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La fondation des Missionnaires de Provence

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Le père Paweł ZAJĄC vient de nous présenter le contexte politique, social et ecclésial de la Restauration. Je reprends volontiers son mot : séisme. La Révolution, puis l’époque de Napoléon ont été une suite de tremblements de terre, de très forte magnitude, totalement imprévisibles pour la plupart, suivis de nombreuses répliques. Et ce fut long, très long ; nous n’oublions pas qu’entre la prise de la Bastille et Waterloo, il y a 26 ans. Si nous nous attachons ici aux séismes qui ont touché l’Église, nous n’ignorons pas les autres, dans de très nombreux domaines. La famille d’Eugène de Mazenod, Eugène lui-même, les ont fortement ressentis ; ils ne s’en sont jamais remis ; trop de choses étaient cassées…

À l’époque, la question centrale est : comment sortir de la Révolution ? Le Concordat de 1801 a été vécu par beaucoup comme un pis-aller, plusieurs l’ont refusé. L’année 1814 et le retour des Bourbons se présentent donc comme un événement miraculeux, une intervention de la Providence.

Qu’en pense alors Eugène ? Le travail serait à poursuivre, pour des réponses précises. Il a vécu des années très difficiles. Son retour à Aix en 1802 à la demande de sa mère, ouvre une période complexe de recherche de soi-même. En 1808, à la grande surprise même de ses proches, il entre au séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Il revient à Aix jeune prêtre à l’automne 1812. Il a 30 ans.

Beaucoup dans son milieu et dans l’Église (il faut nommer ici l’oncle Fortuné) gardent la nostalgie de l’Ancien Régime. De là vient le thème alors central de Restauration : un ordre social, politique, religieux, a été détruit par la Révolution, il s’agit de le retrouver, de le remettre en place. Eugène partage ces idées ; mais son expérience, que le séminaire l’a aidé à approfondir, lui a fait comprendre que l’Ancien Régime avait ses faiblesses ; l’Église, les prêtres, n’ont pas été ce qu’ils auraient dû être. La foi elle-même est en crise profonde. « L’état de la plupart des chrétiens de nos jours est pire que celui de la gentilité avant que la Croix ait écrasé les idoles »[i]. Le mot déchristianisation n’est pas encore inventé, mais Eugène en a saisi la réalité. Ce qui exige des actions pastorales nouvelles et fortes. Il y a là un devoir, qui s’impose.

Il aurait pu accepter une charge de vicaire général (on le lui a offert, et certains de ses collègues l’ont accepté), c’est un honneur, par ailleurs bien rémunéré. Lui choisit de revenir à Aix, en soulignant les besoins de la Provence, à quoi s’ajoutent les motifs familiaux. S’il faut s’appuyer sur le passé, il est conscient qu’il faut faire du nouveau.

Ses premiers choix, ratifiés par les autorités diocésaines, sont bien connus. D’abord garder son autonomie (son indépendance ?) et ne pas se laisser enfermer dans les structures paroissiales. S’adresser au petit peuple d’Aix (domestiques, artisans, paysans…), ceux qui ne comprennent que le provençal (très faible taux de scolarisation), à 6 heures du matin (carême de la Madeleine). Se soucier des jeunes du Collège, soumis à une véritable campagne de déchristianisation. Se soucier des prisonniers. Il a en outre un regard vers le petit peuple des campagnes. Il s’agit donc de groupes humains que l’Église rejoint mal ou très peu, qui sont pourtant en grand danger religieux.

Relire la première lettre à Tempier : « Pénétrez-vous bien de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux… »[ii].

L’idée qui s’impose alors est celle des missions paroissiales. En France, le modèle, c’est Vincent de Paul. Il s’agit, par la prédication, de faire choc pour arriver à un retour à la vie chrétienne (exprimée par la pratique des sacrements, la confession générale, suivie de la communion). Pour cela, il faut absolument être plusieurs prêtres travaillant ensemble. Ce ne peut être qu’une œuvre collective.

M. Rauzan et Charles de Forbin Janson, l’ami d’Eugène, ont fondé les Missionnaires de France. Et voilà que le retour de Napoléon remet tout en question. Cent jours plus tard, Waterloo et le retour du roi ouvrent à nouveau l’avenir. Forbin Janson relance Eugène, pour qu’il les rejoigne. Celui-ci pense d’abord Provence (et provençal)…

Arrive alors, à l’automne 1815, le moment des décisions. Eugène écrit qu’il lui a fallu « comme une forte secousse étrangère », « tu ne m’appellerais plus cul-de-plomb… »[iii]. Il a l’appui de son directeur à Saint-Sulpice, M. Duclaux, et du vicaire général Guigou. Il « met donc fin à ses irrésolutions », accepte et même choisit de perdre son indépendance, de se lier à d’autres, d’être le chef…

Il faut trouver des locaux ; pour les acheter, il doit emprunter. Le couvent de Notre-Dame de la Seds était « parfaitement à notre convenance… Les religieuses du Saint Sacrement par un tour de passe-passe, me le soufflèrent poliment… ». Il se rabat sur l’ancien Carmel. L’achat d’une première section est daté du 2 octobre – « ce jour-là, nous jetâmes les fondements… ». D’autres achats suivront.

Il lui faut surtout trouver des compagnons. « Je n’en connaissais pas » avouera-t-il plus tard, en des termes qui révèlent un sérieux isolement par rapport au clergé du diocèse. Il ne réussit pas à décrocher Hilaire Aubert, alors professeur au grand séminaire de Limoges, qui deviendra Missionnaire de France. Le vicaire de Lambesc, Icard, jeune prêtre de 25 ans, donne son accord et lui indique d’autres noms, dont celui de Deblieu, 26 ans, qui a été vicaire à St Jean du Faubourg et a maintenant la charge de curé de Peynier. Il y aura deux prêtres d’expérience : Mie qui a 48 ans. Il prêche des missions en isolé, et il le fait très bien. Dans les temps creux, il est vicaire à Salon. Il y aura aussi Maunier 47 ans, pour le moment vicaire à la paroisse de la Palud (La Trinité) à Marseille.

L’essentiel de sa correspondance avec le vicaire d’Arles, Tempier, 28 ans, a été heureusement conservé. Tout est dit en quelques mots. « Lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez silence à la cupidité, à l’amour des aises et des commodités ; pénétrez-vous bien de la situation de nos campagnes… Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux ; consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres ; et répondez ensuite à ma lettre. Eh bien ! mon cher, je vous dis que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre… »[iv].

Et quelques semaines plus tard : « S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la Parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d‘être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes »[v].

Le 25 janvier, lors de leur première rencontre dans leurs locaux, ils rédigent et signent une supplique aux vicaires généraux capitulaires : « Les prêtres soussignés, vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi ; ayant reconnu par expérience que l’endurcissement ou l’indifférence de ces peuples rendent insuffisants et même inutiles les secours ordinaires que votre sollicitude pour leur salut leur fournit ; s’étant convaincus que les missions sont le seul moyen… ; désirant en même temps répondre à la vocation qui les appelle à ce pénible ministère, et voulant le faire d’une manière aussi utile pour eux qu’avantageuse pour les peuples qu’ils se proposent d’évangéliser ; ils ont l’honneur de vous demander l’autorisation de se réunir… pour vivre en communauté sous une Règle… La fin de cette Société n’est pas seulement de travailler au salut du prochain en s’employant au ministère de la prédication, elle a encore principalement en vue de fournir à ses membres le moyen de pratiquer les vertus religieuses… »[vi].

On parle de fondateur/ fondatrice, de fondation… Me basant sur une réflexion du père Pedro Arrupe, général des jésuites, je dirais ceci.

-          A l’origine, il y a une personne et un projet, dans une situation où l’Église ne va pas bien, où il faut faire quelque chose. Personne, projet inspirés par l’Esprit.

-          Il y a donc une phase critique : se rendre compte que ce qu’on a fait jusqu’ici est insuffisant, n’est pas à la hauteur. Comment alors s’étonner que certains le prennent mal ? Pas de fondation sans opposants.

-          Il faut réunir d’autres personnes autour de ce projet, pour le porter à plusieurs, le mettre en œuvre.

-          Vient ensuite le moment d’instituer. En interne, organiser le groupe pour lui permettre d’exister dans la durée. Devant les autres, pour qu’il obtienne une reconnaissance publique, plus ou moins officielle.

Les suites du 25 janvier 1816, c’est la mission de Grans, près de Salon, dont le maire est Roze-Joannis, cousin de Mme de Mazenod. En 1818, rupture instauratrice, on accepte de franchir la frontière, de faire une seconde fondation hors des limites de la Provence, à Notre-Dame du Laus. Ce sera en 1826 l’approbation romaine, confirmant qu’ils ont pour horizon le monde entier. Cela se concrétisera d’abord en Corse, puis au Canada, puis… puis…

Michel COURVOISIER, OMI

 



[i] Préface des Constitutions.

[ii] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[iii] Lettre à Forbin Janson du 23 octobre 1815.

[iv] Lettre à Tempier du 09 octobre 1815.

[v] Lettre à Tempier du 13 décembre 1815.

[vi] Demande d’autorisation adressée à Messieurs les Vicaires Généraux d’Aix du 25 janvier 1816.

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Eugène de Mazenod et les Missionnaires de Provence 1820-1821 Fondation au Calvaire de Marseille,
Quatre jeunes prêtres : Courtès, Bourrelier, Dupuy, Suzanne Le vœu de pauvreté

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Eugène de Mazenod et les Missionnaires de Provence 1820-1821
Fondation au Calvaire de Marseille,
Quatre jeunes prêtres : Courtès, Bourrelier, Dupuy, Suzanne
Le vœu de pauvreté


L’année 1820, pour Eugène de Mazenod et les Missionnaires de Provence, a été dominée par les missions de Marseille et d’Aix, pour lesquelles nous disposons d’un bon ensemble de témoignages. Il en va tout autrement pour la vie interne des communautés d’Aix et de Notre-Dame du Laus, qui nous est moins bien connue. Dans les Constitutions rédigées en 1818, il est dit : « Les missionnaires doivent, autant que le comporte la faiblesse humaine, imiter en tout les exemples de Notre Seigneur Jésus-Christ, principal instituteur de la Société, et de ses Apôtres, nos premiers pères. A l’imitation de ces grands modèles, une partie de leur vie sera employée à la prière, au recueillement intérieur, à la contemplation dans le secret de la maison de Dieu, qu’ils habiteront en commun. L’autre sera entièrement consacrée aux œuvres extérieures du zèle le plus actif… » Que des missionnaires passent une partie de leur vie dans les paroisses qu’ils évangélisent et une autre partie dans leur maison de communauté, cela se conçoit aisément. Mais aussi bien à Aix qu’au Laus, ce sont les confessions, les jeunes, le service des lieux de culte qui les attendent. Les œuvres dites extérieures (extérieures à quoi ?) envahissent leur maison et leur vie commune. Comment le vivent-ils ? Nos questions à ce sujet restent sans réponses.

Commençons par rappeler ce que sont alors les deux communautés. Cinq missionnaires prêtres forment la communauté d’Aix : Eugène de Mazenod (38 ans), Deblieu (31 ans), Maunier (51 ans), Moreau (26 ans) et Mie (52 ans). On ne sait pas quand ce dernier quitta son vicariat de Salon et vint habiter avec les autres. Quant à Marius Aubert, il s’est séparé de la petite Société dans les premiers mois de 1820. Dans le registre des prises d’habit, Eugène écrit : « Son inconstance naturelle reprenant peu à peu son emprise sur lui, il commença par être mécontent qu’on ne l’estimât pas ce qu’il croyait valoir ; il devint exigeant, murmurant et se plaignant sans cesse de tout et de tous : enfin, parvenu à être insupportable, il nous quitta après avoir vécu deux ans parmi nous, comme il avait quitté d’abord les Jésuites et puis les Frères de la Retraite et je crois même Saint-Sulpice ; bonne leçon dont il faudra se souvenir. » (Missions 1952, p.17).

Il faut rappeler ici la présence combien importante à Aix de Fortuné (71 ans), toujours en panne de statut, mais homme de sagesse dans la maison et rendant service à plein temps, notamment à l’église de la Mission et pour les confessions. Comme les autres, il accompagne des malades en ville. Il écrit à son frère : « Le nombre de nos malades va en augmentant et absorbe tous nos soins, car tu dois savoir qu’à la Mission on ne les perd pas de vue tant qu’ils sont en danger. » (18 août 1820).

Naturellement, les Missionnaires prêtres comptent dans la communauté, mais aussi le groupe de ceux qu’aujourd’hui on appellerait les jeunes profès. Trois sont engagés par les vœux depuis 1818 et seront bientôt ordonnés prêtres. Ce sont Courtès et Dupuy qui ont 22 ans, ainsi que Suzanne, qui en a 21. Honorat (21 ans lui aussi) les a rejoints. Le registre déjà cité signale le départ de Dalmas, qui avait fait son oblation (en principe perpétuelle) le 1er novembre 1819. « Le premier, il nous donna l’exemple de la plus honteuse apostasie. Nouveau Judas, puisse-t-il ne pas partager son sort ! »

Ces jeunes profès forment, peut-on dire, le noyau dur de la communauté. C’est d’eux d’abord, si on leur adjoint Moreau, que Jeancard peut écrire : « La communauté d’Aix était vraiment une famille. Tout le monde y vivait de la même vie, et tous les cœurs s’y épanouissaient sous la même influence. Ils étaient comme réchauffés sans cesse par l’affection du Père, dont la sollicitude pour tous était bien ce qu’on imagine de plus attirant. C’était de sa part une sorte de sainte fascination, qui s’adressait aux meilleurs instincts de l’âme, la subjuguait et la plaçait sous les inspirations les mieux senties de l’esprit qui fait les apôtres… (C’était) comme une école apostolique, qui continuerait la généreuse entreprise et serait l’élément par lequel elle se développerait. Les jeunes gens dont j’ai parlé ci-dessus furent les premiers élèves de cette école sainte. Ils furent tout particulièrement soignés par M. de Mazenod lui-même, qui devint le directeur de leur conscience et leur maître des novices. Les soins qu’il donnait à leur éducation étaient de tous les moments : à la récréation, à la promenade (quand il avait le temps de les y accompagner), dans sa chambre, à la salle des exercices, dans la chapelle, enfin partout il tâchait de les animer de l’esprit de Dieu. Aussi on peut dire que l’air de la maison était tout imprégné de cet esprit ; on le respirait sans cesse, et on n’en respirait pas d’autre. On vivait ainsi dans une atmosphère entièrement apostolique, qu’entretenaient encore, il faut le dire, tous les prêtres de la communauté, même ceux qui plus tard n’ont pas fait partie de la Société définitivement constituée par le Saint-Siège. Le zèle et l’abnégation étaient, avec des différences inévitables, le propre de ces prêtres, tous sans exception hommes d’élite sous le rapport des vertus sacerdotales. » (Mélanges… pp. 26-27)

On sait moins de choses des novices d’alors. Le registre cité indique les noms d’Alphonse Coulin, 20 ans, et de Gabriel Carron, 16 ans. Ils sont rejoints, en avril par André-Marc Sumien, 18 ans, originaire de Barjols, et en juin par Joseph Louis Saurin, 19 ans, de Brignoles.

Quelques étudiants résident aussi dans la maison. Rey (I, p. 251) les présente ainsi : « Dans une pensée de zèle, digne de son grand coeur, le P. de Mazenod avait admis comme internes plusieurs jeunes gens de bonnes familles qui suivaient les cours des facultés. Ils prenaient leurs repas chez les Missionnaires et y passaient la nuit. » Ce que dit Jeancard : « Tout le monde vivait de la même vie », vaut-il aussi pour ces derniers ? On souligne surtout leur lien personnel avec Eugène de Mazenod. Il semble que Thérèse Bonneau continuait avec efficacité le service de tous.

On n’a pas beaucoup d’informations sur les développements de la Congrégation de la Jeunesse. Le Journal tenu par Eugène est pratiquement arrêté. On a noté la participation de la Congrégation aux activités de la grande mission d’Aix. Significative sur ce point, la remarque de M. Desmares que nous a conservée une lettre de Fortuné en date du 13 mars. On se rappelle que Desmares, Missionnaire de France, est avec Eugène le prédicateur de l’église des Carmélites, et donc le témoin proche du vécu de la communauté. « Témoin journalier de la piété, de la modestie et du nombre considérable des deux congrégations de ton fils (celle de la Jeunesse chrétienne et celle du Sacré-Coeur), il en est si enchanté qu’il disait hier : Je ne suis plus étonné que l’envie et la jalousie vous poursuivent continuellement et avec tant d’acharnement ».

Il nous est difficile d’interpréter la note du Journal en date du 7 mai : « Le Conseil a délibéré en présence des deux premières sections de la Congrégation que l’article de notre règlement qui défend expressément à tous les membres de la Congrégation de faire partie de toute autre Société serait mis à exécution très rigoureusement. En conséquence l’appel nominal ayant été fait, tous les membres étant présents, chacun s’est levé à son tour et a promis de ne jamais faire partie d’aucune autre Société ou Congrégation. » Serait-ce la crainte des Jésuites, dont on annonçait la prochaine arrivée à Aix, comme il est dit en note ? (Cf EO 16, pp. 209-210).

Quant à l’autre communauté, celle de Notre-Dame du Laus, on sait que Tempier, alors âgé de 32 ans, en est le supérieur. Il a avec lui le P. Touche, 26 ans, et ils font face à des tâches nombreuses, notamment l’accueil des pèlerins et les confessions. Hilarion Bourrelier, 30 ans, qui a fait son oblation l’année précédente, rend divers services tout en recevant des cours de latin et de théologie, cours qui s’ajoutent aux autres tâches de Tempier.

Le noviciat est déplacé au Laus.
A la fin de la mission d’Aix, Tempier passa quelques jours en famille à cause de la santé de son père, puis, accompagné de Courtès, il rejoignit le Laus. « Quelques semaines plus tard, écrit le P. Beaudoin, s’appuyant sur Rey (EO II, Tempier I, 36), le Fondateur rappela son premier collaborateur à Aix pour consultation. La maison d’Aix surabondait de postulants, de novices, d’étudiants en théologie et de jeunes de bonnes familles qui suivaient les cours des facultés. » Le calme manquait pour la formation des novices. « Cette cohabitation, écrit Rey (I, p. 251), avec d’autres jeunes gens qui se destinaient à l’œuvre des missions n’était pas sans inconvénients pour la vocation de ces derniers. » Il fallait reprendre en main le travail de la formation, qu’il n’était plus possible à Eugène d’assurer correctement. Pour ce dernier, éloigner de lui les novices et en confier la responsabilité à Tempier, fut un acte de détachement, on ne peut en douter.

Tempier avertit le P. Touche de leur prochaine arrivée, « avec une bande d’étrangers masculins. On logera au couvent ; faites donc vos préparatifs pour garnir les chambres du premier étage ; si vous n’avez pas assez de lits au couvent, prenez ceux de l’hospice » (EO Tempier II, 33-34). Un petit groupe quitta Aix le 19 juin. Il était composé d’Eugène, de Tempier, de quatre novices ainsi que d’Honorat, qui avait fait son oblation quelques semaines auparavant. Deblieu restait à Aix, assurant le remplacement du Supérieur. Les voyageurs arrivèrent au Laus le surlendemain. Ignace Voitot, qu’on peut présenter comme un postulant Frère, les rejoignit quelques jours plus tard. « Le P. de Mazenod y installa sa petite famille et s’appliqua avec un redoublement de zèle et de dévouement à sa formation intellectuelle et religieuse. » (Rey, I, p. 251)

Il se mit immédiatement aussi au service des pèlerins. Il écrit à une des bienfaitrices amies, Mme de Régusse : « On confesse beaucoup ; à peine les Pères suffisent au travail ; ces gens sont admirables de foi et de piété. En ce moment, ceux de Gap s’en retourneront et ont près de trois heures de marche. Après les vêpres, les paroissiens de Prunières (près de Chorges, à 18 km du Laus) regagneront leur pays d’où ils sont partis à 3 heures du matin. Ils s’en retourneront à pied, en procession, chantant des cantiques et récitant le rosaire. » (M 1897, p.102)

Le 29 juin, Eugène écrit à sa maman : « Si toutes les personnes qui me sont chères étaient ici, ma chère maman, je consentirais volontiers à n’en sortir jamais, tant le séjour en est délicieux. Il faut y être pour s’en faire une idée. Séparé du monde entier, on ne voit dans cette solitude que de fervents chrétiens qui ne s’occupent que de leur salut, et à leur exemple on n’est pas tenté de s’occuper d’autre chose. La vie que je mène est si paisible, j’en goûte si fort le charme que je ne puis penser sans une sorte d’horreur qu’il me faudra bientôt la quitter pour rentrer dans ce hourvari assommant que je déteste tant et auquel je suis consacré à peu près comme une victime… » (EO 13, 51).

Eugène n’avait pas prévu de prolonger son séjour au Laus. Mais à la mi-juillet, Tempier fut rappelé dans sa famille, alors aux Milles près d’Aix, pour accompagner les derniers moments de son père. Si bien qu’Eugène assura pendant presque deux mois le double service du sanctuaire (avec de très nombreuses confessions) et des jeunes en formation. Le retour de Tempier permit à Eugène de revenir à Aix à la mi-août.

L’événement majeur de cette période est l’ordination presbytérale de Courtès. Jeancard (Mélanges, p. 105) explique : « Le jeune frère Hippolyte Courtès était toujours très maladif ; on ne croyait pas que sa vie pût tant soit peu se prolonger. Le supérieur tint à se prévaloir d’une dispense d’âge de dix-huit mois (Courtès avait vingt-deux ans et demi) pour lui procurer le bonheur de monter une fois au moins à l’autel avant de mourir et d’exercer avec utilité pour les âmes un ministère même de courte durée.» Le seul évêque disponible était Mgr Miollis, alors en visite pastorale à Gap. On résolut de conduire Courtès au Laus, pour l’ordination qui aura lieu à la cathédrale de Gap le 30 juillet. « Toute la communauté s’y était transportée. » C’était la première ordination sacerdotale d’un jeune formé chez les Missionnaires de Provence. Ecrivant à Mme de Régusse, Eugène dit combien cette ordination compte pour lui : « Voilà des jouissances que toutes les injustices des hommes ne m’enlèveront pas, j’offre à Dieu les prémices de la Congrégation de la Jeunesse. Courtès en est un des plus anciens membres. Que n’ont-ils tous marché sur ses traces ! » (dans Rey I, p. 256). Avec un certain décalage, le Journal de la Congrégation de la Jeunesse signale cette ordination : « La Congrégation fit alors à l’Eglise de Dieu le présent le plus précieux qu’elle pût lui faire, en lui donnant un prêtre selon le cœur de Dieu, excellemment propre à remplir toutes les hautes destinées d’un fidèle ministre, tel en un mot qu’il faut être pour plaire à Dieu, pour édifier et se rendre utile aux hommes. Et c’est avec raison que la Congrégation peut se glorifier du don qu’elle fit alors à l’Eglise puisque M. Hippolyte Courtès est un des premiers congréganistes, qu’il a été élevé dans son sein, qu’il a grandi sous son ombre, qu’il s’est formé à son école… » (EO 16, 213-214)

Courtès célébra sa première messe au Laus le lendemain. Le soir même, le P. de Mazenod exprime toute son émotion dans une longue lettre au jeune Adrien Chappuis à Aix, âgé de 20 ans, (EO 13, 53-55) : « Je descends de l’autel où je viens d’assister notre angélique Courtès qui offrait pour la première fois le très saint Sacrifice. O mon ami, que n’y étais-tu présent ! Tu aurais partagé le bonheur, la joie délicieuse, l’espèce d’extase de tous ceux que la dévotion avait attirés dans notre sanctuaire. Je n’entreprendrai pas certainement de redire ce qui s’est passé parmi nous, ces sortes de choses ne s’expriment pas, tout ce que je veux dire, c’est que je regrette que tu ne t’y trouvasses pas, parce que je suis sûr qu’au moins dans ce moment où le ciel s’est ouvert sur nous pour répandre dans nos âmes une surabondance d’indicibles consolations extérieures, ton âme se serait élevée vers Dieu, aurait été absorbée en lui comme les nôtres et tu aurais aimé, oui, mon cher Adrien, tu aurais aimé l’infiniment aimable.

La messe a duré une heure et demie et je ne dis pas assez, mais tout le monde l’a trouvée trop courte. Figure-toi un chérubin tout embrasé du plus pur amour de Dieu, pénétré de la grandeur de l’action qui s’opérait en sa faveur et par son ministère, dont l’âme agissait visiblement sur ce faible corps que tu connais et qui le transformait ; non, cela ne peut pas se rendre. Ce mélange de recueillement, de douceur, de piété, d’amour, de saisissement peint sur sa figure, marqué sur toutes les attitudes du corps, ces larmes, ces sanglots, cette espèce de défaillance au moment redoutable où Jésus-Christ allait pour la première fois obéir à la voix suppliante de son nouveau ministre, encore une fois, cela ne peut pas se rendre, il faut l’éprouver, et tu l’aurais éprouvé comme nous si tu avais été présent. Il ne s’agit pas de foi dans ces moments heureux, on n’y pense seulement pas, on voit, on sent, on touche. Oh ! non, on ne touche plus à la terre, on se trouve sans savoir comme en pleine communication avec le ciel. On est, en un mot, en Dieu comme on le sera quand dépouillé de cette enveloppe de chair il nous sera donné de le contempler face à face. Aussi dans quel ravissement n’étions-nous pas tous ? C’était une espèce d’extase. Les larmes coulaient, ou pour mieux dire ruisselaient de tous les yeux. Ignace même (le postulant Frère), qui n’a jamais pu pleurer de sa vie, en était tout baigné et étouffait ses sanglots. C’est que le feu sacré qui brûlait sur l’autel et qui était alimenté si efficacement par la ferveur et l’amour du nouveau prêtre, de l’ange qui offrait le saint Sacrifice, circulait et nous embrasait tous. Je ne fais pas de phrases, je cherche à exprimer ce que je me vois dans l’impossibilité de dire mais que je sens pourtant bien. Mon émotion n’a pas duré seulement pendant cette mémorable messe de Courtès, mon âme était comme insatiable du bonheur qu’elle venait de goûter, j’assistais à la messe d’actions de grâces que M. Touche nous dit, je restai prosterné tout le temps qu’elle dura, et l’impression de ce qui venait de se passer était si forte, si profonde que je demeurai dans le même état jusqu’à la fin, et c’eût été plus long si on ne m’avait pas détourné.

Mon cher Adrien, le croirais-tu ? Dans les instants les plus précieux, tu n’as pas cessé de m’être présent ; à la vérité, ce n’était, comme il arrive trop souvent, avec un sentiment prédominant d’amertume et de chagrin ; non, tu m’étais présent comme je crois comprendre que nous le sommes aux Saints qui jouissent dans le ciel d’une béatitude qui ne peut être troublée par la vue de la connaissance de nos misères auxquelles ils veulent pourtant remédier très efficacement ; mais cet état par rapport à toi ne dura que pendant la messe de Courtès. Je ne laissai pas de prier beaucoup pour toi et d’offrir à cette même fin la puissante médiation du nouveau prêtre qui avait mis son intention à ma disposition, car tu ne comprendras jamais l’immensité de mon amour pour toi.

Après la messe et pendant celle qui a suivi, mon âme, toujours pénétrée de l’intime présence de Dieu qui venait de se manifester à nous, s’abandonna à un sentiment de douleur qu’elle n’avait pas éprouvé auparavant. La vue de mes péchés me couvrit d’abord d’une grande confusion, surtout en rapprochant les bienfaits de Dieu de mes ingratitudes, j’en gémis amèrement et en demandai pardon avec larmes ; aussitôt tu fus de nouveau présent à ma pensée, mais alors je sentis tout le poids de ma sollicitude et un désir ardent de ton véritable bonheur, contrarié, comprimé par les obstacles continuels que tu y mets. La connaissance des grâces surabondantes que le Seigneur t’a accordées depuis qu’il t’a confié à moi, et l’expérience de l’insouciance pour ne pas dire du mépris avec lesquels tu les a rejetées… Courtès, ton compagnon d’enfance, ton condisciple, comblé de consolations, élevé jusqu’au ciel, parce qu’il a été docile à mes avis, fidèle à la grâce ; et toi qui, quoique dans un autre état, pourrais jouir du même bonheur à proportion, livré à la dissipation, vide de bonnes œuvres et de mérites, n’ayant semé que le vent, ne devant récolter que des tempêtes, parce que te refusant toujours à mes tendres insinuations, aux conseils de mon amitié, tu as voulu suivre une autre voie que celle que je t’avais tracée. Ce contraste déchirant m’a jeté de nouveau dans une sorte de désolation intérieure qui me faisait faire des vœux encore plus ardents pour ton salut, jusqu’à offrir à Dieu, comme je l’ai fait plusieurs fois, ma propre vie en échange de ta persévérance et de ta sanctification. Je trouvai quelque consolation dans cette pensée car personne n’a de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (cité en latin). Adieu, puisses-tu une fois comprendre mon cœur et le consoler. Eugène. »

De cette époque, en plus de la lettre au jeune Adrien Chappuis, ont été conservées plusieurs correspondances d’Eugène avec des jeunes, notamment Tavernier et surtout Suzanne. On ne doit pas oublier, en les lisant, qu’on est à l’époque romantique de Lamartine et de Musset. Le 2 juillet, il écrit au jeune Adolphe Tavernier, alors âgé de 20 ans : « Me voilà bien attrapé, mon cher Adolphe, je m’étais réservé de t’écrire aujourd’hui pour causer un peu plus longtemps avec toi après avoir expédié toutes mes petites affaires, et il se trouve précisément que je n’ai pas une minute. Dès le grand matin une foule immense accourue dans ce désert nous a annoncé que deux processions étaient proches, c’est-à-dire que deux populations entières se transportaient, selon leur usage, chez nous pour y rendre leurs hommages à la Sainte Vierge. Il a fallu sur-le-champ se mettre à confesser ces fervents pèlerins, monter ensuite en chaire pour satisfaire à leur empressement.

Je m’arrête dans l’impossibilité où je suis de continuer ; la main me tremble au point de ne pouvoir pas tenir la plume ; ne t’étonne pas de ce phénomène, j’en connais la raison. Les nerfs du bras sont fatigués d’un exercice pénible qu’il a fallu faire pendant deux heures. Tous les fidèles qui accourent ici ne s’en iraient pas contents s’ils ne baisaient pas la relique de la vraie croix, le reliquaire est trop lourd. Bref, je ne puis plus continuer et je préfère t’envoyer ce griffonnage que de te laisser croire que j’ai négligé de t’écrire. Adieu, je t’embrasse mille fois et suis pour toi ce que tu sais.
L’office du soir vient de finir. L’église ne contenait pas la foule des fidèles pas plus que ce matin. Les chants retentissent de toute part ; tout le monde s’en va, il est six heures, la plupart ont encore quatre heures de marche, ils n’en chanteront pas moins jusqu’à leur arrivée les louanges du Seigneur. Il faut voir ce qui se passe ici pour s’en faire une idée. Adieu, bonsoir, bonne nuit. Je t’embrasse encore une fois… » (EO 13, 52).


Par chance, Tavernier nous a conservé le texte de sa réponse, révélatrice du ton de leurs relations. La voici : « Aix, ce 13 juillet. Respectable Ami, Pourquoi n’avais-je pas sous la main, au moment où j’ai reçu votre lettre, la plume que je tiens à présent ? J’aurais mieux dit que je ne vais le dire toute la paix, toute la douceur que vous versâtes dans mon âme. Je vous ai retrouvé tel que vous êtes, tel cependant que je m’étais plaint que vous n’étiez pas. Quelle manière de se venger ! Je ne dis pas que je ne peux la concevoir, car on croirait mon cœur un peu trop étranger au vôtre ; et cependant je m’en suis tellement rapproché que j’ai perdu le droit de m’étonner de tout ce qu’il renferme de beau. Il ne m’est plus permis que d’en jouir en secret ; mais quand vous me donnez tant, quand vous montrez tant de générosité, comment ne pas sentir que je donne peu, qu’il y a inégalité ? Voilà la pensée qui, l’autre jour à travers toutes mes joies, me laissait un peu confus. Auprès de vous, je me serais caché sur votre sein ; loin de vous, j’ai supporté tout le poids de ma confusion.

Vous ne vous doutez pas, respectable ami, de toutes les joies quand vous envoyez ici, quand, après avoir commencé quatre ou cinq fois vos lettres, vous parvenez enfin à les faire arriver jusqu’à vos amis. Ce n’est plus de moi que je parle. J’ai vu les yeux de mes amis se remplir si doucement de larmes ; j’ai presque senti la paix que vous faisiez descendre dans leur âme. Quel est donc ce charme qui plaît à tous les cœurs ? O ! quand votre voix se mêle à celle de la religion, ou pour consoler ou pour raffermir, qu’elle est puissante ! De qui tient-elle sa douceur ? qui lui donne cette force ? Après l’avoir entendue, on a tant de repos ; elle révèle son origine, c’est du ciel que descend la paix. J’ajoute aussi qu’elle descend du Laus ; ne nous croyez point si spirituels que nous ne tenions encore à la terre. Ne serait-ce que du bout des pieds, j’avoue que j’y tiens encore fortement. Je me demande souvent pourquoi vous nous laissez ignorer l’époque de votre retour. Il est difficile d’expliquer ce qu’on ne conçoit pas. Il est à peu près décidé que je vais à la campagne vers la fin du mois. Je ne puis pas me dire si je vous embrasserai avant mon départ ; c’est acheter trop cher le plaisir d’une incertitude.
Adieu, je vous embrasse comme je vous aime. Adolphe. »

Plusieurs lettres d’Eugène au jeune Suzanne resté à Aix, qu’il appelle « mon cher petit frère », sont de cette époque. Elles nous ont été conservées par Jeancard et sont reproduites dans EO 6, 68ss. Leur contenu et leur tonalité peuvent nous étonner. Ainsi : « Un seul battement de mon cœur exprime plus d’amour pour toi que n’en renferment pour moi tous tes sentiments passés et présents… » (EO 6, 68-69). Cette lettre du 16 juillet se poursuit : « Comme mon ambition serait de te voir parfait, je ne puis rien te passer qui cloche… La première lettre que tu m’écrivis me fit, comme tu peux croire, le plus grand plaisir ; j’avais été si affligé de vous quitter, je me trouvais si loin de vous, que la seule vue de ton écriture me réjouit, à plus forte raison je dus être consolé des sentiments que renfermait la lettre. Je fus surpris seulement qu’en exprimant ce qui semble devoir couler du cœur tout doucement et comme sans qu’on s’en aperçoive, tu eusses employé des expressions recherchées et des répétitions étudiées qui semblaient n’être là que pour arrondir la phrase et former un son pour l’oreille. Je ne m’arrêtai pas davantage à cette réflexion, attribuant ce léger défaut de style à l’habitude que tu avais contractée en écrivant dans un autre genre. Mais bientôt après, Coulin m’apporta la lettre que tu lui écrivis par la même occasion. Oh ! celle-ci me fit de la peine, non point parce que le style en était ridicule, je m’en serais consolé, sachant que tu peux mieux faire, mais parce qu’à chaque ligne, pour ainsi dire, on y voyait une prétention à l’esprit, une recherche d’expression, une affectation à faire image si mal ou si peu dissimulée que la lecture en était dégoûtante… » Les reproches continuent. Ecrire dans un style et avec un vocabulaire recherchés conduit Suzanne à multiplier les ratures, les épithètes que tu places et tu déplaces. « Mais je n’ai pas fini, et le reproche qui me reste à te faire est peut-être plus sérieux encore… De deux choses l’une, ou ce que tu mandes à Coulin dans ta dernière lettre est sincère, ou non. Si ce sont là tes sentiments, ils pèchent par excès ; tu n’en es pas avec lui à ce point d’affection, d’épanchement, d’union intime ! c’est tout au plus ce que tu aurais pu dire à Courtès ou à moi. Si tu ne le penses pas, quoique tes intentions soient bonnes, car je te connais trop pour m’y méprendre, tu as eu tort de profaner en quelque sorte ce qu’il y a de plus sacré dans l’homme après les dons surnaturels produits par la grâce…

Maintenant reste à savoir si je t’enverrai cette lettre. Oui, je n’hésite pas : tu es assez fort, tu as assez de vertu pour la supporter, et moi j’ai trop d’amour pour toi pour t’épargner le désagrément de la lire. Si je t’aimais avec mesure, je la déchirerais. Tu connais mon cœur, la répugnance que j’ai à faire la moindre peine à ceux que j’aime, tu as donc en main la plus grande preuve que je puisse te donner de la trempe de mon affection pour toi que j’aime comme moi-même. » (EO 6, 69-70).

Quelques jours plus tard, Eugène écrit dans le but « d’adoucir un peu la blessure qu’(il) lui a faite dans sa dernière lettre ». Et le 23, ayant reçu un mot de Suzanne : « J’aurais voulu que tu fusses témoin de mon émotion en (le) lisant, tu aurais entendu sortir de mon cœur ces paroles que ma bouche proférait : Oh ! que j’ai raison de l’aimer ! Oui, tu es digne de toute mon affection, et je t’aimerai toute ma vie plus que moi-même. » (EO 6, 71).

Eugène profita de son séjour au Laus pour ouvrir un registre précieux, celui des prises d’habits et des oblations. La date indiquée est le 12 août 1820. Le texte a été publié dans Missions 1952, pp. 5-34. Les présents au Laus remplirent leur formule personnelle et signèrent, les autres le firent par la suite. Eugène lui-même indiqua à des dates parfois approximatives le nom de ceux qui n’avaient pas persévéré. Deux jeunes sont indiqués comme entrés au noviciat respectivement en avril et juin de cette année : Sumien et Saurin. Sumien, 17 ans et demi, était de Barjols, entré dans la maison d’Aix à l’âge de 16 ans. Saurin, 18 ans et demi, était de Brignoles. Le registre des admissions au noviciat lui donne le n° 23. Est notée aussi l’oblation de Coulin le 29 juin 1820 au Laus.


Le décès de M. de Mazenod
Dès son retour de Notre-Dame du Laus, Eugène s’empressa de rendre visite à son père afin de se rendre compte par lui-même de son état de santé. Le 29 août, le papa écrivait à Fortuné, lequel envisage aussi une visite à Marseille : « Nous parlerons de mon bon fils, de cet enfant incomparable qui malgré mes instances, malgré mes prières d’attendre la retraite des Carmes, malgré le travail, la correspondance, les confessions qu’il avait à Aix, les affaires de toute espèce dont il était accablé, n’a pas hésité de tout sacrifier pour embrasser son bon père et juger par lui-même pendant 24 heures de mon état. »

Au début de l’automne, la santé de M. de Mazenod déclinait rapidement. L’asthme le faisait souffrir. On parle de suffocation, d’étouffements. Eugène devait prêcher une retraite à l’église des Carmes pendant la seconde semaine d’octobre. Il arriva à Marseille le 7 et demeura chez son père. Ce même jour, il écrivait à sa mère : « J’ai trouvé en arrivant à Marseille mon père fort mal. Quoi qu’on en dise, je le crois perdu, on lui portera le bon Dieu demain. Il est sur son fauteuil, mais c’est qu’il ne peut pas rester dans son lit. Il n’a point de fièvre, mais l’humeur se porte sur la position et je n’espère pas que les quatre vésicatoires qu’on lui a mis la détournent. Aussi sa figure est-elle décomposée, je ne puis m’empêcher de vous en faire part, car je pense que vous ne devez pas tarder de venir faire une apparition ici. Il n’est pas inquiet, il a bien sa tête, mais n’importe, il est bien mal, je ne dis pas que vous veniez demain, mais il faudrait ne pas trop tarder. Quant à mon oncle, je ne pense pas qu’il puisse se dispenser de venir, et même de rester. Je le lui mande… »

Et le lendemain 8 octobre : « Par extraordinaire, mon père a dormi deux heures cette nuit sur son fauteuil, car il ne peut plus se coucher. J’ai assisté ce matin quand on lui a porté le bon Dieu qu’il a reçu avec des sentiments d’une foi si vive que tout le monde en était touché. J’ai parlé au médecin qui ne m’a pas caché qu’il ne conservait pas d’espoir. Cela peut durer quelque temps, comme aussi il est possible qu’il meure en parlant, au moment où on s’y attendrait le moins. Jugez combien je suis propre à faire ma besogne… » Eugène recueillit le dernier soupir de son père le 10 octobre.

Dix jours plus tard, il écrit à Tempier : « Vous savez, mon cher ami, à ces heures-ci, le malheur qui m’est arrivé et les circonstances qui l’ont accompagné. Je ne vous en parlerai pas, pour n’être pas tenté de m’étendre sur un pareil sujet, qui serait inépuisable. Mon unique consolation est de penser qu’il n’est pas possible d’avoir sur la terre une plus grande assurance du salut d’une âme. Je me nourris de cette pensée, tout en priant du fond de mon cœur pour cet excellent père qui nous a laissé des exemples héroïques de foi, de patience, d’humilité, de résignation, de confiance en Dieu, de dévotion à la Sainte Vierge, de force etc. Quelle belle fin de vie ! mais quel martyre pour le pauvre fils que Dieu avait appelé auprès de lui pour l’exhorter à la mort ! Cette souffrance est ineffable, et il ne fallait rien moins que la vue de tant de vertus, la confiance de la récompense et de la gloire qui allait suivre immédiatement cette cruelle, déchirante séparation, pour pouvoir la supporter. » (EO 6, 72).
On peut penser que dans sa lettre, Eugène faisait allusion aussi au père de Tempier, décédé peu auparavant, mais que les biographes n’ont pas retenu cette partie de la correspondance.

En 1838, dans son Journal (EO 19, 215-216), Eugène rappelle ces moments douloureux. « Messe pour mon pauvre père. C’est le jour anniversaire de sa mort. Quelle belle mort ! quels sentiments de pénitence, de confiance, d’humilité ! Quelle patience, quelle résignation, quelle dévotion à la Sainte Vierge, quelle piété ! Que n’ai-je le temps de rappeler toutes les circonstances de cette belle mort. C’est moi qui lui administrai le sacrement de l’extrême onction. Avec quelle foi il répondait à toutes les prières ! Je m’acquittais d’un devoir bien pénible à la nature, mais bien consolant dans l’ordre spirituel, en l’exhortant jusqu’à son dernier soupir. Comme il goûtait tout ce que le bon Dieu me donnait la force de lui dire. « Aie soin de ma pauvre âme, mon bon fils, me disait-il. Je voudrais soutenir toujours mon attention. Je n’offense pas Dieu en poussant ces gémissements, ils sont involontaires. » Quand je n’en pouvais plus, je sortais un moment dans le vestibule, pour laisser éclater mes sanglots. Je revenais ensuite, soutenu par la grâce de mon saint ministère, continuer mes courtes mais continuelles exhortations. Jamais je n’ai parlé à un mourant avec plus d’onction, il me semblait qu’à chaque parole, j’élevais mon père d’un degré de gloire dans l’éternité. Il goûtait extrêmement mes paroles ou pour mieux dire les sentiments que le bon Dieu m’inspirait. Il a conservé sa connaissance et mérité ainsi jusqu’au dernier soupir. Je dirai encore qu’il me confiait qu’un seul jour de sa vie ne s’était pas écoulé sans qu’il eût invoqué la Sainte Vierge et que jamais il n’avait voulu lire un livre contre la religion, et pourtant sa jeunesse avait été orageuse. Oh ! sainte foi, quel trésor pour une âme qui la chérit ! »

Eugène remercie aussi les étudiants et novices du Laus, pour la part qu’ils prennent à son deuil : « Aix, le 24 octobre. Combien j’ai été touché, mes chers amis, de l’intérêt que vous m’avez tous témoigné dans la malheureuse circonstance de la mort de mon respectable père. J’aurais voulu répondre à chacun de vous en particulier, mais cela m’a été absolument impossible ; j’en suis réduit à cette lettre collective dans laquelle je vous prie, mes chers enfants, de puiser les sentiments que j’y dépose. Il m’eût été bien doux dans un chagrin si cuisant de pouvoir chercher quelque consolation dans votre tendresse, de m’entourer de vous tous que j’aime tant en Notre Seigneur, mais il a fallu faire ce sacrifice encore. Je recommande ce cher père à vos saintes prières. Sa mort a été des plus édifiantes. Plût à Dieu que je pusse me flatter de terminer ma vie dans de si beaux sentiments. Quelles consolations la religion ne fournit-elle pas dans ce moment extrême à l’homme qui vit de la foi ! C’est évidemment au-dessus de la nature. Quelle paix, quelle sainte sécurité, quelle douce confiance, mais aussi quelle avidité d’entendre parler de Dieu, quelle reconnaissance de ses bienfaits, quelle humilité ! C’était ravissant et déchirant tout à la fois. Il s’est endormi dans le Seigneur qui lui tiendra compte de tant de vertus. » (EO 6, 72-73).

