Les retraites spirituelles chez Eugène de Mazenod


Joseph BOIS OMI

Eugène de Mazenod n’a pas créé une école de spiritualité. Il a trouvé son inspiration chez les fondateurs qui l’ont précédé, en particulier ceux de l’École française, de la Compagnie de Jésus et saint Alphonse de Liguori pour la théologie morale spécifiquement.

Je crois qu’il a surtout été inspiré par saint Ignace et les jésuites, cela depuis sa jeunesse à Aix, Venise, Marseille et il a voulu sa Congrégation centrée sur le Christ Sauveur. Le père Bernard Dullier a écrit une petite étude très instructive comparant Eugène de Mazenod et saint Ignace et sur la place des jésuites dans sa vie.

Les retraites spirituelles, quelle que soit la spiritualité, sont demandées à tous les prêtres, religieux et religieuses. Les jésuites, depuis longtemps, ont ouvert les Exercices spirituels de saint Ignace aux laïcs, d’abord aux hommes. Des congrégations féminines sont nées pour permettre à des femmes de suivre aussi ces retraites (les sœurs du Cénacle, par exemple).

Eugène de Mazenod a été formé sur ce point et par la spiritualité française et par la spiritualité ignatienne. Il a fait lui-même plusieurs fois les Exercices de saint Ignace, et à des moments importants de sa vie, mais, à ma connaissance, il n’a jamais imposé cela à sa Congrégation, même s’il les recommande parfois.

Voici une première approche de ce qu’Eugène de Mazenod dit des retraites et de ce qu’il a vécu lui-même. Les Écrits spirituels de saint Eugène décrivent abondamment ces temps forts qu’il a vécus.

I. Pratique d’Eugène de Mazenod

Dès son séminaire, il prend la décision de faire une retraite chaque année et chaque mois : « Faire chaque année une retraite spirituelle pendant huit ou dix jours, se séparant et s’isolant entièrement du monde. […] De même choisir un jour chaque mois pour se recueillir dans la retraite » (Écrits spirituels, 1809, p. 103).

« Retraite tous les mois dans laquelle je passerai en revue tous mes différents devoirs: messe, office, oraison, etc. » (Écrits spirituels, décembre 1812).

Deux retraites importantes avec les Exercices spirituels de saint Ignace : celle de décembre 1811, pour se préparer à l’ordination presbytérale et celle de 1814.

« Quel besoin n’avais-je pas de cette retraite ? Il semble que j’avais oublié cette maxime de l’auteur de l’Imitation », écrivait-il au début de sa retraite de 1814.

Et au début de la retraite qu’il fait à Aix en 1824 : « Dieu soit loué, béni et remercié! J’ai pu enfin me soustraire au joug qui pèse sur moi, j’ai pu secouer les chaînes qui m’accablent et que je dois pourtant baiser; il m’est permis de me retirer pendant huit jours dans notre chère maison d’Aix pour m’occuper uniquement de l’affaire de mon salut » (Écrits spirituels, mai 1824).

II. Ce qu’il demande à ses frères Oblats

Leur nécessité

Il conseille plusieurs fois aux Oblats de prendre le temps de faire une retraite, en particulier les Exercices spirituels : « Je vous recommande de faire faire une bonne retraite de préparation pour le noviciat, huit jours d’exercices selon la méthode de saint Ignace. Il est essentiel que nous n’admettions que des hommes dévoués, généreux, indifférents pour tout ce que l’obéissance pourra prescrire, détachés surtout des parents qu’on doit aimer en Dieu et pour Dieu… » (Lettre au P. Vincens, maître des novices à Notre-Dame de l’Osier, 23 novembre 1841).

Le temps

Avant de commencer une mission. Il écrit au P. Semeria à Vico, le 19 novembre1840 : « Vous avez donc préludé par une bonne retraite aux exercices des saintes missions qui devaient suivre immédiatement; je ne doute pas que le bon Dieu ne bénisse vos travaux après que vous vous êtes ainsi retrempés dans ce feu sacré qui éclaire et qui purifie [ …] Je ne puis qu’approuver ce que vous avez fait pendant la retraite ».

Le lieu : dans la communauté

Dans la lettre au père Vincens, de juillet 1838, il reproche aux Oblats de Notre-Dame de l’Osier d’être sortis de la maison pour aller entendre un prédicateur de passage puis il ajoute : « D’ailleurs je vois un grand inconvénient à consentir qu’un missionnaire aille faire une retraite hors de nos maisons. Je ne l’ai jamais permis. Ce serait une véritable inconvenance, j’en appelle aux autres Congrégations, on en repousserait la proposition avec dédain ».

Dans la lettre au P. Mille, du 18 septembre 1838, nous lisons : « Je ne permettrai jamais qu’aucun de nos missionnaires et beaucoup moins encore le supérieur d’une de nos maisons aille faire une retraite ailleurs que chez nous. Il faut être bien irréfléchi pour m’obliger à vous rappeler ce que vous deviez pourtant bien savoir. Faut-il que je renonce à voir l’esprit particulier faire place à l’esprit propre à la Congrégation, qui du reste en ceci n’en a point d’autre que celui de tout Ordre bien réglé? Quelle idée d’aller s’enfermer au séminaire avec les retraitants. Pouvez-vous ignorer qu’il est de règle chez nous que les prêtres ne s’abstiennent pas de dire la sainte messe pendant les retraites? Si ce n’est un jour tout au plus, et encore avec permission spéciale qu’on n’obtient pas facilement. L’esprit de cette méthode a été expliqué par moi et a dû se transmettre dans tout le corps de la Société. Ma lettre reçue, vous sortirez de la retraite pour offrir le saint sacrifice tous les jours comme la Règle le prescrit, et plus encore l’esprit de la Règle. Je ne puis tolérer en aucune manière que vous ayez l’air de faire retraite avec le clergé ».

