Jean Joseph Hippolyte COURTÈS , Marie-Jacques Antoine, dit « Marius » SUZANNE et Jacques Joseph MARCOU


Bertrand MORARD

Jean Joseph Hippolyte COURTЀS, Marie-Jacques Antoine, dit « Marius » SUZANNE et Jacques Joseph MARCOU

Dans le cadre des conférences du Centre International Eugène de MAZENOD, commémorant le bicentenaire de la fondation des Missionnaires de Provence, Les Pères Paweł ZAJĄC et Michel COURVOISIER vous ont dressé, en décembre dernier, l’état politique, social et ecclésial de la France sous la Restauration. Sous l’impulsion d’Eugène de MAZENOD naîtra à Aix une œuvre de jeunesse en 1813. Il écrira :

« Le mal est à son comble et nous marchons à grands pas vers une dissolution totale si Dieu ne vient pas au plus tôt à notre secours (…) Mais comment déplorer assez la malheureuse rencontre qui devient tous les jours plus commune de jeunes pères élevés dans la Révolution, qui ne valent pas mieux que leurs fils élevés par Buonaparte (…) Eh bien ! Ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai, je tâcherai, j’essaierai de la préserver des malheurs dont elle est menacée, qu’elle éprouve déjà même en partie, en lui inspirant de bonne heure l’amour de la vertu, le respect pour la Religion, le goût pour la piété, l’horreur pour le vice ».

Le 27 février dernier, le Père COURVOISIER nous a décrit la personnalité attachante d’Henry TEMPIER, le « double » d’Eugène. Son confident, son frère… mais aussi, peut-on dire, son « souffre douleur »…

Lors de la dernière conférence du CIEM, les Pères ASODO, BONGA, Joseph BOIS et le frère Benoît DOSQUET vous ont exposé comment, à l’automne 1815, à 33 ans, Eugène de MAZENOD avait invité à se joindre à lui et à Henry TEMPIER, pour former la communauté des Missionnaires de Provence :

  • Auguste ICARD, âgé de 25 ans, vicaire de Lambesc, qui en sera chassé dès 1816,
  • Pierre Nolasque MIE, âgé de 47 ans, vicaire à Salon de Provence,
  • Sébastien DEBLIEU, âgé de 27 ans, curé de Peynier,
  • Emmanuel Fréjus MAUNIER, veuf, âgé de 46 ans et prêtre depuis plus de 18 ans à Marseille.

Viendront rapidement se greffer à ces pionniers :

  • Jean Joseph Hippolyte COURTЀS, né à Aix le 1er janvier 1798 ;
  • Marie-Jacques Antoine, dit « Marius », SUZANNE, né à Aix le 2 février 1799 ;
  • Jacques Joseph MARCOU, né à Aix le 16 juin 1799. Il avait été l’un des sept premiers membres de l’œuvre de Jeunesse.

Jean Joseph Hippolyte COURTÈS est issu d’une famille aixoise aisée. Il a une sœur, Mariette, demeurée célibataire. Il fit ses études au petit séminaire puis au grand séminaire d’Aix.

Profondément touché par la prédication d’un jésuite qui exaltait la grandeur de la vocation missionnaire, il demanda à entrer dans la Compagnie de Jésus et partit pour le noviciat des Jésuites de Montrouge en décembre 1816.

De santé fragile il est rapidement pris d’une forme de langueur due à son éloignement de Sainte Victoire et ramené par son père à Aix en septembre 1817. Ancien membre de la congrégation de la jeunesse, il est reçu par la communauté des Missionnaires de Provence et autorisé à rester avec eux pour prendre un repos. 

Il décide alors de se joindre à ce groupe de missionnaires et commence son noviciat en octobre 1817.

Marie-Jacques Antoine, dit « Marius », SUZANNE était l’aîné de neuf enfants nés de Jean-Baptiste Bienvenu SUZANNE et de Christine Michèle VITALIS, propriétaires aisés de Fuveau.

« Marius » fut scolarisé à l’école du village et suivi les leçons de latin du curé, Jean FAYOL. Il poursuivra ses études au petit séminaire d’Aix. TEMPIER, séminariste, à l’époque, qui fut l’un de ses professeurs insiste sur sa conduite irréprochable. 

