris, et les larmes qui baignent mes yeux vont m’obliger de quitter la plume. Vous me manquez, je me dis cent fois par jour, et rien n’a pu encore ni ne pourra jamais vous remplacer dans mon pauvre cœur qui souffre toujours infiniment à cause de cette triste et malheureuse séparation. Aussi, sitôt que je pourrai vous aller faire une petite visite, je n’en laisserai pas échapper l’occasion, ne fût-ce que pour un mois ». Il lui faudra des années pour s’habituer à l’absence paternelle et à la séparation définitive de ses parents. Pendant cinq ans, jusqu’en 1807, Eugène s’interroge sur son avenir. Avec sa mère, il envisage un riche mariage pour restaurer la fortune familiale. Rien ne se passe ! « Pour le moment, il ne peut être question de rien » (Lettre à son père : novembre 1805). 

Jusqu’en 1805, Eugène espère retourner en Sicile. Il se propose d’y acheter une terre avec l’argent de la vente de la propriété de Saint Laurent, d’entrer dans la noblesse et d’y demeurer. En 1805, lors d’un voyage à Paris, on lui refuse un passeport et son projet s’écroule. « Tous mes projets sont évanouis » (lettre à son père : 4 juillet 1806). Il insiste alors jusqu’en 1808 pour que son père revienne en France. Celui-ci refuse, sachant  que sa femme n’y tient pas et qu’il n’aurait pas de quoi vivre. (Yvon Beaudoin, Vie Oblate, n°2-3/2009).

Pendant ce temps, il s’est engagé  comme laïc : catéchèse aux enfants des campagnes, œuvre caritative en faveur des prisonniers, promotion de la dévotion au Sacré Cœur. Cependant quelque chose se passe en lui. Eugène en parle dans ses lettres à son père qui est son véritable confident.

Eugène est à un tournant de sa vie. Le 30 décembre 1806, le maire d’Aix installe Eugène de Mazenod comme « recteur » de l’Œuvre des Prisons. Eugène donne cette date comme le début de sa réflexion en vue d’entrer au séminaire. Le 6 avril 1809, du séminaire de Saint Sulpice de Paris, il écrit à sa mère, sentant le besoin de s’expliquer, encore une fois, sur sa décision de devenir prêtre. Ayant rappelé « une vocation qui date d’aussi loin que l’âge de raison » il ajoute : « Jamais résolution n’a été plus mûrement et plus longuement discutée que celle que je prends. A Noël prochain, époque où vraisemblablement je prendrai le sous-diaconat, il y aura trois ans que j’examine cette affaire… ». Le compte à rebours est simple. Trois ans avant Noël 1809, c’est Noël 1806. Le discernement avant la décision d’entrer au séminaire a demandé une année et demie (Noël 1806 à juin 1808). Entre ces deux dates, Eugène rencontre Jésus crucifié le vendredi saint 1807 (Michel Courvoisier).

Le temps du discernement

Dans ses lettres à sa mère, écrites de Saint Sulpice, Eugène insiste sur le sérieux avec lequel a été opéré le discernement de sa vocation, ainsi que le temps qui a été nécessaire. « Je prie pour ceux qui n’ont pas assez de foi pour juger sainement de ma démarche, qui a paru à plusieurs peu réfléchie, parce qu’ils ignorent depuis combien de temps le Seigneur m’inspirait de la faire ; d’ailleurs, même la plupart savent-ils ce que c’est que le Seigneur ! (lettre du…). Dans sa lettre du 21 juin 1808 à sa sœur, il insistait déjà : « cette détermination n’est ni précoce, ni précipitée ».

La très longue lettre du 24 mars 1809 à sa mère apporte une bonne part de lumière. Vos conjectures sont fausses et l’esprit vif de bonne maman (la grand-mère) n’a pas deviné quand vous avez cru que le Père Charles entrait pour quelque chose dans la résolution que le Seigneur et le Seigneur tout seul m’a fait la grâce de m’inspirer. Rendez donc à ce saint homme vos bonnes grâces, vous n’aurez jamais de meilleur intercesseur auprès de Dieu. Toute la part qu’il a dans le parti que j’ai pris, c’est d’avoir beaucoup prié le bon Dieu pour moi ; c’est en effet M. Beylot qui était dans ces derniers temps mon confesseur… Je vais maintenant vous donner l’explication de l’énigme. Quand je fus pressé plus vivement que jamais par la grâce pour me vouer entièrement au service de Dieu, je ne voulus rien déterminer à la légère et vous dûtes vous apercevoir que je commençais à quitter cet état de tiédeur dans lequel j’étais tombé et qui m’eût infailliblement conduit à la mort, je tâchais par une plus grande ferveur de mériter de nouvelles grâces du Seigneur et comme ce bon Maître est généreux, il ne manqua pas de me les accorder. Je priai, fis prier, consultai, je ruminai ainsi pendant un an les desseins que la Providence m’inspirait ; enfin le moment approchant où il convenait que je me décidasse avant de me fixer résolument et pour n’être jamais dans le cas de me reprocher de n’avoir pas employé tous les moyens possibles de connaître la volonté de Dieu, non content d’avoir fait consulter à Paris un des meilleurs directeurs qui existent dans le monde, entre les mains duquel je suis en ce moment (M. Duclaux, sulpicien), je fus exprès à Marseille pour découvrir tout mon intérieur à un saint et expérimenté personnage ( le p. Magy), j’eus plusieurs conférences de plusieurs heures avec cet ange de paix, après lesquelles il ne me fut plus possible de douter que Dieu me voulait dans l’état ecclésiastique pour lequel, malgré les circonstances et peut-être à cause des circonstances, il me donnait un attrait déterminé ».

Les documents en notre possession ne permettent pas de préciser davantage. Eugène est resté très discret sur ce moment majeur de sa vie. À nous de savoir respecter son secret personnel et de nous réjouir des fruits qu’il a portés pour lui-même, pour nous les oblats et pour l’Église.

Revenant de Paris en 1805, pendant un voyage qui dure une semaine, Eugène fait la connaissance d’un jeune chirurgien militaire, Emmanuel Gaultier de Claubry. Le 23 décembre 1807, Eugène lui écrit. Cette lettre est d’un très grand intérêt pour nous. Après des paroles de soutien à ce militaire qui doit lutter pour défendre sa foi dans un milieu hostile et moqueur, Eugène poursuit : « Maintenant, vous parlerai-je de moi ? Oui, mais ce sera pour me recommander à vos prières, pour vous charger expressément de demander à Dieu avec persévérance qu’Il accomplisse sur moi ses adorables desseins dont je retarde l’effet par mes infidélités, qu’Il frappe, qu’Il coupe, qu’Il me réduise à ne vouloir que ce qu’il veut, qu’Il renverse les nombreux obstacles qui s’opposent à ce que j’arrive à un état plus parfait auquel je crois fortement être appelé… » C’est la première fois, à notre connaissance, qu’Eugène exprime qu’il croit « être appelé à un état plus parfait » ; il est significatif qu’il l’écrive à un ami laïc. (Michel Courvoisier, Vie oblate, n°2-3/2009)

L’expérience du vendredi saint 1807

« Plus rien ne m’amuse. J’ai une forte dose de dégout pour ce pays » (lettre du 9 mars 1804). Eugène constate qu’il a raté sa vie, qu’il a « résisté » à la grâce de Dieu, qu’il est tombé dans un état de péché qu’il estime mortel. En même temps, devant la grandeur de l’appel au sacerdoce, il éprouve des sentiments d’indignité, de crainte et de gratitude. Pendant la célébration du vendredi saint, il rencontre le visage du Crucifié, il pleure de douleur et en même temps de joie. Il souffre à cause de son éloignement de la vocation perçue à Venise, chez don Bartolo, et il vit en même temps une joie intense et profonde de se sentir pardonné, aimé et accueilli par le Christ.

«Je l’ai cherché le bonheur hors de Dieu et trop longtemps pour mon malheur. Combien de fois dans ma vie passée mon cœur déchiré, tourmenté, s’élançait vers son Dieu dont il s’était détourné ! Puis-je oublier ces larmes amères que la vue de la Croix fit couler de mes yeux un vendredi saint ? Ah ! Elles partaient du cœur. Rien ne put en arrêter le cours, elles étaient trop abondantes pour qu’il me fût possible de les cacher à ceux qui comme moi assistaient à cette touchante cérémonie. J’étais en état de péché mortel et c’était précisément ce qui occasionnait ma douleur. Je pus faire alors, et dans quelque autre circonstance encore, la différence. Jamais mon âme ne fut plus satisfaite, jamais elle n’éprouva plus de bonheur. C’est que, au milieu de ces larmes, malgré ma douleur ou plutôt par le moyen de ma douleur, mon âme s’élançait vers sa fin dernière, vers Dieu, son unique bien, dont elle sentait vivement la perte. Le souvenir seul me remplit le cœur d’une douce satisfaction. J’ai donc cherché le bonheur hors de Dieu, et je n’ai trouvé hors de lui qu’affliction et chagrin. Heureux, mille fois heureux, qu’il ait, ce bon Père, malgré mon indignité, déployé sur moi toute la richesse de ses miséricordes. Au moins que je répare le temps perdu en redoublant d’amour pour lui. Que toutes mes actions, pensées, etc. soient donc dirigées à cette fin. Quelle plus glorieuse occupation que de n’agir en tout et pour tout que pour  Dieu, que de l’aimer par-dessus tout, que de l’aimer d’autant plus qu’on l’a aimé trop tard. Ah ! C’est commencer dès ici-bas la vie bienheureuse du ciel. C’est là la vraie manière de le glorifier comme il le désire » (Retraite faite au séminaire d’Aix en décembre 1814).

Eugène exprime que cette expérience fut unique, par les effets bénéfiques et régénérants qu’elle a produits en lui, plus que toutes les autres expériences faites de la miséricorde de Dieu : jamais en lui l’expérience de se sentir aimé et comblé par la miséricorde divine, ne fut aussi forte. La douleur causée par son péché, était inondée par la douceur de l’amour de Dieu qui l’accueillait et lui pardonnait. La joie naissait « par le moyen de ma douleur ».

La caractéristique de l’expérience de la miséricorde de Dieu chez Eugène c’est la capacité de faire des choix radicaux. Désormais, toutes les actions de saint Eugène seront motivées par sa volonté de répondre à l’amour qui avait envahi son cœur. «  C’est donc les miséricordes de mon Dieu que je dois publier ; Ps 86,12-13 « je te rends grâce de tout mon cœur Seigneur mon Dieu, à jamais je rendrai gloire à ton nom. Car ton amour est grand envers moi, tu as tiré mon âme de l’enfer » ; car il a épuisé les trésors de sa grâce en ma faveur Ps 145,8 « le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde ». Oui, je les publierai tous les jours de ma vie et à tous les instants du jour, Ps 55,18 « le soir et le matin et à midi, je raconterai et j’annoncerai » (conférence spirituelle 19 mars 1809).

« Je soupirais après l’instant que la miséricorde de Dieu m’accorde à cette époque décisive de ma vie, où je dois me disposer prochainement à recevoir le sublime et redoutable sacerdoce de J.C. Puissé-je profiter de la grâce de prédilection que je reçois, et en profiter pour purifier mon âme et vider entièrement mon cœur des créatures, afin que l’Esprit Saint, ne trouvant plus d’obstacles à ses opérations divines, se repose sur moi dans toute sa plénitude, remplissant tout en moi de l’amour de J.C. mon Sauveur, de manière que je ne vive et que je ne respire plus que pour lui, que je me consume dans son amour en le servant et en faisant connaître combien il est aimable et combien les hommes sont insensés de chercher ailleurs le repos de leur cœur, qu’ils ne pourront jamais trouver qu’en lui seul… » (Notes prises pendant la retraite faite à Amiens…pour me préparer au sacerdoce, 1-21 décembre 1811).

A l’amour miséricordieux de Dieu, Eugène répond en s’identifiant progressivement à Celui qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Plein de reconnaissance, il veut participer de toutes ses forces à son œuvre de Sauveur pour les « plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu ! Il veut se consacrer à servir l’Église. Toute sa vie, Eugène aima son Sauveur, Jésus – Christ crucifié, avec passion et fidélité, sous le  regard miséricordieux de Marie Immaculée.

c – « Je serai prêtre » !

Cette expérience, «  véritable conversion », le décide à donner sa vie au Christ crucifié. Malgré l’opposition de sa famille, il entre au séminaire Saint-Sulpice à Paris en 1808.Son confesseur, l’abbé Denis, lui écrit au lendemain de sa prise de soutane : « Après bien des combats, vous avez remporté la victoire et suivi votre vocation ». Eugène attribue la victoire à une grâce toute spéciale, à la fois miséricorde et appel au service de l’Église. Il parle de son entrée au séminaire : je voyais l’Église menacée de la plus cruelle persécution…La pensée aussi que l’Église ne trouvait plus de ministres que dans les classes inférieures, parce qu’elle n’avait pas de riches prébendes (revenus) à offrir à l’avarice des classes élevées, donnait une nouvelle énergie à une certaine grandeur d’instinct de mon âme. J’entrai donc au séminaire de Saint Sulpice avec le désir, avec la volonté bien déterminée de me dévouer de la manière la plus absolue au service de l’Église, dans l’exercice du ministère le plus utile aux âmes, au salut desquelles je brûlais de me consacrer ».

Il est ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens. De retour à Aix en octobre 1812, il demande d’être libre d’exercer son sacerdoce selon les appels perçus. Il commence par réunir les jeunes désœuvrés de la ville et crée une Association de Jeunesse. Il prête attention aux prisonniers et aux condamnés à mort. Il s’intéresse aux plus « abandonnés » des basses classes sociales qui ne parlent pas le français. Le 25 janvier 1816, avec quelques prêtres, il s’installe dans l’ancien Carmel d’Aix. Le groupe s’appelle « Missionnaires de Provence » et se consacre à l’évangélisation des campagnes situées le plus loin de la ville.

d – La « vision missionnaire » de saint Eugène : un prêtre nouveau pour un homme nouveau (Salvatore Franco, La Miséricorde dans le charisme de saint Eugène de Mazenod et dans le ministère des Oblats)          

Eugène voit le sacerdoce comme la réponse à l’amour miséricordieux de Dieu et comme la réponse la plus efficace aux exigences de l’évangélisation des plus abandonnés de Provence. Deux documents sont considérés par les Oblats comme la vision fondatrice de saint Eugène à être  prêtre-missionnaire et à fonder la Congrégation. Ce sont  la Préface et le sermon de carême de  1813. Eugène y exprime ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il pense et ce qu’il décide d’accomplir personnellement et avec d’autres.

La Préface

La Préface de 1818 est le document privilégié, celui qui exprime le mieux le charisme d’Eugène de Mazenod. C’est une analyse des conditions désastreuses d’abandon de l’Église et des conséquences de la déchristianisation « sur les âmes ». « Jamais l’homme ne s’était si profondément enfoncé dans la débauche des sens, jamais il n’avait perdu à ce point le sentiment de sa propre grandeur et le sentiment de ses hautes destinées » (Ferdinand Jetté, Homme  apostolique). A partir de l’analyse, Eugène donne ses orientations pour remédier à cette double situation.

Le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait  transformé l’être intérieur d’Eugène. Son cœur et son esprit, éclairés par le Saint Esprit, regardent la situation désastreuse de l’Église « Épouse du Christ ». La révolution française lui a causé d’énormes dégâts et la conduite scandaleuse de certains prêtres a contribué à sa décadence. Eugène vit dans une Église «ravagée…pleurant la honteuse défection des enfants qu’elle a engendrés. Elle appelle à grands cris ses ministres. Hélas, ils sont peu à répondre et certains aggravent le mal ».

Le nota bene de la Règle de 1818 nous fait connaître ce qui le fait souffrir intérieurement : « Il est vrai que depuis un siècle, on travaille, avec des moyens infernaux, à détruire les fondements de la religion dans le cœur et l’esprit des hommes. Il est vrai que la révolution française a contribué, d’une façon extraordinaire, à faire grandir cette œuvre d’iniquité. Cependant, si le clergé avait été ce qu’il aurait dû être, la religion aurait, non seulement résisté à un tel traumatisme, mais aurait aussi triomphé de toutes les attaques et serait sortie de la lutte plus belle et plus glorieuse ».

L’état de l’Église et du clergé, la déchristianisation issue de la Révolution française, ont causé la déchéance de la foi chrétienne dans « les âmes » et de la religion chrétienne, surtout dans les régions rurales, où les gens sont « abandonnés » à eux-mêmes, vivant dans l’ignorance de Dieu et du Christ, et ayant perdu leur dignité de  personne humaine.

Eugène utilisait, le plus souvent, l’expression « les âmes abandonnées » pour indiquer sa préférence sacerdotale et pastorale. Ce sont des personnes concrètes et vivantes, certaines connues de lui. Elles sont particulièrement pauvres, marginalisées par la société et l’Église, privées de la charité sacerdotale ». «  Le salut des âmes » signifie pour lui, aider les personnes « abandonnées » à retrouver leur dignité humaine. « Pauvres chrétiens qui n’ont pas la moindre idée de leur dignité, par manque de rencontrer quelqu’un qui leur rompe le pain de la parole » (lettre à sa mère le 3 juillet 1810).

Eugène a découvert, pour lui-même, combien il a du prix aux yeux de Dieu. Il brûle du désir de révéler à chaque homme sa dignité. Il identifie chaque personne humaine au Christ qui a versé son sang pour elle.

Le sermon de carême 1813.  « Le cri d’un prophète…Son chant d’amour pour la beauté des pauvres » (Charbonneau, Les pauvres et les abandonnés)

Le 3 mars 1813, jour des Cendres, le sermon de carême qu’il prononce, en langue provençale, en l’église de La Madeleine à Aix, est le document le plus important, après la Préface, pour connaître l’inspiration d’Eugène et le choix qu’il fait pour les personnes « abandonnées » créées à l’image de Dieu et leur dignité. Eugène s’adresse aux pauvres, aux marginalisés de sa  ville, qui avaient perdu leur dignité devant la société et devant eux-mêmes. Il les regarde avec les yeux de Jésus crucifié, eux que la société regarde comme des ordures.

«… Pauvres de Jésus Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d’ulcères, etc., vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi. Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les héritiers de son royaume éternel, la portion choisie de son héritage ; vous êtes, au dire de saint Pierre, la nation sainte, vous êtes rois, vous êtes prêtres, vous êtes en quelque sorte des Dieux.

Elevez votre esprit, que vos âmes abattues se dilatent, cessez de ramper sur la terre. Elevez-vous vers le ciel où doit être votre entretien le plus habituel. Que vos yeux percent une fois vos haillons qui vous couvrent. Il est, au dedans de vous, une âme immortelle faite à l’image de Dieu…rachetée au prix du sang de Jésus Christ…

Artisans, qu’êtes-vous selon le monde ? Une classe de gens voués à passer leur vie dans l’exercice pénible d’un travail obscur qui vous met dans la dépendance et vous soumet aux caprices de tous ceux de qui vous briguez la pratique.

Domestiques, qu’êtes-vous selon le monde ? Une classe de gens esclaves de ceux qui vous paient, exposés au mépris, à l’injustice et souvent même aux mauvais traitements des maîtres exigeants et quelquefois barbares, qui croient acheter le droit d’être injustes envers vous pour le faible salaire qu’ils vous accordent.

Et vous cultivateurs, paysans, qu’êtes-vous selon le monde ? Quelque utiles que soient vos travaux, vous n’êtes calculés que sur la valeur de vos bras et si on tient compte, à regret, de vos sueurs, c’est qu’elles fécondent la terre en l’arrosant.

Que sera-ce de vous pauvres indigents, obligés par l’injustice des hommes ou par la rigueur du sort à solliciter votre chétive subsistance, à mendier le pain qu’il vous faut pour soutenir votre existence. Le monde vous regarde comme les ordures de la société, insupportables à sa vue qu’il détourne de vous pour ne pas s’apitoyer sur votre état qu’il ne veut pas soulager.

Voilà ce que pense le monde. Voilà ce que vous êtes à ses yeux ! C’est pourtant là le maître que vous avez choisi, c’est à lui que vous avez jusqu’à présent prostitué vos hommages. Qu’en pouvez-vous attendre ? L’insulte et le mépris, voilà la récompense qu’il vous prépare ; vous n’obtiendrez jamais autre chose de lui… » (Sermon de carême, en l’église de la Madeleine, 3 mars 1813).

 La vision missionnaire de saint Eugène

A la lumière de ces deux documents, nous comprenons mieux Eugène : sa conversion, ses sentiments, ses motivations et ses choix. L’amour radical qu’il a pour Jésus crucifié et qu’il demande aux oblats dans la Règle, a une dimension missionnaire à l’égard de la personne humaine et de sa dignité. Saint Eugène ne se contentait pas de célébrer la liturgie. Il avait un regard critique sur le monde, éclairé par l’amour du Christ qui lui faisait aimer les pauvres, le poussait à partager leurs angoisses et leurs espérances, à leur révéler leur dignité, à dénoncer l’ordre social qui se construisait sur la souffrance des pauvres, à promouvoir des relations sociales basées sur la justice, l’amour et la miséricorde. Il refuse la déshumanisation de la personne humaine et la compromission des prêtres avec la mentalité de la société.

Pour lui, l’homme acquiert sa véritable dignité par le Christ Sauveur, qui a régénéré l’homme dans son sang. Le Fils de Dieu et l’homme sont deux réalités intimement liées entre elles. En sorte que l’homme ne peut se comprendre lui-même s’il se sépare du Christ uni à sa Mère et à son épouse l’Église. (Salvatore Franco, La miséricorde dans le charisme des oblats).

Sa conception de l’homme

Le terme « âme » était très utilisé dans le langage spirituel et ecclésiastique de l’époque. Sa signification a son équivalent dans l’expression évangélique utilisée par Jésus : « que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même » (Luc 9,25) ; « que servira-t-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie » (Mt 16,26) Les deux expressions évangéliques désignent le centre vital de la personne humaine. La préférence sacerdotale et pastorale d’Eugène correspond de nos jours à la préférence pour les pauvres, pour la personne humaine et sa dignité (Salvatore Franco).

C’est dans ce sens qu’en arrivant à Aix après son ordination, il demande d’être libre de toute charge paroissiale, pour être disponible aux appels des plus abandonnés.

(Dans le dictionnaire Larousse, le mot « âme » a plusieurs sens, il désigne un être vivant, une personne habitant un village ou une ville).

Eugène a été influencé par la pratique des Exercices de saint Ignace. Dans ses écrits et ses prédications, le thème ignatien des « fins dernières » de l’homme est très présent : l’homme est une créature et sa fin dernière est Dieu. Mais Eugène y ajoute une note personnelle : la dignité de la personne humaine est fondée non seulement sur le fait qu’elle a été créée à l’image de Dieu, mais d’une manière spéciale sur le fait qu’elle est aimée par le Christ qui a versé son sang pour elle. C’est le Christ mort et ressuscité qui donne l’identité et la dignité à la personne humaine.

C’est de cette vérité sur l’homme qu’il voulait faire prendre conscience aux gens illettrés et peu instruits. C’était leur faire justice, car la société les ignorait et les exploitait, l’Église les marginalisait et eux-mêmes par leurs comportements s’étaient déshumanisés.

« La tradition oblate donne une importance majeure à ces prédications et surtout à ce que les notes (manuscrites de préparation aux sermons des dimanches de carême) disent de la dignité des pauvres aux yeux de la foi. Eugène y est totalement original. Personne semble-t-il n’a indiqué un texte semblable ou même proche chez les prédicateurs de l’époque. Il ne semble pas que Saint Vincent de Paul se soit adressé directement aux pauvres » (Michel Courvoisier, Eugène 1812-1813).

« Nous pouvons dire qu’Eugène regarde l’homme et spécialement le pauvre comme  -  le chemin  – que doit suivre l’Église » (Salvatore Franco).

Son amour pour l’Église

« L’Église, le mystère de l’Église est au cœur de la Préface. C’est pour elle qu’Eugène de Mazenod a établi la Congrégation. Il a regardé l’Église, il l’a vue « ravagée de nos jours d’une manière cruelle ». Il a entendu son appel : « dans cette déplorable situation, l’Église appelle à grands cris les ministres auxquels elle a confié les plus chers intérêts de son divin Époux …Eugène avait un amour très fort pour l’Église, «  l’Épouse chérie du Fils de Dieu. L’Église est vraiment pour lui, le Christ continué parmi nous et s’il aime tant l’Église, c’est qu’il la voit toujours en Jésus Christ son propre Sauveur » (Ferdinand Jetté, Homme apostolique).

Pour Eugène le but de l’évangélisation était de faire revivre la primitive Église en Provence, à la suite des Apôtres.

B – Deuxième étape

I – Présentation de la 2° partie de la lettre du 17 février : « L’aspiration à la sainteté »

 « La sainteté des missionnaires prédicateurs de la Bonne Nouvelle » est l’autre dimension exprimée par la Préface et par le Chapitre de 2010.

« Demandons la grâce de renouveler…notre aspiration à la sainteté »

« Que signifie la sainteté pour nous aujourd’hui ? » Pour cela « revenons à nos CC. et RR., afin d’approfondir ce sens de la sainteté vécue en relation à Dieu, à notre prochain, à notre moi intime et à  la création ».

Le P. Louis Lougen énumère les composantes du vécu de notre sainteté d’aujourd’hui :

- « la prière personnelle et communautaire »

- « une vie fondée sur les sacrements »

- « et fondée sur la Parole de Dieu »

- « la relation à Marie »

- « vie apostolique communautaire »

- « la capacité de dialogue, le respect et la responsabilité mutuelle »

- « vivre nos quatre vœux à fond »

- « des qualités telles que : générosité, joie, humilité, pardon et hospitalité »

- « la compassion »

- « la solidarité avec les pauvres, la soif de justice »

- « une vie simple qui respecte l’environnement »

« L’appel à la conversion est un engagement à nous donner nous-mêmes de façon permanente et disciplinée au processus transformateur de la grâce de Dieu. Dans un voyage de toute une vie, l’Esprit nous façonnera toujours davantage à l’image et à la ressemblance de Dieu » (P. Louis Lougen).

La sainteté n’est pas un état de perfection à atteindre, comme le record olympique du saut en hauteur. Elle est « un voyage de toute une vie », à la suite du Christ, accompagné par l’Esprit Saint, l’Évangile et les CC. et RR.« Nous sommes plus des pèlerins que des voyageurs, à l’exemple des « pèlerins d’Emmaüs ». La motivation du pèlerin est différente de celle du voyageur. Le voyageur veut atteindre le but qu’il s’est fixé et sera en sécurité au moment où il aura atteint son but. Le pèlerin ne s’intéresse pas beaucoup au but de son voyage. Il sait où il va. Mais ce qui l’intéresse c’est ce qu’il vit pendant sa marche, les rencontres qu’il fait, les diverses expériences physiques et spirituelles intérieures qu’il éprouve et qui le marquent, le transforment dans son être intérieur. C’est la signification du quatrième vœu : l’oblat par le vœu de persévérance s’engage à prendre part à l’évolution de la communauté et de la mission. La personne humaine est un être en évolution constante, soumise à la loi fondamentale de l’existence qui est toujours «  un devenir ».  Ainsi la communauté et la mission sont en évolution constante au rythme de l’évolution de l’humanité. Nos défis et notre engagement à la sainteté sont à renouveler en fonction de cette évolution de l’humanité, pour répondre à ses besoins de salut.

Les jeunes scolastiques oblats sont au départ ou dans les premiers kilomètres du voyage. Ils sont des baptisés qui répondent à l’appel du Christ dans la Congrégation des OMI. Leur « conversion »  est de « s’approprier, faire sien » le charisme oblat tel qu’il est formulé dans la Préface et les CC. et RR., tel qu’il est vécu par les Oblats et tel qu’il est proposé, aujourd’hui, par le Chapitre de 2010 et la lettre du P. Louis Lougen.

Tous les éléments du vécu de la sainteté oblate donnés dans la lettre du P. Général, sont, pour la plupart, communs à l’appel universel à la sainteté de tous les baptisés. Cependant sans vouloir nous considérer comme des super candidats à la sainteté ou prétendre que nous possédons le meilleur itinéraire, il est utile de prendre conscience des particularités de notre identité oblate, de notre famille religieuse.

Nous pouvons reconnaître comme constitutifs de notre identité : la relation à Marie, les quatre vœux, la vie apostolique communautaire et la prière en communauté, le respect et la responsabilité mutuelle, le pardon, l’hospitalité. Les caractéristiques de notre agir missionnaire sont : la compassion ou la miséricorde, la simplicité de vie et la présence solidaire avec les pauvres, la soif de justice, une vie simple qui respecte l’environnement, une présence aux gens. Le Père Général ne nous donne pas une méthode ou des moyens de sainteté pour évangéliser. Nos CC. et RR. n’en donnent pas non plus. La sainteté est constitutive de notre être oblat voulu par saint Eugène.

Il est à considérer que « la solidarité avec les pauvres, la soif de justice, le respect de l’environnement » sont des valeurs qui appartiennent à la vie consacrée en général. Elles motivent aussi beaucoup de personnes croyantes et non-croyantes. Beaucoup d’associations, d’institutions et de partis les prennent comme des moyens d’engagement politique, ou de transformation de l’homme et de la société, de promotion sociale et humaine pour bâtir un monde plus juste. C’est à dire « une autre manière de vivre ensemble en paix, solidaires les uns des autres et en harmonie avec le cosmos ». Ce sont des valeurs inscrites dans plusieurs chartes d’institutions et d’organismes internationaux.

Pour nous missionnaires oblats, ce ne sont pas de simples moyens de pastorale et d’évangélisation. Ils sont avant tout partie intégrante de notre être, de notre identité de missionnaires religieux oblats. Ils sont notre vécu quotidien de la sainteté. Nous ne sommes pas des militants de « Greenpeace » ni des adhérents à un mouvement ou parti « écologiste et vert » !

Saint François d’Assise est la référence typique de la sainteté vécue en « relation à Dieu, à notre prochain, à notre moi intime et à la création ». Il y a d’autres saints et saintes du passé et de notre temps qui sont des références pour actualiser le vécu de la sainteté aujourd’hui.

Mais saint Eugène de Mazenod est la référence première et interne à notre famille. Son expérience spirituelle fondatrice et sa vision initiale missionnaire sont le charisme de nous tous et de chacun. Saint Eugène l’a reçu comme un don, il l’a vécu et expérimenté avec ses premiers compagnons.

Dans la lettre qu’il adressait à l’occasion de la canonisation du Fondateur, le P. Marcello Zago écrivait ceci : « Chaque Oblat puise dans le Fondateur l’esprit qui l’anime, trouve en lui un modèle de vie […]. C’est pourquoi je vous invite à fixer ensemble le regard sur le Fondateur, en le considérant comme un saint à imiter, un fondateur à suivre, un maître à écouter, un père à aimer, un intercesseur à invoquer. Dans son sillage et guidés par lui, nous pourrons nous renouveler dans le charisme que l’Esprit a transmis à l’Église à travers lui » (Doc omi, n°202 février 1995)

II – Le parcours formatif d’Eugène jusqu’à son ordination le 21 décembre 1811

A 26 ans, le 18 octobre 1808, Eugène entre au Séminaire de Saint Sulpice à Paris. C’est un jeune homme de grande taille, élégant, à l’allure décidée, à la personnalité forte aux réactions vives. Il a un tempérament de leader. Il ne réclame aucun privilège dû à son origine noble. Il se fait humble, s’adapte sans hésiter et avec grande ferveur au règlement du séminaire.

Son auto-évaluation

En entrant au séminaire, Eugène fait son auto-évaluation pour son directeur spirituel, M.Duclaux, qui avait une vie intérieure profonde, de l’expérience et une sérénité continuelle. Il accompagnera Eugène, de ses conseils, pendant son séminaire et pendant ses premières années de ministère.

« Je suis d’un caractère vif et impétueux. Les désirs que je forme sont toujours très ardents. Je souffre du moindre retard…Je m’indigne contre les obstacles qui en empêchent l’exécution, et rien ne me coûte pour surmonter les plus difficiles. [Je suis] entier dans mes volontés et dans mes sentiments. Je me révolte à la seule apparence d’une contradiction. Si la contradiction est soutenue et que je suis fermement convaincu que c’est pour un plus grand bien, je m’enflamme et mon âme développe de nouveaux ressorts .C’est à dire que j’acquiers une rapidité verbale pour exprimer mes idées, alors qu’habituellement je suis obligé de les chercher et de les exprimer avec lenteur. J’éprouve cette même facilité quand je suis vivement touché par une chose et que je désire faire entrer les autres dans mes sentiments.

J’ai toujours eu une très grande franchise qui m’a fait rejeter, loin de moi, toute espèce de compliments flatteurs. L’expérience m’a prouvé que je ne me trompe pas souvent dans les jugements que je porte.

Malgré le caractère que je viens de décrire, mon cœur est sensible. Il l’est à un point excessif. Il serait trop long de citer tous les traits de mon enfance que l’on m’a racontés et qui sont vraiment surprenants. Il m’était fréquent de donner mon déjeuner – même quand j’avais faim – pour  assouvir celle des pauvres. Je portais du bois à ceux qui avaient froid et n’avaient pas les moyens de s’en procurer. Je fus un jour  jusqu’à me dépouiller de mes habits pour en revêtir un pauvre et mille autres choses pareilles. Quand j’avais offensé quelqu’un, fût-ce même un domestique, je n’avais de paix qu’au moment où il m’était permis de réparer ma faute en faisant quelque cadeau, amitié et même caresse à ceux qui avaient lieu de se plaindre de moi. Mon cœur n’a pas changé avec l’âge.

Il est idolâtre de sa famille. Je me ferais hacher pour certains individus de ma famille… je donnerais ma vie sans hésiter pour mon père, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et les deux frères de mon père. J’aime en général passionnément tous ceux dont je crois être aimé, mais il faut aussi que l’on m’aime passionnément. La reconnaissance donne ainsi le dernier développement à l’électricité de mon cœur. Ce sentiment est chez moi si délicat qu’il n’a jamais changé. J’ai toujours soupiré après un ami, mais je n’en ai jamais rencontré tel que je le souhaitais. Il est vrai que je suis difficile, car je suis disposé à beaucoup donner, mais j’exige aussi beaucoup.

Rien de charnel ne se mêle pourtant à ces désirs, qui partent de la partie la plus noble de mon cœur. Cela est tellement vrai qu’il a toujours refusé toute liaison avec les femmes, parce que ces sortes d’amitiés entre différents sexes sont plutôt l’affaire des sens que du cœur.

La qualité de la personne n’influence en rien sur le sentiment qui me porte à aimer celui de qui je suis véritablement aimé. La preuve c’est que je suis très attaché d’une manière incroyable aux domestiques qui me sont vraiment attachés. Je me sépare avec peine d’eux, j’éprouve un déchirement en les quittant. Je m’intéresse  à leur bonheur et je n’oublie rien pour le leur procurer. Cela non par générosité ni grandeur d’âme, je n’agis pour ce motif qu’avec les indifférents, mais par affection, par tendresse, il faut que je le dise par amitié… » (Jean Leflon, Vol I, p. 313sv).

Il écrit lui-même, à la troisième personne, dans son Journal d’émigration : « sa sensibilité sur les maux d’autrui, jointe à une affection tendre pour tous ceux dont il était aimé a été un des caractères distinctifs de son âme dans tout le cours de sa vie. A l’âge de dix ans, se trouvant au collège de Turin (en Italie), il apprit la mort de la fille de la femme de chambre de sa mère. La pensée de la douleur que devait éprouver la mère de cette jeune personne et le chagrin de la perte d’une personne qui lui était dévouée, lui causèrent une si forte impression qu’on fut obligé de le faire étendre sur son lit, où il pleura à chaudes larmes, en poussant des sanglots, et cependant ces personnes n’étaient pas présentes à sa vue » ( EO XVI,20).

« Eugène de Mazenod connaissait donc parfaitement ses qualités naturelles avec les défauts qui sont l’envers des qualités. Il savait où porter ses efforts pour se corriger des seconds et développer les premiers » (Jean Leflon).

Jean Leflon fait, avec pertinence, cette remarque : Eugène est, cependant, « inconscient de la mentalité de classe » qui lui a donné un certain nombre d’habitudes, de jugements de valeur, de réactions et de comportements, avec un sentiment très vif de la supériorité de son milieu social.  « La mentalité est une pensée collective. Par là, elle a l’avantage de nous faire entrer, naturellement, en communication avec un groupe…On doit noter aussi que la pensée sociale n’est jamais connue de celui qui y participe…La mentalité implique un certain nombre d’habitudes mentales, de jugements de valeur préfabriqués, mais aussi des réactions et des comportements spontanés et non réfléchis » (Leflon, Vol I, p. 316).

Par sa conversion de 1807, Eugène était sorti de la tiédeur et du péché. Mais il n’était pas sorti du système idéologique commun aux émigrés, à son milieu aristocratique familial et fermé d’Aix, à ses hautes relations faites en exil, à l’Ancien Régime renversé par la Révolution. « Le vieil homme est mort au péché, la purification n’est pas totale. La grâce de Dieu et Saint Sulpice vont la  poursuivre et la compléter. » (Jean Leflon)

C’est à Saint Sulpice qu’Eugène commence à se dégager de cette mentalité et de l’emprise de son milieu social.

