La fondation des Missionnaires de Provence


Michel COURVOISIER OMI

Le père Paweł ZAJĄC vient de nous présenter le contexte politique, social et ecclésial de la Restauration. Je reprends volontiers son mot : séisme. La Révolution, puis l’époque de Napoléon ont été une suite de tremblements de terre, de très forte magnitude, totalement imprévisibles pour la plupart, suivis de nombreuses répliques. Et ce fut long, très long ; nous n’oublions pas qu’entre la prise de la Bastille et Waterloo, il y a 26 ans. Si nous nous attachons ici aux séismes qui ont touché l’Église, nous n’ignorons pas les autres, dans de très nombreux domaines. La famille d’Eugène de Mazenod, Eugène lui-même, les ont fortement ressentis ; ils ne s’en sont jamais remis ; trop de choses étaient cassées…

À l’époque, la question centrale est : comment sortir de la Révolution ? Le Concordat de 1801 a été vécu par beaucoup comme un pis-aller, plusieurs l’ont refusé. L’année 1814 et le retour des Bourbons se présentent donc comme un événement miraculeux, une intervention de la Providence.

Qu’en pense alors Eugène ? Le travail serait à poursuivre, pour des réponses précises. Il a vécu des années très difficiles. Son retour à Aix en 1802 à la demande de sa mère, ouvre une période complexe de recherche de soi-même. En 1808, à la grande surprise même de ses proches, il entre au séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Il revient à Aix jeune prêtre à l’automne 1812. Il a 30 ans.

Beaucoup dans son milieu et dans l’Église (il faut nommer ici l’oncle Fortuné) gardent la nostalgie de l’Ancien Régime. De là vient le thème alors central de Restauration : un ordre social, politique, religieux, a été détruit par la Révolution, il s’agit de le retrouver, de le remettre en place. Eugène partage ces idées ; mais son expérience, que le séminaire l’a aidé à approfondir, lui a fait comprendre que l’Ancien Régime avait ses faiblesses ; l’Église, les prêtres, n’ont pas été ce qu’ils auraient dû être. La foi elle-même est en crise profonde. « L’état de la plupart des chrétiens de nos jours est pire que celui de la gentilité avant que la Croix ait écrasé les idoles »[i]. Le mot déchristianisation n’est pas encore inventé, mais Eugène en a saisi la réalité. Ce qui exige des actions pastorales nouvelles et fortes. Il y a là un devoir, qui s’impose.

Il aurait pu accepter une charge de vicaire général (on le lui a offert, et certains de ses collègues l’ont accepté), c’est un honneur, par ailleurs bien rémunéré. Lui choisit de revenir à Aix, en soulignant les besoins de la Provence, à quoi s’ajoutent les motifs familiaux. S’il faut s’appuyer sur le passé, il est conscient qu’il faut faire du nouveau.

Ses premiers choix, ratifiés par les autorités diocésaines, sont bien connus. D’abord garder son autonomie (son indépendance ?) et ne pas se laisser enfermer dans les structures paroissiales. S’adresser au petit peuple d’Aix (domestiques, artisans, paysans…), ceux qui ne comprennent que le provençal (très faible taux de scolarisation), à 6 heures du matin (carême de la Madeleine). Se soucier des jeunes du Collège, soumis à une véritable campagne de déchristianisation. Se soucier des prisonniers. Il a en outre un regard vers le petit peuple des campagnes. Il s’agit donc de groupes humains que l’Église rejoint mal ou très peu, qui sont pourtant en grand danger religieux.

Relire la première lettre à Tempier : « Pénétrez-vous bien de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux… »[ii].

L’idée qui s’impose alors est celle des missions paroissiales. En France, le modèle, c’est Vincent de Paul. Il s’agit, par la prédication, de faire choc pour arriver à un retour à la vie chrétienne (exprimée par la pratique des sacrements, la confession générale, suivie de la communion). Pour cela, il faut absolument être plusieurs prêtres travaillant ensemble. Ce ne peut être qu’une œuvre collective.

M. Rauzan et Charles de Forbin Janson, l’ami d’Eugène, ont fondé les Missionnaires de France. Et voilà que le retour de Napoléon remet tout en question. Cent jours plus tard, Waterloo et le retour du roi ouvrent à nouveau l’avenir. Forbin Janson relance Eugène, pour qu’il les rejoigne. Celui-ci pense d’abord Provence (et provençal)…

Arrive alors, à l’automne 1815, le moment des décisions. Eugène écrit qu’il lui a fallu « comme une forte secousse étrangère », « tu ne m’appellerais plus cul-de-plomb… »[iii]. Il a l’appui de son directeur à Saint-Sulpice, M. Duclaux, et du vicaire général Guigou. Il « met donc fin à ses irrésolutions », accepte et même choisit de perdre son indépendance, de se lier à d’autres, d’être le chef…

Il faut trouver des locaux ; pour les acheter, il doit emprunter. Le couvent de Notre-Dame de la Seds était « parfaitement à notre convenance… Les religieuses du Saint Sacrement par un tour de passe-passe, me le soufflèrent poliment… ». Il se rabat sur l’ancien Carmel. L’achat d’une première section est daté du 2 octobre – « ce jour-là, nous jetâmes les fondements… ». D’autres achats suivront.