Jacques Joseph MARCOU est également aixois. Il était l’un des sept jeunes, membres fondateurs de l’œuvre de la jeunesse. Il fit ses études au petit séminaire de Marseille.

En 1821, Jacques a pris la décision d’entrer au noviciat des Missionnaires de Provence. Il réussit à convaincre Jacques JEANCARD, qui deviendra évêque auxiliaire de Marseille en 1858, à le suivre et persuade également son ami Joseph Hippolyte GUIBERT, futur archevêque de Paris (1871) et créé cardinal en 1873, de devenir missionnaire. 

I – QUELQUES TRAITS COMMUNS

La naissance

A leur naissance, dix huit mois les séparent (1798-1799). Tous trois sont nés sous le Directoire.

Après l’épisode de dirigisme économique que connaît la France sous la Terreur, la convention thermidorienne revient à une politique libérale. La Campagne d’Égypte contribue à asseoir la légende napoléonienne.

D’un point de vue religieux, le Directoire fait figure de période d’apaisement. Les mesures contre les  prêtres réfractaires sont appliquées avec de moins en moins de rigueur, et finissent par être annulées en 1797, marquant le retour des « bons prêtres »  dans les campagnes. À l’inverse, les jureurs se retrouvent marginalisés et certains reviennent sur leur serment.

De même, les croix qui avaient été interdites sur les clochers et dans les cimetières reviennent dans le paysage. Par ailleurs, la République renonce à l’enseignement gratuit, faute de moyens, et accepte la réouverture d’écoles religieuses.

Si l’assistance aux offices s’accroît, le respect des sacrements et de préceptes religieux diminue, comme en témoignent notamment la multiplication des divorces et des suicides.

Les origines et l’environnement

Tous trois sont aixois. COURTЀS et SUZANNE sont issus de milieux aisés. Les biographes de MARCOU sont moins diserts sur ses origines familiales.

Ils poursuivent tous trois des études aux petits séminaires ou séminaires d’Aix ou de Marseille. COURTЀS et MARCOU feront partie des premiers membres de la Congrégation de la Jeunesse. SUZANNE, au petit séminaire, sera un élève de TEMPIER. Il y côtoiera très certainement Auguste ICARD et Sébastien DEBLIEU. Sans doute aussi l’Abbé de MAZENOD, alors confesseur des séminaristes.

De jeunes prêtres

  • COURTЀS est ordonné à Gap par Monseigneur Bienvenu de MIOLLlS, alors Évêque de Gap et Digne, le 30 Juillet 1820. Il est âgé de 22 ans,
  • SUZANNE sera ordonné le 22 septembre 1821, à 22 ans également, par Monseigneur de BEAUSSET-ROQUEFORT, Archevêque d’Aix,
  • MARCOU « attendra » sa 24ème année pour l’être à son tour, et c’est le 20 septembre 1823 qu’il sera ordonné par Monseigneur Fortuné de MAZENOD, Évêque de Marseille.

Une mort prématurée

  • MARCOU décède le 20 août 1826, à 27 ans,
  • SUZANNE décède à 30 ans le 31 janvier 1829.

COURTÈS, bien que de santé fragile et chroniquement chancelante, décède le 3 juin 1863 à l’âge de 65 ans.

Tous trois sont inhumés dans le caveau des Oblats, à Aix. Cette concession a été acquise par Eugène de MAZENOD en 1843. COURTÈS y repose. Les dépouilles de MARCOU et SUZANNE, disparus bien avant, y seront transférées…

II – DES MISSIONS ET DES PERSONNALITÉS DIFFÉRENTES

Hippolyte COURTÈS

Il écrit à son père le jour même de son ordination :

« Je suis prêtre. Vous ne vous faites point l’idée de mon bonheur. Braves parents. Je me réjouis de la joie qu’une telle nouvelle doit vous donner. Réjouissez-vous aussi de ce que j’ai reçu aujourd’hui du bon Dieu la plus grande grâce que je peux attendre ».

Hippolyte COURTÈS présente une personnalité très complexe… Tous ceux qui l’on côtoyé le décrivent comme un homme austère, solitaire, discret, en retrait et totalement impropre à la prédication.

Il s’agit néanmoins d’un homme de confiance qui remplit toutes les taches qui lui sont confiées avec rigueur et ponctualité.