Son cheminement intérieur

Tout part du choc de son entrée au séminaire, de son expérience initiale du vendredi saint 1807, de son choix vocationnel et de sa première retraite où il  veut être un saint prêtre par opposition au clergé qu’il connaît et qu’il juge médiocre et  tiède. Ses premières résolutions insistent sur la pénitence en expiation de ses fautes. « Beaucoup plus que l’intimité avec Dieu, la mortification paraît alors sa préoccupation majeure. Il inaugure le dur régime qu’il maintiendra toute son existence. Il dresse la liste des mortifications et des jeûnes » (voir la liste dans : Leflon Vol. I p.320 à 322). C’est impressionnant ! On a calculé qu’il jeûnait 120 jours par an.

Par tradition aristocratique et par goût personnel, le jeune Eugène aimait le décor extérieur qui mettait en valeur l’origine noble de sa famille et de son nom.  Le luxe de ses vêtements, de sa lingerie, de ses bijoux, inquiétait sa mère qui le trouvait dépensier. L’héritier des Mazenod ne pouvait, sans un serrement de cœur, passer à Aix (Cours Mirabeau actuel) devant le magnifique hôtel de ses ancêtres, habité par des intrus enrichis pendant la Révolution. Il souffrait d’habiter la simple maison bourgeoise maternelle des médecins Joannis. Du moins il avait cependant la satisfaction de posséder ses terres à Saint Laurent et d’y habiter la maison seigneuriale de son père.

« Dès son entrée au séminaire, par mortification, Eugène renonce à ses dangereuses inclinations et à tout superflu, et dès sa première retraite, il prend les résolutions suivantes (Leflon) : « pour me punir des aises que j’ai pris dans le monde et des attaches que j’avais à certaines vanités, je serai pauvre dans ma cellule et simple à l’extérieur…Je me  servirai moi-même, je balayerai ma chambre… » (Retraite octobre 1808).

Il devait meubler lui-même sa cellule à ses frais. Il se contente du strict minimum : « un lit, un matelas, un traversin, une table, un petit bureau, 4 chaises en paille, une cruche, un pot-à-eau, verres et un pot de chambre » (A sa mère mars 1809). Eugène ne veut pas être à la charge de sa mère qui est contraire à son entrée au séminaire. Mais c’est surtout l’esprit de renoncement qui le détermine à se servir lui-même : « Soit pour vivre d’une manière plus conforme à la pauvreté évangélique, soit aussi pour diminuer les frais que je vous occasionne, je n’ai pas voulu de domestique pour faire ma chambre » (A sa mère 28 février 1809).

Par pauvreté, Eugène futur prêtre de Jésus Christ sera « simple à l’extérieur »… « Soutane commune, ceinture de laine, cheveux plats, voilà quel est et quel sera toujours le costume de l’abbé de Mazenod ». On lui offre une montre, ce qui l’intéresse c’est qu’elle soit bonne : « je ne me soucie pas de la mode ». On veut lui offrir une chaîne en or, il la refuse comme « un objet inutile. On ne se pare ordinairement de ses ornements que pour être vu par les autres…Quand j’étais dans le monde, je désirais beaucoup une chaîne d’or, aujourd’hui elle m’embarrasse. Aussi les goûts d’un ecclésiastique doivent être différents de ceux d’un mondain » (lettre à sa mère mai 1809).

Eugène pousse le détachement jusqu’à devenir indifférent aux biens de famille, qui lui tenaient jadis à cœur. « Il m’est aussi égal d’avoir une masure (petite habitation misérable) qu’un hôtel. J’aurais jadis éprouvé du chagrin à voir sortir de nos mains la maison paternelle… Aujourd’hui, cela m’est égal, et je ne tiens pas plus à ces tas de pierres qu’à la terre même de Saint Laurent, que je voudrais que vous l’ayez déjà vendue » ( A sa mère mai 1809).

« Cette ascèse extérieure, si nécessaire soit-elle, demeure cependant un simple moyen. L’essentiel est d’aboutir par la mortification intérieure au sacrifice de l’esprit. Eugène s’appliquera à réduire son caractère « fier, entier, absolu » (Leflon p.325). Eugène s’exprime ainsi : « cette humiliation me sera très salutaire, parce que l’amour-propre n’est pas ce qu’il y a de plus mort en moi » (Retraite octobre 1808). « Si les hommes me voyaient tel que je suis, quelque grande que fût leur charité, je leur serais insupportable…L’humilité, l’humilité surtout, doit être la base de l’édifice de mon salut » (Retraite octobre 1808).

Mais par la suite, aux premiers motifs qui le déterminent à la pénitence : expiation de ses propres fautes et maîtrise de son corps, il ajoute : la réparation des outrages faits à Dieu par les pécheurs et la conversion de ceux-ci. Il s’identifie davantage au Christ-Prêtre, qui donne sa vie en sacrifice pour le salut de tous. Il entre aussi dans les sentiments et les dispositions des Apôtres. Peu à peu la grâce le transforme. Son expérience de 1807 se fortifie en lui. Avec   confiance Eugène se jette à fond dans l’amour du Christ Crucifié Sauveur : « Parlez Seigneur, vous serez obéi, vous serez obéi à la vie et à la mort » (notes de retraite 1811). Il fait siens les sentiments intérieurs qui animaient Jésus, le Bon Pasteur plein de miséricorde qui va chercher sa brebis égarée.

La base fondamentale de la formation spirituelle à Saint Sulpice était : «  la dévotion à la vie intérieure de Jésus ». Pour Jean Jacques Olier et Pierre de Bérulle, les deux prêtres fondateurs de la spiritualité dite de « l’École Française », vivre avec le Christ signifiait adopter intérieurement les dispositions intérieures de Jésus Christ et ne pas se contenter d’imiter quelques-unes de ses vertus. « Notre âme n’est pas une toile sur laquelle on applique telle ou telle couleur, tel ou tel trait de Jésus, comme le ferait un peintre avec un modèle devant lui. L’âme est comme un morceau de tissu que l’on doit plonger dans un bain de teinture jusqu’à ce qu’il soit complètement saturé de couleur nouvelle » (DVO p.845).

Mr Olier considérait « le séminaire comme un cénacle où l’Esprit de Dieu devait descendre  de nouveau pour y former des hommes apostoliques qui renouvellent la connaissance et l’amour de Jésus Christ. M. Olier voulait que tous ses clercs s’efforcent d’entrer dans les sentiments et les dispositions des saints Apôtres…Il les fit peindre sur le tableau principal de la chapelle, afin que le séminariste eût recours à eux, comme à des canaux très abondants de la grâce apostolique, dont ils avaient reçu les prémices pour les siècles futurs et qu’il les honore d’un culte particulier, comme étant, après Jésus Christ, les fondements de l’Église… » (Faillon M. Olier dans DVO Par P. Beaudoin Yvon p .19)

Les trois années vécues à Saint Sulpice ont consolidé la grâce spirituelle de son expérience du vendredi saint 1807 : le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait transformé l’être intérieur d’Eugène et, comme il l’écrit, avait « déployé sur moi toute la richesse de ses miséricordes ». Le fondement de sa spiritualité est établi : à l’amour miséricordieux de Dieu, il répond en s’identifiant progressivement au Christ qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Il veut de toutes ses forces participer avec le Christ à sauver les « plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu, sous le regard miséricordieux de Marie Immaculée. C’est la spiritualité  qui va le motiver et que sa personnalité va expérimenter et vivre au contact des réalités concrètes et urgentes, et des besoins de salut des plus abandonnés, en étant constamment attentif à l’Esprit Saint son maître intérieur. Il avait sa manière d’envisager la vie intérieure et de lui accorder une grande importance dans la vie de chaque oblat (DVO p.846).

Eugène ne désire plus qu’une chose : servir l’Église au dernier rang et il veut se consacrer au plus humble des ministères. Il se réjouit qu’on lui ait confié, à la paroisse Saint Sulpice, le catéchisme le moins intéressant et le plus difficile : les enfants les plus pauvres de la paroisse : « je suis très content de me trouver au milieu de ces pauvres  – porteurs de poux -. Demain, nous ferons connaissance et s’il plaît à Dieu, nous serons bons amis » (À sa mère février 1809). Il répète à sa mère « C’est à Aix et dans le diocèse que je travaillerai, et comme je suis résolu de ne faire jamais, ni directement ni indirectement, la moindre démarche pour être évêque, de ma vie je ne bougerai pas de là » (Lettre à sa mère avril 1809).

La résistance à l’Empereur Napoléon en collaboration avec le supérieur du séminaire

M. Jacques-André Emery, supérieur de Saint Sulpice, était opposé à la politique de Napoléon contre l’Église. L’Empereur s’était déjà emparé d’une partie des États pontificaux en 1805. En 1808 il prenait la ville de Rome. Il fait prisonnier le Pape Pie VII et l’emmène captif à Fontainebleau près de Paris. Il déplace le collège des cardinaux de Rome à Paris, afin de pouvoir mieux les manipuler. Il convoque un Concile national qui lui résistera.

M. Emery est le chef de la résistance à Napoléon. Il associe Eugène de Mazenod de façon étroite à sa lutte en faveur de l’Église. En septembre 1809, Eugène entre dans un réseau secret chargé de diffuser clandestinement, à travers le pays, les nouvelles et les documents relatifs à la captivité de Pie VII. Emery le prend aussi comme agent secret de liaison avec les cardinaux transplantés à Paris. Eugène en parlera lui-même plus tard. « Encore diacre et jeune prêtre ensuite, il m’a été donné, malgré la surveillance la plus active d’une police ombrageuse, de me consacrer dans des rapports quotidiens au service des cardinaux » (au Cardinal Gousset le 21 juillet 1852).

Mgr Eugène de Mazenod écrira le 29 août 1842 : j’ai fait tout mon séminaire sous Emery, et il eut toujours pour moi, une affection très particulière…Il me donnait un accès facile auprès de lui et j’ai pu apprécier dans cette intimité, je ne dirai pas seulement l’amabilité de son esprit, mais sa profonde sagesse, sa sagacité, ses vertus sacerdotales et surtout son amour pour l’Église si cruellement persécutée à cette époque » ( P. Donat Levasseur omi, Histoire des Missionnaires Oblats, p. 19 à 24).

« Le petit prêtre (Emery) qu’admirait et craignait le grand Empereur, trouva dans le jeune clerc provençal, son homme de confiance le plus dévoué, le plus courageux, le plus habile, le plus sûr de ses collaborateurs » (Jean Leflon Vol.1 p. 387).

La structure interne de son âme (DVO p.846)

Saint Eugène se disait lui-même un homme pratique.

« Eugène de Mazenod écrit Jean Leflon, n’a rien d’un spéculatif. Il restera toute sa vie un réalisateur ». Il sera un réalisateur à l’extérieur par ses œuvres de fondations et ses multiples activités de prêtre, d’évêque, de fondateur et de supérieur. Il sera réalisateur à l’intérieur dans sa vie spirituelle, dans ses responsabilités et ses choix.

L’urgence de la mission, l’état désastreux de l’Église, la déchristianisation lui font prendre les moyens pratico-spirituels pour y remédier et « ranimer la foi qui s’éteint parmi les pauvres » (lettre du 29 juin 1808). Il adapte son programme spirituel en fonction des besoins de la mission et des gens.

Les moyens qu’il prend sont ceux que, précisément, Jésus Sauveur et les Apôtres ont utilisés.  « Que fit en effet Notre Seigneur Jésus Christ lorsqu’il voulut convertir le monde ? Il choisit un certain nombre d’apôtres et de disciples, qu’il forma à la piété, qu’il remplit de son esprit et après les avoir dressés à son école, il les envoya à la conquête du monde… » (Préface).

L’originalité de saint Eugène a été d’unir « mission et aspiration à la sainteté ». Il a uni le recueillement, l’oraison et le retour constant sur soi pour s’évaluer devant Dieu et se rendre disponible à sa volonté, avec le contact direct avec le monde extérieur, les gens et les besoins de salut des plus abandonnés.

Chez le fondateur, action et contemplation s’interpénètrent. Il passait souvent de longues heures devant le Saint Sacrement, où il n’était pas seul, mais en compagnie de tout ce qu’il vivait et de tout ce qui se passait autour de lui. Il a adapté son programme de vie spirituelle particulier, pendant les années des choix décisifs, 1812-1813, en fonction des besoins des gens et de la mission.

Un autre élément important de sa spiritualité : dans son cheminement spirituel, Eugène savait qu’il était seul responsable de lui-même, comme le dit la C.49 : chaque oblat est « l’agent principal de sa propre croissance, il importe…que l’oblat soit prêt à répondre généreusement aux inspirations de l’Esprit, à chaque étape de sa vie ».

S’il y a un principe auquel il a fermement tenu, pour lui-même et pour ses Oblats, c’est celui de la motivation personnelle. Il n’a jamais toléré qu’on abandonne ou néglige sa propre responsabilité dans la poursuite de la perfection et de la sainteté. Dans la Préface il rappelle énergiquement 15 fois à la  responsabilité : «  il faut…ils doivent… ». C’était sa conviction profonde : chacun est responsable de sa sanctification et de celle des autres.

 III – Le retour à Aix et ses premières années de sacerdoce : son itinéraire intérieur missionnaire, sa visée missionnaire se concrétise

Son ordination sacerdotale

Le 21 décembre 1811, il est ordonné prêtre par l’évêque d’Amiens. Il répétait qu’il ne se sentait pas prêt au sacerdoce : « plus j’approche de cette époque, plus je voudrais la reculer, mais non pas que je ne la désire pas, c’est le but de tous mes souhaits, mais c’est que plus ce manteau de lumière s’approche, plus je vois…la difformité de celui qui doit en être revêtu » (à sa mère 1 déc. 1810). Le soir de son ordination, il écrit à son directeur spirituel de Saint Sulpice, M. Duclaux : « il n’y a plus que l’amour dans mon cœur…si je pense quel pécheur je suis, l’amour augmente » (21 déc.1811).

Il célèbre sa première messe dans la nuit de Noël. Les intentions qu’il formule pour ses trois messes de Noël expriment son programme de vie spirituelle et apostolique : « l’amour de Dieu par dessus toute chose et la charité la plus entière pour le prochain…la grâce de réparer mes fautes par une vie toute et uniquement employée à son service et au salut des âmes ; l’esprit de Jésus-Christ ; la persévérance finale, et même le martyre ou du moins la mort au service des pestiférés ou tout autre genre de mort pour la gloire de Dieu et le salut des âmes » (EO 14,271). Il demande « une sainte liberté d’esprit dans le service de Dieu…la grâce de me faire connaître sa sainte volonté pour le genre de ministère que je dois prendre… » (Leflon Vol.1 p.416)

Ses projets, pour Aix, formulés au séminaire

En août 1812 il fait une retraite. Dans ses notes il réaffirme son projet de vie sacerdotale que ses lettres écrites depuis le séminaire avaient déjà amplement fait connaître.

Vers le 23 octobre 1812, il quitte définitivement Saint Sulpice, après avoir longuement étudié et mûri ses projets  d’avenir pour Aix, avec son guide spirituel M.Duclaux. Son souci constant durant son séminaire a été les besoins de son diocèse d’Aix et la situation des « âmes les plus abandonnées ».

Après avoir parlé des catéchismes qui lui sont confiés à la paroisse Saint Sulpice, il écrit : « je veux en connaître à fond les usages pratiques…pour l’établir à Aix où les catéchismes ne vont pas bien et où par ce défaut on ne voit pas un enfant persévérer après sa première communion, tandis qu’ici c’est tout le contraire » (lettre du 4 février 1809/EO 14,112)

Dans les lettres du 4 et du 6 avril 1809, à sa mère (EO 14,128), il précise ses intentions avec des formules décisives (P. Michel Courvoisier omi : Eugène de Mazenod 1812-1813) : « croyez-vous qu’un homme qui serait fortement poussé par l’Esprit de Dieu à imiter la vie active de Jésus-Christ…,croyez-vous que cet homme qui verrait de sang-froid les besoins de l’Église et qui malgré l’attrait que Dieu lui donne pour travailler à la secourir et les autres marques de sa volonté, voudrait rester les bras en croix à gémir tout doucement et en secret sur tous ces maux, sans se donner le moindre mouvement pour secouer un peu les cœurs endurcis des hommes, serait en grande sûreté de conscience ? Illusion que tout cela. »…  « Je vous le répète c’est à Aix et dans le diocèse que je travaillerai… ».

La situation d’Aix à son arrivée (P. Michel Courvoisier omi, Eugène 1812-1813)

En août 1810, l’archevêque d’Aix meurt. L’Empereur lui nomme un successeur en la personne de Mgr Jauffret, évêque de Metz. Le pape refuse de reconnaître cette nomination. Mgr Jauffret sera seulement administrateur délégué par le Chapitre d’Aix. Il quittera le diocèse au début de 1813 pour ne plus y revenir. L’autorité diocésaine est alors confiée, par délégation du Chapitre, à trois vicaires généraux. Telle est la situation que retrouve Eugène après quatre années d’absence.

Arrivé à Aix, il s’installe avec sa mère, dans la maison maternelle, au 2 rue de Papassaudi. Pour tenir ses affaires, il a amené avec lui, de Paris, le frère Maur, un moine chassé de son monastère dissous par Napoléon. Ce frère sera, pour Eugène, un ami plus qu’un domestique. (EO 15,248).

Avant son arrivée, il avait précisé à sa mère la vocation qui était la sienne et qui exigeait une grande liberté : « Il faudra donc me laisser suivre le règlement que je me prescrirai, d’après la connaissance que j’ai de mes devoirs et de mes obligations soit pour mes rapports avec les personnes du dehors, soit pour l’emploi de mon temps, l’heure de mon lever, le genre ou la qualité de mes repas, mais surtout il faut que je sois aussi étranger aux affaires temporelles que si nous n’avions pas de terres ou de maisons. Cette dernière condition est si importante que je renoncerais plutôt à tout que d’y manquer. Après les huit ou quinze jours, mon temps ne peut plus être employé à autre chose qu’à mon instruction et au bien spirituel du prochain. Si je trouvais des obstacles à ces deux choses, je serais obligé en conscience de fuir même la maison paternelle et le diocèse et la patrie et l’empire, de courir en un mot jusqu’à ce que j’eusse trouvé la facilité d’exercer librement ces deux points capitaux de ma vocation. J’ai voulu vous dire un mot de cela avant d’arriver afin que vous ne soyez pas surprise quand vous me verrez embrasser un genre de vie et suivre des exercices qui ne sont pas très communs dans ces jours de relâchement et de tiédeur générale… » (EO 15,18).

Le 22 novembre 1812, M. Duclaux lui écrivait : « Vous voilà donc dans le sein de votre famille ; vous sentez combien je désire que vous y soyez heureux, et vous le serez certainement avec les principes et la fermeté de caractère que je vous connais. Je ne peux trop vous rappeler ce que je vous ai dit si souvent, parce que votre exemple fera une grande impression sur tous les prêtres et les pieux fidèles de votre diocèse ; annoncez-vous non comme un réformateur, mais comme un prêtre très exact et très zélé pour toutes les règles de la discipline ecclésiastique ; ne regardez ni à droite ni à gauche, mais voyez Dieu et sa religion dans toutes vos actions… » (Rey I, p.143).

C’est éclairé par ces directives qu’Eugène fait, en décembre, sa retraite au grand séminaire d’Aix avec lequel il avait pris contact. Les Ecrits Oblats (15,19-37) ont publié le règlement qu’Eugène s’est alors donné. Le zèle pour le salut des âmes les plus abandonnées bousculera ce projet de règlement inadapté à une vie apostolique.

1812  l’année des choix : « Conserver mon indépendance » (Michel Courvoisier, Eugène 1812-1813)

Eugène, devenu évêque de Marseille, revient plusieurs fois sur ses choix de 1812. Il lui fallait du courage et même de l’audace pour répondre à ce qu’il percevait être sa vocation.

Il note dans sa retraite à l’épiscopat de mai 1837, pour succéder à son oncle à Marseille : « l’épiscopat…m’apparaît aujourd’hui tel qu’il est dans la constitution de l’Église sous le rapport pastoral, c’est-à-dire comme la plus lourde charge qui puisse être imposée à un faible mortel. J’avais toujours singulièrement redouté ce genre de responsabilité même dans l’ordre inférieur de la prêtrise, c’est pourquoi, en entrant dans l’état ecclésiastique, j’entrepris la carrière des missions et rien au monde n’eût pu me décider à devenir curé » ( EO 15,271).

Le jour de Pâques, 31 mars 1839, faisant dans son Journal une relecture de sa vie, il rappelle les propositions de l’évêque d’Amiens qui l’ordonnait : « Je refusai d’accepter…pour n’être pas détourné de la vocation qui m’appelait à me dévouer au service et au bonheur de mon prochain que j’aimais de l’amour de Jésus-Christ pour les hommes. Ce fut encore ce sentiment qui détermina mon choix lorsque, de retour à Aix, l’évêque de Metz alors administrateur du diocèse, me demanda ce que je voulais faire. Il n’y eut pas un cheveu de la tête qui songeât à se prévaloir de ma position sociale pour laisser entrevoir des prétentions que tout le monde, à cette époque eût trouvées raisonnables. Elegi abjectus esse in domo Dei mei, (j’ai choisi d’être mis de côté dans la maison de mon Dieu, cf. Ps 83), c’était ma devise… Je répondis donc à Mgr l’évêque de Metz que toute mon ambition était de me consacrer au service des pauvres et de l’enfance. Je fis aussi mes premières armes dans les prisons, et mon apprentissage consista à m’entourer de jeunes enfants que j’instruisais. J’en formai  un grand nombre à la vertu. J’en vis jusqu’à 280 groupés autour de moi… » (EO 20,85-86).

Et dans son Journal en date du 31 août 1847 : « Je rentrai dans le diocèse d’Aix où je demandai que l’on ne me donnât aucune place, voulant me consacrer au service des pauvres, des prisonniers et des jeunes enfants. Ce n’était pas encore là le chemin de la fortune ni des honneurs. De la fortune, je n’en avais pas besoin, des honneurs, je n’en voulais pas » (EO 21,278).

Les biographes d’Eugène de Mazenod soulignent le caractère décisif de cette période. Ainsi le P. Rambert (I, p. 105) : « M. de Mazenod, qui se sentait la vocation innée de se dévouer exclusivement au salut des âmes les plus abandonnées, et qui déjà, nous l’avons dit, avait pris dans son cœur la devise, Evangelizare pauperibus misit me, n’était pas encore fixé, en arrivant à Aix,  sur le genre de ministère par lequel il pourrait répondre à cette vocation.  Il ne savait qu’une chose, et cela était en lui une conviction bien arrêtée, conviction mûrie au pied des autels, et soumise comme tous les mouvements de son âme à l’approbation de son directeur, c’est qu’il ne devait accepter aucune espèce de poste paroissial, mais conserver son entière indépendance pour se livrer sans mesure au genre d’œuvre auquel il était sûr que Dieu ne manquerait pas de l’appeler, le moment venu. Aussi la seule prière que fit M. de Mazenod à MM. les administrateurs capitulaires, dès son arrivée à Aix, fut qu’ils voulussent bien lui laisser la faculté de se dévouer librement au service des âmes les plus abandonnées. Dieu permit que les vicaires généraux se rendissent à sa prière, malgré l’extrême pénurie de vocations à cette époque, et les éminentes qualités du nouveau prêtre, qui, par son nom, sa position de fortune, ses talents, pouvait remplir les plus hautes positions du diocèse et y rendre les plus éclatants services. Mgr Jauffret, alors encore administrateur au nom du Chapitre, bénit même avec effusion ce nouvel apôtre des pauvres, lui souhaitant toutes les lumières d’en haut, tous les appuis célestes dont il allait avoir besoin pour remplir un ministère aussi difficile que sublime ».

Dans un langage différent, Leflon fait des remarques analogues (I, pp. 427-429) : « Son esprit apostolique, sa volonté de total dépouillement le portaient à chercher le plus humble des ministères, et M. Duclaux avait reconnu le caractère surnaturel de cet attrait. Il n’entrerait donc pas dans l’administration épiscopale, ni au chapitre métropolitain, comme ses oncles. Il n’enfermerait pas son action dans les cadres d’une paroisse concordataire, qui lui paraissaient trop étroits et mal adaptés à la conquête, mais conserverait son indépendance pour se consacrer à ce que nous appellerions aujourd’hui les œuvres. Avec un sens très juste de la situation religieuse, le jeune prêtre en effet se rend compte que l’Église impériale ne correspond pas suffisamment aux besoins réels d’un siècle postrévolutionnaire ; elle n’atteint guère que le cercle des pratiquants demeurés fidèles et réussit mal à pénétrer au delà. Bonaparte d’ailleurs, en concluant le Concordat, n’entendait pas rechristianiser la France, mais simplement donner satisfaction à ceux qui conservaient la foi. Le zèle, pourtant, ne manque pas au clergé, mais, réduit et vieilli, il se trouve, d’une part, absorbé par une tâche écrasante et, d’autre part, habitué aux méthodes de la pastorale traditionnelle. Avec le dynamisme de son tempérament et de son âge,  Eugène aspire à plus d’initiative et, si attaché qu’il soit aux principes de l’Ancien Régime, a nettement conscience des innovations qui s’imposent ».

« Restait à savoir si les autorités de son diocèse, où tant de cures manquaient de desservants, ne voudraient pas l’utiliser pour combler quelques vides… L’abbé de Mazenod rallia facilement à ses vues Mgr Jauffret… Son désir de travailler dans les milieux les plus déshérités, en soi, n’avait rien que de très louable, et comment ne pas se rendre à l’avis de M. Duclaux, qui l’approuvait ? Peut-être même se trouva-t-on, in petto, très satisfait d’une solution qui tirait d’embarras, car ce fils de noblesse, si personnel et si fougueux, n’était vraiment pas facile à caser ; mieux valait le maintenir en marge ».

Carême mars 1813

Après un temps consacré à sa famille, Eugène a pris un temps de réflexion et de prière, il a fait en décembre 1812 une retraite, pendant laquelle il s’est fixé un règlement de vie spirituelle et sacerdotale, qu’il soumet à M. Duclaux son directeur spirituel. C’est une période de quelques mois : il observe et redécouvre la situation ecclésiale qu’il décrira dans la Préface. Le constat renouvelle en lui son engagement au service de l’Église et des âmes les plus abandonnées pour la gloire de Dieu.

Eugène contacte le curé Thomas Isnardon de la paroisse rurale du Puy-Sainte-Réparade, qui accueille son projet de prédication de carême. L’église choisie était son église paroissiale, la Madeleine, « la mieux disposée à recevoir un nombreux auditoire, située au centre des quartiers les plus populeux » (Rambert).L’heure aussi fut décidée : 6 heures du matin, heure matinale propice aux domestiques et aux paysans. L’avis a été donné dans toutes les paroisses de la ville. Ce serait : « des conférences populaires en langue provençale, destinées uniquement aux artisans, aux domestiques et aux mendiants » (Rambert).

Eugène indique son projet en quelques phrases fortes : « L’Évangile doit être enseigné à tous les hommes et il doit être enseigné de manière à être compris. Les pauvres, portion précieuse de la famille chrétienne, ne peuvent être abandonnés à leur ignorance. Notre divin Sauveur en faisait tant de cas qu’il se chargeait lui-même du soin de les instruire et il donna pour preuve que sa mission était divine que les pauvres étaient enseignés, pauperes evangelizantur ».

Le mercredi des cendres, le 13 mars 1813, il commence à prêcher en provençal dans l’église de La Madeleine et continue les dimanches de carême jusqu’au 11 avril. Rambert (I, p.126) souligne l’affluence : « Elle fut immense. On s’empressait d’aller entendre une parole claire, nette, sympathique, suave et véhémente à la fois. Le peuple surtout, était ravi d’avoir son orateur à lui, et bien à lui puisqu’il ne parlait que son langage…L’affluence devint telle qu’à la quatrième conférence, l’humble missionnaire se crut obligé d’en remercier son auditoire ». Presque 50 ans plus tard, dans l’Oraison funèbre de Mgr de Mazenod, Jeancard le rappelle :  « bientôt toute la population s’y porte en foule et le vaste édifice ne peut contenir cette affluence d’auditeurs avides d’entendre une parole populaire, qui s’insinue dans les cœurs avec tout le charme de la langue maternelle…L’effet produit par ces prédications renouvelées tous les dimanches fut immense. L’indifférence de la multitude était vaincue, les pauvres, les simples, les ignorants avaient leur part substantielle du pain de la parole… »

Rambert écrit le choc produit dans la haute société : « Grand fut l’étonnement, surtout dans la haute société, à laquelle appartenait le conférencier. Quelques-uns louaient un zèle si pur et si généreux, un plus grand nombre le blâmait d’oublier, comme ils disaient, sa condition, et de renoncer, pour des gens qui, à coup sûr, n’en profiteraient pas, au bien qu’il semblait être appelé à faire aux classes dirigeantes. Tous doutaient grandement du succès. Dans le clergé, il y avait bien des défiances contre cette nouveauté qui paraissait compromettante ; plusieurs ne craignaient pas de l’appeler téméraire et inopportune… » (Rambert I, p.123).

Eugène écrit dans ses notes de préparation au 4° dimanche : « appelé par ma vocation à être le serviteur et le prêtre des pauvres au service desquels je voudrais être à même d’employer ma vie entière, je ne puis pas être insensible en voyant l’empressement des pauvres pour entendre ma voix, mais ce qui met le comble à ma joie, c’est que cette affluence prouve manifestement qu’il est encore dans cette ville un nombre considérable de vrais Israélites qui n’ont pas ployé le genou devant Baal, des chrétiens qui aiment encore leur religion, qui se plaisent à s’en instruire, qui ont le désir de la pratiquer… » (EO, 15,32-33).

Le 25 avril, premier dimanche après Pâques, environ 6 mois après son retour à Aix, il pose les fondations de l’Association qui deviendra « Congrégation de la Jeunesse chrétienne ».

La fondation de l’Association de la Jeunesse d’Aix

Eugène ne prend pas le temps de se reposer. Le dimanche après Pâques a lieu la première réunion des jeunes.

La formation des jeunes, avenir de la société et de l’Église, était pour lui  une urgence et une priorité. Il constatait que Napoléon et son gouvernement imposaient leurs idées pour orienter la jeunesse. « Fallait-il, triste spectateur de ce déluge de maux, se contenter d’en gémir en silence, sans y apporter aucun remède ? Non certes : et dussé-je être persécuté, dussé-je échouer dans la sainte entreprise d’opposer une digue à ce torrent d’iniquité, du moins je n’aurai pas à me reprocher de ne l’avoir pas tenté…Il (Napoléon) croit pouvoir corrompre la France, en pervertissant la jeunesse, c’est vers elle qu’il dirige tous ses efforts. Eh bien ! Ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai… » (25 avril 1813).

Le jeune abbé Eugène a tout noté dans un Journal (Journal des délibérations, lois et coutumes de l’Association de la Jeunesse chrétienne établie à Aix, sous les auspices de la très Sainte Vierge, le 25 avril 1813 ; 82 pages entièrement écrites de la main d’Eugène de Mazenod). Dans l’introduction du journal, dans les statuts, l’exposé des exercices de piété, les cérémonies d’acceptation  ou les expulsions…on aperçoit les premiers traits de la future Congrégation des Missionnaires de Provence. C’est dans ce réservoir qu’Eugène puisera plusieurs vocations à la vie religieuse. (Yves Beaudoin, EO XVI p.125).

Les principaux devoirs des congrégationnistes : – la sanctification personnelle (fréquentation des sacrements, amour de Dieu et horreur du péché  – imitation et amour du Christ : ils auront pour notre Seigneur la plus tendre reconnaissance pour tous les bienfaits dont il les a comblés »   – la dévotion à la Vierge Marie – l’obéissance à l’Église par une vie morale radicale – les études considérées comme un devoir d’état, en vue des responsabilités sociales et politiques futures dans la société – la charité envers les pauvres : « ils auront des entrailles de charité pour la misère des pauvres et ils s’estimeront heureux de pouvoir soulager, dans leurs besoins, ces membres souffrants de Jésus Christ  – un confesseur sage et avisé, stable.

Les autres activités pastorales

Il a repris contact avec les prisonniers d’Aix. «  Il se fit leur aumônier volontaire. Il les visitait presque tous les jours, il s’appliquait à les instruire, à les consoler et à les encourager lorsqu’ils témoignèrent le désir de revenir à la pratique des devoirs chrétiens. Il opéra ainsi un changement notable dans ces âmes dégradées » (Rey I, 158).

Autre activité : le grand séminaire. « J’y ai fait entrer en entier (un règlement) basé sur le nôtre (celui de l’Association de piété de Saint Sulpice, cf. Leflon I, p.431) qui a produit de si bons effets…Je te dirai que je ne sors jamais de ces petites assemblées sans me sentir pénétré moi-même du désir de ma perfection par l’exemple de ces anges qui m’embaument »  (lettre à son ami Charles Forbin-Janson en mai). Par contre, son projet de conférences avec les prêtres dont parlait la lettre de M. Duclaux en date du 23 février, semble ne pas avoir réussi.

M.Duclaux lui écrit en juin 1813, en faisant allusion à des lettres écrites par des opposants : viennent-elles de prêtres ? Visent-elles ses prédications ? Ou son ministère avec les jeunes ? « J’ignore, dit M.Duclaux, qui sont ceux qui se sont permis de vous écrire des lettres si peu mesurées…SI je pouvais connaître ceux qui ont affligé par leurs écrits, je leur ferais des représentations qui peut-être les ramèneraient à des démarches plus sages et plus réservées. Quoi qu’il en soit, continuez vos études et les bonnes œuvres dont vous êtes chargé ».

En décembre 1813, Eugène fait sa retraite annuelle. Il note : « Dans l’année qui finit, j’ai trop été à la disposition du premier venu ; c’est mal entendre la charité, mon temps a été gaspillé, c’est ma faute ; il me faut régler cela. Ainsi, à moins que l’on ait quelque affaire pressante à me communiquer, je ne serai jamais visible le matin pour personne…J’ai cru reconnaître que ce qui a le plus nui à mon avancement pendant le cours de cette année, c’est une excessive inconstance dans mes résolutions et un dérèglement total dans mes exercices occasionné par mes rapports avec le prochain et par la dissipation qui en a été la suite. Si je veux marcher comme il faut cette année, il est indispensable que je m’arme de sévérité contre moi-même pour que rien ne me détourne de l’observation exacte de mon règlement particulier…L’année prochaine, il faut que je prenne mes précautions pour n’être pas dérangé pendant ma retraite comme je l’ai été celle-ci. On a forcé trop souvent les barrières qui me séparent du monde pendant ce peu de jours. C’est pour le bien, l’utilité du prochain, mais n’est-il pas juste que dans 365 jours il y en ait dix uniquement pour moi ? » (EO 15,73-77).

Eugène commence à se poser lucidement la question de l’inadaptation de son programme particulier face aux multiples besoins du prochain !  Ainsi se termine l’année 1813. Il est à Aix depuis quatorze mois. Chacun de nous peut à sa suite, faire une relecture de cette première année : ce qu’il a vécu, ses choix, la progression de sa visée missionnaire et son aspiration à la sainteté, les questions qui restent encore. En avril il avait écrit à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson : « J’attends des ordres pour ce qu’il plaira au Seigneur d’ordonner de moi ».

Eugène et son amitié avec l’Abbé Charles Forbin-Janson

Dans son auto-évaluation faite pour son directeur spirituel, à son entrée au grand séminaire de Saint Sulpice, Eugène signalait qu’il n’avait pas d’ami, étant très exigeant sur la qualité de ses relations. « J’ai toujours soupiré après un ami, mais je n’en ai jamais rencontré tel que je le souhaitais. Il est vrai que je suis difficile, car je suis disposé à beaucoup donner, mais j’exige aussi beaucoup ».

A Saint Sulpice, Eugène rencontre Charles Forbin-Janson, un passionné des missions en Chine. La France à rechristianiser ne suffisait pas à ses ambitions apostoliques. Forbin-Janson « avait le monde entier pour horizon. Il en parlait toujours, à tous indistinctement et partout. C’était le thème favori de ses entretiens familiers, pendant les récréations et les promenades. C’était surtout l’objet de ses communications intimes avec quelques amis, que son ardeur entraînante rassemblait autour de lui » (Annales de la Sainte Enfance, t 1 p.536).

Eugène est parmi ses amis intimes, « son alter ego ». Charles et Eugène vont s’écrire intimement. La correspondance révèle chez Eugène une dépendance  certaine à l’égard de son ami, pourtant plus jeune que lui et qui est plein d’initiatives. Charles était la référence. Dans son délire, pendant la  maladie du typhus, c’est à lui qu’il se comparait, pour exprimer son infériorité : « je suis loin d’être à sa hauteur ».

Peu à peu, la maladie aidant, Eugène prend conscience qu’il doit se rendre indépendant de Charles et fonder son propre groupe missionnaire. En juillet 1814, Charles informe Eugène « qu’il allait former une compagnie de missionnaires qui s’emploieraient sans relâche à évangéliser les peuples. Il l’invitait, de la manière la plus forte, à se réunir à lui pour commencer l’œuvre qu’ils avaient beaucoup affectionnée. Il ne doutait pas que son ami puisse refuser son appel » (Rey I, p. 169-170).