Des travaux de missions
Au cours de cet automne 1820, les Missionnaires de Provence donnèrent deux missions, sur lesquelles les détails font défaut. La première fut celle de Champoléon, dans les Hautes-Alpes, du 1er au 29 octobre. Ce village, qui comptait alors 700 habitants, se trouve au pied du massif des Ecrins, non loin de la station moderne d’Orcières-Merlette. Trois missionnaires y prirent part, Tempier, Moreau et Mie. Le village n’avait rien de provençal et Tempier dit son dépaysement : « Champoléon est une des plus belles horreurs que l’on puisse trouver… Le village est au fond d’une vallée de 5 à 6 lieues de longueur sur assez peu de largeur. La vue y est bornée par d’énormes montagnes ; pendant de longs mois, le soleil ne s’y montre qu’à 9 heures et disparaît à 2 heures… » (EO II, Tempier II, p.34.) « La mission réussit pleinement, il n’y eut dans tout le village que deux personnes qui n’en profitèrent pas. » (Missions 1955, p. 641)

Du 12 novembre au 17 décembre, ce fut la mission de Château-Gombert, dans la campagne de Marseille, sous la responsabilité d’Eugène de Mazenod. La paroisse comptait alors 1300 paroissiens. Mais la mission attira d’assez nombreux Marseillais, qui se souvenaient des prédications de l’hiver précédent. La publication parisienne, L’Ami de la Religion et du Roi, en fit mention (cf Oblatio 2012/3, p. 444), indiquant que le jour de la communion générale, « plus de 1200 personnes se sont assises (sic) à la Table sainte ». On sait par ailleurs qu’ « une chapelle de la Congrégation des Demoiselles a été construite plus tard avec les ressources réunies à l’occasion de la mission. Le P. Mie y resta jusqu’à la fin de l’année pour aider le curé pour la célébration des fêtes de Noël. » (Missions 1955, p.642).

La vie à Notre-Dame du Laus
Les correspondances qui nous sont parvenues nous informent quelque peu sur la vie au Laus en automne et en hiver. Le nombre de pèlerins est alors réduit. Tempier peut donc consacrer plus de temps à ses responsabilités de supérieur et de formateur.

On peut citer en premier une lettre du P. Maunier au novice Gabriel Carron, âgé alors de 16 ans et demi. Elle est significative de l’intérêt de Maunier pour un jeune qu’il a eu à accompagner dans la communauté d’Aix : « Je viens vous éveiller, mon cher Gabriel, car vous dormez à mon égard. Je vous eusse éveillé plus tôt si j’en avais eu le loisir. Vous ne pouvez douter de l’intérêt que je prends à votre salut, vous m’obligeriez de m’en donner un peu plus souvent des nouvelles… Pourvu que vous ne perdiez pas de vue la fin à laquelle le Seigneur vous destine, que vous compreniez bien que vous ne sauriez être heureux, qu’autant que de tout votre cœur vous vous y rapporterez sans cesse, je serai rassuré sur votre compte. Secouez tout ce qui vous détourne de Dieu ; rien ne vous en rapprochera davantage qu’une profonde humilité, un parfait détachement de vos petites volontés qui feront votre supplice lorsque vous voudrez les satisfaire. Allons, mon petit enfant, ne vous traînez pas sur la terre, tandis qu’il faut que vous vous éleviez jusqu’au ciel ; encore quelques efforts, et vous y voilà arrivé. Tout ce qui frappe vos sens ici-bas n’est qu’illusion, il n’y a de réel que ce qui est éternel. Occupez-vous de Dieu seul ; appréciez le bonheur que vous avez de le connaître, mais ne vous bornez point là ; aimez-le aussi, sincèrement, constamment, de toute votre âme ; certes il le mérite bien : ah ! je vous en conjure, aimez-le aussi pour moi qui vous chéris dans le Sacré-Cœur de Jésus qui est mort pour vous donner la vie. Votre ami. Maunier, prêtre missionnaire. » (Etudes oblates 1958, p. 242)

La lettre de Tempier, en date du 23 novembre, témoigne d’une orientation personnelle et collective vers le vœu de pauvreté, lequel sera instauré l’année suivante. « Je ne sais si vous m’approuverez, mon cher Père, j’ai fait vœu de pauvreté à notre renouvellement ; je l’ai fait avec la condition que vous le ratifieriez. Le bon Dieu m’a tellement fait la grâce d’apprécier cette vertu pendant notre retraite, que je me serais fait une vraie violence pour n’en pas faire le vœu. J’ai voulu aussi offrir à Dieu une compensation… Je vous assure que si j’avais eu votre agrément, je n’aurais pas été le seul à vouloir goûter ce centuple que Notre Seigneur promet à ceux qui quittent tout pour son amour ; j’aurais eu autant d’imitateurs que vous avez d’enfants à Notre-Dame du Laus, si bien que sans avoir fait encore ce vœu, ils veulent tous se déposséder de ce qu’ils ont pour mettre tout en commun. Je vais établir un Père ou Frère ministre pour cela ; il sera chargé des effets de toute la communauté, et tous les samedis il donnera à chacun ce dont il aura besoin. » (EO II, Tempier II, 34-35). Puis le 9 ou 10 décembre : « Je suis toujours plus ravi de la communauté. Ils me désolent tous pour se dépouiller de tout ce qu’ils ont dans leur chambre. Il a fallu en venir à l’exécution et mettre tout en commun. Le frère Ignace veut être entièrement de la famille et demande à s’engager. » (ibidem)

De la mission de Château-Gombert, Eugène écrit le 29 novembre « aux étudiants et novices de N.-D. du Laus » : « Il m’a été impossible, mes chers amis et bien-aimés fils en Jésus-Christ, de ne pas verser des larmes de consolation, en relisant vos touchantes et très édifiantes lettres. Je voudrais que les travaux de cette mission, qui ne me donne point de relâche, me laissassent le temps d’écrire à chacun de vous pour vous témoigner en particulier les sentiments que m’inspirent votre piété et votre tendre attachement pour moi. Je remercie le bon Dieu de tout ce qu’il vous a inspiré dans cette mémorable retraite et à l’occasion de l’exécrable apostasie du malheureux (sans doute Dalmas, qui avait fait son oblation l’année précédente) qui n’a pas pu être ramené à ses devoirs par l’exemple d’une conduite aussi édifiante que la vôtre, et vous savez d’avance ce que mon cœur éprouve en vous sentant dans un rapport si intime avec toutes ses affections. Quoique je vous aie aimé le premier, je suis tout aussi reconnaissant de ce que vous m’accordez en retour que si vous ne me deviez rien en ce genre. Oui, mes chers enfants, c’est par un redoublement de saint amour pour vous que je veux vous prouver ma gratitude ; de votre côté, continuez de me regarder comme votre meilleur ami, comme votre véritable père.

Je ne vous dis rien du fils de perdition ; l’esprit de Dieu vous a parlé mieux que je ne pourrais le faire et vous avez trop bien compris ce langage, pour que j’y ajoute rien du mien. Heureuse communauté ! Sainte famille ! Conservez précieusement les dons que le Seigneur vous a départis avec tant de générosité, marchez dans la voie où vous avez été pour ainsi dire poussés à la vue du précipice qui a englouti l’infidèle.

Plus vous serez saints, plus mon bonheur sera grand. Ah ! je dirais déjà qu’il est à son comble si je pouvais être le témoin des merveilles que le bon Dieu opère parmi vous, s’il m’était donné de vous presser contre mon cœur. Il ne faut rien moins qu’une volonté si bien prononcée de Dieu pour me retenir où je suis ; mon esprit est au Laus, il vous suit, il vous accompagne ; et mon cœur, que fait-il ? Il vous aime.
Puissiez-vous, mes chers enfants, être remplis de toutes les grâces et de toutes les bénédictions que je vous souhaite au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Ego Eugenius scripsi mea manu. (C’est moi, Eugène, qui ai écrit de ma main) » (EO, 6, 73).

Et le même jour, il fait passer aux « étudiants oblats à Aix » la lettre reçue : « Je vous fais passer, mes chers amis, mes dernières lettres que j’ai reçues du Laus pour que vous les lisiez tous ensemble et que vous vous édifiiez comme nous en avons été édifiés nous-mêmes. Ce mot ne rend pas l’effet qu’a produit sur nous et particulièrement sur moi les sentiments héroïques qui sont si bien, si chrétiennement exprimés dans ces lettres. Que nous sommes heureux d’avoir de tels frères ! Je n’ai qu’un regret, c’est que nous ne puissions pas être réunis à eux pour jouir de leurs vertus et nous exciter par leur exemple à devenir meilleurs et plus parfaits nous-mêmes. Si certain supérieur de certaine communauté (de la ville d’Aix ?) pouvait se faire une idée de ce que le Seigneur opère ainsi parmi nous, peut-être se mettrait-il moins en peine d’éloigner ses élèves d’une Société dont le plus grand nombre donne de pareils exemples. Quant à moi, j’en suis confondu et humilié, autant que j’en puisse être consolé et ravi. Puisqu’il en est ainsi, notre œuvre marchera. Vous êtes destinés, mes chers enfants, à la perfectionner, rendez-vous de plus en plus dignes de vos grandes destinées. Je ne saurai jamais reconnaître la grâce que le bon Dieu me fait en me donnant des enfants tels que vous êtes tous ; je le sens bien vivement, bien profondément, et je l’en remercie à chaque instant du jour. Croissez, mes chers amis, en grâce et en vertu dans l’amour de Jésus-Christ et dans l’union de la plus intime charité. Priez pour moi et rendez-moi un peu de cet amour que je vous porte et qui ne saurait plus augmenter que dans le Ciel. Je vous embrasse in osculo sancto (d’un saint baiser). » ( EO 6, 74)

Rambert nous a conservé les lettres d’un des jeunes du Laus, sans aucun doute Coulin :
« 24 novembre. Mon très révérend Père Supérieur général, …Nos récréations ne sont que des conférences spirituelles où chacun parle avec aisance sur quelque sujet édifiant. Le plus souvent, nous nous entretenons de l’obéissance et surtout de la sainte pauvreté. Nous nous animons mutuellement au détachement de tout… Quel paradis que le Laus ! je sens tout le bonheur que l’on peut y goûter, et j’en fais l’expérience. J’aime mes frères, tous mes frères, comme moi-même ; je les admire, je m’excite à la pratique de la vertu par les admirables exemples qu’ils m’en donnent, et tout en me croyant indigne de délier le cordon des souliers d’aucun d’entre eux, je m’unis à eux, je profite de tous les avantages que m’offre leur aimable société, et je bénis à chaque instant la divine Providence. »

Puis le 8 décembre : « Dois-je vous dire un mot de l’état où se trouve la communauté ? Peut-être direz-vous qu’il y a de l’amour-propre à le faire, mais il me semble que cet amour-propre est permis. Eh bien, nous sommes toujours plus fervents, toujours plus unis, toujours plus détachés de tout, toujours plus disposés à tout faire pour le bon Dieu quand vous parlerez. Ce matin, il fallait voir notre sanctuaire à six heures, après l’oraison, toute la communauté à genoux, l’un se confessant, les autres se préparant. Après, nous avons psalmodié l’office, qui a été suivi de la messe de communion, où nous avons tous reçu la sainte communion. Oh ! quel plaisir chacun de nous éprouvait ! aussi la récréation d’après le déjeuner a-t-elle été employée à nous communiquer les bons sentiments qui nous remplissaient. Vous n’avez pas idée de l’aisance, ou mieux, de l’ardeur avec laquelle chacun communique ses pensées ; rien ne nous ennuie comme d’avoir quelque étranger ; car la douceur que nous trouvons à parler entre nous est incroyable. Ce n’est pas que nous nous gênions devant les autres, mais quelque pieux, quelque fervents qu’ils soient, ce n’est pas ça. Il faut voir vos enfants, comme ils sont aimables, gais et joyeux, et comme la bonne harmonie règne toujours entre eux ; c’est le règne de la charité dans ce qu’elle a de plus charmant. Ah si les mondains lisaient dans notre cœur, ils enrageraient d’être si éloignés du bonheur. La pauvreté à laquelle nous sommes réduits cause cette joie ; imaginez que nos chambres sont toutes vides ; le lit, une chaise, une cruche, un plat, quelques livres sur la table, voilà tout. Qui veut une chemise, un mouchoir, va le demander, et on lui en fait la charité. Tout est commun,, rien ne nous appartient, partant, plus de souci ; le frère ministre a soin de tout. Tous les samedis, chacun va chercher sa chemise, son mouchoir et sa paire de bas ; et cela, depuis le P. Tempier jusqu’au dernier novice. On parle du bonheur, ah ! si on connaissait le nôtre ! Nous en sommes si épris, que nous déplorions ce matin, le sort du premier qui sera appelé ailleurs. Cela nous paraissait un coup mortel. Cependant quelqu’un a fait réflexion que ce langage n’était pas bien conforme à l’obéissance ; aussi tous ont promis d’être contents quand cela leur arriverait, parce que ce serait la volonté de Dieu. La cloche nous a interrompus sur cet article… Ah ! quand vous viendrez ! Je pensais ce matin que nous vous mangerions ; vous aurez besoin de vous tenir un peu à l’écart… »

Et encore le 20 décembre : « …Ah ! si vous voyiez la communauté du Laus, quelle ferveur ! quelle émulation pour la vertu ! C’est à qui parlera avec plus de zèle et d’ardeur sur les vertus religieuses ; une harmonie parfaite règne parmi nous, point de mien ni de moi ; un cœur, une âme ; oui, un même cœur, on dirait que nous avons fait vœu de nous aimer. Je pensais aujourd’hui que, si nous avions le même son de voix, on croirait n’entendre qu’une personne dans nos récréations, tellement nos discours sont conformes, nos sentiments les mêmes. On parle d’union, eh bien, c’est ici qu’il faut venir la chercher. Oh ! les bons frères ! Mais ce qu’il y a de plus consolant, c’est que tout cela se fait à dessein et par un commun accord. Nous nous exhortons souvent à continuer, à nous aimer, à être toujours plus unis en Jésus-Christ. Quelquefois nous parlons de la rage qu’aura le diable quand nous sortirons d’ici formés au ministère par Marie, notre bonne mère. Nous en sommes réjouis d’avance, et alors notre amour pour la retraite, notre amour pour le Laus, augmente à chaque instant. Nous voudrions prolonger l’heureux temps que nous devons y passer… Vous êtes souvent avec nous, mon bien cher père ; qui sait combien de fois nous avons répété ces paroles : Ah ! si notre bien-aimé supérieur état ici ! Nous attendons prochainement ce bonheur ; au nom de Dieu, que ce ne soit pas en vain ; que le printemps soit pour nous une époque mémorable. Nous reviendrons tous sur cet article, et plus d’une fois ; préparez-vous à être tourmenté, par des lettres, il est vrai, mais des lettres dictées par le cœur. Et que ne peut pas le cœur de vos enfants sur le vôtre ! » (Rambert, I, pp. 301-303)

« 2 décembre, Mon très cher Père, Comment avez-vous trouvé la demande que j’ai eu la présomption de vous faire ? (Celle de faire le vœu de pauvreté). Je ne me lasserai pas de vous importuner jusqu’à ce que vous ayez consenti à me rendre parfait religieux ; car c’est là toute mon ambition, elle est belle, c’est vous qui me l’avez inspirée… Quelle nuit que celle de la Noël si vous me permettiez ce que je vous demande ! Jésus naît pauvre, enveloppé de quelques langes, et moi j’irais à ses pieds renoncer à tout, faire vœu de pauvreté ! Pensez-vous que l’idée seule ne me transporte pas ? Au reste, vœu ou non, je serai pauvre, je n’ai plus rien à moi et ma conduite après le vœu ne changera guère. Jamais le désir de ma sanctification n’a été si grand. Tout me paraît sous un aspect différent d’autrefois ; la pauvreté surtout se présente à moi avec des attraits inexprimables. Tout le jour j’ai en mémoire certains textes de l’Evangile qui me consolent beaucoup, tels que ces paroles de Notre Seigneur : Il recevra le centuple. Et ces autres des Apôtres : Voici que nous avons tout laissé et t’avons suivi. Il me semble que je serai parfaitement heureux, du moins autant qu’on peut l’être sur la terre, quand, en recevant Notre Seigneur à la communion, je pourrai lui parler avec cette confiance. Oh ! mon Père, si vous voyiez ce qui se passe en ce moment dans mon âme, vous n’hésiteriez pas un moment pour donner votre consentement. Au reste, je ne suis pas le seul à avoir ce désir… » (p. 335)

Selon Rey, dans une lettre du 27 décembre, « Tempier décrit la cérémonie qui eut lieu la veille de Noël pour la bénédiction de la maison des Missionnaires et l’imposition des noms des saints patrons de chaque chambre du noviciat. Nous y trouvons le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge, saint Joseph, le bx Liguori, saint Vincent de Paul, etc. L’habitant de la cellule pendant les trois jours qui précèdent la fête de son patron, récite l’hymne, le verset et l’oraison du titulaire ; selon sa dévotion, il jeûnera la veille et fera la communion le jour même et entretiendra ce jour-là la communauté des vertus de son saint patron. »

Le P. de Mazenod répond le 9 janvier : « J’ai fait plus que de vous suivre dans votre pieuse cérémonie de la veille de Noël, mais honteux avec raison de vous en avoir fourni la pensée en vous laissant le mérite de m’en donner l’exemple, j’ai sur-le-champ fait dresser le tableau du nombre de nos chambres et choisi les saints protecteurs que je voulais donner aux habitants de chacune d’elles. Déjà nos patrons seraient installés si nous avions trouvé les images de tous ceux que nous voulions pour hôtes. Je n’ai pas besoin, après cela, de vous dire que j’approuve ce que vous avez fait, ni même d’ajouter que c’est avec un vrai plaisir que je vous ai suivis dans votre procession. Néanmoins, je ne dois pas vous cacher que j’aurais préféré que vous ne donnassiez pas à des particuliers des patrons communs comme les saints Anges, la Sainte Vierge, le Sacré-Cœur, l’Enfant Jésus. C’est aux salles communes qu’il fallait ces patrons. » (EO 6, 77)

Le 18 janvier, de la mission de Brignoles, il donne ses directives pour l’habit religieux. « On ne peut pas être novice sans prendre l’habit de missionnaire ; il faut prolonger leur séjour parmi les hôtes, c’est-à-dire hors du noviciat, jusqu’à ce qu’ils aient la soutane, et la leur donner le jour de leur entrée au noviciat, s’ils sont entrés sans l’avoir. Quand celui qui demande à être admis a déjà la soutane, il doit garder le rabat tant qu’il est parmi les hôtes et le quitter le jour de son entrée au noviciat, parce que l’habit de missionnaire c’est la soutane sans rabat. » (EO 6, 77-78)

On a quelques extraits de correspondance de cette période. Il semblerait que Tempier ait écrit pour demander de l’aide. Eugène lui répond le 4 février : « L’idée d’avoir deux professeurs pour deux élèves n’est pas de mon goût dans une Société surtout où chacun devrait faire pour quatre… », d’autant que la question d’une fondation au Calvaire de Marseille reste posée. (EO 6, 79). Tempier explique : « Eh bien ! jugez-en, je suis supérieur au spirituel et au temporel d’une nombreuse communauté (24 membres à la fin de 1821), curé d’une paroisse, chapelain d’un sanctuaire et tour à tour professeur de théologie et de philosophie… » (EO II Tempier II, 36). Ce dernier fait aussi allusion à des problèmes de communauté : « Tout en compatissant à la faiblesse humaine, je ne crois pas devoir tolérer des êtres qui exercent la patience de tous dans une communauté régulière. » Le P. Beaudoin explique en note : « Le Fondateur avait, semble-t-il, qualifié le P. Tempier de Père rigide. Celui-ci aurait corrigé avec sévérité le novice Coulin, inconstant et peu charitable… » Dans ses Mémoires citées par Rambert (p. 303), Coulin écrit : « Le gouvernement du P. Tempier était doux et ferme. Il n’y avait aucun reproche à faire à ce digne supérieur, mais Dieu lui avait refusé le don de la parole. L’absence du P. de Mazenod se faisait donc sentir vivement ; avec lui, au contraire, tout le noviciat était électrisé. »

Les Missions ont publié en 1952 (pp. 74-89) plusieurs suppliques au Saint-Siège, datées du 30 août 1820, tant de l’abbé de Mazenod, « supérieur général des missions de la province de Provence en France » que de l’abbé François Henri Tempier, « supérieur des prêtres desservant le sanctuaire de N.-D. du Laus ». Ils souhaitent obtenir pour les missionnaires du Laus des facultés de bénir médailles et chapelets et la concession d’indulgences plénières pour certaines fêtes. Le Saint-Siège répondit positivement avec certaines limites. Des démarches analogues eurent lieu en mai 1821, avec le même résultat positif.


La communauté d’Aix
La communauté d’Aix, à la même période, nous a laissé beaucoup moins de traces écrites de son vécu. Nos archives possèdent un petit livret de 16 pages, imprimé à Aix en 1820 avec un imprimatur du vicaire général Guigou. Il est intitulé « Exercice à l’honneur du Sacré Cœur de Jésus, qui se fait par les Agrégés tous les premiers vendredis de chaque mois dans l’église de Saint-Vincent de Paul, dite de la Mission, à Aix ». Noter la désignation de l’église.

Fortuné dans une lettre à son frère du 18 août 1820 déjà citée parle de l’accompagnement des malades en ville. Rey (pp. 277-278) ajoute que « dans les premiers mois de 1821, les Missionnaires de Provence furent chargés du soin des prisons. Jusqu’à cette époque, ils avaient été les aumôniers volontaires : ils en devinrent les aumôniers titulaires. Le P. Moreau fut le premier à remplir cet emploi : « Je suis si heureux de m’occuper des malheureux prisonniers, écrivait-il au P. de Mazenod, que je porterai envie à celui qui me remplacerait et si vous vouliez me donner quelque preuve de votre affection, vous n’auriez qu’à me confirmer dans cette fonction sublime. Je vais tous les jours à la prison. Aujourd’hui j’y ai passé trois heures et demie. Un très grand nombre sont disposés à faire ce que je veux pour leur salut. Je sais bien qu’il ne faut pas se laisser éblouir par ces belles apparences, mais il est bien permis de pleurer de joie en voyant la soumission de la plupart. (3 août 1821) »

Le registre déjà cité des Actes de propriété nous donne la copie d’un acte daté du 12 janvier 1821. L’abbé de Mazenod a acquitté le solde de 800 francs plus les intérêts, soit ce qui restait dû après l’achat en novembre 1819 de la dernière partie de l’ancien Couvent des Carmélites, en façade le long du Cours, semble-t-il. Il s’agit d’un acte notarié, indiquant que l’abbé de Mazenod est pleinement propriétaire. Rien n’est évidemment dit de l’origine des fonds qui lui ont permis ce versement.

Le Journal de la Congrégation de la Jeunesse (n’oublions pas qu’il est rédigé par Eugène pour être lu par les Congréganistes) ne nous conserve que quelques assez longs récits. Le premier est celui du décès du jeune Paulin Bouvier, le 13 avril 1821. « Sa vie simple, paisible et uniforme fournit peu de faits remarquables. Il n’en fut pas moins un ange de vertu… Non seulement il fut assidu à toutes les réunions, mais il se faisait un devoir de pratiquer tous les conseils qui sont donnés aux congréganistes pour éviter le mal et faire quelque progrès dans le bien. Rien ne put jamais le détourner de la fréquentation des sacrements… » (EO 16, 211-213)

Il est ensuite question de Paulin Alexis, ancien congréganiste, décédé subitement à Lyon, à qui, sur l’insistance du Directeur, n’ont pas été accordés les suffrages accoutumés, « attendu que feu M. Alexis, quoique reçu définitivement dans la Congrégation, s’était toujours comporté comme s’il lui était étranger, et avait même pris des engagements contraires aux obligations des congréganistes… Par un sentiment de charité, on fera célébrer trois messes basses pour le repos de son âme. » Eugène ajoute : « M. Alexis n’est pas le premier congréganiste qui soit mort après avoir abandonné la Congrégation, et il a fait la même fin que les apostats qui l’avaient précédé. Chose remarquable, ils sont tous morts sans pouvoir recevoir les derniers secours de la religion. Ne dirait-on pas qu’en eux se vérifie la terrible menace répétée plusieurs fois dans les saintes Ecritures. Aussi de quelles grâces n’ont-ils pas abusé en renonçant à la Congrégation où Dieu les avait appelés pour assurer leur salut. On ne s’en est jamais retiré pour devenir meilleur. Mais on ne se moque pas impunément de Dieu, et le rapprochement effrayant que nous sommes comme forcés de faire en considérant d’une part la fin bienheureuse, la mort vraiment précieuse de tous ceux qui sont morts en vrais prédestinés dans la Congrégation, déposés pour ainsi dire par elle dans le sein même de Dieu, et de l’autre la déplorable catastrophe qui termine prématurément une vie d’infidélité et de péchés et précipite ces âmes coupables dans le fond de l’enfer pour y brûler éternellement, nous fera sentir de plus en plus et comme toucher au doigt que notre persévérance finale est attachée pour nous à notre fidélité et à notre union inséparable de la Congrégation. »

EO 15, 197-198, nous fait connaître une lettre d’Eugène datée du 14 septembre à un ami, Félix d’Albertas, alors âgé d’une trentaine d’années : « L.J.C. Une phrase de votre avant-dernière lettre, mon cher Félix, m’a fait beaucoup de peine. Je ne puis supporter la pensée que vous ne soyez pas parfaitement heureux et je voudrais faire tout au monde pour dissiper toutes vos peines et vos perplexités. Si j’étais auprès de vous, mon amitié, j’ai presque dit ma tendresse, vous prodiguerait tant de soins que le trouble et les agitations dont vous me parlez feraient place au calme le plus absolu. Rien de raisonnable ne saurait y mettre obstacle. Vous voulez sincèrement faire votre salut ; vous tâchez de prendre avec droiture les moyens qui vous paraissent propres pour l’opérer ; vous ne comptez pas sur vos propres forces, mais vous mettez toute votre confiance en Dieu que vous aimez comme un bon Père ; comment être en peine après cela ? C’est en quelque sorte faire injure à la grâce de Jésus-Christ qui vous a prévenu si amoureusement. S’il m’était permis de parler, je ne craindrais pas de vous assurer, ce que sans doute vous n’avez pas aperçu, que vous avez très réellement fait des progrès dans la vertu depuis quelque temps. Je n’en voudrais point d’autres preuves que ces mêmes inquiétudes que je voudrais dissiper, car elles ne naissent en vous qu’à cause de la connaissance plus exacte que vous avez acquise de vos devoirs, et cette connaissance qui vous montre vos imperfections est un effet de la lumière surnaturelle que le Seigneur ne communique qu’en proportion des efforts que l’on fait pour se rapprocher de lui. Ayez donc bon courage, mon cher ami, continuez de servir Dieu avec amour et reconnaissance ; ce chemin est le plus court, il va droit au but… N’oubliez pas d’acheter la vie de J-C par le P. de Ligny. Je ne connais presque aucun livre de votre catalogue. Tout ce qui est obscène doit être brûlé, et je suis dans l’usage de faire subir la même peine à tous les romans propres à inspirer les passions. Adieu, cher et bien cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur. Eugène. »

Une lettre d‘Adolphe Tavernier est, elle aussi, révélatrice. Elle est datée du 18 novembre, alors qu’Eugène est à la mission de Château-Gombert. « Respectable ami, Nos adieux furent bien tristes et mon pauvre cœur mesura dans ce dernier moment tout ce qu’allait me coûter votre absence. Je prévoyais tout ce que je souffre aujourd’hui, je pressentais même jusqu’à cette mélancolie que je ne fais peut-être qu’alimenter en vous écrivant, mais au moins qui m’aidera à vous parler de ma peine avec ce ton de vérité qu’une âme affligée sait rencontrer sans effort. Je me retrouve si souvent seul là où je trouvais un ami ; je ne vois plus rien de ce que j’aime ; non, plus de douce causerie, plus d’abandon, rien de ce que je goûtais de plaisir ne m’a été laissé. Je vais encore, comme par habitude, aux lieux que vous habitiez ; ils sont pour moi presque une solitude. Vous avez tout emporté et, si j’osais le dire, le charme me semble détruit. Que vous êtes heureux, respectable ami, d’entrer pour tant de choses dans mes plaisirs, de m’avoir attaché si fortement à vous, que ma destinée ne puisse plus être séparée de la vôtre sans qu’elle perde tout ce qui me la fait aimer. Qu’il doit être doux pour une âme comme la vôtre de penser que tout ce qui vient de vous porte avec soi la puissance de consoler et de répandre du bonheur ! Un seul sourire qui se peigne sur votre visage nous attire à vous, un seul mot va encore droit à notre cœur où nous recueillons en secret tout ce qui fait que nous vous aimons. Seriez-vous le seul à ignorer cet empire que vous exercez sur moi et sur tous ceux qui vous chérissent ? Mille fois j’ai senti que je n’étais pas tout à fait libre, que mon bonheur ne dépendait pas seulement de moi ; mille fois j’ai vu que vous m’étiez nécessaire et je n’ai point redouté de me voir obligé d’attendre de vous toutes mes joies, tous mes plaisirs. C’est encore une dépendance si douce, c’est un renoncement à soi-même qui quelquefois est si bien payé qu’on peut, sans être accusé d’imprudence, s’exposer à tous les mécomptes qu’il n’a pas été promis à une âme sensible de ne pas rencontrer. Ne me demandez pas, respectable ami, s’il m’a fallu un grand courage pour me livrer ainsi tout entier à vous. Vous savez que vous courûtes le premier au devant de mon jeune cœur, c’est un asile que vous lui offrîtes contre mille orages qui l’auraient déchiré. Chaque jour j’aimai davantage cette main chérie à laquelle je ne tenais cependant encore que par ce charme secret qui me séduisait. J’ai vécu, j’ai grandi si près de votre âme que j’ai fini par y lire tout ce qu’elle sentait pour moi et il ne m’a plus été permis de ne pas me donner tout à vous. Tout ce que les souvenirs de l’enfance ont de plus gracieux, tout ce que la religion mêle d’innocence aux premières affections de notre cœur, tout embellit encore à mes yeux cette époque heureuse où j’unis ma vie à la vôtre. Il y a là quelque chose de céleste ; tout me semble repos ; vous m’accueillez, vous consentez à m’aimer avant que je vous ai aimé moi-même ; c’est sur mon cœur que se portent vos premiers regards, c’est à Dieu que vous l’offrez peut-être avant que j’eusse songé moi-même qu’il lui appartenait. Oh Dieu ! Dieu ! et la paix qui m’est donnée c’est à vous que je la dois et elle ne doit pas finir. Quel tableau ravissant que celui qui est placé dans ce moment sous mes yeux ! et c’est pour vous encore que je le trace, vous l’ami, le bien-aimé de celui qui n’a jamais craint de vous répéter trop souvent quelle était la douceur du lien qui l’attachait à vous. Peut-on n’être pas ému quand on touche à ce qu’il y a de plus sensible dans son être, quand on réunit à la fois devant soi tant d’espérance, tant de souvenirs pour rapprocher les jours de son enfance passés auprès d’un ami, des jours de l’éternité qui doivent s’écouler auprès du même ami, dans le sein de Dieu même ? »

Un autre événement ne manquera pas d’avoir des conséquences. Au printemps 1821, selon Rey (p.278), « les Jésuites venaient de rentrer en possession de leur résidence. Les Missionnaires de Provence furent heureux de les défrayer à leur arrivée. L’église de la Mission les reçut pour la célébration de la sainte messe et mit à leur disposition tout ce qui était nécessaire pendant les premiers jours de leur installation. De leur côté ils rendirent des services de confraternité à une maison où les oeuvres surabondaient et le travail exigeait un plus nombreux personnel. »

Longues péripéties pour la fondation au Calvaire de Marseille
Jusqu’à présent, ce travail a fait l’impasse sur les suites de la mission de Marseille, et l’aboutissement inattendu que sera la fondation au Calvaire de Marseille d’une troisième communauté des Missionnaires de Provence. Ces cheminements ont été très bien présentés par Leflon, (II, pp. 186-198) que je me permets de recopier en ajoutant quelques précisions.

« Quatre semaines avaient suffi, en 1818, pour régler avec Mgr Miollis la première fondation du Laus. Il faudra, au contraire, douze mois de négociations laborieuses avant que, trois ans plus tard, en 1821, se fasse à Marseille la seconde fondation, car l’établissement des Missionnaires de Provence dans cette ville se heurte à un ensemble de difficultés qui se renforcent et s’emmêlent : différend avec les Missionnaires de France, division du clergé et des fidèles, attitude ondoyante de l’archevêque d’Aix, M. de Bausset, incertitude qui pèse sur la restauration du siège de saint Lazare et la nomination de son titulaire. Les oppositions locales, qui tiennent à des questions de personnes et à l’esprit de clan, interfèrent avec la situation mal définie, créée par la politique religieuse de la Restauration et l’échec du concordat de 1817 ; les ardeurs du tempérament méridional concourent à tout passionner et à tout embrouiller. Avec la documentation fragmentaire et unilatérale qui nous reste (les archives des Missionnaires de France ont été saccagées par les émeutiers en 1830), on ne parvient pas sans peine à rétablir l’ordre des faits, encore moins à discerner la vérité.

Le différend qui met aux prises le P. de Mazenod avec les Missionnaires de France s’explique par la divergence de leurs conceptions. Celles du premier s’inspiraient d’un particularisme traditionnel dans sa famille et dans son pays, et de sa préoccupation essentielle, évangéliser le petit peuple des villes et des villages provençaux ; il n’entendait constituer qu’une communauté régionale, adaptée à un milieu délimité géographiquement et socialement, qui avait sa langue propre et sa psychologie spéciale. Les seconds, au contraire, se plaçaient sur le plan national ; ils se consacraient surtout aux paroisses urbaines et, comme il convient à des Parisiens, pratiquaient un genre d’éloquence plus relevé. On doit convenir qu’une organisation générale aurait acquis plus de cohésion et de puissance que des groupes isolés et réduits. Mais, malgré l’œuvre unificatrice de la Révolution et de l’Empire, les anciennes provinces conservaient encore, et parfois jalousement, leur individualité. L’action religieuse, d’autre part, se cloisonnait dans les cadres diocésains, sans s’élargir à tout le royaume, car Napoléon avait pris soin d’enfermer les évêques dans leurs circonscriptions territoriales, pour les empêcher de coordonner leurs efforts ; d’où la multiplicité des congrégations, et particulièrement des congrégations de femmes qui, tout en se proposant les mêmes fins et en suivant des règles analogues, se fondent en ordre dispersé pour subvenir aux besoins immédiats de telle ou telle contrée. En se proposant une action d’ensemble, le P. Rauzan et ses collègues avaient des vues d’avenir, mais anticipaient sur la situation de leur temps. Le P. de Mazenod en restait aux idées de son époque, voire à celles du passé, mais, pour le moment, répondait mieux aux exigences du mouvement apostolique en Provence. Aussi, malgré des invitations pressantes et réitérées, refusa-t-il de laisser absorber sa petite société par celle des Missionnaires de France. Plus tard seulement, avec le développement de son Institut, il amplifiera ses perspectives, et sa Congrégation s’étendra non seulement à toute la France, mais à toute la catholicité.

Or, à Marseille, ces conceptions divergentes ne s’affrontaient pas dans l’abstrait. Durant la mission de 1820, malgré l’accord qui règne entre eux, ceux qui les représentent se partagent déjà inégalement la faveur du clergé et des fidèles. Dans les paroisses bourgeoises qu’ils se sont réservées, Janson, Guyon et leurs confrères bénéficient du prestige de la capitale ; leurs sermons, qui parfois dépassent leur auditoire, leur valent de chaleureux admirateurs et des admiratrices plus enthousiastes encore. Le P. de Mazenod et ses collègues, auxquels on laisse les quartiers populaires, passent pour des orateurs de seconde zone, car ils prêchent en provençal et de façon plus familière ; leur succès auprès des petites gens les disqualifie même auprès des cercles distingués qui méprisent le patois et exigent plus de formes. Ainsi se constitue, pour exalter les Messieurs de Paris et déprécier les Missionnaires de Provence, un groupe très agissant, dont nous connaissons la principale animatrice, Mme Emérigon. Les milieux ecclésiastiques, eux aussi, plus ou moins nettement se prononcent pour et contre les Missionnaires de Provence. Si la circonspection impose une sage réserve à ceux des curés, qui ne les portent pas dans leur cœur, un vicaire de St-Martin, Damico, qui ne brille nullement par la pondération, rivalise d’ardeur avec Mme Emérigon. Non contents de prendre fait et cause pour les Missionnaires de France, tous deux organisent une campagne pour établir ces derniers à Marseille, afin qu’ils y prolongent leur brillant et bienfaisant apostolat.

Dans quelle mesure les intéressés se laissèrent-ils entraîner ? Dans quelle mesure provoquèrent-ils cette initiative ? Le P. Rauzan, pour son compte, se montre formel. Tout en avouant au P. de Mazenod : « Je vous le déclare franchement, je formerai volontiers un établissement à Marseille ; c’est une des villes que j’ai toujours eue en vue, en attendant les moments de la Providence », il ajoute : « On m’a proposé ce dessein, lorsque je croyais devoir le renfermer encore dans mon cœur ». Il n’aurait pas de lui-même pris les devants. Mais lorsque, après la mission de Toulon, il vint donner à Marseille trois sermons, le 15, 16 et 17 mai, à St-Martin, à la Major, à St-Cannat, le Supérieur ne crut pas devoir décourager une dame, qui, le saisissant au vol, sur son départ, lui « témoigna le désir de voir les Missionnaires de France s’établir » dans cette grande cité. « Je lui répondis comme je devais le faire ; et sans imaginer alors que notre entretien pourrait favoriser le dessein qu’elle me proposait, je lui assurai que Marseille serait une des villes où je formerais plus volontiers un établissement. »

Il n’en fallut pas davantage pour que celle-ci se donnât du mouvement avec d’autres dames patronnesses, non moins pressées d’aboutir. Aussitôt, on organise une quête pour acheter une maison ; on enlève l’approbation de l’archevêque, auprès duquel Damico introduit les principales zélatrices ; on obtient même de lui un don de 1000 francs pour concourir à la fondation. Tout se conclut si prestement que, dès son retour à Paris, Rauzan apprenait que l’immeuble nécessaire était déjà acquis.

Dépassé par l’empressement des Marseillaises, ce dernier se trouva devant une situation délicate, car on le mettait devant le fait accompli, avant qu’il eût pu se concerter avec M. de Bausset, M. de Mazenod et le clergé local. Il écrit donc immédiatement à l’archevêque. Je le priai « de vouloir bien vous demander ce que vous penseriez d’un tel établissement, mandera-t-il plus tard au Supérieur des Missionnaires de Provence. Je le priai encore de me permettre de vous en écrire moi-même, ne voulant point agir sans savoir ce que je devais entreprendre d’après les conseils des plus sages ecclésiastiques de son diocèse, et notamment d’après les vôtres, puisque vous pouviez me diriger mieux que personne, à cet égard ». Une seconde lettre au curé de la Major sollicitait l’avis de celui-ci. »

Une amie de Marseille, Mme Roux-Bonnecorse, avait envoyé au P. de Mazenod quelques informations sur ce qui se passait dans cette ville. Elle-même le pressait d’intervenir auprès de l’archevêque. La réponse de ce dernier, en date du 23 octobre 1820 (EO 15, 198-199), nous décrit sa position : « Tout en vous priant de me tenir au courant de tout ce qui a rapport à l’affaire en question, je vous préviens que je ne ferai pas usage de ce que vous avez la bonté de m’apprendre. J’abandonne tout à la Providence, non seulement mon œuvre qui est la sienne, mais ma propre personne. On fera ce qu’on voudra. Je crois que les choses sont trop avancées pour que l’on puisse reculer. Il est sans doute plus que ridicule que quatre femmes se soient établies les interprètes d’une ville entière. Mais la conduite de ceux qui devaient juger sans enthousiasme est plus inconcevable encore. Le bon Dieu tire sa gloire des sottises même des hommes. Peut-être aurait-il inspiré à ceux qui avaient droit de parler de dire leur sentiment plus conformément à celui de M. Nicolas (le curé de St-Cannat) si véritablement notre extinction devait être nuisible. Quoi qu’il en soit, je me tairai comme je l’ai fait jusqu’à présent, à moins qu’on ne me demande mon sentiment. Alors je le ferai connaître comme j’ai fait à Marseille au petit nombre de ceux qui m’ont parlé de cette affaire. Mais ce sera toujours sans agir, sans faire la moindre démarche qui tende à éloigner ces Messieurs et à nous conserver. Ce ne sera pas sous les couleurs que l’on m’aura dépeint à Paris, et je ne doute pas que l’on ne m’y juge bien sévèrement, mais je m’en mets peu en peine. Je commence à m’habituer aux outrages et aux injustices des hommes. Pourvu que je ne fasse rien qui puisse déplaire à Dieu, voilà toute mon ambition… »

« Or, poursuit Leflon, le P. Rauzan attendit vainement les réponses. Au bout de trois mois, ni M. de Bausset, ni le curé de la Major, M. Gauthier, ne lui ont donné signe de vie. Le silence du premier lui paraît d’autant plus étonnant qu’à peine postée sa double requête, il en avait reçu, fin mai, confirmation de l’achat effectué et invitation positive à envoyer l’un de ses confrères prendre possession de ce local en son nom.

Ce silence s’explique par l’embarras du prélat, qui éprouvait « quelques regrets d’avoir été aussi vite dans cette question ». Sur l’instant, il n’avait vu que les avantages d’un établissement destiné à prolonger les heureux effets de la mission et, sur l’affirmation de ses visiteuses, s’était convaincu que tout Marseille le souhaitait. Or, on dut bientôt reconnaître que cet accord, soi-disant unanime, comportait de fortes dissonances et que l’installation des Missionnaires de France soulèverait dans la ville de vives oppositions. Personnellement, l’archevêque ne goûtait guère le P. de Mazenod qu’il trouvait encombrant et auquel il reprochait ses démarches pour restaurer, aux dépens d’Aix, le siège de saint Lazare, afin d’y installer son oncle Fortuné. Ses préventions le disposaient à prêter une oreille favorable aux dames qui patronnaient les Missionnaires de Paris. Spontané, mais changeant, peu soucieux de se compromettre et de s’attirer des ennuis, il se demandait après coup comment tout ménager pour n’indisposer personne et cherchait une ligne de retraite. Ses hésitations s’aggravaient d’autant plus que l’affaire avait été vraiment mal engagée par le zèle intempestif des Damico, Emérigon et consorts.

M. Gauthier, le curé de la Major, ne se trouvait pas moins perplexe, car on avait répandu le bruit que tous les curés se prononçaient pour les Missionnaires de France ; lui-même, lors de la mission de 1820, avait témoigné en leur faveur une préférence marquée et manifestait une bienveillance fort relative à leurs collègues d’Aix. Mais plusieurs de ses collègues ne partageaient pas ses propres sentiments ; le curé de St-Théodore était l’ami du président de Mazenod ; celui de St-Cannat avait déclaré à l’archevêque : « Pourquoi appeler les Messieurs de Paris, alors qu’on a sur place une société spécialement créée pour le pays et qui conviendrait infiniment mieux ? » Nicolas avait même ajouté que leur admission « était très mal vue » dans la ville. Enfin, indépendamment de ces excellentes raisons, le clergé hésitait à se prononcer contre le neveu de celui qui passait pour nommé au siège de Marseille.