C’est un homme cultivé, lettré et sensible, proche des autres, attentif et aimé.

Monseigneur JEANCARD dira de lui en 1872 :

« Le P. COURTÈS, surtout dans les commencements de ses prédications, planait habituellement dans des régions élevées et quelquefois, avouons-le, un peu nuageuses. Bien que de ces nuages il sortît par intervalles des éclairs qui illuminaient tout l’horizon, son éloquence n’était pas populaire. Il n’était pas très goûté des masses ; elles ne recevaient pas bien parfaitement la lumière qui s’échappait de ses discours, lesquels, étant à la hauteur de son imagination, allaient, dans plusieurs passages, jusqu’à un lyrisme incompris du grand nombre. Le débit participait de cette exaltation, et ce défaut de clarté était d’autant plus saillant que ni sa voix ni sa poitrine ne se prêtaient à cette manière. Il avait la respiration très courte et la voix assez faible. Son souffle ne pouvait suffire à sa phrase ; il la prononçait avec effort, et en l’entrecoupant à plusieurs reprises. Il était obligé de crier ; sa prononciation manquait alors de netteté et était loin d’une accentuation propre à faire goûter ce qu’il disait. Il ne pouvait prêcher qu’à un auditoire restreint et dans une petite église ; alors encore il ne plaisait qu’à ceux qui, ayant l’habitude d’assister à ses prédications, étaient comme faits à son genre. Sa poitrine oppressée et son organe impuissant le faisaient souvent paraître tenailler sa pensée et ses expressions qui, pourtant, se présentaient les unes et les autres très facilement à son esprit toujours prompt dans ses conceptions comme dans ses formules oratoires fréquemment neuves et variées.

Toutefois, s’il a été à peu près nul pour le ministère des missions proprement dites, il a fait une sorte de mission continuelle dans la ville d’Aix, et cette mission a duré quarante ans ! Dans le cours de ce ministère sédentaire, il avait peu à peu retranché dans sa manière de prêcher la plupart des défauts que je viens de signaler. Son langage était devenu plus approprié à l’intelligence de ses auditeurs, et quelquefois il descendait jusqu’à la plus belle simplicité. Mais sa poitrine ne s’était pas considérablement améliorée ; il avait toujours cette respiration courte qui indiquait une oppression intérieure, et sa voix n’avait pas assez d’étendue. Néanmoins, dans un auditoire peu nombreux et resserré, dans un étroit espace il se faisait assez bien entendre, et non sans fruit ».

Le Père de L’HERMITE, Oblat, écrira dans un petit ouvrage publié en 1868 :

« Il faut l’avouer, ce n’est pas dans le ministère laborieux de l’apostolat public que le P. COURTÈS a laissé sa trace ».

Faible, impressionnable à l’excès, il usait son âme et son corps dans des luttes fatigantes, ne donnant aucune mesure à son action comme aucun repos à son esprit. Aussi, son nom n’apparaît-il que rarement dans les anales de l’époque.

Pendant quarante ans, il exerça son apostolat dans la maison d’Aix. Craintif, beaucoup trop défiant de lui-même, il lui fallait un terrain connu.

Nous savons qu’il a eu l’occasion d’exercer son zèle dans des centres populeux, à Carpentras, La Fare, La Roque, Brignoles ou Forcalquier.

Il ira également à Limoges fonder une maison en 1847. Sensible au froid, il contracta une douleur d’oreille dont il se plaignit tout le reste de sa vie… Il ne fit donc que passer par Limoges, sans laisser de souvenir impérissable dans les rangs du clergé local.

Peu avant son retour Eugène lui écrit en 1848 :

« Je suis, Mon Cher Courtès, toujours plus dans l’admiration de ton activité et de ton courage. Ta conduite, depuis que tu as été chargé de la pénible mission de Limoges, est au-dessus de tout éloge. Tu as montré ce que tu savais être et je bénis Dieu mille fois de t’avoir mis à cette épreuve pour montrer à tous quelles sont les ressources de ton esprit et de ton cœur quand tu te mets à l’œuvre. Quelle différence avec cette vie sédentaire et insuffisante pour une âme pleine d’énergie comme la tienne » !