En 1851, il rappellera encore ce principe, toujours au père Vincens qui se trouve à Notre-Dame de l’Osier : « Vous ne vous êtes pas rappelé que j’ai toujours désapprouvé que les nôtres allassent faire des retraites hors de nos maisons… Aussi je vous fais le reproche d’avoir consenti à ce que le P. Santoni allât s’enfermer à la Chartreuse et je ne le loue pas, lui, de l’avoir demandé ».

III. Le contenu d’une retraite

Le temps de relire les Règles

« J’ai relu nos Règles, pendant ma retraite annuelle, dans un grand recueillement d’esprit, et je suis demeuré convaincu que nous sommes, de tous les hommes, les plus indignes des faveurs du ciel, si nous ne sommes pas pénétrés d’une reconnaissance capable d’inspirer l’héroïsme pour la grâce que Dieu nous a faite » (Lettre au P. Mye, du 3 novembre 1831).

« Je désire que dans les instructions de retraite, spécialement au noviciat, on cite souvent textuellement les paroles de nos Règles soit pour accoutumer au respect que chacun doit avoir pour elles, soit pour que l’on sache bien que c’est là le code qui fixe nos devoirs. C’est la première retraite générale à laquelle assistent nos nouveaux, il importe qu’elle fasse sur eux une grande impression: tâchez d’obtenir ce bon résultat… » (Lettre au P. Courtès à Aix, du 21 octobre 1834).

Il tient tellement à cela qu’il écrit le même jour au P. Aubert qui se trouve aussi à Aix :

« …J’ai écrit au p. Courtès que je désire que celui qui fera les instructions s’appuie souvent sur le texte de nos Règles qu’il doit citer comme étant le Code de la Congrégation. Cette méthode accoutume au respect pour ces Règles et en inculque mieux les préceptes ».

La confession fait partie de la retraite

« J’autorise tous les prêtres de votre communauté à entendre les confessions les uns des autres pendant la retraite. Je ne le fais guère volontiers parce que vous avez tels missionnaires que je crois incapables de donner une bonne direction à ceux de leurs confrères qui auraient besoin de conseil » (Lettre au P. Guigues, du 31 octobre 1839).

Exposition du Saint Sacrement

« Je ne puis qu’approuver ce que vous avez fait pendant la retraite. Seulement je pense que vous auriez pu exposer le St Sacrement quoique vous vous trouvassiez en si petit nombre, pourquoi seriez-vous privé d’une faveur dont vos autres frères jouissent » (Lettre au P. Semeria, du 19 novembre 1840).

La sainte indifférence

« Dans ta retraite insiste sur la sainte indifférence qui est la voie royale pour faire la volonté de Dieu » (Lettre au P. Courtès, du 23 octobre 1839).

On ne peut tout faire

Dans une lettre déjà citée au père Aubert, en 1834, il lui dit qu’on ne peut pas tout faire : faire sa retraite et en même temps la donner et assurer les confessions : « Je sens qu’il serait agréable pour toi de faire une retraite, mais je ne conçois pas comment tu te flattes de pouvoir y parvenir en étant comme tu l’es le directeur de tous ceux qui vont la faire en même temps que toi. Je veux bien que l’on t’épargne et que tu ne sois pas même chargé de l’instruction que tu consentais à donner, mais les confessions et les conseils que tu ne pourras pas refuser à tant de commençants? Est-ce que cette grave occupation ne prendra pas tout ton temps? Comment entends-tu donc cela? Toute réflexion faite et malgré ce que j’ai pu écrire tout à l’heure au p. Courtès, je crois qu’il te sera plus facile de te soustraire quelques jours à tes occupations en tout autre temps pour te recueillir entièrement que d’essayer de faire la retraite en même temps que tous ceux que tu diriges. Je ne verrais qu’un moyen qui serait de commencer un jour avant les autres, qui serait tout pour toi, et de la continuer trois jours après, c’est-à-dire le jour de la Toussaint, le dimanche et le jour des morts. Ton monde étant occupé ces jours-là presque tout le temps à l’église, tu pourrais facilement te faire remplacer. Je crois que c’est là ce que tu peux faire de mieux ».

L’après retraite

La retraite ne suffit pas. « Un règlement de vie est pour tout chrétien comme le témoin et le garant de saintes résolutions, et des promesses faites au Seigneur pendant l’heureux temps d’une retraite… » (Journal spirituel, décembre 1812).

« Avant de sortir de ma retraite il faut que je fixe mes idées sur la règle particulière que je dois suivre … » (Écrits spirituels, mai 1824).

IV. Que disent nos Constitutions et Règles ?

Règle de 1818

« Chaque année, chacun fera dix jours de retraite dans une parfaite solitude et dans un rigoureux silence, et l’on fera pareillement, chaque mois, un jour de retraite » (n° 590).

Aujourd’hui

« Afin d’être toujours mieux disposés à servir Dieu dans son peuple, ils se réserveront chaque mois et chaque année des temps forts de prière personnelle et communautaire, de réflexion et de renouvellement. La retraite annuelle, d’une durée ordinaire d’une semaine, pourra avantageusement être précédée ou suivie de réunions fraternelles et d’échanges sur les expériences apostoliques » (C 35).

Joseph BOIS, OMI