Tous ces délais ne pouvaient que rendre encore plus délicate la situation du P. Rauzan et du P. de Mazenod. Le premier se morfond en suppositions, « pour éclaircir cette espèce de mystère ». Le second n’ignore rien de ce qui se prépare, et s’étonne à bon droit du silence gardé par le Supérieur des Missionnaires de France et par M. de Bausset, que la stricte correction invitait à prendre langue avec lui. Pour comble de bonheur, impatiente des temporisations de Rauzan fort gêné de prendre une décision, vu le silence de l’archevêque, Mme Emérigon imagina de venir elle-même obtenir à Aix l’approbation du Fondateur. Vers la mi-août, elle se présente en effet au couvent des Carmélites, flanquée de quatre compagnes ; en l’absence du Supérieur, « après les avoir comblées de politesses, dont elles furent aussi surprises qu’enchantées, comme elles le témoignèrent publiquement à Mme Guigou », Fortuné les aboucha à Maunier, « qu’elles désirèrent de voir et dont elles ne tirèrent pas grande satisfaction, par la prudence et la réserve qu’il mit dans toutes ses réponses ». Trois mois plus tard, de plus en plus navrées des lenteurs que subissait l’exécution de leur projet, les ambassadrices se transportèrent à Château-Gombert, où le P. de Mazenod donnait une mission, pour le rencontrer à coup sûr. Après une entrée en matière, pleine de louanges pour son zèle, elles le prient d’inviter lui-même M. Rauzan à établir sa société à Marseille. Moins cérémonieux que le chanoine, son oncle, il décline nettement leur proposition, qualifiée d’indiscrète. Voulaient-elles sincèrement son accord ? Lui tendaient-elles un piège, afin de confirmer le bruit répandu en août que Rauzan se désistait par égard pour son collègue, et que tout le blâme devait tomber sur l’opposition systématique de ce dernier ? En tout cas, la dame Emérigon insista, en invoquant les déclarations formelles de l’archevêque ; tout dépendait du P. de Mazenod, avait avoué celui-ci ; la fondation aurait lieu, dès que son assentiment serait acquis. Mais elle ne recueillit que cette réponse, plus normande que provençale : « Mgr l’archevêque n’attache pas assez d’importance à la manière de penser d’un simple missionnaire pour en faire dépendre le succès d’une entreprise, sur laquelle il ne m’a jamais consulté. »

Quelques jours après cette visite intempestive, parvint à Château-Gombert la lettre du 11 novembre, dans laquelle M. Rauzan, après avoir enfin reçu réponse de M. de Bausset, sollicitait l’avis et l’approbation du Supérieur d’Aix, en justifiant, par le silence du prélat et de M. Gauthier, le retard d’une démarche qu’il aurait voulu accomplir cinq mois plus tôt. Ce fatal silence n’avait pas manqué d’augmenter le malaise. Nous citons, d’après Rey (I, p. 254) la conclusion de la lettre de M. Rauzan : « Si j’avais votre approbation, je la regarderais comme un témoignage bien favorable. Vous avez l’esprit de Dieu ; vous devez être mieux instruit que tout autre des dispositions de la Provence par rapport aux Missionnaires. Je vous conjure de m’aider de vos conseils. Veuillez me parler en ami. Ne craignez point de me dire des choses que vous pourriez croire m’être désagréables. Moins vous me ménageriez, plus vous me donneriez de sincères témoignages de votre zèle pour les intérêts de la gloire de Dieu et de votre amitié pour moi, sur laquelle je compte bien réellement. »

Le P. de Mazenod, fort gêné pour répondre, résolut de surseoir à son tour. Peut-être espérait-il que M. de Bausset, à la décision duquel il entendait se remettre, ferait le premier pas pour l’entretenir d’un projet sur lequel le Supérieur des Missionnaires de Provence avait son mot à dire. Au bout de quelques semaines, l’archevêque s’obstinant à se taire, le Fondateur se résolut à prendre les devants pour s’expliquer franchement avec lui (lettre du 12 janvier 1821, EO 13, 57-58) : « Je crois, Monseigneur, devoir rompre enfin le silence sur un objet dont je m’étais toujours fait une délicatesse de vous parler. Quoique je n’aie pas su obtenir votre confiance et qu’en conséquence mon sentiment ne dût pas être d’un grand poids, j’ai craint de le manifester tant qu’il aurait pu se faire qu’il détournât votre pensée d’un établissement qu’au premier aperçu vous aviez pu croire utile à votre diocèse. Maintenant qu’un examen plus approfondi et les opinions des hommes les plus sages du diocèse ont dû vous faire apercevoir les inconvénients de ce projet séduisant, je prends la liberté de vous en parler, non point encore pour vous dire ce que j’en pense, mais pour vous faire connaître la position dans laquelle je me trouve à l’égard de M. Rauzan. Il me somme de lui faire connaître mon sentiment et celui des hommes sages du diocèse, et mon sentiment, conforme à celui des hommes sages du diocèse, est contraire à ses vues. Je suis d’autant plus embarrassé que, si je dois lui dire la vérité, il faut que je lui apprenne que, non seulement MM. les Curés de Marseille ne verraient pas venir volontiers les Missionnaires de sa Société, mais qu’ils ont manifesté le plus grand désir d’avoir dans leur ville un établissement des Missionnaires de la nôtre, auxquels ils voudraient confier le soin de leurs ouailles les plus abandonnées. Ils ont senti l’avantage incalculable d’un pareil établissement, non seulement pour le peuple innombrable de cette grande ville, mais aussi pour tous les quartiers que l’on évangéliserait successivement, et qu’on serait à même d’entretenir avec facilité. Des personnes respectables ont été plus loin, en me proposant formellement de consentir à faire au plus tôt cet établissement. Je les ai renvoyées à la décision que vous prendrez étant sur les lieux, parce que je ne puis vouloir que ce que vous croirez convenable. C’est à vous, Monseigneur, de déterminer la chose ; il ne m’appartient pas de presser votre sollicitude ; le désir que vous avez du bien de votre peuple m’est trop connu pour que je me croie obligé à autre chose qu’à vous exposer les faits. Il vous serait facile de connaître vous-même l’opinion des Curés de Marseille ; vous me ferez savoir ensuite vos intentions, auxquelles je serai toujours jaloux de me conformer ponctuellement.

En attendant, je vais enfin répondre à M. Rauzan, quoiqu’il m’en coûte beaucoup de le faire. Mais je pense qu’on a su le préparer à ce que je suis forcé de lui dire, quand on lui aura rendu compte de la façon de penser des curés de Marseille. Jamais lettre ne m’a pesé davantage. »

Réunis au presbytère de la Major, les curés de Marseille, dont les Missionnaires de Paris voulaient connaître le sentiment, s’étaient en effet prononcés contre leur établissement dans la ville. Le P. de Mazenod se trouvait donc plus à l’aise pour exprimer un avis personnel, qui corroborait cette décision. Il le fit sans ambages, en concluant : « Nous travaillons les uns et les autres pour la gloire de Dieu. Que Dieu soit glorifié, voilà tout ce que je désire ! Que ce soit par notre ministère ou par le vôtre, peu importe ! Pour moi, je me réjouirai toujours de tout le bien que vous ferez et de tout le bien qui vous arrivera. Je vais où l’on m’envoie, je me place où on me met. C’est à celui qui représente le Père de famille à juger du genre de travail et à fixer la portion de la vigne où tel ou tel ouvrier peut faire plus de bien, le faire d’une manière plus ou moins utile. Quoi qu’il arrive, je ne cesserai jamais de vous être dévoué et d’attacher le plus grand prix à l’amitié que vous avez bien voulu m’accorder. » (à M. Rauzan, janvier 1821, EO 13, 58)

Sur les entrefaites, un de ses correspondants marseillais écrivait le 16 janvier, au P. de Mazenod : « Aujourd’hui même, M. l’abbé Damico est venu me lire une lettre de M. Rauzan, qui lui annonce qu’ayant demandé l’avis des curés, ayant également écrit à M. de Mazenod, et ne recevant réponse de personne, il va décidément se rendre à Marseille et y établir les Missionnaires. M. Damico ajoutait que pareille lettre a été écrite à Monseigneur. Sachant d’un autre côté que les curés avaient été invités de la part de Monseigneur, mais par M. le comte de Clappiers, curé de St-Martin, de se rendre aujourd’hui à 11 heures, dans la salle de St-Martin, j’ai voulu savoir pourquoi et je suis allé trouver un de ces messieurs, qui m’a dit que Monseigneur les avait fait réunir pour connaître leur opinion sur l’établissement des Missionnaires de Paris. Pas une voix ne leur a été favorable. Un d’entre eux est allé jusqu’à dire qu’il fallait exclure les Parisiens pour appeler les Provençaux. Cela a été trouvé un peu dur, et l’on s’est contenté de motiver par écrit les raisons pour lesquelles il convenait à notre diocèse de vous appeler de préférence aux Missionnaires de Paris. » Le lendemain 17, une lettre du contre-amiral de Mazenod confirmait et complétait ces renseignements : « Le curé, qui, en sortant de l‘assemblée, est venu m’en rendre compte, m’a assuré qu’il y avait eu le plus parfait accord pour l’admission (de la Mission de Provence), et que MM. Bonnafoux, Chaix et un autre dont je ne me rappelle pas, avaient été des plus ardents. Ils doivent faire parvenir leurs sentiments à M. l’archevêque. Je ne sais comment il les recevra, car imaginerais-tu qu’il a su très mauvais gré à MM. les curés d’avoir fait de vives instances auprès des députés de Marseille pour l’évêché. L’abbé Damico, ajoutait le chevalier, s’est introduit à l’archevêché et n’en bouge ; il a répandu hier, par toute la ville, que M. l’archevêque lui avait assuré que l’arrangement des Missionnaires de Paris était fini et que, dans peu, il en arriverait un détachement ici pour prendre possession. »

Damico était parfaitement informé de la décision déjà prise par M. de Bausset sans attendre l’avis du clergé marseillais, réuni sur son ordre pour consultation, car, le 19, sur un ton dégagé, l’archevêque notifiait au P. de Mazenod que tout était conclu avec le Supérieur des Missionnaires de France : « Mon très cher abbé,… je viens de recevoir une lettre de M. Rauzan. Il m’y dit qu’il avait attendu pendant six semaines votre réponse à celle qu’il vous avait écrite ; que, n’en recevant point, il se détermine à accepter la maison qu’on lui offre, et qu’il enverra quelqu’un de ses collègues ou qu’il viendra lui-même dans quelques mois pour la visiter et pour en prendre possession. Vous voyez, mon très cher abbé, que voilà une affaire terminée, et je pense que MM. les curés de cette ville n’en seront pas fâchés. » Après quoi, sans doute pour fournir un apaisement auxdits curés, fort surpris et fort mécontents de ce qu’il n’ait pas tenu compte de la délibération prise par leur corps et à lui communiquée par une délégation officielle, le prélat ajoutait : « Je crois bien que la divine Providence, qui a permis qu’on s’occupât de cet établissement, saura le soutenir sans qu’il puisse nuire au vôtre, elle se servira aussi probablement des mêmes moyens pour vous fixer ici. J’en serais enchanté, car Marseille avait autrefois un nombre infini de monastères, de communautés, de maisons religieuses. Pourquoi maintenant n’en pourrait-elle contenir quelques-uns qui pourraient y prospérer ? »

Le P. de Mazenod reçut cette lettre alors qu’il prêchait la mission de Brignoles. Il écrit à Suzanne le 23 janvier : « Vous savez qu’il ne faut plus compter sur le projet de Marseille. Mgr l’Archevêque me mande que c’est une affaire finie. Les Missionnaires de France viennent sous de bons auspices et par une voie droite. Ils seront dans quelques mois à Marseille (EO 6, 78) ». De Brignoles aussi, le P. de Mazenod écrit le 11 février à Mme Roux-Bonnecorse : « Je suis parfaitement résigné à tout ce que la Providence règlera sur nous J’aurais formé très volontiers un établissement à Marseille ; si les calculs et l’amour-propre des hommes y mettent opposition je n’en voudrai à personne ni ne m’en plaindrai à qui que ce soit. Je crois apercevoir, dans la détermination dont vous me faites part dans votre dernière lettre, que ce pourrait être une petite manœuvre de ceux qui attachent beaucoup de prix à voir arriver les Messieurs de Paris ; ils ont dû penser qu’il serait possible que si ces Messieurs nous voyaient établis à Marseille avant qu’ils viennent, ils pourraient se désister de leur projet, c’est pourquoi ils proposent cette mesure si extraordinaire de donner un temps pour ainsi dire indéfini pour décider la question ; dans l’intervalle, Messieurs de Paris viendront et alors on fera valoir les inconvénients, qui seront suggérés par les Conseils de l’Archevêque, de voir dans la même ville deux maisons de Missionnaires, etc. et tout sera dit. Le bon Dieu connaît notre bonne volonté, les desseins que nous formions pour Sa gloire et le bien du peuple de Marseille et de ses environs. Peut-être ne méritons-nous pas d’être les instruments de sa miséricorde, peut-être le peuple ne mérite-t-il pas d’en éprouver les effets… » (EO 13, 60)

Leflon tire de la lettre de l’archevêque une conclusion différente : « C’était, sous une forme beaucoup plus flottante, autoriser pour un avenir indéterminé l’installation dans cette ville des Missionnaires de Provence. » Cette installation eut lieu plus tôt qu’on ne pouvait l’espérer. L’Oeuvre de la Providence cherchait en effet des aumôniers pour les orphelins dont elle assurait l’éducation chrétienne, morale et professionnelle, place de Lenche, (à quelques centaines de mètres du Calvaire), dans l’ancien hôtel des Riquetti de Mirabeau. Le 5 février 1821, à la réunion du conseil, M. Dugas, fort attaché au P. de Mazenod, proposa à ses collègues de recourir à celui-ci et à ses confrères qui avaient si parfaitement réussi auprès de la jeunesse d’Aix. Il fallut toutefois multiplier les délibérations, puis réunir une assemblée générale, présidée par l’archevêque, avant d’obtenir une décision favorable, car une minorité assez réduite, mais très active, combattait le projet, objectant que ce ministère spirituel prêterait à des envahissements aux dépens de l’autorité et des attributions de l’administration laïque. En fait, d’autres motifs intervenaient, sur lesquels nous éclaire une lettre adressée au Fondateur, affecté de cette opposition. « Il est très vrai que vous avez eu la très grande majorité des suffrages, et cela me paraît bien consolant dans une association nombreuse, qui n’est pas toute dirigée par le seul esprit de piété, qui n’a connu et n’a suivi que les Missionnaires de Paris. Si l’on eût consulté les curés et le peuple de notre ville, ah ! certainement alors, vous auriez eu l’unanimité ; il n’y a nul doute. Nous pensons, et tous ceux qui s’intéressent à cette affaire pensent qu’il est important que vous veniez bientôt. » (avril 1821).

Le 11 avril, de Saint-Chamas où il est en mission, le P. de Mazenod écrit à Mme Roux-Bonnecorse : « J’ai toujours pensé que les Ministres de l’Eglise devaient être les hommes du monde les plus désintéressés, mais personne ne professe plus hautement que moi qu’il ne leur sera jamais possible de faire le moindre bien s’ils n’honorent pas leur ministère d’abord par les vertus qu’ils doivent s’efforcer de pratiquer, ensuite en ne souffrant jamais qu’on avilisse leur personne en exigeant des concessions honteuses qui les déconsidèrent aux yeux de ceux mêmes en faveur desquels ils les avaient faites. C’est déjà un assez grand inconvénient, une circonstance assez humiliante que nous ne soyons pas appelés par l’unanimité des suffrages sans que cette minorité aussi peu zélée qu’incivile veuille encore imposer des conditions qui puissent faire penser que c’est une grâce qu’on nous accorde dont nous ne pouvons jouir qu’en nous ravalant.
Remarquez l’inconvenance. C’est qu’aux moments où l’on se met aux genoux des Messieurs de Paris (je n’écris que pour vous et votre mari) pour les supplier d’accepter une maison en propriété et tout le reste, on a l’air de dédaigner nos Messieurs jusqu’à leur imposer des conditions ignominieuses pour permettre qu’ils viennent occuper un coin de la maison des enfants de la Providence, en laissant à des particuliers le soin de leur fournir la table, la chaise et le lit qui doit meubler leur chambre. J’avoue qu’à la place de ces Messieurs, je n’aurais pas agi de la sorte. La Société entière aurait dû regarder comme une circonstance précieuse celle de fonder un établissement jugé utile par tous les Curés de la ville, et elle aurait dû le faire dans les formes que la délicatesse et la civilité prescrivent ; quoi qu’il en soit, je suis résolu de passer par-dessus ce qu’on aurait pu souhaiter et attendre d’une réunion d’hommes religieux et bien élevés, j’ignorerai tout ce qu’il y a eu de désobligeant dans l’adoption d’un projet où je ne cherche que la gloire de Dieu et l’utilité du prochain, mais quant aux conditions, je ne consentirai jamais à en recevoir de peu honorables pour la Société dont je suis le supérieur et par conséquent le gardien et le défenseur.
Je ne répondrai pas aux réflexions de ceux de ces Messieurs qui prétendent que ce ne sera pas moi qui irai à Marseille, mais quelque jeune missionnaire apprenti. Qu’en savent-ils ? Si cet établissement prenait la consistance que je demande au Seigneur de lui voir prendre, pourquoi n’en serais-je pas chargé en grande partie ? Connaît-on la valeur de tous les sujets que nous avons pour dédaigner tout autre que moi ou M. Deblieu ? Que l’on sache que j’ai plusieurs confrères que je préfère à M. Deblieu. D’ailleurs croit-on que M. Rauzan ou M. Guyon viendront s’établir à Marseille ?… » (EO 13, 62-63)


Le 20 avril, le Fondateur acceptait la proposition des directeurs de l’œuvre. Voici sa réponse : « Messieurs, Lorsqu’un de vos respectables associés vint auprès de moi, de votre part, pour pressentir quelles seraient mes dispositions par rapport à l’établissement que vous projetiez, je dus lui répondre que j’entrerais volontiers dans vos vues, puisqu’elles étaient parfaitement conformes à l’esprit de notre règlement et au désir que nous aurions de coopérer de tout notre pouvoir au bien d’une ville dont les habitants nous sont chers. Il s’agissait d’établir une maison de notre société, sous le toit qui sert d’asile aux enfants de la Providence, afin que les membres de cette maison, tout en vaquant aux divers exercices de leur ministère, pussent se charger de la direction spirituelle de ces enfants. J’eus d’autant moins de peine à souscrire d’avance aux propositions que l’on m’annonçait que j’étais assuré, en y consentant, de répondre au désir de tous les gens de bien de Marseille, et notamment au vœu manifesté par MM. les Curés de cette ville, lorsqu’interrogés sur le projet d’un établissement de Missionnaires, ils honorèrent notre Société de leur suffrage unanime… J’accepte donc avec reconnaissance l’offre que vous me faites, et le corps de bâtisse que vous affectez pour nous loger dans votre établissement.

Mais tout en admirant la délicatesse de votre procédé, qui vous fait passer sous silence la condition que vous pourriez regarder comme onéreuse pour nous, je ne prétends point me soustraire à cette obligation ; non seulement parce qu’il est bien juste qu’appelant des Missionnaires si près des enfants que votre charité alimente, ils soulagent votre sollicitude d’une responsabilité qui doit naturellement peser sur eux, puisqu’elle rentre dans les attributions de leur saint ministère, mais encore parce que telle est l’intention formelle de Monseigneur l’Archevêque qui m’en a donné l’ordre en consentant que j’adhérasse à votre proposition. Les convenances d’ailleurs en disent assez là-dessus pour en faire sentir la nécessité, indépendamment des raisons péremptoires que je viens d’exposer, qui fixent la mesure de nos devoirs et qui par conséquent doivent être la règle de notre conduite. Quand j’ai parlé de la direction des enfants, je n’ai entendu parler que de la direction de leur conscience et des instructions que l’Eglise réserve à ses ministres. Rien n’est plus édifiant que de voir des laïques, bons chrétiens, enseigner à l’enfance les éléments de la doctrine chrétienne. Cette bonne œuvre ne saurait être trop encouragée et mérite les plus grands éloges… » (EO 13, 63-64)

Le P. de Mazenod se rendit à Marseille dans les jours qui suivirent. Le 26 avril, il écrit à Tempier : « Je viens de Marseille pour terminer l’affaire de notre établissement. Les Messieurs de la Providence m’ont envoyé la délibération de leur association par laquelle ils nous invitent à aller prendre possession d’une partie de la maison consacrée à leur œuvre ; ils motivent leur demande sur le consentement solennel donné par Mgr l’Archevêque, le vœu de leurs directeurs et le sentiment unanimement manifesté par les curés… Mais comment notre communauté vivra-t-elle ? Je n’en sais rien… » (EO 6, 83)

Reprenons Leflon : « M. de Bausset s’était borné à approuver une fondation, dont l’initiative revenait exclusivement au conseil de la Providence. Quinze jours après, avec une hâte qui ne laisse pas de nous surprendre, comme elle surprit le P. de Mazenod lui-même, il enjoignait à celui-ci de se rendre immédiatement à Marseille pour y prendre possession du Calvaire érigé en souvenir de la mission de 1820. Ce fut le vicaire général Guigou que l’archevêque chargea de notifier à l’intéressé cet ordre formel à exécuter d’urgence. Etonné d’une « détermination si prompte et si inattendue, le Fondateur hésite, met en doute le message qu’il reçoit. On l’entraîne à l’archevêché, le Frère Suzanne l’accompagne. Monseigneur presse le P. de Mazenod, le sollicite, et notre Supérieur répondait toujours : J’obéirai, s’il le faut, mais ce sera, je le vois, au détriment de ma communauté. On le presse de s’expliquer ; il déclare franchement qu’il y a tout lieu de craindre que M. Rauzan arrivant à Marseille ne fasse tourner les esprits en sa faveur et qu’il ne lui en reste, à lui et à ses confrères, que la peine et la confusion. Monseigneur proteste et déclare qu’il n’y aura jamais d’autres missionnaires au Calvaire que ceux qui se sont sacrifiés constamment au bien de son diocèse. Il le presse de nouveau et, le voyant toujours dans l’hésitation, il vient auprès du Frère Suzanne et, prenant les mains du sous-diacre entre les siennes, il lui dit : Allons, l’abbé, engagez votre Supérieur à aller prendre possession du Calvaire. Vaincu par de si vives instances, notre Supérieur déclara qu’il est prêt à obéir, et l’archevêque, l’embrassant, lui dit : Eh bien ! allez vous préparer et partez aujourd’hui même, en emportant une lettre de M. l’abbé Guigou. » (Mémoires de Suzanne).

La lenteur et la difficulté insolites, avec lesquelles le vicaire général rédigea cette lettre, ne contribuèrent pas à dissiper la stupéfaction du P. de Mazenod. Guigou « se montra fort embarrassé, relate Jeancard. Lui qui faisait tout avec tant de prestesse, dont l’esprit était si décidé, si prompt en toute chose et si fertile en expédients, sembla ne savoir comment se tirer d’affaire. Il prit la plume, et cette plume, continuellement exercée à faire des lettres et connue pour très habile à tout exprimer adroitement, était comme impuissante à tracer les quelques lignes qui lui étaient demandées. Elle mit un temps infini pour remplir sa courte tâche ; elle s’arrêtait à chaque mot et n’obtenait que d’une réflexion prolongée le mot qui devait suivre… C’était une énigme qui devenait toujours plus impénétrable à la sagacité du Supérieur général, témoin d’une lenteur que rien ne justifiait… Quel dessous de cartes y avait-il là ? M. de Mazenod n’a jamais pu se le dire. » (Mélanges pp. 141-142).

Jadis si ferme comme vicaire capitulaire pour appuyer le Fondateur, le pauvre Guigou, redevenu simple vicaire général, se trouvait désorienté par les fluctuations de l’archevêque. Son tempérament très droit, et plutôt cassant, se pliait avec peine aux variations et aux hésitations du prélat ; mais, homme loyal, il le servait en essayant de le suivre. De là, entre le P. de Mazenod et lui, une certaine gêne ; le premier avait peine à comprendre ses changements d’attitude ; le président, d’autre part, mettait son fils en garde contre le malheureux Guigou, qui n’en pouvait mais et qu’on accusait néanmoins d’avoir maintenant trois ou quatre manières. Lui aussi pâtissait de la façon déplorable dont on avait lancé et mené toute cette affaire, en multipliant les malentendus à plaisir.

Muni de la lettre officielle si laborieusement rédigée, le P. de Mazenod partit le jour même, avec le Frère Suzanne, suivi de près par les PP. Maunier et Moreau, car l’installation des Missionnaires de Provence au Calvaire devait avoir lieu dès le lendemain, dimanche 6 mai. Bien qu’improvisée, la cérémonie n’en revêtit pas moins un éclat et une solennité dignes de la ville. L’abbé Vigne, vicaire général résidant à Marseille, présidait en personne, au nom de M. de Bausset. Une longue procession, à laquelle participaient le clergé de la ville, les confréries de Pénitents, les Frères des Ecoles chrétiennes, les curés au grand complet, une foule immense, partit de l’église St-Martin pour conduire au sanctuaire confié à leur garde le Fondateur et ses trois confrères, auxquels on réserva dans le cortège une place d’honneur, après les simples curés, immédiatement avant les chanoines. »

« Le discours du supérieur, note Rambert (I, 330) fut plein de délicatesse, de dignité et de noble simplicité. Il rappela les fruits de la mission, l’ébranlement général qu’elle avait excité, le changement qu’elle avait produit dans le peuple de cette immense ville. « C’était, disait-il, par des hommes faibles que Dieu avait opéré de si grandes choses, mais des hommes fortifiés et animés du plus grand courage, par la mission que leur donnait, en leur présentant la croix le premier pasteur, leur disant : Recevez ce signe, par ce signe vous serez vainqueurs. Ensuite il s’adressa aux justes qui avaient persévéré, aux pécheurs qui étaient retombés, et il offrit aux uns et aux autres le dévouement et le ministère des missionnaires. Enfin, s’adressant au clergé, il dit que la cérémonie qui s‘accomplissait était comme un pacte d’alliance, par lequel les missionnaires et les curés s’unissaient et se consacraient ensemble au pied de la croix pour le salut de ce peuple généreux. »

Le dimanche suivant, 13 mai, se fit une seconde installation à l’Oeuvre de la Providence, qui assurait un logis à la communauté. Le même jour, le P. Rauzan, venu reconnaître l’immeuble mis à sa disposition, rendit visite au P. de Mazenod, qui, autorisé après lui, l’avait gagné de vitesse par ordre de l’archevêque. Averti de l’arrivée imminente du premier, le prélat avait sans doute voulu, après tant d’hésitations et d’incertitudes, appliquer tout simplement l’adage juridique : melior est conditio possidentis (Celui qui est en place, qui possède, est en meilleure position).

Cette course in extremis, imposée au Fondateur, manquait vraiment d’élégance et contrastait trop avec les délais et tergiversations antérieurs pour ne pas ressembler à un tour bien joué. Cette fausse habileté s’ajoutait à la série de maladresses et de procédés douteux, qui ne laissèrent pas de compliquer la solution d’une affaire en soi épineuse, et, au lieu d’apaiser les esprits, entretenait une tension fatale pour l’avenir. » Ainsi conclut Leflon.

Le P. de Mazenod laissa à Marseille deux Missionnaires, Maunier et Moreau. Notre prochaine publication parlera des débuts de leurs travaux.

Les missions prêchées en 1821
Du 14 janvier au 25 février 1821, les Missionnaires de Provence (E. de Mazenod, Deblieu, Maunier, Mie et Touche) prêchèrent la mission de Brignoles (6000 habitants), dans le Var, à environ 80 km à l’est d’Aix. Le statut de sous-préfecture, et donc la présence de nombreux fonctionnaires, explique qu’à la prédication en provençal fut ajoutée, pour la première fois, une prédication en français. Eugène y fait allusion dans une lettre de février 1837 à Honorat, alors en mission à Maussanne, au pied des Alpilles : « Vous avez fait un acte de faiblesse en cédant aux instances de cet infiniment petit nombre de bourgeois, pour donner des instructions en français. Vous savez par expérience que cette concession n’est pas opportune. Croyez-vous que dans toutes les missions que j’ai faites en Provence, je ne rencontrais pas partout ce noyau de bourgeois qui me faisaient la demande de prêcher en français ? Partout et toujours, je m’y suis refusé, par conscience, excepté deux fois, pour des raisons très graves. A Brignoles seulement et, immédiatement après, à Lorgues, je donnai une instruction par jour en français. Je le fis parce que Brignoles est une des principales villes du Var, où il y a beaucoup d’hommes instruits qui ne savent pas le provençal et qu’ainsi c’était un devoir de procurer cet aliment à leur intelligence. Je ne m’y décidai d’ailleurs qu’autant que le reste de la population n’en éprouverait aucun détriment. La mission alla comme de coutume pour tout le monde, et je fis une instruction de plus sur le dogme pour les magistrats et la nombreuse bourgeoisie. Et cette instruction de surérogation avait lieu précisément à l’heure où le peuple est occupé à son travail. » (EO 9, 14-15). Il faut croire que ce choix d’utiliser aussi le français avait marqué les esprits pour qu’on y revienne seize ans plus tard.

Au tout début de la mission, le 16 janvier, Eugène envoya une lettre à sa maman. « Je ne puis vous dire, ma bonne maman, combien j’ai été affecté de n’avoir pas pu vous embrasser avant mon départ. Je fus tout étonné quand je demandai où vous étiez, de m’entendre dire que vous aviez pris le chemin de Grans (chez Roze-Joannis). Je me rappelai alors que vous en aviez parlé, mais je ne savais pas que ce fût pour ce jour-là. On augmenta mes regrets, en m’apprenant que vous aviez frappé à ma porte, mais j’étais apparemment dans le fond de la seconde chambre, car je ne l’entendis pas. Tant il y a que vous êtes à Grans, et moi à Brignoles. Mais, quoique séparés de corps, nous pouvons être présents d’esprit l’un à l’autre. Et certes j’ai bien besoin que vous vous occupiez de moi devant le bon Dieu, car ce n’est pas une petite affaire que d’être chargé d’un ministère comme celui qui m’a été imposé : annoncer à un peuple nombreux, à un peuple égaré, le Jour du Seigneur, et répondre en quelque sorte de l’immense trésor qui doit être répandu avec profusion sans doute, mais au poids du sanctuaire ; craindre que le défaut de vertus, l’infidélité personnelle du ministre ne mette obstacle, n’intercepte pour ainsi dire au passage ces grâces précieuses de salut, ces eaux vivifiantes qui doivent parvenir aux fidèles par son canal. Il y a de quoi se confondre ; et n’était l’expérience de la surabondance des miséricordes de Dieu et de la compassion qu’il a de l’incapacité et de la faiblesse de ses envoyés en faveur sans doute de son peuple qu’il veut sauver, il y aurait de quoi perdre courage. Cependant tout va ici au-delà de nos espérances, et Dieu y sera grandement glorifié. Je vous embrasse, ainsi que mon oncle. » (EO 13, 59).

On peut aussi citer une lettre à Suzanne datée du 23 janvier : « La mission de Brignoles va miraculeusement bien. Les hommes s’emparent de tout mon temps… Le bon Dieu a permis qu’on raffolât de moi et je vous assure que jamais je n’en valus moins la peine ; mais s’il fallait cela pour opérer un peu de bien, j’y consens. » (EO 6, 78). Et à Mme Roux-Bonnecorse le 11 février : « Vous connaissez les travaux d’une mission, celle de Brignoles dépasse encore ; pour mon compte c’est excessif, aussi je n’ai le temps de rien, pas même de répondre à des lettres d’affaires ni de remercier les personnes qui, comme vous, Madame, nous donnent tant de marques de leur amitié… » (EO 13, 60)

La publication parisienne, L’Ami de la Religion, fait un bref récit de cette mission : « 17 confesseurs ont été occupés le jour et la nuit, pendant six semaines, et 1500 hommes se sont approchés de la sainte table le jour de la plantation de la Croix. Les femmes en plus grand nombre peut-être avaient eu le même bonheur le dimanche précédent. Ceux mêmes qui paraissaient le plus éloignés de céder à la grâce ont été ébranlés. L’ordre, la paix et l’esprit de religion règnent dans les familles. Déjà plus de 300 personnes notables se sont inscrites pour une association sous l’invocation de saint Louis, et dans la classe moins aisée, il y a une réunion nombreuse dans le même esprit. » (Cf. Missions 1955, p. 643)

Le curé de Brignoles, par la suite, souligna les limites de la mission et refusa la présence des Missionnaires pour un retour de mission. D’où la lettre plutôt sévère que lui adresse le P. de Mazenod en date du 23 août (EO 13, 65-68) : « Monsieur le Curé, peut-être ai-je été trop sensible à vos procédés, peut-être ai-je exprimé avec trop de vérité un sentiment trop vif. S’il en est ainsi, je ne prétends pas me disculper ; cependant quel est l’homme qui ne serait pas blessé au vif, en vous voyant mettre autant de soin pour nous écarter de vos paroissiens que tout autre, en pareille circonstance, aurait pu en mettre pour nous en rapprocher. Ne croyez pas que le juste mécontentement que je vous témoigne ait d’autres motifs que le devoir que notre caractère nous impose. A considérer les choses humainement parlant, peu nous importerait de reparaître chez vous pour le retour de mission ; nous voulions seulement consolider, par de nouveaux soins, une œuvre si heureusement commencée. Si je vous le demandais, c’était pour le plus grand bien et contre mon inclination et mes besoins qui me portaient au repos. Si vous aviez eu quelque bonne raison pour différer ces exercices réputés partout nécessaires après une mission, il vous était facile de me le faire dire poliment, sans recourir à une véritable diffamation. N’est-ce pas à votre pressante sollicitation que nous sommes allés, pendant deux mois entiers, sacrifier notre repos et notre santé, pour nous rendre utiles à votre peuple ? Vous avez pu remarquer notre attention constante à vous rendre, je ne dis pas seulement tous les égards que la politesse commandait, mais une déférence habituelle qui nous a fait renoncer, dans certaines circonstances, à quelques-uns de nos usages, uniquement par considération pour vous, dont, autant que possible, nous ne voulions pas contrarier les idées. Et comment n’avez-vous pas été sensible aux sentiments de l’amitié franche et affectueuse, dont je n’ai cessé de vous donner des preuves tout le temps que j’ai été auprès de vous, ainsi qu’aux preuves réitérées de respect, de déférence que j’avais pour votre personne, jaloux en toute rencontre de faire connaître les sentiments que je vous avais voués. Vous me reprochez ma rancune, bassesse qui n’a jamais eu entrée dans mon coeur, même à l’égard de ceux qui m’ont voulu faire le plus de mal. C’est au point que je n’ai pas grand mérite à pardonner les injures.

Vous dites à qui veut l’entendre que « l’incendie n’a laissé que des cendres ». S’il en était ainsi, vous auriez réussi à porter dans notre âme la plus vive des douleurs, et quoiqu’il fût certain que nous ne saurions être responsables de cette défection, nous n’en serions pas moins affligés ; mais grâces à Dieu, je trouve dans votre propre lettre de quoi me rassurer. D’abord vous m’apprenez qu’il n’y a point eu de filles à se rendre au bal de la fête, c’est déjà quelque chose, que la moitié de la population se soit souvenue à propos des principes qu’on lui avait inculqués. Qui sait si les jeunes gens eux-mêmes, en grand nombre, n’eussent pas suivi l’exemple des filles, si, soutenus comme ils auraient dû l’être, ils avaient trouvé, dans une Congrégation, les secours nécessaires ? C’était notre avis. De plus, vous me dites que la dissipation n’a pas à beaucoup près produit les effets que je paraissais craindre ; ce qui est dû à quelques bons souvenirs de la mission.

Quant au calcul que vous faites sur le nombre des communions à Pâques, il faut se rappeler que la réconciliation dans le sacrement de pénitence, pas plus que la justification dans celui du baptême, ne donnent l’impeccabilité. On ne peut s’empêcher d’en gémir amèrement, considérant l’instabilité des résolutions et l’extrême misère de la faiblesse humaine. Hélas ! Heureusement pour nous ! Notre Seigneur connaissait la triste condition de notre nature corrompue ; c’est pourquoi, en instituant le sacrement de pénitence, de manière à ce qu’il puisse être reçu dignement plusieurs fois par le même homme, il a rassuré d’avance le prêtre qui l’administre conformément aux règles, et a ramené en même temps le pauvre pécheur du désespoir, auquel il aurait dû se livrer, sans cette prévoyante miséricorde, ainsi votre remarque ne fait point naître de scrupule dans mon âme, et je persiste à croire que même ce qui n’a pas été durable a pu être réel ; non pas seulement en apparence, comme vous le pensez.

Permettez-moi de vous citer le trait suivant, pour adoucir la peine que vous fait justement éprouver la défection d’un grand nombre de vos paroissiens. Un des curés les plus respectables de Marseille, remarquant tout le bien qui s’opérait parmi ses paroissiens pendant la mission, disait à nos missionnaires : « Je jouis du bien présent, mais je serais bien content, s’il m’en restait le cinq pour cent ; je ne croirais pas nos peines perdues ». – Six mois après, tout rayonnant de joie, il nous disait : « Je suis plus heureux que je ne l’avais espéré ; pour le retour de mission, vous retrouverez encore plus de quinze. Et que n’avait-il pas fait pour obtenir ce résultat ? » Ainsi, d’après votre calcul, vous êtes de beaucoup plus favorisé que lui, puisque, de votre aveu, vous avez trouvé à Pâques, le 50% ; et sans doute vous en auriez davantage encore, si vous aviez pu obtenir le sixième prêtre que vous demandiez à cette époque, ne pouvant suffire avec vos quatre vicaires à l’affluence des pénitents.

Il me reste à repousser l’inculpation que vous m’adressez de n’avoir pas assez parlé de la messe paroissiale. Si votre âge et vos infirmités vous eussent permis d’assister aux instructions du matin, consacrées à l’explication des commandements, vous auriez reconnu qu’on a dit, à ce sujet, tout ce qu’on devait dire.

Votre lettre restera parmi nous comme un monument de l’ingratitude des hommes. Elle apprendra à nos missionnaires comment ils ne doivent attendre des hommes, pour récompense de leurs travaux, que des injures et des mépris, et ne mettre leur confiance qu’en Dieu. Je m’applique cette morale à moi-même ; je crois pouvoir dire qu’insensible à tous les éloges, par suite de la mince opinion que j’ai de moi-même, depuis que j’exerce le saint ministère, je ne m’étais enorgueilli que de votre suffrage ; je comptais aussi sur votre estime et votre amitié. Dieu m’a éclairé, je l’en remercie.

Cette lettre vous paraîtra sévère, surtout si vous avez oublié le contenu de la vôtre ; il n’en est rien, vous ne devez la considérer que comme une réponse nécessitée par celle que j’ai reçue de vous. J’ai dû en conscience repousser des inculpations qui outrageaient mon ministère et le corps dont je fais partie, mais je ne l’ai fait que dans l’intérêt de la vérité… Je n’en suis pas moins rempli de vénération pour vous dont je connais et apprécie tous les mérites, et je n’en suis pas moins disposé à vous prouver maintenant et toujours que vous n’avez pas d’ami plus dévoué ; ces sentiments sont sincères et ne sont pas incompatibles en moi avec la volonté d’user librement du droit de dire ma pensée lorsqu’on attaque injustement notre conduite et nos intentions… »

E.O. 13, 68 ajoute (note 47) : « Le curé s’excusa et le P. de Mazenod répondit le 29 août : « Monsieur, vous me tendez la main, je la saisis avec empressement et vous embrasse en signe de parfaite réconciliation, si toutefois il est vrai que nous ayons été brouillés un seul instant. La lettre où j’ai cru lire ce que vous soutenez n’avoir pas voulu écrire va être brûlée, et je garderai en échange celle où vous avez eu la bonté de me donner l’assurance de votre inaltérable amitié. J’ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour la mériter, et peut-être aurais-je été moins sensible à la crainte de m’être trompé lorsque je m’en croyais assuré, si je l’avais moins appréciée… »

Du 4 mars au 8 avril, Eugène de Mazenod, Maunier, Moreau, Touche et Deblieu prêchèrent la mission de Saint-Chamas (2500 habitants), à 35 km à l’ouest d’Aix, en bordure de l’étang de Berre. Cette mission a laissé peu de souvenirs. On n’a que quelques extraits d’une lettre d’Eugène à Tempier le 13 mars (EO 6, 80) : « Je ne puis pas confier à… les instructions qui doivent être vraiment instructives. J’ai donc commencé de faire les instructions du matin, et j’en ferai le soir, tant que les convenances me le permettront (car il faut garder les convenances, même en mission, en faisant prêcher de temps en temps mes compagnons), mais je réparerai dans les avis qui suivent la prière les omissions faites par mon confrère. Et les forces, qui me les donnera ? Le bon Dieu, j’espère… Je suis assez fatigué, ma voix est rauque et je ne la pousse qu’avec effort, mais comment faire ? Après tout il faut marcher. Le bon Dieu connaît nos besoins, c’est ce qui me console dans notre détresse… »

De la mission de Saint-Chamas, le P. de Mazenod écrivait à Courtès, lui demandant de consulter le médecin sur ses problèmes de santé. La lettre est du 31 mars : « Je me reproche chaque jour d’avoir oublié de prendre une précaution qui tranquilliserait ma conscience au sujet des jeûnes, que je n’observe pas pendant cette mission. J’ai agi par raison et avec l’autorisation de mon confesseur et présumant la décision du médecin ; mais je me dis tous les jours qu’il eût été plus dans l’ordre de me munir d’une décision formelle du docteur. Demande-lui donc de ma part s’il juge qu’après avoir fait les missions de Château-Gombert et de Brignoles surtout, qui m’avait un peu fatigué, et devant à Saint-Chamas prêcher presque tous les jours deux fois avec assez de véhémence, ne dormant que quatre heures, je puisse manger le soir une soupe de riz ou de semoule au lait d’amande, avec une orange ? S’il pense que la soupe suffit, je me priverai de l’orange, que je prenais volontiers dans l’idée qu’elle me rafraîchissait le sang, qui est parfois un peu irrité. D’ailleurs, toute autre chose me dégoûterait après cette soupe que je prends toujours avec répugnance pour le goût. Le matin, je ne prends que deux ou trois cuillérées d’eau chaude sucrée avant de monter en chaire. Le soir, l’instruction étant plus longue et plus animée, je prends un peu de vin chaud avec du sucre, parce que j’ai éprouvé que cette boisson, qui est une rude pénitence pour moi, me fortifie singulièrement la poitrine et la voix. Le samedi, je jeûne en règle, parce que je ne prêche pas le soir, et que le lendemain je prends après ma messe une tasse de chocolat. » (EO 6, 82-83).

Le P. Beaudoin met en note ce que le scolastique Coulin écrivait au P. de Mazenod le 16 avril : « Ah ! mon très cher Père, ne croyez pas que nous ignorions tout. Vous êtes abîmé des missions de cette année, votre poitrine est très mal arrangée… Vous ajoutez toujours à vos fatigues. Est-ce donc une chose si déraisonnable que des enfants que vous aimez tant vous conjurent de vous conserver et de ne pas continuer à détruire votre santé et à épuiser vos forces ?… Mais ne demandons-nous pas à Dieu des miracles quand nous lui demandons de conserver vos forces, tandis que vous faites tout pour les perdre ? Mais l’avenir ! Ah ! qu’il sera affreux si votre vie continue à être une suite d’occupations et de fatigues capables de faire succomber les hommes les plus robustes… » (ibidem, note 17)

En mars-avril, Mie apporta sa collaboration aux missionnaires de Laval (les jésuites, en train de se reconstituer) pour la mission de Forcalquier. Du 6 mai au 3 juin, Tempier et Touche, donc la communauté du Laus avec en plus Mie, prêchèrent la mission d’Ancelle, commune d’un millier d’habitants dans les Hautes-Alpes à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Gap. Deblieu aida à cette mission ainsi qu’un novice-prêtre nommé Viguier. A cette mission fut soulevée la question de la restitution des biens nationaux. A la suite du Concordat, le cardinal Caprara, suivi par l’ensemble du clergé, affirmait qu’il ne fallait pas troubler la conscience des détenteurs de ces biens. Les Missionnaires de Provence, comme ceux de France, exigeaient leur restitution au moins partielle aux légitimes propriétaires. Tempier écrivait : « La grande question à traiter ici était celle de la restitution des biens nationaux. Il y avait lieu de craindre qu’il y eût bien des récalcitrants ; cependant, sous ce rapport des injustices réparées, la mission d’Ancelle est une des meilleures. On comptait à Ancelle 80 acquéreurs tant de première que de deuxième et même de troisième main.On a tenu, à ce qu’il y eût répartition proportionnelle d’un sixième pour ceux de seconde main et d’un tiers pour ceux de la première main. (EO II, Tempier 2, 37).