Le Père de L’HERMITE écrit encore :

« Sa cellule était comme un lieu de consultation ou se succédaient des prêtres, des magistrats, des hommes du monde, des Messieurs des Conférences de Saint Vincent de Paul dont il était le directeur, et des étudiants des différentes facultés de la ville. Tous recevaient du Père COURTÈS un accueil gracieux et une lumière pour leur esprit ou pour leur âme. Il était par excellence l’homme du bon conseil. Au confessionnal, à la disposition de tous, il voyait aussi venir les pauvres, des gens du peuple, des servantes et des personnes du grand monde. Il fut le directeur de plusieurs communautés religieuses. Toutes les classes de la société l’estimaient. Il avait un don pour éclairer les consciences et consoler les cœurs abattus ».

Le Père de L’HERMITE poursuit :

« Sa vie s’écoula sans bruit, dans une cellule délabrée en face de vieux bouquins dont il préférait les richesses aux puérilités sonores des productions modernes et dans une chapelle où sa parole et ses exemples éclairait un noyau d’âmes fidèles ».

On le voyait se promener rêveur, dans de vieux corridors, que les conversations animées de ses jeunes confrères ne parvenaient pas à égayer.

Toute sa vie, Hippolyte COURTÈS vivra en retrait. Cependant, il tenait un journal dans lequel il notait les événements du jour et y consignera dans de volumineux registres les actes d’acquisition des Missionnaires de Provence et des Oblats.

Par moments il exaspère Eugène de MAZENOD qui écrit dans son journal (28 février 1837) :

Reçu une lettre du Père COURTÈS qui se plaint comme d’habitude…

Ou encore, le 4 mars 1837 :

« Je reçus une lettre du père COURTÈS trois pages de plaintes habituelles lorsque ses esprits sont à la baisse ».

Il a néanmoins toute la confiance d’Eugène. Il le représentera dans tous les actes d’intendance. Il lui écrit le 5 mars 1837 :

Pourquoi voulez-vous vous considérez comme un simple membre ordinaire de la Congrégation ? À mon avis, vous êtes l’un de ses points pivots, vous formez une partie des fondations de la structure, vous êtes identifié et uni avec la tête …

Cela est une sorte de solidarité qui vous et un nombre infiniment petit des autres partage avec moi.

C’est donc à la maison d’Aix que le père COURTÈS a exercé l’essentiel de son apostolat.

Les épidémies de choléra qui ont frappé la ville d’Aix ont été pour le père COURTÈS et les Oblats de sa communauté un appel à se dévouer sans compter.


Celle de 1835 a été la plus meurtrière. La lettre de Monseigneur de MAZENOD au père Eugène GUIGUES du
1er août1835, faisant l’éloge les Oblats d’Aix et de Marseille, n’a rien d’exagéré. Il peut dire qu’à Aix la maison était assiégée et même envahie par la mort.

Parmi les ministères exercés à Aix par le Père COURTÈS, il convient d’insister sur celui d’aumônier des prisons.

Le 17 janvier 1860, Hippolyte COURTÈS écrit le courrier suivant à Eugène de MAZENOD :

« Je veux vous rendre compte directement de notre journée d’hier, parce qu’elle a été bonne pour le salut d’une âme et pour la religion.

Le condamné VINCENT a subi la peine capitale, quoi qu’on espérât pour lui une commutation.

Dès le samedi j’avais été prévenu par le concierge que l’exécution aurait lieu le lundi.

(…) VINCENT s’était confessé plusieurs fois et nous ne jurâmes pas à propos de déroger à l’usage qui existe de ne prévenir les condamnés que le matin de leur dernier jour.

A six heures, nous étions à la prison, CHARDIN et moi.

Le gardien en chef, ainsi que c’était convenu la veille, alla éveiller ce pauvre jeune homme et lui signifia de le suivre, parce que c’était demandé par des supérieurs.

Nous le reçûmes à la chapelle, et nous lui dîmes, en l’embrassant, que nous ne nous attendions pas à la décision et que nous le plaignions sincèrement de ce qui le concernait. Il nous répondit qu’il n’était pas aussi malheureux que nous le pensions et qu’il était résigné.

(…) Je commençais la messe devant les administrateurs et la Confrérie des Pénitents bleus. Le patient pris place sur un fauteuil sans rien dire, et avec le calme le plus édifiant.