Eugène attendait un signe qui lui indiquerait de quelle manière Dieu lui demandait de répondre aux nombreux besoins de l’Église. Charles a rencontré le Pape Pie VII, à qui il a exposé son projet de missions en Chine. « Le Pape ne goûta pas son projet et lui répondit : votre projet est bon, sans doute, mais il convient davantage de venir au secours des peuples qui nous entourent. Il faut en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé » (Rey I, p. 169). Charles en informe Eugène. C’est le signe qu’il attendait. Maintenant que le Pape a parlé, Eugène y lit la volonté de Dieu. Lui-même, et les Oblats après lui, seront toujours conscients que cette parole de Pie VII a été déterminante pour leur vocation.

Le typhus 1814

Au printemps de 1814, Eugène attrape le typhus, « la maladie des prisons », au contact des prisonniers de guerre autrichiens. Ils sont deux milliers à Aix. Les médecins et l’aumônier meurent de la maladie contractée. Eugène se propose de remplacer son confrère, avec un mépris total du danger. Il entoure de soins les malheureux frappés par la contagion, les prépare à paraître devant Dieu, leur donne le sacrement des malades. Lui-même est atteint. Il ne s’arrête pas et refuse  de se soigner. Brûlant de fièvre, secoué de frissons, il continue à assister les prisonniers autrichiens, préside le 6 mars le conseil de l’Association des jeunes. Le 10, à bout de forces, il doit enfin s’aliter. En dépit de sa force vigoureuse, malgré le traitement énergique des docteurs, son état devient si grave qu’il demande le 14 de recevoir la communion et le sacrement des malades. Il tombe dans le coma peu après.

Les jeunes sont très choqués par la gravité de la maladie de leur directeur. Ils « commencèrent des prières qui, jointes aux autres que l’on eut la charité de faire pour moi, m’arrachèrent des bras de la mort… Enfin, le Seigneur m’ayant rendu aux prières de cette chère jeunesse, je fus bientôt à même d’aller en personne rendre grâces à Dieu dans l’église de la Madeleine » (3 mai 1814).

Le 28 octobre, il écrit à son ami Forbin-Janson : « je flotte entre deux projets : celui d’aller au loin m’enterrer dans quelque communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre d’établir dans mon diocèse précisément ce que tu as fait avec succès à Paris…Je me sentais plus de penchant pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu las de vivre uniquement  pour les autres…Le second cependant me paraissait plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits ».

Il parle à son ami de son projet de fondation d’une Société missionnaire « qui n’est au reste encore que dans ma tête ». Il refuse de se joindre à la Société fondée par son ami. « Son zèle le portait à s’occuper des infidèles et mon attention était uniquement fixée sur le déplorable état de nos chrétiens dégénérés ».

La fatigue, la lassitude, la maladie, l’impossibilité de respecter son programme particulier et de répondre à tous les besoins, lui font expérimenter sa fragilité et sa solitude. Il est seul. Il a aussi constaté que la surcharge pastorale l’a éloigné de la prière et du temps de recueillement consacré à Dieu. Son expérience spirituelle et toutes les épreuves qu’il vient de vivre, lui font aussi comprendre qu’il lui faut prendre des décisions plus radicales. Seule une communauté pouvait être le lieu favorable pour se sanctifier et devenir des saints et accomplir, en même temps, la volonté de Dieu au service des plus abandonnés.

 À partir de cette expérience du typhus, Eugène va introduire un élément capital dans sa vision missionnaire et son aspiration à la sainteté : La Communauté.

IV -  La fondation de la Société des Missionnaires de Provence 1816 : « sur les traces des Apôtres » 

Eugène parle à son ami Forbin-Janson de la « seconde forte secousse étrangère », qui l’a poussé à prendre cette décision. La première secousse est probablement celle qui l’a poussé à se faire prêtre. Eugène a été profondément touché par la réponse que le Pape Pie VII avait donnée à Forbin-Janson qui souhaitait partir en Chine : « Il faut en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé ». Ces paroles de Pie VII ont trouvé dans le cœur d’Eugène la volonté prête pour la fondation d’une communauté missionnaire.

Eugène voyait, dans les missions populaires, la possibilité d’agir comme les premiers apôtres et les premiers disciples que Jésus envoyait « deux par deux ». Il avait l’intuition qu’elles lui permettraient d’agir comme le Christ sur les rives de la mer de Galilée : il cherchait des hommes disponibles à le suivre. « Que fit, en effet, notre Seigneur Jésus Christ, lorsqu’il voulut convertir le monde ? Il choisit un certain nombre d’apôtres et de disciples, qu’il forma à la piété, qu’il remplit de son esprit et après les avoir dressés à son école, il les envoya à la conquête du monde… » (Préface).

Déjà certaines congrégations faisaient les missions populaires. Et certains curés de paroisse invitaient des prêtres à venir prêcher des missions.

La nouveauté « charismatique » du fondateur a été de centrer le ministère des missions populaires sur la communauté, comme lieu de vie intérieure et de sanctification de ses membres et comme lieu de ressourcement pour les missions (les deux temps de la communauté). Saint Eugène de Mazenod revenait très souvent sur cet objectif : « Il faut des hommes qui veulent marcher sur les traces des apôtres en pratiquant les conseils évangéliques. Je ne concevais pas la possibilité de faire le bien en dehors de ces conditions ».

« Quand de Mazenod pensait aux membres de la communauté, il avait en tête non pas des prêtres quelconques, mais des hommes de vie intérieure et des hommes apostoliques, capables de revivre ensemble la perfection des apôtres et des premiers chrétiens de l’église de Jérusalem ; capables d’être ensemble  -  un seul cœur et une seule âme -, pour témoigner de l’Évangile » (P. Ciardi).

Le Père Henry Tempier

Le 9 octobre 1815, Eugène écrit à l’abbé Tempier, vicaire d’Arles. Eugène lui demande de lire sa lettre au pied de la croix, pour qu’il puisse revivre l’expérience spirituelle qui a été l’inspiratrice de sa vie sacerdotale et apostolique : expérience d’union au Christ, d’amour de l’Église, pour les pauvres abandonnés, une expérience de miséricorde infinie. « Mon cher ami, lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous…Eh bien ! Mon cher, je vous dis, sans entrer dans de plus grands détails, que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre ».

Eugène de Mazenod avait besoin de Tempier. Il voyait en lui l’homme capable de promouvoir la perfection et la régularité qu’il jugeait indispensables pour la fondation naissante. Tempier était un homme  de vie intérieure, sincère dans sa recherche de la sainteté et capable de créer l’esprit communautaire du premier groupe de missionnaires.

Le 13 décembre Eugène écrit à Tempier qui a accepté de le suivre : « Humiliez-vous tant qu’il vous plaira, mais sachez néanmoins que vous êtes nécessaire pour l’œuvre des missions ; je vous parle devant Dieu et à cœur ouvert. S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d’être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? »

Tempier est resté l’ami fidèle d’Eugène, son « alter ego ». Ils s’estimaient réciproquement et dans la nuit du Jeudi Saint, le 11 avril 1816, dans un souci de perfection, ils se vouent mutuellement obéissance devant Dieu. Tempier a été le confesseur et le directeur spirituel d’Eugène, son collaborateur et son confident. Il peut être considéré comme le deuxième fondateur des Oblats. La communion de cœur et d’âme qui existait entre ces deux hommes, reste toujours l’exemple de l’esprit de famille des OMI, famille dans laquelle chacun, avec des rôles différents, collabore à réaliser l’unité des deux temps de la communauté. Tempier incarnait parfaitement la partie du temps pendant lequel les oblats s’occupent de leur vie personnelle et communautaire.

Le 25 janvier 1816, Eugène de Mazenod, Tempier et un autre s’installent dans le vieux Carmel d’Aix. Eugène a 33 ans dont 4 de sacerdoce, Tempier a 27 ans dont un de sacerdoce.

a – La communauté dans la Règle de 1818

Les CC. et RR. de 1818 présentent Jésus Sauveur comme le vrai fondateur des Missionnaires de Provence, et les Apôtres comme les premiers pères fondateurs. Eugène indique par là que les Missionnaires doivent refaire la même expérience que les Apôtres ont  vécue avec Jésus. Il indique aussi de prendre la méthode de Jésus comme référence : choisir quelques hommes, les former à son école, les rendre complètement disponibles et capables de vivre la radicalité du don de soi, et ensuite les envoyer dans le monde.

Eugène avait dans l’esprit un nouveau type d’humanité qui germerait de la nouvelle expérience ecclésiale qu’ils allaient vivre et réaliser. La référence de cette nouvelle humanité était la première communauté des Apôtres, convoquée et formée par Jésus, réunie ensuite autour de Marie au Cénacle et envoyée dans le monde annoncer la Bonne Nouvelle. C’est  remarcher sur « les traces des Apôtres »  pour retrouver l’esprit qui animait la primitive communauté chrétienne.

« Marcher sur les traces des Apôtres »  voulait dire : vivre unis, comme ils étaient unis autour de Jésus. L’homme apostolique apparaît ainsi comme une personne qui non seulement se donne dans le ministère, mais qui accomplit une vraie transformation intérieure de sainteté avec ses frères en communauté et par la communauté. Eugène désirait former une communauté avec des hommes capables de vivre ensemble dans l’intimité d’une même maison et de travailler ensemble dans les vignes du Seigneur, dans l’amour réciproque.

Il insistait beaucoup sur les vertus fondamentales pour vivre en communauté : la charité et l’obéissance, l’esprit de famille et être un seul cœur et une seule âme (Lettres à Tempier 1815, au P.Courtés 1822, à Guibert 1823).

La communauté devenait ainsi le lieu de la sanctification mutuelle, dans la sincérité, l’entraide et le pardon réciproque, sur le modèle de la communauté des Apôtres à qui Jésus avait dit : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,34-35).

C’est cela qu’Eugène voulait dire à Tempier en 1815, lui proposant une première rencontre avec les futurs membres des Missionnaires de Provence :  « Nous n’aurons qu’un cœur et qu’une âme : c’est notre devise, comme elle a été celle des premiers chrétiens…Nous nous aiderons mutuellement de nos conseils et de tout ce que le bon Dieu inspirera à chacun de nous pour notre sanctification commune ».

Les dernières paroles de notre fondateur considérées comme son testament spirituel : « Entre vous la charité, la charité, la charité… ».

La communauté : comme «  espace intime » de la mission et de l’aspiration à la sainteté

Pour les êtres humains comme pour les animaux : la maison, le « chez-soi », le nid ou le gîte, est le lieu de l’intimité, de l’intériorité, du « retour à soi », de la protection de sa vulnérabilité. Pensons aux enfants de la rue, aux sans-abris, aux filles prostituées de la rue. Ils ne peuvent pas protéger leur intimité, ni leurs grands moments de vulnérabilité. Dormir dans la rue c’est faire un acte de confiance aux passants qui passent. Ils ont confiance qu’ils ne seront pas agressés.

La communauté, comme espace communautaire  est le lieu sacré où nous avons la possibilité de nous reposer tous les jours et de protéger notre vulnérabilité. C’est le lieu du recueillement qui nous donne la possibilité de nous rapprocher de notre intériorité. C’est le lieu de la vie fraternelle dans le respect et l’entraide mutuelle. Cet espace intime exige un investissement personnel et communautaire pour aménager un lieu beau et agréable, calme et joyeux qui favorise la communion. Ce ne sont pas les grandes idées ou les prédications qui créent la communion entre personnes différentes, mais plutôt les attitudes quotidiennes simples de chacun.

b – Missionnaires du peuple

Selon Eugène, les missions populaires étaient le moyen le plus efficace pour rapprocher les populations de Provence de l’Église et pour les instruire dans la foi. Ce projet de missions semble avoir germé en lui au contact de Don Bartolo à Venise. Eugène y a lu les écrits de Saint Léonard de Port Maurice qui avait prêché des missions dan le nord et le centre de l’Italie au début du 18è siècle, et les écrits spirituels de saint Alphonse de Liguori.

De plus son ami Forbin-Janson, qui avait exprimé au Pape Pie VII son désir de partir en Chine comme missionnaire, informe Eugène que le Pape lui a conseillé de rester et de considérer l’urgence de faire des missions en France et de prêcher des retraites au clergé. Eugène avait déjà fait le constat de la dégradation morale et religieuse des populations parmi lesquelles il vivait (Préface). De plus il était convaincu que pour atteindre ces populations, il fallait leur parler en provençal.

« Les missions populaires sont et resteront la forme d’apostolat la plus fidèle au charisme de notre fondateur » (F. Ciardi).

Toucher les cœurs par la prédication et les visites à domicile. Son effort principal portait sur la prédication, car il était convaincu que seule la Parole de Dieu pouvait éclairer et convertir. Il ne voulait pas de prédicateurs qui du haut du pupitre disent aux gens ce qu’ils doivent faire, sans les aider ensuite à le vivre. Eugène écrivait dans la première Règle de 1818 : « Nous allons directement contre l’esprit de la Règle si nous recherchons l’élégance du style au lieu de la solidité de la doctrine…Notre unique souci est d’enseigner les gens. Ne pas se contenter seulement de rompre le pain de la Parole, nous devons faire en sorte que, après avoir écouté notre prédication, ils ne soient pas tentés d’admirer ce qu’ils n’ont pas compris, mais qu’ils repartent édifiés, profondément touchés, en mesure de répéter en famille ce qu’ils ont appris de nos lèvres… ».

Le sermon de carême 1813 est le modèle de prédication pour toucher les cœurs en se mettant « à la portée du plus simple d’entre les ignorants. Comme un père de famille » (Notes pour l’instruction préliminaire, le 3 mars, jour des Cendres 1813).

Mais Eugène était conscient que parler provençal ne suffisait pas pour que les gens fassent l’expérience de la connaissance du Christ et de sa miséricorde. Dans la méthode traditionnelle du déroulement des missions, il introduit une innovation : la visite des gens, pour établir des contacts personnels. « Dès leur arrivée, les Pères commencent leurs visites à domicile, qu’ils continuent les jours suivants, sans excepter une maison – même celles où l’on prévoit qu’on sera mal reçu. – Ces visites ne sont pas très amusantes, mais elles sont très importantes, parce qu’elles rapprochent les missionnaires du peuple qu’ils viennent évangéliser. Ils se montrent à lui dans l’affabilité d’une charité qui se fait tout à tous. Ils gagnent ainsi le cœur des plus indifférents ; ils sont à même d’encourager, de presser, de combattre certaines résistances ; et chemin faisant, il leur arrive de découvrir et de se mettre  sur la voie de remédier à des désordres qui souvent avaient échappé à la sollicitude d’un pasteur zélé ».

V – Conclusion

Nous sommes arrivés à la fin de l’itinéraire vocationnel, formatif et missionnaire d’Eugène de Mazenod. Depuis son retour d’exil et son arrivée au port de Marseille le 24 octobre 1802 venant de Palerme, nous avons marché avec lui jusqu’au 25 janvier 1816, jour de la fête de la conversion de Saint Paul et date de la fondation des Missionnaires de Provence : Eugène, Tempier et Icard s’installent dans l’ancien Carmel d’Aix.

Eugène est parvenu à sa maturité spirituelle et missionnaire, à la « stature de l’homme intérieur ». Selon l’expression de saint Paul en Eph 4,11-33, il est parvenu « à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ », qui le configure le plus au Christ Crucifié Sauveur, dans sa relation au Père, dans son ministère de Miséricorde de Bon Pasteur qui donne sa vie par amour, pour ramener dans son troupeau qui est l’Église, la brebis égarée et abandonnée.

Eugène a vécu des événements douloureux, sanglants, troublés et imprévus qui ont façonné sa mémoire et sa personnalité, au tempérament volontaire, vif, impulsif, généreux et passionné. La séparation définitive de son père et de sa mère restera une blessure durable dans son cœur. Les événements sociaux et politiques de la Révolution française ont changé dans le sang le cours de l’histoire de France et de l’Europe. Ils ont changé la place privilégiée de l’Église et sa mission dans la société. Le temps de l’Ancien Régime est terminé. Commencent  les  Temps Modernes des Droits de l’Homme et du Citoyen, du culte de la Raison et de la primauté de la Science.

Eugène a découvert le visage du Christ crucifié le vendredi saint 1807, pendant la célébration liturgique de la présentation de la Sainte Croix. Le Christ lui apparaît comme le Sauveur de la dignité de l’homme, le Bon Pasteur aimant et miséricordieux qui l’appelle à rétablir la sainteté dans son Église et à aller chercher les plus abandonnés.  Il s’est engagé librement avec détermination et sans revenir en arrière, au service des « âmes les plus abandonnées ».

Eugène a suivi avec persévérance et volonté le Christ Crucifié et Ressuscité « à la suite des Apôtres en compagnie de la Vierge Marie sa mère », pour rénover l’Église avec comme modèle la première communauté de Jérusalem et pour évangéliser les pauvres.

Eugène a découvert au contact de la Parole de Dieu, sur les traces des Apôtres, la première communauté avec son vécu: « ils avaient un cœur et une âme ».

Eugène a toujours été attentif à l’Esprit Saint son « maître intérieur » qui le conduisait à travers les événements, lui donnant une aspiration ardente à la sainteté pour le salut des pauvres abandonnés de Provence. Eugène a choisi avec grande humilité  des maîtres spirituels qui ont su reconnaître son inspiration originelle comme venant de Dieu, surtout M.Duclaux, et qui ont su l’orienter avec sagesse, prudence, douceur et en même temps avec fermeté, dans son choix du sacerdoce, durant ses années de formation, dans ses projets missionnaires  et pendant ses premières années de sacerdoce. Eugène avait un cœur passionné et généreux, capable d’aimer et demandant d’être aimé en retour. Il a su se faire des amis intimes et confidents de ses désirs, de ses aspirations à la sainteté et à sa vision missionnaire : Charles Forbin-Janson, Henry Tempier…

Eugène a découvert la volonté de Dieu sur lui, peu à peu, en priant, en faisant des retraites, en s’imposant un programme de vie stricte  et rude, en réfléchissant, en demandant conseil.

Il a pris une part active aux événements sociaux, politiques et ecclésiaux durant toutes ses années de cheminement.

Eugène a « osé » aimer le Christ, l’Église et les pauvres, jusqu’au désir du martyre ou d’une mort donnée aux autres. Il a osé faire du nouveau pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes les plus abandonnées de Provence.

Notre Père général Louis Lougen nous a invités, le 17 février 2012, au voyage de la « conversion » en faisant nôtre « l’aspiration à la sainteté et la vision missionnaire de saint Eugène ». Sur la route d’Emmaüs, les deux disciples ont été rejoints par le Seigneur ressuscité  qui les a accompagnés, leur ouvrant le cœur aux Ecritures et se faisant reconnaître à leurs yeux par la fraction du pain. Nous sommes des pèlerins et « l’homme est le chemin de l’Église » (Paul VI),  notre chemin. Jésus ressuscité marche avec nous sur le chemin de l’homme.

Eugène a fait du nouveau dans le monde en pleine mutation qui était le sien. Attentif à l’Esprit-Saint, regardant et sachant interpréter les « signes des temps », se faisant aider par des maîtres intérieurs et des amis, il a acquis la maturité de la vie spirituelle intérieure qui était adaptée aux besoins de salut des hommes de son temps.

La vie intérieure a toujours été considérée comme un cheminement, une ascèse, une progression sur une route. De tout temps l’itinéraire intérieur a été présenté comme une voie, une marche à suivre sur un chemin…La nourriture la plus nourrissante pour le chemin, l’homme intérieur l’a toujours trouvée au contact de la Parole de Dieu lue, méditée et pratiquée et de l’Eucharistie. Pour nous oblats un supplément de nourriture nous est donné par nos CC. et RR. et le patrimoine spirituel et missionnaire de notre famille.

Depuis Vatican II, nous avons été rendus attentifs aux grands changements que l’humanité vit actuellement. « Le changement est profond, radical. C’est un monde nouveau qui naît et aussi une Église, un homme neuf… » (Fernand Jetté, ancien supérieur général : Le missionnaire omi, textes et allocutions 1975-1985, pp. 302-303).

C’est seulement si nous sommes des « amoureux » (à la manière de saint Eugène) du Christ, de la Parole de Dieu, de l’Église, des âmes les plus abandonnées, en regardant Marie « notre Mère », que nous serons des missionnaires évangélisateurs du futur de l’humanité qui cherche son chemin.

Es-tu prêt à  oser vivre du nouveau dans ta province, pour répondre aux besoins des plus abandonnés ? Es-tu prêt à répondre à l’appel du P. Général qui peut te donner ta première obédience selon un besoin de salut, là où les Oblats sont présents dans le monde ?

Confie ta réponse à Notre Mère la Vierge Marie et à saint Eugène notre père fondateur !

III – Étape : l’approfondissement du charisme jusqu’à l’identification à Jésus crucifié

La croissance de l’être humain est marquée par des passages successifs et progressifs : passage de l’enfance à l’adolescence, passage de l’adolescence à l’âge adulte, passage de l’adulte à la sagesse du troisième âge. Tous ces passages provoquent des transformations physiques, physiologiques, psychologiques, mentales et spirituelles.

La croissance spirituelle a des passages qui lui sont propres et qui ne sont pas liés automatiquement au processus normal de croissance de l’être. Ils ne sont pas de l’ordre biologique comme le grain de blé, qui mit en terre, donne du fruit. «  Si le grain de blé, planté en terre, refuse de mourir, la moisson de l’espoir des hommes ne pourra jamais fleurir ». Ce cantique exprime bien la condition de la croissance spirituelle : accepter de mourir pour passer ! Les passages spirituels sont à faire toute la vie. La vie de relation à Dieu, aux autres, à la création et à soi-même, a des passages que la personne doit faire et qui ont aussi quelque chose à voir avec la maturité affective. Ces passages à faire sont de deux ordres :

Se recevoir d’un autre

Accéder à l’altérité

« Se recevoir d’un autre, c’est vivre l’attitude qui fait vivre selon la vocation profonde de l’homme. Si l’homme est attiré par Dieu, c’est qu’il est créé et recréé par Dieu. Il est marqué par ces deux dimensions de création et de filiation, la seconde explicitant le sens plénier de la première. Ainsi vivre sa vocation, c’est vivre selon ce que l’on est : vivre son existence comme reçue et comme sauvée ; vivre la condition de créature sauvée, qui se reçoit d’un autre, qui s’origine en un autre. Or il est dur à l’homme de renoncer à posséder son existence pour la vivre radicalement (= à la racine) reçue de Dieu…Entrer dans cette attitude, c’est vivre ce qu’on appelle, dans la tradition spirituelle, l’abnégation. Cette attitude est pour l’homme source ou condition de croissance selon son appel et elle est, en cela, aussi source de liberté. L’abnégation, selon l’étymologie du terme, comporte la racine « nier-négation » : l’homme nie être sa propre origine. C’est le sens de la parole évangélique : « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même »… L’abnégation concerne aussi la re-création, c’est à dire la manière de se rapporter au Salut. Là encore il est dur à l’homme de renoncer aussi à se fonder par lui-même, à se justifier par lui-même et donc de reconnaître et d’avouer que seule l’union au Christ le libère, de vivre en vérité la gratuité du Salut (cf. Ephésiens 2,8-9)…Renoncer à posséder son existence et à se justifier par soi-même, c’est une manière de perdre sa vie pour la retrouver. Cette attitude évangélique se vit dans l’existence ordinaire…Il s’agit de perdre ses prétentions, de renoncer à construire par soi-même son existence, sa sainteté…Voilà tout ce qui est en jeu dans le chemin qui conduit à se recevoir de l’autre » (Claude Viard, les passages à faire dans la croissance spirituelle).

I- Comment Dieu a pénétré progressivement dans le cœur, l’âme et l’esprit d’Eugène : les chemins qu’il a pris. Que dit Eugène de la Présence et de l’action de Dieu en lui ! Comment il s’est reçu de Dieu

L’AMOUR est le « fil rouge » du «  processus transformant de la grâce de Dieu » (Louis Lougen, lettre 17 février 2012).

Les écrits d’Eugène, pendant la période 1791-1818, nous permettent de suivre le cheminement de Dieu « pour entrer progressivement de façon plus radicale dans sa vie, s’emparer de son cœur et l’enflammer » (Kazimierz Lubowicki omi, DVO p. 98 sv.). Eugène, par la pratique des exercices spirituels de saint Ignace, utilisés pendant les retraites annuelles, avait l’habitude de revenir sur lui-même, de réfléchir sur sa vie et d’y découvrir la présence agissante de Dieu Amour-Miséricorde. Il a bien noté les passages et les moments où Dieu l’a créé et recréé.

Dieu a donné à Eugène des attitudes spirituelles qui l’attirent vers Lui

Eugène, à côté du constat permanent de ses faiblesses et de ses  manquements au règlement particulier d’ascèse qu’il s’était donné, de son incapacité à devenir saint par ses seuls efforts, avait conscience de la gratuité de l’amour de Dieu pour lui, à travers Jésus Crucifié. Il note les évènements et les personnes qui sont l’occasion et les intermédiaires de la gratuité amoureuse de Dieu pour lui. Il en rend grâce. Il en est plein de reconnaissance. Il répond à l’Amour par l’amour.

Dans son auto évaluation faite à son entrée au séminaire, Eugène « souligne certaines attitudes qui ont déterminé sa façon d’être » (Kazimierz Lubowicki) et que Dieu lui a données gratuitement. «  Il est à peine croyable, combien, malgré un caractère tel que je viens de dépeindre le mien, mon cœur est sensible. Il l’est à un point excessif. Il serait trop long de citer tous les faits de mon enfance que l’on m’a racontés et qui sont vraiment surprenants. Il m’était facile de donner mon déjeuner – même quand j’avais faim – pour apaiser celle des pauvres. Je portais du bois à ceux qui avaient froid et n’avaient pas les moyens pour s’en procurer. Je fus un jour jusqu’à me dépouiller de mes habits, pour en revêtir un pauvre, et mille autres choses pareilles. Quand j’avais offensé quelqu’un, même un domestique, je n’avais de paix qu’au moment où il m’était possible de réparer ma faute en faisant quelque cadeau, amitié et même une caresse à ceux qui avaient une raison de se plaindre de moi. Mon cœur n’a pas changé avec l’âge » (EO I, 14 n°30).

Dieu a donné à Eugène « une âme sensible, un cœur tendre, aimant et généreux » qui l’attirent à Lui depuis son enfance, « Dieu avait mis en moi, je dirai presque comme une sorte d’instinct pour l’aimer. Ma raison n’était pas encore formée que je me plaisais à demeurer en sa présence, à élever mes faibles mains vers Lui, à écouter sa Parole en silence comme si je l’avais comprise. Etant par nature vif et impulsif, il suffisait de me conduire au pied des autels, pour obtenir de moi, la douceur et la plus parfaite tranquillité, tellement j’étais ravi des perfections de mon Dieu, par instinct, comme je disais, car à cet âge je ne pouvais les connaître » (retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Eugène se voit tel qu’il est sorti des mains du Créateur et perçoit déjà que cet amour créateur exige, en retour, une consécration totale à Lui : « Il voulut donner un prêtre à la nature (le cosmos), il voulut créer un être qui eût des rapports avec lui…qui pût l’aimer. Cet être, me suis-je dit, cet être c’est moi. Mon âme est une émanation de la divinité, qui tend naturellement vers elle, qui ne trouvera jamais son repos hors d’elle. Elle est créée uniquement pour aimer Dieu. Et mon corps n’est également formé que pour servir, que pour rendre gloire et hommage à Dieu » (retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Les onze années d’émigration (1791-1802), Eugène les considère comme une « suite de la création » initiale de son être (Kazimierz Lubowicki, idem)

Dieu le façonne à travers les événements vécus et les personnes providentielles rencontrées.

« J’ai parcouru ainsi les différents endroits où le Seigneur m’a placé…J’ai regardé ces grâces, comme une suite de la création, comme si Dieu après m’avoir formé, me prenant par la main, m’avait ainsi placé successivement en me disant : – je t’ai créé pour que tu m’aimes, pour que tu me serves…Je fais plus, faible créature que tu es, je te place là et là pour  que tu parviennes plus facilement à cette fin… » (Retraite au sacerdoce EO I, 14 n°95).

Parcourons, avec Eugène, les villes où il a vécu des événements et rencontré des personnes que la main créatrice de Dieu utilisa pour continuer à le façonner.

D’abord Turin. Son séjour, selon des témoignages, fut un temps fort de rencontres très personnelles avec le Christ dans l’Eucharistie. Eugène entre au Collège des Nobles de Turin le 1er septembre 1791. Il a 8 ans. Il est loin de ses parents qui sont restés à Nice, éloignée de plus de 100 kilomètres, au-delà des montagnes des Alpes. Il est dans un pays étranger (l’Italie). Il est obligé de communiquer et d’étudier dans une langue qui n’est pas la sienne.

Dieu est son unique ami. Il apprendra alors que Dieu seul suffit. Au collège, il se lève « chaque jour une heure avant les autres élèves », pour prier dans sa chambre tout seul (Rey I, p.17-19).

À Venise (1794-1797). Eugène est confié à Don Bartolo Zinelli, jeune prêtre, zélé et spirituel, fils d’une riche famille de commerçants, qui vit avec sa mère et ses 5 frères. Eugène vivra beaucoup dans la famille Zinelli, qui lui donne chaleur humaine et sympathie, équilibre affectif et humain pendant ses années d’adolescence. Sa mère et son unique sœur sont retournées à Aix.

Don Bartolo était membre d’un groupe de prêtres désireux de devenir jésuites. Sa spiritualité est ignacienne. Il élabore pour Eugène une spiritualité appropriée à son âge et à son tempérament, de type monacal. Outre les cours, l’étude et la récréation, un temps était dédié à la prière, qui comprenait non seulement des formules à réciter, mais aussi des temps de méditations silencieuse et probablement une forme simplifiée de méditation ignacienne. Cela allait avec un régime ascétique strict. Eugène jeûnait tous les vendredis et trois fois par semaine pendant le carême. Tous les samedis il dormait sur le sol de pierre avec une simple couverture. Il passait même certaines nuits allongé sur un lit de bouts de bois. Le régime était rigoureux, mais Eugène se sentait à l’aise devant le défi.

Venise est envahie par les armées françaises qui pourchassent les émigrés. Le 11 novembre 1799 les Mazenod fuient et après 51 jours d’un voyage fatiguant, plus de mille kilomètres, trouvent refuge à Naples.

À Naples. Eugène écrit dans ses Mémoires : « mon séjour à Naples, fut pour moi, une année accablante, de la plus triste monotonie…Je peux dire que j’y ai perdu mon temps. ». Il n’a ni maître ni livres.

À Palerme : 1799-1802 « un séjour providentiel » Depuis qu’il a quitté Aix, Eugène a vécu sans rencontrer d’autres enfants avec qui s’amuser. À Palerme, il est immergé dans la société aristocratique, en contact avec des jeunes gens et jeunes filles. Eugène a 17 ans. Il est émerveillé par le luxe de Palerme, ses palais, ses jardins. Il est accueilli par une riche et noble famille, celle du duc et de la duchesse Cannizaro. Il rencontre presque toutes les familles nobles de la ville et même le roi de Sicile. A 18 ans, Eugène vit dans une villa et a des domestiques pour le servir.

« Ces contacts apportent un complément essentiel à sa formation humaine » (Pielorz Josef ).

Il prend conscience de son origine noble. Il vérifie sa généalogie et se fait nommer « comte ». Dans ce milieu aristocratique sa forte personnalité se développe avec parfois des actes d’indépendance et d’intransigeance : il n’accepte pas les demi-mesures.

Mais au milieu de cette société de jouissance mondaine, Eugène tient aux principes de vie chrétienne inculqués par Don Bartolo à Venise. La duchesse Cannizaro devient alors «  sa sainte mère » comme il l’appelle. Il écrit dans son journal à la troisième personne : « de 12 à 16 ans, l’éloignement des personnes du sexe, avait quelque chose de sauvage…Il ne donnait pas la main aux dames, excepté les vieilles …Dieu qui a toujours veillé sur lui depuis sa tendre enfance, lui ouvre maintenant les portes de la famille Cannizaro. Le duc et la duchesse le prennent tous les deux en grande affection » (EO I, 16 n°43).

La rencontre avec la duchesse Cannizaro est providentielle. Cette femme de 40 ans, heureuse épouse et mère de 3 enfants, considère Eugène comme son propre « fils » et lui l’appelle sa «  seconde mère ». Il « l’aime ». Il a pour elle beaucoup de « tendresse » et apprend à manifester ses sentiments par de petits gestes, en lui offrant, par exemple, un bouquet de fleurs (lettre à son père octobre 1799).

La duchesse se sent responsable de sa formation humaine et spirituelle. Elle l’amène au théâtre et en promenade. Elle partage souvent sa foi avec Eugène et lui donne des conseils. Le père d’Eugène appelle la duchesse : «  la mère des pauvres et des affligés [qui] sans rien se réserver pour elle, fait des charités immenses » (lettre à sa femme 14 mai 1799). Eugène est son confident et le collaborateur de ses œuvres.

La duchesse l’a présenté à sa sœur, la princesse de Ventimiglia qui a une fille, qu’Eugène trouve « belle comme un ange ». La jeune fille le prend parmi ses meilleurs amis et Eugène « l’aime avec toute la tendresse d’un frère » (lettre à son père les 15 novembre et 3 décembre 1806).

Cependant, Eugène garde sa lucidité et sa liberté intérieure. Il vit l’amitié et la tendresse fraternelle avec l’attitude spontanée de son cœur tendre et chaleureux. Il refuse les situations doubles et douteuses d’amusement et de jouissance. Il écrit dans son journal, toujours à la troisième personne : « il ressent constamment une sorte d’horreur pour tout genre de dissipation…et il la déplore avec dégoût dans les autres. Il aspire à une toute autre joie » (EO I, 16, Kazimierz Lubowicki, idem). Vivre au milieu de tant de richesses, de plaisirs et de prestige, éveille chez le jeune Eugène un sentiment de vide. Il écrit dans ses mémoires à propos de la célébration de la sainte Rosalie, fête patronale de Palerme : « Quand je me trouve au milieu de cette dissipation, du bruit des instruments et de cette joie toute mondaine, mon cœur se resserre la tristesse s’empare de moi, et je choisis un lieu écarté ou séparé de tout ce monde qui me paraît fou. Je me livre à des pensées sérieuses mélancoliques même, au point d’être tenté de pleurer […] Je n’étais pas dans mon élément. Je me trouvais comme forcé dans le monde. Il n’avait point d’attrait pour moi. Je condamnais cette dissipation dont j’étais le témoin. Elle répugnait à tous les sentiments de mon âme, qui aspirait à une autre joie. Plus la dissipation des autres était grande, plus le contraste était violent et dominait toutes mes affections. Voilà comment je m’explique à moi-même cet étrange phénomène » (Souvenirs de famille dans Mission 5, p 295-296).

Le séjour à Palerme l’a mûri, ouvert à Dieu et au monde. La duchesse Cannizaro en a fait un homme mûr et adulte. Il voit en l’homme «  le plus bel ouvrage de la création » (EO I, 14 n°2). Il n’a pas honte de pleurer, ni d’aimer tendrement, ni d’être faible, d’avoir la main «  qui tremble un peu ». Il est capable de rire de lui-même.  Il a « un grand goût pour la musique ». Il s’intéresse aux livres d’histoire et de littérature. Il connaît aussi les « Entretiens avec Jésus Christ dans le très saint sacrement de l’autel » (lettres à son père, sa mère et sa sœur en 1802).

Dans ses Mémoires (en l’année 1866) Mgr de Mazenod, faisant allusion « aux mœurs dépravés de la haute société de Palerme », affirmera que l’infinie bonté de Dieu le « préserva constamment au milieu de grands dangers ».

Il quitte Palerme à 20 ans, pour revenir à Aix. Mais avant de quitter la ville, une grande épreuve frappe Eugène : le 1er mai 1802, la duchesse Cannizaro « sa tendre et bien aimée mère adoptive »meurt. Il en est tellement bouleversé et inconsolable qu’il écrit à son père le 2 mai « c’est une plaie qui ne se fermera jamais. Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit ». Sa santé est atteinte. Le 17 août une fièvre intestinale l’épuise et l’amaigrit. Il souffre de dépression, se laisse aller à la mélancolie. Sa vie spirituelle se ralentit et s’attiédit.

Retour à Aix sa ville natale, après onze années d’émigration

Il va y vivre entre le divertissement et la mélancolie jusqu’au « dégoût ». Bien qu’il aime sa mère, Eugène ne peut pas s’habituer à sa mentalité bourgeoise et peu cultivée. C’est une mentalité fermée, étroite et moralisante qui veut tout contrôler. Elle est différente de la mentalité de son père et de ses oncles, plus ouverte, plus cultivée, plus paisible et plus libérale. Il devient agressif. Souvent il fait des « promenades solitaires ». Il reste 3 semaines triste et sans visiter personne. Il ne peut pas comprendre le milieu politique de son pays. Il ne peut pas accepter de collaborer avec Napoléon Bonaparte, qu’il considère comme un tyran et un usurpateur. « J’ai une forte dose de dégoût pour ce pays » (lettre à son père 9 mars 1804).

