La Congrégation de la jeunesse chrétienne fondée par saint Eugène de Mazenod le 25 avril 1813


Przemysław KOSCIANEK OMI

Expérience personnelle de saint Eugène de Mazenod – Don Bartolo Zinelli

Il y eut plusieurs raisons directes et indirectes à la fondation de la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix. L’expérience personnelle de saint Eugène acquise durant son enfance à Venise a incontestablement été l’une des plus importantes. Il s’agit de sa rencontre avec le prêtre Bartolo Zinelli, devenu son éducateur et son ami. Ce fut justement en Italie que prit naissance cette vocation sacerdotale, vocation qui mit plusieurs années à mûrir.

Au mois de mai 1794, pendant son exil causé par la Révolution française, la famille de Mazenod fut menacée et dut quitter Turin pour Venise, où elle passa quatre ans. Pour saint Eugène ce fut le temps de la séparation d’avec sa mère, rentrée en France au bout d’un an avec sa fille. Dans les écrits qui ont été conservés apparait la certitude du rôle significatif du prêtre B. Zinelli dans la vie d’Eugène durant son séjour dans cette ville italienne. Dans son journal personnel comme dans ses lettres, saint Eugène parle à plusieurs reprises de la formation acquise auprès de B. Zinelli. Il note : « C’est ce prêtre, D. Bartolo, mort ensuite en odeur de sainteté, qui m’a instruit dans la religion et inspiré les sentiments de piété qui ont préservé ma jeunesse des écarts sur lesquels tant d’autres ont eu à gémir, faute d’avoir rencontré les mêmes secours » [1]. Et il ajoute ailleurs : « furent jeté par un homme de Dieu dans mon âme, les fondements de religion et de piété » [2].

Dans son ministère auprès des jeunes saint Eugène transmettait tout simplement son expérience de Venise. Jeune homme, il avait eu besoin de l’amitié et des conseils de quelqu’un qui lui montre le chemin à suivre, et qui soit également pour lui un ami très proche. « Eugène a compris l’efficacité d’une telle méthode de formation et les réactions des jeunes envers lui furent l’image de ses propres réactions envers ses propres guides, spécialement Bartolo Zinelli » [3]. Il est remarquable que saint Eugène ait voulu être pour les jeunes ce que Bartolo Zinelli avait été pour lui. Il a proposé aux jeunes le même chemin que celui qui lui avait été proposé à Venise, mais avant tout il était tendre envers eux.

Circonstances directes – la difficile situation sociale des jeunes

La situation dans laquelle se trouvaient les jeunes en France après la Révolution était très difficile. Souvent c’étaient les idées de la Révolution française et celles de Bonaparte qui avaient formé le regard des jeunes sur le monde qui les entourait. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas eu la chance de connaître la véritable image de l’Église. Même si le gouvernement avait donné une certaine permission de connaître Dieu, la formation religieuse était superficielle et bien contrôlée par Bonaparte. Il faut savoir que depuis 1789 – date officielle du commencement de la Révolution française – jusqu’à la chute de Bonaparte en 1814, vingt-cinq années avaient passé, soit la période d’une génération. On peut donc considérer qu’en conséquence toute une génération a grandi pendant un temps où l’Église était persécutée et la religion catholique vue comme un mal pour l’homme.

Le 25 avril 1813 saint Eugène écrit : « Déjà la surface de la France est couverte de lycées, d’écoles militaires et d’autres établissements où l’impiété est encouragée, les mauvaises mœurs pour le moins tolérées, le matérialisme inspiré et applaudi. Toutes ces horribles écoles se peuplent de jeunes gens (…). Un lycéen de 15 ans, un élève d’une école préparatoire, d’une école militaire, de l’école polytechnique, un page, etc., sont autant d’impies dépravés qui ne laissent presque plus d’espoir à leur retour aux bonnes mœurs, aux bons principes religieux et politiques. Ils sont élevés à ne reconnaître d’autre Dieu que Napoléon » [4]. Le texte ci-dessus montre clairement que l’avenir des jeunes était en danger. De plus les jeunes gens n’étaient pas conscients de cette volonté par laquelle on voulait les aveugler et les utiliser aux futurs projets du gouvernement de Bonaparte.

Saint Eugène a voulu trouver un remède à une telle situation. Alors il écrit : « Mais quel moyen employer pour réussir dans une aussi grande entreprise? Point d’autres que celui que met en œuvre le séducteur lui-même. Il croit ne pouvoir parvenir à corrompre la France qu’en pervertissant la jeunesse, c’est vers elle qu’il dirige tous ses efforts. Eh bien! ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai; je tâcherai, j’essaierai de la préserver des malheurs dont elle est menacée, qu’elle éprouve même déjà en partie, en lui inspirant de bonne heure l’amour de la vertu, le respect pour la religion, le goût pour la piété, l’horreur pour le vice » [5].