Au moment de la communion, en lui présentant notre Seigneur Jésus Christ qui venait à lui, je lui dis qu’il avait toujours aimé les pêcheurs repentants, qu’il avait pardonné à Marie-Madeleine qui pleurait à ses pieds, au bon larron qui le reconnaissait pour son Dieu, et qu’il lui avait promis de le recevoir le jour même dans le paradis…

Tout le monde était ému… ; on priait avec ferveur.

(…) Après quoi, le condamné pris tranquillement un petit repas auquel nous assistâmes.

(…) Nous sommes partis à pied. L’échafaud était à la Plateforme. Pendant le trajet nous avons soutenu le pauvre jeune homme. Il n’était âgé que de vingt deux ans.

(…) Arrivé au terme, il m’a embrassé affectueusement (…) L’instant d’après, c’était fini ».

C’est dans la maison d’Aix qu’Hippolyte COURTÈS s’éteignit doucement, à 65 ans, le 3 juin 1863. Il dira :

« Maintenant, nous sommes presque prêt… Que j’ai été édifié et touché des sentiments et de l’attachement de ces bons pères et frères ! Ah ! Qu’il est vrai que l’on est heureux de vivre et de mourir en communauté »!

Jacques Joseph MARCOU

Il s’agit, un peu, d’un ange qui passe dans la congrégation… Il s’épuise dans sa mission…

Il intègre d’œuvre de la Jeunesse dès ses débuts, en 1813. Il meurt le 20 août 1826 à l’âge de 27 ans. Son existence a été trop brève et sans fait saillant pour qu’un ouvrage lui soit consacré par ses compagnons.

Eugène de MAZENOD lui consacra une courte notice. Il y comte une anecdote (Jacques Joseph avait alors une quinzaine d’années) :

On citerait … ce qui lui arriva un jour qu’il se rendait auprès de moi selon la coutume des congréganistes. Il était hors de lui, transporté d’une sainte colère. Il m’eut bientôt expliqué le sujet de son courroux. Il venait de rencontrer des créatures de mauvaise vie qui lui avaient adressé quelques paroles dont avec raison il s’était scandalisé. Il était excessivement indigné.

Non content de leur avoir répondu par un coup de parapluie fortement appliqué, il se reprochait de n’avoir pas frappé assez fort. Pour leur ôter l’envie, disait-il, de revenir à la charge, il voulait repasser sur les lieux où ces misérables l’avaient accosté et cette fois il se promettait de leur donner une leçon dont elles se rappelleraient. Je ne pus le détourner de ce projet qu’en lui faisant comprendre qu’il pécherait en donnant volontairement occasion à ces malheureuses de lui proposer des choses contraires à la loi de Dieu.

Il réside à Notre Dame du Laus au cours des années 1821-1822. A l’automne 1822, les novices et les oblats quittent Le Laus pour Aix où le Père Alexandre DUPUY est économe. Ce dernier écrit le 6 décembre 1822 au Père de MAZENOD :

Le Père TEMPIER a eu la conscience de faire descendre nos oblats tous nus, après les avoir dépouillés de leur argent. Le Père MARCOU est sans chemises, sans souliers, sans bas. Je suis totalement ruiné.

Il participe à deux missions en 1824. Il prêche notamment une mission à Allauch avec Le Père SUZANNE en novembre-décembre.

Le Père COURTÈS, qui l’aide à parfaire son instruction, dira de lui :

Il n’avait que des moyens ordinaires mais plein d’humilité et de dévouement, il était capable de rendre les plus grands services. Il s’acquitta, avec un esprit de régularité et d’obéissance pleine d’édification des fonctions que nous étions dès lors obligés de remplir à l’hôpital général d’Aix…

Le Père MARCOU n’avait pas fait des études assez longues, mais il avait l’éloquence du cœur.

En septembre 1825, il est envoyé à la nouvelle mission de Nîmes avec les Pères MIE et GUIBERT.

Eugène de MAZENOD relate de la manière suivante le séjour de Jacques Joseph MARCOU à Nîmes :

il fut lancé dans les missions où son amour pour Dieu et pour le prochain lui firent faire des merveilles, hélas ! Je dois le dire, et même des imprudences. Il s’épuisa bientôt dans le travail forcé qu’il entreprit dans le diocèse de Nîmes où ma surveillance ne pouvait modérer son zèle qui était encouragé plutôt que retenu par l’exemple du supérieur que je lui avais donné, chez qui pourtant la sagesse égale la piété et les talents.