Ses projets de retourner à Palerme échouent : on lui refuse le passeport.

C’est à ce moment précis que la Providence dans son Amour rejoint Eugène sur son chemin. (Comme Jésus ressuscité a rejoint les 2 disciples, tristes et découragés, sur le chemin d’Emmaüs). Dieu a favorisé spirituellement Eugène durant son adolescence à Venise par don Bartolo. Il l’a protégé à l’éveil de sa forte personnalité à Palerme par la duchesse Cannizaro. Il vient de le bousculer en le plaçant face à de dures réalités qui font échouer ses projets d’avenir de jeune noble. Maintenant il lui inspire un renouveau de vie spirituelle et de désir du sacerdoce.

Eugène trouve de plus en plus le temps de fréquenter les églises.  « Lorsque j’entre dans une église pour mettre aux pieds de l’Éternel, mes humbles supplications, l’idée que je suis un membre de cette grande famille dont Dieu même est le Chef, l’idée que je suis, pour ainsi dire dans cette circonstance le représentant de mes frères, que je parle en leur nom et pour eux, semble donner à mon âme un essor, une élévation qu’il est difficile à exprimer. Je sens que la mission, que je remplis, est digne de mon origine » (EO I, 14 n°7).

Au début de 1806, il s’engage dans l’apostolat. Il va de maison en maison visiter les pauvres et les malades. Il fait souvent le lit des malades, balaie leur chambre, soigne leurs plaies, appelle le prêtre au moment favorable et ferme les yeux «  de ceux qu’il avait soignés jusqu’à leur dernier soupir…Plusieurs fois par semaine, il va à l’hôpital où il dit qu’il va -  honorer et servir Jésus Christ dans ses membres souffrants » (Rey I, pp. 54-55).

Vendredi saint 1807 : la rencontre décisive. Dieu parle à Eugène en lui montrant son Fils Jésus Christ crucifié

C’est le moment décisif de la rencontre entre Dieu et Eugène. La rencontre qui orientera d’une manière radicale le cheminement d’Eugène. Dieu le rend amoureux de Lui. Il lui révèle la Miséricorde de son cœur et sa recherche passionnée et infatigable  des pécheurs, ses brebis égarées.

Eugène, selon l’attitude fondamentale de son âme, ne reste pas indifférent et insensible.

Il répond par son cœur. Sa réponse va passer par différentes phases non pas seulement successives dans le temps, mais surtout par des moments qui se mélangent entre eux, qui s’approfondissent mutuellement pour arriver à l’accomplissement dans des actes quotidiens et dans des engagements décisifs.

Au début c’est le silence et les larmes qui sortent de son cœur.

Puis l’émerveillement et en même temps l’incapacité à exprimer ce qu’il éprouve. Et pourtant, il sent le besoin de raconter son expérience et de proclamer l’Amour miséricordieux de Dieu. La première chose qui l’étonne : Dieu lui donne abondamment ses bienfaits, son amour. Il s’émerveille en découvrant que Dieu ne regarde pas les offenses, mais se comporte avec lui comme un «  père tendre et chéri » qui veut son bonheur.

L’émerveillement produit en lui l’adoration : « Toujours je rendrai gloire à ton nom…Il est grand ton amour pour moi. Le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde… » Il appelle Dieu : « maître excellent, riche, généreux. Ô mon Sauveur, ô mon Père, ô mon Amour, mon bon Jésus ».

Ainsi la visite au saint sacrement sera dans toute sa vie, le moment de silence en présence de Celui qui l’aime et qu’il aime. Un moment d’intimité !

Son cœur vibre de reconnaissance de se savoir pardonné et aimé, malgré ses fautes. Ce sera sa préoccupation majeure : la reconnaissance. Dieu se sert de ce sentiment de reconnaissance, attitude naturelle de son cœur, pour introduire de plus en plus Eugène dans son intimité. Eugène est très sensible au moindre « petit service qui part du cœur ». Dieu lui montre son cœur de Père miséricordieux et Eugène Lui en est éternellement reconnaissant.

Sa relation avec Dieu devient amitié : « Mon Dieu c’est est fait ! Désormais et pour toute ma vie. Vous, vous seul, serez l’unique objet auquel tendront toutes mes affections et toutes mes actions. Vous plaire, agir pour votre gloire sera mon occupation journalière, l’occupation de tous les instants de ma vie. Je ne veux vivre que pour vous. Je ne veux aimer que vous et tout le reste en vous et par vous. Je méprise les richesses, je foule aux pieds les honneurs. Vous m’êtes tout, vous me tenez lieu de tout. Mon Dieu mon amour et mon tout…Ô mon Sauveur, ô mon Père, ô mon amour ! Faites donc que je vous aime. Je ne demande pas autre chose que cela, car je sais bien que c’est là tout. Donnez-moi votre amour » (retraite au sacerdoce décembre 1811. EO I, 14 n° 95).

Il veut agir en tout « uniquement pour Dieu »  sans aucun retour sur lui-même et sans tenir compte de l’opinion des autres. Il se donne et s’abandonne totalement à Dieu jusqu’au sacrifice de lui-même. Il a cependant des moments où il avoue que «  la marche de la Providence est un grand mystère pour lui ».

En suivant la dynamique de l’amour du cœur de Jésus Crucifié et en suivant la dynamique de son cœur à lui, Eugène va plus loin. Prenant conscience que Jésus a été envoyé particulièrement pour évangéliser les pauvres, il veut « marcher sur les traces de Jésus Christ » (Préface) et être coopérateur de la Miséricorde du Sauveur, le Bon Berger. Le désir de « suivre le Christ » fait d’Eugène le missionnaire des pauvres, « des plus abandonnés », selon son expression.

Le désir de « suivre le Christ » le conduit encore plus loin : il veut être uni à Lui. Ce désir embrasse toute sa vie, jusqu’aux plus intimes fibres de son être. Eugène désire s’unir au Christ jusqu’à l’identification. Le terme «  la conformité avec Jésus Christ » revient constamment dans ses écrits. Il désire être « semblable à Lui, l’imiter de toutes ses forces et de « vivre de sa vie ». En se préparant au sacerdoce il note : «  je me suis occupé à considérer Notre Seigneur Jésus Christ aimable modèle auquel je dois et je veux, avec la grâce, me conformer. Et comment puis-je dire : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20).Il n’y a pas de milieu, si je veux être semblable à Jésus Christ dans sa gloire, il faut auparavant que je lui sois semblable dans ses humiliations et dans ses souffrances, semblable à Jésus Crucifié. Conformons donc toute ma conduite sur ce divin modèle, afin de pouvoir adresser aux fidèles ces paroles de saint Paul : « soyez mes imitateurs comme moi je le suis du Christ » (1Co 4,16).

Le désir d’union au Christ jusqu’à l’identification pousse Eugène à  « suivre son Maître sur le Calvaire ». «  Tous les jours à l’élévation du calice » il demande de mourir comme « martyr de la charité ». Dans le premier article du premier texte des CC. et RR. de 1818, il résume sa spiritualité : «  en un mot, ils deviendront d’autres Jésus-Christ ».

Pour Eugène «  Tout est là » (retraite 1831). Il a atteint  « la plénitude de la stature du Christ » selon l’expression de saint Paul (P. Kazimierz Lubowicki omi, DVO, pp. 98-104).

Pour saisir tout cela dans notre intérieur, il n’est pas suffisant de vouloir imiter Eugène dans ses résolutions, dans ses engagements de retraites, dans ses efforts pour être saint et faire connaître Jésus-Christ « aux plus abandonnés » !

Vouloir se transformer de l’intérieur n’est pas donné à l’être humain. Seul celui qui est pénétré par Dieu comme saint Eugène le vendredi saint, seul celui qui ouvre son cœur à l’irruption amoureuse de Dieu, qui la reconnaît en rendant grâce et en adorant, et qui « ose » marcher avec Dieu, comme Abraham sans savoir où il va ; seul celui-là est transformé de l’intérieur. « Dans un voyage de toute une vie, l’Esprit nous façonnera toujours davantage à l’image et à la ressemblance de Dieu » (P. Louis Lougen, lettre du 17 février 2012).

Chacun de nous est appelé par Dieu à la sainteté. À « oser » vivre l’aventure de l’amour avec Dieu, comme Eugène l’a vécue.

« Quelqu’un qui n’a pas expérimenté en sa propre vie ce que c’est d’avoir été aimé par le Christ et d’avoir goûté le prix de son sang, ne pourra jamais saisir parfaitement tout le contenu de la vocation oblate…Or, il n’y a pas d’homme apostolique, il ne peut y en avoir, si cet homme n’a pas d’abord rencontré personnellement l’amour du Christ sur lui. Ce fut là l’expérience première du Père de Mazenod » (P. Fernand Jetté omi, Le missionnaire oblat).

Cette expérience de l’amour du Christ est la source même d’où a jailli le charisme oblat.

II -  Vie intérieure et vision mystique chez Eugène

« La mystique est avant tout, un travail auquel on consacre son être tout entier, dans l’espoir de rencontrer Dieu, au risque même d’une transformation de toute sa personne » (DVO p. 851)

« C’est une expérience d’intériorité. C’est une expérience religieuse particulière d’unité- de communion- et de présence » (D.VIE .SPI.)

« Il en est ainsi d’Eugène de Mazenod. Sa spiritualité de type mystique est un engagement total. Il met toutes ses ressources (humaines), ses facultés psychiques aussi bien que son existence physique et sociale à une seule fin : parvenir à rencontrer Dieu dans son intérieur et dans son projet de vie » (P.Richard Coté omi, DVO, pp. 845-859)

Voici quelques éléments vécus par Eugène, caractéristiques et communs à tous les mystiques

Il avait conscience d’être toujours incapable de réaliser le projet d’unité-de communion et de présence à Dieu. Dans ses efforts constants pour se transformer, Eugène se sentait toujours incapable de réaliser seul la transformation intérieure, pour être « un autre Christ ».

Il est un grand amoureux, un passionné qui est tombé « dans l’Amour ». « Vous ne m’aimeriez jamais la centième partie de ce que je vous aime. Dieu qui m’avait destiné à être le père d’une nombreuse famille, m’a créé ainsi en me donnant une participation à l’immensité de son amour pour les hommes » (lettre au P. Henri Faraud missionnaire au Canada, 1 mai 1852. EO I, 2 n°165).

A son union intime avec Dieu correspond un sens très aigu de la mission et des besoins de l’Église. Comme pour  sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, patronne des missions, à qui Mgr Yves Plumey et ses premiers compagnons ont confié la mission du Nord Cameroun-Tchad, Mère Teresa de Calcutta, saint Vincent de Paul, Jean Paul II, pour Eugène « Marthe et Marie » sont devenues une seule personne, en qui l’union mystique et l’activité apostolique se conjuguent par la grâce de Dieu. Entre l’adhésion intérieure de foi et le témoignage missionnaire, il y a fusion. Saint Eugène, comme tous les mystiques, a compris le lien vital et organique qui existe entre l’aspiration à la sainteté et l’engagement missionnaire. Il a conjugué les deux, sans les séparer.

Autre élément qui caractérise le mystique : c’est sa capacité de voir au-delà des apparences. C’est à dire, sa capacité à voir l’invisible et à se sentir réellement présent à ce qui transcende le temps et l’espace. Il a été donné à Eugène de voir, d’entendre et de sentir, avec les yeux de son cœur (= les sens spirituels), ses missionnaires à distance.

« Eugène, déjà au séminaire Saint Sulpice était attiré par le mystère de la communion des saints » (P. Pierloz Josef. La vie spirituelle de Mgr de Mazenod : 1782-1812 : p.373-380). Voici un premier indice qu’il était porté à voir au-delà des apparences immédiates : « l’Église militante, écrivait-il, ne forme ainsi qu’un tout avec l’Église triomphante » (note de séminaire, P. Pierlorz  Josef, p.377). Mais surtout l’Église autour de lui, l’Église sur terre, qui est présente à lui. Eugène avait une grande confiance dans la prière des âmes pieuses qu’il connaissait personnellement et qui priaient pour lui : « vous n’avez pas idée, combien sont puissantes les prières du juste. J’ai obtenu plus de grâces par leur intercession que par celles des saints qui jouissent déjà de la gloire à laquelle nous aspirons » (lettre à sa mère, 1-3 juillet 1808, idem p.374).

Parvenu à la maturité, l’union mystique s’est accentuée dans sa vie intérieure. « Lorsqu’il était seul, absorbé dans la prière et l’oraison devant le saint sacrement et séparé géographiquement de ceux avec lesquels il brûlait de se retrouver, la pensée de ses chers missionnaires, en ces moments privilégiés, n’était pas une distraction à écarter. Elle servait à augmenter son sens de l’union mystique ; il éprouvait la présence «  réelle » de ceux qu’il aimait tant, ses missionnaires » (Richard Coté, p.853).

Souvent dans ses lettres, il décrit ses rencontres mystiques :

« Vous ne sauriez croire combien je me préoccupe devant Dieu de nos chers missionnaires de la Rivière Rouge. Je n’ai que ce moyen pour me rapprocher d’eux. Là, en présence de Jésus Christ devant le Très Saint Sacrement, il me semble que je vous vois, que je vous touche. Il doit arriver souvent que de votre côté vous êtes en sa présence. C’est alors que nous nous rencontrons dans ce centre vivant qui nous sert de communication » ( lettre pour le père Albert Lacombe, le 6 mars 1857 ;EO I t.2 n°229).

«  Oh non ! La distance ne sépare que les corps, l’esprit et le cœur la franchissent aisément » (lettre aux oblats du diocèse de Saint-Boniface, 26 mai 1854 ; EO I, t. 2 n°193).

III – Eugène et la communauté apostolique : le projet fondateur 1814-1818

Eugène  est ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens. Il revient à Aix en octobre 1812, après 4 années de séminaire à Paris. Il s’engage seul et libre de ministère paroissial, au service des plus « abandonnés », ceux que la pastorale ordinaire paroissiale ne rejoignait pas :

-  Les jeunes

-  Les prisonniers, surtout les soldats autrichiens qui sont plus de 2.000

-  Les domestiques, les artisans, les paysans, les mendiants

Il est aussi directeur spirituel au séminaire.

Sa première prédication missionnaire du carême 1813 a été une nouveauté et un succès auprès des pauvres. Il a fondé, après la fête de Pâques 1813, l’Association de la Jeunesse d’Aix.

Pendant les années 1814 à 1816, ses notes et ses lettres nous permettent de le suivre de l’intérieur.

- Les notes de retraite de décembre 1813 et décembre 1814, nous aident à comprendre ce qu’Eugène vit intérieurement, ce qu’il ressent.

- Deux lettres à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson, nous font saisir ce qu’il pense, ce qu’il projette pour l’avenir.

- Deux lettres à Henry Tempier nous permettent de voir ce qu’il entreprend pour réaliser et concrétiser son idée de fondation.

Ce qu’il vit intérieurement

Son engagement missionnaire est total. Il expérimente, peu à peu, l’impossibilité de vivre et la régularité au règlement de vie intérieure sacerdotale qu’il s’est fixé et qui est dur et exigeant, et en même temps le service très engageant aux autres, qui « mangent »  tout son temps et ses énergies. Dans les notes écrites pendant la retraite de décembre 1813 et celle de décembre 1814, Eugène s’auto-évalue et  exprime ce qu’il vit, ce qu’il ressent intérieurement.

« Ce qui a nui le plus à mon avancement pendant cette année, c’est une excessive inconstance dans mes résolutions, et un dérèglement total dans mes exercices, occasionné par mes rapports avec le prochain et par la dissipation qui en a été la suite. Si je veux marcher, comme il faut cette année, il est indispensable que je sois plus sévère envers moi-même, pour que rien ne me détourne de l’observation exacte de mon règlement particulier. Tout ce qui y est fixé étant nécessaire pour me soutenir dans la ferveur. Pour ne pas oublier ce qui y est contenu, je le relirai tous les premiers vendredis du mois, jour que je choisis pour faire autant que possible une retraite, au moins la moitié de la journée.

Je m’imposerai une pénitence pour chaque manquement à mon règlement …Je n’ai pas d’autres moyens, pour sortir de mon état de négligence où j’étais tombé, que de tenir à l’observance exacte de mon règlement. Aussi c’est très sérieusement que je prends l’engagement de m’y conformer…et si je m’aperçois que j’y manque, je m’obligerai par vœu à observer la méditation, la lecture de l’Écriture, la visite au St Sacrement, etc.…

« Dans l’année qui finit, j’ai trop été à la disposition du premier venu. C’est mal comprendre la charité. Mon temps a été gaspillé, c’est ma faute. Il faut régler cela. Ainsi, sauf affaire urgente, je ne serai jamais visible le matin pour personne. » (Notes de retraite décembre 1813. EO.1, 15 ; 121).

« Il est évident qu’en travaillant pour les autres, je me suis trop oublié moi-même. Cette retraite sera orientée à réparer le dégât causé à mon âme et à prendre des mesures sages, pour éviter cet abus à l’avenir. Les prisonniers de guerre, la maladie, la convalescence, la progression de la congrégation de la Jeunesse, tout a contribué, cette année, à me jeter au dehors. Et les soucis causés par ces diverses œuvres, les difficultés qu’il a fallu surmonter, les obstacles, les oppositions qu’il a été nécessaire de combattre, ont été la cause que j’ai entièrement perdu l’esprit intérieur. » (Notes retraite décembre 1814.EO 1,15 ; 130).

L’épreuve du typhus

Entre ces deux retraites, en mars-avril 1814, le typhus, « la maladie des prisons », l’a conduit aux portes de la mort. La maladie lui fait expérimenter la fragilité de son engagement missionnaire. Il prend conscience que :

- Sa mort aurait mis un arrêt définitif au projet de salut des populations abandonnées de Provence.

- Il a besoin d’autre chose, d’un plus, à son règlement particulier de vie intérieure sacerdotale.

- Il lui est nécessaire d’avoir des compagnons pour la mission et pour sa propre sanctification.

Deux projets de vie

Deux projets de vie se présentent à lui, dans son esprit :

- se retirer dans un Ordre religieux

- ou fonder une société de missionnaires

Dans deux lettres à son ami de séminaire Charles Forbin-Janson, il dit ce qu’il pense et ce qu’il projette dans son esprit. Forbin-Janson vient de fonder une société de missionnaires à Paris et souhaite qu’Eugène soit avec lui. Voici la première lettre d’octobre 1814 :

« J’ai le plus vif désir de connaître vos Constitutions. Ce n’est pas que je désire me joindre à vous. Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi. Mais je suis décidé de faire sa volonté, dès qu’elle me sera connue. Je n’ai rien de caché pour toi. Ainsi, je te dis, que je flotte  entre deux projets : celui d’aller au loin, m’enterrer dans une communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre de fonder, dans mon diocèse, ce que tu as fait avec succès à Paris. La maladie m’a cassé le cou. Je penche plus pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu fatigué de vivre uniquement pour les autres. Il m’est arrivé de n’avoir pas le temps de me confesser pendant 3 semaines. Le second me paraît plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits…Cette communauté, qui n’est encore que dans ma tête, habiterait chez moi, dans la maison que j’habite tout seul, en ce moment, à la porte de la ville. Huit missionnaires peuvent y loger. J’avais aussi dans ma cervelle quelques règles à proposer, car je tiens à ce que l’on vive d’une manière extrêmement régulière. J’en suis là. Tu vois que ce n’est pas fort avancé. Maintenant, tu me demanderas pourquoi en voulant être missionnaire, je ne viens pas avec vous ? Ce qui me retient, c’est que nos régions sont dépourvues de tout secours, qu’il y a un espoir de convertir les peuples, et qu’il ne faut pas les abandonner. Or ce serait les abandonner que de me joindre à vous » (octobre 1814, EO).

Eugène refuse de se joindre à son ami par amour et fidélité aux populations de Provence. Nous connaissons Eugène par son auto-évaluation, faite à son entrée au séminaire. Il n’est pas homme à faire marche arrière et à changer dans son attachement aux personnes qu’il aime. Il s’est engagé à fond et dans la mission pour les plus abandonnés et pour sa sanctification personnelle. Il veut garder les deux. Dans la prière, la réflexion, en demandant conseil, il attend que Dieu lui manifeste sa volonté.

« Pour comprendre ce rapport entre mission et sainteté, il faut remonter aux origines. C’est, en effet, une fin double et indivisible qui a inspiré la fondation de l’Institut : la mission et le désir de la perfection évangélique. Une crise intérieure avait tourmenté pendant des années le jeune abbé de Mazenod, à savoir de se consacrer à la vie apostolique ou de se retirer dans un monastère. Elle ne s’était résolue que par l’assurance de pouvoir, par la fondation des Missionnaires de Provence, évangéliser les pauvres des campagnes et en même temps atteindre la sainteté à laquelle il se sentait appelé. Le saint Institut, écrit-il dans le livre des Formules d’admission au noviciat, devait nous aider à acquérir les vertus propres à l’état de perfection auquel nous nous vouions de bon cœur. C’est ainsi que nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815 » (Fabio Ciardi omi, Art. Sainteté, DVO p.769).

Eugène était attiré par les Ordres religieux pour deux motivations :

- Ils répondaient à son aspiration radicale de sainteté évangélique.

- Leur vie communautaire offrait la garantie de réaliser ce que les Apôtres avaient vécu avec Jésus et avec la première communauté de Jérusalem.

La lecture des Actes des Apôtres, fait germer en lui, l’idée de fonder quelque chose qui lui donnerait la possibilité de se donner totalement à Dieu et de se donner totalement aux autres. La communauté, telle qu’elle existe déjà dans les Ordres religieux, est l’élément nouveau, le plus, qui unirait son option de la mission pour les pauvres et son aspiration à la sainteté.

La vie communautaire pourrait offrir aux futurs missionnaires, la possibilité de réaliser le parcours accompli par les Apôtres :

Jésus les appelle et les réunit autour de lui. Il les enseigne et les envoie en mission dans le monde.

Après la Résurrection, par de nombreuses apparitions, Jésus les « ouvre à l’intelligence des Écritures », comme les disciples d’Emmaüs ils seront toujours des disciples, avec Marie, assidus à la Parole de Dieu, l’écoutant, la méditant dans leur cœur et la vivant.

Après l’Ascension, ils se réunissent au Cénacle, autour de Marie, qui restera jusqu’à sa mort, au milieu des premières communautés.

Après l’effusion de l’Esprit Saint, ils réunissent autour d’eux, en communauté, les nouveaux disciples de Jésus, à Jérusalem. Ils célèbrent pour eux la « fraction du pain » et les enseignent. Ils proclament la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité Seigneur et Sauveur.

Par leur prédication et par le témoignage de vie de la première communauté : « ils avaient un cœur et une âme », « le Seigneur ajoutait de nouveaux disciples à la communauté » (Actes chap.2 et chap.4, 31-32).

La poussée dans le dos : la réalisation du projet, Eugène prend les premiers contacts

Dans sa deuxième lettre à son ami Charles Forbin-Janson, Eugène dit que c’est la seconde fois qu’il a senti « cette poussée venant de l’extérieur » de lui, qui le pousse dans le dos à réaliser son projet de fondation.« Je me demande comment, moi qui jusqu’à ce moment n’avais pas pu me décider, tout à coup je me trouve avoir mis en route cette machine, à m’engager à sacrifier mon repos et à risquer ma fortune, pour une fondation dont je sentais le prix, mais pour laquelle je n’avais aucun attrait, combattue par des idées diamétralement opposées. C’est un problème pour moi ! Et c’est la seconde fois, en ma vie, que je me vois prendre une décision des plus sérieuses, comme par une forte secousse étrangère…Quand j’y réfléchis, je suis persuadé que Dieu a mis fin à mes hésitations » (lettre du 23 octobre 1815. EO, VI,5)

Eugène contacte 3 prêtres : Deblieu, Mye et Icard, et leur parle de son projet.

Les  deux lettres à Henry Tempier

Le 9 octobre 1815, une quinzaine de jours avant la lettre du 23 octobre à son ami Forbin-Janson, Eugène écrit à l’abbé Tempier. Il a fait son choix : la « secousse »  le pousse à concrétiser la réalisation. Il a déjà contacté, personnellement, plusieurs prêtres. Il écrit à Tempier :

« Mon cher ami, lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition d’écouter que Dieu, ce que sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez le silence au désir de l’argent, à l’amour des facilités et des commodités. Prenez conscience de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants. Voyez la faiblesse des moyens qu’on a utilisés jusqu’à présent. Consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres et répondez à ma lettre.

Eh bien !  Mon cher, je vous dis, sans entrer dans les détails, que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre. Le Pape est persuadé que, dans le malheureux état où se trouve la France, il n’y a que les missions qui peuvent ramener les peuples à la foi…Nous avons jeté les fondements d’une société qui fournira habituellement à nos campagnes de fervents missionnaires. Ils s’occuperont sans cesse à détruire l’empire du démon, en même temps qu’ils donneront l’exemple d’une vie vraiment ecclésiastique dans la communauté qu’ils formeront. Car nous vivrons ensemble dans une même maison que j’ai achetée (l’ancien Carmel d’Aix) avec une règle que nous adopterons d’un commun accord. Nous puiserons les éléments dans les Statuts de Saint Ignace, de Saint Charles Borromée, de Saint Philippe de Néri, de Saint Vincent de Paul et du bienheureux Liguori… Si comme je l’espère, vous voulez être des nôtres…vous aurez 4 confrères. Jusqu’à présent nous ne sommes pas plus nombreux. C’est que nous voulons choisir des hommes qui aient la volonté et le courage de marcher sur les traces des Apôtres

Quand j’aurai reçu votre réponse, je vous donnerai tous les détails que vous souhaitez. Mais, cher ami, je vous en supplie, ne refusez pas le plus grand bien qu’il soit possible de faire dans l’Église… » (EO VI, 4)

C’est la première fois qu’Eugène utilise l’expression « marcher sur les traces des Apôtres ». Elle signifie l’imitation de leur union au Christ et leur mission. (P. Yvon Beaudoin DVO p.20)

L’abbé Tempier répond favorablement à la demande d’Eugène. Et le 15 novembre 1815 Eugène lui répond : « Dieu soit béni, très cher frère. Vous ne savez pas la joie que j’ai éprouvée à la lecture de votre lettre. Je l’ai ouverte avec anxiété, mais je fus tout de suite consolé. Je vous assure que je regarde comme très important pour l’œuvre de Dieu, que vous soyez des nôtres… Je compte sur vous plus que sur moi-même, pour  la régularité d’une maison qui, dans mon idée et mes espérances, doit retracer la perfection des premiers disciples des Apôtres…

Dommage que vous n’êtes pas près de moi pour que je puisse vous serrer contre mon cœur, vous donner une accolade fraternelle… » (EO. VI,6)

Le 25 janvier 1816, jour de la fête de la conversion de Saint Paul, Eugène, Tempier et Icard s’installent dans le vieux Carmel d’Aix. Commence l’aventure oblate.

« Les deux missionnaires dormaient dans une chambre et Eugène dans le couloir. Une seule lampe donnait un peu de lumière à tous les trois. La table pour manger était une planche mise sur deux caisses. Leur maigre nourriture leur donnait plus de joie au cœur, que les repas abondants préparés par ma mère »

Les années 1816 à 1818 vont servir à codifier la première Règle.

IV – L’Homme intérieur. La vie intérieure. L’intériorité de l’homme

L’expression « la vie intérieure » ne se trouve pas dans les écrits de saint Eugène. (P.Richard Coté, omi, DVO : vie intérieure, p.853). Il utilise, une fois, l’expression « hommes intérieurs » et une fois l’expression « vie intérieure », dans la lettre du 13 décembre 1815 au P. Henry Tempier, pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance qu’il ait accepté de s’unir à lui pour fonder la première communauté des Missionnaires de Provence.

« S’il ne s’agissait que d’aller prêcher, tant bien que mal, la Parole de Dieu, mélangée à beaucoup d’humain, de parcourir les campagnes dans le but de gagner des âmes à Dieu, sans beaucoup se fatiguer pour être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne me serait pas difficile de vous remplacer. Mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ?…Je suis sûr que nous nous entendrons toujours et je vous promets de ne jamais penser autrement que vous sur tout ce qui a rapport à la vie intérieure… » (EO I.t.6 n°7 p.13).

S’il n’utilise pas l’expression « vie intérieure », Eugène a noté, avec précision et attention, dans ses notes de retraites et dans ses lettres, tout ce qui se passait en lui, dans un esprit de reconnaissance et de louange : les interventions de Dieu et sa présence en lui, ses réactions et ses décisions en réponse à l’amour miséricordieux de Dieu pour lui et pour son Église. Il se voit tel qu’il est sorti des mains du Créateur qui lui a donné certaines attitudes intérieures et il expérimente la Miséricorde du Christ crucifié pour lui. Il analyse avec lucidité et avec un sentiment de douleur, les effets destructeurs des situations politiques et ecclésiales et les réponses qu’ils exigent de lui.

« L’introspection (c’est à dire l’analyse de soi-même par soi-même), source constante d’interrogation sur soi-même et de réflexion, est une dimension incontournable de la vie » de l’homme intérieur (Cardinal Carlo Maria Martini : se retrouver soi-même).

Le vocabulaire chrétien, depuis saint Paul, distingue « l’homme intérieur » de « l’homme extérieur ». L’homme intérieur l’emporte sur l’homme extérieur et le façonne à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Aujourd’hui, il y a un réel besoin d’intériorité. L’homme intérieur se sent en danger et agressé par les multiples violences et sollicitations extérieures, transmises par les médias et produites par un monde où les valeurs s’effondrent. Il tente de découvrir le fond de son être pour y retrouver son identité. Il cherche des lieux de calme et de silence, proches de la nature et imprégnés de spiritualité, pour se refaire une santé intérieure, pour se connaître, pour entrer en relation avec  «  son moi intime », avec Dieu, avec la création et avec les autres. Dans les milieux culturels et religieux, dans lesquels les traditions ancestrales millénaires donnent la prédominance au social sur le personnel, des individus de plus en plus nombreux, chez les jeunes et chez les femmes, découvrent la valeur de la réflexion personnelle et revendiquent le respect de la liberté individuelle, de la conscience personnelle dans les choix fondamentaux de leur existence : religion, amour, mariage. Les anciens de la montagne Mouengs au-dessus de Tokombéré disaient à Baba Simon : « notre parole ne suffit plus à nos jeunes ! Donne-leur une parole nouvelle ». Les « printemps arabes » expriment le même constat fait par les vieux de la montagne et libèrent un désir de personnalisation chez les individus.

« Les temps ont beaucoup changé depuis le Fondateur. Notre vie intérieure n’existe pas en dehors du temps et du milieu culturel dans lesquels nous vivons. C’est pourquoi aujourd’hui comme toujours, la vie intérieure doit être conçue comme un chemin, une ascèse, une progression sur une route bien tracée. De tout temps, l’itinéraire intérieur a, en effet, été présenté comme une voie, une marche à suivre sur un sentier » (P. Richard Coté, DVO p.853).

L’intériorité est le moule où se façonne notre humanité. Même si elle reste cachée à nos yeux, elle déclenche les grands évènements de notre vie. Elle est le lieu de ressourcement où s’opère notre transformation. Elle nous donne un élan créateur, un sens, un espoir de vie et nous permet de découvrir notre véritable identité. Devenons ce que nous sommes, en découvrant ce trésor qui est dans notre âme, en acceptant de nous retirer du monde, à des moments fixés et choisis, pour demeurer en nous. Le philosophe et spirituel Blaise Pascal, physicien et mathématicien (1623-1662), écrivait dans Les pensées : « dépassons nos superficialités et nos amusements, pour prendre du temps avec nous-mêmes. Car tout le malheur des hommes vient d’une seule chose : celle de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ».

L’homme a exploré la planète et aucun endroit ne lui est inconnu. Il a aussi exploré l’intérieur de la terre,  y cherchant de nouvelles ressources. Il a exploré les fonds des océans. Il a marché sur la lune et il explore l’univers cherchant à capter le premier instant du « bing bang » originel où le cosmos a pris de l’expansion. Il reste cependant une terre méconnue par l’ensemble d’entre nous, c’est celle de l’intériorité. Nous avons peur d’y entrer, car elle n’est pas toujours amicale : elle nous montre des réalités de nous-mêmes que nous ne voulons ni voir ni connaître.

L’intériorité exige silence, concentration, calme, inaction physique et mentale. Exigences que nous n’aimons pas et qui nous font peur. Une petite fille regardait un film western : « il était une fois dans l’Ouest ». Dans la scène finale les deux protagonistes : le méchant et le bon, sont face à face, sous un soleil torride au milieu du désert. C’est à qui tirera le premier. La petite fille dit à son père : « regarde papa, il y en a un qui marche et qui regarde partout, et l’autre qui ne bouge pas, qui a les mains dans les poches. On voit qu’il n’a pas peur. ». Le gentil contemple son adversaire sans bouger une oreille. Chaque minute est précieuse. Il incarne la prudence et la confiance. L’agitation est à l’extérieur. Il est là tout entier, présent à lui-même et au moment présent. Sa force le rend immobile. Il attend simplement. Le méchant est agité extérieurement, il est incapable d’entrer en lui-même. L’agitation extérieure est le signe qu’il ne peut pas regarder le désordre et les blessures qui sont en lui. Il ne peut pas contrôler le combat intérieur entre des forces contradictoires : la méchanceté, l’orgueil, la vengeance qui le poussent à l’extérieur et les forces du bien !

Pourquoi cette incapacité à nous connaître, à connaître notre identité profonde ? D’où vient cette peur que nous avons d’entrer en nous-mêmes, de demeurer en nous avec satisfaction, de rester en silence et dans la solitude ? Pourquoi l’incapacité à connaître l’autre, à connaître Dieu et à vivre en communion et en harmonie avec eux et avec nous-mêmes.

Il y a eu  « l’accident de parcours » du péché originel.

Une vieille légende hindoue raconte : « Autrefois, dans les temps anciens, les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahman, le maître des dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher dans un endroit où il leur serait impossible de le trouver. Le problème était de trouver une cachette. Il convoqua les dieux mineurs pour résoudre ce problème. Ils proposèrent différentes solutions non satisfaisantes : l’enterrer, le mettre au fond des océans. Un jour ou l’autre, l’homme ira creuser la terre ou descendre dans les mers et le trouvera. Alors Brahman dit : « voici ce que nous ferons de la divinité de l’homme : nous la cacherons au plus profond de lui-même, car c’est le seul endroit où il ne pensera jamais à chercher ». Depuis ce temps là, conclut la légende, l’homme a  fait le tour de la terre, il a exploré, escaladé, plongé et creusé, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.

L’homme a perdu la présence de la divinité et en perdant la présence divine, il a perdu son identité intérieure. Il a beaucoup de difficultés à se connaître et à entrer en relation avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création.

L’anthropologie de Jean Paul II : l’Homme à l’origine : sa prise de conscience et sa connaissance de soi

Jean Paul II nous aide à regarder «  l’origine », l’état qui précède la chute du premier péché. Dans ses catéchèses du mercredi, il nous fait entrer dans la conscience d’Adam et d’Ève. Qu’est-ce qui se passait dans la tête d’Adam quand il vivait seul dans le jardin et que la présence de Dieu ne lui suffisait pas ? Quand Dieu lui présente Ève, la femme ? Et quand ils découvrent leurs deux corps différents et complémentaires ? C’est à l’origine, dans les premiers instants de leur existence, que la conscience humaine s’est élaborée, que l’être humain a pris conscience et connaissance de lui, de l’autre et de Dieu. Jean Paul II insiste beaucoup sur le caractère universel de ce que vivent nos premiers parents.

Sa première prise de conscience : la présence de Dieu à côté de lui

Adam se voit face à Dieu. Ils vivent face à face. Il se tient debout devant Dieu qui lui donne l’existence et l’être. Il est plein de reconnaissance. Il est heureux en compagnie de Dieu et vit en communion avec lui. Dieu l’initie à la gestion du monde, lui donnant le pouvoir de donner un nom à chaque chose créée. Le Psaume 8 exprime parfaitement ce qu’il vit et son état d’âme :

« Ô Seigneur notre Dieu qu’il est grand ton Nom par tout l’univers ! A voir ton ciel ouvrage de tes doigts,

La lune et les étoiles que tu fixas.   Qu’est-ce que l’homme que Tu penses à lui ?

Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu,   le couronnant de gloire et de grandeur.

Tu l’établis sur les œuvres de tes mains,   Tu as mis toutes choses sous ses pieds

Les brebis et les bœufs et même les bêtes sauvages,   les oiseaux du ciel et les poissons de la mer

Tout ce qui va son chemin sur la terre. 

Sa deuxième prise de conscience : il découvre son identité

Après avoir donné un nom à tous les êtres créés par Dieu, Adam s’aperçoit qu’il est seul (Gen 2,18-21). Aucun des êtres qu’il a nommés n’est semblable à lui. Aucun n’est capable de connaître le monde comme il le connaît, ni d’avoir conscience de son identité comme il est en train de le faire : il est une personne. Aucun animal ne l’est. La différence entre l’homme et l’animal est le socle sur lequel se bâtissent notre identité humaine et la dignité qui en découle. Après cette prise de conscience, la création de la femme est possible.