Trois jeunes Missionnaires de Provence ordonnés prêtres : Bourrelier, Dupuy et Suzanne
Dans le cours de l’année 1821, trois jeunes Missionnaires de Provence sont ordonnés prêtres, Hilarion Bourrelier en avril, Alexandre Dupuy en juin et Marius Suzanne en septembre. Ils s’ajoutaient à Courtès ordonné l’année précédente. Honorat le sera en décembre.

Les documents nous manquent pour l’ordination d’Hilarion Bourrelier, ordonné à Aix le 8 avril, il avait alors un peu plus de 30 ans. Il avait rejoint les Missionnaires de Provence dès 1816, à la suite de la mission de Grans, village dont il était originaire. Moins de quatre mois après son ordination, Hilarion envisageait de quitter la Société. D’où, successivement, deux longues lettres du Fondateur, qui nous posent de nombreuses questions sur le discernement ou plutôt ses déficiences. La première lettre est du 27 août : « Vous ne pouviez me faire plus de plaisir, mon cher Bourrelier, qu’en vous adressant à moi pour déposer dans mon sein les peines qui vous agitent et que vous vous êtes forgées si mal à propos. A quoi bon vous tourmenter comme vous le faites pour des fadaises ? Ne vous avais-je pas suffisamment rassuré dans l’entrevue que nous avons eue à N.-D. du Laus, et comment après ces explications avez-vous donné entrée dans votre cœur à des pensées aussi criminelles que celles dont vous me parlez ? Je ne relève pas les expressions de votre lettre, j’en ai versé des larmes de douleur. Mon ami, y avez-vous bien pensé ? Est-ce un prêtre qui a pu parler de la sorte ? Mais vous n’avez donc pas l’ombre d’idée de ce que vous êtes devenu par le sacerdoce ? Je tremble encore de ce que j’ai lu, de ce que vous avez pu dire de sang-froid. Serait-il possible qu’en voulant vous faire du bien je me fusse perdu ? Vous n’avez donc plus de vertu ? Quand je vous proposai à Mgr l’Archevêque pour l’ordination, je le prévins que vous étiez profondément ignorant, qu’il ne serait pas possible de vous faire subir le :moindre examen, que vous ne pourriez pas, en un mot, non seulement être prêtre mais simple élève hors d’une communauté, mais je me fis garant de votre vertu, je lui répondis de votre bonne volonté et je lui appris qu’étant lié irrévocablement à notre Société, vous trouveriez toujours dans son sein les secours indispensables à la faiblesse de vos lumières, à la nullité de vos connaissances. Ces raisons le déterminèrent à vous ordonner. En effet, vous ne pourriez sans vous exposer à pécher mortellement faire la moindre fonction sacerdotale hors de la communauté. Je vous croyais convaincu de cela, je vous croyais aussi pénétré de la nature de vos engagements dans notre Société, engagements si essentiels que vous ne pouvez entretenir dans votre esprit des pensées qui leur soient contraires sans pécher très grièvement. Cependant, vous me parlez de séparation, vous me parlez d’aversion pour la Règle, c’est-à-dire pour l’obéissance, dont vous avez fait vœu ainsi que de stabilité.

Mon ami, mon cher ami, comment vous êtes-vous laissé séduire à ce point par le démon ? Ah ! je me hâte de vous adresser les mêmes paroles qui sont adressées dans l’Apocalypse à un évêque qui ne remplissait pas ses devoirs, voyez combien votre chute est lourde et faites pénitence. Oui, mon cher, faites pénitence parce que vous avez grandement péché. Renouvelez-vous au plus tôt dans l’esprit de votre vocation. Rappelez-vous que nous n’appartenons plus à nous-mêmes, nous sommes tous à la Société à laquelle nous nous sommes voués, nous sommes à la Règle qui doit nous régir, nous ne pouvons être à Dieu que par elle, hors d’elle tout est péché pour nous. Si quelqu’un, certes, doit se féliciter de lui appartenir, c’est bien vous, mon cher ami, qui plus qu’un autre avez besoin du secours de vos frères. Comment donc n’avez-vous pas aperçu au premier coup d’oeil le piège que vous tendait le démon en vous persuadant que vous pouviez mener une vie beaucoup plus régulière sans être assujetti à une règle et sans soumission à la volonté d’un supérieur. Cette idée serait une folie des plus absurdes, si elle était venue dans l’esprit du premier venu. Chez vous, astreint par vœu à notre Institut, ce n’est pas seulement une folie, une absurdité, mais, si vous y avez consenti, ne fût-ce qu’un moment, c’est un très grand péché, un véritable crime. Je ne puis pas vous croire perverti à ce point ; je vous exhorte donc, je vous conjure, je me mets à vos pieds au nom de Jésus-Christ dont vous êtes le ministre et que vous trahissez, faites pénitence et instruisez-vous de ce qu’est un prêtre, de ce que doit être un religieux. Rappelez-vous ce qui vous a été dit à ce sujet et que vous avez sans doute oublié. Il y va de votre salut et ma responsabilité est compromise devant Dieu, devant l’Eglise et devant les hommes. Ecrivez-moi au plus tôt pour me rendre compte de votre état, pour m’apprendre votre retour aux sentiments qui doivent constamment vous animer.

Tout ce que je viens de vous dire est puisé dans l’amour que j’ai pour vous, vous savez que je vous ai toujours regardé comme mon fils chéri, depuis que le Seigneur vous confia à mes soins, depuis que je vous engendrai à Jésus-Christ. Vous êtes les prémices de mon ministère, c’est vraisemblablement vous qui avez été le premier qui s’est converti par la vertu des paroles de vie que le bon Dieu plaça dans ma bouche, le premier jour de ma première mission. Jugez si je m’intéresse à vous voir réussir, mais aussi jugez de ma douleur, en vous voyant dévier du droit sentier après tant de grâces, tant de faveurs de la part de Dieu, tant de soins, tant d’affection de la mienne. Mais ce ne sera que dans un moment d’erreur. C’est dans cette confiance que je vous embrasse de tout mon cœur. » (EO 6, 86-88)

Nouvelle lettre, trois semaines plus tard, le 19 septembre. « Pénétrez-vous de plus en plus, mon cher ami, de la grandeur et de la sublimité de votre saint état ; mais ne perdez jamais de vue les obligations qu’il vous impose. Lisez et relisez nos saintes Règles, persuadez-vous bien que vous êtes assez heureux pour appartenir entièrement à Jésus-Christ. Non, mon cher frère, vous n’êtes plus à vous d’aucune manière et, certes, vous devez grandement vous en féliciter ; vous ne savez que trop l’usage, ou pour mieux dire, l’abus que vous avez fait de votre liberté quand vous n’aviez d’autre maître que vous. Maintenant, c’est Jésus-Christ notre divin Sauveur qui est votre Maître et il vous manifeste ses volontés par la Règle que vous avez embrassée avec amour, et par la voix des supérieurs qui tiennent sa place. Ouvrez la vie des saints, vous verrez comment ils ont entendu cette vérité et surtout comment ils l’ont mise en pratique. C’est parmi eux que vous devez chercher vos modèles ; avec de tels exemples, on ne saurait s’égarer. O sainte obéissance ! voie assurée qui conduit au ciel, puissé-je ne m’écarter jamais de la ligne que tu me traces, puissé-je être toujours docile à tes moindres conseils. Oui, mon cher frère, hors de ce sentier, point de salut pour nous. Mais grâces soient rendues à la bonté de Dieu, vous l’avez déjà compris et votre lettre rassure ma sollicitude justement alarmée.

Que de choses j’aurais à vous dire sur la peine que vous me témoignez de n’être pas utile. Quelle erreur ! si l’obéissance me plaçait à la porte pour l’ouvrir et la fermer aux allants et aux venants, je m’estimerais très heureux et je croirais, non sans raison, mon salut plus assuré qu’à la place que j’occupe bien forcément et contre mon gré. On fait toujours assez quand on ne fait que ce que l’obéissance prescrit. Il ne s’agit que de le bien faire, non seulement extérieurement, mais de cœur et d’âme, dès lors on ne peut qu’être sauvé. Ainsi, mon cher ami, cessez d’avoir la moindre peine à ce sujet… » (EO 6, 88-89)

Alexandre Dupuy a tenu dans la Congrégation une tout autre place qu’Hilarion Bourrelier. C’est bien connu. On s’étonne que si peu de souvenirs aient été conservés de son ordination sacerdotale le 16 juin 1821 et de sa première messe le lendemain. Il semble même que ces jours-là, Eugène de Mazenod était absent d’Aix, retenu à Marseille par le retour de mission.

Pour cette date du 17 juin, Eugène rédige une brève notice dans le Journal de la Congrégation de la Jeunesse. Il commence par rappeler l’ordination de Courtès, qui n’avait pas été mentionnée en son temps. Il se « laisse même aller à louer un homme vivant ». Puis il poursuit : « Je serai sur mes gardes cette fois en consignant dans ce registre l’époque de l’ordination et le jour de la première messe de M. Alexandre Dupuy, prêtre de la Mission et congréganiste depuis six ans. Il a été ordonné le 16 juin dans l’église du séminaire et il a dit sa première messe le lendemain dans celle de la Mission à huit heures. Les congréganistes se sont fait un devoir de se trouver ce jour-là à la Congrégation et ils ont certainement retiré un grand avantage des grâces qui du nouveau prêtre se sont répandues sur toute l’assemblée. Après la Grand-Messe tous les officiants sont entrés dans le chœur où le nouveau prêtre a imposé les mains d’abord aux prêtres et aux autres ecclésiastiques, puis à tous les congréganistes qui se présentaient deux à deux à ses pieds tandis que le chœur chantait le psaume Credidi… (ps. 115) en intercalant après chaque verset celui qui commence par ces mots : quid retribuam Domino (que rendrai-je au Seigneur ?). Cette cérémonie a réveillé la ferveur dans tous les cœurs ; on ne peut en effet rien voir de plus touchant et de plus imposant tout à la fois. » (EO 16, 214-215).

Quant à Marius Suzanne, âgé de 22 ans, il fut ordonné le 22 septembre. On trouve le récit le plus complet dans les Mélanges de Jeancard, pp.154-156. « Le Supérieur général se disposait à présenter Suzanne à l’ordination sacerdotale ; mais avant de recevoir l’imposition des mains et de commencer le ministère apostolique auquel il était appelé, ce diacre fervent et si bien préparé voulut se préparer encore d’une manière prochaine par une longue retraite. Il obtint d’aller y vaquer pendant un mois à Notre-Dame du Laus… » Le P. de Mazenod lui avait écrit d’Aix le 21 août : « Mon cher Suzanne, Coulin te dira ma mésaventure de ce jour (on ne sait pas ce dont il s’agit) qu’en grande partie je t’avais consacré dans ma pensée. Je ne te le répète pas pour ne pas perdre un moment du peu de temps qui me reste ; je me suis relégué dans le fond de la maison pour être quelques minutes tranquille ; mais la bougie se fond, et je suis menacé d’être bientôt dans l’obscurité ; c’est un surcroît de malheur à ajouter aux autres de ce jour dont je parle à Coulin. Tu m’assures que ton rhume est passé ; ce n’est pas assez pour me tranquilliser ; tu me le diras, j’espère, encore une fois en confirmation par le premier courrier. Sache bien, mon tendre ami, qu’il m’est impossible de supporter l’idée de te voir souffrant ; mes nerfs se crispent et je sens plus de mal que tu n’en éprouves certainement ; il en est toujours ainsi quand je puis croire que tu souffres, tant mon union est intime avec toi que j’aime plus que tu ne saurais jamais le penser. Je ne devrais plus te le dire ; mais il me semble toujours que tu ne le sais pas assez ou que tu ne le comprends pas comme il faut. Du reste, si tu n’étais pas vertueux, je n’en dirais pas autant, c’est ce qui excuse à mes yeux l’excès de ma tendresse pour toi que je me reproche quelquefois, mais dont je ne saurais me repentir. » (EO, 6, 86-87)

« Le mois de retraite écoulé, écrit Jeancard, Suzanne revint à Aix et fut ordonné prêtre par Mgr de Bausset. Le lendemain, assisté du Supérieur général, il célébra sa première messe dans l’église de la Mission. C’était une grand’messe. Elle dura beaucoup plus que de coutume. De temps en temps, le célébrant s’arrêtait pour donner libre cours à ses larmes ; à la fin de la messe la nappe de l’autel en était, à la lettre, toute mouillée. A chaque instant aussi ses transports, ses élans, ses tressaillements sur la pointe des pieds attestaient avec ses larmes le profond sentiment qui l’agitait. On comprend bien que l’émotion se communiquait à toute la nombreuse assistance, unie à lui dans cette circonstance par une pieuse sympathie… Suzanne était entraîné et comme violenté par le sentiment qui agissait en lui, et qui, bon gré mal gré, se faisait jour au dehors. Aussitôt après son ordination, Suzanne alla en mission avec le Supérieur général à La Ciotat… »


Visite canonique à Notre-Dame du Laus
En août 1821, Eugène de Mazenod alla à Notre-Dame du Laus pour la visite canonique. L’acte de visite n’a été que partiellement publié, en appendice d’une circulaire de 1874. En voici l’essentiel : « Nous, Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, supérieur général des Missionnaires dits de Provence, avons fait les règlements suivants pendant le cours de la visite que nous venons de terminer en août 1821. Le premier devoir que nous ayons à remplir à l’occasion de la visite que nous venons de faire est de remercier le Seigneur pour toutes les bénédictions qu’il n’a cessé de répandre sur tous les sujets de notre communauté de Notre-Dame du Laus.

Nous avons été extrêmement édifiés de l’esprit de piété, de la charité, de la régularité qui règne parmi eux, et nous ne formons d’autres vœux que de les voir continuer à marcher dans cette voie, qui les conduira infailliblement à la perfection du saint état qu’ils ont embrassé. Il n’y a donc rien à réformer dans notre maison de ND du Laus, je me plais à le publier, et ce témoignage sera consigné dans le présent acte de visite pour la consolation de ceux qui ont mérité qu’il leur fût rendu et pour servir d’encouragement à ceux qui leur succèderont dans cette maison ou qui seront dans la suite associés à leurs travaux… Fait le présent acte de notre visite à Notre-Dame du Laus, le 12 août de l’année 1821. Mazenod, Sup. gén. »

Les seuls règlements qui sont mentionnés dans la publication de 1874 sont des rubriques pour la récitation de l’office en commun ainsi qu’une prescription relative aux grilles des confessionnaux. « Les trous de ces grilles doivent être réduits à la largeur d’une pièce de 10 centimes. »

A son retour à Aix, le P. de Mazenod envoya un mot, daté du 15 août, aux novices et étudiants du Laus. « Mes chers enfants, Jamais je ne me suis séparé de vous avec plus de peine ; c’est au point que j’ai craint de vous laisser apercevoir combien il m’en coûtait, car je comprenais que c’était une grande imperfection en moi. Il me semble que je devrais vouloir que vous m’aimassiez moins ; quoique dans le vrai, je n’en serais pas plus avancé parce que je vous aimerais toujours autant, puisque mon extrême affection pour vous est principalement fondée sur vos vertus et sur les heureuses qualités dont le bon Dieu vous a favorisés. Mes chers amis, croyez que je ne suis absent que de corps ; mon esprit et mon coeur sont avec vous. Vous le dirai-je ? La maison m’a semblé un désert, je vous y ai cherché tout le jour sans pouvoir vous trouver et cependant je n’ai encore parlé que de vous. Adieu, chers et bons, adieu, aimable famille ! Je vous presse tous contre mon cœur et vous embrasse aussi tendrement que je vous aime. » (EO 6, 84-85)

Le Chapitre général de 1821. Le vœu de pauvreté
Au cours de l’année 1821, plusieurs lettres témoignent du constant souci d’améliorer le texte des Constitutions des Missionnaires de Provence. Envisageait-on déjà de demander une approbation romaine ? On est conduit à le penser. Ainsi le 21 février, de la mission de Brignoles, le P. de Mazenod écrit à Courtès. L’extrait conservé de cette lettre (faut-il mentionner Aix dans ce texte ?) est publié dans EO 6, 79.

Le 13 mars, de la mission de Saint-Chamas, Eugène fait à Tempier le reproche de ne pas se tenir à la lettre des Constitutions (EO 6, 80-81) : « Vous ne devriez pas souffrir et encore moins autoriser les démarches si contraires au bon ordre. Sommes-nous devenus une république ou bien un gouvernement représentatif ? Vous appartient-il d’établir de nouveaux usages et la communauté de N.-D. du Laus a-t-elle le droit de délibérer, de représenter, même en corps, la moindre des choses ? Non, certes. Aussi, tout ce qui a été fait doit être regardé comme non avenu, abusif et diamétralement contraire à l’esprit de nos Constitutions. Il est libre à chacun individuellement dans notre Société de s’adresser au supérieur pour lui communiquer ses pensées sur tout et même sur le changement et l’amélioration de ce qui est laissé à sa disposition, les supérieurs locaux en ont une obligation plus stricte encore, mais au grand jamais il ne sera permis de prendre l’initiative de changer, de perfectionner si vous voulez, des usages en vigueur dans toute la Société, quelque clause et quelque restriction que vous puissiez y mettre. L’époque du Chapitre général approche, si je ne me trompe, il sera temps alors de proposer tout ce qu’il vous plaira. Cette assemblée aura le droit de discuter et de délibérer et ses résolutions seront valables ; jusque-là il n’y a de légitime que ce qui est ordonné par le Supérieur général (souligné par nous). »

On ne sait pas précisément quelles étaient ces téméraires nouveautés : s’appeler Pères et Frères, et non Monsieur ? Echanger entre novices et oblats des objets à l’usage personnel ? (cf EO 6, 80, note 14). Il est significatif que la visite canonique du mois d’août ne fasse aucune allusion à ces questions.

Le lendemain 14 mars, une lettre à Courtès précise les responsabilités respectives du supérieur et de l’économe : « Nul doute qu’étant le supérieur de la maison (Courtès n’était alors que pro-supérieur d’Aix), tu n’aies le droit de te faire rendre compte de ce que fait l’économe (qui était-ce ? peut-être Moreau), c’est pourquoi je n’ai pas hésité de te dire que tu devais avoir l’œil à tout ; mais ton autorité ne s’étend pas à changer les instructions qui lui ont été données par ton supérieur à toi. Il ne doit rien faire sans te prévenir pour ces choses même qui lui ont été prescrites ; pour celles qu’il proposerait de lui-même, il doit t’obéir et toi tu dois toujours, dans tes résolutions, te conformer à l’esprit qui me guide dans mon administration parce que, tant que je serai supérieur, c’est moi qui dois donner l’impulsion et tous doivent la suivre, quoi qu’ils en pensent. Autrement il y aurait froissement dans les rouages, il n’y aurait plus d’unité dans le gouvernement et par conséquent le désordre s’ensuivrait. C’est le cas de tout gouvernement quelconque. J’ajoute que dans tous ceux qui sont basés sur les vertus religieuses, il faudrait qu’on fît quelque chose de plus, c’est-à-dire que l’on s’efforçât d’acquérir assez d’humilité pour croire en savoir moins ou avoir moins de grâces que le supérieur et par conséquent, ne pas craindre de conformer même son jugement au sien. » (EO, 6, 81-82)

Pour les Missionnaires de Provence, le dernier événement majeur de 1821 fut la réunion du Deuxième Chapitre général. On a des rapports écrits, mais ils sont postérieurs de plusieurs années et les copies de copies (évidemment manuscrites) ne sont pas toujours totalement identiques. D’où bien des incertitudes sur cette réunion.

Comment par exemple expliquer que Rambert (I, p. 336) indique que le Chapitre se tint à Aix le 21 octobre (qui était un dimanche !) ? Or cette date est la plus fréquemment mentionnée. On pencherait pour donner raison à Rey (I, p. 278) ; pour lui la date a été le 24 octobre, un mercredi.

Selon les Constitutions de 1818, « le Chapitre général est composé de tous les missionnaires qui ont fait leur oblation depuis dix ans ». En 1821, personne n’avait évidemment les dix ans exigés d’oblation. On ne sait quels critères de convocation furent retenus. Sur les onze prêtres ayant fait leur oblation, pourquoi deux (Touche et Bourrelier, tous deux du Laus) ne furent-ils pas convoqués ? On l’ignore. On ignore de même les raisons de la présence d’Honorat et de Coulin, tous deux non-prêtres à cette date, comme membres du Chapitre. Selon Jeancard (qui n’était pas présent), le Fondateur donna d’abord diverses explications relatives à la pratique de la pauvreté et déclara que l’esprit des Règles était que l’on vécût comme si l’on était à cet égard sous les règles les plus austères. C’est alors que l’on proposa – la proposition venait probablement d’un ou de plusieurs capitulants – que l’émission du vœu de pauvreté fût prescrite par la Règle. Le Fondateur donnant suite à cette proposition et usant du pouvoir que lui donnait sa qualité de fondateur, décida séance tenante, et inséra dans les Règles que le vœu de pauvreté serait d’obligation pour être reçu dans la Société. Jeancard paraît réserver la décision au seul P. de Mazenod en tant que Fondateur, tandis que Suzanne paraît suggérer une décision capitulaire prise soit à la majorité absolue, soit à l’unanimité. Il est probable que la proposition fut acceptée d’une voix unanime par acclamation ; au Fondateur, il ne resta qu’à la sanctionner par l’insertion dans la Règle.

L’introduction du vœu de pauvreté n’était qu’un aboutissement normal des démarches et des désirs de bien des membres. En 1818, le Fondateur en faisant sa retraite se demandait pourquoi il n’ajouterait pas le voeu de pauvreté aux vœux de chasteté et d’obéissance. En 1820, Tempier émit le vœu de pauvreté à la condition qu’il serait ratifié par le Fondateur ; le sous-diacre Coulin fit de même le 31 décembre 1820, et d’autres Oblats (= scolastiques) désiraient ardemment suivre ces exemples Remarquons cependant que le contenu et la portée du vœu ne sont pas précisés. En outre, le vœu de pauvreté n’est obligatoire que pour ceux qui désirent entrer dans la Société ; tous ceux qui à la date du Chapitre, appartiennent déjà à la Société n’y sont pas astreints. Cette disposition oblige les Oblats qui désirent faire le vœu de pauvreté, à en demander la permission au Fondateur et laisse pleine liberté à ceux qui ne sont pas disposés à le faire. Dupuy s’en autorisa pour ne le faire jamais, même après l’approbation pontificale de 1826. Quant au scolastique Coulin, qui voulait faire ce vœu, le P. de Mazenod ne lui en donna pas alors l’autorisation.

La deuxième proposition, de s’appeler du nom de Père, avec la qualification de Très Révérend pour le Supérieur général, et celle de Révérend pour les autres membres de la Société, a été décidée, selon le P. Jeancard, à l’unanimité. La décision marque une nette évolution vers la vie religieuse et l’abandon du caractère séculier de la Société. En effet, au début, le Fondateur suivait l’usage des Sociétés diocésaines de missionnaires et de Congrégations séculières, qui avaient gardé le nom de Monsieur ; désormais on s’inspire de la tradition des anciens Ordres et Congrégations religieuses qui réservent à leurs membres le titre de Pères ou de Frères.

Le Chapitre se conclut par l’élection des dignitaires. Tempier fut élu et proclamé premier assistant général et admoniteur du Supérieur général (jusque là c’était Deblieu) ; Deblieu second assistant, Maunier troisième assistant et Mie quatrième assistant. Moreau fut élu procureur général ; Deblieu, secrétaire général. On note que Deblieu rétrograde et laisse la seconde place à Tempier.

Des ajouts aux Constitutions, à des dates non précisées
Le premier texte des Constituions des Missionnaires de Provence est de 1818. Ce travail l’a cité longuement (OMI Documents n° 62). Ce texte reçut par la suite un certain nombre d’adjonctions dont on n’a pas les moyens de faire l’histoire (auteurs, conditions de rédaction, quelle approbation collective ?…). Ces adjonctions sont présentes dans un manuscrit qu’on date de 1819 ou 1820 et où l’on a reconnu l’écriture de Jean-Baptiste Honorat, alors en cursus de formation. Des ajouts significatifs concernent le silence et le recueillement, les voyages et aussi les Frères convers.

Au paragraphe sur le silence et le recueillement a été ajouté le Nota bene suivant : « Si quelqu’un était jamais tenté de regarder ces règles et celles qui suivent comme trop pénibles à la nature, nous les conjurons de considérer 1° que notre ministère serait à jamais infructueux si nous ne tendions pas à la perfection ; 2° qu’étant appelés à la perfection nous n’en approcherons jamais sans le secours de cette sainte régularité qui a été regardée comme indispensable par tous les pères de la vie spirituelle et surtout par tous les saints fondateurs ; 3° que les Missions et les retraites qui suivent nous jetant comme forcément pendant les trois quarts de l’année au milieu du monde pour nous y occuper principalement et presque uniquement de la conversion des pécheurs, nous courrions risque d’oublier nos propres besoins si nous ne rentrions pas sous la règle d’une exacte discipline au moins dans les courts intervalles de ce dangereux ministère. Ainsi si notre salut nous est cher, si nous ne voulons pas risquer en prêchant aux autres d’être nous-mêmes réprouvés, bien loin d’éprouver la moindre répugnance à nous soumettre à cette régularité conservatrice de la vertu dans nos âmes, regrettons sincèrement que les devoirs que la charité nous impose nous éloignent si longtemps et si souvent du corps de nos communautés où elle règne, nous privent malgré nous, une grande partie de notre vie, du bienfait de son influence salutaire. » Je souligne que le texte indique les trois quarts de l’année en mission et non une vie partagée en deux moitiés quasi égales, comme on le répétera par la suite.

Le manuscrit cité comporte un paragraphe de dix articles sur les voyages. Ce paragraphe, entièrement nouveau, a été rendu nécessaire par la fondation du Laus (il faut au moins deux jours de voyage depuis Aix). « On n’entreprendra jamais de voyages qui n’aient un but d’utilité pour soi ou pour le prochain, au jugement du Supérieur général… Dès que les causes qui ont obligé les Missionnaires d’entreprendre le voyage seront terminées ils reviendront tout de suite à la maison d’où ils étaient sortis, s’estimant heureux de pouvoir rentrer dans le sein de la communauté qu’ils n’avaient dû quitter qu’avec une extrême répugnance. »

Par la suite, plusieurs articles furent rédigés au sujet des frères convers. La présence appréciée d’Ignace Voitot au Laus depuis juin 1820 rend urgente la définition d’un statut et d’un itinéraire de formation (Cf J.M. Larose dans Etudes Oblates 1953, pp. 78-81). Voici quelques-uns de ces articles : « La Société consent à recevoir dans son sein des hommes de bonne volonté qui dépourvus des connaissances nécessaires pour être Missionnaires et renonçant à les acquérir veulent pourtant travailler efficacement à leur salut sous la direction des Stes Règles de l’Institut en s’y employant aux offices réservés dans les ordres religieux à ce qu’on appelle les frères convers… Celui qui se présente pour être frère convers dans notre Société doit être dans la ferme résolution : 1° d’y rester jusqu’à la mort ; 2° de se consacrer à Dieu par les vœux d’obéissance, de chasteté, de pauvreté et par celui de stabilité conformément aux Constitutions, lorsqu’il aura suffisamment éprouvé sa vocation… Les frères convers ne doivent pas être regardés dans la Société comme des domestiques. Ce sont des membres de l’Institut chargés des emplois manuels de la maison comme d’autres membres sont chargés d’emplois plus relevés, au bénéfice commun de la Société et de l’Eglise… Ainsi ils mangeront au réfectoire et ils assisteront à tous les exercices compatibles avec leurs emplois et propres à leur genre de connaissances… »

On ne sait pas non plus de quelle manière et dans quelles conditions des articles furent introduits sur le vœu de pauvreté, dont le Chapitre de 1821 avait voté le principe. Dans le manuscrit Honorat, on trouve encore le paragraphe « De l’esprit de pauvreté et des vœux de chasteté, d’obéissance et de persévérance ». Il est à noter que la première mention du « vœu de pauvreté » se trouve dans le paragraphe consacré aux frères convers. C’est un des nombreux indices que les ajouts ont été successifs et ne cessèrent qu’en 1826, lors de l’approbation romaine. A ce sujet, Rambert (I, p. 333) fait la remarque suivante : « A cette époque, on n’avait pas encore l’expérience de la pratique du vœu de pauvreté, avec les entraves que les lois léguées par la Révolution opposent à l’observance stricte de ce vœu. Il semblait impossible qu’il pût exister avec le droit inhérent à tout citoyen français de disposer de ses biens jusqu’à sa mort. »


La retraite de 1821
Rey ne donne qu’une très brève notice sur la retraite de 1821 : « Le Chapitre fut suivi de la retraite générale qui se clôtura par le renouvellement solennel de la profession comprenant désormais les quatre vœux de religion. » (I, p. 279)

EO 15, 199-201, nous donne les notes de retraite personnelles d’Eugène : « Réflexions. Beauté de l’office psalmodié. Pensées qu’il m’a fournies, sublimité de la fin de notre Institut. A l’occasion des actes d’humilité, réflexion sur l’excellence de ces actes, sur la sagesse des saints qui en ont donné l’exemple, sur le fruit qu’on peut en retirer. Bonheur de vivre dans la Société. Explication de la réserve que j’ai mise quelque fois pour prescrire ou presser l’observance. Excuses à faire sur la crainte déplacée qu’on pût dire qu’il m’est facile d’exiger ce dont je suis exempt par ma place. Manifestation de mes véritables sentiments. A l’adoration, offert celui de mes frères qui se recommandait à mes prières, prie le Seigneur qu’il lui donne la force de surmonter les tentations que le démon puise dans son caractère pour le détourner de son devoir. A l’oraison, répugnance pour la mort, causée par la vue de mes infidélités, dérangement dans mes comptes par rapport aux talents que le Seigneur m’avait confiés. Effrayante responsabilité de tout le bien que je n’ai pas fait ou qui n’a pas été fait à cause de moi. Tout ce qui est fait, quelque consolante qu’en soit la pensée, ne me sauvera pas du reproche de n’avoir pas fait davantage. Je ne regretterai rien tant ou peut-être rien autre chose que ma famille spirituelle. Je n’espère pas de parvenir jamais à l’aimer moins, je l’aime pourtant trop. Penser plus souvent à la mort. Il me semble qu’elle est bien près de moi, quoique je me sente jeune, fort et bien portant, mais les années vont si vite que je crois toucher à l’âge de la décrépitude, supposé que je ne meure pas plus tôt encore. Néanmoins il me semble que ce qui me retient le plus, c’est le bien de la Société si, comme on dit, mon existence peut y contribuer. A la messe, pensée sur saint Pierre. Je ne sais comment : il n’avait pas un liard à donner à un pauvre. Je remercie Dieu de m’avoir donné cet esprit de détachement des richesses ; je méprise l’argent, je n’en fais aucun usage pour moi. Je dois pourtant prévoir les besoins que pourront avoir les autres dans la suite, y pourvoir sans attache. A l’entretien, estime des Règles, les trouvant éminemment propres pour nous faire parvenir à notre fin. J’attendais que le Père me rappelât mes obligations, le peu qu’on m’en a retracé m’a donné de la joie ; j’y avais pensé sérieusement de mon côté. Résolution de ne plus rien ménager pour les faire observer et de prendre quelques moyens pour m’en dispenser le moins possible. Désir de mon cœur d’être exempt de la servitude de mes rapports avec le monde. Bonheur que j’éprouve cependant ces jours de retraite, ne vivant qu’avec mes frères dans la pratique de l’obéissance. Examen pour ma confession. J’ai eu la pensée de former le désir comme st Pierre sur le Thabor, que cela continuât toujours, mais je l’ai repoussée par les paroles de saint… à l’occasion de ce vœu téméraire du prince des Apôtres. Descende, labora (descends de la montagne, travaille) etc. »

Marseille, septembre 2013

Michel Courvoisier omi

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Eugène de Mazenod 1819
La fondation à Notre-Dame du Laus et ses conséquences (II)

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Eugène de Mazenod 1819
La fondation à Notre-Dame du Laus et ses conséquences (II)


Les débuts des Missionnaires de Provence à Notre-Dame du Laus
Nos informations restent partielles sur les débuts des Missionnaires de Provence à Notre-Dame du Laus. Quelques correspondances ont été conservées. La source principale est la très détaillée Chronique de la Maison du Laus qui occupe 412 pages des Missions en 1897, 1901 et 1902. Cette Chronique des 32 années de présence des Oblats est signée du P. Gustave-Marie Simonin (1830-1905), alors archiviste de la Congrégation.

Il écrit (Missions 1897, pp. 92-94) : « M. de Mazenod avait décidé de placer le P. Tempier à la tête de la nouvelle communauté. Celui-ci serait ainsi le premier supérieur local. Le fondateur comptait trop sur le dévouement du Père pour hésiter un instant à lui proposer de quitter sa région natale et d’aller s’ensevelir tout vivant dans les neiges des Hautes-Alpes, au fond d’une solitude inconnue. Le P. Tempier, ayant reçu son obédience, partit d’Aix le 3 janvier 1819, pour se rendre à sa nouvelle destination. Il était accompagné par un vieux soldat franc-comtois nommé Ignace, transformé en espèce de frère lai, et par un jeune étudiant qui s’appelait Bourrelier, lequel devint prêtre et Oblat. C’était bien peu pour constituer une communauté ; on ne pouvait lui donner d’autres compagnons pour le moment, on attendait que le Maître de la moisson envoyât des ouvriers. Le P. Tempier alla donc seul au Laus, donnant alors l’exemple du courage et de la bonne volonté, par lesquels il a toujours tant et si bien mérité de la Congrégation. En se rendant au Laus, le P. Tempier passa par Digne, où il présenta ses hommages à Mgr Miollis et en reçut sa lettre de commission et d’institution canonique. Cette pièce est en latin et ne brille ni par l’élégance des termes, ni par la clarté des périodes » (Ce dernier texte est publié dans Etudes oblates, avril-juin 1963, p. 139) ».

Mgr Miollis rappelle d’abord les motifs et les circonstances qui l’ont amené à établir des ouvriers évangéliques au Laus, puis écrit : « Nous nous sommes empressé de rechercher les ouvriers que, grâce à Dieu, il nous était possible de loger en commun et de faire vivre. Nous avions beaucoup entendu parler de l’excellent prêtre Eugène de Mazenod, qui, au diocèse d’Aix, s’était associé plusieurs compagnons et, avec eux, s’était consacré à l’œuvre des missions, pour le plus grand profit des âmes… Nous lui avons adjoint quelques-uns des nôtres (Moreau, Touche) et lui avons confié et lui confions, par les présentes, la responsabilité de la succursale de Notre-Dame du Laus, ainsi que des missions à prendre en charge par ses compagnons dans notre diocèse…

Notre cher fils Eugène de Mazenod, ainsi que ses successeurs dans la direction de ladite Société dénommée Mission de Provence, se souviendront qu’en leur concédant spontanément et gratuitement ladite église et la maison jusqu’à présent habitée par un recteur, nous décrétons que tous les ans le 13 avril, tant que nous serons en vie, et le jour anniversaire de notre mort, on célébrera pour nous une messe solennelle ou au moins privée (Digne le 6 janvier 1819) ».

« Le P. Tempier arrivait au Laus le 8 janvier. M. Peix, curé de Gap et propriétaire légal, lui avait fait la conduite à son nouveau poste et revint l’installer le dimanche suivant, 10 janvier. Les habitants accueillirent leur nouveau recteur avec des sentiments de respect, de joie et d’espérance qui furent bientôt partagés par le clergé et la population des pays environnants. Tous se félicitaient à la pensée que le sanctuaire aimé de Marie, témoin des merveilles de la grâce, verrait se renouveler aux pieds de la Sainte Vierge la piété des fidèles et l’affluence des pèlerins. Mgr Miollis avait été bien inspiré en rétablissant l’antique pèlerinage, et s’était conformé aux intentions de Marie, qui avait voulu faire du Laus… un foyer de prières et une source de grâces, confiés au zèle de quelques prêtres gardiens de l’église et dévoués à tous ceux qui s’y rendaient ».

Le P. de Mazenod n’indique pas les raisons qui l’ont conduit à choisir Tempier pour cette fondation, qui était très risquée. C’était du totalement nouveau pour la petite société, et l’éloignement était considérable (trois journées de voyage). Certainement, il le considérait comme le seul sur qui il pouvait entièrement compter, et pour faire face aux inévitables imprévus, et pour maintenir un lien très fort d’unité et de communion avec Aix. La suite confirmera cette opinion. Une telle séparation était moralement coûteuse et pour Tempier et pour Eugène, qui voyait partir au loin son plus proche compagnon.

A Tempier, il adjoignit Hilarion Bourrelier, 28 ans, tonsuré et novice depuis novembre 1816. Il était originaire de Grans et avait connu les Missionnaires de Provence lors de la mission en 1816. Sans doute, il rendrait quelques services, mais il avait surtout besoin des cours de latin et de théologie que lui donnait Tempier. Un peu plus tard, Eugène de Mazenod le jugera « profondément ignorant ». A en croire cependant Simonin, Tempier le présente comme « bon jardinier et menuisier habile ».

La présence d’un troisième homme en janvier 1819 est plus que douteuse. Jeancard le mentionne, mais fait précéder sa notice d’un « je crois que… ». Les autres historiens, y compris Simonin, ont recopié Jeancard. En fait, le futur Frère Ignace Voitot n’arrivera au Laus qu’en juillet 1820 (cf. JM Larose, dans Etudes oblates 1953, p. 77, note 29).

Le troisième homme fut en fait le P. Jean-Joseph Touche, dont il a déjà été question. Il avait alors 25 ans, était originaire de Seyne (Alpes de Haute-Provence) et avait été ordonné prêtre en septembre 1818 en même temps que Moreau. Mgr Miollis l’avait alors autorisé à rejoindre les Missionnaires de Provence qu’il allait accueillir dans son diocèse. Le jeune Père Touche avait commencé son noviciat à Aix le 8 octobre 1818, noviciat qu’il poursuivrait au Laus sous la direction de Tempier. Le P. Simonin nous le présente ainsi (Missions 1897, p. 355) : « Taillé en athlète, grand et large d’épaules, le P. Touche, dont les traits de visage étaient rudes et heurtés, avait la voix forte et sonore, et, par son éloquence sans apprêt, mouvementée, ardente, il faisait grande impression sur les auditoires des campagnes. Il lui arrivait parfois de ne pas user de ménagements… » On se permettra d’anticiper, en signalant que par la suite, Touche sera très proche de Lamennais.

Tempier et Touche prirent part du 17 janvier au 14 février à la mission de Remollon, cette localité n’étant qu’à une dizaine de kilomètres du Laus. A la fin de cette mission, Tempier revint au Laus, tandis que Touche rejoignait ses confrères à la mission d’Eyguières, celle-ci se prolongeant jusqu’au 28 mars. Si bien que la communauté du Laus (Tempier, Touche, Bourrelier) ne se trouva réunie qu’au début d’avril 1819. Fortuné l’écrit à son frère le 1er avril : « Ton fils a envoyé la nuit dernière l’abbé Touche à Notre-Dame du Laus pour aider l’abbé Tempier qui demandait du secours à cor et à cri, et il lui a joint un frère menuisier, pour mettre ce sanctuaire en état de recevoir les pèlerins qui y viennent faire des neuvaines ».

Dans une lettre du 14 janvier, Fortuné souligne le bon accueil reçu par Tempier au Laus, y mettant sans doute une pointe d’exagération. « Le curé de Gap, bien différent de tant d’autres que nous connaissons, a fait verser les mesures vis-à-vis des missionnaires. Toute la maison de Notre-Dame du Laus est entièrement réparée et fournie de ce qui peut être nécessaire et même agréable. Huit jolies chambres meublées de bons lits à la mode, avec tables, commodes, chaises, rideaux et trumeaux, réfectoire, cuisines, dépenses, magasins, provisions de toute espèce, grande abondance de vin, marmites, casseroles et autres ustensiles, huit douzaines d’assiettes, six douzaines de serviettes, douze paires de draps de lits, le tout neuf… On n’y a pas oublié les jambons et le lard. En un mot, nos missionnaires y seront infiniment mieux qu’ici, où ils ne peuvent rien avoir qu’à la pointe de l’épée et où on leur envie même le pain qu’ils gagnent à la sueur de leur front. Quant à la considération, les Dauphinois les ont reçus avec une joie inexprimable et comme des envoyés du ciel et on leur prodigue respect et vénération. Ainsi ils ne peuvent qu’y faire des biens infinis ».

Le même Fortuné écrivait le 20 novembre 1818 : « L’abbé Tempier est bien sensible aux offres généreuses de Mme Roux-Bonnecorse et prendra un quintal de merluche qu’il la prie de lui garder jusqu’à ce qu’il trouve une occasion favorable pour lui en payer le montant et le faire venir ici ». Et le 14 décembre : « L’abbé Tempier fera retirer de chez toi le ballot de merluche par un homme affidé. Ainsi ne le remets pas au charretier de ta femme. Comme une partie est destinée pour Notre-Dame du Laus, il le fera laisser au Faubourg (d’Aix) pour ne payer que les droits d’octroi de la portion qui doit être consommée à la Mission ».Tempier était prévoyant et organisateur.

A peine arrivé au Laus, Tempier reçut la visite inattendue d’Eugène, qui s’apprêtait à commencer la mission de Remollon. C’est aussi Fortuné qui nous l’apprend, dans une lettre datée du 19 janvier. « Nous avons reçu des nouvelles très satisfaisantes du voyage de ton fils. Il arriva jeudi à 10 h du matin en parfaite santé à Gap et après avoir dit la sainte messe et bien déjeuné chez l’excellent curé, il en partit pour se rendre à Notre-Dame du Laus où il surprit fort agréablement le brave abbé Tempier qui ne l’attendait pas encore. Il nous mande qu’il a trouvé la maison charmante et pourvue de tout, que le froid y est modéré et qu’il n’y avait point de neige. Nous saurons avant la fin de la semaine l’effet qu’aura produit sur lui la venue de l’abbé Touche… ».

Au Laus, il fallait inventer un nouveau mode de vie tout en restant totalement fidèle aux règles et règlements vécus à Aix. Le P. Simonin a cette phrase qui en dit long : « Malgré la distance qui séparait Aix, la maison mère, de sa fille, la maison du Laus, elles restaient étroitement unies. M. de Mazenod était le vrai supérieur du Laus, le P. Tempier entretenait une correspondance active, fréquente, avec le fondateur, aux décisions duquel toute question importante était soumise et qui gardait son droit de contrôle sur les moindres détails laissés à l’initiative du supérieur local » (pp. 103-104).

Yenveux date du 22 février une lettre à Tempier (EO 6, 59), mais la directive donnée surprend pour une toute petite communauté : « Souvenez-vous combien j’attache de prix à ce que l’office soit dit très posément ; j’en charge votre conscience parce que rien ne me semble plus mal édifiant, plus inconvenant que la précipitation dans la psalmodie. (Faut-il rappeler que c’est en latin ?) Pressés ou non, il faut psalmodier lentement. Je vous le répète, j’y tiens beaucoup et par devoir. N’hésitez point à imposer une pénitence à celui qui manquera à cette règle de décence indispensable. Maintenez en tout la discipline la plus régulière ; vous commencez à former une communauté régulière ; n’y laissez point glisser d’abus… ».

On a une lettre de Tempier en date du 13 juin : « Ici nous faisons tout dans l’ordre autant que nous le pouvons. L’office se psalmodie pieusement et avec décence ; il n’y a que le dimanche où il nous est impossible de le dire en commun. Nous sommes toujours tous réunis pour le chapelet et assez souvent pour le souper. Je ne parle pas du dîner et de l’exercice qui le précède, où nous sommes toujours tous réunis… » (EO II Tempier II, p.25).