Mais la vue de l’état déplorable de tous ces pauvres catholiques au milieu de toutes les séductions du protestantisme, et les bénédictions que le Seigneur se plaisait de répandre sur leur ministère, les entraînèrent au-delà des bornes de la modération.

Leur travail fut vraiment excessif et la santé du p. Marcou s’en ressentit. Par surcroît de malheur, l’inadvertance des infirmiers du séminaire de Nîmes, où il était venu se faire soigner, détermina sa perte. On l’empoisonna en lui administrant une potion de lait. Cet accident fit empirer son mal au point de le rendre incurable. Le p. Marcou eut encore la force de revenir à Marseille où je le trouvai à mon retour de Rome dans un état totalement désespéré, sa poitrine était affectée à un degré où il n’est plus d’espoir de guérison.

Le Père MARCOU ne vécut plus que quelques mois, se consumant insensiblement avec la résignation. Eugène de MAZENOD « use » de tous les moyens pour le ramener à la santé. Il va même lui faire ingurgiter une parcelle de la relique d’Alphonse Marie de LIGUORI qu’il a récemment ramenée de Rome…

Eugène de MAZENOD le fait alors transporter à Saint Just. Pendant une semaine, il se rend quotidiennement à son chevet et assiste à ses derniers instants :

Il connaissait trop bien d’ailleurs la tendre affection que j’avais pour lui depuis son enfance pour ne pas comprendre dans quel tourment je me trouvais, aussi m’adressait-il souvent les paroles les plus tendres qui aggravaient ma peine et me déchiraient le cœur (…)

Tandis que je lui parlais et qu’il me prouvait par son doux sourire, et par ses aspirations, combien mes paroles pénétraient dans son cœur, tout à coup fixant ses regards en haut et élevant ses bras comme pour me montrer ce qu’il voyait et qu’il allait atteindre, il s’écria, avec l’expression de la joie que je ne saurais rendre, mais qui m’est encore bien présente, il s’écria: « beau ciel! » et il expira, me laissant dans la persuasion que Dieu venait de lui découvrir la place qu’il devait y occuper.

Marie-Jacques Antoine « Marius » SUZANNE

Marius SUZANNE est un peu l’archétype de « l’oblat parfait » ou la « maison témoin »… Il est instruit, aimable et aimé. Il a un caractère affable et ouvert. Un cœur plein d’affection. Il n’a rien de maussade. Il est de la plus aimable gaieté. Monseigneur JEANCARD dira de lui que le peuple le comprend, l’aime et l’admire. Il est poli, sans fard et sans apprêt. Son commerce est agréable et son cœur est bon. La charité l’anime…

COURTÈS et SUZANNE étaient très attachés l’un à l’autre. Ils étaient cependant de natures très différentes. COURTÈS avait ses idées propres, ses inspirations et spontanéité et une certaine originalité de talent. SUZANNE, à l’inverse avait un esprit imitateur et puisait dans les livres les idées qui fécondaient sa réflexion. Jacques JEANCARD dira qu’il rapprochait les idées, il les retournait dans son esprit les fondant ensemble jusqu’à en former un tout qui avec intelligence devenait vraiment sien.

Le Père COURVOISIER précise, quand aux premières années de discernement de Marius SUZANNE :

il devait entrer au grand séminaire, (il avait alors 17 ans), lorsque les Missionnaires de Provence vinrent prêcher à Fuveau (1816). Ravi de ce qu’il voyait et entendait et saintement épris du zélé Supérieur dont les soins pieux lui révélaient une tendresse paternelle inconnue jusqu’alors,  il retarda sa rentrée et se proposa pour aider. 

Le P. de Mazenod lui confia le soin d’enseigner le catéchisme aux personnes qui avaient besoin d’être instruites sur les vérités de nécessité de salut ; il le chargea en outre d’aller visiter les pécheurs qui refusaient de se présenter aux missionnaires. Il entra  »dans la maison » d’Aix une quinzaine de jours plus tard.

Il intègre d’œuvre de la Jeunesse en 1817.