Sa troisième prise de conscience : la complémentarité dans la communion

Dans le jardin, Adam vit en présence de Dieu. Mais cela ne lui suffit pas ! Dieu ne comble pas tous les désirs de son cœur. Il est seul ! Alors Dieu endort Adam (Gn 2,21-23) afin de lui donner « un face à face qui  lui soit semblable » (Gn 2,18). Dieu façonne la femme à partir d’une côte d’Adam. Il s’agit d’une nouvelle création dans la création. Adam se réveille. Il ouvre les yeux, la femme est devant lui : « face à face ».Adam est émerveillé par la beauté de la femme. Elle et lui découvrent leurs corps différents et complémentaires, faits pour la rencontre amoureuse et le don de la vie, faits pour exprimer la communion de leurs cœurs et de leurs esprits. « Tous les deux sont nus ! Adam et Ève n’ont aucune honte » (Gn 2,25).  Adam parle, il  exprime sa joie et son plaisir : « oui ! C’est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Gn 2,23).C’est sa première parole.

Que dit Ève ? Le Livre de la Genèse 2-3 n’en dit rien. Mais dans le Livre des Cantiques elle parle : « la femme aussi exprime son désir et  son plaisir, sa joie et son amour ». Le  Cantique des Cantiques est le commentaire de Genèse 2-3, selon Karl Barth : « la seconde grande charte de (…) l’humanité à côté de Genèse 2 ».

La chute et la perte de la connaissance de l’intériorité

Arrive Lucifer, il était « Ange de Lumière ». Par orgueil, il s’est révolté contre Dieu. Déchu, il est devenu  « Prince des ténèbres et Père du mensonge ». Il se présente sous le masque du serpent. Par jalousie, avec ruse  il introduit le doute dans le cœur de l’homme, pour briser la communion : « Ce n’est pas vrai ce que Dieu vous a dit. Il ne veut pas que vous mangiez le fruit de l’arbre de la connaissance, parce qu’Il ne veut pas que vous deveniez comme Lui ». « Adam et Eve cueillent le fruit de l’arbre de la connaissance. Ils en mangent. Alors leurs yeux s’ouvrirent, ils virent qu’ils étaient nus. Ils eurent honte l’un de l’autre. Ils entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin et ils allèrent se cacher… Dieu expulsa l’homme et la femme du jardin et mit un ange à garder le chemin de la vie» (Gn 3).

Adam et Eve expérimentent que leur corps n’est plus l’expression de la communion de leur cœur et de leur esprit. Il n’est plus la guitare mélodieuse de leurs rencontres amoureuses, mais un objet à séduire, à posséder. Ils expérimentent que leur intériorité n’est plus lumineuse mais animée par des désirs et des sentiments contraires.

L’intériorité est le chemin de la rencontre avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création

Voilà ce que nous sommes devenus et ce que nous vivons ! Nous avons perdu la présence de Dieu et nous ne nous connaissons pas ! Nous avons perdu le chemin de la connaissance de Dieu et de nous-mêmes. Saint Augustin donne son témoignage dans les « Confessions ». Pendant de nombreuses années il a cherché Dieu. Il a tout expérimenté, pour enfin le trouver en lui : « Tard, je t’ai aimée, Bonté si ancienne et si nouvelle. Tard, je t’ai aimée. C’est que Tu étais au-dedans de moi et moi j’étais en dehors de moi ! Et c’est là que je te cherchais…Tu étais avec moi et je n’étais pas avec Toi » (Confessions 10,27). «  Toi qui étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même » (Confessions 3,6).

« La vie intérieure est le chemin le plus sûr pour entrer dans l’aventure amoureuse de la découverte de Dieu au plus profond de notre être. Elle nous conduit à tisser une relation audacieuse entre Dieu transcendant et éternel et sa petite créature confrontée à sa fragilité. Comment unir ces deux extrêmes, sinon en cherchant à mieux connaître les sujets de cette relation et en nous reposant sans cesse ces questions : « Qui est Dieu ? Et qui est l’homme ? ». Deux grands abîmes se présentent face à face : l’âme humaine et Dieu. L’abîme de la pauvreté de l’homme renvoie à l’abîme de la richesse divine qui attend de combler sa créature. Toute notre vie spirituelle est mobilisée par la réponse à cette tension qui nous habite : entre cet amour passionné de Dieu qui veut habiter notre cœur et nous-mêmes qui avons tellement de difficulté à nous laisser aimer par Dieu, tels que nous sommes. La vie intérieure est cet espace intime où se bousculent tant d’aspirations humaines et divines, mais aussi tant de peurs de se retrouver face à soi-même et tant de craintes que la rencontre avec Dieu exige une conversion de notre part. Cette vie divine en nous est aussi comme une source «  d’eau vive » qui ne demande qu’à jaillir des profondeurs de notre cœur, mais nous constatons si facilement qu’elle est obstruée par tant d’éléments extérieurs qu’elle ne peut plus couler dans notre âme. Il s’agit d’entrer dans l’espérance que l’eau de la grâce est bien là au fond de nous et qu’il nous faut aller à sa recherche en osant creuser inlassablement dans notre âme cette présence divine. » (P.Geoffroy-Marie, Evangéliser notre vie intérieure).

Pour Dieu, notre vie intérieure est comme la réussite de notre vie sur terre. C’est la victoire de la foi, la vie éternelle déjà commencée, car le Royaume est là, au dedans de nous, « au dedans de vous ».

Saint Ignace, à Manrèse, va voir un jour une dame qui vivait retirée et avait une grande réputation de sainteté. Elle vivait dans un petit jardin au bord d’un ruisseau, non loin de la grotte où Ignace avait l’habitude de prier. Il lui demanda : «  Comment vit-on avec Dieu ?  Peux-tu me parler de Lui ? Est-ce que Dieu est devenu ton ami ? Est-ce que tu as connu les mêmes épreuves que moi ? ». Elle lui dit avec calme et gaieté : « mon maître a parlé à Nicodème, à lui seul. Il est allé chez Zachée. Il a remercié la femme aux parfums. Chaque fois, il est entré dans leur vie, dans leur monde…Je vois que vous passez par l’épreuve. Puisse mon maître vous apparaître un jour ! ». Ignace eut un mouvement de peur. Elle reprit : « mon maître n’est que douceur…Personne ne connaît sa vraie personne, celle que Dieu forme jour après jour en lui. » Elle lui raconta une histoire d’un juif converti : « Deux enfants jouaient à se cacher. L’un dit à l’autre : j’ai trouvé une cachette que tu ne découvriras jamais, et il alla s’y cacher. Il y attend : une heure, puis deux. Un peu déçu il sort de sa cachette et va retrouver son ami. Il le trouve assis avec les grandes personnes. L’ami ne l’avait pas cherché. Il était resté là, à écouter les conversations des grands. Alors l’enfant se mit à pleurer. Et, parmi les grands, un vieux rabbin très sage et très silencieux se met à pleurer aussi. On l’interroge et il dit : l’enfant pleure. Je pleure. Et Dieu pleure, parce qu’Il ressemble à cet enfant. Il se cache pour que les hommes le trouvent et ils négligent de le chercher ! ». (François Sureau : Inigo)

La prière et la vie ordinaire sont la porte qui ouvre le chemin !

Demeurer avec soi. Ce verbe dans l’évangile de St. Jean indique à la fois l’intériorité et la continuité. C’est le verbe de la contemplation parce que c’est celui de l’union (Jn. 1,32 ; 6,56 ; 8,31 ; 15,4-9). C’est dans ce sens que nous utilisons ce verbe, dans cet essai sur l’intériorité. Demeurer à l’intérieur de soi, ne plus avoir peur de soi, apprivoiser son intériorité pour y être à l’aise, c’est se mettre en relation avec la vérité de la vie ordinaire. Un proverbe africain dit : « fais confiance au dos que le soleil a brûlé ». Les joies et les peines de la vie ordinaire frappent autant le dos que le cœur. C’est le réel de la vie qui nous façonne. C’est peut-être la meilleure définition de la sainteté. La sainteté n’est pas pureté ou rêve sans souillures. Elle est un travail toujours en chantier, pour revenir vers Celui que notre âme désire et qui habite en nous, sans que nous soyons attentifs à sa présence. La sainteté se conjugue dans notre chair, mélangée avec tout ce qui est humain et empêtré dans l’opacité obscure de notre moi compliqué.

L’homme intérieur selon la Bible

Saint Pierre utilise une image particulièrement suggestive, dans sa 1ère lettre : « Que votre parure ne soit pas extérieure, cheveux tressés, pendentifs en or, toilettes recherchées, mais plutôt qu’elle soit cachée dans le secret du cœur – littéralement dans l’homme caché du cœur ».

Dans ce passage, Pierre conseille aux femmes de ne pas briller par leur parure extérieure, mais de prendre soin de l’être caché qu’elles portent à l’intérieur d’elles et qui se manifeste «dans l’incorruptibilité d’une âme douce et calme » (1 Pierre 3,3-4).

L’homme intérieur est « l’être caché » en nous. Il est identifié avec le cœur de l’homme. Dans la Bible le « cœur » désigne l’homme intérieur, de la même manière que le corps signifie l’homme extérieur. « Le cœur signifie le mystère intérieur de l’homme » (Jean Paul II, RH 8). D’ailleurs le cœur est comparable à un corps intérieur, il possède non seulement des sens mais des membres. De l’extérieur le corps s’offre à la vue de tous, mais le cœur est invisible et seul Dieu qui y habite peut le voir et le connaître. Face à « l’homme caché du cœur (de Saint Pierre) » se trouve le « Dieu caché » d’Isaïe : « vraiment Tu es un Dieu qui se cache » (Is 45,15)

La Bible parle du cœur :

Capable de s’humilier devant Dieu : « Parce que ton cœur a été touché et que tu t ‘es humilié devant le Seigneur en entendant ma Parole, et parce que tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, moi aussi j’ai entendu ta parole » (2 R 22,19).

Surtout du cœur brisé et broyé par le repentir : « Dieu tu ne méprises pas un cœur brisé et broyé » (Ps 50,19). Dieu « soigne et guérit les cœurs brisés » (Ps 147,3).

C’est sur les tables du cœur que Dieu inscrira sa Loi Nouvelle : « Mon fils, n’oublie pas mon enseignement et que ton cœur garde mes commandements. Que piété et fidélité ne te quittent pas. Fixe-les à ton cou. Inscris-les sur les tablettes de ton cœur » (Pr 3,3).

Par son  prophète Ezéchiel, Dieu a promis de changer le cœur de pierre en cœur de chair : « Je leur donnerai un seul cœur et je mettrai en eux un esprit nouveau. J’arracherai de leur chair le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair » (Ez.11, 19). « Je vous donnerai un cœur nouveau. Je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair » (Ez. 36,26).

C’est un tel cœur, « un cœur qui écoute » que le roi Salomon demande à Dieu, au début de son règne (1R.3, 9), à la suite de David son père qui lui avait donné le conseil suivant : « garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie » (Pr.4, 23)

L’enseignement de Jésus au sujet de l’intériorité s’inscrit dans cette tradition.

Jésus béatifie les cœurs « purs », en opposition à la dureté de cœur qu’il reproche aux Onze, après sa résurrection : «Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table et il leur reprocha leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité ».

C’est la méchanceté sortant du cœur qui souille l’homme, non pas les pratiques extérieures au cœur : Mt 15,18 sqq.

- « la bouche parle du trop plein de son cœur » (Mt 12,14).

- « l’homme bon tire ce qui est bon du bon trésor de son cœur, et celui qui est mauvais, de son mauvais fond, tire ce qui est mauvais » (Luc 6,45).

Le cœur est le lieu où, à l’exemple de Marie, l’on garde et repasse la Parole de Dieu : Luc 2,19.

Saint Paul l’utilise à son tour :

Il oppose « l’homme intérieur » à «  l’homme extérieur » dans 2 Cor 4,16-18. « L’homme extérieur » se dégrade progressivement et « s’en va en ruine ». « L’homme intérieur se renouvelle au jour le jour ».

Il est le temple du Saint Esprit : « ne savez-vous que votre corps est le temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu » 1 Co 6,19).

Jean Vanier, fondateur de la communauté de l’Arche pour handicapés trisomiques: « le cœur est la demeure cachée du Père des cieux ».

Le catéchisme de l’Église catholique donne une belle définition du cœur : « Le cœur est la demeure où je suis, où j’habite (selon l’expression biblique ou sémitique : où « je descends »). Il est notre centre caché, insaisissable par notre raison et par autrui ; seul l’Esprit de Dieu peut le sonder et le connaître. Il est le lieu de la décision, au plus profond de nos tendances psychiques. Il est le lieu de la vérité, là où nous choisissons la vie ou la mort. Il est le lieu de la rencontre, puisque à l’image de Dieu, nous vivons en relation : il est le lieu de l’Alliance » (CEC 2563).

La connaissance de soi et la connaissance de Dieu.

«  C’est folie de s’imaginer qu’on peut entrer au ciel, sans entrer auparavant en soi-même pour se connaître » (Ste Thérèse d’Avila).

Les deux connaissances se conjuguent. Elles progressent ensemble et en même temps. « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ…La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil. La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Christ fait le milieu, parce que nous y trouvons et Dieu et notre misère » (Blaise Pascal : Pensées).

Saint Augustin était fasciné par le problème de la connaissance de soi et il avait expérimenté tous les efforts qu’il fallait faire pour l’atteindre. « Il est nécessaire que l’homme s’empare d’abord de lui-même comme d’un échelon pour s’élever et parvenir à Dieu ». Le premier échelon est d’expérimenter et d’être convaincu que l’on ne peut pas, par soi-même et seul, se connaître. Le premier échelon est de se connaître incapable et pécheur.

Saint Eugène utilisait les exercices spirituels de saint Ignace, pendant les retraites annuelles, pour se connaître. Il en fait le récit dans ses notes de retraites et dans ses lettres, où il raconte son histoire et partage sa personnalité secrète. Sa motivation n’est pas seulement de se comprendre, mais de comprendre Dieu, de connaître Dieu qui l’aime. Ce Dieu qu’il a expérimenté et que saint Augustin a expérimenté, est plus intime à lui-même que lui-même ; Il le (Eugène, Augustin) connaît mieux qu’il ne se connaît lui-même.

La tradition spirituelle chrétienne a toujours reconnu le lien existant entre la connaissance de soi et la connaissance de Dieu. Les grands maîtres sont unanimes sur ce point.

Pour saint Bernard, la connaissance de soi est un processus qui commence par la découverte de la difficulté d’être homme : « lorsque l’homme commence par se connaître dans son dénuement, il crie vers le Seigneur qui l’exaucera et lui dira : je te délivrerai et tu m’honoreras. Ainsi l’échelon qui mène à la connaissance de Dieu sera la connaissance de toi-même. A partir de Son image qui se renouvelle en toi, Lui-même se laissera voir ».

Le chemin de l’intériorité : deviens ce que tu es

On devient  «  une Personne » en passant du dehors au dedans. Selon saint Augustin, pour devenir « quelqu’un », cela se fait en passant du dehors au dedans. De quelque « chose » que tu es d’abord, deviens quelqu’un.

Il y a en nous un mode de fonctionnement que nous ne connaissons pas et qu’il est nécessaire de connaître pendant notre formation spirituelle et religieuse. L’accompagnement spirituel est indispensable pour connaître ce fonctionnement intérieur et l’orienter. Il importe d’avoir conscience des fonctionnements psychologiques, pour bien orienter la croissance spirituelle de l’homme intérieur. Cela reste valable pour toute la durée de notre vie.

Je suis autre que celui que j’imagine, que celui que je rêve d’être. Je suis autre, aussi, que ce que les autres attendent de moi ou disent de moi. Je suis autre que celui que je présente à mes formateurs. Il est important, en période de formation première, de se découvrir soi-même en vérité, pour naître à soi-même sans se laisser piéger par ses rêves, les attentes des autres ou vouloir réussir en présentant «  un double ». Je suis alors un masque.

Le grand piège pendant la formation première est de donner l’image que les formateurs attendent de moi, de suivre le règlement et de vivre en religieux, pour être admis aux vœux et à l’ordination. C’est une option consciente qui est prise par combien de scolastiques et futurs oblats ? Cette option ruine le fondement de la croissance humaine et annule la croissance spirituelle. C’est une option qui se vit dans le faux, caché derrière un masque, dans le mensonge, et la peur. Dix ans de vie avec cette option, à ce régime, vous êtes formaté pour la vie. Vous vivez dans la personnalité d’un autre, qui n’est pas votre personnalité. Vous ne vous êtes pas identifié au charisme oblat, mais vous avez revêtu un habit qui vous fait paraître oblat. Vous serez, peut être, un bon fonctionnaire pastoral et sacerdotal, mais pas un disciple de Jésus Christ, pouvant dire : « vivre pour moi c’est le Christ crucifié » (saint Paul).

Le premier échelon de la croissance intérieure : se connaître incapable et pécheur

Pour construire notre intériorité le premier échelon (selon saint Augustin) de la croissance est essentiel. Il peut durer « 40 ans » ! Comme l’Exode d’Israël a duré 40 ans, de la sortie de l’esclavage d’Égypte à l’entrée dans la Terre Promise « où coulent le lait et le miel ». C’est un passage, une traversée du désert avec tous les dangers et les tentations suscités par son aridité et son manque de repères pour marcher.

Se connaître en vérité, connaître Dieu, naître à son moi intime, prendre conscience du « Je » donné par Dieu, image du Fils Bien-aimé, demandent du temps, une vie !

Il est bon de distinguer, dans la période qui se passe au premier échelon, les 3 niveaux d’intériorité qui caractérisent le développement de la personne vers le divin. (P. Geoffroy-Marie : Evangéliser notre vie intérieure).

- Il y a d’abord l’intériorité psychologique composée par le conscient et l’inconscient. Elle exprime le vécu subjectif et affectif, et enregistre ce vécu dans notre conscient et inconscient. C’est la vie affective et sentimentale.

- Il y a l’intériorité spirituelle que l’on découvre au-delà des sentiments. On descend au fond de soi-même, on dépasse l’intériorité psychologique. La personne comprend progressivement par expérience, qu’elle est capable d’aimer l’autre, gratuitement, sans être stimulée par les sentiments d’affection et le besoin de l’autre.

- Enfin l’intériorité chrétienne, déposée dans notre cœur depuis le baptême. La présence de la Sainte Trinité, qui habite en nous, est source de connaissance et de communion réciproque.

« Si ces trois niveaux se distinguent les uns des autres dans l’ordre de la vie, on ne peut les séparer : ils sont pleinement unis » (P. Geoffroy-Marie). C’est comme la tasse de café qui unit les 3 éléments : l’eau, le café et le sucre. Ils sont unis dans la tasse, mais en buvant je peux cependant savourer distinctement et séparément les 3 saveurs.

« Développer notre vie personnelle est l’œuvre d’un véritable  travail, mais aussi l’expression de notre dignité humaine et de notre coopération avec Dieu, pour vivre un cœur à cœur avec Lui. Découvrir, approfondir et nourrir notre intériorité – sans laquelle la pratique religieuse risque de rester stérile – nous conduit au cœur de la vie chrétienne » et religieuse missionnaire… Voilà pourquoi, un vrai combat spirituel est nécessaire pour faire sortir la véritable intériorité spirituelle et chrétienne » (Père Geoffroy-Marie).

Il est aussi bon de se rappeler, à la lumière de la Bible : « qu’il n’y a pas de représentation possible de ce que je suis profondément, car je suis créé à l’image de Dieu. Or, il n’y a pas d’image de Dieu. La seule image est celle de Jésus. Ainsi dire que l’homme est créé à l’image de Dieu, c’est dire qu’il est créé à l’image sans image de Dieu » (P. Claude Viaud : des passages à faire dans la croissance spirituelle : accéder à l’altérité dans le rapport avec soi-même).

L’homme ne pourra jamais, ici bas, voir la véritable image du « Je » reçu de Dieu et que le Christ avec son Esprit Saint « façonne en lui au jour le jour ». Je ne suis pas l’origine du « Je » et vivre en vérité, c’est accepter de n’être pas l’origine. Ainsi vivre en vérité, c’est accepter de me dépouiller de toutes les images (masques) du moi que mon histoire a façonnées.

Les saints et les auteurs spirituels appellent ce travail « purification ».

La psychologie nous a rendus attentifs au rapport avec le passé. Toute personne a à vivre un rapport au passé qui très souvent a laissé des blessures, des cicatrices. Elle nous apprend aussi que le rapport sain au passé passe par l’effort de l’affronter avec lucidité, sans peur, pour l’assumer sereinement. Cette attention aux blessures, nous permet de vivre la réconciliation spirituelle et sacramentaire avec plus d’efficacité.

« La psychologie n’est pas née avec Freud. Elle a fleuri avec la direction spirituelle et les Pères du désert en sont les premiers pionniers. Cette science de l’âme a été pratiquée tout au long de l’histoire avec des temps forts où s’illustrèrent un Ignace de Loyola, un saint Jean de la Croix. L’Orient inventa un vocabulaire pour qualifier la dépression et les maladies de l’âme, il inventa des remèdes et des outils thérapeutiques, en ne dissociant jamais la vie psychologique de la vie spirituelle…L’homme est un tout indissociable et l’esprit n’a que le corps et le psychisme pour s’exprimer » (Emilie Pécheul et Marco La Loggia : «  Sacrés thérapeutes : les Pères du désert).

Nous ne devons pas avoir peur de suivre un accompagnement psychologique, fait par un religieux ou laïc chrétien, formés à cette pratique. Le psychologique et le spirituel se touchent. Le travail psychologique pour ceux qui veulent avancer sur le plan spirituel est très utile. La Tradition chrétienne donne une aide pour la connaissance de soi et un accompagnement psycho-spirituel pour la guérison : « Seigneur dis seulement une parole et je serai guéri » (prière avant la communion).

Pour les Pères du désert, la thérapie (= les soins) qu’ils pratiquaient comme un service psycho-spirituel « soignait les âmes » (à la différence des médecins qui soignent uniquement le corps). Ils soignaient « les âmes dominées par les maladies graves et difficilement soignables, qui sont causées par les plaisirs, les désirs, les souffrances, les peurs, les cupidités, les folies, les injustices et par les multiples interminables autres passions » (Philon d’Alexandrie in Vita contemplativa ; où il parle d’une communauté de thérapeutes, hommes et femmes, qui avaient tout abandonné pour se livrer à la prière, à la contemplation et à la présence de Dieu, en prenant soin de leurs âmes et de celles des autres qui venaient les consulter).

La Tradition chrétienne donne une place essentielle au rapport avec le passé. La mémoire est la faculté qui rend présents les dons reçus de Dieu, les joies et les réussites. Elle permet de rendre grâce : reconnaissance et louange. Elle rappelle aussi les échecs et les blessures et ouvre l’espérance à l’avenir. La Tradition chrétienne propose pour les échecs, les péchés et les blessures, la démarche de réconciliation qui va jusqu’au sacrement. La réconciliation ne consiste pas à faire « comme si » ce qui gêne n’avait pas existé ; « comme si » la parole sacramentelle effaçait le passé. La parole sacramentelle est une « parole de pardon » ; elle n’est pas une parole d’oubli qui refoule le passé, comme s’il n’avait pas existé. Le vrai pardon à recevoir ou à donner, ne consiste pas à faire « comme si » l’acte coupable ou subi n’avait pas existé et sortait désormais de réel, de l’histoire de la personne » (P, Claude Viard).

Pour vivre la réconciliation avec Dieu, avec les autres, avec le moi intime et avec la création, il est bénéfique d’affronter son passé en face, d’affronter les blessures qui demeurent, de les identifier et de nommer les auteurs de nos blessures.

L’accompagnement spirituel, enraciné dans la Tradition chrétienne et utilisant les données de la psychologie, aide à identifier son passé, à le reconnaître. Il conduit, normalement, au sacrement de la réconciliation. Le sacrement permet de vivre en assumant son passé, en faisant l’expérience de rencontrer le Seigneur, qui nous accepte comme nous sommes et qui nous rejoint dans le moment et l’acte précis de notre histoire et de notre péché.

« La vérité vous libérera » a dit Jésus (Jn 8,32), ce qui passe par assumer son passé. « Le mal qu’on a commis ou subi, les échecs dont on a été victime, ou dont on s’est rendu responsable, les souffrances dont on a été meurtri ou que l’on a causées, demandent à être reconnus et assimilés, sous peine de fausser l’attitude religieuse » (P. Claude Viard).

Jésus est le thérapeute qui restaure notre cœur  de l’intérieur: le sacrement de la Réconciliation

Jésus Christ nous invite à regarder à l’origine, avant la chute, car il a la capacité d’aller au-delà de notre péché. Il peut restaurer notre être déchu et blessé. Jésus invite chacun et chacune de nous à retrouver ce que nous avons perdu.

Adam et Ève, trompés par Satan, ont cueilli et mangé le fruit de l’arbre de vie. Ils ont désobéi et ils s’aperçoivent qu’ils ne sont plus comme avant. Un virus mortel a pollué leur cœur et leurs sens. Ils ont honte et ils se cachent. Ils ont peur. Ils ont perdu l’émerveillement et la complémentarité de la communion. Dans cette situation, Jésus est le seul à restaurer ce que le péché a perverti  et blessé dans le cœur humain. « Jésus est le Rédempteur des corps et des cœurs » (Jean Paul II).

A chacun de nous de nous ouvrir à son action salvatrice, thérapeutique. L’accompagnement psychologique et spirituel nous conduit à entrer dans la démarche sacramentelle (Eucharistie et Réconciliation) pendant laquelle Jésus pardonne, guérit, sauve, sanctifie, restaure. Jésus rétablit la relation originelle de mon être avec Dieu et me fait expérimenter la prise de conscience de la présence de la Sainte Trinité en moi. Dieu Trinité demeure en moi.

Les trois niveaux de mon intériorité : intériorité psychique, intériorité spirituelle et intériorité baptismale, sont touchés, restaurés, guéris, façonnés à l’Image du Fils Bien Aimé.

Conclusion de cet essai sur la vie intérieure

Saint Eugène n’a jamais utilisé l’expression «  la vie intérieure » comme telle. Mais il a des vues bien précises. Deux choses sont à noter dans sa pratique de la vie intérieure :

« Chez lui la vie intérieure est un moyen indispensable pour acquérir la connaissance de soi. Ceux qui sont arrivés à l’amour de Dieu ou ceux qui veulent y parvenir doivent se connaître et pour cela demander à Dieu ses lumières. Dès son entrée au séminaire et durant toute sa vie, Eugène de Mazenod témoigne d’une vie intérieure intense où il fait des efforts soutenus pour se connaître tel qu’il est devant Dieu. Cette rare connaissance de lui-même qu’il a acquise et la simplicité avec laquelle il se découvre dans ses notes de retraite sont un premier indice qu’Eugène menait une vie intérieure assez remarquable.

Pour Eugène de Mazenod, la connaissance de soi ainsi que les divers arrachements auxquels il a dû consentir ne sont que le premier fruit de la vie intérieure. Le second était la connaissance de la bonté divine à son égard. La connaissance de soi, avec tout ce qu’il y avait  en lui de faiblesse, d’insuffisance, de lacunes, a conduit le Fondateur à une meilleure reconnaissance de la bonté divine à son égard. De cette double connaissance – de soi et de la bonté de Dieu à son égard – découle la gratitude. S’il y a un trait saillant qui caractérise tout l’itinéraire spirituel du Fondateur, c’est bien celui de sa vive reconnaissance du don gratuit de Dieu qui précède toute œuvre et tout mérite de l’homme. C’est seulement dans le silence et le recueillement, dans l’intériorité de notre for intérieur, que nous apprenons vraiment ce qu’est la gratuité, la «  grâce », la priorité de l’amour de Dieu. C’est ce qu’a fait Eugène de Mazenod. Ainsi tous ses écrits se lisent-ils comme un grand hymne d’action de grâce » (P. Richard Coté, DVO p.848).

La spiritualité n’est pas une morale. C’est Dieu lui-même qui appelle à la sainteté. Il invite à vivre de son Esprit de sainteté. Saint Eugène était convaincu, depuis sa conversion, (1805-1807) d’avoir été « saisi par Jésus Christ » (Ph 3,12). Il est sûr désormais, à partir du vendredi saint 1807, que  « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Il va conformer sa vie à celle du Christ crucifié, participer à ses souffrances et annoncer aux « plus abandonnés » la puissance de la Miséricorde de l’amour de Dieu. Ce qui est premier pour lui : c’est Dieu qui a aimé le premier et son amour est gratuit. « Il faut aller à Dieu par reconnaissance de ses bienfaits, pour tout ce que le Bon Dieu fait pour nous ».

Le premier don que Dieu fait aux croyants pour les rendre conformes à son Fils bien aimé, c’est le don de l’Esprit Saint. Reconnaître Jésus vivant en soi, c’est accueillir l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Christ, l’Esprit de sainteté.

Voici la pédagogie de vie intérieure qu’Eugène propose à ses Oblats. Nous pouvons distinguer 3 degrés d’intériorité chez Eugène, non séparables mais unis entre eux comme 3 composantes d’un unique processus dynamique de croissance personnelle et communautaire. Les dernières paroles prononcées le lundi de Pentecôte 20 mai 1861, la veille de sa mort, résument sa vie, son charisme spirituel et missionnaire et la pédagogie qu’il lègue aux oblats comme Testament. Le père Henry Tempier, son ami intime et son fidèle collaborateur dit à propos des dernières paroles du fondateur : « Elles résument sa vie. Elles sont un abrégé des saintes Règles ».

« Parmi vous, la charité, la charité, la charité » «  Parmi vous » c’est la communauté oblate comme espace intérieur de vie. Pour Eugène, la communauté est l’espace le plus élémentaire, le « chez-soi », la maison, l’espace intérieur où ses missionnaires se reposent, refont leurs forces et renouvellent leur engagement. La communauté est l’espace vital pour recréer les énergies et assurer le bien-être personnel : physique, affectif, intellectuel et spirituel.

La Règle comme engagement intérieur. La communauté est le lieu géographique et physique de la vie intérieure. Elle assure la qualité de vie de la communauté. Elle est la deuxième composante pour Eugène. C’est pour cela qu’il tenait beaucoup à ce que l’Abbé Tempier vienne avec lui pour la fondation. Il voyait en lui la personne qu’il fallait pour assurer la qualité de la vie intérieure de la communauté. Il propose 3 éléments qualitatifs :

« Parmi vous la charité, la charité, la charité ». Pour Eugène l’amour fraternel était un autre mot pour « vie intérieure ». Nous devons nous référer à ce qu’il appelle lui-même «  son immense capacité d’aimer » pour comprendre cette qualité de vie communautaire.

« Au nom de Dieu, soyons saints » (18 février 1826, après l’approbation des Règles. EO I t.7 n°226)

«  Lisez, méditez et observez vos Règles là se trouve le secret de votre perfection » (lettre circulaire 2 août 1853, Choix de textes n°213).

« Au dehors, le zèle pour le salut des âmes », c’est la troisième composante de sa pédagogie. «  Au dehors » c’est  la Mission pour évangéliser les pauvres. Le zèle veut dire la passion de servir. Le pape Paul VI a dit du Fondateur : « c’était un passionné de Jésus Christ ». Le zèle est le dynamisme intérieur de l’action apostolique qui consiste à aimer et à servir les autres et Dieu en eux. L’amour de Dieu, l’amour des autres, l’amour de soi et l’amour de la création sont le cœur de la vie apostolique dans toutes ses dimensions.

Cette dernière composante nous amène à entrer dans la  compréhension de ce qu’est la vie apostolique de l’oblat, ce qu’est « l’homme apostolique ».

V – L’Homme Apostolique  dans le vécu et la pensée de saint Eugène de Mazenod : Règle de 1818. Après Vatican II, l’Homme apostolique oblat dans les CC. et RR. de 1982 et le vécu des Oblats.

A – La spiritualité de l’homme apostolique vécue par Eugène et dans la Règle de 1818

Les « hommes apostoliques » qui ont inspiré Eugène

L’expression utilisée par Eugène « hommes apostoliques » était très souvent utilisée à son époque. Elle désignait le prêtre : religieux ou diocésain, animé de l’amour de Jésus-Christ, qui était préoccupé par la situation désastreuse de l’Église et la pauvreté spirituelle des populations des zones rurales, abandonnées à elles-mêmes et ayant perdu la foi. Plusieurs prêtres souffraient des maux de l’Église et aspiraient à trouver des moyens possibles pour l’aider à sortir de cette situation.

« Des hommes apostoliques » existaient déjà et faisaient des missions populaires. Eugène connaissait les Jésuites qui animaient des retraites spirituelles et il en avait suivi plusieurs. Il utilisait la méthode des Exercices de saint Ignace pour évaluer sa vie intérieure. Il était en contact avec les Lazaristes fondés par saint Vincent de Paul et avec les rédemptoristes fondés par saint Alphonse de Liguori. C’étaient tous des « hommes apostoliques », missionnaires des pauvres et habitués aux missions populaires. Ils ont influencé Eugène.

Saint Alphonse de Liguori (1696-1787) est né à Naples. C’était un avocat qui avait beaucoup de succès. Après un échec important, à 27 ans, il renonce à sa  brillante carrière et se consacre à Dieu comme prêtre. Il est frappé par la misère spirituelle des pauvres gens des campagnes. En 1732 avec 4 compagnons, il fonde la congrégation des Rédemptoristes, destinée à évangéliser les populations rurales.

Sa spiritualité : être témoin de la Miséricorde de Dieu, à l’exemple du Rédempteur. D’où le nom de rédemptoriste. Il inaugure une théologie morale basée sur l’attitude de Jésus envers les pécheurs et les pauvres. Elle est à l’opposé des conceptions rigides et pessimistes de la morale de son époque. Il a écrit sa pensée et sa pratique pastorale dans un ouvrage : « Un homme apostolique formé dans son rôle de confesseur » .C’est un guide de pastorale pour aider les confesseurs et les directeurs spirituels. Il pensait que : « l’Église n’a pas besoin d’un grand nombre de prêtres, mais a besoin « de bons prêtres », des « hommes apostoliques » qui se consacrent totalement au salut des âmes, surtout les plus blessées » (P.F.Jetté DVO p.566).

Eugène a entendu parler de lui à Venise chez Don Bartolo. Il a lu certains de ses ouvrages. Il demande à Forbin-Janson de lui en rapporter quelques-uns de Rome.

Robert-Félicité de Lamennais publie, en 1809, un ouvrage intitulé : « Réflexions sur l’état de l’Église en France pendant le 18ème siècle et sur sa situation actuelle », interdit et saisi par la police de l’empereur. Eugène possédait un exemplaire de la 2ème édition publiée en 1814, à la chute de l’empereur et à la restauration de la monarchie. Félicité de Lamennais utilise à deux reprises l’expression « homme apostolique » en parlant des missions populaires : « pour moi, quand je considère cette étonnante insensibilité, cet oubli profond de tous les préceptes, de tous les devoirs du christianisme, je me demande avec effroi, si nous sommes donc arrivés à ces temps annoncés par Jésus-Christ, lorsqu’il disait : « croyez-vous, quand je reviendrai, que je trouverai encore un peu de foi sur la terre ? »…Il faut avoir été témoin des fruits de sanctification que peuvent produire quelques hommes véritablement apostoliques pour sentir combien ce moyen (la mission) est puissante ».

Le frère de Félicité, Jean Marie de Lamennais fréquentait le séminaire de Saint Sulpice en même temps qu’Eugène. On y parlait de la situation de l’Église en France. Eugène, Jean Marie, Emery le supérieur et Duclaux le directeur spirituel, passèrent 15 jours de vacances ensemble à Issy près de Paris à échanger et parler, à partir de l’ouvrage de Félicité qui n’avait pas pu venir.

C’est au séminaire Saint Sulpice, qu’Eugène est fortement imprégné par la spiritualité de deux fondateurs : Pierre de Bérulle fondateur des prêtres Oratoriens et Jean Jacques Olier des Sulpiciens. C’est leur spiritualité sacerdotale qui est enseignée et vécue au séminaire.

Pierre de Bérulle (1575-1629). En son temps, la France est au bord de la guerre civile. En Europe, la pensée humaniste, représentée par Descartes, change les esprits et les mentalités : la vision que l’homme a de lui-même et de sa relation avec Dieu et le monde est en pleine mutation. «  C’est une révolution copernicienne », l’homme devient le centre du monde. Pierre de Bérulle tente d’adapter ce changement à la pensée théologique et à la spiritualité. Puisque pour un esprit scientifique et humaniste, l’idée de Dieu ne peut être l’objet d’expérience, il faut parler d’abord de l’Homme Jésus. Jésus a existé, il a vécu à une période historique déterminée et a laissé des traces « expérimentales ». A partir des traces qu’Il a laissées, nous pouvons remonter à Dieu. Pour répondre aux orientations du Concile de Trente, il fonde une communauté de prêtres, se conformant aux Règles de l’Oratoire, institué en Italie, par saint Philippe de Néri. Un nouveau type de prêtre se prépare qui changera le visage de l’Église. En même temps Bérulle suscite une spiritualité sacerdotale, imprégnée d’humanisme, alliée à une vie de foi centrée sur Jésus le Verbe Incarné et axée sur sa vie intérieure. Il résume ainsi l’idéal du prêtre oratorien : « vous devez être instrument uni au Fils de Dieu sur terre, votre condition de prêtre et de pasteur, vous oblige à cet état (d’instrument). L’oratorien est un homme apostolique qui vit dans un état  d’adhésion intérieure au Fils de Dieu, en sa vie publique, afin d’être, avec lui, un parfait instrument de salut pour les autres ». Il a eu comme disciples : Jean Jacques Olier fondateur des Sulpiciens, saint Jean Eudes fondateur des Eudistes et saint Vincent de Paul fondateur des Lazaristes et des Filles de la Charité.