Pour le travail au Laus, nous citons Simonin (pp. 97…100) : « Les Missionnaires de Provence avaient charge d’âmes au Laus ; recteurs de la petite paroisse, ils exerçaient les fonctions curiales au profit des âmes et des intérêts temporels de la fabrique… Dès le mois de mars 1819 un va-et-vient pieux rendait la vie et le mouvement à cette solitude perdue dans les Hautes-Alpes. Parmi les pèlerins, les uns ne faisaient que passer, s’en retournant chez eux après avoir satisfait à leur dévotion ; les autres séjournaient de neuf à dix jours à l’ombre du sanctuaire de Marie ; on les appelait les neuvainistes. Logés soit à l’hospice, soit chez les habitants, vivant de peu et vaquant à des exercices de piété nombreux, ils faisaient leur retraite de neuf jours ». Pas de semaines sans neuvainistes. « En mars, écrit Tempier, j’ai eu un surcroît de besogne, plus de quarante neuvainistes ont réclamé successivement mon ministère. Il y a ici du travail pour deux prêtres ». Le ministère du confessionnal avait ses propres exigences et prenait beaucoup de temps. Nous reviendrons plus longuement sur la pastorale au Laus et sur la vie de communauté. La Chronique du P. Simonin donne des vues d’ensemble, dans lesquelles il est difficile de distinguer si l’on est en 1819 ou dans les années suivantes.

Le P. Rey (I, p. 236) ajoute cette remarque : « Fidèle à l’esprit et aux intentions du Fondateur, le P. Tempier se soumit aux privations et aux sacrifices d’une stricte pauvreté. Une religieuse, la Sœur Rose, autrefois au service de l’ancien desservant du sanctuaire, fut conservée à titre de cuisinière : sa cuisine était sommaire et fort médiocre. La table recevait des prêtres de passage, ou qui désiraient faire une retraite, mais tout respirait l’esprit religieux… ».

Pour obtenir de l’aide, Tempier vint un jour à cheval à Aix sans prévenir. Voici ce qu’en écrit Fortuné le 9 mai : « Nous avons été agréablement surpris hier au soir de la visite inattendue du cher abbé Tempier (dans une autre lettre, Fortuné le désigne « mon ami l’abbé Tempier ») qui se porte à merveille et qui est venu pour réclamer de ton fils le secours de deux missionnaires dont il aura un besoin extrême à l’époque de la Pentecôte. Il y a toute apparence que MM. Maunier et Mie l’accompagneront à Notre-Dame du Laus ou l’y suivront de bien près. Son retour est irrévocablement fixé à vendredi prochain ». Fortuné signale le départ de Mie le 24 mai. Maunier le suivra à la fin du mois.

Dans le courant de mai, Tempier passa du temps auprès de l’abbé Peix, dont on sait le rôle pour l’accueil des Oblats au Laus., afin de l’assister dans ses derniers moments. Eugène écrit le 19 à Tempier : « Je n’ai pu retenir mes larmes à la nouvelle de la mort de M. Peix, curé de Gap, ce digne ami. Je l’aimais véritablement comme vous savez que je sais aimer… Mais je ne me suis pas contenté de pleurer la mort d’un si bon ami : sur le champ j’ai fait dire une messe pour lui et lundi prochain nous ferons un service solennel. Je suis fâché que vous n’ayez pas songé à faire faire son portrait qu’il eût été convenable de posséder à N.-D. du Laus… » (EO 6, 62).

Le 13 juin 1819, Tempier écrivait au P. de Mazenod : « Si vous voulez savoir ce que nous faisons au Laus, nous confessons et puis nous confessons encore et toujours, nous confessons les pèlerins qui arrivent en plus grand nombre à mesure que nous sommes plus nombreux. J’étais seul, je ne pouvais pas respirer ; nous étions deux, la même chose ; nous sommes quatre, même besogne. Tout le jour nous confessons des personnes qui font des neuvaines ou qui passent quelques jours dans notre sanctuaire, et jamais le confessionnal n’est dégarni. Il y a un bien infini à faire ici, et il s’en fait, mais il faut avouer que je ne connais pas de poste plus écrasant que le Laus. Ce pain quotidien fatiguerait les meilleurs ouvriers. Je vous dis tout cela, non pas pour me plaindre, ni de la fatigue, ni en rien, mais parce que je dois vous le dire » (EO II Tempier II, 25).

Puis le 19 juin : « J’ai pris aussi un parti, que nous fussions toujours pressés ou non par les neuvainistes. A dix heures du matin, je fais sonner la cloche de communauté. C’est pour nous dire qu’il faut tous quitter le confessionnal pour aller dans sa chambre, lire, écrire ou faire toute autre chose. Le soir, la cloche ne sonne qu’à quatre heures. Par ce moyen, nous avons une heure et demie le matin et autant le soir. C’est le seul moyen de faire quelque chose et de ne pas se tuer ; le samedi au soir et le dimanche, c’est autre chose, il faut y être toute la journée » (EO II, Tempier II, 26.)

Et encore le 5 juillet : « Les offices se font au sanctuaire de Notre-Dame du Laus avec toute la dignité possible. Tellement que vous chercheriez loin dans nos montagnes, sans trouver des lieux où le bon Dieu soit servi avec autant de respect et de décence. Les fidèles en sont frappés, et, ce qui n’est pas peu dire, les prêtres qui y viennent ne peuvent s’empêcher de convenir que, s’ils faisaient les offices avec cette dignité dans leurs paroisses, leurs peuples n’y tiendraient pas ; il y aurait plus de piété. Ce sont des aveux qui m’ont été faits le jour de la Visitation (alors fêtée le 2 juillet) ; il est vrai que ce jour-là nous nous surpassions, il était venu sept prêtres et un ecclésiastique. Vous pensez que tous ces prêtres ne sont pas du même calibre que celui de La Batie, mais n’importe, ils n’osent pas bouger avec nous. Notre politesse à leur égard – une politesse mêlée de beaucoup de réserve et sans la moindre familiarité – , la bonne contenance de notre petite communauté, le son de la cloche qui nous appelle à nos exercices, nos longues grâces et nos longs Benedicite, la lecture de l’Ecriture sainte et de quelques vies édifiantes que nous faisons pendant une grande partie du dîner, tout cela plaît infiniment à ceux qui n’ont pas encore perdu tout sentiment de piété et qui conservent encore quelque intelligence de leur état, et étourdit ceux qui ont oublié ce que c’est qu’un prêtre. Généralement ils ont du respect pour nous et ils nous regardent comme des prêtres différents d’eux. Vous seriez étonné, quand je fais cesser la lecture pour converser le reste du dîner, de voir la modération et la réserve que l’on a dans la conversation. Le jour de la Visitation, la conversation roula sur la conduite édifiante de deux prêtres du diocèse. Je profitai de cette occasion pour faire sentir tout le bien que peut faire un bon prêtre et le respect que je ne puis m’empêcher de lui porter quand je le reconnais pour tel. Je vis que tout cela n’était pas perdu, et cela m’a appris à ne pas craindre les barbes grises, mais de dire avec prudence ce que je pense » (EO II Tempier II, 26-27).

La lettre du P. de Mazenod à Tempier le le 29 juin signale une autre manière pour les Missionnaires d’être présents : « Que n’étais-je avec vous le jour de votre belle action à Saint-Etienne d’Avançon ! Je vous vois d’ici au milieu des flammes, portant partout et avec intelligence des secours qui ont dû sauver un grand nombre de personnes. Je ne m’étonne pas qu’on ne se lasse pas de parler de ce beau dévouement. Quatre missionnaires dans cet exercice de charité prêchent encore mieux que dans la chaire, du moins ils sont mieux compris » (EO 6, 63) La remarque est à retenir.

Durant l’été, période de vacances au séminaire, Suzanne et Dalmas vinrent aussi aider au Laus. Les permanents du Laus avaient bien besoin d’être secourus…

Où en sont les Missionnaires de Provence ?
Peut-on risquer de rassembler les informations éparses et tenter de dire où en sont les Missionnaires de Provence en ce printemps 1819, trois ans après leur fondation ?

Aix reste évidemment leur centre. Mais Notre-Dame du Laus, avec ses trois permanents : Tempier, Touche et Bourrelier, se construit comme une deuxième communauté. Mais aussi bien Aix que le Laus sont des maisons de missionnaires itinérants. A Remollon, puis à Eyguières sont intervenus des missionnaires des deux communautés. En plus, on ne s’étonne pas qu’Eugène de Mazenod, Maunier, Deblieu… retournent sur les lieux de mission qu’ont été Barjols, Eyguières, voire même Grans, pour des interventions plus ou moins longues. Rien d’étonnant non plus que Maunier et Mie viennent aider au Laus pour plusieurs semaines.

Par contre, ce qu’écrit Fortuné le 23 mai, comme en passant, ne manque pas de nous surprendre : « L’abbé Mie part demain pour N.-D. du Laus, l’abbé Aubert est allé le remplacer à Salon en qualité de vicaire ». Dans sa notice sur le P. Mie (cf. Missions 1866, pp. 442-443), Jeancard indiquait bien : « Pendant l’hiver, le P. Mie allait parcourir les villages de Provence, travaillant à l’œuvre de Dieu, et pendant l’été, époque de l’année où les missions étaient suspendues, il continuait à Salon son ministère de vicaire de la paroisse ». Jeancard rappelle ensuite que Mie fit ses vœux avec les autres le 1er novembre 1818 et ajoute : « Dès ce moment, il ne retourna plus à Salon et il est demeuré jusqu’à sa mort dans une des maisons de la Congrégation ». Une fois de plus, l’information de Jeancard est déficiente ; en mai 1819, Mie est bien encore vicaire résident à Salon.

Parmi les prêtres, du point de vue des engagements, on peut rappeler qu’Eugène de Mazenod, Tempier, Maunier, Mie et Moreau se sont liés à vie par leurs vœux. Aubert s’est engagé pour un an. Deblieu n’a pas fait de vœux et Touche est encore novice. Trois jeunes aussi se sont liés à vie : Dupuy, Suzanne et Courtès. Honorat va le faire le 30 mai 1819.

Si l’on ajoute à cette liste les novices, ceux qu’aujourd’hui on dénommerait postulants ou junioristes, les quelques jeunes ou moins jeunes à qui la maison donne l’hospitalité (on reparlera entre autres de Magallon), et il ne faut pas oublier Fortuné, la communauté d’Aix donne plutôt l’impression d’un ensemble, aux contours mal définis, qu’il s’agisse des va-et-vient, qu’il s’agisse des modes d’appartenance. On est plein d’admiration pour ceux qui gèrent cet ensemble, le supérieur sans doute, mais aussi l’économe (ce fut d’abord Tempier, ce sera ensuite Courtès), et très certainement « l’excellente »Thérèse Bonneau, comme l’écrit Fortuné, « seule domestique pour environ 20 personnes, un modèle de vertu et de travail ». Il convient en outre de ne pas oublier les congréganistes qui, selon les règlements, passent les jeudis et les dimanches dans la maison.

Les sources dont nous disposons nous fournissent quelques renseignements sur les activités des Missionnaires qui sont prêtres. On les a vus au travail dans les trois missions de cette saison 1818-1819, à savoir Barjols, Remollon et Eyguières. Les paroisses de Barjols et d’Eyguières, ainsi que celle de Grans où avait eu lieu la première mission en 1816, firent appel à eux durant le printemps. Ainsi Deblieu, Maunier, Mie, Moreau, Aubert sont mentionnés à divers endroits, parfois aussi Eugène de Mazenod. A la fin de mai, Maunier et Mie vont au secours de la petite communauté du Laus, qui a appelé à l’aide. On rassemblera dans un autre paragraphe ce qui concerne les activités à Aix, principalement la Congrégation de la Jeunesse et l’église de la Mission.

On notera cependant celle-ci. La lettre de Fortuné du 27 décembre 1818 parle de services rendus par les prêtres de la Mission au pensionnat aixois des Dames de Grenoble, qui se lièrent par la suite à la Société du Sacré-Cœur de Madeleine Sophie Barat. « Venons maintenant à l’article de ta lettre qui regarde le pensionnat des Dames de Grenoble, qui est également en butte à un tas de folles et de mauvais sujets, parce que les demoiselles y sont élevées bien chrétiennement et dirigées par des excellents prêtres de la Mission » (sait-on lesquels ?). Fortuné note six reproches faits au pensionnat. Le point six est le suivant : « Il est également de toute fausseté que MM. les Missionnaires aillent faire l’essai de leurs sermons au pensionnat. M. Marius Aubert est le seul qui ait prêché pendant la retraite et qui ait expliqué le catéchisme pour préparer les pensionnaires à la première communion, et si une ou deux fois il a prêché quelque vérité terrible, il en a prêché après d’autres consolantes et propres à calmer et à établir la confiance en Dieu. Et dans quel auditoire ne mêle-t-on pas toujours ces vérités de la religion ? Par exemple le matin il prêchait la mort du pécheur et le soir celle du juste, un autre jour, le malheur d’une communion indigne et après le bonheur d’une bonne communion ».

Si on connaît leurs travaux, on sait beaucoup moins ce qu’était alors leur vie commune. On a des informations sur le Laus, grâce aux correspondances qui ont été conservées. Mais il n’y a pratiquement rien sur Aix (sauf si on prend les Constitutions comme un récit du vécu, ce dont il est permis de douter) et Fortuné est plus que discret sur la vie quotidienne de la communauté. On ne sait pas, par exemple, si les engagements pris le 1er novembre (les vœux) ont eu un écho dans la manière de vivre des uns et des autres. On a dit plus haut notre surprise de savoir qu’en mai 1819, Mie était encore dans son vicariat de Salon. On est donc porté à croire que ce sont les trois, et bientôt quatre jeunes profès : Dupuy, Suzanne, Courtès, puis Honorat, qui induiront une manière de vivre plus conforme aux nouvelles Constitutions. Eugène de Mazenod pourra s’appuyer sur eux, tout comme sur ses deux plus proches que sont Tempier et Moreau.

On ressent aussi beaucoup de gêne pour parler du noviciat et des novices en cette année 1819. Les Constitutions, approuvées l’année précédente, mentionnent l’existence d’un maître des novices. Il est cependant permis de douter de son existence en 1819. C’est le supérieur qui en fait fonction. Que se passe-t-il lorsqu’il est en mission ? Touche, qui est prêtre, et Bourrelier sont formellement novices en ce printemps 1819 lorsqu’ils sont envoyés au Laus. En quoi consiste leur noviciat ?

Mais la même question peut être posée pour les novices résidant à Aix. Il nous est difficile d’en connaître la liste. Un certain Lalande a quitté en janvier 1819. Honorat, entré au noviciat le 21 octobre 1818, fera son oblation le 30 mai suivant (ayant alors juste 20 ans). On ne sait pas ce qu’il en est de Marcelin Giraud, ni de François Dalmas, alors âgé de 17 ans et dont les parents, qui sont à Aix, sont plusieurs fois mentionnés dans la correspondance de Fortuné. Le registre, tardivement reconstitué (cf. Missions 1952) mentionne en juin les admissions au noviciat de Bernard Pécoul (26 ans) et d’Alphonse Coulin, né à Cassis en 1800 et donc âgé alors de 19 ans.

Nous appellerions aujourd’hui postulants d’autres jeunes qui se déclarent « entrés dans la maison » et qui par la suite seront admis au noviciat. C’est le cas de Gabriel Carron, né à La Tour d’Aigues (Vaucluse) en 1804, entré dans la maison alors qu’il n’avait pas 14 ans et qui commencera son noviciat le 3 octobre 1819, à l’âge de 15 ans et neuf mois. C’est aussi le cas d’André Sumien, de Barjols, entré dans la maison à 16 ans en décembre 1818 et qui prendra l’habit en 1820. Mais où placer un certain Maurin, 19 ans, qui « étudiait à la Mission sous la direction du frère Dupuy » (cf. EO 16, 157, note 22) ? Il sera ordonné prêtre en 1825 pour le diocèse d’Aix. Et de même Castellas, dont on reparlera.

Les lettres de Fortuné font plusieurs fois référence à Paul de Magallon. De nombreux indices laissent penser qu’il avait au moins une résidence à la Mission d’Aix, lorsqu’il (re)fonda en France les Frères Hospitaliers de saint Jean de Dieu. Paul est aixois, lui aussi fils de parlementaire, de deux ans plus jeune qu’Eugène de Mazenod. Emigré, officier dans l’armée de Napoléon, il a longtemps cherché sa voie. En témoignent ses visites à Eugène, alors séminariste à Saint-Sulpice. Ayant définitivement mis un terme à sa carrière militaire, il fait une retraite à Marseille en 1816 sous la direction de l’abbé Allemand. Il est aussi membre de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix. Un de ses biographes, Cousson, indique que « c’est chez les prêtres des missions de l’abbé de Mazenod que pour la première fois il se trouve dans une communauté dans toute la ferveur d’une fondation ».

Les lettres entre Fortuné et son frère font des allusions à sa présence, irrégulière, dans la maison ainsi qu’aux services qu’il rend comme porteur de lettres entre Aix et Marseille. Le 27 août 1818, c’est M. de Mazenod qui écrit : « M. Magallon est venu chez moi tout de suite et j’ai eu le plus grand plaisir de faire connaissance avec lui. Il a une figure et une douceur angéliques, ne parle de mon fils qu’en l’appelant ‘mon supérieur’, enfin j’ai été enchanté de lui ». Et Fortuné, le 16 décembre : « Magallon m’a assuré qu’il reviendrait samedi et qu’il passerait chez toi pour prendre tes commissions. Dieu veuille qu’il ne t’oublie pas ». Puis, le 21 décembre : « Je ne te dis plus rien sur Magallon qui est un bon enfant, mais qui change d’avis comme de chemise. Il nous fait souvent de pareils tours à la Mission et personne à présent n’en est plus étonné ». Et le 21 janvier 1819 : « Suivant son usage, Magallon ne m’avertit de ses projets de voyage qu’au moment de son départ », alors qu’il pourrait faire le facteur entre Aix et Marseille…

Citons un autre biographe, Dreyfus : « Un jour de février 1819, après son pèlerinage quotidien (à Notre-Dame de la Garde, Paul réside alors à Marseille chez son frère, commandant du fort Saint-Nicolas), il prend la diligence pour Aix-en-Provence. Il veut rendre visite à un ami gravement malade. En arrivant à l’Hôtel-Dieu d’Aix, il rencontre un étrange individu, vêtu d’un froc élimé, pieds-nus, le regard brûlant. Ce chemineau en robe de bure lui dit s’appeler Frère Hilarion et chercher à se rendre utile au chevet des malades… » Avec deux compagnons, ils retournent ensemble à Marseille et se font admettre comme infirmiers bénévoles à l’Hôtel-Dieu, proche des Accoules. « Un mois après leur arrivée, le 8 avril 1819, ils sont douze à recevoir l’habit qu’ils ont eux-mêmes choisi : une longue robe grise. De ce 8 avril datent les prémices de la restauration en France de l’Ordre hospitalier de saint Jean de Dieu ».

Fortuné notait le 10 mars : « Il faut convenir que Magallon, qui m’a raconté son aventure, n’est pas adroit dans ses plans de voyage, ou il s’exténue en allant à pied, ou il tombe dans des voitures remplies de la plus fine canaille. Il est encore retourné à Marseille pour l’affaire de sa bibliothèque, dont il mangera tout le profit en courses, en images pieuses dont il fait ample provision pour régaler ses amis… ». Il est vrai que « le vent souffle où il veut », y compris chez les fondateurs et les rénovateurs d’ordres religieux…

La Congrégation de la Jeunesse
Le Journal de la Congrégation de la Jeunesse (EO 16) est tenu très irrégulièrement. On n’a donc que des informations forts lacunaires sur cette activité, pourtant majeure, d’Eugène et de ses Missionnaires. Rien n’est dit par exemple de la part prise par les postulants, les novices ou les jeunes profès. Il convient de ne pas oublier, quand on lit le Journal, qu’Eugène en est le rédacteur et qu’il l’envisage comme une parole, un message à l’intention des congréganistes. Ainsi cette page datée du 23 août 1818 (EO 16, 202-203) : « La Congrégation depuis quelque temps s’est beaucoup augmentée. La charité, selon le conseil de l’Apôtre, voulant se faire tout à tous, on a permis à tous les jeunes gens qui témoignaient quelque désir d’apprendre à servir Dieu, de suivre en qualité de postulants les exercices de la Congrégation, mais tous ne profitent pas des grâces que le Seigneur ne répand que dans les âmes dociles, disposées à obéir fidèlement à tous les préceptes de sa divine loi. Ainsi la Congrégation se voit-elle obligée quelquefois de sévir contre plusieurs de ces dyscoles qui sont insensibles aux voies de douceur dont on ne voudrait jamais s’écarter, mais qui doit céder à la rigueur quand le bon ordre serait compromis si on négligeait de l’employer à propos. Il est un règlement dans la Congrégation auquel tous ceux qui la fréquentent sont soumis. On a dit mille fois que ceux qui ne veulent pas l’observer n’ont qu’à se retirer. Mais non, quelques-uns voudraient continuer de faire partie de cette société parce que la conduite de la plupart de ses membres lui attire la considération générale, mais ensuite ils se mettent peu en peine d’imiter leur exemple et manquent journellement aux articles les plus importants du règlement. Ce désordre n’a pas lieu parmi les membres de la première section, à une très petite exception près, mais il est plus commun parmi les enfants. Comme il ne saurait être toléré nulle part, M. le Directeur a été contraint de sévir aujourd’hui contre MM. Couteron, Reissolet et Boyer, probationnaires, et contre MM. Chauvet, Joseph Michel, Isnard, Pin et Giraud, postulants, qui au mépris du règlement qui défend d’aller à ces assemblées qu’on appelle romciragi (?) ont manqué Vêpres dimanche passé pour s’y rendre et passer une partie de ce saint jour dans la plus scandaleuse dissipation… ».

Sont signalées des admissions, notamment celle de Fortuné : « Monseigneur Charles Fortuné de Mazenod, nommé à l’évêché de Marseille, a voulu être reçu membre de la Congrégation dans cette nuit de Noël (1818). La Congrégation n’a pas été moins flattée de l’honneur que Mgr lui a fait en s’agrégeant à son corps qu’édifiée de la profonde piété qu’il a montrée dans cette circonstance qui deviendra une époque mémorable pour nous dont le souvenir sera propre à ranimer la ferveur parmi nous et rendra la Congrégation plus chère encore à chacun de nous » (EO 16, 205).

Des premières communions sont notées, les communiants étant âgés respectivement de 10 ans et demi, onze ans et demi et douze ans et demi. Ce jour-là, « les parents ont été admis dans le chœur ». Il y a des confirmations, dont celle d’Honorat. Il y a aussi des exclusions pour « conduite peu édifiante ». Celle de M. Laboulie fils n’a pas été annoncée à la Congrégation assemblée, par égard pour M. son père, avocat général à la Cour d’Aix, ami d’Eugène et protecteur des Missionnaires (EO 16, 206).

Le 16 janvier 1819, Fortuné écrit à son frère : « Dis à Mme Roux, en lui présentant mes respects, qu’elle peut accepter l’habit et le pantalon que son amie lui a proposés et qu’il trouvera place ici pour quelque pauvre jeune homme de la Congrégation. Chaque année, ton fils distribue aux plus nécessiteux ceux qu’on lui donne ». Certains jeunes venaient de familles très modestes.

Il a déjà été indiqué qu’à cause du carnaval, Eugène s’est senti obligé de quitter la mission d’Eyguières pour passer à Aix une bonne semaine, à savoir du 17 au 25 février. Lui seul sans doute avait l’autorité indispensable auprès des jeunes, en cette période délicate. Nous citons encore Fortuné (14 février) : « Comme la présence de ton fils est nécessaire pour maintenir le bon ordre dans sa Congrégation les derniers jours de carnaval, il se propose de venir mercredi au soir lui faire une visite et la diriger jusqu’au lendemain des cendres où il retournera à Eyguières ». Eugène est de retour un peu plus tôt qu’on ne l’attendait dans la journée du 17 ; son oncle a le souci qu’il mange correctement : « Heureusement Thérèse avait eu l’attention de tenir son dîner prêt et je vais le faire mettre à table ». Et le lendemain matin : « Ton fils a bien dormi, il s’est levé à huit heures. Dans ce moment il dit son bréviaire pour pouvoir célébrer ensuite la messe de la Congrégation. Son chocolat est déjà fait et je tiendrai la main à ce qu’il le prenne après son action de grâces. S’il est trop tard, il l’avalera sans y mettre du pain, mais il faut absolument qu’il le prenne, bon gré mal gré ». Et le 24 : « J’officie fort volontiers et j’ai beaucoup soulagé ton fils aux Quarante Heures que nous avons eues dimanche, lundi et mardi et qui ont été aussi suivies qu’édifiantes ». Sur le carnaval lui-même, Fortuné remarque : « Ce ne sont point les écoliers du collège, mais les étudiants en droit, vraie peste pour notre ville, qui ont fait du train pendant les derniers jours de carnaval. Ils se sont avisés d’enlever les chaises à porteurs, de bâtonner les gardiens, d’en casser les glaces et d’y faire des ordures… ».

D’autres passages du Journal de la Congrégation, bien que rédigés postérieurement, nous paraissent révélateurs d’un vécu pas toujours facile et de la façon dont Eugène le perçoit. Le 13 avril 1819, il est question d’un guidon, on dirait aujourd’hui une bannière, permettant d’identifier la Congrégation lors de manifestations telles que la procession du Sacré-Cœur. « Le Directeur a fait remarquer au Conseil qu’il était humiliant pour la Congrégation d’avoir recours tous les ans à des étrangers pour qu’ils nous prêtassent un guidon. Il a proposé d’avancer l’argent nécessaire pour en faire faire un. Le Conseil a adopté cette proposition ainsi que le mode suggéré par le Directeur pour opérer la rentrée des fonds qu’il avancera. On a fixé la cotisation à fournir, par ceux des Congréganistes qui peuvent le faire, à neuf francs. Mais afin que le paiement de cette petite somme ne soit à charge à personne, ils souscriront trois bons de trois francs formant la somme totale de neuf francs, montant de la cotisation, les dits bons payables à trois époques, le premier dans le courant du mois, le second dans un an, le troisième dans deux ans. Je n’ose pas dire que parmi les congréganistes aisés qui se sont retirés deux ans et plus après cette délibération, il y en a qui ont été assez peu délicats pour ne rien payer » (EO 16, 206-207).

Significatif aussi, ce qu’Eugène écrit à propos du décès de deux des jeunes. On n’oublie pas que le Journal est rédigé pour que les Congréganistes le lisent. Ces paroles leur sont destinées. Voici, en date du 5 mai, ce qu’Eugène écrit d’Irénée Bouteuil : « L’état de langueur dans lequel ce jeune homme était tombé ayant justement alarmé ses parents, ils le rappelèrent à Varages, son pays natal (près de Barjols, dans le Var), où il succomba peu de mois après à la cruelle maladie qui le desséchait à vue d’œil. Il donné de très bons exemples et se fit surtout remarquer par une douceur et une bonté à toute épreuve. Sa vie fut très innocente et sa mort édifia tous les habitants de Varages. N’aurait-il pas mieux valu pour son frère Marcellin Bouteuil de mourir à sa place ou en même temps que lui ? Il vivait alors aussi chrétiennement que lui, fuyait comme lui les mauvaises compagnies, fréquentait les sacrements comme lui. Aujourd’hui, quelle différence ! L’un est au ciel et l’autre, égaré par les mauvais compagnons qu’il n’a pas voulu éviter malgré mes pressantes remontrances, croupit dans le péché et laisse peu d’espoir pour son retour à la vertu » (EO 16, 207).

Puis le 5 juin, Paulin Castellas, un jeune qui vécut à la Mission : « Ce jeune homme, très dissipé dans sa première enfance, se convertit à la suite de la mission que nous donnâmes à Grans, son pays natal. Il fit sa première communion avec des sentiments qui annonçaient tout ce que la grâce avait su opérer dans son âme, et il ne se démentit jamais des bonnes résolutions qu’il prit alors pour tout le temps de sa vie. Extrêmement négligé par sa mère, femme dépourvue de jugement, il sentit de lui-même le besoin qu’il avait de travailler. Le bon sens naturel dont il était doué lui fit préférer à la liberté dont il jouissait pleinement chez lui, la contrainte salutaire d’une maison d’éducation, et il employa l’empire que sa mère lui avait laissé prendre sur elle pour exiger qu’elle le laissât entrer à la Mission où l’on voulut bien se prêter à seconder sa bonne volonté en lui fournissant les moyens de s’instruire. On ne saurait dire combien cet aimable enfant se rendit intéressant par sa piété, sa docilité, ses attentions et toutes les bonnes qualités qu’il déploya sans efforts. On le voyait croître à vue d’œil dans la vertu et il commençait à donner les plus belles espérances lorsqu’un crachement de sang vint nous alarmer sur sa santé. Les soins de tout genre lui furent prodigués, mais en vain. Il dépérit depuis lors au point de nous enlever tout espoir de guérison. Sa mère voulut essayer si l’air natal pourrait lui rendre la santé, mais au contraire son état empira plus rapidement encore, et il ne fut plus possible de se dissimuler que sa fin approchait. Loin d’être effrayé de cette annonce, il s’en réjouit sincèrement et il dit à ce sujet les choses les plus touchantes à M. le Curé de Grans, son pasteur, à qui nous l’avions recommandé. Il reçut encore les sacrements qu’on lui avait administrés, avant qu’il partît d’Aix, plusieurs fois. Ses derniers jours ne furent employés qu’à parler du bon Dieu. Au moment de sa mort, plein de connaissance, en s’adressant au curé qui était auprès de lui, il s’écria avec transport : ne voyez-vous pas le ciel ouvert devant nous ? Oh ! que c’est beau ! Oh ! que c’est beau ! Notre Seigneur, la sainte Vierge, oh ! que c’est beau ! Et étendant les bras vers ces objets présents à sa vue, il expira ou pour mieux dire sa belle âme s’envola vers le ciel qui s’était approché de lui et dont je ne doute pas qu’il ne prît possession à l’instant même. Quelle belle mort ! Qu’on la compare à la mort de tous ceux qui ont été enlevés de ce monde après avoir abandonné la Congrégation. Ils sont tous morts, oui, jusqu’à présent ils sont tous morts dans leur péché !!! Quel terrible jugement de Dieu !!! Qui osera dire qu’il ne soit pas mérité ! … » (EO 16, 207-208).

La présence attentive de l’Oncle Fortuné
Quand on parle de la Mission d’Aix (on appelle ainsi la petite communauté) ces années-là, la présence de Fortuné de Mazenod, l’oncle d’Eugène (né en avril 1749, il a donc 70 ans en 1819), est d’une importance majeure. Sa correspondance avec le père d’Eugène, qui vit à Marseille, est pour nous une source primordiale d’information. Bien plus, Fortuné apporte une aide fidèle pour le service de l’église de la Mission. Il joue souvent un rôle modérateur auprès d’Eugène, par son soutien et aussi ses critiques. Bien des allusions nous laissent entendre que sa présence, efficace, mais discrète quand il s’agit de la vie de la communauté, est très appréciée par les Missionnaires, notamment par Tempier, « le brave Tempier qui me comble toujours d’amitié » (8.11.1818), et aussi Maunier.

On se souvient qu’Eugène était allé à Paris pour des démarches qu’on pensait nécessaires pour consolider sa communauté ainsi que pour tenter d’assurer l’avenir de son père et de ses oncles. En septembre 1817, il écrit à Fortuné en Sicile pour le faire revenir de toute urgence en France. Eugène avait été informé oralement que le Roi avait retenu le nom de Fortuné pour le siège épiscopal de Marseille, qu’il était décidé de rétablir. Il fallait d’abord persuader son oncle d’accepter. Bien plus la nomination ne pouvait se faire que si Fortuné résidait sur le sol de France. Fortuné et ses deux frères se laissèrent convaincre. Ils quittèrent la Sicile et débarquèrent à Marseille le 27 décembre. Précédé par les indiscrétions des journaux et par la rumeur publique, Fortuné y fut reçu en tant qu’évêque nommé. Tout le monde était persuadé que la nomination serait bientôt officielle. Fortuné s’installerait provisoirement à la Mission d’Aix (ce qu’il fit dans les premiers jours de janvier 1818). Le père d’Eugène ainsi que son autre oncle et la femme de ce dernier trouvèrent une maison à Marseille. Aix était impensable pour eux, vu l’attitude de Mme de Mazenod.

L’histoire de Fortuné, quel qu’en soit l’intérêt (et il est très grand, à beaucoup de points de vue), dépasse le cadre de ce travail. Rappelons seulement qu’il avait été un des vicaires généraux d’Aix et qu’il avait eu de grosses responsabilités diocésaines dans les premières années de la Révolution. Obligé par deux fois de fuir, il avait rejoint ses frères émigrés. Il mena alors une petite vie, pauvre sans doute, mais sans horizon, pendant près de 20 ans. En sorte que les cinq années vécues à la Mission d’Aix servirent de transition entre la vie effacée et, somme toute, tranquille de Sicile et la charge épiscopale de Marseille. On a pu parler de temps de conversion.

Auprès d’Eugène et des autres Missionnaires de Provence, aînés et jeunes, Fortuné redécouvrit les tâches pastorales, et cela dans un monde bien différent de celui d’avant 1789. Les réflexions qu’il partage avec son frère sur la France d’alors sont souvent d’une grande sévérité. Il est question de « l’infâme siècle de la philosophie qui ne produit que des monstres et des bêtes féroces » (8.9.1818). « Nous sommes dans des temps où tout se produit à l’inverse (nous dirions à l’envers) » (6.7.1818). Ou encore, parce que Mme de Mazenod lui reproche sa trop fréquente correspondance avec son frère, Fortuné écrit qu’il n’en tiendra aucun compte et ajoute : « La Révolution a tellement dérangé les meilleurs esprits et les meilleurs cœurs que, sans s’en apercevoir, ils ont adopté de bonne foi des principes qui autrefois auraient été regardés comme sauvages, pour ne rien dire de plus. Il ne faut pas s’en étonner ; quand on vit longtemps avec des loups, on finit par hurler comme eux. Remercie Dieu de nous avoir préservés de ce malheur par un exil de 28 ans. Oh ! que la prétendue grande nation est devenue petite dans ses sentiments et dans ses affections. La prudence et encore plus la charité me forcent à me taire sur une infinité d’autres objets tout aussi extraordinaires. Si je voyais voler un bœuf, j’en serais moins surpris » (15.5.1818).

Révélateur aussi de la pensée de Fortuné, cet extrait de sa lettre du 5 avril 1819 : « Je suis bien affligé de toutes les tracasseries qu’on suscite aux saintes religieuses des Petites Maries (Visitandines de Marseille). Il n’en serait pas ainsi s’il y avait un évêque à Marseille. Il faut être un monstre pour oser disputer quelques pieds de terrain à celles dont on retient les propriétés. Il est étonnant que le Préfet et le Maire ne viennent point au secours des opprimées pour faire cesser un pareil scandale. Et l’on veut ensuite que le Ciel ne nous châtie pas ! Je ne doute nullement que sa colère ne soit près de tomber sur la France et qu’il ne donne encore au monde entier un exemple effrayant de la rigueur de sa justice, puisque nous continuons à l’irriter. Préparons-nous à une persécution épouvantable et tâchons d’en profiter pour faire notre salut. Tu me diras peut-être que je vois bien en noir, mais il est impossible, à moins d’un miracle, que la bombe n’éclate pas. Soumettons-nous à tout ce qu’il plaira à Dieu d’ordonner et baisons amoureusement la main adorable prête à nous frapper. L’apathie des puissances étrangères dans ces circonstances est inconcevable et ne peut venir que de deux causes, ou de la gangrène révolutionnaire qui a gagné parmi elles, ou de leur intention perverse contre la France, qu’elles ne croient pas avoir encore assez écrasée. Mais l’expérience du passé devrait bien leur apprendre de quoi est capable notre nation, quand elle est dirigée par des factieux et des impies, qui ne respirent que le pillage et le carnage dont ils lui ont donné pendant 25 ans de cruelles leçons ».

Il faut dire qu’il devra vivre à Aix cinq longues années avec le statut d’évêque pressenti, mais pas encore nommé, et qu’il regrette souvent d’avoir donné son consentement. Pour des raisons souvent obscures, les négociations entre les autorités françaises et le Saint-Siège en vue d’un nouveau concordat et un nouveau découpage des diocèses sont d’une grande complexité et s’éternisent. A Aix comme ailleurs, on n’a que des rumeurs, par définition incontrôlables. Bien plus, Fortuné se trouve sans statut financier, donc sans traitement et presque sans ressources. Les promesses de l’administration française n’ont pas été tenues. Or il tient à payer sa pension à la Mission et voudrait aussi aider ses frères à Marseille, encore plus désavantagés que lui. A partir de l’automne 1818, grâce à la délicatesse de l’abbé Guigou, vicaire capitulaire d’Aix, et du conseil diocésain, une petite pension régulière lui est versée, en dehors des cadres réguliers. Fortuné souligne « la patience dont j’ai besoin de faire usage » (7.5.1818). « Le Seigneur, dans sa miséricorde a daigné me douer d’une grande patience et d’une entière résignation à sa sainte volonté » (11.5.1818). Quand son frère s’inquiète du poids de ses occupations, il lui écrit : « Pensez que j’ai été inutile pour l’Eglise pendant 27 ans et qu’il est juste que je répare, autant qu’il est en moi, le temps perdu. Est-ce enfin le peu d’espoir d’occuper le siège de Marseille ? Mais j’en remercie à chaque instant le ciel qui a daigné exaucer mes vœux et mes prières continuelles, en me délivrant d’un fardeau encore plus redoutable que pesant » (23.9.1819).

Ces informations, et beaucoup d’autres, nous sont données par les lettres que Fortuné écrit à son frère, parfois quotidiennement, au moins chaque semaine. Ces lettres sont d’une discrétion exemplaire (nous en venons à le regretter) sur la vie de la communauté des Missionnaires. Par contre, on l’a déjà vu, il est très souvent question de leurs travaux, soit à l’église d’Aix, soit dans les missions. Ce que Fortuné écrit à M. de Mazenod de ses enfants et petits-enfants Boisgelin a moins d’intérêt pour nous. On est évidemment beaucoup plus concerné quand il est question d’Eugène, de sa santé, de ses tâches, de ses soucis, et c’est presque à chaque lettre. Nous les citons donc abondamment, car elles nous disent beaucoup sur le quotidien de la Mission.

A l’automne 1818, les Missionnaires sont à Barjols. Fortuné écrit : « Je me suis chargé de surveiller la santé de l’abbé Tempier qui par l’absence de ses confrères a un travail immense » (12.11.1818). Et le 14 décembre, Fortuné s’excuse de n’avoir pu écrire à son frère : « Cela me fut impossible à cause que nous célébrions la fête titulaire de la Congrégation (de la Jeunesse, l’Immaculée Conception), à laquelle j’ai officié en grande pompe toute la journée pour soulager un peu le pauvre abbé Tempier, accablé de besogne par l’absence de ses confrères qui se trouvent à Barjols ».

Comme dans toutes les églises du Royaume, on célèbre le 21 janvier une messe d’expiation pour l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI, ce que Fortuné désigne comme « la plus lugubre des cérémonies ». Il écrit le 26 : « Il n’est pas d’usage que celui qui officie le jour anniversaire de l’épouvantable assassinat de Louis XVI, lise son testament. L’abbé Deblieu a été chargé de cette triste fonction et il a rempli tous ses auditeurs des sentiments dont il était lui-même si pénétré. Je n’ai pu l’entendre sans être consterné et j’ai supplié instamment le Seigneur dans le saint sacrifice de la messe que la France ne se souillât jamais plus d’un si horrible forfait ». Rappelons que Tempier est désormais au Laus…

Le 4 février : « Je ne resterai ici pendant le temps de la mission d’Eyguières qu’avec l’abbé Moreau, qui aura un travail écrasant et que je soulagerai le plus que je pourrai, car il est bien juste que j’offre à ces respectables prêtres mes petits secours quand je les vois se sacrifier pour gagner des âmes à Dieu, dans un horrible siècle où tant d’autres s’efforcent de les pervertir ». Et le 14 février : « Nous avons commencé aujourd’hui, le brave abbé Moreau et moi, à nous diviser la besogne de la maison pendant l’absence de ses confrères et il a pris pour lui ce qu’il y a de plus pénible et de plus fatigant. Je me suis chargé de tous les offices et de toutes les grand-messes tant de l’église que de la Congrégation, et de donner la communion aux fidèles qui souvent la demandent dans la matinée ».

Puis le 24 : « J’officie fort volontiers et j’ai beaucoup soulagé ton fils (revenu de la mission d’Eyguières, on s’en souvient) aux 40 heures que nous avons eues dimanche, lundi et mardi, et qui ont été aussi suivies qu’édifiantes. Le dernier jour, un des Missionnaires de Paris nous a fait une très belle méditation qui a un peu épargné la poitrine de M. le Supérieur qu’on avait entendu avec un extrême plaisir les deux jours précédents. A commencer dès ce soir jusqu’à la fin du carême, nous aurons dans l’église de la Mission la bénédiction avec le saint ciboire, après la prière publique, que M. l’abbé Guigou m’a accordée de la manière la plus aimable, conformément aux règlements de feu Mgr de Cicé pour les églises où l’on serait dans l’usage de faire le soir quelque exercice. Je me suis chargé bien volontiers de cet office qui ne plaira pas aux ennemis vêtus de noir (les prêtres d’Aix ?) de la pauvre Mission, continuant d’aller à merveille malgré tous les clabaudeurs ».

Le 10 mars : « Ta lettre du 2 et 3 mars à laquelle il ne m’a pas été possible jusqu’à présent de répondre entièrement par toutes les affaires qui me surviennent à chaque instant et presque toutes pour la Mission, dont il est bien juste que je m’occupe avec le plus grand zèle pendant l’absence de ton fils ». Et le 22 avril : « Pendant l’absence de Moreau (appelé à Barjols pour aider Maunier et Deblieu « écrasés de besogne »), ton fils resterait seul avec l’abbé Aubert, et c’est ce que je ne veux point pour une infinité de raisons, dont la principale est le surcroît de travail qui lui tomberait sur les épaules et dont il ne manquerait pas de se charger entièrement. Quand l’abbé Moreau ou l’abbé Tempier, qui ont le plus grand crédit sur son esprit, ne sont pas avec lui, je ne dois pas quitter le poste, pour être à même de surveiller sa santé et lui faire prendre la nourriture et le sommeil qui lui sont si nécessaires et par le moyen desquels il peut subvenir à tout… Lorsqu’il a des peines, ce qui arrive souvent, il vient soulager son cœur auprès de moi, et Dieu me fait la grâce de le consoler ordinairement. Malgré sa vivacité, il est d’une patience et d’une charité admirables, et tu dois bénir chaque jour la Providence de t’avoir donné un tel fils. Tu te plains de ce que je ne te mande point toutes les tracasseries qu’on suscite à la Mission. Il me faudrait pour cela t’écrire des volumes in folio et je n’en ai pas le temps. D’ailleurs pourquoi t’affliger inutilement et augmenter tes peines particulières ? ». Dans sa lettre du 26 avril, Fortuné écrit : « Je suis très content de ton fils, par sa docilité à suivre mes avis pour le sommeil et la nourriture. Les jours même où il dit la messe de meilleure heure, il vient prendre dans ma chambre une tasse de café avec un quarteron de pain ».

La lettre du 20 juin parle d’Alphonse de Liguori et aussi de la procession du Sacré-Cœur. « Il est bien juste que je commence par te remercier de ta complaisance à m’envoyer exactement les six nouveaux volumes des ouvrages du bienheureux Liguori et les trois paquets de ses images dont les uns me furent remis par un ami de Martin et les autres par l’aimable abbé Guigou, une heure après son arrivée ici. Ton fils s’empara tout de suite des premiers qu’il parcourut malgré toutes ses occupations, et moi je me saisis des seconds et n’attendis pas au lendemain pour les décacheter. Ma joie était extrême en pensant à la quantité de gens que j’allais obliger. En effet, hier matin, je distribuai un certain nombre de gravures de ce grand saint qui est ici en vénération et dont chaque jour est marqué par quelque nouveau bienfait. Tu comprends que mes pénitentes n’ont point été oubliées et que je ne néglige rien pour les mettre toutes sous sa puissante protection… ».