Il prêchera au moins 20 missions, d’avril 1820 à avril 1826. On le découvre (avec les Pères MIE, JEANCARD, MARCOU et d’autres) à Aix, La Ciotat, Fuveau, dans les Alpes, à Nice, à Nîmes…

En mai 1821, Monseigneur de BEAUSSET-ROQUEFORT, qui l’a ordonné, confie aux Missionnaires de Provence la desserte du Calvaire de Marseille, érigé à la Montée des Accoules.

En 1823, le Père SUZANNE en devient le supérieur, succédant au Père Emmanuel MAUNIER. En 1827, la communauté comptait douze prêtres, cinq scolastiques et onze novices.

SUZANNE est déposé peu après ; la ferveur et la discipline de la communauté laissant à désirer. Il est envoyé à Nîmes. Peu après, il reprendra sa place de supérieur au Calvaire, bornant son zèle à entendre les confessions et exercer la auprès des pauvres et des malades qui l’entouraient.

Marius est très proche d’Eugène de MAZENOD. En septembre 1818, c’est avec lui et François MOREAU qu’il s’isole à Saint Laurent du Verdon pour rédiger les règles de la Société.

Avec le Père JEANCARD, Marius SUZANNE peut être considéré comme l’un des premiers écrivains de la congrégation. En 1820, il publie quelques lettres sur la mission d’Aix.

En 1827, il travaille sur un ouvrage d’apologétique… Eugène lui reproche son ardeur :

Pourquoi te tant presser au détriment de ta santé dont tu retardes,
par ces excès, le parfait rétablissement ? L’ouvrage que tu as entrepris parvint-il à être aussi parfait que tu l’espères, sera lu de peu de personnes, si toutefois un imprimeur prend sur lui de l’imprimer ; et combien en ramènera-t-il à la vérité ? Très peu, infiniment peu, presque point. Tout a été dit, et à moins d’être un de ces hommes rares suscités par Dieu, comme un de Maistre et un Lamennais, on ne convertit pas avec des livres.

En outre, le style rédactionnel de SUZANNE n’était guère apprécié du Fondateur … :

Arriva ta fameuse description de votre voyage à Saint-Cerf, malheureuses pages où tu sembles accumuler exprès tous les défauts que je t’ai reprochés plus haut. C’est du plus mauvais qu’il soit possible de faire dans quelque genre que ce soit ; mais ce qui est vraiment insupportable, c’est cette prétention de ne pas vouloir laisser croire que tu as pu ignorer un terme, une expression plus propre à la chose que tu veux dire.

Il résulte de cette pitoyable petitesse que tes lettres sont surchargées de ratures, ce qui devient quelquefois indéchiffrable, parce qu’après avoir raturé le mot pour y en substituer un autre qui te plaît davantage, et que facilement tout lecteur aurait pu substituer aussi bien que toi, tu reviens au premier, ce qui t’oblige à effacer encore celui qui avait pris sa place ; tu en fais autant pour mettre d’accord tes adjectifs avec tes substantifs, et aussi pour ne rien laisser à désirer, tu fais le même travail sur les épithètes que tu places et tu déplaces avant de savoir si tu les feras précéder ou suivre les noms auxquels il te plaît de les associer.

J’en ai déjà beaucoup dit, n’est-ce pas ? Mais je n’ai pas fini…

Une affection profonde lie Eugène et Marius. Marius est de santé fragile. Eugène se préoccupe-t-il continuellement de celle-ci. Il lui écrit le 21 août 1821 :

Tu m’assures que ton rhume est passé, ce n’est pas assez pour me tranquilliser ; tu me le diras, j’espère, encore une fois en confirmation par le premier courrier. Sache bien, mon tendre ami, qu’il m’est impossible de supporter l’idée de te voir souffrant ; mes nerfs se crispent, et je sens plus de mal que tu n’en éprouves certainement ; il en est toujours ainsi quand je puis croire que tu souffres, tant mon union est intime avec toi que j’aime plus que tu ne saurais jamais le penser. Je ne devrais plus te le dire ; mais il me semble toujours que tu ne le sais pas assez ou que tu ne le comprends pas comme il faut.