Jean Jacques Olier (1608-1657) disciple de Bérulle. Il ouvre en 1641, un séminaire pour la formation des prêtres, en application des orientations du Concile de Trente. Les séminaires n’existaient pas à l’époque. En 1642, il est nommé curé à Saint Sulpice et en 1645, il fonde la Compagnie des prêtres sans vœux de Saint Sulpice, pour avoir des formateurs saints et compétents pour son séminaire. Il désigne l’idéal du prêtre homme apostolique en employant aussi le mot instrument. Mais le plus souvent, il utilise les mots : « ministre », « domestique », « serviteur » et « esclave ». L’apôtre c’est l’instrument de Dieu, comme « esclave »  devenu la chose du Maître. Il doit s’anéantir lui-même intérieurement pour que toute la Gloire de l’œuvre revienne à Dieu. Il doit se laisser conduire par l’Esprit de Jésus et garder, toujours au milieu de l’action, un regard d’adoration sur Dieu.

Saint Vincent de Paul (1581-1660), prêtre à 20 ans, fondateur des Prêtres de la Mission, surnommés Lazaristes, et des Filles de la Charité. Sous la direction de Pierre de Bérulle, il s’engagea dans les œuvres de charité en faveur des orphelins, des enfants malades, des prostituées, des pauvres, des aveugles et de tous les démunis. Il fut prédicateur de missions et de retraites. Sa spiritualité : le prêtre de la Mission est un homme apostolique, « un instrument » par qui le Fils de Dieu continue de faire au ciel ce qu’il a fait sur la terre…Evangéliser les pauvres, nous nous sommes engagés comme des instruments ».Son attitude fondamentale : être un instrument dans les mains de Dieu en accomplissant « toujours la volonté de Dieu ».

Nous sommes nés dans ce contexte de réflexion, de recherche spirituelle et pastorale pour servir l’Église et  répondre aux multiples besoins de salut des âmes les plus abandonnées, en s’inspirant des fondateurs du passé. La fondation des Missionnaires de Provence ressemble substantiellement aux Instituts apostoliques de prêtres comme les Jésuites, les Lazaristes, les Oratoriens, les Sulpiciens, les rédemptoristes. Eugène était en contact avec tous ces « hommes apostoliques ». Il a largement puisé dans leurs Règles et leur style de vie.

« La spiritualité d’Eugène de Mazenod fut celle de l’homme apostolique de son temps. Il n’a pas cherché à faire du neuf, à faire original, mais à répondre au défi apostolique de son milieu et de son temps, surtout celui de l’ignorance religieuse des pauvres gens et des personnes les plus délaissées… Il a fait un choix précis pour lui-même et pour son Institut, un choix à la fois exaltant et crucifiant, celui de l’Évangélisation des pauvres et des « plus abandonnés » (P.F.Jetté : DVO p.575-576).

L’attitude pastorale de Saint Alphonse de Liguori : être témoin de la Miséricorde de Dieu, sera la sienne auprès des plus abandonnés. Et l’attitude de Saint Vincent de Paul : faire toujours la volonté de Dieu, sera reprise par lui. Pour lui aussi, l’Oblat est un homme apostolique : « coopérateur du Sauveur, corédempteur du genre humain » (Règle 1818). Il sera un instrument dans la main de Dieu, toujours disponible pour accomplir en toute chose sa volonté. Le mot « instrument » n’est pas très fréquent sous la plume du Fondateur. Il s’y trouve quelquefois, mais l’idée est toujours là. C’est ce qui explique combien le père de Mazenod était exigeant pour l’homme apostolique. (P.F.Jetté DVO p .568).

Tous ces hommes apostoliques et fondateurs, qui ont inspiré Eugène, ont été des hommes audacieux. Ils ont vécu des temps troublés en pleine mutation. Ils ont « osé » pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes.

L’audace : une composante de la spiritualité oblate

Le dictionnaire Robert définit l’audace comme « disposition ou mouvement qui porte à des actions extraordinaires au mépris des obstacles et des dangers ». Oser c’est «  entreprendre, tenter avec assurance, audace, une chose considérée comme difficile, insolite ou périlleuse » (dictionnaire Robert). « Etre en confiance c’est OSER ».C’est oser s’appuyer sur un regard qui nous montre une autre image de nous, c’est oser entendre une parole qui nous révèle le « vrai-soi ». Jésus crucifié a rencontré Eugène. Celui-ci a trouvé confiance en Dieu et en lui-même. Il a osé partager avec d’autres sa découverte amoureuse de Jésus et sa rencontre constitutive de son identité, de sa valeur et de sa dignité.

Saint Paul parle de « la folie de Dieu, plus sage que les hommes. Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages » (1 Co 1,27). Il n’y a pas de vie spirituelle apostolique sans lutte, sans prise de risques, sans audace. Saint Paul dit encore : « L’Évangile  est puissance de Dieu de salut pour celui qui croit ». La force du missionnaire n’est pas liée à son tempérament, elle est don de l’Esprit saint. Par elle, le missionnaire dépasse les peurs, les timidités, pour réaliser l’évangélisation.  Elle est une vertu chrétienne. Le crucifix porté par les Oblats est le rappel de la « folie de la croix », source de l’Évangile, puissance de salut pour tous.

« Eugène est un apôtre, un homme d’action. Si nous voulons discerner sa personnalité, il nous faut être attentif à son action, à ses choix, à ses engagements. Principalement dans les temps de crise, qui par définition, sont des moments décisifs, des moments de décision. C’est alors que se révèle l’audace apostolique en fidélité à l’ordre du Seigneur : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile  à toute la création » (Mc 16,15). « Oubliant le chemin parcouru et tout tendu en avant, je m’élance vers le but, en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu adresse en Jésus Christ » (Ph 3,13-14). (P. Michel Courvoisier DVO : Audace p.53)

La formule de saint Paul éclaire ce qu’a voulu et pratiqué saint Eugène :

En 1808, il quitte sa famille pour choisir déjà le service des pauvres comme prêtre.

Au séminaire Saint Sulpice de Paris, pour aider les Cardinaux mis en résidence surveillée à Paris par Napoléon et pour affirmer la liberté de l’Église, il fait preuve de beaucoup de courage face aux contrôles de la police de l’empereur.

Après son ordination le 21 décembre 1811, il choisit de revenir à Aix alors qu’on lui propose d’être vicaire général à Rouen. À Aix, il demande de ne pas entrer dans l’organisation diocésaine, afin de  rester libre pour s’occuper de la jeunesse, des domestiques et des paysans, des prisonniers grands criminels ou petits délinquants. Un condamné à mort pouvait se confesser, mais il ne pouvait pas recevoir la communion, « il en était indigne » disait-on, à l’époque. Il prend l’attitude de Liguori envers eux.

Il choisit de prêcher en langue provençale, la langue du peuple, et fera partager ce choix à ses confrères.

Il fonde le petit groupe des Missionnaires de Provence qui s’installe dans le carmel, en janvier 1816.

Il introduit dans les « missions paroissiales » les visites à domicile chez les gens, « maison après maison ».

Il a une audace doctrinale. Il choisit la théologie de saint Alphonse de Liguori : c’est la Miséricorde de Jésus Sauveur qu’il s’agit d’annoncer et de révéler dans la prédication et dans la célébration du sacrement de pénitence. Cette audace lui a causé, ainsi qu’aux Oblats, beaucoup de difficultés avec les curés et même les évêques.

Il accepte de fonder une seconde communauté à Notre Dame du Laus en 1818.

Après cette fondation, il choisit la vie religieuse : Règle de 1818.

Le choix des missions étrangères «  Ad Gentes » est celui qui manifeste le plus son attitude audacieuse. (P. Michel Courvoisier, DVO : Audace p.53)

La relation d’Eugène avec son ami Charles Forbin-Janson est révélatrice de « l’audace réfléchie » d’Eugène. Sa correspondance avec Charles nous informe de son état d’esprit, dans les années d’hésitation où Eugène est habité par deux projets de vie et où Charles est engagé dans un travail de fondation.

En 1813, Charles a 27 ans. Il est prêtre depuis 4 mois et vicaire général de Chambéry. Il est beaucoup plus audacieux qu’Eugène, qui lui conseille la modération : « j’éprouve une consolation spéciale pour les divers succès de ton zèle… Mais cher ami, m’écouteras-tu une seule fois dans ta vie ? Calme ton zèle afin qu’il soit plus utile et de plus longue durée » (lettre du 19 février 1813). Le 19 juillet 1814, Eugène reproche à son ami une « inconcevable instabilité de projets ». Puis le 28 octobre, alors que Forbin-Janson est engagé dans la fondation des Missionnaires de France et qu’il demande à Eugène de venir avec lui, il écrit : « c’est probable que ce soit impossible de m’adjoindre à vous. Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi, mais je suis résolu à faire sa volonté. Dès qu’elle me sera connue, je partirai pour la lune s’il le fallait » (EO 1, t.6 n°2 p.3).

Vient alors le coup d’audace d’engager les démarches de la fondation. Le 24 octobre il écrit à son ami Charles : « Maintenant je te demande et je me demande à moi-même, comment moi qui jusqu’à présent n’avais pas pu me décider, tout à coup je me trouve à avoir mis en route cette machine, à m’engager en sacrifiant mon repos et risquer ma fortune pour un projet dont je sentais le prix, mais pour lequel j’avais un attrait combattu par d’autres vues diamétralement opposées ! C’est un problème pour moi et c’est la seconde fois, en ma vie, que je me vois prendre une résolution des plus sérieuses comme par une forte secousse étrangère. Quand j’y réfléchis, je me persuade que Dieu se plaît ainsi à mettre fin à mes hésitations. Je suis engagé jusqu’au cou. Et je t’assure que dans ces occasions, je suis tout autre. Tu ne m’appelleras plus cul de plomb, si tu voyais comme je me suis engagé. Je suis presque digne d’être comparé à toi, tant mon autorité est grande » (EO 1 t.6 n°5 p.8, 9,11).

La comparaison avec Forbin-Janson est intéressante. Charles est un fonceur. Il agit sans trop réfléchir. Jean Leflon, historien, parle « des exagérations, des maladresses, des erreurs…de l’administration fantasque et autocratique de cet esprit brouillon » qu’est Forbin-Janson. Il est audacieux mais déraisonnable et irréfléchi. Eugène refusa d’aider son ami et d’aller avec lui. Eugène est audacieux, il l’a déjà prouvé. Mais son audace est réglée par la raison, éclairée par sa foi et sa soumission à la volonté de Dieu. Les œuvres de Forbin-Janson se sont écroulées. Celles d’Eugène ont tenu et tiennent encore. (P. Michel Courvoisier : DVO : Audace p .50-51).

Les sources de l’audace d’Eugène. Il ne trouve pas l’audace dans son tempérament. En plusieurs occasions, il avoue qu’il désire plutôt la tranquillité. Il confie à son ami Charles qu’une « forte secousse étrangère » lui a fait prendre la décision de la fondation.

« Dieu sait que si je me livre aux œuvres extérieures, c’est plus par devoir que par goût, c’est pour obéir à ce que je crois que le Maître exige de moi. Cela est si vrai que je le fais toujours avec une extrême répugnance dans mon intériorité. Si je suivais mon goût je ne m’occuperais que de moi en me contentant de prier pour les autres. Je passerais ma vie à étudier et à prier. Mais qui suis-je pour avoir une volonté individualiste ? » (Retraite mai 1818 ; EO 1T.15 n°145, p.173).

« Le Père de Mazenod, malgré son allure extérieure confiante, était par nature hésitant, plein de dégoût pour les affaires et très difficile à mettre en route. Son ami Charles Forbin-Janson, toujours prêt à se lancer dans les aventures, le traitait de cul de plomb. Mais lorsqu’il agit comme fondateur, supérieur ou plus tard comme évêque, son audace surmontera les plus grands obstacles » (Leflon).

« Cette contradiction en apparence, s’explique par le sens surnaturel de sa mission apostolique. Quand celle-ci l’exige, rien ne peut l’arrêter, car il compte sur la Providence qui le guide. Plus d’une fois, sans disposer des hommes et des ressources nécessaires, il prendra au bon moment, des décisions à très longue portée et des initiatives extrêmement courageuses » (Leflon II, p.170 ; DVO Audace p. 55).

Où Eugène a-t-il puisé son audace ? La source est dans les besoins de salut des hommes auxquels Jésus Sauveur l’appelle à répondre d’abord personnellement, puis avec sa congrégation

Une des sources du zèle apostolique d’Eugène vient du besoin de salut des gens. Il y a un va et vient entre l’intériorité (le dedans) et la mission (le dehors), entre la ferveur spirituelle et le zèle apostolique. Le second ne suffit pas, il faut le premier. Mais le premier est nourri, ressourcé par le second : la pauvreté spirituelle des gens. Dans la lettre à l’abbé Tempier, du 13 décembre 1815, Eugène joint ensemble les deux expressions : « hommes intérieurs », « des hommes vraiment apostoliques », et après avoir écrit : « pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? », il ajoute aussitôt : « il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes. Ce mot comprend tout ce que nous pourrions dire ».

Dans cette même lettre il décrit les exigences de la sainteté apostolique. Mais c’est le texte de la Règle de 1818 qui contient les éléments constitutifs de l’homme apostolique.

L’homme apostolique chez Eugène : la Préface de la Règle de 1818

Le Père Fernand Jetté énumère les éléments constitutifs de l’homme apostolique, tels qu’Eugène les décrit dans la Préface :

« Un prêtre à qui la Gloire de Dieu est chère, qui aime l’Église et qui voudrait se sacrifier, s’il le fallait, pour le salut des âmes

Un prêtre zélé, désintéressé, solidement vertueux, pénétré de la nécessité de se réformer lui-même et travaillant de tout son pouvoir à convertir les autres

Un homme qui veut marcher sur les traces de Jésus-Christ, son divin maître, pour lui reconquérir tant d’âmes qui ont secoué son joug

Il doit travailler sérieusement à devenir un saint, renoncer entièrement à lui-même, avoir uniquement en vue la Gloire de Dieu, le bien de l’Église, l’édification et le salut des âmes

Se renouveler sans cesse dans l’esprit de sa vocation

Vivre dans un état habituel d’abnégation et dans une volonté constante d’arriver à la perfection en devenant humble, doux, obéissant, aimant la pauvreté, détaché du monde et des parents

Plein de zèle, prêt à sacrifier tous ses biens, ses talents, son repos, sa personne et sa vie, pour l’amour de Jésus-Christ, le service de l’Église et la sanctification du prochain

Alors plein de confiance en Dieu, il pourra combattre jusqu’à la mort pour son saint Nom

Il enseignera à ces chrétiens dégénérés ce que c’est que Jésus-Christ

Il mettra tout en œuvre pour étendre l’empire (Royaume) du Sauveur, en détruisant celui de Satan

Il rendra les hommes raisonnables, puis chrétiens et les aidera à devenir des saints » (F.Jetté : Homme apostolique p.29-30).

Après avoir énuméré cette liste impressionnante de ce qui constitue l’homme apostolique, le P.F.Jetté fait la synthèse suivante : « L’homme apostolique, ou le missionnaire, dans la pensée du Fondateur, est un prêtre animé de l’esprit de Jésus Christ, plus spécialement de l’esprit des Apôtres, et qui marche sur leurs traces. Après avoir entendu l’appel de Jésus, il a tout quitté pour le suivre, être son compagnon, vivre de sa vie, et pour être envoyé par lui dans le monde – il n’est pas sédentaire – afin d’y annoncer la Bonne Nouvelle du salut. Dans l’homme apostolique, on trouve toujours deux éléments, inséparables l’un de l’autre : la ferveur spirituelle et le zèle missionnaire. Le second ne suffit pas ; il faut aussi le premier. Et dans cette Préface, pour les Oblats, comme personnes et Société , les deux sont présents : « Tels sont les fruits immenses de salut qui peuvent résulter des travaux des prêtres à qui le Seigneur a inspiré le désir de se réunir en société pour travailler plus efficacement au salut des âmes et à leur propre sanctification » (F.Jetté : Homme apostolique p.31).

Le 6 janvier 1819, Eugène développe la même pensée dans une lettre à un prêtre du diocèse de Digne, aspirant oblat : « Le missionnaire étant appelé au ministère apostolique, doit viser à la perfection. Le Seigneur le destine à renouveler parmi ses contemporains les merveilles jadis opérées par les premiers prédicateurs de l’évangile. Il doit marcher sur leurs traces, fermement persuadé que les miracles qu’il doit faire ne sont pas un effet de son éloquence, mais de la grâce du Tout-Puissant. Qui se communiquera par lui avec d’autant plus d’abondance qu’il sera vertueux, plus humble, plus saint pour tout dire en un mot. Il doit donc mettre tout en œuvre pour parvenir à cette sainteté désirable qui produit de si grands effets. Ce que nous avons trouvé le plus apte pour nous aider à y arriver, c’est de nous rapprocher le plus que nous pourrons des conseils évangéliques observés fidèlement  par tous ceux qui ont été appelés à l’œuvre de la rédemption des âmes » (P.F.Jetté : Homme apostolique p.123).

« Il faut noter en ces textes du Fondateur comment, selon lui, chez l’homme apostolique, la sainteté personnelle est inséparable de l’action missionnaire » (F.Jetté : Homme apostolique p.124).

« Pour comprendre ce rapport entre mission et sainteté, il faut remonter aux origines. C’est, en effet, une fin double et indivisible qui a inspiré la fondation de l’Institut : la mission et le désir de la perfection évangélique. Une crise intérieure avait tourmenté le jeune abbé de Mazenod : la vie apostolique ou se retirer dans un monastère. Elle s’est terminée par l’assurance de pouvoir, par la fondation des Missionnaires de Provence, évangéliser les pauvres des campagnes et en même temps atteindre la sainteté à laquelle il se sentait appelé. Le saint Institut, écrit-il dans le livre des Formules d’admission au noviciat, «  devait nous aider à acquérir les vertus propres à l’état de perfection auquel nous nous donnions de bon cœur. C’est ainsi que nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815 » (Fabio Ciardi DVO, Sainteté p.769).

La Tradition oblate retient des origines trois convictions :

-  L’action missionnaire demande la sainteté des missionnaires

-  La vie régulière dans la communauté et l’observance de la Règle sont un moyen de sanctification

-  La vie oblate comporte deux temps : le temps des missions et le temps de la sanctification, vécu à l’intérieur de la communauté.

La vie religieuse : la Règle de 1818

Le but de cette Règle était d’assurer la qualité de l’homme apostolique, en particulier sa qualité spirituelle, sa sainteté. Eugène de Mazenod savait très bien que pour l’ensemble des prêtres, les excès ne viennent  habituellement pas d’une surcharge d’oraison et de prière, mais d’une surcharge de travail et d’activités extérieures. C’est ce qu’il voulait éviter pour les Oblats. Sur ce point il est très réaliste. (P.F.Jetté DVO p.570)

« Eugène de Mazenod n’a pas eu deux vocations : une au sacerdoce et l’autre à la vie religieuse. Il n’a eu qu’une vocation : devenir pleinement un homme apostolique. Dans cette vocation, il y avait le sacerdoce et la vie religieuse. Le sacerdoce : être un prêtre qui enseigne, qui transmet le pardon divin, qui célèbre l’Eucharistie, qui unit la communauté chrétienne autour du Christ. La vie religieuse : être un homme apostolique consacré, qui donne tout, qui ne refuse rien à Dieu, qui est libre intérieurement, un homme détaché, zélé pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes, engagé à suivre et à pratiquer les conseils évangéliques » (F.Jetté DVO, Vie religieuse p.860).

C’est pour cela qu’il tenait beaucoup à la présence de Henry Tempier, à côté de lui, dans le groupe. L’attirance à la vie religieuse s’est manifestée progressivement, depuis Venise auprès de don Bartolo, jusqu’à l’installation dans le Carmel d’Aix le 25 janvier 1816. Le 11 avril 1816, un jeudi saint, en secret, Eugène et Henry font vœu d’obéissance réciproque. Eugène écrit : « mon intention, en me vouant au ministère des missions pour travailler surtout à l’instruction et à la conversion des âmes les plus abandonnées, avait été d’imiter l’exemple des Apôtres, dans leur vie de dévouement et d’abnégation. Je m’étais persuadé que, pour obtenir les mêmes résultats de nos prédications, il fallait marcher sur leurs traces et pratiquer, autant qu’il serait en nous, les mêmes vertus. Je regardais donc les conseils évangéliques auxquels ils avaient été si fidèles, comme indispensables à embrasser, afin que nos paroles ne soient pas un airain sonnant et des timbales retentissantes. Ma pensée fixe fut toujours que notre petite famille devait se consacrer à Dieu et au service de l’Église par des vœux de religion…Bref, le père Tempier et moi avons jugé qu’il ne fallait pas attendre davantage, et le jeudi saint…Nous fîmes nos vœux avec une indicible joie » ( EO 13 (1954), p.297).

La fondation d’une maison à Notre Dame du Laus, hors du diocèse d’Aix, le 8 janvier 1818, fit faire un pas de plus. Eugène avait compris que la Société, en s’étendant, avait besoin d’une Règle. En août-septembre, il rédigea un texte en s’inspirant beaucoup de saint Alphonse de Liguori.

Le premier Chapitre général accepta la Règle et l’engagement des vœux. Le 1 novembre 1818, dans la chapelle d’Aix, à la clôture de la retraite, eut lieu la première émission des vœux : obéissance, pauvreté, chasteté et persévérance.

Les deux temps de la vie de l’Oblat

Le 25 janvier 1816, Eugène, Tempier et un troisième s’installent dans l’ancien Carmel d’Aix, vidé par les révolutionnaires. Le Carmel va donner le lieu et favoriser le temps pour vivre la sanctification et la mission. Le Carmel matérialise, en le localisant, un des buts de la Société des Missionnaires de Provence : faire survivre les anciens Ordres religieux dissous par la Révolution française.

 « Tout est là ! » : leur projet est réalisable dans un seul et même lieu, qui sépare le «  dedans » pour la sanctification et le « dehors » pour la mission. La communauté naissante possède une maison pour vivre ensemble la fraternité, le ressourcement physique, psychologique, intellectuel et spirituel après l’activité apostolique dans les paroisses. Elle n’a pas de Règle, mais elle se donne un projet communautaire de vie favorisant l’intériorité et au dehors la vie apostolique des missions.

Une plaisanterie était dite sur le Lazariste, à l’époque d’Eugène : il est « chartreux à la maison et apôtre au dehors ». Elle est dite aussi du Rédemptoriste et peut-être également de l’Oblat.

La fondation d’une deuxième communauté au pèlerinage de Notre Dame du Laus, en 1818, exigera la rédaction d’une Règle commune aux deux communautés : c’est la Règle de 1818.

Dans la Règle, au paragraphe des autres principales observances, Eugène écrit : «À l’imitation de ces grands modèles [Jésus et les Apôtres], une partie de leur vie sera employée à la prière, au recueillement intérieur, à la contemplation dans le secret de la maison de Dieu qu’ils habiteront ensemble. L’autre sera entièrement consacrée aux œuvres extérieures du zèle le plus actif, telles que les missions, la prédication et les confessions, les catéchismes, la direction de la jeunesse, la visite des malades et des prisonniers, les retraites spirituelles et autres exercices semblables ».

Le fondateur n’a pas attribué de valeur quantitative à cet idéal bipartite, par une division 50/50 ou 30/70. Il parle d’un rythme naturel comme l’inspiration et l’expiration. En fait, la possibilité d’observer ces deux temps, diminuera avec la multiplicité des ministères : missions étrangères, enseignement dans les séminaires, paroisses etc. Ce rythme binaire s’accordait bien au rythme de travail du monde rural. Mais l’urbanisation et l’industrialisation ont commencé à changer profondément le rythme de vie et de travail des gens.

Les vertus intérieures et extérieures de l’homme apostolique

Dans le texte de la Règle, Eugène insiste sur un ensemble de vertus qui rendent l’homme apostolique entièrement disponible dans les mains du Seigneur. Les vertus passives, comme chez les contemplatifs : humilité, obéissance, abnégation de soi, esprit de foi, pureté d’intention, qui rendent l’homme apostolique  souple et libre dans les mains de Dieu. Non pas d’abord pour pénétrer plus profondément les mystères de Dieu, mais pour dire à tel moment et sous la conduite de l’Esprit, la parole qu’il faut dire ou faire l’action qu’il faut faire et qui deviendra pour le prochain le chemin de la grâce divine. La sainteté de l’homme apostolique est, en union avec Jésus Sauveur, la parfaite fidélité à la volonté du Père. Il demande également à l’Oblat d’autres vertus plus actives : le zèle, l’audace, l’esprit d’initiative, l’amabilité humaine… (F.Jetté p. 571). L’attitude fondamentale reste toujours la même : ne vouloir que ce que Dieu veut (saint Vincent de Paul).

« La spiritualité d’Eugène, c’est la spiritualité du « serviteur bon et fidèle » de l’Évangile. La spiritualité de celui qui veut vivre intégralement et jusqu’à la fin le précepte de la charité. Cette charité lui-même l’a vécue toute sa vie. Et c’est à ce même amour qu’il invite les Oblats : « Pratiquez bien parmi vous la charité, la charité, la charité… et au dehors, le zèle pour le salut des âmes » (F. Jetté DVO p.577).

Le Christ et l’Église sont au cœur de la spiritualité de l’Oblat, spécialement l’Église abandonnée, « cette Épouse bien-aimée du Fils unique de Dieu, qui pleure la honteuse défection de ses fils qu’elle a enfantés » (Préface).

Parler de spiritualité c’est rappeler une histoire vécue par des femmes et des hommes et traduite dans une culture. Chaque époque voit surgir des hommes et des femmes, saisis par l’Esprit de Jésus à travers les évènements de leur temps. Dans ce qu’ils vivent, dans leurs souffrances et leurs joies, Dieu les appelle, les provoque. Ainsi naissent de nouvelles façons de vivre l’Évangile , d’aimer, d’être présent aux plus abandonnés, aux plus délaissés ; de travailler à leur libération, d’aider à un monde plus fraternel. Saint Eugène, Bérulle et Olier, saint Vincent de Paul, saint Alphonse de Liguori, saint Ignace, sainte Thérèse d’Avila (elle a inspiré Bérulle et Olier, saint Alphonse de Liguori) sont autant de façons originales d’accueillir l’Esprit et de vivre en témoins de Jésus Christ. Ils sont des hommes et des femmes de leur temps, mais en même temps ouverts à l’universel. Ils dépassent leur époque par leurs intuitions. Chacun est à l’origine d’une famille spirituelle qui dure encore aujourd’hui et façonne le visage de l’Église. On parle toujours de leur spiritualité.

Encore aujourd’hui, l’Esprit de Jésus appelle des hommes et des femmes, suscite de nouvelles manières de vivre l’Évangile  et l’amour de Jésus, d’aimer les autres et d’être témoins de Dieu. Le Concile Vatican II a été préparé et vécu par des hommes et des femmes, saisis par l’Esprit divin et attentifs « aux signes des temps ». Vatican II a été le « souffle de la Pentecôte » qui a renouvelé l’Église de l’intérieur. Il a été le « moment prophétique » de réflexion et de prière en Église, pour « discerner les signes des temps », lire, écouter et méditer la Parole de Dieu, être attentifs à ce que l’Esprit dit à l’Église dans le monde d’aujourd’hui.

Le monde d’aujourd’hui n’est plus le monde du Fondateur. Il a changé ! L’Homme aussi a changé dans son être intérieur : il perçoit autrement son moi intime ! Et ses relations à Dieu, aux autres et à la création sont en changement rapide et constant.

Les Oblats, comme tous les religieux (ses) ont vécu ce temps prophétique. Une prise de conscience lente et profonde de notre charisme a été faite par les Chapitres depuis 1980 jusqu’à celui de 2010. Quel portrait de l’homme apostolique nous donnent les Constitutions et Règles de 1982 ?

B -  L’homme apostolique après Vatican II ; Les Constitutions et Règles de 1982

Bref aperçu historique du Concile Vatican II.

En 1958, trois mois après son élection, Jean XXIII convoque le Concile Vatican II. Il affirmait : « L’Église […] assiste à une grave crise de la société humaine qui va vers d’importants changements. Tandis que l’humanité est au tournant d’une ère nouvelle, de vastes tâches attendent l’Église, comme ce fut le cas à chaque époque difficile. Ce qui lui est demandé maintenant, c’est d’infuser les énergies éternelles, vivifiantes et divines de l’Évangile  dans les veines du monde moderne ; ce monde qui est fier de ses dernières conquêtes techniques et scientifiques, mais qui subit les conséquences d’un ordre temporel que certains ont voulu réorganiser en faisant abstraction de Dieu » (Constitution apostolique Humanae Salutis du 25 décembre 1961).

Le Concile débute le 11 octobre 1962 pour se clôturer solennellement le 8 décembre 1965.

Cette volonté de mise à jour, de renouvèlement sérieux, était demandée à l’Église et aussi, en même temps à la vie religieuse. « La rénovation adaptée de la vie religieuse, disait le Concile, comprend à la fois le retour continu aux sources de toute vie chrétienne ainsi qu’à l’inspiration originelle des Instituts et, d’autre part, la correspondance de ceux-ci aux conditions nouvelles d’existence. […]  Il faut donc réviser convenablement les Constitutions, les «  directoires », les coutumiers, les livres de prières. […] Une rénovation efficace et une juste adaptation ne peuvent s’obtenir qu’avec le concours de tous les membres de l’Institut » (Décret Perfectae Caritatis n°2-4).

Au Concile Vatican II, les Jeunes Églises des pays du Tiers –Monde sont largement représentées par des évêques missionnaires d’origine occidentale. Mgr Zoa (Évêque de Yaoundé, Cameroun) avait eu l’impression d’y assister à un règlement de problèmes européens. Dans les années qui suivirent le Concile, ces Églises, en pleine croissance, prennent de plus en plus leur place et apportent leurs richesses spirituelles à l’Église universelle.

Elles expriment, aussi fortement, l’aspiration à la décolonisation, à l’indépendance politique et économique de leurs pays. La conférence de Bandoeng, des pays du Tiers-monde dits « Pays non-alignés » a eu lieu en 1955. Ils entrent sur la scène internationale.

À la fin de la guerre de 1940-1945, le monde entre dans la période mouvementée et périlleuse de la « Guerre froide » qui va empoisonner les relations internationales. La Russie installe le « rideau de fer » sur une partie des pays de l’Europe de l’Est et le communisme athée international va soutenir, financer et armer la plupart des mouvements de libération et d’indépendance. En contrepartie, les puissances coloniales occidentales essayent d’orienter les indépendances dans un sens qui leur soit favorable. Leurs initiatives, comme la  «  Françafrique » en Afrique, aura des conséquences imprévues et dramatiques, en suscitant de multiples  guerres à l’intérieur des nouveaux pays indépendants.

« La Promotion de la femme : est un des signes des temps modernes » (Jean XXIII). « L’heure vient, l’heure est venue où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici. C’est pourquoi, en ce moment où l’humanité connaît une si profonde mutation, les femmes imprégnées de l’esprit de l’Évangile  peuvent beaucoup pour aider l’humanité à ne pas tomber ». (Message du Concile aux femmes 8 décembre 1965)

Chez les Oblats. Une commission post capitulaire fut constituée en 1953 pour présenter au chapitre général suivant, de 1959, un texte révisé des CC. et RR.

En juin 1974, le Père général Richard  Hanley démissionne, deux ans après son élection, exprimant son accord sur la visée missionnaire de la Congrégation, mais son désaccord sur la vie religieuse. Il sort de la Congrégation et demande sa laïcisation en juillet.

Depuis les années 1970, beaucoup d’Oblats se posaient la question suivante : « la mission est encore nécessaire pour l’oblat. Mais la vie religieuse est-elle encore nécessaire ? ». Ces années furent difficiles et ont été une remise en cause radicale et profonde pour chaque oblat. Certains de mes confrères de noviciat, des hommes valeureux et des missionnaires zèles, disaient : «  je voulais être missionnaire, mais j’ai pris le sacerdoce et la vie religieuse en plus, parce qu’à notre époque, il n’y avait pas encore de laïcs missionnaires ». Les uns sont sortis de la Congrégation, d’autres sont restés ! Tous nous avons fait une réévaluation de notre engagement et nous nous sommes engagés à nouveau, à la suite du Christ, dans le charisme oblat.

La réponse à cette question fut simple : « un oblat, dans la pensée du Fondateur et dans l’histoire de l’Institut est un apôtre-religieux (prêtre ou frère), un homme dévoué entièrement à l’évangélisation des pauvres et, à cette fin, consacré à Dieu par les vœux de religion » (P.F Jetté)

Pour consolider cette affirmation, l’Administration générale décide la tenue d’un congrès sur le « charisme du fondateur » : c’est à dire, une réflexion sur le vécu des Oblats en activité, une étude historique sur l’expérience et la pensée du Fondateur, un discernement du charisme oblat tel qu’il peut être vécu, aujourd’hui dans la Congrégation, selon les appels de l’Église et les besoins du monde.

La vie et son vécu précèdent toujours la réflexion. Les Oblats ont vécu leur vie religieuse et missionnaire, avec courage et dévouement, avant de conceptualiser leur vie. « Devons-nous nous identifier dans des formules, des énoncés propagandistes ou dans la vie et dans l’orientation pastorale réalisée ? La réponse est immédiate : « le défi est dans la vie » ! » (P. Marcello Zago : Quel type de missionnaire sommes-nous ? EO 29 (1970) p.45)

La primauté de la vie n’empêche pas de réfléchir sur ce qui a déjà été vécu. Cette réflexion est nécessaire. Le dernier chapitre de 2010 nous y invite. Se convertir, c’est faire sien ce qui a été vécu, s’approprier les expériences vécues par le Fondateur et ses premiers compagnons, par les Oblats au cours de notre histoire. C’est vrai que les idées et les formules ne convertissent pas. Cependant pour progresser, nous ne pouvons pas nous abstenir de réfléchir pour comprendre toujours plus en profondeur les éléments de l’expérience et de la pensée du Fondateur, et du vécu historique de la Congrégation. Selon les besoins de l’Église et au contact de nouvelles cultures, de nouveaux choix s’imposent dans notre cheminement oblat. C’est dans ce processus que nous nous situons pour nous convertir, selon « l’appel du Chapitre de 2010 ».

Le Congrès sur le Charisme de 1976 qui donnera comme fruits les CC. et RR. de 1986

Ce congrès a été fondamental. Il introduit, dans la perception de la vie apostolique, le mot  « charisme ».Le charisme est « une expérience de l’Esprit » (Mutuae relationes n°11). Il se raconte et se décrit à partir des expériences. Il ne se définit pas !

Cependant il est nécessaire de dégager du vécu, les éléments constitutifs du charisme pour le comprendre dans sa totalité et sa dynamique charismatique. Dans leur déclaration finale, les membres du congrès ont dégagé les éléments essentiels qui constituent le charisme du Fondateur tel que les Oblats veulent le vivre aujourd’hui (Actes du congrès sur le charisme p.208-307).

Les voici résumés  (P. Fabio Ciardi Charisme, DVO p.87) :

- Le Christ

- Évangéliser

- Les pauvres

- L’Église

- En communauté

- La vie religieuse

- Marie

- Prêtres

- Les besoins les plus urgents

Cette classification ne fixe pas le charisme une fois pour toutes. Le charisme est comme le vent de l’Esprit saint, de qui il vient : il souffle quand il veut, comme il veut et où il veut ! On comprend le charisme en le vivant, par l’expérience et par grâce divine.

Chaque génération, et chaque oblat en communauté, sont appelés à relire l’histoire oblate et à la réinterpréter, en étant comme la première communauté de Jérusalem : « assidus à la Parole de Dieu et aux enseignements des Apôtres » (Actes 2,42)  et de leurs successeurs.

L’événement d’Emmaüs (Luc 24,13-35) est le modèle du processus de relecture du vécu et de la réinterprétation. Jésus le Ressuscité rejoint les deux disciples sur la route d’Emmaüs. Il marche avec eux. Ils sont tristes, découragés et retournent à leur vie ancienne. Jésus explique, interprète « tout ce qui est arrivé ces jours-ci » (Luc 24,18) à Jérusalem, à partir de ce que les Écritures disent de Lui. « La présence du Seigneur au milieu des Oblats » (C. 3) apporte à la communauté oblate, le don de l’Esprit pour comprendre son charisme. Fruit de l’Esprit, le charisme ne peut être compris, par l’oblat et sa communauté, s’ils ne sont animés du même Esprit.