A propos de la prochaine procession du Sacré-Cœur, Fortuné écrivait le 12 juin : « Jeudi soir, à la méditation, ton fils ravit tout son auditoire et lui fit verser des torrents de larmes lorsqu’il lui exposa avec l’accent le plus attendrissant la France seule condamnée au silence et à une douleur profonde en un jour si solennel, tandis que tous les autres Etats catholiques du monde étaient dans l’allégresse et chantaient en l’honneur du Très-Haut des hymnes et des cantiques. Il termina ce morceau vraiment éloquent par une invocation plus admirable encore au très saint Sacrement obligé de rester renfermé dans nos tabernacles et ne pouvant être exposé à la vénération des fidèles par les malheurs des temps qu’il supplia instamment le Seigneur de faire cesser au plus tôt. Il était si pénétré de tout ce qu’il disait et son visage était si enflammé de l’amour de Dieu qu’il ne paraissait pas un homme en chaire, mais un chérubin. L’église était pleine comme un œuf et chacun retenait même son haleine pour ne pas perdre une parole du prédicateur ».

Dans une lettre datée du 25 juin adressée à Tempier, alors au Laus, le P. de Mazenod parle des préparatifs: « Je suis allé inviter le curé de… (probablement de St Jean de Malte), pour porter le saint Sacrement à la procession du Sacré-Cœur. Il ne crut pas pouvoir acquiescer à ma politesse, parce qu’étant en litige avec moi, le procès étant pendant, il se mettrait le corps des Pasteurs à dos. J’insistais pour lui prouver que ce n’était pas une simple formalité de ma part, mais un désir sincère de lui voir faire une chose qui me semblait convenable. Notre conversation dura plus de deux heures et roula sur tous les points contestés non sans une modération surnaturelle de la part de votre très humble serviteur qui pourrait citer cette entrevue comme une preuve de la tranquillité de son esprit dans les occasions. On peut être vif, et se posséder, avec la paix de Dieu, j’entends. M. le Grand Vicaire Guigou, ne craignant point le corps des Pasteurs, s’est fait un honneur et un plaisir de porter le très saint Sacrement… » (EO 6, 62-63).

Citons à nouveau Fortuné (le 20 juin) : « Notre procession a eu lieu hier. Elle sortit à sept heures et demie et ne rentra qu’à neuf heures. Par une grâce spéciale de Dieu, le vent qui toute la journée avait été furieux, calma tout à coup au moment où elle commença à défiler, et ne se fit plus sentir en terre quoiqu’il continua d’agiter fortement le haut des arbres du Cours. Cela fut si frappant que tout le monde s’en aperçut et bien des gens disaient publiquement que Dieu faisait ce prodige en faveur du saint, car c’est ainsi que les bons chrétiens appellent ton fils, en dépit de quelques polissons qui cherchent, quoique en vain, de le persécuter. Le coup d’œil était magnifique et une infinité de flambeaux portés avec la plus grande dévotion par les congréganistes et les Associées au Sacré-Cœur de Jésus, inspirait un respect mêlé d’admiration. Le peuple était dans un profond silence et attendait avec impatience le moment de se prosterner devant le saint sacrement renfermé dans un superbe ostensoir porté par notre ami l’abbé Guigou et que suivait un nombre considérable de magistrats ayant à leur tête l’ancien premier président Baffier et l’avocat général Laboulie, avec beaucoup de gentilshommes et de personnes les plus notables de la ville. Les ennemis même de la Mission ont été forcés de convenir que cette procession était aussi édifiante que bien ordonnée. On avait élevé deux beaux reposoirs à la Grille de Fer et devant la fontaine Dupouet et ce fut un spectacle ravissant quand l’officiant y donna la bénédiction à une foule immense toute prosternée à terre. Nous avions selon l’usage la musique de la Garde nationale et le corps des canonniers qui sont fort attachés à ton fils. En un mot tout a parfaitement réussi au gré de nos désirs. J’oubliais de te dire qu’il y avait une vingtaine de thuriféraires accompagnés d’un pareil nombre de jeunes enfants portant les navettes et les corbeilles de fleurs ».

Deuxième semestre 1819
A diverses reprises, Fortuné souligne le paradoxe du tempérament d’Eugène. C’est dans les périodes qu’on peut qualifier de plus calmes qu’il ressent le plus de fatigue. Entame-t-il la prédication d’une mission, il retrouve, physiquement et moralement, un dynamisme inattendu. Entre la fin d’avril 1819, à la fin de la mission d’Eyguières, et la mission de Marseille en janvier 1820, Eugène ne quitte pratiquement pas Aix. La lassitude se fait donc sentir.

Son ami le comte d’Albertas lui avait demandé conseil pour un cas de conscience. Il lui avait aussi envoyé un ouvrage de Louis de Bonald, le théoricien politique chrétien très conservateur. Eugène lui écrit le 21 juin : « Votre Bonald a fait un bien infini à mes jeunes philosophes qui pour être chrétiens n’en sont pas moins exposés à la contagion de cet air pestilentiel qui corrompt tout autour de nous. Quand vous recevrez quelque chose de bon dans ce genre-là, politique, morale, religion, que vous l’aurez lu, fait lire et relu, faites-le moi passer ; vous contribuerez à un grand bien. Je suis toujours plus effrayé de la tendance qu’ont toutes les jeunes têtes à adopter tous les systèmes qui favorisent la licence. Faut-il s’en étonner quand tant de vieux barbus, sans excepter certains de votre et de ma robe, n’ont pas plus de bon sens, malgré leur expérience ? Aussi, si ce n’était les devoirs de ma vocation, je deviendrais misanthrope au point d’aller me cacher dans une solitude pour ne plus m’occuper que de l’éternité. Je perds le repos de ma vie à vouloir faire quelque bien aux hommes. Plaignez-moi, car, du matin au soir, je suis obligé de sacrifier mes goûts et mon attrait à ce que je crois être mon devoir » (EO 13, 44).

EO 15, Ecrits spirituels II, p. 194-195, nous donne une lettre du 12 octobre 1819 à Adolphe Tavernier, un jeune de la Congrégation, alors âgé de 20 ans : « Tu peux vanter, mon cher Adolphe, tout à ton aise la liberté des champs. Je pourrais en dire plus long sur l’esclavage de la ville. Jouis paisiblement des charmes de ton partage, mais laisse-moi gémir sur tout ce qu’a de dur celui qui m’est échu. Aussi ne t’attends pas aux riantes images dont ton imagination est pleine et qui coulent pour ainsi dire de ta plume ; je n’ai que du sombre et de l’ennuyeux à te donner, tant vaudrait-il donc que je gardasse le silence. A quoi bon attrister les gens ? Hier, par exemple, je relisais ta petite lettre et j’allais y répondre quand l’ennui en personne vint s’établir chez moi affublé de tous ses atours ; il s’assit sur mon pauvre canapé comme sur son trône, et faisant de l’esprit à sa manière, il s’y trouva si bien qu’il n’en bougea jusqu’à neuf heures. Bénie soit cette cloche qui vint, hélas ! trop tard, me soustraire à ses terribles coups. Encore s’il m’eût été donné de laisser produire à la cause ses effets naturels, je me serais endormi d’un profond sommeil aux pieds mêmes de ce trône où j’étais terrassé. Mais non, ma triste tâche était de faire violence à la nature et d’égayer le personnage qui me mettait à la mort… Il fallait me voir, ta lettre à la main en forme de placet, y jetant de temps en temps quelques coups d’œil comme pour demander en grâce qu’on eût égard à ses justes réclamations. Néant à l’article, répondait sans pitié le barbare… ».

En effet, les ennuis de toutes sortes continuent. Le 16 septembre, Fortuné écrit : « Ma présence était nécessaire auprès de ton fils auquel on fait avaler souvent des couleuvres, indépendamment que je lui épargne bien de la besogne qui en dernière analyse serait retombée sur lui ». Et le 8 novembre : « Ton fils s’attend à bien des tracasseries relativement à son établissement, mais son courage augmente à proportion. La haine du bien qui le poursuit va également déployer toutes ses fureurs contre le pensionnat (de filles, qu’aide Fortuné) ; j’espère cependant que le Seigneur calmera toutes ces tempêtes et qu’il n’en restera que la honte et la confusion aux détracteurs de l’un et de l’autre. Dans quel horrible siècle sommes-nous venus ! » Rappelons la lettre d’Eugène à Tempier le 26 avril : « Si le vaste champ des missions nous donne de grandes consolations, nous éprouvons en revanche de grands chagrins autour de nous ». Le P. Beaudoin précise en note qu’il s’agit de l’opposition des curés et de la défection de congréganistes (EO 6, 61, et note 12).

Le P. Rey (I, p. 238) explique de la façon suivante les « chagrins incessants » dont parle Eugène : « Ils provenaient surtout de la lutte incessante entretenue par les membres du Clergé opposés à la Mission et à ses œuvres. Du haut de la chaire métropolitaine, un chanoine, depuis évêque (probablement Rey, qui sera évêque de Dijon), avait renouvelé les attaques contre la chapelle des Missionnaires., attaques d’autant plus pénibles qu’elles étaient moins fondées. Le P. de Mazenod s’était défendu avec charité, mais aussi avec fermeté, car il s’agissait du salut des âmes dont on faussait la conscience ».

Eugène avait envisagé déjà à cette époque un voyage à Rome, projet sur lequel on manque d’informations. Cherchait-il déjà l’appui du Saint-Siège ? On conserve deux brefs extraits de lettres à Tempier : « Que ne puis-je faire un voyage à Rome ; je me soustrairais par là aux contrariétés continuelles de la journée ». (2 juillet). « Ah ! si je pouvais faire ce petit voyage de Rome ! Ne pourrait-on pas faire les missions sans moi cet hiver ? » (11 août). (Cf Rey I, p. 241.)

Un des soucis d’Eugène reste l’accompagnement des malades en fin de vie. Fortuné le signale le 12 juin : « Après Dieu, Mme Bauvis doit son salut éternel à l’assistance de ton fils qui ne la dirigeait point. Appelé auprès d’elle à trois heures du matin, il la confessa, la fit administrer ensuite en toute connaissance et reçut à quatre heures de l’après-dîner son dernier soupir dans des sentiments de religion les plus consolants. Ton fils fut toujours auprès d’elle et ne la quitta que pour venir célébrer la messe et manger un morceau. Peu de temps auparavant, il avait exercé le même ministère de charité et avec autant de succès vis-à-vis d’une tailleuse, malgré tous les obstacles que prétendait y opposer un certain médecin ultralibéral ». Puis le 3 juillet : « J’ai trouvé ton fils un peu maigre par le surcroît de travail que lui ont donné cinq malades qui heureusement paraissent hors de danger… » Le 20 septembre, Fortuné dit s’être « chargé des offices avec plaisir pour soulager un peu notre pauvre supérieur qui avait passé toute la nuit précédente auprès d’un moribond ».

On comprend le sens du paragraphe consacré aux moribonds dans les Constitutions des Missionnaires de Provence ; la pratique d’Eugène avait précédé les formulations. « On fera tout ce que l’on pourra pour les aider dans leurs besoins spirituels et même temporels, s’il y va de la gloire de Dieu… Il est trop important dans ces moments décisifs de fournir aux malades tous les secours et toutes les consolations de la religion, pour qu’on puisse les abandonner ou les laisser trop longtemps en proie aux attaques de l’ennemi ou aux horreurs de la mort ».

Fortuné se sent donc chargé de veiller sur la santé de son neveu, toujours menacé par le surcroît de travail. « Tu comprends que je surveille exactement la santé de ton fils, écrit-il le 6 juillet. Il est vrai qu’il est un peu maigre, mais non pas autant qu’on s’est plu à te le représenter. J’ai soin de lui faire prendre du chocolat de la bonne Mme Campou et d’assister le plus que je puis à ses repas pour lui faire manger des choses saines et nourrissantes ». Et le 7 octobre : « Ton fils s’est accoutumé d’après mes vives et réitérées instances de prendre tous les matins alternativement du chocolat et du café dont il se trouve à merveille… ».

Les travaux en dehors d’Aix
On a déjà dit l’aide qu’il a fallu apporter durant l’été au Laus et pour les nombreuses confessions et pour les retraitants à la semaine, les neuvainistes. Mie, remplacé à Salon par Aubert, ainsi que Moreau et Maunier, y firent d’assez longs séjours. Le 12 septembre, Fortuné parle des travaux de Deblieu : « Une députation de congréganistes d’Eyguières ayant à leur tête le curé étant venue ici pour prier ton fils de permettre à l’abbé Deblieu d’aller leur donner une retraite, il n’a pu se refuser à leurs vives instances. En conséquence, l’abbé Deblieu est parti avec eux. Cette retraite finie, il ira en faire une seconde à Mouriès où il est demandé à cor et à cri, et après, une troisième à la paroisse de Trinquetaille d’Arles sur les sollicitations du curé. Le tout importera un mois d’absence. Par ce moyen, il ne reste plus ici que ton fils, l’abbé Moreau et moi, ce qui augmentera un peu notre travail… ».

Ce sont deux missions qui occupent l’automne. A Rougiers, village de 1200 habitants près de Saint-Maximin, dans le Var, la mission prêchée par Deblieu, Touche et Moreau, dura du 14 novembre au 12 décembre. Celle de Rognac, en bordure de l’étang de Berre, 600 habitants, fut difficile pour Tempier et Mie ; commencée aussi le 14 novembre, elle se termina le 5 décembre. Le P. de Mazenod resta à Aix où l’arrivée attendue du nouvel archevêque exigeait sa présence.

On sait très peu de choses de la mission de Rougiers. « A Rougiers, tout va bien. Le Sous-Préfet a écrit au Maire de ne point troubler les missionnaires dans l’exercice de leur ministère… » « Il ne restera pas un homme dans le pays qui ne profite de la mission. Le curé qui est un bon prêtre en est émerveillé ». (EO 6, 66). Ces réflexions ne pouvaient guère aider Tempier et Mie qui rencontraient bien des difficultés à Rognac. Fortuné, le 16 décembre, indique qu’Eugène a fait « le voyage de Rougiers pour terminer la mission de cette admirable population où tous les habitants ont eu le bonheur de se confesser et de communier ».

Rey présente ainsi la mission de Rognac. Elle « fut éprouvée par le mauvais temps, les pluies ne cessèrent pas pendant presque toute la durée des pieux exercices. Les missionnaires n’étaient pas attendus, la mission n’avait pas été préparée, l’administration diocésaine l’imposait à la paroisse. L’installation se fit dans les conditions les plus propres à éprouver la foi, la patience et le dévouement des envoyés de Dieu ». En témoignent les extraits de correspondances qui ont été conservés.

On a d’abord une lettre d’Eugène, qui ne manque pas de nous surprendre, voire de nous choquer. Elle est datée du 16 novembre : « Dieu soit loué ! mes chers amis et véritables apôtres ; mon cœur souffre de votre position, mais il se réjouit en même temps de vous voir partager le sort de nos premiers pères, des disciples de la croix. Oh ! que je vous trouve bien sur votre tas de paille, et combien votre table, plus que frugale, excite mon appétit ! Voilà à mon avis la première fois que nous avons ce qu’il nous faut. Achevez l’œuvre en n’acceptant rien de personne sans payer ; pour le coup vous ne serez pas désavoués par notre saint patron saint Liguori. J’ose vous parler de la sorte, parce que j’envie votre sort et que, s’il ne tenait qu’à moi, je le partagerais. Je vous prie néanmoins de ne pas vous faire faute du nécessaire. Avez-vous porté du sucre ? Le P. Mie, qui est si fort enrhumé, ne pourra s’en passer » (EO 6, 64-65).

Le même jour, 16 novembre, Tempier décrit l’absence d’accueil à Rognac : « Je me sers d’une occasion pour vous écrire deux mots à la hâte. J’ai profité de votre lettre pour ne rien accepter de personne, si ce n’est le bois, le linge et autres choses semblables, mais rien de comestible, et cela malgré les sollicitations et les prières de M. Emeri qui ne pouvait se consoler de ne rien pouvoir nous offrir. Notre mission est toujours à son ordinaire. Je ne sais par où commencer mon récit. Je veux cependant être fidèle à ne rien vous laisser ignorer, pour vous faire juger de tout. Nous sommes arrivés samedi soir, comme je vous l’ai mandé et, après deux ou trois visites, nous nous sommes rendus à notre gîte, où nous n’avons rien trouvé. Il a fallu parcourir tout le pays, pour trouver trois mauvaises paillasses ; le même embarras, et plus grand encore, pour nous trouver quelques pains et un misérable ordinaire. Le lendemain, j’appris que le Maire comptait faire passer les dépenses qu’occasionnera notre séjour sur les tailles (impôts) de la commune ; vous comprenez que c’eût été un moyen efficace pour nous faire regarder comme des mangeurs. J’écrivis aussitôt à M. le Maire que nous ne voulions pas de son argent, ni même du pain qu’il avait l’intention de nous faire acheter si chèrement, mais uniquement le salut des âmes, et qu’en conséquence nous nous nourririons à nos frais et dépens. Je crois véritablement que le Maire ne manquait pas de bonne volonté, mais ces bonnes gens étant pauvres, et la Fabrique ayant mille peines à trouver de quoi fournir des cierges à l’église, nous ne pouvions accepter ce qui nous était offert. Nous vivons donc à l’apostolique. Je ne crois pas que le b. Liguori eût trouvé rien de superflu dans notre mobilier, ni dans notre ordinaire. Il a fallu batailler trois jours pour trouver une femme qui s’occupât de faire préparer notre modeste repas ; enfin nous l’avons trouvée, et nous sommes si contents de notre genre de vie que, s’il n’y avait que cela, nous bénirions mille fois le bon Dieu de nous avoir fourni le moyen de pouvoir, de loin, marcher sur les traces des saints et d’être, une fois pour toutes, missionnaires.

Mais voici ce qu’il y a de véritablement pénible. On me dit que notre arrivée a répandu l’effroi dans tout le pays. Je crois pourtant que c’est le dire de quelques personnes, en fort petit nombre, qui mesurent sans doute le sentiment des autres sur les leurs propres ; nous ne tarderons pas à nous en assurer.

Nous ne négligeons rien, nous tâchons d’offrir à Dieu tout ce que notre séjour dans ce pays a de pénible, pour la conversion de ce peuple. Je vous avoue que j’ai souvent besoin de me rappeler que le bienheureux Léonard fut envoyé dans une mission pour le salut d’une seule âme et que saint François de Sales en prêchant à trois personnes en convertit une qui devait le lendemain abjurer la foi, pour m’encourager et me soutenir » (EO II, Tempier II, 30-31).

Le 22 novembre, lettre d’Eugène à Tempier : « Pourquoi ce découragement, cher ami, pourquoi ces plaintes ? Vous n’appréciez pas assez tout le mérite de votre position. La nature souffre, tant mieux. D’ailleurs vous ne faites que commencer ; vous n’étiez pas attendus, vous arrivez dans un temps de travail, on est encore étourdi. Priez, prêchez, frappez à la porte, ne vous découragez pas. Certes, il arrivait bien d’autres échecs à nos saints modèles. Si vous lisiez les avis du b. Alphonse, vous verriez s’il faut s’attendre à l’indifférence des peuples ; vous seriez surpris qu’il pût arriver à des saints de son bord et à ceux qu’il dirigeait d’être obligés de prendre des moyens si extraordinaires pour décider des chrétiens à consentir de venir les écouter. J’ai vu des gens du pays qui m’ont dit que tout le monde à peu près se rend à vos instructions ; il faut donc s’adresser à Dieu pour qu’il fasse pénétrer vos paroles dans des cœurs endurcis, mais accessibles encore aux saintes vérités. Je ne désapprouve pas que vous ne fassiez durer la mission que trois semaines, si ce temps vous paraît suffisant pour achever votre besogne, mais prenez garde que notre bon père Mie ne souffre du projet de le laisser jusqu’à Noël. Vous connaissez son zèle, il voudra continuer de prêcher et avec le rhume qui le fatigue ce serait dangereux. Je vous en prie, considérez les forces de ce cher frère et non point sa bonne volonté.

Adieu, tous mes chers, croyez que je suis bien mortifié de vous sentir au camp et de pourrir dans ma basse-fosse. Je n’ai pas le temps de respirer, mais ce travail ne vaut pas le vôtre, tout infructueux que vous le croyez, ce que je ne pense pas. Nous verrons quand il s’agira de mettre le grain dans le grenier, qui aura raison… Nous prions pour vous et nous ne cessons de vous aimer de tout notre cœur ». La lettre se conclut par l’allusion à Rougiers, citée plus haut.

Dans la lettre du 27 novembre, Eugène se montre plus compréhensif : « Je suis fâché sans doute, mon cher frère, que vous ayez eu si peu de consolation à Rognac, mais comme je suis certain que votre mérite aux yeux de Dieu n’en est que plus grand, je ne puis pas m’en affliger trop. Ce n’est pas nous qui avons choisi le lieu ni le temps. C’était l’affaire du bon Dieu, il entend les choses mieux que nous ; ne vous inquiétez donc pas davantage, et, quand vous reviendrez, ne vous livrez pas trop à votre mécontentement, mettez beaucoup de prudence dans vos récits. Le démon n’a pas été si puissant à Rougiers… ».

Un extrait de lettre de Tempier en date du 2 décembre, cité par Rey, est plus optimiste : « Je veux que vous sachiez que nous n’avons pas été entièrement privés de consolation. Il y a un bon nombre de personnes qui profiteront de la mission, quelques-unes même qui datent de 40 et 50 ans et que rien n’avait pu remuer jusqu’ici. Il se présenta l’autre jour deux jeunes gens de cette espèce au P. Mie et ils lui dirent avec beaucoup d’assurance qu’entre tous les deux, il y avait 80 ans qu’ils n’avaient pas vu de prêtres » (EO II, Tempier II, 31-32).

Les dates des missions de Marseille et d’Aix n’ont été fixées qu’assez tardivement, « ce qui arrête ton fils, écrit Fortuné, pour les siennes particulières, ne pouvant dans l’incertitude former aucun plan fixe sur les lieux où il devra aller exercer son zèle apostolique. S’il n’y a point d’empêchement ; les supérieurs ecclésiastiques se proposent de l’envoyer avec cinq de ses confrères à La Ciotat où l’irréligion fait des progrès effrayants » (8 septembre 1819).

A la maison d’Aix
Les lettres de Fortuné à son frère ont été abondamment citées. Pour l’année 1819, elles sont la source principale d’information sur la vie de la maison d’Aix. Certes, Fortuné garde une grande discrétion sur la vie propre de la communauté des Missionnaires, mais on peut faire confiance à ce qu’il en dit ou en laisse entendre. Nous utilisons aussi d’autres sources très diverses.

A Aix, le premier service rendu par les Missionnaires de Provence est bien sûr celui de l’église de la Mission, comme on la désigne habituellement. L’église reste sous le patronage de saint Vincent de Paul, mais la dévotion à Alphonse de Liguori, béatifié trois ans, tend à prendre le dessus. Le départ de Tempier pour le Laus s’ajoute aux absences répétées des Missionnaires, si bien que Fortuné semble être devenu le permanent de ce service, qu’il s’agisse des exercices quotidiens (messes, prières du matin et du soir avec prédications, etc.), des célébrations plus festives et surtout des confessions. Ainsi le 16 juillet : « Je profite du temps que j’ai de libre avant l’heure de vêpres pour te répondre, car tu sauras que nous célébrons à la Mission la fête de Notre-Dame du Carmel en grande pompe ». Et le 20 du même mois : « Nous célébrâmes avec la plus grande pompe la fête patronale de notre église (saint Vincent de Paul) par une messe solennelle, vêpres, panégyrique, etc ». Et à Noël : « La célébration de l’office de la nuit de Noël a été ravissante à la Mission par la piété des congréganistes et celle des fidèles qui y ont assisté. Tout le monde y a communié avec une dévotion attendrissante… Les choses ne se sont pas passées de manière aussi édifiante dans les paroisses et surtout à St Sauveur où l’on a commis toute sorte d’infamies… ».

A cette période, le P. de Mazenod a interrompu la rédaction du Journal de la Congrégation de la Jeunesse. Ce qu’il a écrit par la suite sur le décès de deux jeunes a déjà été cité. Mais on sait peu de choses sur ce que devient cette œuvre majeure des Missionnaires de Provence dans la ville d’Aix. Il y a cependant une brève indication, expliquant qu’Eugène n’ait pas pris part aux missions de Rougiers et Rognac, « il voulait reprendre en main sa Congrégation de la Jeunesse qui depuis quelques années souffrait de ses absences ». (EO 12, 64, note 22). Hélas, aucune source n’est indiquée pour cette remarque, qui suggère bien des réflexions ! Personne ne partageait, sur ce point comme sur d’autres, le charisme d’Eugène.

On n’a aussi que des informations très partielles sur les jeunes alors en formation. Il est même parfois difficile de préciser leurs statuts respectifs. Aux trois anciens que sont Dupuy, Suzanne et Courtès, qui ont fait leur oblation dès le 1er novembre 1818, s’est joint Jean-Baptiste Honorat, un Aixois de 20 ans, neveu du curé de la cathédrale St-Sauveur, qui fait son oblation le 30 mai. Hilarion Bourrelier est au Laus sous la responsabilité de Tempier, il y fait son oblation le 8 septembre. Le 1er novembre 1819, c’est l’oblation de François Dalmas, un Marseillais de 18 ans, que Fortuné présente comme « un sujet excellent ». Dans le registre des oblations, le P. de Mazenod écrit : « Non seulement il fut admis au noviciat, mais, s’y étant parfaitement conduit, on se fit un plaisir consentir à satisfaire ses vœux les plus empressés, en l’autorisant à faire son oblation. Il ne s’était pas contenté de le demander cent fois de vive voix, mais il l’avait fait aussi par écrit, accusant notre lenteur d’indifférence et s’exprimant dans les termes du zèle le plus vif ». (Cf. Missions 1952, p. 14-15). Il est vrai que son noviciat semble avoir duré 19 mois.

Deux entrées au noviciat sont indiquées. D’abord, le 21 juin, celle d’Alphonse Coulin, 19 ans, originaire de Cassis où il est né le 14 janvier 1800. Puis celle de Gabriel Carron, 15 ans, puisqu’il est né à La Tour d’Aigues (Vaucluse) le 26 avril 1804. Le registre des oblations note qu’il était entré dans la maison le 1er mars 1818, un peu avant ses 14 ans. Il y a aussi André Sumien, de Barjols, entré dans la maison en décembre 1818, on l’appellerait aujourd’hui postulant.

N’est pas précisé le statut de Bernard Pécoul, « entré dans la maison le 27 juin 1819, sorti en avril 1820 sans avoir été tonsuré. On avait passé outre à l’empêchement de sa naissance à raison des bonnes dispositions qu’il montra pendant son épreuve, dispositions que l’on dut croire solides à l’âge où était M. Pécoul : il avait 26 ans ». D’un certain Gespier, il est noté « qu’il nous arriva du petit séminaire très bien recommandé : mais nous ne pûmes le garder que quelques mois (de septembre 1819 à février 1820) à raison de son incapacité absolue pour les sciences et de son peu de bon sens ; il était d’ailleurs vertueux. Il n’a pas été tonsuré chez nous ».

L’organisation de la formation semble assez pragmatique. Il faut l’avouer, on ne semble pas avoir mis beaucoup de soin à observer les règles que l’on s’était données dans les Constitutions des Missionnaires de Provence l’année précédente. Quand le P. de Mazenod était là, il semble bien qu’il prenait les choses (!), il faudrait dire les personnes en main. Mais on perçoit mal le suivi. Et qui prenait le relais lors de ses absences ? Tempier et aussi Maunier semblent avoir joué un rôle. A été conservé un extrait significatif d’une lettre de Tempier à Eugène. Elle est datée du Laus le 25 juillet 1819 : « Prenez toutes les précautions pour préserver Dalmas, il faut que cet enfant soit toujours occupé. Veillez pour qu’il ne s’adonne pas trop à la littérature, rarement ces grands littérateurs sont pieux, c’est l’écueil des jeunes gens. Recommandez à Suzanne d’être sobre là-dessus et de ne pas trop lui en inspirer le goût. Si j’étais à votre place, je ne permettrais jamais à cet enfant (il s’agit toujours de Dalmas) d’aller à Marseille et rarement chez lui, quelque instance que puissent faire les parents. Vous pouvez faire sentir au père les motifs qui vous obligent d’agir ainsi, le père est capable de le sentir » (EO II, 2, Tempier, p. 28).

A aussi été sauvegardée une lettre de Maunier au très jeune Gabriel Carron (15 ans). Elle est datée du Laus le 16 septembre 1819. « J’ai reçu hier votre lettre, mon cher enfant… Je l’ai lue avec un vif intérêt, et déjà intérieurement, je vous accusais de négligence à me donner de vos nouvelles. En lisant cette lettre, j’ai éprouvé divers sentiments que je ne pourrai assez vous exprimer. J’étais affligé en apprenant que vos craintes d’avoir la gale s’étaient réalisées ; je me transportais en esprit dans votre jardin où vous êtes assimilé à un petit lépreux et là je compatissais à votre réclusion, et voulais vous aider à retirer des grands avantages de cette solitude forcée. Puisque le Seigneur a jugé convenable de vous envoyer cette indisposition, conformez-vous à ses desseins, mon pauvre petit Gabriel, et soyez bien persuadé que tous les coups que vous recevrez de sa part, viennent de la main d’un Père tendre qui ne cesse point de nous aimer, lors même qu’il nous châtie et qu’il nous éprouve ici-bas par les tribulations. Soyons toujours dans la disposition d’endurer toutes sortes de maux, la mort même, plutôt que de l’offenser ou que de manquer de soumission à sa sainte volonté, et nous serons toujours consolés au milieu des plus grandes afflictions. Ne vous inquiétez point dans votre solitude, regardez-la comme un temps précieux que la divine Providence vous a ménagé afin de vous apprendre à vous détacher davantage des créatures et de tout ce qui peut vous plaire en ce monde. L’Esprit Saint nous apprend lui-même qu’il conduit une âme dans la solitude lorsqu’il veut se faire mieux connaître à elle.

Après avoir compati à vos peines, et m’en être attristé avec vous, mon bon petit Carron, je n’ai pu m’empêcher de sourire bien des fois en lisant la suite de votre lettre. Je vous sais bon gré d’avoir bien manifesté vos sentiments et ce désir ardent qui vous presse sans cesse d’être revêtu de notre saint habit. Vous désirez que je vous donne mon consentement à ce sujet ; vous savez que vous l’avez depuis longtemps. Il n’est question à présent que de l’époque à laquelle vous devez recevoir cette faveur. Vous avouerez que lorsqu’on est assuré d’obtenir un objet que l’on apprécie, le jour auquel l’on doit en être mis en possession ne devient plus qu’une chose accidentelle et qui ne saurait nuire à l’être désiré, surtout lorsque ce jour n’est point dans un lointain trop reculé. Vous reconnaîtrez aisément qu’il est dans l’ordre des convenances qu’avant de vous fixer le jour, j’en confère avec M. notre cher Supérieur ; d’ailleurs j’aurai tant de consolation à vous donner cette heureuse nouvelle de vive voix et à être témoin de votre vêture, que vous voudriez bien, j’ose l’espérer, ne pas m’en priver. Offrez au bon Dieu la peine que peut vous causer cette incertitude, et elle sera une disposition à vous en rendre digne » (Dans Etudes Oblates 1958, pp. 239-240).

La présence d’étudiants « logés à la Mission » est occasionnellement rappelée. Comment étaient-ils situés par rapport aux postulants ? Il semble que c’étaient des membres de la Congrégation de la Jeunesse et donc pour une part intégrés à la vie de la maison. Dans une lettre du 9 décembre 1819, Fortuné fait cette remarque : « Le petit Lombardon est logé effectivement à la Mission. Ton fils en est très content et l’aime beaucoup ainsi que Germain, parce qu’ils se conduisent l’un et l’autre à merveille, phénomène assez rare parmi les étudiants en droit ». Il n’est pas clair si d’autres congréganistes étaient aussi logés. Ainsi Adrien Chappuis, qui logea à la Mission à partir de 1816 ou 1817, alors qu’il étudiait le droit lui aussi. Il se proposait de faire partie des Missionnaires de Provence, mais devint avocat à Aix (cf. EO 16, 166, note 30).

On peut deviner quelque peu l’ambiance dans la maison à partir de la remarque faite par Fortuné à diverses reprises, que « la chambre d’Eugène est au pillage », ce qu’on peut entendre comme une pièce ouverte à tous, notamment en l’absence d’Eugène. Les revues qu’on lui prête risquent de disparaître. Il faut aussi ne pas oublier les charges qui pèsent sur Thérèse Bonneau, au service de tous pour la cuisine, les courses, etc.

D’autres passages de ces lettres méritent aussi d’être relevés. A diverses reprises, Fortuné mentionne les bienfaitrices d’Eugène et de la Mission. Le 27 février : « Je ne saurais t’exprimer tout ce que Mmes de Régusse et de Bausset ont fait pour lui pendant les huit jours qu’il a passés ici et surtout à l’époque de son départ. Quelles belles âmes et quels bons cœurs ! » Et le 22 juin : « Ton fils recevra avec reconnaissance les 210 frs que Mme de Roux t’a remis pour sa maison. Si la collecte est moindre cette année, il ne faut s’en prendre qu’au malheur des temps qui augmentent chaque jour d’une manière effrayante… » Dans les lettres, Mme de Régusse est désignée comme « la sainte et incomparable Mme Régusse » (12 juillet), « ange tutélaire de la Mission » (16 septembre). Le 4 octobre, il est fait mention de Mme de Grasse, « l’une des plus zélées protectrices de la Mission et pénitente de ton fils ». Trois jours plus tard, Fortuné écrit : « Ton fils vient de recevoir en présent un magnifique ciboire de vermeil travaillé par le meilleur orfèvre de Paris. Comme ce cadeau pourrait réveiller la jalousie contre lui, nous avons laissé croire qu’il l’avait acheté de son argent ». Par Jeancard (p. 23), on sait que la donatrice était Mme Chaignac, fondatrice d’un pensionnat pour les jeunes filles, où Fortuné et les Missionnaires de Provence apportaient leur aide et que fréquentèrent les nièces d’Eugène.

Le registre des actes notariés conservé aux archives oblates de Marseille note qu’en date du 24 juillet 1819, « M. Charles Joseph Eugène de Mazenod, prêtre, domicilié en cette ville d’Aix à la maison de la Mission, place des Carmélites n° 60 » a acheté à « M. Couteron, tonnelier, demeurant place des Carmélites 54 … une maison et cour, sise à Aix place des Carmélites, faisant partie du n° 56, moyennant le prix et la somme de 5000 f… Cette maison est composée ainsi qu’il suit : du côté de la Place des Carmélites, elle ne présente qu’une boutique occupée par le sieur ébéniste. Tout le reste de la façade visant sur la place des Carmélites, soit au côté soit au-dessus de la dite boutique ne fait pas partie de la maison vendue ». Petit à petit, Eugène de Mazenod achète les bâtiments de l’ancien Carmel. Ce qu’on appellerait aujourd’hui un appartement est alors désigné comme « maison ».

Fortuné fait allusion à cet achat. Ses deux frères et lui attendent en effet avec impatience le remboursement d’une ancienne dette. Le grand-oncle André, vicaire général de Marseille, avait fait un prêt, qu’ils ne purent récupérer qu’une trentaine d’années plus tard et après une procédure très longue. Fortuné écrit le 9 mai : « Si nous avions eu notre argent, nous aurions pu rendre un grand service à ton fils en lui prêtant 5000 f pour acheter une petite maison qui donne dans la cour de la Mission et dont il est forcé de faire l’acquisition pour empêcher qu’elle ne tombe entre les mains de certaines personnes suspectes ou d’une conduite équivoque ». Il faut croire que l’opération s’est faite comme prévu, car Fortuné se sent obligé de rassurer ses frères : « Eugène ne gardera ce capital qu’autant qu’il ne vous sera pas nécessaire » (23 septembre).

Et le 28 octobre : « Ton refus de prêter à ton fils tout le remboursement (de la dette) n’était pas des plus honnêtes. Pouvais-tu imaginer qu’il voulait le garder pour lui et qu’il ne te le restituerait point lorsque tu en aurais besoin ? Dans ce cas, tu le connaîtrais bien mal. Il t’avait demandé 5000 f pour l’achat foncier de la maison et il comptait se servir des 2000 restant pour payer 1° les frais de l’acte, du contrôle, etc, qui sont considérables 2° pour faire imprimer ta traduction de la vie du bienheureux Liguori que l’on attend avec impatience. Depuis lors, des circonstances impérieuses l’ont engagé à changer d’avis sur l’emploi de la 2ème partie qu’il destine à acquitter un de tes créanciers auquel tu dois 2000 f et qui nous tourmente beaucoup et surtout ta femme… Juge d’après cela si ton fils a eu tort d’insister pour que toute la somme lui fût envoyée… ».

Aux cinq prêtres de 1816 se sont ajoutés Marius Aubert, Moreau et Touche. Depuis le début de 1819, on l’a dit, Tempier et Touche résident habituellement au Laus. Cependant, eux deux pas plus que les Aixois ne sont des permanents des maisons. Les missions paroissiales et les autres travaux les appellent souvent à l’extérieur. On se souvient que Deblieu n’avait pas fait son oblation avec les autres en 1818. Il la fit le 1er novembre 1819 à la fin de la retraite annuelle. Touche l’avait faite au Laus le 18 août précédent.

Il semble qu’à cette période, c’est surtout Marius Aubert qui fait problème dans le groupe. A son sujet, Fortuné sort de son habituelle discrétion. Il écrit le 16 juillet : « Tu as raison d’être peu affecté de n’avoir pas vu l’abbé Aubert, très bon prêtre, mais un parfait original. C’est, à ce que je pense, son goût pour la prédicomanie, qu’il peut médiocrement exercer ici, qui lui fait entreprendre le voyage de Marseille où on l’entend avec plus d’intérêt, malgré son ton soporifique et ses sermons de près de deux heures ». On apprend, le 8 septembre, qu’Aubert va rester plus d’un mois dans sa famille à Tavernes (Var). Le 6 octobre, Eugène lui écrit : « Mon cher ami, je vous ai déjà averti de votre inconstance qui consiste à ne vous trouver bien nulle part, à chercher toujours un mieux que vous ne rencontrerez jamais, d’avoir aujourd’hui des dispositions qui vous ramènent au village tandis qu’il y a quelques mois vous en aviez qui vous faisaient soupirer après la maison… » Le registre d’oblations a cette note : « Son inconstance naturelle reprenant peu à peu son empire sur lui, il commença par être mécontent qu’on ne l’estimât pas ce qu’il croyait valoir… Il nous quitta après avoir vécu deux ans parmi nous… » (EO 6, 64 et note 20). Le 1er novembre 1818, lors des premières oblations, Aubert avait hésité et s’était engagé pour un an. Cet engagement ne fut pas renouvelé.

C’est encore par les lettres de Fortuné que nous savons que tous les Missionnaires, ceux d’Aix et ceux du Laus, se retrouvèrent à Aix à la fin d’octobre pour la retraite annuelle. La lettre du 28 octobre commence ainsi : « Quoique nous soyons en retraite depuis samedi dernier, très cher et bon frère, et que pendant ce saint temps qui durera jusqu’à dimanche prochain, nous nous abstenions de toute affaire temporelle pour ne nous occuper que de la seule nécessaire, celle du salut, j’ai cru devoir t’écrire quatre mots… ».

L’arrivée du nouvel archevêque d’Aix
En cet automne 1819 Aix reçut son nouvel archevêque, Mgr Ferdinand de Bausset Roquefort. Il s’était fait longuement attendre. Son prédécesseur, Mgr Champion de Cicé, était décédé le 22 août 1810. Napoléon lui avait nommé un successeur, Mgr Jauffret, évêque de Metz, mais comme beaucoup d’autres, celui-ci attendit en vain l’institution canonique du pape et ne resta finalement à Aix qu’un an. La situation semblait s’éclaircir en août 1817, de par la signature d’un nouveau concordat. Le roi avait nommé une bonne trentaine de nouveaux évêques, auxquels le pape avait donné l’institution canonique. Fortuné avait été plus ou moins mis sur la liste. Mais tout avait été bloqué du côté français. Entre autres difficultés, personne ne savait quels diocèses étaient rétablis, et quelles seraient leurs limites. Le nouvel archevêque d’Aix ignorait, et personne ne savait si les sièges d’Arles, de Fréjus, de Marseille, et pourquoi pas Riez et Glandèves, seraient rétablis, si on revenait à la situation d’avant 1789… On restait dans le très provisoire.

Fortuné connaissait bien Mgr de Bausset, ils avaient été ensemble membres du Chapitre d’Aix avant la Révolution. Dans une lettre de juin 1818, il l’appelle « Ferdinand mon ancien confrère ». Les Missionnaires avaient eu sa visite lorsqu’il était évêque de Vannes, son neveu avait vécu quelques mois à la Mission. On sait qu’Eugène lui avait rendu visite peu après sa nomination (1817), et que la rencontre avait été plutôt difficile. Comment les choses allaient-elles évoluer ? Le chanoine Guigou, vicaire capitulaire depuis 1810, avait été le principal soutien d’Eugène de Mazenod et de sa Société. Mgr de Bausset le garderait-il dans la nouvelle administration diocésaine, et avec quelle fonction ? Il convenait qu’au plus tôt, Fortuné et Eugène présentent leurs hommages au nouvel archevêque. Aussi Eugène resta-t-il à Aix, laissant aux autres la charge des missions de Rognac et Rougiers. Fortuné nous fait le récit de ces premiers contacts.

Citons la lettre du 11 novembre : « A peine M. Dalmas était parti pour Marseille que nous apprîmes que M. l’Archevêque était arrivé à St Jean. N’y ayant point trouvé sa nièce, il ne s’y reposa que quelques heures et continua sa route pour Aix, où il aborda à l’entrée de la nuit. Dès que nous en fûmes instruits, nous nous hâtâmes, ton fils et moi, d’aller nous présenter au palais où nous ne fûmes point reçus, attendu qu’il s’était couché pour se délasser des fatigues de son voyage qu’il avait fait en cinq jours sans presque sortir de sa voiture. Nous retournâmes le lendemain et il nous reçut avec toute l’amabilité possible. Quoiqu’il y eut assez de monde, il nous traita d’une manière toute particulière, s’adressant continuellement à nous, nous ayant fait mettre aux premières places et ne m’appelant que Monseigneur. Il m’embrassa plusieurs fois avec la plus parfaite cordialité et me tint toujours par la main. Ton fils fut hier matin lui présenter toute sa communauté qu’il accueillit à merveille. Dans l’après-midi, il vint à la Mission et m’apporta la lettre qu’il venait de recevoir de M. Decazes (le ministre) avec un mandat de 2000 f… Nous retournâmes chez lui dans la soirée et nous y restâmes une heure en petit comité. Nous sommes invités à dîner pour samedi où il prendra possession de son église… ».

La lettre du 18 novembre apporte des informations complémentaires : « M. l’Archevêque a confirmé les trois grands vicaires capitulaires : MM. Guigou, Beylot et Martin, comme il le devait, avec l’applaudissement de tous les gens de bien. Il n’y a eu que quelques individus qui en ont fait la mine, mais peu nous importe. MM. Guigou et Beylot ne pouvant par les lois de Bonaparte qui sont toujours en vigueur, cumuler le grand vicariat avec le canonicat, sont obligés d’opter pour l’un ou pour l’autre. Jusqu’à présent, ils ne se sont point expliqués, et ils paraissent même indécis sur le parti qu’ils prendront, parce que le grand vicariat est une dignité très précaire et dont ils peuvent être dépossédés soit par la volonté de M. l’Archevêque soit par sa mort, tandis que le canonicat est inamovible. Nous espérons cependant que, d’après toutes les instances de leurs amis, ils feront le sacrifice de leur canonicat pour empêcher que nous ne tombions dans l’ordure, comme cela arriverait s’ils refusaient le grand vicariat, et en cas d’accident, ils ne perdront rien, attendu que par une autre loi du même Bonaparte, tout grand vicaire qui se retire après trois ans d’exercice pour quelque cause que ce soit, a droit de jouir sa vie durant des émoluments attachés au grand vicariat et de réclamer le premier canonicat vacant ». Le 25, on a la réponse à la question posée : « MM Guigou et Beylot ont abandonné leur canonicat pour conserver le grand vicariat, au grand contentement de tous les gens de bien ».