Fondation, développement et disparition progressive de la Congrégation

Saint Eugène a été ordonné prêtre le 21 décembre 1811 à Amiens, mais il est revenu à Aix au mois de novembre 1812. Quittant le ministère paroissial normal, il commence un service à la prison locale comme chapelain. Ensuite, dès janvier 1813, il a fait des retraites annuelles au grand séminaire d’Aix. Des écrits suggèrent que saint Eugène désirait se consacrer dans son sacerdoce à la prière et la vie contemplative. Cependant déjà au mois de mars il prêchait à l’église Sainte-Madeleine des retraites de carême en provençal qui eurent un grand succès. Puis quelques semaines plus tard, le 25 avril 1813, il fondait la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix, composée au début de 7 garçons.

La Congrégation n’était que pour les garçons. Pour être admis il fallait avoir reçu la Première Communion, donc avoir au moins 12 ans car c’était à cet âge-là qu’à l’époque on recevait ce sacrement [6]. Néanmoins J. Pielorz dit que les garçons les plus jeunes avaient dix ans [7]. De plus, vers 1815 a été créée une nouvelle section pour les aînés (dix-huit ans et plus). Ces détails nous montrent que les membres de la Congrégation avaient généralement entre douze et dix-huit ans, même si certains étaient plus jeunes ou plus âgés. Le développement de la Congrégation était très dynamique. Déjà à la fin de 1813 ils étaient 25 membres, 60 en 1814, 120 en 1815, 200 en 1816, aux alentours de 300 en 1817 [8]. Les chiffres ci-dessus indiquent clairement que la Congrégation attirait les jeunes. La forte personnalité de saint Eugène et son attitude paternelle ont également concouru à être relativement à l’époque, une des plus florissantes congrégations de la Jeunesse en France [9]. Après le départ de saint Eugène de Mazenod pour Marseille en 1823, la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne à Aix a commencé à diminuer, et elle a finalement disparu vers 1840 [10].

Il était important que les membres puissent venir de toutes les classes sociales. Les statistiques montrent que, sur 300 membres environ, plus de 30% venaient de la classe moyenne (32 notables, 168 bourgeois, 100 de la classe moyenne). En regardant ces données il vaut la peine de souligner qu’Aix en Provence était une ville de notables où la plupart des citoyens venaient des hautes classes sociales.

La Congrégation et les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée

Il est remarquable que dans les premières communautés oblates le service auprès des jeunes ait été vu comme une œuvre essentielle [11]. L’évangélisation des jeunes a été au centre de l’apostolat oblat et au cœur de saint Eugène même si en pratique il n’insistait pas trop pour observer cette règle. C’était la conséquence du fait que le charisme oblat était nouveau et en train de mûrir. Des missions populaires et plus tard aussi des missions étrangères ont commencé à dominer. Néanmoins, « il est certain que cette œuvre est toujours restée chère à son cœur » [12]. Il est intéressant de noter que dans les Constitutions de 1818 on voit clairement une influence des Statuts de la Congrégation de la Jeunesse qui s’était formée entre 1813 et 1817. L’historien oblat É. Lamirande a écrit : « Alors les grandes pensées qu’il avait voulu communiquer une première fois [à la Congrégation de la Jeunesses Chrétiennes à Aix] ont de nouveau surgi et il n’est pas étonnant que [le Fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée] il les exprimât parfois dans les mêmes termes qu’il avait employés auparavant et qui étaient devenus si familiers » [13].

Il ne fait aucun doute que l’évangélisation des jeunes a été la première grande mission d’Église à laquelle saint Eugène a consacré toutes ses forces et ses efforts. C’est dans la Congrégation de la Jeunesse que des traits spécifiques de la spiritualité ont commencé à se former. Au fur et à mesure ils se sont perfectionnés, ont changé pour donner la direction du développement des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. La Congrégation a eu alors un rôle très important. C’est grâce à elle qu’au moment de la fondation de la communauté des Prêtres Missionnaires, saint Eugène avait déjà l’expérience de transmettre ses idées aux autres, de les former, d’organiser et de mettre en marche un groupe etc. « Il avait essayé et testé des méthodes de composer les règles de la vie, d’organiser des structures administratives d’un groupe et des méthodes communicatives pour transmettre son esprit et ses idées aux autres » [14]. De ce fait, après dix ans d’existence, les Missionnaires de Provence pouvaient devenir la Congrégation religieuse des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, congrégation reconnue par le pape. Même s’il est vrai que les Missionnaires Oblats sont le fruit mûr du charisme de saint Eugène, il faut considérer que la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne d’Aix a eu un rôle irremplaçable dans ce processus. Elle a été le premier terrain sur lequel de Mazenod a pu transmettre son charisme aux autres.