Les Oblats délégués au Chapitre de 2010 ont vécu cette expérience : « Durant tout le Chapitre, les délégués sont demeurés à l’écoute, attendant qu’une scène biblique particulière leur soit présentée pour les aider à approfondir le sens de ce qu’ils vivaient à ce Chapitre comme de la réalité communautaire et ecclésiale que les Oblats vivent aujourd’hui. À maintes reprises, spontanément au cours de nos conversations, la scène qui nous est venue à l’esprit est celle de l’Évangile  de Luc, au chapitre 24, où les disciples, découragés et l’air sombre parce que leur univers religieux avait été crucifié, rencontrent le Christ ressuscité sur le chemin d’Emmaüs ; ils sentent leur cœur brûler en eux tandis qu’il leur parlait et le reconnaissent finalement dans ce qu’ils viennent de vivre de nouveau. Ils retournent alors à leur vie religieuse avec une vision, une espérance et une énergie renouvelée.

Ce Chapitre général a été un chemin d’Emmaüs. Nous avons regardé attentivement notre monde crucifié, rencontré le Christ sur ce chemin avant de quitter cet endroit le cœur brûlant d’une nouvelle visée, d’une nouvelle espérance et d’une nouvelle énergie. Notre désir est de les partager avec vous » (Actes du 35e  Chapitre général 2010 : La Conversion, p ; 12-13).

L’événement d’Emmaüs vécu au Chapitre, met la Parole de Dieu au centre de notre vie apostolique. C’est elle, portée par l’Esprit, qui interprète et donne sens à notre vécu apostolique, à notre aspiration à la sainteté et à notre zèle missionnaire, dans les milieux religieux et culturels où le Seigneur nous envoie. « Comme la Parole de Dieu est l’aliment de leur vie intérieure et de leur apostolat, ils ne se contentent pas de l’étudier assidûment, ils l’accueillent avec un cœur attentif, afin de mieux connaître le Sauveur qu’ils aiment et veulent révéler au monde. Cette écoute de la Parole les rend plus aptes à lire les évènements de l’histoire à la lumière de la foi » (C.33).

C – La vie apostolique selon les Constitutions et Règles de 1982

En 1980, le Chapitre général vota les deux réalités du charisme oblat : la mission et la vie religieuse, comme formant la première partie des nouvelles Constitutions sous le titre : « le charisme oblat ». Dans les Constitutions précédentes, ces deux réalités constituaient deux parties distinctes. « Le changement a son importance. Il signifie clairement que le charisme oblat inclut tout autant le mode de vie religieuse de l’Oblat que sa mission apostolique dans l’Église. La vocation oblate est plus qu’un engagement missionnaire en faveur des pauvres, elle est d’abord un état de consécration à Dieu dans lequel s’enracine le service missionnaire » (P.F. Jetté : OMI homme apostolique p.35-36).

« Les CC. et RR. de 1982 sont fidèles à l’idéal d’Eugène de Mazenod. Elles ont essayé de pénétrer la vie religieuse qu’il voulait, d’unifier davantage notre être (intérieur et extérieur, contemplation et action) et d’adapter notre réponse missionnaire aux besoins d’aujourd’hui. Pour l’Oblat comme pour l’Église, l’entrée dans ce monde nouveau (encore en mutation constante et rapide) a constitué et constitue, encore, une période difficile ! » (P.F.Jetté).

L’Oblat un « apôtre-religieux » sur les traces des Apôtres

L’expression la plus courante, chez le Fondateur, est « marcher sur les traces des Apôtres ». Elle se trouve dans la lettre à l’abbé Henry Tempier du 9 octobre 1815. Il semble que le Fondateur l’utilisait volontiers quand il voulait expliquer la vocation oblate à des personnes qui ne la connaissaient pas encore et qui voulaient entrer dans la Congrégation.

Depuis Vatican II, la Parole de Dieu est devenue le centre de la vie chrétienne et religieuse consacrée. Nous lisons, étudions et méditons les Saintes Écritures d’une autre manière que du temps du Fondateur. Cette nouvelle compréhension de la Parole de Dieu, nous permet  de comprendre de l’intérieur les expressions : «  marcher sur les traces de Jésus Christ, notre divin maître et marcher sur les traces des Apôtres ».

La relation dynamique du disciple et de l’apôtre. « Le disciple et l’apôtre  sont deux faces de la même vocation apostolique. Le disciple est par excellence celui qui marche derrière, qui met ses pas dans les pieds de Jésus. Il est comme Marie la sœur de Marthe, assise aux pieds de Jésus pour l’écouter. L’apôtre, c’est ce même disciple quand il est envoyé en mission, avec une tâche bien précise à accomplir. Ainsi le disciple est en quelque sorte la face intérieure de l’apôtre, et l’apôtre est l’expression de la fécondité et du dynamisme du disciple. (P. Jean-Pierre Caloz omi : Réflexions sur la vie apostolique ; Vie oblate n°2, 2008).

La relation dynamique, en interaction réciproque, du disciple et de l’apôtre, semble être la compréhension que les C. et R. font de la vie apostolique. Cette vision réconcilie : communauté et mission, vie intérieure et zèle à l’extérieur, sainteté et mission.

La communauté de Jésus avec les Douze. La première communauté oblate est celle de Jésus et des Apôtres. « La communauté des Apôtres avec Jésus est le modèle de leur vie ; il avait réuni les Douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés. (cf. Mc 3,14) »

Jésus a vécu une expérience de communauté avec ses apôtres. L’Évangile  ne dit pas où ils habitaient. Il nous les montre marchant ensemble sur les routes de Palestine. L’Évangile  distingue l’enseignement donné aux  foules et l’enseignement donné aux disciples, dans un dialogue de questions-réponses, quand ils se retrouvent à la maison. La communauté est organisée, il y a un supérieur Pierre, un économe Judas qui gère la caisse commune (Jn 19,6). Un groupe de femmes-disciples suivent Jésus et apportent leur aide à la communauté. Il existe des tensions à l’intérieur de la communauté, surtout à propos de la première place.

Jésus et les Apôtres ont vécu la communauté comme nous pouvons la vivre entre Oblats aujourd’hui. Elle a été pour les Apôtres le lieu de leur croissance, le milieu de leur formation. C’est en suivant Jésus qu’ils sont entrés progressivement dans la connaissance de sa personne et de leur vocation. (P. Jean-Pierre Caloz p.183).

Saint Marc dit aussi que  « Jésus avait réuni les douze autour de lui pour en faire ses compagnons et ses envoyés » (Marc 3,14). Le mot compagnon met l’accent sur la relation au maître. L’envoyé quant à lui, c’est l’apôtre, celui qui va au loin, envoyé en mission. Mais la mission qu’il a reçue le relie à la personne de son maître. (P. Jean-Pierre Caloz).

Le disciple devient ami. Jésus va plus loin dans sa relation avec son disciple : il en fait son « ami ». « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,14-15).

Jésus utilise deux verbes pour le mot aimer. Le verbe aimer sous la forme « agapan » est utilisé 7 fois des versets 9 à 13. Il exprime une relation entre supérieur et inférieur, entre maître et disciple, un amour qui se fonde sur des sentiments d’estime, de bienveillance et sur la générosité. Le verbe aimer sous la forme « philein » aux versets 14 et 15, exprime un attachement tendre et affectueux, comme entre époux, une relation d’amitié. Ce n’est plus la relation maître et compagnon. C’est plus profond et intime, plus intérieur.

Ami et serviteur ne s’opposent pas, mais se conjuguent, comme Jésus est à la fois le Bien-aimé et le Serviteur. L’Ancien Testament a connu deux amis de Dieu : Abraham puis Moïse, avec la même conséquence du « ne plus avoir de secret entre amis ». «  Dieu se disait : est-ce que je vais cacher à Abraham ce que je vais faire ? » (Gen 18,17-18). « Le Seigneur parlait à Moïse, face à face, comme un homme parle à son ami » (Ex 33,11).

Jésus se fait connaître au plus profond de l’intériorité. Il fait connaître le Père. Et l’ami, attiré par l’Esprit, descend au plus profond de lui-même, de son cœur. Et là, au plus intime de son intime, Jésus le fait pénétrer dans son intimité à lui, dans son Cœur !

Sur les traces des disciples Jean et Pierre : deux itinéraires d’amitié avec Jésus

« Marcher sur les traces des Apôtres » (le Fondateur), c’est s’identifier à eux. Ils nous permettent d’entrer dans le mystère de Jésus. Ils nous provoquent à prendre une décision existentielle comme ils ont dû le faire eux-mêmes. Pour marcher avec les « disciples/apôtres », il faut lire les Évangile s. Puis méditer (meditatio, réflexion) leurs itinéraires et ensuite contempler (contemplatio), participer à leur rencontre avec Jésus, en imaginant ce qu’ils ont vécu et ressenti.( Voir annexe : Lectio Divina)

C’est toujours Jésus qui appelle à le suivre, à être son disciple. Il a l’initiative. C’est Jésus qui aime le premier et qui appelle son disciple à devenir son ami. Et c’est encore Lui qui envoie le disciple comme apôtre en mission. Les deux itinéraires d’amitié de Jésus avec Jean et Pierre se passent dans la communauté de Jésus avec les Douze. Ils révèlent le climat d’affection fraternelle qui existe autour du Maître. Ils montrent que Jésus aime personnellement chacun des 12 disciples, selon son tempérament et sa personnalité, qu’il l’oriente vers la mission qui correspond aux besoins de l’Église naissante, en respectant ses aptitudes personnelles. Ils nous enseignent aussi, que Vocation et Mission, Intériorité et Mission sont une seule et même réalité, vécue par Jésus avec ses disciples/apôtres. Marcher sur les traces des Apôtres, c’est marcher avec Jean et Pierre dans l’intimité du cœur de Jésus, avant la Pentecôte  et après celle-ci, lorsque les Apôtres sortent du Cénacle. Jésus réalise avec eux sa promesse : « je vous appellerai mes amis » (Jn 15,14-15).

- Jean « le disciple que Jésus aimait ». Cette expression est employée par le narrateur du 4e évangile. Elle désigne saint Jean. Jésus ne l’utilise pas. Cependant, 3 faits rapportés dans les chapitres 13 à 21, confirment que Jean a une place à part dans le cœur et le projet missionnaire de Jésus :

- « Un des disciples était installé tout contre Jésus : celui qu’aimait Jésus (13,23)

- « Or près de la croix de Jésus, se tenait sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d‘elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « femme voici ton fils ». Puis il dit au disciple : «  voici ta mère ». Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui » (19,25-27) (Jean près de la croix : sous la croix. Jean se tenant près d’elle : la soutenant dans ses bras).

- « Si je veux qu’il demeure, que t’importe ! » (21,23)

Jean est « celui qui a vu ». C’est un témoin oculaire : il a recueilli et gardé dans son cœur et son esprit, les traditions originales de Jésus, non transmises par les synoptiques. Il est celui qui, pendant la vie terrestre de Jésus jusqu’à l’ascension et, après, dans les communautés naissantes et dans ses relations personnelles avec le Seigneur Ressuscité, a pénétré l’intériorité de Jésus, le sens profond de ses paroles et la puissance  sacramentelle cachée dans ses gestes.

Le récit du dernier repas, le jeudi saint, met en présence 3 disciples qui sont 3 manières d’être disciple, de suivre le Christ :

- Juda l’anti-disciple : « Satan est entré en lui ». Ce qui va se passer lui échappe et le dépasse. «  Il sort dans la nuit pour livrer Jésus »

- Pierre : le disciple plein de contradictions, habité par la fidélité et la trahison. Au lavement des pieds il résiste. Il refuse que Jésus lui lave les pieds. Ce n’est pas une attitude psychologique de respect envers le Maître qui accomplit un geste de serviteur. Mais « C’est une attitude humaine qui ne veut pas voir le salut dans l’abaissement, qui ne veut pas voir Dieu dans l’image du serviteur » (Bultmann). Pierre n’est pas prêt à suivre Jésus sur le chemin de la Passion. Car Jésus n’est pas le Messie qu’il cherchait et qu’il croyait avoir trouvé le jour où André son frère l’a amené chez Jésus. (Jn 1,41)

- Jean le disciple parfait. «  Le disciple que Jésus aimait ». Certains du groupe des disciples le considèrent comme le disciple parfait. Celui qui, dès le départ, s’est engagé totalement et que Jésus aime. A la table du repas il occupe la place à côté du cœur de Jésus. C’est une place de proximité spatiale. C’est aussi le signe de la proximité affective et spirituelle de Jean avec Jésus. Ainsi placé, Jean va être l’intermédiaire entre Pierre et Jésus.

Au cours du repas, Jésus leur annonce : l’un de vous me trahira ! ». Cette annonce produit le trouble et le doute chez les disciples. Chacun se demande intérieurement : est-ce moi ? Qui est-ce ? Pierre passe par Jean pour avoir une information de Jésus. Pour lui Jean ne peut pas être  le traitre. C’est un indice de la considération des disciples pour Jean : il ne peut être le traitre !

La place de Jean, à côté de Jésus, la tête appuyée sur la poitrine du Maître, peut-aussi être l’indice que Jésus considère Jean comme l’héritier de son testament spirituel d’amour pour les disciples futurs qui croiront « sans avoir vu » (20,29). Ainsi Jean devient l’intermédiaire entre Jésus et les lecteurs/auditeurs futurs de sa Parole. (Alain Marchadour : Les  personnages dans l’évangile de Jean ; p.169-179)

La relation Jean et Pierre. Dans les chapitres 13 à 21, en diverses circonstances, Jean est l’intermédiaire entre Jésus et Pierre. Jean est plus jeune que Pierre, qui est marié et qui est le patron d’un groupe de pêcheurs du lac de Tibériade. Mais il est très proche de Pierre. La relation entre les deux est à sens unique : de Jean à Pierre, c’est Jean qui est le premier jusqu’à la fin du chapitre 21, où un changement se produit. C’est toujours Jean qui aide Pierre à aller de l’avant, qui l’entraine derrière lui, qui lui signale la présence du Maître.

Ce rôle d’intermédiaire en faveur de Pierre est rendu possible par sa proximité avec Jésus (13,23-24), ses relations avec le milieu sacerdotal de Jérusalem (18,16), sa plus grande agilité (20,4), et son intuition plus vive (21,7). Jean voit et comprend tout de suite : qui est là et le sens caché des choses au tombeau vide le matin de Pâque. (Marchadour)

La relation d’amour de Jésus à Pierre. André qui a passé la journée avec Jean chez Jésus, amène à Jésus son frère Simon, le lendemain. Jésus le regarde et dit : « Tu es Simon, fils de Jean. Je t’appelle Céphas, ce qui veut dire Pierre » (Jn 1,40-42).

En lui donnant un nom nouveau, Jésus a un projet sur Pierre : il sera la pierre sur laquelle il bâtira son Église. Pierre en suivant Jésus aura un parcours intérieur sinueux, plein de contradictions où les déclarations et les promesses de fidélité alternent avec les incompréhensions, les refus et la trahison. Jean sera à côté de lui, pour l’aider à franchir les obstacles, jusqu’à la dernière rencontre, après la résurrection, au bord du lac de Tibériade. (Jn 21,1-23).

Pendant cette rencontre, Jésus introduit Pierre dans une relation d’amour et d’intimité. C’est encore Jean, et pour la dernière fois, qui sert d’intermédiaire. «  Le disciple, que Jésus aimait, dit alors à Pierre : c’est le Seigneur ! A ces mots : c’est le Seigneur ! Simon-Pierre mit son vêtement, car il était nu, et il se jette à l’eau » (21,7) Puis, après avoir mangé ensemble du poisson braisé et du pain, Jésus prend Pierre à l’écart, l’introduit dans son intimité et le rétablit dans sa mission. Jésus interpelle Simon, 3 fois, par son premier nom, celui qu’il portait avant leur première rencontre : « Simon, fils de Jean » (Jn 1,42 et 21,16-17). « Il lui dit pour la 3e fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui eût dit pour la 3e fois : m’aimes-tu ?  Et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. (v¨17)…Puis il lui dit : suis-moi » (v.19).Jésus reconfirme Pierre dans sa vocation et sa mission initiales (1,40-42).

« La mission de Simon-Pierre annoncée de façon vague au chapitre 1, est ici précisée : « pais mes brebis ».Le lien affirmé par Jésus, entre la mission à remplir et l’amour envers lui, établit le programme à venir de Simon-Pierre. La triple question : « m’aimes-tu ? », évoque la triple trahison. Que peut signifier, pour Simon-Pierre, l’invitation à aimer Jésus, tandis qu’il vient de le trahir et que le temps de sa présence sur terre prend fin ? C’est le rappel que sa vocation et sa mission sont un don gratuit de Jésus. Ce don demeure malgré les faiblesses et les infidélités de Simon-Pierre. De façon réaliste [le lavement des pieds], Jésus a enseigné à ses disciples que « l’aimer c’est observer ses commandements » (Jn 14,15).Associant amour de lui et service des frères, Jésus ouvre à Simon-Pierre un programme exigeant : conduire et nourrir le troupeau, en fidélité à sa mission et par amour pour le Maître » (Alain Marchadour p.60-61).

Jésus, le Bon Pasteur, qui a aimé jusqu’au bout et a donné sa vie pour ses brebis, appelle Pierre à exercer, dans l’amour, son ministère de pasteur. Il est la garantie pour que l’Église reste fidèle au testament spirituel de Jésus, dont Jean est l’héritier.

La relation dynamique du disciple et de l’apôtre dans les CC. et RR.

C.1 « Il [l’appel de Jésus-Christ] les invite [les Oblats] à le suivre et à prendre part à sa mission par la parole et l’action ».Les mots clés sont suivre et prendre part à la mission, ils renvoient à la vie du disciple et de l’apôtre.

C.2  la dernière phrase relie doublement les deux aspects de la vocation apostolique. Elle dit : « Leur zèle apostolique est soutenu par le don sans réserve de leur oblation ».Ce qui veut dire que l’apôtre (zèle apostolique) est soutenu par l’oblation qui est le propre du disciple. Mais une « oblation sans cesse renouvelée dans les exigences de leur mission ».Cette conclusion « exprime l’unité interne de la vie oblate et l’aide mutuelle que s’apportent ses deux composantes essentielles : l’action missionnaire et la consécration religieuse » (P.F Jetté OMI Homme apostolique p.51)

R 8a enrichit à son tour la relation du disciple et de l’apôtre : « Nous nous laisserons évangéliser par les pauvres et les marginaux vers qui notre ministère nous envoie, car souvent ils nous font entendre de façon nouvelle l’Évangile  que nous annonçons… ».Le ministère de l’apôtre est une école pour le disciple. Le ministère (le propre de l’apôtre) nous fait rencontrer les pauvres qui, à l’expérience, se révèlent être nos maîtres. Ils nous font entendre de façon nouvelle l’Évangile  (le propre du disciple) que nous annonçons (le propre de l’apôtre).

C 11 « Notre mission est de proclamer le Royaume de Dieu et de le rechercher avant toute chose… ». Le P. F.Jetté note : « ce qu’il y a de remarquable dans cette phrase, c’est qu’on affirme que la recherche du Royaume de Dieu avant toute chose, fait partie de notre mission tout autant que la proclamation de ce même Royaume. Nous sommes Oblats pas seulement pour aller prêcher…mais aussi pour rechercher nous-mêmes le Royaume…et en vivre…Par là nous réaffirmons d’une manière nouvelle l’unité du charisme oblat et rejoignons la pensée d’Eugène de Mazenod, qui a tant insisté sur la nécessité de la sainteté pour nous… » (Homme apostolique p.122-123).

C 31 voici la réflexion du P.F.Jetté « la C 31 parle de l’unité de notre vie ; il s’agit bien de sortir de la division entre action et contemplation et les divers aspects sous lesquels elle se décline. « Les Oblats ne réalisent l’unité de leur vie qu’en Jésus-Christ et par lui ». L’article dit bien que nous sommes «  engagés dans des services apostoliques très variés ». C’est la « dispersion » inhérente à  la vie missionnaire, mais alors qu’elle devrait nous éloigner de Dieu, elle devient le lieu où nous le rencontrons.  «  Tout acte de leur ministère est rencontre avec le Christ, mais à une condition : que leur cœur soit pur et qu’il cherche le Christ. Alors…ils trouveront le Christ en le donnant aux autres et en l’accueillant d’eux » (Homme apostolique p.189)

 C 32  elle décrit la prière missionnaire. « C’est en missionnaire que nous louons le Seigneur selon les inspirations diverses de l’Esprit : nous portons devant Lui le poids quotidien de notre souci pour les gens à qui nous sommes envoyés (cf. 2Co 11,28). Toute notre vie est prière pour que le Règne vienne en nous et par nous ». C’est l’Esprit qui est le Maître intérieur de la prière missionnaire dans laquelle nous relisons et reprenons notre ministère sous forme de prière, à l’exemple de Paul qui portait le souci de toutes les Églises. Le souci apostolique pourrait bien être dissipation qui nous éloigne de Dieu, mais ici il est montré comme prière. Tant la prière explicite que l’action apostolique est prière « pour que le Règne vienne en nous (disciple) et par nous (apôtre) » Pour en arriver là, il sera nécessaire cependant d’être bien clairs sur qui nous voulons servir : nous-mêmes ? ou la mission du Seigneur ? Le fondateur en était conscient et c’est pour cela qu’il nous recommandait tant la pureté d’intention : « …avoir uniquement en vue la Gloire de Dieu, le bien de l’Église, l’édification et le salut des âmes… » Préface (P. Jean-Pierre Caloz : pp.183-185).

La communauté apostolique dans les CC. et RR. de 1982

Les CC. et RR. font l’unité de vie entre mission et communauté en une seule réalité : le charisme oblat : «  C’est dans la communauté à laquelle nous appartenons et par elle que nous accomplissons notre mission » C.37

C’est la présence de Jésus Sauveur dans la communauté et dans la mission qui fait l’unité.

« L’Oblat se sanctifie personnellement et travaille à la sanctification des autres dans et par la communauté à laquelle Dieu l’appelle. Il n’y a plus de communauté sans mission, ni de mission sans communauté » (P.Francis Santucci, Communauté : DVO p.148).

L’appel et la présence du Seigneur : éléments constitutifs de la communauté oblate

La communauté des Apôtres autour de Jésus (C.3) et celle des premiers chrétiens (C.21, 37) forment le modèle sur lequel se fonde la communauté oblate.

C.3  Le Seigneur nous appelle à le suivre : la sanctification personnelle veut dire ne faire qu’un avec Lui, c’est à dire « revivre l’unité des Apôtres avec Lui ainsi que [notre] mission commune dans son Esprit ». Cette mission consiste à amener les autres à cette même unité. C’est la présence du Christ Sauveur qui rend la mission possible et c’est la mission de l’Oblat de rendre le Christ présent dans la communauté et à l’extérieur d’elle.

C. 37  La charité à l’intérieur de la communauté et le zèle à l’extérieur pénètrent toute la vie de l’Oblat. «  À mesure que grandit entre eux la communion d’esprit et de cœur, les Oblats témoignent aux yeux des hommes que Jésus vit au milieu d’eux et fait leur unité pour les envoyer annoncer son Royaume ». La communauté vit ainsi pour la mission, elle est elle-même acte de mission. La communauté comme l’activité missionnaire sont source de sanctification et témoignage d’évangélisation.

Les qualités de la communauté apostolique

Le P. Marcelle Zago résume ainsi les qualités de la communauté : « Une lecture attentive des CC. et RR. nous fait trouver dans la vie communautaire une dimension humaine de compréhension et d’amitié réciproques, une dimension chrétienne de partage dans la foi, une dimension religieuse par le soutien apporté à nos vœux, une dimension missionnaire dans la programmation et dans l’exécution de notre ministère, une dimension économique dans la transparence en ce qui concerne les biens et dans le partage de ceux-ci » ( P. Marcelle Zago : Devenir témoins en communauté apostolique ; dans Doc omi, 208 (1996) p.8).

La dimension humaine : « l’affection qui unit les membres d’une même famille »

La première qualité humaine « l’affection qui unit les membres d’une même famille » C.42

Solidarité des uns et des autres dans notre vie et dans notre action : C. 38

Joie et simplicité C. 29 et 39

Partage de nos dons et de nos talents C.39

Unité par l’obéissance et la charité C. 38-39

Responsabilité des uns envers les autres dans la correction fraternelle et le pardon C.38-39

Encouragement réciproque à être fidèle à la Congrégation C.29

Amitié et vie fraternelle pour vivre le célibat C.18

Créativité commune pour offrir des possibilités de récréation, de repos et de détente R.25

Respect des besoins et du droit à la vie privée de chacun R.26

Sollicitude particulière pour ceux qui sont éprouvés, malades ou âgés C.42

Cordialité et hospitalité C.41

Prière pour nos défunts C.43

Attitude de dialogue fraternel, de conciliation et de charité envers l’oblat qui quitte la Congrégation C.44

La dimension chrétienne : « témoins de la présence et de la mission de Jésus »

« la communauté est un signe que, dans le Christ, Dieu est tout pour tous » C.11

Elle témoigne que Jésus vit au milieu de nous C.37

Elle doit « nous aider à devenir davantage des hommes de prière et de réflexion, à vivre l’Évangile  sans compromis et ainsi nous libérer pour une plus grande fidélité à notre vocation » C.87

C’est pourquoi, «  un des moments les plus intenses de la vie d’une communauté apostolique est celui de la prière en commun » C.40

Dans l’Eucharistie, les membres « resserrent les liens de leur communauté apostolique et élargissent les horizons de leur zèle aux dimensions du monde » C.33

Célébration commune de l’Office divin et Oraison vécue ensemble C.33

Récollection mensuelle et retraite annuelle personnelle et communautaire, temps de réflexion et de renouvellement C.35

Notre recherche et notre proclamation commune du Royaume de Dieu, notre attente active de la venue du Seigneur, ne se limitent pas à des moments de prière ; « nous nous engageons à être au cœur du monde un levain des Béatitudes » C.11

Nous sommes appelés au partage communautaire de notre expérience de foi C.87

« la charité fraternelle doit soutenir le zèle de chacun » C.37

La dimension religieuse : « les vœux les unissent dans l’amour au Seigneur et à son peuple »

Les vœux […] marquent d’un caractère particulier ce milieu vital qu’est la communauté C.12. Chaque vœu marque un aspect de la communauté

Le célibat consacré nous permet de « témoigner ensemble de l’amour du Père pour nous et de notre amour fidèle pour lui » C.16

« En vivant leur consécration, les Oblats s’entraideront pour parvenir à une plus grande maturité » R.11

« Ils adoptent un genre de vie simple et considèrent comme essentiel, pour leur Institut, de donner un témoignage collectif de détachement évangélique » C.21

«  Les Oblats mettent tout en commun » C.21

« Tout ce qu’un membre acquiert par son travail personnel ou en vue de la Congrégation appartient à celle-ci » C.22

« Chacun contribue, pour sa part, au soutien et à l’apostolat de sa communauté » C.21

Tout ce qui appartient à la communauté peut être considéré comme le patrimoine des pauvres et sera administré avec prudence, R.14

« La communauté, cependant, mettant sa confiance dans la divine Providence, n’hésitera pas à utiliser même son nécessaire pour aider les pauvres » R.14

Le vœu d’obéissance fait de la communauté un témoin de ce monde nouveau dans lequel les hommes se reconnaissent en étroite dépendance les uns des autres, contestant l’esprit de domination, C.25

« Dans nos supérieurs, nous verrons un signe de notre unité dans le Christ » C.26

« Comme personne et comme communauté, nous avons la responsabilité de rechercher la volonté de Dieu. Nos décisions reflètent davantage cette volonté, quand elles sont prises après un discernement communautaire et dans la prière » C.26

La dimension missionnaire : « C’est dans la communauté à laquelle nous appartenons et par elle, que nous accomplissons notre mission » C.37

Le Père Zago parle de trois exigences :

La mission est confiée à la communauté ; cette tâche est communautaire avant d’être personnelle. Tous les membres doivent la soutenir. Ils y engagent leur vie et leur action : C. 38, R.1

Les structures de la communauté sont au service de la mission. La communauté doit donc adopter le rythme de vie qui corresponde le mieux à sa mission, en se rappelant que la vie et la mission de la communauté ne s’opposent pas. C. 38 ; R.23

La communauté est, par nature, missionnaire.  Nous accomplissons notre mission non seulement par des paroles et des travaux, mais aussi et surtout par la qualité de notre vie. C.3, 11,37.

La dimension économique : « un témoignage collectif de détachement évangélique »

« Comme la Congrégation est missionnaire par nature, les biens temporels qui lui appartiennent sont avant tout au service de la mission » C.122

« Chacun contribue pour sa part au soutien et à l’apostolat de sa communauté » C.21

Tous les biens appartiennent à la communauté. «Nos maisons et nos Provinces auront le souci de partager avec les confrères dans les régions ou les missions moins pourvues de biens matériels » R.15. Commentant cet aspect du partage des biens matériels, le P. J. Joergensen écrit : « Le partage est un beau témoignage à donner au monde, celui d’un organisme international qui pratique véritablement la solidarité financière. La recommandation du Chapitre de 1992 de partager les capitaux de telle façon que chaque Province puisse être autonome est un signe de cette solidarité. Ce partage signifie que les Oblats «  pauvres » cesseraient de dépendre des Oblats « riches ». Il s’agit d’une importante question de partage de pouvoirs, d’un passage de la charité à la justice ». (Vie Oblate Life 52, (1993), p.131).

Pour que les qualités de la communauté apostolique ne soient pas des désirs émotifs et pieux, il est nécessaire d’élaborer périodiquement un projet communautaire.  « Nous sommes tous solidairement responsables de la vie et de l’apostolat de la communauté. C’est donc ensemble que nous discernons l’appel de l’Esprit, que nous tâchons de parvenir à un consensus sur les questions importantes et que nous appuyons loyalement les décisions prises. Un climat de confiance mutuelle favorisera parmi nous l’élaboration des décisions en esprit de collégialité » C.73.

Le Chapitre de 1986 : « Missionnaires dans l’aujourd’hui du monde » affirme « la vie communautaire est une dimension essentielle de notre vocation […] Pour nous Oblats, [elle] n’est pas uniquement nécessaire à la mission, elle est elle-même mission et en même temps un signe qualitatif de la mission de l’Église ».

Le Chapitre de 1992 : « Témoins en communauté apostolique » : «  est une invitation à relire nos principales sources oblates, sous l’angle de la qualité de notre vie communauté apostolique, afin d’améliorer notre témoignage, au cœur du monde contemporain » (Présentation.15). C’est un appel à réaliser notre projet de communauté apostolique.

Le Chapitre de 2012 : « Conversion » est un appel à changer nos attitudes. « Après un débat assez passionné, les membres du Chapitre ont voté, pour la plupart, pour le maintien des structures actuelles. Le sentiment de la majorité était que, à ce moment-là, il était plus important de changer nos attitudes que de changer nos structures » (Lettre p.9).

Conclusion :

Le Père Marcello Zago résume les orientations des chapitres qui ont suivi le Concile Vatican II, dans les pages 340 à 344 du DVO, article : Évangélisation et Mission. Il situe le Concile dans l’Histoire de l’Humanité : « Le Concile a eu lieu au moment où apparaissait un tournant socioculturel de plus en plus profond : fin de l’époque coloniale et émergence des nouvelles nations, explosion des moyens de communication de masse, développement technologique et fossé économique croissant entre les peuples, pluralisme grandissant des cultures, des religions, des opinions, émigration de l’hémisphère sud vers l’hémisphère nord. Il n’est pas facile de distinguer l’impact du Concile de celui de ces changements ».

La vie religieuse elle-même a été profondément marquée par ce renouvellement conciliaire et par les changements socioculturels.

« En regardant l’évolution qu’a connue l’évangélisation, dans l’idée qu’on s’en fait comme dans sa réalisation, à partir du Fondateur jusqu’à aujourd’hui, on notera quelques tendances significatives. On est passé :

- D’une évangélisation centrée même quantitativement sur l’annonce directe de la Parole à travers les missions populaires et les missions étrangères, à une mission évangélisatrice avec des activités et des ministères variés ;

- D’une évangélisation axée surtout sur la religion et la morale à une évangélisation intégrale qui doit éclairer et transformer tous les aspects de la vie personnelle, collective et culturelle (voir Evangelii Nuntiandi n°18-20) ;

- D’une annonce de type magistral et objectif à une évangélisation adaptée au cheminement des auditeurs pour répondre à leurs attentes. Le Fondateur demandait d’ « d’enseigner qui est le Christ », les nouvelles Constitutions dans l’article principal parlent de « faire connaître le Christ » ;

- D’une annonce faite par un groupe de prêtres à une évangélisation qui est l’œuvre de l’Église ;

- D’une annonce axée sur la conversion des âmes à une évangélisation qui a un triple but : c’est à dire la conversion personnelle et communautaire, la constitution d’une communauté ecclésiale inculturée et responsable, et la promotion du Royaume de Dieu (voir Redemptoris  Missio n° 19-20). Dans cette perspective, certaines activités, telles que la promotion humaine, l’inculturation, le dialogue et l’engagement pour la justice et la paix, sont véritablement missionnaires (Redemptoris Missio n°52-60).

Le P. Marcello Zago conclut en proposant de revenir à la proclamation de la Parole de Dieu. « Dans la pratique, l’annonce directe [de la Parole de Dieu] a peut-être perdu non seulement l’importance quantitative, mais aussi l’estime qui lui reviennent. La Parole de Dieu annoncée convenablement a un dynamisme et une efficacité missionnaire uniques. Il faudrait approfondir sa valeur à partir de l’Écriture, de la Tradition et du  concile Vatican II, en particulier de la constitution Dei Verbum, de l’exhortation de Paul VI Evangelii Nuntiandi et de l’encyclique de Jean-Paul II Redemptoris Missio…La triple distinction qu’indique Redemptoris Missio : l’évangélisation pastorale, la nouvelle évangélisation, l’évangélisation missionnaire, pourrait constituer un point de départ » (La nouvelle évangélisation selon Jean-Paul II et les défis pour les Oblats, dans Kerygma 25 ( 1991)p.165-187).

Ce que Jean-Paul II dit pour l’Église correspond à l’intuition, à la volonté et à l’action d’Eugène de Mazenod et au charisme qu’il a transmis. « L’annonce a, en permanence, la priorité dans la mission. L’Église ne peut se soustraire au mandat explicite du Christ. Elle ne peut pas priver les hommes de la Bonne Nouvelle qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés par  Lui […] Toutes les formes de l’activité missionnaire tendent à cette proclamation qui révèle et introduit dans le mystère caché depuis les siècles et dévoilé dans le Christ, mystère qui est au cœur de la mission et de la vie de l’Église, et qui forme le pivot de toute l’évangélisation […] La foi naît de l’annonce et toute communauté ecclésiale tire son origine et sa vie de la réponse personnelle de chaque fidèle à cette annonce. De même que l’économie du salut est centrée sur le Christ, de même l’activité missionnaire  tend à la proclamation de son mystère » (Redemptoris Missio n°44).

Sur ce point, la Congrégation a ce défi important à saisir et à relever pour être véritablement missionnaire dans notre monde et pour être fidèle à son charisme. (Zago DVO p.342-344)

Le P. Marcello Zago a écrit cela en 1996. Depuis le monde a encore changé et change vite avec le Web ! Le 19 juin 2012, le Saint Siège a présenté le texte de l’Instrumentum Laboris du Synode prévu du 7 au 28 octobre2012, sur le thème : « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ».

VI – La Vierge Marie chez saint Eugène de Mazenod et chez les Oblats

« Marie Immaculée est la Mère de notre communauté apostolique. Elle nous apporte la foi et le courage qui orientaient sa vie, depuis Nazareth jusqu’à la chambre haute de Jérusalem. Marie nous invite sans relâche à approfondir notre relation personnelle avec Jésus qui au Calvaire nous a donnés à elle comme ses fils. Elle nous provoque à prendre soins les uns des autres, comme des frères, et à aimer le peuple auquel nous sommes envoyés pour lui porter la Bonne Nouvelle. Marie est notre modèle dans son engagement pour les valeurs du Royaume et dans son témoignage unique au milieu de la première communauté de son Fils » (Chapitre 1992 : Témoins en communauté apostolique n° 45).

Marie dans la formation d’Eugène

À Venise (1794-1797). Don Bartolo donne à Eugène un règlement de vie centré sur Jésus-Christ et Marie. Il s’agit de pratiques de piété : office de la Sainte Vierge, chapelet… Surtout, don Bartolo oriente la piété d’Eugène vers une attitude intérieure qui restera chez lui toute sa vie :

- Confiance en Marie, à l’exemple de Jésus qui a mis sa confiance en sa mère

- Union aux « adorations des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie ».

Le  règlement lui propose des gestes simples et quotidiens, qui expriment son amour vrai, sensible et affectueux : « ce sera là mon exercice du matin. Avant de quitter ma chambre, je me tournerai vers une église et je prierai à genoux Jésus de me bénir. Je me tournerai aussi vers l’image de Marie et je lui demanderai humblement sa bénédiction maternelle. Je prendrai alors de l’eau bénite, je baiserai respectueusement mon crucifix à l’endroit des plaies et du cœur, la main de ma mère Marie » (Rey I, p.26).