En 1825-1826, Marius crache le sang… La fin approche… Le 28 mars 1827 Eugène lui envoie un billet :

Puisque le docteur assure qu’il n’y a pas d’inconvénient que tu fasses le petit trajet d’Aix à Marseille, je n’ai rien à dire ; je te laisse entièrement à sa disposition ; viens quand tu voudras. Cependant je n’ose pas te dire de venir. Si tu te mets en route, c’est le médecin, c’est toi qui le décidez…

Je ne fais jamais ce voyage sans que la poitrine me fasse mal. Quel moyen prendre ? Je n’en sais rien. Si tu es décidé à venir, tu pourrais me le mander ; alors j’irais te chercher lundi, car il m’est impossible de bouger cette semaine… Il me semble qu’en allant te chercher avec la petite voiture de Monseigneur, nous pourrons venir sans de fortes secousses à petits pas. Tu ris peut-être de mes précautions ; mais tu me sauras sans doute gré du motif qui excite mes craintes, c’est peut-être moins l’état réel de ta santé que la susceptibilité de ma tendresse excessive…

Début novembre 1828, son état empire. Des vomissements de sang font comprendre à tous que la tuberculose avance. C’est en vain que les séminaristes et scolastiques montent pieds nus à Notre Dame de La Garde.

Eugène se tient auprès de lui, jours et nuits. Marius décède le 31 janvier 1829. Il sera enseveli à Aix dans l’enclos de la famille de MAZENOD. Sa dépouille sera ensuite transférée au cimetière Saint Pierre.

Yvon BEAUDOIN (Dictionnaire Historique des Oblats de Marie Immaculée) cite le Père Alexandre AUDO qui écrit ces quelques lignes :

Le jeune Père SUZANNE était au Père de MAZENOD… ce que fut Saint Jean à Notre Seigneur : le fils de prédilection. De plus, il voyait en lui son alter ego, l’homme de l’avenir pour la congrégation, celui qui lui succéderait dans le gouvernement de la famille.

Le Père SUZANNE était digne de cette préférence : sa grande sainteté, son amour des âmes, son éloquence et beaucoup d’autres qualités en faisaient un homme sur qui on pouvait fonder les plus belles espérances.

En commençant ces lignes, j’ignorais presque tout des Pères COURTÈS et SUZANNE. J’ignorai même jusqu’à la courte existence du Père MARCOU. Je ne m’attendais pas à de telles rencontres.

Quelques traits me viennent à l’esprit, en guise de conclusion.

Eugène de MAZENOD joint, dès l’origine, Henry TEMPIER à son projet. Il y agglomère, peu après, trois prêtres d’expérience ; MIE, DEBLIEU et MAUNIER.

Poursuivant son œuvre de jeunesse à attire naturellement à lui COURTÈS, SUZANNE et MARCOU. Ils sont jeunes… Ce sont presque des enfants ! Il leur accorde une totale confiance et guide leur enthousiasme.

Tous trois accompliront leur mission avec zèle et leurs qualités propres, mais de manières différentes. Ils sont enflammés, comme SUZANNE ou MARCOU, plus discret et en retrait comme COURTÈS.

Tous trois iront jusqu’au bout, au sacrifice de leur santé et de leur vie.

Sans cet embryon, suivi par quelques autres, follement attachés aux vues de leur pasteur, ce dernier n’aurait pas pu développer l’esprit missionnaire qui l’animait.

Au sein de ce noyau se nouent des sentiments de très profonde affection que même les critiques parfois les plus acerbes du fondateur ne parviendront pas à émousser.

Bertrand MORARD

  • TAVERNIER (membre de l’Académie d’Aix) – « Charles Eugène de Mazenod » – Imprimerie ILLY – Aix – 1872.
  • « Dictionnaire Historique des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée – En France, aux temps du Fondateur » – Missionnaires OMI Rome 2004 – Collectif de l’Association d’Études et de Recherches Oblates, sous la direction de Frank SANTUCCI – Mises à jour sur le site omiworld.
  • Centre International Eugène de Mazenod (Aix) : http://www.centremazenod.org/ – voir notamment « Etudes – Michel COURVOISIER ».
  • Eugène de Mazenod parle : http://www.eugenedemazenod.net/fra/.
  • « Le R.P. COURTES » – Notice historique – R.P. de L’HERMITE – Aix – 1868.
  • « Mélanges historiques sur la congrégation des Oblats de Marie Immaculée à l’occasion de la vie et de la mort du R.P. SUZANNE » – Mgr JEANCARD – Tours – 1872.