Actions et structures

Une première phrase du règlement montre déjà les fins principales que saint Eugène fixe aux membres de la Congrégation : « la fin principale est de former, dans la ville, un corps de jeunes gens très pieux qui, par leurs exemples, leurs conseils et leurs prières contribuent à mettre un frein à la licence et à l’apostasie générale qui fait tous les jours de si rapides et effrayants progrès, en même temps qu’ils travailleront très efficacement à leur propre sanctification » [15].

La structure de la Congrégation était très complexe et surprenante par rapport à la perspective d’aujourd’hui. La Congrégation de la Jeunesse Chrétienne était partagée en trois classes : la classe des Postulants, la classe des Admis ou Probationnaires, la classe des Reçus [16]. La troisième classe avait deux sections : pour les mineurs et pour les majeurs [17]. Pour appartenir à la classe des reçus, il fallait y passer au moins une année ou deux (cela dépendait de l’âge du garçon). De plus, les Statuts parlaient de trois formes de rassemblements : Réunion générale, Assemblée générale, Assemblée particulière nommée Conseil, scindé en un Conseil ordinaire, un Conseil extraordinaire et une Section. C’étaient les réunions générales qui étaient les moments fondamentaux de la formation. Pendant les réunions avaient lieu les exercices spirituels mais également des jeux. Elles duraient toute la journée tous les dimanches et tous les jeudis.

Il y avait besoin de 33 personnes pour occuper tous les offices ou dignités. C’était : « un préfet, un vice-préfet, quatre assesseurs, un zélateur pour la première section de la première classe, deux suppléants assesseurs, un grand sacristain, trois autres zélateurs dont le premier pour la deuxième section de la première classe, le second pour les probationnaires, le troisième pour les postulants, un trésorier, un secrétaire, deux sacristains ordinaires, quatre choristes, deux lecteurs, quatre infirmiers, un bibliothécaire, quatre anciens, un ostiaire » [18]. Les offices ou dignités étaient donnés pour un an.

Le rôle de la formation intérieure des jeunes était très important pour saint Eugène. Voici les aspects fondamentaux de cette formation : l’Eucharistie, la Première Communion et la Confirmation, le sacrement de pénitence, l’amour pour les vertus, Marie et la Congrégation comme Mère. Le préfet et des zélateurs avaient un rôle dans cette formation. Les actions extérieures de la Congrégation étaient très simples – la responsabilité des uns vis-à-vis des autres, le témoignage de la foi dans la vie quotidienne et l’engagement dans sa paroisse.

Przemysław KOSCIANEK, OMI

[1]  Journal d’émigration en Italie 1791-1802, dans: Écrits Oblats, t. XVI, pp. 37-38.
[2]  Lettre à Forbin-Janson, 1.VII.1814, Orig. Arch. De la Sainte-Enfance, Paris, d’après: J. Morabito, Je serai prêtre. Eugène de Mazenod de Venise à Saint-Sulpice (1794-1811), dans: Études Oblates, 13 (1954), p. 20.
[3]  F. Santucci, Eugene de Mazenod. Co-operator of Christ the Saviour, Communicates his Spirit, Rome 2004, p. 63.
[4]  Journal de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix 1813-1821, dans: Écrits Oblats, vol. XVI, pp. 137-138.
[5]  Ibid, pp. 138-139.
[6]  Voir Y. Beaudoin, Introduction du journal de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix 1813-1821, dans: Écrits Oblats,  t. XVI, p. 129.
[7]  Voir J. Pielorz, Rapports avec les curés d’Aix (1813-1826), dans: Études Oblates, 19 (1960), p. 160.
[8]  Voir Ibid, p. 159.
[9]  Ibid
[10]  Voir Y. Beaudoin, Introduction du journal…, pp. 126-127.
[11]  Voir Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence, vol. I, chapitre 3, §3, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v. 78 (1951), p. 39.
[12]  Y. Beaudoin, Le Fondateur et les jeunes, dans: Vie oblate life, 36 (1977), p. 149.
[13]  É. Lamirande, Les Règlements de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix et nos saintes Règles, dans : Études Oblates, v.15 (1956), p. 33.
[14]  F. Santucci, Eugene de Mazenod…, p. 70.
[15]  Règlements et Statuts de la Congrégation de la Jeunesse Chrétienne établie à Aix par l’abbé de Mazenod au commencement de l’année 1813, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v.37 (1899), Paris 1899, p. 19.
[16]  Voir Statuts de la Congrégation, dans: Missions de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, v.37 (1899), Paris 1899, Chapitre II, art. 1, p. 25.
[17]  Voir Statuts de la Congrégation, Chapitre II, art. 2, pp. 25-26.
[18]  Statuts de la Congrégation, Chapitre X, art. 1, pp. 52-53.