Il lui faut surtout trouver des compagnons. « Je n’en connaissais pas » avouera-t-il plus tard, en des termes qui révèlent un sérieux isolement par rapport au clergé du diocèse. Il ne réussit pas à décrocher Hilaire Aubert, alors professeur au grand séminaire de Limoges, qui deviendra Missionnaire de France. Le vicaire de Lambesc, Icard, jeune prêtre de 25 ans, donne son accord et lui indique d’autres noms, dont celui de Deblieu, 26 ans, qui a été vicaire à St Jean du Faubourg et a maintenant la charge de curé de Peynier. Il y aura deux prêtres d’expérience : Mie qui a 48 ans. Il prêche des missions en isolé, et il le fait très bien. Dans les temps creux, il est vicaire à Salon. Il y aura aussi Maunier 47 ans, pour le moment vicaire à la paroisse de la Palud (La Trinité) à Marseille.

L’essentiel de sa correspondance avec le vicaire d’Arles, Tempier, 28 ans, a été heureusement conservé. Tout est dit en quelques mots. « Lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez silence à la cupidité, à l’amour des aises et des commodités ; pénétrez-vous bien de la situation de nos campagnes… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux ; consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres ; et répondez ensuite à ma lettre. Eh bien ! mon cher, je vous dis que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre… »[iv].

Et quelques semaines plus tard : « S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la Parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d‘être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes »[v].

Le 25 janvier, lors de leur première rencontre dans leurs locaux, ils rédigent et signent une supplique aux vicaires généraux capitulaires : « Les prêtres soussignés, vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi ; ayant reconnu par expérience que l’endurcissement ou l’indifférence de ces peuples rendent insuffisants et même inutiles les secours ordinaires que votre sollicitude pour leur salut leur fournit ; s’étant convaincus que les missions sont le seul moyen… ; désirant en même temps répondre à la vocation qui les appelle à ce pénible ministère, et voulant le faire d’une manière aussi utile pour eux qu’avantageuse pour les peuples qu’ils se proposent d’évangéliser ; ils ont l’honneur de vous demander l’autorisation de se réunir… pour vivre en communauté sous une Règle… La fin de cette Société n’est pas seulement de travailler au salut du prochain en s’employant au ministère de la prédication, elle a encore principalement en vue de fournir à ses membres le moyen de pratiquer les vertus religieuses… »[vi].

On parle de fondateur/ fondatrice, de fondation… Me basant sur une réflexion du père Pedro Arrupe, général des jésuites, je dirais ceci.

-          A l’origine, il y a une personne et un projet, dans une situation où l’Église ne va pas bien, où il faut faire quelque chose. Personne, projet inspirés par l’Esprit.

-          Il y a donc une phase critique : se rendre compte que ce qu’on a fait jusqu’ici est insuffisant, n’est pas à la hauteur. Comment alors s’étonner que certains le prennent mal ? Pas de fondation sans opposants.

-          Il faut réunir d’autres personnes autour de ce projet, pour le porter à plusieurs, le mettre en œuvre.

-          Vient ensuite le moment d’instituer. En interne, organiser le groupe pour lui permettre d’exister dans la durée. Devant les autres, pour qu’il obtienne une reconnaissance publique, plus ou moins officielle.

Les suites du 25 janvier 1816, c’est la mission de Grans, près de Salon, dont le maire est Roze-Joannis, cousin de Mme de Mazenod. En 1818, rupture instauratrice, on accepte de franchir la frontière, de faire une seconde fondation hors des limites de la Provence, à Notre-Dame du Laus. Ce sera en 1826 l’approbation romaine, confirmant qu’ils ont pour horizon le monde entier. Cela se concrétisera d’abord en Corse, puis au Canada, puis… puis…

Michel COURVOISIER, OMI

 



[i] Préface des Constitutions.

[ii] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[iii] Lettre à Forbin Janson du 23 octobre 1815.

[iv] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[v] Lettre à Tempier du 13 décembre 1815.

[vi] Demande d’autorisation adressée à Messieurs les Vicaires Généraux d’Aix du 25 janvier 1816.