La lettre du 2 décembre est intéressante elle aussi : « M. l’Archevêque fait une dépense effroyable en dîners, et pour peu que cela dure, les revenus de son siège seront bientôt épuisés. Je n’ai mangé chez lui qu’une seule fois et j’en suis fort aise, parce que je ne le vois que rarement et pour de bonnes raisons que je ne puis pas t’expliquer dans ce moment, mais que tu approuveras certainement quand tu les sauras. Ce n’est pas moi qu’elles regardent, mais ton fils, dont il n’a pas le tact d’apprécier tout ce qu’il vaut, quoiqu’il lui prodigue l’eau bénite de cour lorsqu’il le voit. Il est en général d’une pusillanimité extrême et livré à des conseils qui lui feront faire bien des fausses démarches, s’il continue à les écouter ».

Pour être complet, il faut aussi signaler que l’Archevêque donna son approbation pour une réimpression du Recueil de Cantiques et de Prières, à l’usage des Missions de Provence. Cette approbation est datée du 22 novembre (Missions 1952, p. 40). On a déjà cité intégralement le mémoire qu’Eugène adressa à l’Archevêque le 16 décembre. « Le mémoire de ton fils a été approuvé, peut écrire Fortuné le 22 décembre. Il lui a valu un acompte de 1500 f, qu’il a retiré sur le champ. Tu auras une copie de ce mémoire, qui est parfaitement bien fait, à mon premier moment de libre ».

Le grand souci de ce mois de décembre reste pour Eugène et ses missionnaires la mission de Marseille, programmée pour le début de janvier en lien avec les Missionnaires de France de Forbin Janson. Ce sera l’objet de la prochaine publication.

Dans son Journal d’une Marseillaise, Julie Pellizzone raconte la visite à Marseille de Mgr de Bausset. L’intérêt de ce récit est qu’il prépare l’entrée solennelle de Mgr Fortuné en 1823. Nous le citons en partie : « Le mardi 21 décembre 1819, M. de Bausset, archevêque d’Aix, est arrivé à Marseille : il s’est rendu à l’église Saint-Martin où le Te Deum a été chanté et de là, il a été escorté par toutes les paroisses et placé sous le dais jusque chez lui. En passant devant le corps de garde du Cours, l’officier du poste, trompé par la vue du cortège et croyant que c’était le Bon Dieu, a fait battre aux champs et mettre la troupe à genoux. L’archevêque leur a donné sa bénédiction et n’a cessé de la donner au peuple, tout le long du chemin… On dit qu’il est fort affable, il doit officier à Saint-Martin le jour de Noël et la seconde fête (le 26) à la Major : il y aura beaucoup de monde ». Pour la messe de Noël, la chroniqueuse décrit longuement les cérémonies de vêture des ornements épiscopaux. Un peu plus loin, cette notation : « De la chaire, il a prononcé, ou pour mieux dire lu un discours que j’aurais bien voulu entendre. Mais le bruit qui se faisait à la porte des escaliers m’en a empêchée… » Après la messe, « il est retourné chez lui en voiture au milieu d’une très grande foule qui s’était rassemblée pour le voir ». Elle décrit de la même façon la messe du lendemain à la Major, où le soir, l’archevêque a donné sa bénédiction.

Faire le point en cette fin de 1819 ?
En cette fin de 1819, les Missionnaires de Provence ont quatre ans d’existence et la Congrégation de la Jeunesse d’Aix est dans sa septième année. Peut-on faire le point à ce moment du chemin ? Il est toujours possible de s’y risquer.

Ce qui va bien, c’est avant tout les missions paroissiales. Onze ont été prêchées. Au prix de très grosses fatigues, d’un travail très exigeant, malgré les oppositions renouvelées, elles ont obtenu auprès des populations provençales un succès inespéré. Il suffit de mentionner Barjols ou Eyguières. Marseille, puis Aix sont à l’horizon proche. Ce sont les missions qui ont donné et qui donnent sa cohésion et sa réputation à la petite Société.

Ce qui va bien aussi, mais le caractère partiel, voir partial des informations invite à nuancer, c’est la Congrégation de la Jeunesse. Le charisme et le dévouement personnels d’Eugène y sont pour presque tout. Il a développé une relation très personnelle avec bien des jeunes. En témoignent l’accompagnement apporté aux mourants. En annexe sont publiés des extraits de la correspondance avec Adolphe Tavernier. Les autres Missionnaires n’apportent qu’une aide occasionnelle et pallient difficilement les absences de M. le Directeur.

L’église de la Mission s’est fait une place dans la pastorale de la ville d’Aix, non sans mal, non sans susciter des jalousies. Les célébrations y sont quotidiennes ; et de même le service des confessions. La dévotion au Bienheureux Alphonse de Liguori prend de plus en plus d’importance.

Le sanctuaire de Notre-Dame du Laus offre aux populations de la région des services analogues. La présence des Missionnaires y attire de plus en plus de pèlerins et de neuvainistes. Débordés par les nombreuses demandes (confessions…), les Missionnaires du Laus ont dû faire appel à leurs confrères d’Aix.

Dans ce qui va bien, il faut mentionner le groupe des trois, puis quatre « scolastiques », qu’on appelle alors « Oblats ». Il s’agit de Dupuy (21 ans), Suzanne (20 ans), Courtès (21 ans), auxquels s’est joint Honorat (20 ans), qui a fait en mai son oblation.

Mais la fondation garde d’énormes fragilités : fragilités des personnes, fragilités des ressources, fragilités du groupe lui-même. Eugène de Mazenod n’est pas le seul à les ressentir. Les diverses tentatives de consolidation ont été autant d’échecs. Les démarches de 1817 pour obtenir la reconnaissance légale ont tourné court. Eugène comptait sur la nomination de son oncle Fortuné au siège de Marseille, tout est remis sine die, on ne sait plus s’il faut encore l’espérer. L’œuvre a pu compter sur l’appui fidèle du vicaire général capitulaire Guigou, mais tout dépend de l’archevêque qui s’est fait attendre. Une fois arrivé, il « prodigue l’eau bénite de cour, mais il est en général d’une pusillanimité extrême, » - dit Fortuné.

A Aix, les oppositions persistent, surtout de la part des curés, et semblent sans remède. Fortuné le répète dans sa correspondance : la mission a ses ennemis, des ennemis actifs et entêtés. On ne peut compter sur Mgr de Bausset pour calmer les esprits. La mission d’Aix va le manifester.

Fragilité de fond, la difficile cohésion entre les cinq prêtres du groupe d’origine. Rappelons les âges. Maunier a 50 ans et 22 ans d’ordination. Mie en a bientôt 52 et, lui aussi, 22 ans d’ordination. En cet automne 1819, il semble qu’il continue à être vicaire à Salon et à résider dans cette ville. Deblieu a 30 ans et Tempier 31. On se souvient des difficultés qui ont surgi lorsqu’il a été proposé de s’engager par des vœux. Leur acceptation, de justesse, n’a pas apporté au groupe le surplus de cohésion interne qu’Eugène en attendait. Bien plus, Eugène et Tempier ressentent très fort leur éloignement réciproque.

Trois prêtres les ont rejoints. On a dit les difficultés de Marius Aubert, dont on devra se séparer. Touche, qui a 25 ans et vient de Digne, travaille surtout au Laus. Moreau, 25 ans lui aussi, originaire de Tarascon, est le seul à ne pas avoir eu de difficultés à s’intégrer à la petite Société et restera un proche d’Eugène. Il faut remarquer qu’aucun prêtre diocésain du clergé d’Aix n’a rejoint le groupe depuis les tout premiers.

La liste des postulants et novices « entrés à la Mission » interroge aussi. On a mentionné Giraud, Gespier, et aussi Bourrelier. Les annotations d’Eugène sont par la suite particulièrement sévères : « jugement naturellement faux », « peu de bon sens », « profonde ignorance ». Ce qui ne manque pas de nous questionner sur le discernement qui a précédé leur admission. D’autres, de Bausset, Dalmas, sur lesquels on pensait pouvoir compter, ont quitté. Le qualificatif d’apostat qu’Eugène donne à Dalmas ne satisfait guère notre besoin de comprendre ce qui s’est passé.

E. Lamirande, qu’on peut considérer comme le meilleur connaisseur de l’histoire des Missionnaires de Provence, écrit ceci : « Soit en raison de son inclination à faire confiance, soit en prêtant aux autres la même solidité de convictions et la même détermination que les siennes, soit parce qu’il avait fermé les yeux sur des lacunes ou des défauts trop réels, Mazenod sera souvent non seulement déçu, mais parfois bouleversé par la conduite des siens. A quelques reprises, il se sentira trahi. Au-delà du secret des consciences qu’il ne pouvait percer, même si la frontière entre le for interne et le for externe paraît souvent assez floue, il a eu de la peine à saisir l’ambiguïté de certaines situations et la complexité des tempéraments ou des caractères » (dans Vie Oblate 2004, n° 2, pp. 139-140).

Les indices ne manquent pas, qu’Eugène s’interroge sur l’avenir, sur la volonté de Dieu à son égard. On ne peut que rappeler ce qu’il écrivait à Tempier et Maunier, lors de sa rencontre difficile avec Mgr de Bausset à Paris (19 octobre 1817, EO 6, 42) : « Vingt fois, en m’entretenant avec le Prélat, j’ai été tenté de lever… Mais la Mission, mais la Congrégation, mais toutes ces âmes qui attendent encore leur salut de notre ministère me retenaient, me clouaient à cette dure croix que la nature peut à peine supporter… Il m’a donné tort sur toute la ligne et gain de cause aux curés… ».

La discrète amitié de Tempier, la confiance que lui témoignent les plus jeunes, leur réponse à ses attentes l’ont gardé dans l’espérance. Il faut y ajouter l’aide très compréhensive, paternelle de Fortuné. Eugène a poursuivi son parcours.

Marseille, décembre 2012

Michel Courvoisier, omi


Annexe I

Acte de consécration de la Congrégation de la Jeunesse

Les Archives générales OMI de Rome conservent le texte manuscrit, écrit de la main d’Eugène, de l’Acte de consécration, que signèrent l’un après l’autre, les congréganistes d’Aix. En voici le texte :

Consécration et protestation qui doit être approuvée, ratifiée et souscrite par chaque Congréganiste de la Jeunesse d’Aix le jour de sa réception.

Nous soussignés, membres de la Congrégation de la Jeunesse chrétienne établie à Aix sous l’invocation de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge, attestons par ces présentes que, comme membres de ladite Congrégation, pour resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent à Dieu, notre Créateur, Sauveur et Sanctificateur, et pour nous séparer autant qu’il est en nous de la corruption du siècle et des hommes au milieu desquels nous sommes obligés de vivre, nous nous consacrons à perpétuité à la Très Sainte Trinité, lui offrant cet hommage que nous lui faisons de tout notre être par les mains de la Très Sainte Vierge et Immaculée Marie, notre Mère et Patronne, au service de laquelle nous nous dévouons en même temps de tout notre cœur.

Nous professons vouloir vivre et mourir dans le sein de la sainte Eglise catholique apostolique romaine, à laquelle nous vouons un amour filial, comme à celle qui nous a vraiment engendrés à Notre Seigneur Jésus Christ.

Nous faisons encore par les présentes hautement profession de reconnaître N. S. Jésus Christ pour notre Dieu Sauveur, souverain Seigneur et Maître, dont nous voulons être toute notre vie les fidèles disciples.

Et pour prouver que cette volonté où nous sommes d’être à lui pour toujours sans partage est efficace, nous renonçons librement et volontairement de cœur et d’âme à Satan, notre exécrable ennemi, à ses pompes et à ses œuvres.

Nous promettons de nous séparer entièrement et de fuir à jamais les compagnies dangereuses. Nous promettons de n’aller jamais aux spectacles profanes, ni au théâtre sous quelque prétexte que ce soit.

Enfin nous renonçons et nous nous engageons à n’être jamais membres d’une Assemblée illicite, à n’appartenir jamais sous quelque dénomination que ce puisse être à aucune société secrète soit de francs maçons ou autres.

Nous consentons en outre, en signe de la parfaite union qui règne entre nous et pour nous entraider mutuellement à opérer notre salut, d’offrir à la Très Sainte Trinité pour notre sanctification commune, les prières, jeûnes, aumônes, veilles, communions, et généralement toutes les bonnes œuvres que chacun de nous pourra faire pendant le cours de sa vie, de sorte qu’il y ait une communion pleine et entière et sans réserve de toutes ces bonnes oeuvres et comme un trésor commun où chacun des membres soit pendant sa vie soit même après sa mort aura un égal droit.

En foi de quoi nous avons mis notre signature au bas de ces présentes, sous la date de l’acceptation et de la ratification que nous en avons faites.

On peut lire, à la date du 25 avril 1813 avec la mention manuscrite « J’approuve et ratifie » les signatures d’Eugène de Mazenod, prêtre, de Marcou, de Courtès, etc.

Annexe II

Un exemple de la correspondance entre Eugène de Mazenod et le jeune Adolphe Tavernier

Adolphe Tavernier, né à Aix en 1799, avait 14 ans et deux mois lorsqu’il fut reçu à la Congrégation de la Jeunesse le 1er janvier 1814. Il devint avocat et resta toute sa vie attaché au P. de Mazenod. Il publia en 1872 « Quelques Souvenirs sur Mgr C.J.E. de Mazenod ». Cette publication, offre un bon nombre de lettres de l’un et de l’autre. Dans la présentation qu’il en fait, Tavernier note : « Ces lettres sont l’œuvre d’un jeune homme qui sent profondément, qui écrit avec la chaleur de sa vie, qui donne à l’affection sacrée qu’il a vouée au ministre de Dieu tout ce qu’il a retranché à ses passions, qui se complaît en cette affection et qui semble de ce saint asile braver tous les autres périls et chanter sur sa lyre l’amitié qu’il préfère à tout. En résultat ces lettres sont un hommage rendu à la vertu. Ce que la sainteté de l’ami a inspiré d’admiration se change presque en un hymne en l’honneur de Dieu de qui procède tout bien ; le supprimer, c’aurait été aussi rejeté la preuve de l’influence qu’un grand cœur peut exercer sur la jeunesse ». Il ne faut pas oublier qu’on est en plein romantisme. Les Méditations poétiques de Lamartine ont été publiées en 1820. Nous retenons ces deux lettres :

D’Adolphe Tavernier, alors qu’Eugène est à la mission d’Eyguières.

« Aix, le 4 mars 1819

Respectable Ami,
Après huit grands jours d’absence, je vous écris un peu fâché contre moi-même d’avoir renvoyé jusqu’à aujourd’hui ce que mon cœur me disait de faire plus tôt. Vous partîtes jeudi, je ne reçus pas votre dernière caresse, je me flattais du moins d’être le premier à vous apprendre tout ce que nous souffrions de votre éloignement. C’était une de mes plus douces pensées ; je le disais à ma famille, je le disais à mes amis ; mais les jours se succédaient et je n’avais encore rien fait. Je ne puis m’expliquer à moi-même cette singularité ; elle n’en existe pas moins. Si je vous dis que j’ai bien souvent pensé à vous, vous m’en croirez sur parole ; mais si j’ajoute que j’ai été dans la plus grande tristesse en ne vous voyant plus au milieu de nous, que mon âme en a cruellement souffert, me croirez-vous encore sur parole ? Le moindre doute à cet égard m’affligerait peut-être autant que notre séparation. Je vous en supplie, respectable ami, prenez au pied de la lettre tout ce que je vous dis ; ma peine a été si grande que j’aurais regretté de tant vous aimer, si vous aviez moins d’amour pour moi. Quand je pense à la nature de notre amitié, quel en est le principe, quelle doit en être la fin, les larmes me viennent aux yeux. Je ne méritais point un ami tel que vous ; quel bienfait du ciel que de me l’avoir donné ! Vous serez mon soutien, mon conducteur pendant toute ma vie. Le sentiment que j’éprouve pour vous n’est point un sentiment humain ; il vient d’ailleurs ; il dilate mon âme, il la remplit d’une douce joie. Plus je vous aime, plus j’aime Dieu, et plus j’aime Dieu, plus je vous aime. Ces deux sentiments sont inséparables. Ah ! s’il m’était permis de vous dire : revenez, revenez consoler votre Adolphe, il n’a plus d’ami, je vous le répèterais de mille manières. Mais votre ministère est plus nécessaire à ceux que vous évangélisez qu’à un jeune homme qui souffre de votre éloignement. Au surplus je devrais me contenter de ce qu’il m’est permis de m’entretenir avec vous. Lorsque vous êtes au milieu de nous, vous savez combien je suis jaloux de vos regards, de votre conversation. Je préfère, comme je vous l’ai souvent dit, vous voir seul ; alors vous êtes tout à moi, je suis tout à vous. Eh bien ! le ciel m’accorde cette faveur ; je vous écris, je ne pense qu’à vous ; vous me lirez, vous ne penserez qu’à moi. Contentons-nous de tout cela. Si je puis obtenir de vous une réponse, combien je vais être récompensé de mes peines. Il me souvient toujours de ces quelques lignes que vous m’écrivîtes de Barjols ; je ne vous ai jamais dit tout ce que j’éprouvais en les lisant, parce que mon cœur se refusait à vous raconter mon bonheur passé, lorsque j’étais auprès de vous et que j’avais à m’occuper du moment présent. Aujourd’hui je suis dans la peine, J’aurais tant de bonheur à être consolé par vous.

Eh quoi ! il me faut donc finir ; qu’il est doux de vous écrire ! C’est presque comme si vous étiez avec moi. J’aime à entretenir cette illusion ; elle rapproche les distances ; vous n’êtes plus à six lieues, mais vous répondez à tout ce que mon cœur vous a dit. Ah ! il en dirait bien davantage ; c’est toujours le même fonds de pensées, mais on les redit si volontiers.


Je suis tenté de ne pas mettre mon nom ; vous avez plusieurs enfants qui vous aiment, devinez le nom de celui qui vient de vous écrire. Adieu, je vous embrasse comme je vous aime, c’est-à-dire de tout mon cœur ».

Lettre du P. de Mazenod

Aix 1er octobre 1819

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais ce que tu vaux pour moi, mon cher, mon bon, mon tendre ami ; que le bon Dieu te rende le bien que m’a fait ta lettre ; il n’y avait qu’elle qui pût suppléer à ton absence dans un moment ou toi seul, oui toi seul pouvais soulager l’amer chagrin de mon âme. Aussi je mêlais ton nom aux soupirs que m’arrachait la douleur de cette cruelle séparation ; et il semble fait exprès que je t’écrive sur le papier qui était placé immédiatement sous celui qui reçut les larmes qui coulaient abondamment de mes yeux en écrivant à l’ami qui nous est enlevé, afin que tu aies en main quelque traces des sentiments qu’inspire à mon cœur l’amitié de mes enfants. Cher Adolphe, sois bien persuadé que j’apprécie tout ce que tu fais pour moi, mais tu le sais d’avance, car tu connais l’étendue de mon affection pour toi ; il n’y a que toi qui puisses le comprendre. Quand je ne tarirais pas sur ce sujet, j’en dirais moins encore que tu n’en sais, parce que tu as lu jusqu’au fond de mon âme. Il faut que je te quitte. A ce soir quand les fâcheux seront couchés.

2 octobre
Il n’y a pas eu moyen hier au soir d’échapper à la surveillance, on m’a mis au grabat à dix heures. Pour ne pas contrister la charité de ceux qui se donnaient ce soin, j’ai cédé bien malgré moi, quoique je prévisse ce qui m’arrive, de ne pouvoir finir mon entretien avec toi, car me voilà parvenu au samedi. Il faut, d’après ce que tu me mandes, que ma lettre soit chez ton père et je suis pris où tu sais toute la matinée ; je viens d’en témoigner mes regrets dans le temps qu’on prépare le missel ; c’est tout ce que je puis dérober. Je me sauve à la hâte, mais ce sera pour m’occuper de toi auprès de celui qui te comblera de toutes ses bénédictions s’il exauce mes vœux. Adieu, je t’embrasse et je t’aime de tout mon cœur ; tu sais que ce n’est pas peu dire. Adieu.

Eugène de Mazenod

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Eugène de Mazenod 1818-1819
Le projet de fondation au Laus et ses conséquences (I)

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Eugène de Mazenod 1818-1819
Le projet de fondation au Laus et ses conséquences (I)

Une demande imprévue

« Dans la deuxième quinzaine d’août 1818, écrit Rambert (I, p. 278), on reçut à la maison de la Mission de Provence une lettre qui y causa une grande émotion, et fut par ses conséquences un événement considérable pour la petite famille ». En voici le texte :

Digne, le 16 août 1818
Monsieur le Supérieur,
Dans les premiers jours de juillet, il s’est présenté à vous un diacre de ce diocèse, dans le dessein d’être reçu dans votre association. A son retour, il m’a fait part de son projet et du résultat de son voyage. Il s’attend à éprouver une résistance insurmontable de la part de Monseigneur l’évêque. Le désir que j’ai de seconder son pieux dessein et de coopérer en même temps au bien des deux diocèses, m’engage à vous faire les ouvertures suivantes que vous pèserez devant Dieu, et sur lesquelles vous voudrez bien me répondre à la mi-septembre.

Vous avez souvent ouï parler de Notre-Dame-du-Laus ? Un beau corps de logis, qu’habitaient cinq à six prêtres de la mission de Sainte-Garde, et qui pourraient encore recevoir plusieurs retraitants, vient d’être acheté par souscription, ainsi que le domaine y attenant, pour être rendu à sa première destination. Monseigneur l’évêque, qui est chargé de l’organisation de cette maison, serait bien aise que vous vous en chargeassiez. Vous pourriez y envoyer dès à présent deux de vos prêtres ; il vous en céderait deux aussi : M. Touche, qui va être ordonné prêtre, et un autre qu’on espérerait pouvoir trouver sous bref délai.
Les moyens d’existence pour vos deux prêtres ne manqueraient pas, moins encore la besogne. Dans les mois d’hiver, où ce lieu n’est pas abordé, ils se joindraient à des prêtres de bonne volonté, qu’on leur assignerait, et ils feraient des missions. L’été, ils seraient dans une solitude où tout inspire la piété, et confesseraient les nombreux pèlerins qui y abondent journellement. Dans la suite des temps, il s’établirait une communication plus intime entre vos deux maisons. Il me paraît d’ailleurs être de votre intérêt d’avoir sous votre direction deux maisons, pour opérer des changements que certaines circonstances peuvent exiger. Tenir à deux diocèses n’est pas chose indifférente ; ainsi il peut s’élever quelques brouillards dans les rapports avec une des administrations, on se réfugie dans le ressort de l’autre.

A ces motifs, souffrez que j’en joigne un bien important : il est à désirer que le bien que votre association opère dans le diocèse d’Aix, se propage dans les contrées voisines. Si les vœux que je forme pour ce projet sont exaucés, un des avantages les plus précieux pour moi, ce sera de voir se resserrer entre nous des rapports dont je ne pourrais être qu’édifié.
J’ai l’honneur, etc.

Signé : Arbaud, Vic. gén. de Digne

Notre-Dame-du-Laus se trouve dans les Hautes-Alpes, aujourd’hui sur le territoire de la commune de Saint-Etienne-le-Laus, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Gap, soit environ 160 km d’Aix. Eugène de Mazenod et ses missionnaires situent cette localité en Dauphiné, donc hors des limites de la Provence. L’altitude est de 900 m, mais les sommets proches dépassent les 2000 m. Le sanctuaire a pour origine les apparitions de la Vierge à une bergère, « une fille naïve, au cœur d’or », Benoîte Rencurel (1647-1718). Marie lui avait dit : « J’ai destiné ce lieu pour la conversion des âmes : beaucoup de pécheurs et de pécheresses s’y convertiront ». La construction du sanctuaire fut achevée en 1670. Jusqu’à la Révolution, il était desservi par les Pères de Sainte-Garde, une société de prêtres fondée dans le diocèse de Carpentras. Le concordat de 1801 ayant supprimé les diocèses de Gap et d’Embrun, un seul diocèse, celui de Digne, réunit alors les deux départements des Hautes-Alpes et des Basses-Alpes.

Depuis 1806, l’évêque est Mgr de Miollis, que Victor Hugo rendit célèbre en faisant de lui le mgr Myriel des Misérables. Il était Aixois, et connaissait bien les Mazenod. Il revient assez souvent dans le diocèse d’Aix, privé d’archevêque, pour faire les ordinations et les confirmations. Il a même confirmé des congréganistes dans l’église de la Mission. Quant à François Antoine Arbaud, il est originaire de Manosque et a fait son grand séminaire à Aix. Mgr Miollis en a fait son vicaire général pour les Hautes-Alpes. Quand en 1823, le diocèse de Gap sera rétabli, il sera choisi pour en être l’évêque et sera sacré dans la même célébration que Fortuné de Mazenod. Mais on n’est qu’en 1818 et c’est lui qui se chargea d’écrire au nom de l’évêque de Digne.

L’évêque avait racheté l’église du Laus en 1810. En 1816, le clergé organisa une souscription en vue de racheter le couvent attenant à l’église ; 76 prêtres y participèrent. L’abbé Peix, curé de Gap, qui en est le propriétaire légal, conseillée alors à l’évêque de recourir aux Missionnaires de Provence.

Où en sont les Missionnaires de Provence ?

Au moment où cette lettre lui parvient, la petite Société des Missionnaires de Provence reste d’une grande fragilité. Elle continue à être en butte à l’hostilité des curés d’Aix. Les Missionnaires savent qu’ils ne peuvent guère compter sur l’archevêque nommé et pas encore installé. On comptait bien sur le soutien de Fortuné, pressenti comme évêque de Marseille. Mais la nomination est en panne depuis presque un an et personne ne sait quand elle se fera, ni même si elle sera confirmée.

En deux ans et demi, un seul prêtre, Marius Aubert, a rejoint le groupe. Mie garde ses fonctions de vicaire à Salon, et continuer de résider au presbytère de cette bourgade. Un réel espoir existe cependant du côté des plus anciens des « novices », à savoir Dupuy, Suzanne et Courtès, que Moreau vient de rejoindre.

Depuis mars 1817, les Missionnaires de Provence n’ont prêché qu’une seule mission, en janvier, celle du Puget. Il y a eu les demandes renouvelées du ministère de l’Intérieur pour la Corse, mais le petit groupe ne semble pas à même d’y répondre. La Congrégation de la Jeunesse d’Aix apparaît donc comme l’œuvre majeure, et aussi le service de l’église de la Mission, pour lequel Fortuné apporte une aide appréciée.

Citons Leflon (II, p. 170) : « Laborieusement établie, difficilement recrutée, réduite à une poignée de membres, de valeur fort inégale et généralement assez moyenne, vigoureusement combattue par les curés et certains salons d’Aix, dépourvue d’approbation royale, elle demeure extrêmement fragile. Le P. de Mazenod ne la soutient qu’à force d’énergie, en luttant avec fougue contre ses ennemis extérieurs, en subjuguant par son dynamisme et son autorité les cinq collaborateurs qu’il dépasse et domine. Le Fondateur sera-t-il suivi par ces derniers si, contre leur intention formelle, il en modifie la nature (en s’engageant dans les vœux religieux) ? … Le remède cherché à un mal futur provoquera instantanément une crise. On risque de voir l’œuvre se désagréger, pour la plus grande joie de ses adversaires, au détriment des pauvres et des petits, qui ont tant besoin d’être évangélisés. Ne devrait-on pas se rappeler que le mieux est parfois l’ennemi du bien ? »

Les documents dont nous disposons soulignent surtout la perplexité d’Eugène de Mazenod devant une demande totalement inattendue. Comme le vicaire général Arbaud le fait remarquer, – et celui-ci semble être bien au courant de la situation à Aix, dont vraisemblablement son évêque l’a informé, – avoir un établissement dans un second diocèse permettrait d’échapper à la totale dépendance à l’égard d’une unique autorité diocésaine. Mais Eugène le pressent, sans trop oser le dire : une telle ouverture ne sera viable pour la Société que si les liens internes sont renforcés. Renforcés par l’engagement des vœux religieux ? Est-ce envisageable pour des prêtres séculiers, attachés à leur statut de diocésains ? Peut-on remettre en question les orientations communes de base, précisées en 1815 et 1816 ? « On ne sera point lié par vœu », écrivait-il à Tempier le 9 octobre 1815 (EO 6, 7). « Notre Société n’aura jamais qu’une seule maison », au même, en décembre 1816 (EO 6, 28). Et que vont dire les autorités diocésaines d’Aix ?

Vers une décision

Citons Rey, puis Rambert. « Pour sortir de l’incertitude, l’abbé de Mazenod se résout à consulter les compagnons que Dieu lui a donnés. Il réunit autour de lui les six prêtres (six, en le comptant lui-même) qui composent la petite société, leur fait lecture lentement et en s’arrêtant sur les passages les plus significatifs de la lettre de M. Arbaud, et les prie de lui donner leur avis. Il a soin de faire remarquer que l’acceptation de cette fondation entraînera de grosses conséquences, entre autres celle de la transformation de la Société qui cessera d’être diocésaine, et qui ne pourra exister qu’à la condition que tous les membres s’engageraient envers elle par les vœux de religion. Cette proposition n’en effraya aucun, précise Suzanne (absent de cette première réunion, puisque non ordonné), et tous donnèrent avec enthousiasme leur assentiment à la fondation de la maison de Notre-Dame du Laus. Cette première réunion fut suivie d’une seconde… » (Rey, I, p.228). Noter que Mie semble n’avoir été informé qu’en octobre, et par lettre (cf. plus loin).

Pour ce que nous devinons être cette deuxième réunion, Rambert (I, p. 282) cite les Mémoires d’Eugène de Mazenod: « Je crus devoir réunir en conseil extraordinaire tous ceux qui composaient alors ma petite société, même les jeunes qui n’étaient point encore dans les ordres sacrés. C’était pour leur faire comprendre qu’étant appelés dans un autre diocèse pour y former un nouvel établissement, il était nécessaire d’élargir le règlement qui nous régissait, et de s’occuper à faire des constitutions plus étendues, de former des liens plus étroits, d’établir une hiérarchie, de coordonner, en un mot, toutes choses de façon qu’il n’y eût qu’une volonté et un même esprit de conduite. Tous furent de cet avis, et l’on me pria de m’occuper sérieusement et promptement de rédiger la constitution et la règle qu’il nous faudrait adopter. Je partis tout de suite pour Saint-Laurent du Verdon… »

Même si l’on ne connaît cette double réunion que par des récits bien postérieurs, dont la précision n’est pas la première qualité, il est fondamental de noter que les jeunes ont été consultés avec les prêtres avant la réponse à Arbaud. Leflon peut écrire (II, p. 172) : « Le résultat dépassa tous les espoirs en réalisant l’unanimité des suffrages. Cette unanimité toutefois repose sur une équivoque, car, si tous s’accordent à approuver en bloc les propositions de leur Supérieur, tous ne discernent pas nettement leur portée réelle… Malgré un accord apparent, qui reposait sur un malentendu et masquait de profondes divergences, l’essentiel demeurait en cause. On y reviendrait plus tard. »

Eugène put donc faire le 23 août à Arbaud une réponse d’ouverture (EO 13, 36-37) : « Monsieur, Je n’ai point d’autre désir que de faire un peu de bien ; ainsi, si vous pensez que le projet que vous avez conçu puisse procurer quelque gloire à Dieu et contribuer au salut des âmes, je suis tout disposé à me prêter à tous les arrangements qui pourront se concilier avec mes engagements dans ce diocèse et les devoirs de ma charge dans notre petite Société. Dans ces sortes d’affaires, on s’entend mal par lettres. J’étais indécis si j’accompagnerais notre diacre (Moreau) à l’ordination, votre lettre fixe mon incertitude ; j’irai avec lui à Digne, où j’aurai l’honneur de vous voir, de causer avec vous sur cette affaire. Nous combinerons notre marche ; j’aurai ainsi le double plaisir de renouveler connaissance avec vous et de vous prouver ma bonne volonté pour seconder votre zèle vraiment infatigable. »

Eugène à St-Laurent du Verdon

Les Mélanges historiques de Jeancard (édités en 1872) témoignent de ce que les Oblats se racontaient alors sur l’épisode fondamental de leur histoire, que fut le séjour d’Eugène à St-Laurent du Verdon. Pour Rambert (1883), puis Rey (autour de 1900), Jeancard semble avoir été la source unique. Ces premiers biographes ignoraient les lettres de Fortuné à son frère et les précisions qu’elles nous donnent. Par contre, Pielorz s’en est servi pour son article : Le Séjour du Fondateur à St-Laurent et la rédaction de nos Règles, publié dans les Missions de 1957.

Fortuné était au courant des vrais motifs du voyage d’Eugène, mais il était tenu au secret. Il se contente de souligner à son frère le besoin qu’Eugène a de se reposer. Ce point de vue, disons extérieur, ne réduit aucunement l’intérêt de ces lettres. La raison avancée était d’autant plus plausible que Mme de Mazenod séjournait alors à St-Laurent avec sa petite-fille, Nathalie de Boisgelin, âgée de huit ans.

La première lettre qui parle de ce voyage est du 16 août : « Ton fils est bien maigre et aurait besoin de repos, qu’il ne prendra jamais tant qu’il restera à Aix. J’ai beaucoup approuvé le projet qu’il a formé d’accompagner à Digne un diacre de la Mission (Moreau) qui doit être ordonné prêtre aux quatre-temps de septembre. Par ce moyen, il aurait douze ou quinze jours de délassement qui vaudrait infiniment mieux que tous les remèdes du monde pour fortifier son estomac qui ne digère que très lentement. On lui a cependant persuadé de faire usage du chocolat et du vin de Chypre ou de Malaga et de dormir davantage. » On a la réponse du papa, datée du 19 : « La maigreur de mon fils me fait bien de la peine, ainsi que sa faiblesse d’estomac. Je suis, à son égard, dans des alarmes continuelles et je n’ai pas besoin de ce surcroît, il ne veut pas me les épargner, il ne veut ni se modérer ni m’écouter, patience. Les pères de ce siècle ne commandent plus, ce sont les enfants auxquels ils doivent se soumettre, je n’abuserais pourtant pas de mon autorité et je ne me la réserverais que pour l’article de sa santé, lui résignant volontiers mes autres pouvoirs. Il ne veut pas m’accorder cette consolation, patience encore, je ne l’en aime pas moins, mais j’en suis bien affligé. »

Le 26 août, on trouve une allusion à une visite faite au vicaire général Guigou : « Les courses avec ton fils, et plusieurs autres encore depuis, n’ont pas été inutiles pour son établissement et nous ont mis dans le cas de consolider son œuvre qu’on tente parfois d’inquiéter. J’espère même d’obtenir de MM. les grands vicaires des secours pécuniaires dont elle a besoin, et j’en suis dans la joie. » Et dans la même lettre : « Ton fils compte partir pour Digne vers les premiers jours du mois prochain, mais il ne fera point son voyage tout d’un trait et il s’arrêtera une semaine à St-Laurent pour s’y reposer un peu de ses fatigues qui augmentent ici chaque jour d’une manière assommante. Sa mère en est prévenue et l’attend avec la plus grande impatience. Il doit, après l’ordination de son diacre, qui aura lieu le 19 septembre, faire une course jusqu’aux environs de Gap, pour un objet qui intéresse essentiellement la maison de la Mission, et il sera accompagné dans cette excursion de son nouveau prêtre et de l’abbé Tempier son ami, qui ira le joindre à Digne après la fête de la Sainte Vierge. Par ce moyen, il sera absent d’ici pendant près d’un mois, et je ne doute point que sa santé ne se rétablisse. »

Le 28 : « Ton fils est accablé de travail à la veille de son départ… Il attend la voiture de Riez à Marseille, qui passera ici demain au soir, pour prendre ses derniers arrangements et s’il peut y trouver trois places, car outre le diacre, il mène avec lui un autre jeune novice (Suzanne), ce que je n’aurais pas voulu, parce qu’il n’est point de l’ordination, et qu’il lui causera dépense et embarras. Il partira vraisemblablement lundi ou mardi. Au reste, tout cela est, de plus, subordonné à l’arrivée de la voiture de Riez, dont les jours ne sont point fixes. » Un peu plus loin, Fortuné reparle du « troisième compagnon de voyage que ton fils mène avec lui par charité, dans l’espoir que le changement d’air rétablira sa santé, qui n’est pas des meilleures ».

Fortuné peut écrire le 1er septembre : « Ton fils s’est mis en route pour St-Laurent ce matin à 11 heures avec ses deux compagnons dans la voiture de Riez qui le laissera à Allemagne, où il trouvera demain à midi des chevaux que sa mère doit lui envoyer, d’après l’avis qu’on a eu soin de lui faire passer. Dans le cas où elle n’aurait point été avertie assez à temps, il ne lui sera pas difficile de s’en procurer à Allemagne. Il a le plaisir de voyager jusqu’à Gréoux avec Mme de Régusse et son fils cadet qui va à Valensole, voir une de ses filles mariées dans ce pays-là. Il restera à St-Laurent 14 ou 15 jours et n’en partira qu’aux approches de l’ordination qui sera le 19, et je me flatte que le changement d’air et la tranquillité rétabliront sa santé épuisée par tant de travaux. Tu concevras toute la joie de sa mère, qui le pressait depuis longtemps d’aller la trouver. »

Eugène peut écrire le 4 à son oncle (EO 13, 37-38) : « Notre voyage a été fort agréable, très heureux et point fatigant du tout. Nous arrivâmes à St-Paul assez à temps pour faire notre adoration à l’église pendant que notre chère famille (la communauté d’Aix) se recréait à la promenade, nous dîmes notre chapelet en nous promenant sur le grand chemin pendant qu’elle soupait, et le lendemain nous étions déjà en route qu’elle dormait encore, de manière qu’elle aurait pu dire ego dormio et cor meum vigilat (je dors, mais mon cœur veille) car elle était bien présente et en part de nos faibles prières. Nous arrivâmes à Gréoux à 8 heures ; j’eus le bonheur de dire la sainte messe, et nous repartîmes à 11 heures, n’étant plus que nous trois dans la voiture qui nous déposa à Allemagne, où nos montures nous attendaient depuis le matin. Il était grand jour quand nous arrivâmes à St-Laurent. Maman vint à notre rencontre. Je l’ai trouvée bien portante.
Avant tout, notre bon Moreau veut que je vous rappelle de prier le bon Dieu pour lui, il attend le même service de la communauté et de la congrégation ; j’ai beau lui dire qu’on n’y manquera pas, il trouve plus sûr d’excéder en précaution. Vous êtes donc tous bien et dûment avertis, soyez assurés de votre côté qu’il vous rendra la pareille.
Il ne faut pas négliger nos deux affaires auprès de M. Guigou. Il est essentiel que dans l’ordonnance (d’approbation définitive de la Société) on fasse mention de l’approbation donnée à nos Statuts et à notre règlement.
Nos deux Pères (sic, il s’agit de Moreau et Suzanne) et moi vous présentons nos respects et, de plus, je vous embrasse de tout mon cœur.

Nos Pères d’Aix sont toujours présents à notre pensée ; nous faisons dans notre solitude nos exercices en union des leurs. »

On respectera la chronologie en mentionnant d’autres soucis de Fortuné et de son frère… Ainsi le 28 août, l’annonce d’une très prochaine quatrième naissance chez les Boisgelin : « Ta fille est arrivée de la campagne. Je viens de la voir, elle se porte bien ainsi que la marmaille, mais elle est si grosse qu’elle ne peut plus mettre un pied devant l’autre. Dieu veuille qu’elle n’accouche pas pendant l’absence de son mari, de sa mère et de son frère. Je serais dans un bel embarras. » Et le 12 septembre : « Ce que toi et moi avions prévu, très cher et bon frère, est exactement arrivé. Ta fille est accouchée hier matin, mais de la manière la plus heureuse, après environ une heure de travail peu pénible, avec tous les secours nécessaires en pareil cas. Tandis que je célébrais le saint sacrifice de la messe pour lui obtenir du ciel la délivrance la plus prompte, elle nous a donné une superbe fille, qui est tout le portrait de feu Mme de Boisgelin. Avec la permission de MM. les vicaires généraux qui continuent à me combler de bontés, j’eus la consolation d’ondoyer l’après dîner cette charmante petite nièce, assisté de M. le curé de St-Jean, qui fit verser à mon égard la mesure des politesses et des attentions. Il voulut absolument, et malgré moi, mettre dans l’acte de baptême des qualités qui peut-être ne se réaliseront jamais. A la demande de ta fille, je nommai ce bel ange Marie Charlotte Césarie… Tu comprendras aisément toutes les fatigues que j’eus hier, mais j’eus le bonheur de subvenir à tout, parce que le Seigneur m’ayant destiné à une vie active et non contemplative, m’a gratifié des forces suffisantes pour remplir ma vocation… » Fortuné en effet se chargea d’avertir aussi bien le papa du bébé, en déplacement à Saint-Martin des Pallières dont il était maire, que la grand-mère et Eugène à St-Laurent… et de faire les premières démarches à la mairie… On comptait que M. de Mazenod serait choisi comme parrain.

Un autre incident est lui aussi révélateur. A Marseille, M. de Mazenod, ainsi que son frère et sa belle-sœur n’ont toujours que des ressources très limitées. Lors de la maladie de cette dernière, l’argent manque pour payer le médecin et les médicaments. Fortuné avait confié à deux congréganistes qui allaient à Marseille « pour voir cette belle ville qu’ils ne connaissaient pas » la lettre qui avertissait le grand-père de la naissance. Fortuné écrit le 14 : « Je suis fâché que les deux congréganistes aient négligé, contre leur promesse la plus solennelle, de te porter encore samedi au soir ma lettre du 12… Je le suis infiniment davantage de savoir que ces deux étourdis n’avaient pas même pris la peine d’aller chez toi hier matin et qu’au départ de M. Grégoire tu ignorais la délivrance de Ninette, que je m’étais fait un plaisir de t’annoncer le plus tôt possible. Certes je les attends à leur retour et je leur laverai la tête de manière à s’en souvenir longtemps. Ils sont d’autant moins excusables que ton fils les comble d’amitiés et les a toujours sur les épaules, au point de ne pas lui laisser un moment de repos. » La lettre du 18 précise : « Carpentier et Le Blanc ont eu mercredi au soir le savon qu’ils méritaient…. Ce sont des étourdis qui n’ont pas le sens commun… »

Il nous est plus difficile de connaître l’emploi du temps d’Eugène et de ses compagnons à St-Laurent du Verdon. Ce séjour était initialement prévu comme un temps de repos, dont il avait grand besoin. La demande du Laus changeait la donne. Il fallait sérieusement réfléchir à l’avenir de la Société et rédiger des statuts, (ce seront des Constitutions), structurant cet avenir et qui soient acceptables par tous les membres. 50 ans plus tard, Jeancard nous décrit le P. de Mazenod travaillant à la rédaction du manuscrit, soit assis à son bureau, soit même à genoux…. « La rédaction est une œuvre accomplie tout entière dans le château de ses ancêtres » (Mélanges… p. 98). Jeancard a donc toutes les raisons de parler d’un séjour de près de deux mois, durée exigée pour un tel travail. Or les lettres de Fortuné indiquent nettement que ce séjour, de repos ? de travail ? ne dura que 13 jours. On reviendra plus loin sur le texte de ces Constitutions. Comme le notent les Mémoires d’Eugène (cf. Rambert I, p. 283), ce sont « les principaux articles de la Règle » qui furent alors rédigés. Tout laisse donc penser que ce travail avait été longuement préparé. En outre, Eugène put le poursuivre dans le courant d’octobre, avant de le présenter aux autres Missionnaires. Les documents conservés ne nous permettent pas de savoir quelle part les autres prirent à cette rédaction, ni Moreau et Suzanne, ses compagnons de séjour, ni Tempier à qui la tâche avait été confiée.