À Palerme (1799-1802). A 17 ans, Eugène arrive à Palerme où il demeure pendant 4 ans. Deux célébrations mariales vont le marquer. (EO I, t 16, p.97-98)

- « les archevêques de Palerme et toutes les autorités de cette grande ville, renouvellent tous les ans le serment de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour le maintien de cette vérité » (Il s’agit de l’Immaculée Conception non encore définie par l’Église).

- L’autre souvenir concerne la fête appelée : « Le triomphe de la Rédemption ». Dans son Journal d’émigration, Eugène décrit, sur deux pages, la procession où  parmi les personnages du N.T. Marie est toujours présente à côté du Christ ou en relation avec lui.

Au séminaire Saint Sulpice.

Jean Jacques Olier, fondateur du séminaire, a élaboré une spiritualité basée sur le fait que le prêtre est un alter Christus. Les formateurs du séminaire veillaient à ce que chacun des prêtres formés par eux  puisse dire : ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20)

Marie était présentée comme le modèle de cette attitude intérieure fondamentale, puisque le Christ a habité en elle. Pour les Sulpiciens la dévotion à Marie consiste à contempler en Marie la vie de Jésus et à ce que Jésus habite en nous comme il habitait en Marie. « La meilleure expression de cette spiritualité mariale christocentrique semble être la prière : «  O Jésus qui vit en Marie… », qui était récitée après la méditation, [et que la tradition oblate a gardée]. On peut dire que les idées qu’elle contient, constituent l’essence de la spiritualité mariale sulpicienne et c’est en elle qu’Eugène a été formé » (Kazimierz Lubowicki, DVO : Marie p.533).

Les premières années de sacerdoce

Vers octobre 1812, Eugène rentre à Aix. Deux faits nous font voir comment sa vie reste marquée par la présence de Marie :

-  Après la célébration de la fête de Pâques de 1813, Eugène fonde l’Association de la Jeunesse d’Aix. Les règlements et les statuts sont imprégnés de la pensée de Marie. Dès les premières lignes, il est dit qu’il s’agit d’une « société établie sous l’invocation de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge ». Eugène éduque les jeunes à voir en Marie la Mère de Jésus et « aussi la nôtre », une mère pleine de tendresse qui désire coopérer à notre salut ». (P.Kazimierz Lubowicki, DVO p.535).

-  L’expérience du 15 août 1822. Selon la tradition orale, le 15 août 1822, la statue de Marie, bénie ce jour-là dans la chapelle d’Aix, aurait ouvert les yeux et penché légèrement la tête vers le Fondateur pendant qu’il priait à ses pieds. Le seul témoignage contemporain de ce fait se trouve dans sa lettre, écrite le soir du même jour, au père Tempier. Le fondateur ne décrit pas l’événement extérieur, il ne fait pas d’allusion directe à une apparition. Mais il utilise des expressions : « j’ai éprouvé ; j’ai trouvé ; il me semblait voir, toucher du doigt », jointes à la joie profonde et à la force sereine, qui semblent indiquer qu’il a eu, dans cette expérience, une vision intérieure, qu’il interprète comme «  un sourire de la Vierge » (EO I, t 6, p.234).

Dans cette lettre, Eugène décrit « ses dispositions intérieures ». On en distingue quatre : il réussit à pénétrer ou à percevoir la vérité essentielle concernant Marie, la Congrégation, lui-même et les difficultés externes à l’Institut.

(Les Oblats sont expulsés de France en 1903. Ils transportent la statue à Rome. Elle est actuellement placée au-dessus du maître-autel de la Maison générale).

Marie dans la spiritualité de la Congrégation selon le Fondateur

Le nom de la Congrégation. Le premier nom de la Congrégation a été celui de Missionnaires de Provence. Ce nom n’était plus approprié lorsque les Missionnaires firent une fondation hors de Provence. Ils adoptèrent le nom d’Oblats de saint Charles. Mais ce nom ne satisfaisait pas Eugène.

Avant l’audience accordée par le Pape en 1825, le père de Mazenod décide de remplacer le nom  d’Oblats de saint Charles par le nom : d’Oblats de Marie Immaculée. Quel fut le véritable motif de cette décision ? Le P. Fernand Jetté indique que le nom d’une famille religieuse exprime habituellement sa nature et son but. (Essai sur le caractère marial de notre spiritualité :( EO, 7(1948) p.25). Il semble que le choix du nom de « Missionnaires Oblats de la très sainte et immaculée Vierge Marie » soit, chez le père de Mazenod, la maturation d’une nouvelle et plus profonde vision de la mission de la Congrégation. Il découvre Marie comme le modèle le plus adéquat de la  vie apostolique voulue pour sa Congrégation, comme la personne la plus engagée au service du Christ, des pauvres et de l’Église. Dans sa lettre au père Tempier du 22 décembre 1825, deux de ses réflexions sont frappantes : une certaine fascination pour le nouveau nom et aussi le regret de n’y avoir pas pensé plus tôt. Il semble prendre conscience que, même s’il avait toujours aimé Marie, il n’avait pas encore compris le rôle essentiel qu’elle accomplit dans le projet de la Rédemption. En cherchant le patron qui exprime le mieux le but de sa Congrégation, c’est à dire une personne qui marche à la suite du Christ, engagée dans la mission au service et à l’instruction des pauvres, il n’avait pas pensé à Marie. À Rome, il comprend ce qu’est vraiment Marie. Le nom de la Congrégation naît d’une découverte selon laquelle ses membres, pour répondre réellement aux urgences de l’Église, doivent s’identifier avec Marie Immaculée, « s’offrir » comme elle au service du projet salvifique de Dieu.

Le contenu spirituel du nom. Eugène n’a pas choisi le nom pour une question de culte ni de dévotion personnelle. Mais pour que les Oblats lui soient «  consacrés d’une manière spéciale » (lettre à Tempier le 22 décembre 1825, EO I, t.6, p.234).

Le Père Léo Deschatelets, ancien Supérieur général, écrit : «  il s’agit d’une sorte d’identification à Marie Immaculée[…], d’une donation de nous-mêmes à Dieu par Elle et comme Elle, qui va jusqu’au fond de toute notre vie chrétienne, religieuse, missionnaire, sacerdotale,[…] d’une manière à nous de nous engager à fond, par la pensée, le cœur et l’action, dans le mystère de Marie, pour mieux vivre notre engagement total au service du Christ et des âmes. C’est à ce point de vue qu’elle est pour nous un exemple de perfection » (Notre vocation et notre vie d’union intime avec Marie Immaculée : lettre circulaire n°191 du 15 août 1951).

« Devenir Oblat de Marie Immaculée, c’est […] en quelque sorte nous incorporer à Marie pour engendrer avec elle Jésus dans les âmes, enseignant par la parole et par l’exemple  ce qu’est le Christ » (Fernand Jetté).Nous avons là une identification mystique et réelle, par laquelle chaque Oblat devient Marie elle-même qui vit et sert dans l’aujourd’hui de l’Église.

La « Vie Intérieure de Marie »

La présence de Marie à Eugène est déjà très forte en arrivant au séminaire de Paris, selon une de ses lettre écrite six jours après son entrée. Dans cette lettre écrite à sa grand-mère, il parle avec émerveillement d’une « fête qui embaume et qui est spéciale au séminaire, c’est la fête de la vie intérieure de la Sainte Vierge, c’est à dire la fête de toutes les vertus et des grandes merveilles du Tout-Puissant…Je vais me réjouir avec le Très Sainte Vierge de ce que Dieu a opéré de grandes choses en elle » DVO p.533).

Marie dans l’aujourd’hui des Oblats

Aujourd’hui, par les Évangiles, nous percevons que « la vie intérieure de Marie » est toujours liée à  l’accueil de la Parole de Dieu. Marie est celle qui la médite, la garde fidèlement dans son cœur, lui donne les mots pour exprimer sa prière dans le Magnificat. Marie, docile à l’Esprit Saint, peut nous aider à vivre la même docilité, la même obéissance.

« Dans la Parole de Dieu, Marie est vraiment chez elle, elle en sort et elle y entre avec un grand naturel. Elle parle et pense au moyen de la Parole de Dieu ; la Parole de Dieu devient sa parole et sa parole naît de la Parole de Dieu. De plus, se manifeste ainsi que ses pensées sont au diapason des pensées de Dieu, que sa volonté consiste à vouloir avec Dieu. Étant profondément pénétrée par la Parole de Dieu, elle peut devenir la mère de la parole incarnée » (Benoît XVI, Deus caritas est, n°41).

Marie est présente, au Cénacle, au milieu des Apôtres (Encyclique Redemptoris Mater, Jean-Paul II)

« Marie est présente au moment même de la naissance de l’Église : «  comme il a plu à Dieu de ne manifester ouvertement le mystère de salut des hommes qu’à l’heure où Il répandrait l’Esprit promis par le Christ », on voit les Apôtres, avant le jour de la Pentecôte «  persévérant d’un même cœur dans la prière avec quelques femmes dont Marie, Mère de Jésus et avec ses frères » (Ac 1,14). Et l’on voit Marie appelant elle aussi de ses prières le don de l’Esprit qui à l’Annonciation l’avait déjà elle-même prise sous son ombre » (Redemptoris Mater, n° 24).

« Parmi ceux qui étaient assidus à la prière au Cénacle, certains avaient, les uns après les autres, été appelés par Jésus. Onze d’entre eux, avaient été établis comme Apôtres et Jésus leur avait confié la mission qu’il avait reçue du Père : « Comme le Père m’a envoyé moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Au jour de son Ascension, avant de retourner vers le Père, il avait ajouté : «  quand l’Esprit Saint descendra sur vous, vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Cette mission des Apôtres commence dès qu’ils sortent du Cénacle de Jérusalem » (Redemptoris Mater, n° 26).

« Marie  n’a pas reçu directement cette mission apostolique. Mais elle est au Cénacle avec les Apôtres, au milieu d’eux. Elle est assidue à la prière en tant que « Mère de Jésus » (Ac 1,13-14), c’est à dire du Christ crucifié et ressuscité » (Redemptoris Mater, n° 26).

« Les Apôtres savaient et regardaient Marie, la Mère de Jésus, comme un témoin unique du mystère de Jésus », de la vie intérieure de Jésus. Pour cela : « dès le premier moment, l’Église regardait donc Marie à travers Jésus, comme elle regardait Jésus à travers Marie » (Redemptoris Mater, n° 26).

LA   MISÉRICORDE  DANS  LE   CHARISME   OBLAT

I – INTRODUCTION

Le Rwanda a été blessé et frappé à mort par un génocide fratricide, monstrueux et inexplicable, du 6 avril au 4 juillet 1994. Un « Congrès de la Miséricorde » s’est tenu en octobre 2010. Il a été une promesse de renouveau qui a répondu à la soif de pardon, au désir de se rencontrer et de se parler à nouveau, pour refaire l’unité et retrouver la communion. L’ONU estime qu’environ 800 000 rwandais ont trouvé la mort pendant ces 100 jours de violence.

En Afrique du Sud, la « Commission de la vérité et de la réconciliation » présidée par Mg. Desmond Tutu, archevêque du Cap et prix Nobel de la Paix, a débuté le 15 avril 1996 et ses travaux se sont prolongés durant 2 ans. L’objet de cette commission concernait les crimes et exactions politiques commis non seulement au nom du gouvernement sud-africain, mais aussi les crimes et exactions commis au nom des mouvements de libération nationale. Selon Mg. Desmond Tutu, certains auteurs de crimes ont pu avouer et réparer leurs torts et de nombreuses victimes ont pu pardonner.

D’autres endroits existent dans le monde, déchirés par des conflits que l’on ne sait pas encore résoudre !

Jean-Paul II : un homme de miséricorde

En 1980, dans l’encyclique «  Dieu riche en Miséricorde : Dives in Misericordia », Jean-Paul II soulignait son désir que « l’Église prenne une conscience plus profonde et plus motivée de la nécessité de rendre témoignage à la Miséricorde de Dieu, dans toute sa mission » (DM 12)

En 2000, Jean-Paul II a institué le 1er dimanche après Pâques : Dimanche de la Miséricorde divine. Il disait : « la Miséricorde dessine l’image de mon pontificat »

La Miséricorde de Dieu est « la clé de lecture privilégiée » du pontificat de Jean-Paul II. (Benoît XVI). Dans son dernier livre personnel : « Mémoire et identité », Jean-Paul II se réfère à sainte Faustine Kowalska et à ses révélations centrées sur le mystère de la Divine Miséricorde. Confronté aux idéologies du Mal que furent le nazisme et le communisme (elles ont causé plusieurs millions de morts), Karol Wojtyla comprend que l’unique vérité capable de contrebalancer le mal de ces idéologies est le fait que Dieu est Miséricorde : « c’était la vérité du Christ miséricordieux ». C’est pourquoi, affirme Jean Paul II,  « lorsque j’ai été appelé sur le siège de Pierre, j’ai ressenti fortement la nécessité de transmettre les expériences faites dans mon pays natal, mais appartenant au trésor de l’Église universelle ».

« Jean-Paul II était d’abord et avant tout, un homme de miséricorde, tout en étant ferme sur la vérité et la justice. Son attitude notamment dans ses voyages apostoliques, à l’égard des personnes fragilisées par la vie, enfants, personnes malades ou handicapées, pauvres des favelas, ne trompe pas sur sa profonde compassion pour la souffrance. Son pardon au tueur Ali Agça et la visite qu’il lui rendit dans sa cellule de prison, témoignent de la force et du courage de la miséricorde qui l’habitaient » (Mgr Albert-Marie de Monléon, coordinateur national français du Congrès de la Miséricorde).

« Nous ne devons pas avoir peur du mot miséricorde…La miséricorde divine s’exprime avant tout à l’égard de l’homme blessé, défiguré par le péché…Elle est ce qui restaure dans sa dignité et sa vraie liberté de fils égaré » (Encyclique : Dives in misericordia).

Cotonou : le 18 novembre 2011 : allocution de Benoît XVI en la Cathédrale dédiée à Notre Dame de Miséricorde, « la double expression de la miséricorde divine ». «  La miséricorde divine ne consiste pas seulement en la rémission de nos péchés. Elle consiste aussi dans le fait que Dieu, notre Père, nous ramène, parfois avec douleur et crainte de notre part, sur le chemin de la vérité et de la lumière, car il ne veut pas que nous nous perdions. Cette double expression de la miséricorde divine, montre combien Dieu est fidèle à l’alliance conclue avec chaque chrétien dans le baptême. En relisant l’histoire personnelle de chacun et celle de l’évangélisation de nos pays, nous pouvons dire avec le psalmiste : « Je chanterai sans fin les miséricordes du Seigneur » (Ps 89 ou 88,2).

Benoît XVI a terminé son allocution par une prière à la Vierge Marie, reine de Miséricorde, d’espérance, de paix et de justice, Notre Dame d’Afrique : « Que la Vierge Marie comble les plus nobles aspirations des jeunes d’Afrique, les cœurs assoiffés de justice, de paix et de réconciliation ; les espoirs des enfants victimes de la faim et de la guerre. Qu’elle obtienne pour les peuples de la terre, l’esprit de fraternité, la guérison pour les malades, la consolation pour les affligés, le pardon pour les pécheurs »

Pendant sa visite au Bénin, le pape s’est recueilli sur la tombe de l’ancien archevêque de Cotonou : Mgr Isidore de Sousa (décédé en 1999). Mgr de Sousa a joué un rôle décisif, il y a 20 ans, pour la transition démocratique après les années de dictature marxiste-léniniste. Il a présidé la « Conférence nationale » qui a négocié la transition vers la démocratie. Alors qu’il était coadjuteur de Cotonou, Mgr de Sousa a participé au Congrès national missionnaire à Lisieux, en avril 1984. Il a affirmé que pour chasser la peur, la peur du sorcier notamment, il faut annoncer « Jésus est Seigneur ». Ce qu’il disait de la peur est toujours d’actualité. Le Bénin est le pays du Vaudou : qui est « l’ensemble des dieux ou des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance ». C’est pour répondre à ces peurs et à ces interrogations que Benoît XVI a parlé de la Miséricorde de Dieu « qui est fidèle à l’alliance faite avec chaque chrétien dans le baptême » et de Marie Mère de Miséricorde, dans la cathédrale qui porte son nom.

À Bogota en Colombie, se tiendra en 2014 le prochain Congrès mondial de la Miséricorde, après Rome en 2008 et Cracovie en 2011.

Pendant ce Congrès, la Miséricorde divine prendra « toute sa signification comme service de l’élan missionnaire de l’Église. Sans mission l’Église meurt ! L’élan de la communauté chrétienne ne peut se déployer qu’à partir d’une expérience personnelle de la miséricorde. À côté de cette conversion personnelle c’est une conversion pastorale qui sera déterminante pour l’avenir de l’Église. La Miséricorde consiste dans le fait que nous n’attendons pas que les gens viennent à nous. Au contraire, c’est nous qui partons à leur rencontre, d’une porte à une autre, pour apporter le message de la Miséricorde…Si une paroisse n’est pas missionnaire, elle n’a pas de miséricorde » (Mgr Joaquin Garcia Benitez, archevêque de Medellin).

La Colombie est un pays blessé par des décennies de guerres civiles et de conflits liés à la drogue. « Le chemin de la Miséricorde divine est pour nous un chemin de confiance, car la Colombie a besoin d’un chemin de paix ».

Le 2° Congrès asiatique de la Miséricorde se tient à Bangkok, ce mois d’octobre. Les communautés bouddhistes et musulmanes y participent.

Depuis plusieurs années, la Miséricorde est vécue, expérimentée, approfondie sur tous les continents. Des groupes accueillent et célèbrent la Miséricorde. Des jeunes approfondissent ce mystère. Des religieux et des religieuses, des laïcs vivent la Miséricorde au service des malades, des prisonniers, des enfants, des plus petits.

Tous ces événements signalent qu’une nouveauté nait dans l’Église pour le bien de l’humanité blessée et pécheresse. Le charisme oblat nous introduit dans cette nouveauté de la spiritualité de la Miséricorde divine.

« Sa Miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (Luc 1,50. La BJ traduit miséricorde et la TOB  traduit sa bonté. La Liturgie traduit son amour).Ce verset est à la fois le centre et la clé d’explication du Magnificat. Il exprime l’espérance et la confiance de Marie en Dieu (mon) Sauveur. Elle donne totalement à Dieu sa disponibilité de créature et de femme. Le charisme religieux missionnaire de saint Eugène de Mazenod puise son origine et sa source permanente dans l’expérience qu’il a faite de la Miséricorde de Dieu. Pour lui, il y a un lien entre la Miséricorde, la mission et l’aspiration à la sainteté.

À la suite de Marie « Mère de Miséricorde », en vivant notre charisme oblat, en union avec nos confrères présents dans le monde, nous avons mission comme « ministres de la Miséricorde », d’aller vers ceux et celles qui sont « les plus abandonnés ». Nous sommes des semeurs de joie, de paix et de pardon. C’est notre charisme.

II – Vocabulaire

La miséricorde signifie dans le langage religieux et chrétien : un attachement gratuit, fait de tendresse et de ferveur, face à toute misère et souffrance. C’est compatir, c’est à dire  « souffrir avec, com = avec et pâtir = souffrir. Ce verbe compatir exprime bien la proximité que suscite la miséricorde.

« Selon l’origine latine du mot, la miséricorde exprime un cœur (cor en latin) qui se rend proche de celui qui est dans la « misère », qui est éprouvé par le mal, l’injustice, l’ignorance, la pauvreté, la souffrance, le malheur. La miséricorde, c’est le cœur compatissant pour celui qui manque du nécessaire, et le nécessaire, ce sont les biens de tous ordres, physiques, spirituels, intellectuels. Saint Augustin la définit ainsi : « La miséricorde c’est, dans notre cœur, une compassion pour la misère d’autrui, qui nous pousse à la secourir si nous le pouvons ». (Mgr Albert-Marie Monléon OP. « Miséricorde bonheur pour l’homme ; p.37)

En Dieu, la miséricorde est son amour qui se rend proche de ses créatures blessées par le mal. Le cœur de Dieu qui se penche sur la misère du cœur humain. Saint Augustin exprime cela par : « Dieu, tu es miséricordieux, moi je suis misérable » (Confessions X, 26-29).

La misère la plus grande est le péché et tout ce que le péché produit.

La miséricorde s’exprime par le pardon de l’offense. Elle est indulgente et patiente. Elle est tendresse et douceur d’un cœur qui refuse de se durcir ou de se fermer. Elle est gratuite.

« Seigneur, il n’y a que tes blessures pour nous montrer que tu es doux et plein de miséricorde » (Saint Bernard)

Dieu est la Miséricorde même. Cet attribut divin est celui qui lui convient le mieux face à sa créature. « L’amour de Dieu sous forme de miséricorde est à la racine de toute œuvre de Dieu » (Saint Thomas). Pour un pécheur, cet attribut divin éclate plus merveilleusement dans le pardon que Dieu nous accorde, le péché étant la plus grande des misères et la cause de toutes les autres misères. La miséricorde divine est l’exemple que nous devons vivre : « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 5,36)

III – La Miséricorde dans l’expérience et la spiritualité missionnaire de saint Eugène de Mazenod

Saint Eugène situe l’origine de sa vocation missionnaire dans l’expérience du vendredi saint 1807. Le visage de Jésus crucifié le bouleverse et le fait pleurer de douleur et de joie. « Jamais en lui l’expérience de se sentir aimé et comblé par la Miséricorde divine ne fut aussi forte. La douleur causée par son péché, était inondée par la douceur de l’amour de Dieu qui l’accueillait et lui pardonnait. La joie naissait « par le moyen de ma douleur ».

À partir de cette expérience, qui est une « véritable conversion personnelle et en même temps pastorale et missionnaire », Eugène décide de donner sa vie à Jésus crucifié. Toutes ses actions seront motivées par sa volonté de répondre à la Miséricorde qui a envahi son cœur.

Saint Eugène n’a pas donné de définition de la miséricorde ni élaboré de longs traités ou réflexions. C’est un homme pratique et sa spiritualité surgit de son expérience et de son union à Jésus crucifié, des aptitudes naturelles que Dieu a mises en lui, de sa pratique pastorale et missionnaire face aux besoins des « âmes les plus abandonnées » et de la situation de l’Église.

« Ses retours sur sa vie sont baignés du sentiment explicite et vif de la miséricorde divine. Il est plein de reconnaissance envers un Dieu si bon. Eugène ne cesse de revenir à la Miséricorde. Il s’y réfugie en toute confiance. Il sait que Dieu l’a sorti de son état de péché. Il est étonné que Dieu l’appelle au sacerdoce. Il s’examine soigneusement pour se préserver des plus petites défaillances. Il fréquente le sacrement du pardon. Il déborde d’action de grâce. Il éprouve le besoin de publier et proclamer les miséricordes de Dieu en sa faveur. La tristesse du regret fait place à la consolation et à des moments d’amour provoqués par les bontés de Jésus Christ Sauveur et Rédempteur, jusqu’à l’appeler «  l’Époux de mon âme », « le bien-aimé de mon cœur ». (DVO. Jacques Gervais p. 582 ; Ecrits oblats : I, T 15).

Son testament rédigé en 1854, est l’expression finale de sa spiritualité : « J’implore la miséricorde de Dieu, par les mérites de notre Sauveur Jésus Christ en qui je mets toute ma confiance, pour obtenir le pardon de mes péchés et la grâce de recevoir mon âme dans le saint paradis. J’invoque à cet effet l’intercession de la très sainte et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, osant lui rappeler, en toute humilité mais avec consolation, le dévouement filial de toute ma vie et le désir que j’ai toujours eu de la faire connaître et aimer, et de propager son culte en tous lieux, par le ministère de ceux que l’Église m’a donnés pour enfants et qui se sont associés à mes vœux…J’ai bien la confiance que le bon Dieu par sa miséricorde infinie, m’accordera son saint paradis… » (EO I t.15, n° 191 p.287-288).

Conversion personnelle

« C’est les Miséricordes de mon Dieu que je dois publier : (Ps 86,12-13) « Je te rends grâce de tout mon cœur Seigneur mon Dieu, à jamais je rendrai gloire à ton nom. Car ton amour est grand envers moi, tu as tiré mon âme de l’enfer ». «  Car il a épuisé les trésors de sa grâce en ma faveur » (Ps 145,8). «  Le Seigneur est miséricorde et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde ». « Oui je les publierai tous les jours de ma vie et à tous les instants du jour (Ps 55,18). «  Le soir et le matin et à midi, je raconterai et j’annoncerai » (Conférence spirituelle du 19 mars 1809).

Saint Eugène, imitant la Vierge Marie qui « gardait dans son cœur les paroles et les événements »,  garde la mémoire des bontés de Dieu. Le rôle de la mémoire est important :

- Pour nous rappeler les bontés divines

- Lui rendre grâce

- Louer sa fidélité

- Fortifier notre fidélité

- Nourrir notre espérance

- Annoncer et témoigner

Eugène par la pratique des exercices spirituels, utilisés surtout pendant les retraites annuelles, avait l’habitude de revenir sur lui-même, de réfléchir sur sa vie et d’y découvrir (= discerner) la présence agissante de Dieu Amour miséricordieux. Il a bien noté les passages et les moments où Dieu l’a créé et recréé : « J’ai parcouru ainsi les différents endroits où le Seigneur m’a placé…J’ai regardé ces grâces, comme une suite de la création, comme si Dieu après m’avoir formé, me prenant par la main, m’avait ainsi placé successivement en me disant : « je t’ai créé pour que tu m’aimes, pour que tu me serves…Je fais plus, faible créature que tu es, je te place là et là pour que tu parviennes plus facilement à cette fin… » (Retraite au sacerdoce 1811).

Conversion pastorale  et missionnaire 

 « J’entrai au séminaire de Saint Sulpice avec le désir, avec la volonté bien déterminée de me dévouer de la manière la plus absolue au service de l’Église, dans l’exercice du ministère le plus utile aux âmes, au salut desquelles je brûlais de me consacrer ».

« Je désire que Dieu m’accorde la Miséricorde en ce temps décisif de ma vie, où je me prépare à recevoir le sublime et redoutable sacerdoce de Jésus-Christ. Que je puisse profiter de la grâce de prédilection que je reçois, et en profiter pour purifier mon âme et vider entièrement mon cœur des créatures, afin que l’Esprit Saint ne trouve plus d’obstacles  et se repose sur moi dans toute sa plénitude. Qu’il me remplisse de l’amour de Jésus-Christ mon Sauveur, de manière que je ne vive et que je ne respire que pour lui. Que je me consume dans son amour en le servant et en faisant connaître combien il est bon et combien les hommes sont insensés de chercher ailleurs le repos de leur cœur, qu’ils ne pourront jamais trouver qu’en lui seul… » (Notes prises pendant la retraite à Amiens…pour me préparer au sacerdoce, 1 au 21 décembre 1811).

Il est ordonné prêtre le 21 décembre 1811. De retour à Aix, il exprime à son évêque ses préférences pastorales et sacerdotales. Il demande d’être libre d’exercer son sacerdoce selon les appels qu’il a perçus : les jeunes, les prisonniers, « les âmes les plus abandonnées » par la pastorale paroissiale.

L’état de l’Église et du clergé, la déchristianisation issue de la révolution française, ont causé la déchéance de la foi chrétienne dans « les âmes » et de la religion chrétienne, surtout dans les régions rurales, où les gens sont « abandonnés » à eux-mêmes, vivant dans l’ignorance de Dieu et du Christ, et ayant perdu leur dignité de personne humaine.

Eugène utilisait, le plus souvent, l’expression « les âmes abandonnées » pour indiquer sa préférence sacerdotale et missionnaire. Elles sont des personnes concrètes et vivantes qu’il connaît. Elles sont particulièrement pauvres, marginalisées par la société et l’Église, privées de la « charité sacerdotale ».  « Le salut des âmes » signifie pour lui, aider les personnes « abandonnées » à retrouver leur dignité humaine. « Pauvres chrétiens qui n’ont pas la moindre idée de leur dignité, par manque de rencontrer quelqu’un qui leur rompe le pain de la parole » (lettre à sa mère :3 juillet 1810)

À l’amour miséricordieux de Dieu, Eugène répond en s’identifiant progressivement à Jésus crucifié qui l’a aimé et sauvé au prix de son sang. Plein de reconnaissance, il veut participer de toutes ses forces à son œuvre de Sauveur pour « les plus abandonnés qui vivent loin de Dieu » comme lui fut loin de Dieu ! Il veut se consacrer à servir l’Église. Toute sa vie, saint Eugène aima son Sauveur Jésus-Christ crucifié avec passion et fidélité, sous le regard miséricordieux de Marie Immaculée ».

Il s’identifie à Jésus Sauveur qui a dit : « ce que je veux c’est la miséricorde ». «  Ce qui apparaît clairement chez le fondateur c’est : « ce que je veux c’est la miséricorde » (P. Marcel Bélanger omi)

L’expérience de la Miséricorde de Dieu et l’union au Christ crucifié, a été le moteur et le cœur de sa vie et de sa mission. Il les a transmises à ses fils spirituels comme un charisme, pour qu’ils puissent devenir, ensemble en communauté, des apôtres passionnés et voués au Christ et à l’Église. Des évangélisateurs audacieux de la Bonne Nouvelle et de la joie du Règne de Dieu, pour les personnes « les plus abandonnées ». Des pères capables d’amour maternel pour guider et régénérer les personnes humaines dans la vie du Christ. Des hommes apostoliques capables de relations compatissantes et de communion chaleureuse. Des défenseurs et des promoteurs de la justice, de la dignité de la personne humaine, de la vie et de la création. Saint Eugène veut « des ministres de la Miséricorde de Dieu ».

Le regard miséricordieux de Jésus crucifié avait transformé l’être intérieur d’Eugène. Avec son cœur et son esprit, Eugène pose, à son tour, un regard miséricordieux sur l’état de l’Église et l’abandon des âmes. Et son regard va orienter sa pastorale sacerdotale et missionnaire : il veut être un Prêtre nouveau sur les traces des Apôtres, pour régénérer un homme nouveau et une Église nouvelle comme la première communauté de Jérusalem.

Deux documents sont considérés par les Oblats comme la vision fondatrice de saint Eugène à être religieux – missionnaire – prêtre  et à fonder la congrégation : ce sont la Préface et le Sermon de carême 1813. Eugène y exprime ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il pense et ce qu’il décide d’accomplir personnellement et avec d’autres.

Sa conscience d’être ministre de la Miséricorde

Eugène définit l’esprit des missionnaires de Provence, dans la lettre au novice Nicolas Riccardi du 17 février 1826 : « une famille dévouée à Dieu et à l’Église, marchant à grands pas dans les voies de la perfection, dont une partie des membres se préparent par la pratique des plus excellentes vertus, à devenir de dignes ministres des miséricordes de Dieu sur les peuples, tandis que les autres, par un travail assidu et des efforts de zèle qu’on aurait admiré dans les plus grands saints, renouvellent les merveilles opérées par la prédication des premiers disciples de l’Évangile  »

Dans la lettre suivante du 18 février, au Père Tempier, Eugène explicite à nouveau sa vision de l’identité des missionnaires de Provence : « ceux-ci sont prédestinés et pré-ordonnés par l’Esprit Saint à accomplir l’œuvre de sa Miséricorde »

Sa vision missionnaire

A la lumière de deux documents fondateurs, nous comprenons mieux Eugène : sa conversion, ses sentiments, ses motivations et ses choix. L’amour radical qu’il a pour Jésus crucifié et qu’il demande aux oblats dans la Règle, a une dimension missionnaire à l’égard de la personne humaine et de sa dignité. Saint Eugène ne se contentait pas de célébrer la liturgie. Il avait un regard critique sur le monde, éclairé par l’amour du Christ qui lui faisait aimer les pauvres, le poussait à partager leurs angoisses et leurs espérances, à leur révéler leur dignité, à dénoncer l’ordre social qui se construisait sur la souffrance des pauvres, à promouvoir des relations sociales basées sur la justice, l’amour et la miséricorde. Il refuse la déshumanisation de la personne humaine et la compromission des prêtres avec la mentalité de la société.

Pour lui, l’homme acquiert sa véritable dignité par le Christ Sauveur, qui a régénéré l’homme dans son sang. Le Fils de Dieu et l’homme sont deux réalités intimement liées entre elles. En sorte que l’homme ne peut se comprendre lui-même s’il se sépare du Christ uni à sa Mère et à son épouse l’Église.

Eugène a fait des choix décisifs pour répondre à la Miséricorde de Dieu et la faire connaître, pour faire connaître Jésus crucifié sauveur, servir l’Église et les « âmes les plus abandonnées » :

- Il refuse la fonction de vicaire général que lui offre l’évêque de Rouen qui l’a ordonné

- De retour dans son diocèse à Aix, il habite avec sa mère à qui il impose son règlement particulier de vie sacerdotale : prières, méditations, messe, lectures et études, activités pastorales et la composition des repas très sobres, (alors que sa mère aimait lui cuisiner des repas spéciaux !).

- Il obtient de son évêque la liberté pastorale pour être le prêtre des jeunes, des prisonniers, des âmes abandonnées par la pastorale paroissiale

- Il fonde l’Association de la Jeunesse d’Aix

- Il prêche le carême en langue provençale, à 6 heures, heure où les pauvres sont disponibles

- Il fonde la communauté religieuse avec vœux des Missionnaires de Provence

- Il organise les « missions populaires » en introduisant une nouveauté : la visite des gens maison par maison

- Il assiste les condamnés à mort : pratique pastorale qui n’avait pas cours à son époque.

Sa dévotion envers Marie Mère de Miséricorde

Eugène s’adresse à la Vierge Marie comme à la Mère de la Miséricorde. Il qualifie Marie de « tendre et douce Mère ». La maternité de Marie est l’expression humaine de la tendresse divine. Marie est proche de nous et sa proximité nous donne confiance.

Sur son lit de mort, il a la consolation d’entendre le « Salve Regina Mater misericordiae…ô clémente, ô compatissante, ô douce Vierge Marie ».

Son attitude et sa façon d’agir à l’égard des personnes individuelles, surtout les petites gens.

Saint Eugène avait un tempérament qui le faisait éclater subitement d’indignation violente en voyant des manquements à la vertu, et aussitôt après, il s’apaisait et laissait s’exprimer sa tendresse et sa miséricorde. « J’ai vu aussi le Supérieur général faire éclater les saintes indignations de la vertu avec véhémence accablante, puis avec une charité ardente, accorder le plus miséricordieux et le plus consolant intérêt à l’humilité et au repentir » (Leflon, III p.775-777).

Malgré ce caractère entier et explosif, il a un cœur fortement poussé à la miséricorde. Il possède pour cela des dispositions naturelles mises en lui par Dieu.  « Malgré un caractère tel que je viens de décrire le mien, mon cœur est sensible, il l’est à un point excessif » (Auto-évaluation faite pour son directeur spirituel, à son entrée au séminaire). Dès son enfance il portait secours aux miséreux. Il est rapide à réparer l’offense qu’il a commise. Il aime beaucoup les domestiques qui lui sont vraiment attachés. Deux ans avant son entrée au séminaire, Eugène est nommé recteur des prisons. Il fait son possible : « pour adoucir leurs peines (des prisonniers) par tous les moyens qui sont à mon pouvoir, mais surtout par les consolations que la religion nous donne » (lettre à son père). Dans la même lettre, il raconte comment il a accompagné pendant de longues heures, dans son agonie, l’épouse d’un ami de la famille.

« Eugène est naturellement poussé à aider ou secourir les personnes dans le besoin. C’est à la Miséricorde de Dieu qu’il les confie et les conduit » (Jacques Gervais, DVO p. 585). Plus tard comme prêtre, il écrit à un ami pour l’encourager au nom de leur amitié, à s’engager dans une vie vraiment chrétienne. Pour cela, pendant 10 ans, il a imploré sur lui « chaque jour la Miséricorde de Dieu ».

Envers ses confrères

« Sa miséricorde, envers ses frères et fils oblats, surgit de cette immense sensibilité et générosité qui animaient son cœur. Un cœur de père, dit-il. Mais ce n’est pas assez : un cœur de mère. Il le redit plusieurs fois. Par exemple vers la fin de sa vie, il écrit : « J’ai souvent dit au bon Dieu qu’il m’avait donné un cœur de mère et des enfants qui méritent mon amour. Il faut qu’il me permette de les aimer sans mesure. C’est ce que je fais en toute conscience. Il me semble que plus j’aime des êtres comme vous, mon bien-aimé fils, plus et mieux j’aime Dieu, le principe et le lien de notre mutuelle affection. Ce sentiment est permanent dans mon âme. Je le porte avec moi partout où je suis, et à défaut de la présence des objets chéris, je le répands devant Notre Seigneur dans cette visite du soir où je suis heureux de m’occuper d’eux » (lettre au P. Antoine Mouchette, le 22 mars 1857 ; EO I, t 12, p. 43/ DVO p. 585).

Gaby CRUGNOLA, OMI, Maison Yves Plumey : avril 2012 – juin 2013