Jeancard nous rapporte aussi qu’Eugène se chargea du prône dominical à la petite église de St-Laurent. Il expliquait en langue provençale le Symbole et certaines parties du Décalogue. Le dernier dimanche, il prolongea son discours au-delà du terme accoutumé. C’était une messe chantée. Le curé s’impatientait de cette longueur, il relevait sa soutane, regardait sa montre et murmurait presque à haute voix contre ce discours qui ne finissait pas. Enfin, il n’y tint plus : « Mais, Monsieur, finissez, sinon à midi nous y sommes encore. – Encore un instant, Monsieur le curé, encore un instant, et j’ai dit. » Cet instant se faisant trop long, le curé se lève, va à l’autel et entonne le Credo en couvrant la voix du prédicateur, qui se résigne à descendre de la chaire…

Digne, puis Gap et le Laus

Le 14 septembre, Fortuné donne à son frère des nouvelles d’Eugène, qui a écrit : « L’air de St-Laurent lui a été très avantageux et il se proposait d’en partir mercredi pour aller à Digne et ensuite à Gap. L’abbé Tempier, qui ira le rejoindre vers la fin de la semaine, lui portera une redingote d’hiver qui avec sa soutane de drap le garantira des froids du Haut Dauphiné. » Le 18 : « L’abbé Tempier part cette nuit pour Digne et je lui ai remis mes dépêches pour ton fils qui verra que je ne néglige point ses affaires. » Et le 21 : « Ta femme et Nathalie sont de retour depuis samedi (le 19) … Elles m’ont donné les nouvelles les plus satisfaisantes sur la santé de ton fils, qui les quitta mercredi pour aller coucher à Riez, où il logea chez M. de Castellane Majastre, gendre de Régusse, son ancien camarade. Il y fut traité splendidement et, après un excellent déjeuner à la fourchette, il partit le jeudi matin dans une voiture avec son diacre et deux autres personnes de sa connaissance pour se rendre à Digne où j’espère qu’il sera arrivé à bon port. L’abbé Tempier lui a porté sa redingote… Je lui ai écrit de tâcher d’avoir une voiture, sachant que le cheval l’incommode à cause de ses hémorroïdes, de ne pas penser à jeûner, de se bien couvrir et de ne faire que des petites journées, son prochain retour n’étant pas nécessaire ici où tout va à merveille. Dieu veuille qu’il ait égard à mes représentations et qu’il ne détruise pas par un zèle mal éclairé tout le fruit de sa campagne. »

Revenons aux lettres de Fortuné qui donne d’autres nouvelles, ainsi le 23 : « M. le curé de Gémenos, qui a quitté Digne dans la nuit du dimanche au lundi, y a laissé ton fils en bon état et prêt à faire le voyage de Gap avec l’abbé Tempier et le nouveau prêtre. Il ne nous a pas écrit, parce qu’il était accablé d’affaires importantes pour l’œuvre des missions. Partout où il passe, il est reçu avec une vénération mêlée cependant de beaucoup d’inquiétude, dans la crainte qu’il ne dépouille les paroisses des meilleurs sujets pour en faire des missionnaires, car il porte à cet égard le prosélytisme au suprême degré. »

Rey (I, p. 231) nous a conservé des extraits d’une lettre de Tempier à Fortuné, datée elle aussi du 23 : « Nous voici dans le chef-lieu des Hautes-Alpes. Vous partagerez sans peine mon étonnement, quand je vous dirai que ce pays n’a rien d’affreux que dans nos idées. Les avenues et les dehors en sont charmants, les routes sont aussi belles que celles d’Aix à Marseille et sans contredit il y a moins de montées que dans notre Basse-Provence. Les habitants sont très honnêtes et surtout très respectueux envers les prêtres, au point qu’en faisant le tour de la ville, il aurait presque fallu ne pas mettre un moment le chapeau sur la tête, car ici on ne rencontre personne sans en être salué. » Le petit groupe put même passer à Notre-Dame du Laus la journée du 24 et faire connaissance avec les lieux.

Le 27, Fortuné écrit : « Ton fils ne nous a point écrit… Comme nous savons par voie indirecte
qu’il jouit d’une bonne santé, peu importe de recevoir de ses lettres qui ne nous apprendraient rien ou presque rien, car il est devenu d’un laconisme ridicule. » Les nouvelles sont plus abondantes le 30 : « Ton fils m’a écrit de Gap qu’il se portait à merveille, qu’il avait heureusement terminé toutes les affaires de sa congrégation, qu’il en partirait le samedi 26 pour aller coucher à Sisteron, que le lendemain dimanche, il irait à Fontienne près d’Apt (de fait, près de Forcalquier) chez M. de Fontbelle qui a épousé notre cousine de Callamand, où il était attendu avec le plus grand empressement et où il se reposerait le lundi ; qu’il se remettrait en route le mardi pour arriver ici aujourd’hui. Le voilà maintenant supérieur d’une nouvelle maison, établie au célèbre sanctuaire de Notre-Dame du Laus sur une montagne à deux lieues de Gap, que M. l’évêque de Digne, conjointement avec les particuliers qui l’ont racheté, lui a donné avec quatre bons missionnaires de son diocèse et quelques revenus pour fournir à leur subsistance. Ton fils l’a accepté d’autant plus volontiers qu’indépendamment du bien infini qu’on peut y faire, on le ménagera davantage ici, dans la crainte qu’il n’aille se retirer avec tous ses confrères dans son nouvel établissement. Il se loue beaucoup du préfet des Hautes-Alpes qui aurait pu entraver sa besogne. »

Eugène fut de retour à Aix le mercredi 30. Citons la lettre de Fortuné datée du 1er octobre : « Je t’annonce l’heureuse arrivée de ton fils hier à midi. Il se porte bien, malgré toutes les imprudences qu’il a faites en revenant de Gap, car pour épargner les frais de voiture sur un trajet de trente lieues, et quelles lieues! il en a fait 22 à pied avec ses compagnons de voyage qui, quoique beaucoup plus forts et plus jeunes que lui, en ont été harassés et avaient fait l’impossible pour l’en empêcher. Vouloir lui faire des représentations à cet égard, c’est perdre inutilement son temps et je te conseille de ne point m’en parler dans tes lettres, te contentant de le recommander vivement à Dieu, pour qu’il le conserve et qu’il change la raideur de son caractère, toujours porté aux extrêmes. Tu comprends que je n’ai pu le voir même quelques moments en particulier, pour lui parler de ton argent, du baptême et de beaucoup d’autres choses qui nous intéressent. Les canules se sont emparées de lui à son débotté et jusqu’à son coucher. Et aujourd’hui il s’est mis à confesser et novices et congréganistes… »

Cette dernière lettre demande quelques explications. On devine aisément qu’il s’agit du baptême, ou plus exactement du complément de cérémonies pour Césarie, qui a été ondoyée et pour laquelle on parlait de M. de Mazenod comme parrain. La question de l’argent est plus complexe. Dans la plupart des lettres de Fortuné revient la question des ressources de ses frères à Marseille. Au point qu’ils ne pouvaient payer ni le médecin ni les médicaments lors de la maladie de la belle-sœur. Mme de Mazenod gérait les quelques revenus de son mari et de son beau-frère. Il semble qu’Eugène n’était pas plus accommodant. Fortuné écrit le 12 septembre : « Je n’ai pas manqué d’écrire encore à ton fils que sa convalescence (celle de la belle-sœur) serait très longue, que les visites du médecin et l’usage des remèdes continuaient forcément et que cette maladie vous ruinait et le corps et la bourse ; ainsi ils sont prévenus d’avance du compliment que je leur prépare à leur débotté. D’ailleurs tu n’as rien pour te garantir des froids de l’hiver, et ils auront pour agréable de vouloir bien te laisser habiller avec ton argent. J’en ai parlé avec ta fille qui en gémit. » A diverses reprises, Fortuné parle de « nos deux gouverneurs », il s’agit certainement de Mme de Mazenod et d’Eugène. Ainsi le 14 septembre : « Je réponds que tu seras vêtu comme il convient à ton âge, dussé-je faire un train épouvantable. Mais je pense trop bien de nos gouverneurs pour pouvoir croire d’y rencontrer des obstacles. » Une autre lettre engage le papa à « ne pas craindre la censure de ton gouverneur ». Le 30 : « Je crois que tu feras bien d’écrire à ton fils une petite lettre pour lui exposer tes besoins et lui dire tout franchement que, quand tu réclames ces 500 francs sur les 1200 qu’il a en dépôt, il ne doit pas faire difficulté de te les envoyer, parce que de là dépend ta conservation, qui doit lui être plus chère que tous les biens du monde, surtout lorsque tu ne lui demandes que ce qui t’appartient. Il serait trop cruel que pour ménager tes capitaux et ton argent, on finît par te faire manquer du nécessaire et hâter le moment de ta mort. » Et le lendemain : « J’insiste pour que tu lui écrives la petite lettre dont je t’ai parlé, avec beaucoup d’amitié, mais, en même temps, de manière à lui faire sentir qu’il faut que la tutelle finisse et qu’on se rappelle de ta qualité de père, surtout quand tu en uses avec tant de modération et de patience. »

Les Missionnaires de Provence s’orientent vers de nouveaux statuts

Eugène de Mazenod était rentré à Aix avec son compagnon le 30 septembre. Même si les sources ne le disent pas, on peut penser que le Laus fut l’objet de bien des conversations dans la petite communauté. Il semble par contre qu’Eugène fut très discret sur les statuts qu’il avait été chargé de rédiger et n’en avoir dévoilé le contenu qu’au cours de la retraite annuelle dont il se chargea à la fin du mois d’octobre. Sans doute utilisa-t-il le peu de temps dont il disposait pour en finaliser la rédaction.

Pour ce mois d’octobre, le Journal de la Congrégation de la Jeunesse (EO 16, 204) est plus que succinct. On y signale seulement l’expulsion d’un postulant « chassé comme incorrigible », quelques premières communions le (dimanche) 18, et 13 confirmations le dimanche suivant, sans que soit mentionné l’évêque confirmant ni le lieu de la célébration. On ne sait comment interpréter la brève notice du 1er novembre sur Marcou, « zélateur de la 3ème section », qui fut un des tout premiers congréganistes ; on dit qu’il faut le remplacer, car il est « entré dans l’état ecclésiastique ». Il est probable qu’il s’agit de son entrée au séminaire d’Aix, car il sera présenté comme « acolyte » lorsqu’en 1821, il entrera au noviciat.

Pour les novices, on sait que Courtès a accompagné Marius Aubert à Marseille pour prêcher une retraite à l’œuvre de Jeunesse de l’abbé Allemand (mai 1818, cf. Rey I, p.227). Deux entrées au noviciat sont notées dans le registre des entrées pour octobre 1818. Le 8 octobre, c’est Jean Joseph Touche, qui se présente comme « prêtre missionnaire ». Il était né dans les Hautes-Alpes, (diocèse de Gap), à Seyne le 22 février 1794. Il avait été ordonné prêtre en même temps que Moreau le 19 septembre précédent. Son entrée chez les Missionnaires avait été approuvée par son évêque, comme liée au projet de Notre-Dame du Laus. Le 20 octobre, c’est Jean-Baptiste Honorat, âgé de 19 ans, qui prend l’habit. Il était né à Aix le 7 mai 1799 et se présente comme « acolyte missionnaire » ; son père était fabricant de chandelles à Aix. On sait qu’il sera le supérieur de la première équipe du Canada en 1841.

Rey (I, p. 232) a conservé une lettre d’Eugène au P. Mie (EO 6, 51), datée d’octobre 1818. « Nous avons formé un établissement à Notre-Dame du Laus : ce qui nous met en rapport direct avec les diocèses de Gap, de Digne, d’Embrun et de Sisteron. Nous sommes devenus les gardiens d’un des plus célèbres sanctuaires de la sainte Vierge où le bon Dieu se plaît à manifester la puissance qu’il a départie à cette chère Mère de la Mission. Plus de 20 000 âmes accourent tous les ans pour se renouveler dans l’esprit de ferveur à l’ombre de ce sanctuaire vraiment imposant et qui inspire un je ne sais quoi qui porte merveilleusement à Dieu. De là, après avoir prêché la pénitence à ces bons fidèles et leur avoir exalté les grandeurs et les gloires de Marie, nous nous répandrons dans les montagnes pour annoncer la parole de Dieu à ces âmes simples, mieux disposées pour recevoir cette divine semence que les habitants trop corrompus de nos contrées. » Le rétablissement de tous les anciens diocèses (Gap, Embrun, Sisteron…) est alors envisagé par le projet de nouveau concordat. Mais, on l’a dit, cette lettre nous interroge sur les relations dans la petite Société. Que Mie, qui était de la toute première équipe, ne soit informé du projet du Laus que plus de six semaines après que la question ait été posée, qu’il n’ait donc, semble-t-il, pas pris part aux décisions, a quelque chose de vraiment surprenant pour nous.

Le récit que fait Leflon (II, pp. 182-185) de la présentation des nouveaux statuts rédigés par le Supérieur et des réactions des Missionnaires semble le meilleur. On se permettra de le citer intégralement. « Le plus difficile restait à obtenir, l’acceptation de la Règle, et surtout celle des vœux, par les Missionnaires de Provence. Si pressé qu’il fût d’aboutir, le P. de Mazenod jugea opportun de prendre son temps, afin de ne pas compromettre, en brusquant les choses, une partie qui engageait tout l’avenir de son œuvre. Pour réussir à coup sûr, il profiterait de la retraite annuelle, fixée aux 24-31 octobre, car rien ne favoriserait mieux l’adhésion à son idéal que le recueillement et la grâce des saints exercices. En attendant, quelques semaines de délai lui permettraient de disposer les esprits, peut-être même de s’assurer, au préalable, les concours nécessaires pour neutraliser les opposants et entraîner les hésitants.

Or la réalité dément tous ses espoirs. Quand, le 24 octobre, le Supérieur donne lecture des constitutions rédigées par lui à St-Laurent, aux six prêtres de la Société, Tempier, Mie, Moreau, Deblieu, Maunier et Aubert, ceux-ci adoptent sans difficultés la première partie relative aux fins de l’Institut, moyennant quelques retouches, auxquelles M. de Mazenod se prête. La seconde partie, qui traite des vœux, se heurte au contraire à une opposition qui paraît invincible ; seuls Tempier et Moreau approuvent les engagements que propose le Fondateur ; les quatre autres font bloc pour les repousser. Malgré la discrétion des actes officiels, des témoins et des historiens oblats, on devine que leur réaction fut même assez vive. En se réunissant dans le monastère des Carmélites, ceux-ci n’avaient pas entendu embrasser la vie religieuse, ni se lier définitivement, mais conserver l’entière liberté « de demeurer ou de se retirer quand bon leur semblerait » (Rambert I, p. 286 ; on se souvient que les statuts approuvés le 25 janvier 1816 parlaient d’un engagement pour toute la vie) ; il était alors convenu que tout se bornerait à une simple association de prêtres séculiers, vivant en commun pour se consacrer aux missions. Maintenant il s’agissait de tout autre chose : on avait surpris leur bonne foi.

La situation se tend jusqu’à devenir extrêmement grave. Si les quatre Pères s’obstinent, le Supérieur ne devra pas seulement renoncer à ouvrir le Laus, en rompant les engagements pris avec Mgr Miollis, mais la Société, qu’il voulait affermir, risque de se dissoudre ; son autorité personnelle, qui jusqu’à présent soutenait cette œuvre combattue et fragile, subirait un cuisant et fatal échec. Tout s’effondrerait du même coup.

A ce moment critique, le P. de Mazenod n’hésite pas. Faute de pouvoir persuader les opposants, qui refusent de se rendre à ses arguments et à ses adjurations, il se résout à leur forcer la main. Sous couleur de donner connaissance des Constitutions aux trois scolastiques minorés, déjà agrégés aux Missionnaires de Provence, il appelle au Conseil les Frères Dupuy, Courtès et Suzanne, que le Fondateur savait entièrement et chaudement acquis à son programme de vie religieuse. Aucun d’eux ne déçut son attente. Après avoir « entendu lecture des Règles, ils promirent unanimement de s’y soumettre et assurèrent, ainsi qu’ils l’avaient fait en particulier au Supérieur général, qu’ils étaient disposés à faire les vœux proposés », relate le compte rendu officiel. M. de Mazenod voulait-il simplement, comme l’assure Suzanne, prouver par là que ces engagements « ne paraissaient pas si effrayants aux autres membres de la Société » et ainsi entraîner l’adhésion générale ? En tout cas, la démonstration manqua son but, car, pour renverser la majorité, le Supérieur fut réduit à donner aux trois Frères scolastiques voix délibérative. Grâce à l’appoint de ces derniers, par six voix contre quatre, les articles contestés passèrent de justesse.

Dans quelle mesure peut-on tenir pour régulière la procédure suivie en l’occurrence ? Les actes du premier Chapitre général, rédigés huit ans plus tard, en 1826, par Suzanne, reconnaissent que cette séance fut « la seule, à laquelle les membres qui n’étaient pas encore prêtres aient assisté ». Mais on a observé que les Constitutions ne se trouvaient pas encore en vigueur ; on a en outre déclaré « juste » que les trois Frères scolastiques, déjà agrégés à l’Institut, « puissent exprimer leur pensée en un moment où l’on prenait une décision des plus importantes pour l’avenir de la Congrégation et leur propre avenir ». Il n’en reste pas moins qu’ils jouèrent en cette circonstanceun rôle prépondérant et que leur avis prévalut sur celui des Pères.

On aurait pu craindre que leur intervention discutable ne créât un fâcheux malaise entre le Fondateur, qui la provoqua pour aboutir à coup sûr, les simples acolytes, qui renversèrent la situation, et les prêtres, mis en minorité par ceux-ci. En fait, tout s’arrangea pour le mieux. L’élection aux charges, prescrite par les Statuts, témoigna aussitôt que, malgré ces dissentiments passagers, l’unité et la charité demeuraient sauves. L’assemblée, se reconnaissant « constituée en Société et réunie en Chapitre général aux termes des Règles qui venaient d’être acceptées » supplia « unanimement le P. de Mazenod de vouloir bien continuer à exercer la charge de Supérieur général… Puis, pour témoigner au P. Deblieu l’affection que tous lui portaient malgré son refus de s’engager par vœux, on le nomma, presque à l’unanimité, premier assistant et admoniteur du Supérieur général. Le P. Maunier fut nommé deuxième assistant et secrétaire général ; le P. Tempier, troisième assistant ; le P. Mie, quatrième assistant, et le frère Courtès, procureur général. »

C’était, du même coup et par un habile dosage, approuver la ferme résolution, avec laquelle Eugène de Mazenod avait fait prévaloir ses conceptions de la vie religieuse, et marquer aux opposants qu’ils restaient dignes de la confiance générale. Ces derniers ne pouvaient que se montrer sensibles à une si délicate attention.
Les instructions de la retraite, que prêchait personnellement le Supérieur des Missionnaires de Provence, complétèrent le rapprochement des esprits et des cœurs. Ses appels au sacrifice total ébranlèrent, émurent. Il supplia ses auditeurs de se prononcer comme ils ne manqueraient pas de s’y résoudre, avant de paraître devant le Juge suprême, au moment de la mort. Maunier, Mie se décident finalement à suivre la majorité et à émettre leurs vœux perpétuels. Aubert demande qu’on lui permette de s’en tenir à des vœux temporaires. Deblieului-même ne s’obstine pas dans un refus définitif et sollicite un an de délai pour réfléchir ; en 1819, à son tour il fera son oblation comme les autres.

Le P. de Mazenod ne pouvait que se féliciter d’une conclusion si heureuse. Le 1er novembre 1818, après avoir obtenu de Guigou les pouvoirs nécessaires, il prononçait ses vœux de chasteté, d’obéissance et de persévérance et recevait, au cours de la messe, les engagements de Maunier, Mie, Tempier, Moreau et des Frères scolastiques Dupuy, Courtès et Suzanne. »
Les récits ajoutent qu’ « ensuite le Supérieur bénit les croix des trois jeunes profès et les leur donna lui-même. » On doit aussi noter qu’à cette date, Fortuné se trouvait chez ses frères à Marseille, contrairement à ce que disent les biographies.

Voici la formule d’oblation d’Eugène que publient EO 15, 189 :
« A Aix, ce 1er novembre 1818
Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, en la présence de la Très Sainte Trinité, de la Sainte Vierge Marie, de tous les Anges et de tous les Saints, de tous mes frères ici réunis, je, Charles Joseph Eugène de Mazenod, fais profession, promets à Dieu et fais vœu de chasteté et obéissance perpétuelles ; je jure et fais pareillement vœu de persévérer jusqu’à la mort dans le saint institut et dans la société des Missionnaires dits de Provence. Ainsi Dieu me soit en aide.
Eugène de Mazenod, prêtre missionnaire »

Il ne convenait pas d’interrompre le récit. Auraient cependant dû y trouver place les notes d’Eugène de Mazenod sur sa journée de retraite personnelle du 30 octobre, publiées dans EO 15, 185-189. Nous en retenons ceci :
« A la veille de contracter un grand engagement pour le reste de mes jours, je rentre en moi-même pour m’humilier devant Dieu du peu de progrès que j’ai fait dans les voies de la perfection, pour gémir amèrement de la difficulté que j’éprouve pour sortir de l’état habituel de tiédeur dans lequel je suis tombé depuis qu’obligé par devoir de m’occuper beaucoup des autres, je me suis presque entièrement oublié moi-même.
La pensée qui me préoccupe davantage est celle de la mort et du compte terrible qu’il faudra rendre à Dieu pour tant de grâces qu’il a daigné m’accorder et dont j’ai abusé et j’abuse tous les jours.
Ce n’est pas sans effroi que je considère les obligations énormes que le Seigneur m’a imposées en me chargeant d’un ministère si étendu et si important. Comment ! de ma fidélité à correspondre aux grâces de Dieu, car ce secours est toujours proportionné aux besoins, dépend peut-être le salut d’une infinité d’âmes. Si je suis fervent, la communauté à la tête de laquelle je suis, le deviendra davantage et des populations entières se ressentiront de cet accroissement de zèle et d’amour. Si je suis lâche au contraire, la communauté en souffrira un détriment notable et les peuples en seront la victime, et tandis que je devais attirer sur les uns et sur les autres une infinité de grâces de perfection ou de conversion, au jour du jugement, ils s’élèveront tous contre moi pour me demander compte des trésors dont je les ai privés par ma faute.

J’avoue que cette pensée est si effrayante que j’aurais été tenté de succomber au découragement et renoncer à travailler au salut des autres. Mais je me suis convaincu que ce parti n’était pas le plus sûr, puisque le Seigneur m’ayant manifesté sa volonté soit par la voix des supérieurs, soit par les succès dont, malgré tant d’obstacles et d’oppositions, il a couronné toutes les œuvres dont il m’avait chargé, je n’échapperais pas à la condamnation que je redoute en me retirant du combat, en rentrant dans la paisible solitude après laquelle je soupire.
Que me reste-t-il donc à faire ? Il faut que je continue de renoncer entièrement à mes goûts qui me porteraient à vivre dans la retraite, principalement à l’étude et aux autres occupations de la solitude ; que je me consacre de nouveau et pour toujours au service du prochain, mais que je me néglige moins moi-même, que je veille davantage sur mon intérieur, que je ne me laisse pas absorber entièrement par les œuvres d’un zèle extérieur, c’est-à-dire en un mot, que je travaille en même temps et au salut des autres et à ma propre sanctification… »

Le 13 novembre suivant, le vicaire général Guigou, par une seconde ordonnance, confirmait son autorisation provisoire de 1816. Nous citons d’après Rey (I, p. 234) : « Nous, Vicaire général capitulaire du diocèse d’Aix et d’Arles, le siège étant vacant, vu notre autorisation provisoire en date du 29 janvier 1816 donnée à M. de Mazenod et à ses compagnons pour se réunir en communauté et vivre sous l’observance du Règlement qui fut soumis à notre examen et dont nous approuvâmes les dispositions… ; témoins de la régularité et de l’harmonie établie et maintenue dans leur communauté, des bénédictions que la bonté divine a daigné répandre sur les efforts de leur zèle, de la reconnaissance des familles dont ils instruisent les enfants dans la crainte de Dieu et l’amour des devoirs ; dépositaires de la satisfaction et du bonheur des fidèles qu’ils ont déjà évangélisés ; voulant consolider autant qu’il dépend de nous un établissement si utile à la Religion et que plusieurs diocèses semblent avoir pris dernièrement pour modèle en en formant de pareils, avons autorisé comme nous autorisons par les présentes, en ce qui nous concerne, l’établissement susdit pour pratiquer les oeuvres et s’appliquer aux fonctions susnommées et à vivre dans l’observance du Règlement que nous avons approuvé provisoirement le 29 janvier 1816 pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification des âmes.
Donné à Aix le 13 novembre 1818. Signé : Guigou, chan. Vic. gén. cap. »

La Société des Missionnaires de Provence se trouvait définitivement fondée. Il faut cependant remarquer que cette décision ne fait que confirmer celle de 1816. Rien n’est dit des nouvelles Constitutions, ni des vœux prononcés le 1er novembre.

Les Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence

Le texte du premier manuscrit de nos Constitutions a été publié dans les Missions de 1951, pp. 1 – 160, ainsi qu’en tiré à part. Ces deux modes d’édition incluent un fac-similé reproduisant la première page du registre. Celui-ci se présente sous la forme de cahiers cousus ensemble pour former un seul volume de 58 pages. Chaque page est divisée en deux colonnes, le texte étant à droite et la gauche étant réservée aux annotations. Des pages ont été laissées libres, pour d’éventuels compléments. Le manuscrit, totalement de l’écriture du P. de Mazenod, est conservé aux Archives générales des O.M.I. à Rome.

En fidélité aux règles qu’on s’est données pour ce travail, offrir notamment le maximum de textes originaux, on publie ici le plan et de larges extraits de ces Constitutions à savoir ce qui semble pouvoir être attribué au P. de Mazenod lui-même.



Plan des Constitutions et Règles de la Société des Missionnaires de Provence

Un avant-propos ouvre le document.
Première partie
Chapitre premier : de la fin de l’Institut : 1. Prêcher au peuple la parole de Dieu / 2. Suppléer à l’absence des corps religieux / 3. Réformer le clergé
Chapitre deuxième : 1. Des missions / 2. Règlement particulier pour les missions
Chapitre troisième : Des autres exercices : 1. De la prédication / 2. De la confession / 3. Direction de la jeunesse / 4. Prisons / 5. Moribonds / 6. Office divin / 7. Exercices publics dans l’église.

Deuxième partie : Des obligations particulières des missionnaires
Chapitre premier : De l’esprit de pauvreté, et des vœux de chasteté, d’obéissance et de persévérance 1. De l’esprit de pauvreté / 2. Du voeu de chasteté / 3. Du vœu d’obéissance / 4. Du vœu de persévérance
Des autres principales observances / 5. De la prière et des exercices de piété
Chapitre deuxième : Du silence, du recueillement, de la mortification et des pénitences corporelles 1. Du silence et du recueillement / 2. De la mortification et des pénitences corporelles / 3. Des assemblées domestiques

Troisième partie :
Chapitre premier : Du gouvernement de la Société : 1. Du Chapitre général / 2. Du Supérieur général et des quatre assistants / 3. De l’admoniteur du Supérieur général / 4. Du procureur général / 5. Des visiteurs / 6. Des supérieurs particuliers et autres officiers
Chapitre deuxième : 1. Des qualités requises pour être reçus / 2. Du noviciat / 3. De l’oblation (L’avant-propos annonçait un 4. Des frères convers. Cette page est restée blanche)
Chapitre troisième : Des causes qui doivent déterminer à renvoyer de la Société. De ceux qui ont le pouvoir de le faire. De la manière de l’exécuter

Quelques passages majeurs des Constitutions et Règles des Missionnaires de Provence

Avant-propos
Si les prêtres à qui le Seigneur a donné le désir de se réunir en communauté pour travailler plus efficacement au salut des âmes et à leur propre sanctification, veulent faire quelque bien dans l’Eglise, ils doivent premièrement se pénétrer profondément de la fin de l’Institut qu’ils vont embrasser, de la grandeur du ministère auquel ils sont appelés, et des fruits immenses de salut qui peuvent résulter de leurs travaux, s’ils s’en acquittent dignement.
Pour parvenir à cette fin si désirable, ils doivent également s’appliquer avec le plus grand soin à prendre les moyens les plus propres pour les conduire au but qu’ils se proposent, et ne s’écarter jamais des règles prescrites pour assurer le succès de leur sainte entreprise et les maintenir eux-mêmes dans la sainteté de leur vocation.
L’exemple des saints et la raison nous prouvent assez qu’il est nécessaire, pour maintenir le bon ordre dans une Société, de fixer certaines règles de conduite qui réunissent tous les membres qui la composent dans une pratique uniforme et un commun esprit ; c’est ce qui constitue la force des corps, y maintient la ferveur et en assure la durée.

Prêcher au peuple la parole de Dieu. (copié presque à la lettre chez A. de Liguori).
La fin de l’Institut des Missionnaires dits de Provence est premièrement de former une réunion de prêtres séculiers qui vivent ensemble et qui s’efforcent d’imiter les vertus et les exemples de notre Sauveur Jésus-Christ, principalement en s’employant à prêcher aux pauvres la parole divine. C’est pourquoi les membres de cette Congrégation s’emploieront, sous l’autorité des ordinaires dont ils dépendront toujours, à procurer des secours spirituels aux pauvres gens épars dans les campagnes et aux habitants des petits pays ruraux plus dépourvus de ces secours spirituels. Ils pourvoiront à ces besoins par des missions, par des catéchismes, par des retraites ou autres exercices spirituels.

Suppléer à l’absence des corps religieux (propre aux Missionnaires de Provence)
La fin de cette réunion est aussi de suppléer autant que possible au défaut de tant de belles institutions qui ont disparu depuis la Révolution et qui ont laissé un vide affreux dont la religion s’aperçoit tous les jours davantage. C’est pourquoi ils tâcheront de faire revivre en leurs personnes la piété et la ferveur des Ordres religieux détruits en France par la Révolution ; qu’ils s’efforceront de succéder à leurs vertus comme à leur ministère et aux plus saintes pratiques de leur vie régulière, telle que l’exercice des conseils évangéliques, l’amour de la retraite, le mépris des honneurs du monde, l’éloignement de la dissipation, l’horreur des richesses, la pratique de la mortification, la récitation de l’office divin publiquement et en commun, l’assistance des moribonds, etc. C’est pourquoi encore les membres de cette Société s’emploient aussi à instruire la jeunesse de ses devoirs religieux, à la détourner du vice et de la dissipation, et à la rendre propre à remplir comme il faut les obligations que la religion et la société ont droit de lui imposer dans les divers états auxquels elle se destine.

Réformer le clergé (propre aux Missionnaires de Provence)
Une fin non moins importante de leur Institut, à laquelle ils tâcheront d’arriver avec autant de zèle qu’à la fin principale, c’est de réformer le clergé et de réparer, autant qu’il est en eux, le mal qu’ont fait et que font encore les mauvais prêtres, qui ravagent l’Eglise par leurs insouciances, leur avarice, leurs impuretés, leurs sacrilèges, leurs crimes et forfaits de tout genre. Dans les commencements, les missionnaires, à cause de leur jeunesse, ne pourront entreprendre qu’indirectement la guérison de cette plaie profonde par leurs douces insinuations, leurs prières et leurs bons exemples, mais dans quelques années, s’il plaît à Dieu, ils attaqueront de front tous ces vices affreux ; ils porteront la sonde, le fer et le feu dans ce chancre honteux qui dévore tout dans l’Eglise de Jésus-Christ. Ils feront alors des retraites aux prêtres, et la maison de la Mission sera toujours un asile ouvert et comme une piscine salutaire où ces malades infects et purulents viendront se laver et commencer une nouvelle vie de pénitence et de réparation.

Nota bene (propre aux Missionnaires de Provence)
Quelle fin plus sublime que celle de leur Institut ! Leur instituteur, c’est Jésus-Christ, le Fils de Dieu lui-même ; leurs premiers pères, les Apôtres. Ils sont appelés à être les coopérateurs du Sauveur, les corédempteurs du genre humain ; et quoique, vu leur petit nombre actuel et les besoins plus pressants des peuples qui les entourent, ils doivent pour le moment borner leur zèle aux pauvres de nos campagnes, etc., leur ambition doit embrasser, dans ses saints désirs, l’immense étendue de la terre entière.

L’Eglise, ce bel héritage du Sauveur, qu’il avait acquis au prix de tout son sang, a été ravagée, de nos jours, d’une manière cruelle. Cette épouse chérie du Fils de Dieu ne lui enfante presque plus que des monstres. L’ingratitude des hommes est à son comble ; l’apostasie, bientôt générale ; et à part le sacré dépôt qui sera toujours conservé intact jusqu’à la fin des siècles, il ne reste plus du christianisme que les traces de ce qu’il a été, de sorte que l’on peut dire avec vérité que, grâce à la malice et à la corruption des chrétiens de nos jours, leur condition est pire que celle de la gentilité, avant que la croix eût terrassé les idoles.

Dans cet état déplorable, l’Eglise appelle à son secours les ministres auxquels elle a confié les plus chers intérêts de son divin Epoux, et ce sont la plupart de ces ministres qui aggravent encore ses maux par leur damnable conduite. La véritable fin de notre Institut est de remédier à tous ces maux, de corriger autant qu’il est possible tous ces désordres. Pour parvenir à réussir dans cette sainte entreprise, il faut premièrement rechercher les causes de la dépravation qui asservit aujourd’hui les hommes à toutes leurs passions. On peut les réduire à trois chefs principaux : 1. L’affaiblissement pour ne pas dire la perte totale de la foi ; 2. L’ignorance des peuples ; 3. La paresse, la nonchalance, la corruption des prêtres. Cette troisième cause doit être regardée comme la principale et comme la racine des deux autres.
Il est vrai que depuis un siècle on travaille à miner les fondements de la religion dans le cœur et dans l’esprit des hommes par des manœuvres infernales. Il est vrai encore que la Révolution française a prodigieusement contribué à avancer cette œuvre d’iniquité. Néanmoins, si le clergé avait été constamment ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, la religion se serait soutenue, et non seulement elle aurait résisté à ce terrible choc, mais elle aurait triomphé de toutes ces attaques et ne serait sortie que plus belle et plus glorieuse du combat.

Ces causes étant connues, il est plus aisé d’y apporter le remède. Il faut pour cela former des apôtres qui, après s’être convaincus de la nécessité de se réformer eux-mêmes, travaillent de tout leur pouvoir à convertir les autres. Et comme nous avons vu que la source véritable du mal était l’insouciance, l’avarice et la corruption des prêtres, ces abus étant réformés, les autres cesseront. Ayez des prêtres zélés, désintéressés et solidement vertueux, et bientôt vous ramènerez les peuples égarés à leurs devoirs. Employez, en un mot, les mêmes moyens que notre Sauveur employa, lorsqu’il voulut convertir le monde ; vous aurez les mêmes résultats.


Que fit Notre Seigneur Jésus-Christ ? Il choisit un certain nombre d’apôtres et de disciples, qu’il forma à la piété, qu’il remplit de son esprit ; et après les avoir dressés à son école et à la pratique de toutes les vertus, il les envoya à la conquête du monde, qu’ils eurent bientôt soumis à ses saintes lois.

Que devons-nous faire à notre tour pour réussir à reconquérir à Jésus-Christ tant d’âmes qui ont secoué son joug ? Travailler sérieusement à devenir des saints ; marcher courageusement sur les traces de tant d’apôtres qui nous ont laissé de si beaux exemples de vertus, dans l’exercice d’un ministère auquel nous sommes appelés comme eux ; renoncer entièrement à nous-mêmes ; avoir uniquement en vue la gloire de Dieu, l’édification de l’Eglise, le salut des âmes ; nous renouveler sans cesse dans l’esprit de notre vocation ; vivre dans un état habituel d’abnégation et dans une volonté constante d’arriver à la perfection, en travaillant sans relâche à devenir humbles, doux, obéissants, amateurs de la pauvreté, pénitents, mortifiés, détachés du monde et des parents, pleins de zèle, prêts à sacrifier nos biens, nos talents, notre repos, nos personnes et notre vie pour l’amour de Jésus-Christ, le service de l’Eglise et la sanctification du prochain ; et ensuite, pleins de confiance en Dieu, entrer dans la lice et combattre jusqu’à extinction pour la plus grande gloire de Dieu.


Quel vaste champ à parcourir ! quelle noble entreprise ! Les peuples croupissent dans la crasse ignorance de tout ce qui regarde leur salut. La suite de cette ignorance a été l’affaiblissement pour ne pas dire presque l’anéantissement de la foi et la corruption des mœurs. Il est donc pressant de faire rentrer dans le bercail tant de brebis égarées, d’apprendre à ces chrétiens dégénérés ce que c’est que Jésus-Christ, de les arracher à l’esclavage du démon et de leur montrer le chemin du ciel, d’étendre l’empire du Sauveur, de détruire celui de l’enfer, d’empêcher des millions de péchés mortels, de mettre en honneur et de faire pratiquer toutes sortes de vertus, de rendre les hommes raisonnables, puis chrétiens, enfin de les aider à devenir saints. Il faut pénétrer plus avant encore, entrer jusque dans le sanctuaire ; le purger de tant d’immondices qui en souillent l’entrée, l’intérieur, et jusqu’aux marches de l’autel où s’immole la sainte Victime ; y rallumer le feu sacré du pur amour, qui n’est plus entretenu que par un petit nombre de saints ministres, qui en conservent précieusement les dernières étincelles, qui s’éteindraient bientôt avec eux, si on ne se pressait de se ranger à leur entour ; et là, de concert avec eux, offrir au Dieu vivant, en compensation de tant de crimes, l’hommage et le dévouement le plus absolu, le sacrifice entier de tout son être à la gloire du Sauveur et au service de son Eglise.

Extraits du chapitre trois : des autres exercices (propre aux Missionnaires de Provence)
De la prédication : … On ne parviendra à ce but qu’en s’oubliant totalement soi-même, qu’en renonçant à sa propre gloire… qu’en prêchant en un mot, comme l’Apôtre, Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, en montrant que l’on est pénétré de ce que l’on enseigne et qu’on a commencé à le pratiquer soi-même avant de l’apprendre aux autres…
De la confession : … Ce n’est que dans le tribunal qu’on perfectionne ce qui n’a été qu’ébauché par les discours. Si la grâce a touché une âme par la force de la parole de Dieu, ce n’est que dans le tribunal de la pénitence qu’elle la façonne et la justifie. On ne prêche que pour amener les pécheurs jusqu’au bord de la piscine. Mais que deviendraient ces âmes que Dieu attire déjà à lui par sa grâce, si personne ne les plongeait dans le bain salutaire où elles doivent recouvrer leur première vigueur en se dépouillant de la lèpre honteuse qui les rongeait… Nul doute que dans l’alternative il ne faille préférer le ministère de la confession à celui même de la parole, puisqu’on peut suppléer dans le tribunal de la pénitence, par les avis particuliers que l’on donne au pénitent, au défaut d’instruction…
Direction de la jeunesse : La direction de la jeunesse sera regardée comme un devoir essentiel dans notre Institut…
Prisons : On ne perdra jamais de vue qu’une des fins principales de l’Institut est de venir au secours des âmes les plus abandonnées. A ce titre, les pauvres prisonniers ont des droits acquis à la charité de la Société…

Deuxième partie : Des obligations particulières des missionnaires
Nous serions portés, selon l’esprit de notre Institut qui est un esprit de réparation, d’offrir à Dieu la compensation de ce vice (la cupidité) en adoptant la pauvreté volontaire comme les saints l’ont pratiquée avant nous. Des raisons de circonstance nous ont détourné, pour le moment, de cette pensée…. En attendant, nous tâcherons, sans nous y astreindre encore par vœu, de bien prendre l’esprit de cette précieuse vertu, de l’aimer et de la pratiquer si bien que les plus clairvoyants puissent s’y méprendre.
La vertu de chasteté étant si chère au Fils de Dieu et si nécessaire à un ouvrier évangélique, les sujets de notre Société seront très attentifs à la conserver précieusement…
Les membres de notre Société font profession d’obéir aux Ordinaires des lieux… Ils observeront pareillement une exacte obéissance premièrement à toutes leurs Règles et Constitutions, auxquelles ils seront très fidèles ; à tous les ordres et à toutes les dispositions de leur supérieur…
Outre les vœux dont on vient de parler, les membres de la Société feront le vœu de persévérance.

Il a déjà été dit que les missionnaires doivent, autant que le comporte la faiblesse de la nature humaine, imiter en tout les exemples de Notre Seigneur Jésus-Christ, principal instituteur de la Société, et de ses Apôtres, nos premiers pères. A l’imitation de ces grands modèles, une partie de leur vie sera employée à la prière, au recueillement intérieur, à la contemplation dans le secret de la maison de Dieu, qu’ils habiteront en commun. L’autre sera entièrement consacrée aux oeuvres extérieures du zèle le plus actif… Mais tant en mission que dans l’intérieur de la maison, leur principale application sera d’avancer dans les voies de la perfection ecclésiastique et religieuse…

Ils n’auront d’autre signe distinctif que celui qui est propre de leur ministère, c’est-à-dire un crucifix… Ce crucifix sera comme le diplôme de leur ambassade aux divers peuples auxquels ils sont envoyés…

Des qualités requises pour être reçus
Il faut avoir un grand désir de sa propre perfection, un grand amour pour Jésus-Christ et son Eglise, un grand zèle pour le salut des âmes. Il faut avoir le cœur libre de toute affection déréglée aux choses de la terre, un grand détachement des parents et du lieu de sa naissance, un désintéressement tel qu’il aille jusqu’au mépris des richesses. Il faut avoir la volonté de servir Dieu et l’Eglise soit dans les missions, soit dans les autres ministères que la Société embrasse, et vouloir persévérer toute la vie dans la fidélité et l’obéissance aux saintes Règles de l’Institut.
Il serait à souhaiter que ceux qui se proposent d’entrer dans la Société eussent de l’aptitude aux sciences, s’ils n’en ont pas déjà acquis la connaissance ; qu’ils eussent du bon sens, de l’intelligence, un jugement sain, de la mémoire, une bonne volonté à toute épreuve…


Le noviciat durera deux ans pour les sujets qui ne sont pas dans les Ordres sacrés, un an pour ceux qui ont reçu le sous-diaconat, et six mois pour les prêtres…
Le jour fixé pour l’oblation… le novice, assisté du maître des novices et entouré de la communauté, proférera à haute et intelligible voix la formule de son oblation, qu’il aura écrite et signée de sa propre main… Quand le supérieur aura fini la messe, il donnera la croix au nouvel Oblat… (Ces derniers textes cités sont, pour la plupart, propres aux Missionnaires de Provence).

Un tournant majeur pour la petite Société ?

Ce travail s’efforce de rester au plus près de la vie et de la pensée d’Eugène de Mazenod et de ses compagnons, c’est pourquoi leurs écrits, quand on les possède, sont longuement cités. On veille en conséquence à éviter les simplifications et les interprétations trop rapides, de même que les anticipations (par exemple, on a le souci de donner toute leur place aux différents Missionnaires de Provence, y compris à ceux qui par la suite prendront leurs distances). Cela dit, il convient d’attirer l’attention sur tel ou tel point. D’autant que 1818 est souvent présenté à juste titre comme un tournant majeur pour la Société des Missionnaires de Provence.

Des décisions majeures ont en effet été prises en octobre 1818, dans une réunion qu’on a pu désigner comme le premier Chapitre général. La lettre inattendue du vicaire général Arbaud offrant aux Missionnaires de Provence de prendre en charge le sanctuaire de Notre-Dame du Laus amena la petite Société à franchir des frontières. Celle, géographique et ecclésiale, du diocèse d’Aix et même de la Provence. Celle, psychologique et finalement bien plus contraignante, de s’en tenir à une unique « maison », admettant ainsi la possibilité d’autres fondations et l’établissement d’une Congrégation. Ni la fondation du Calvaire à Marseille en 1821, ni celles qui suivront ne feront difficulté sur ce point. En 1818, les Missionnaires de Provence acceptèrent de s’ouvrir un avenir.

A cette occasion, la petite communauté comprit vite la nécessité d’avoir des statuts plus élaborés. Jusque-là, semble-t-il, on s’en était tenu au cadre mis au point le 25 janvier 1816 et approuvé alors par les autorités diocésaines. En rédigeant le long manuscrit qu’il intitula « Constitutions et Règles », Eugène de Mazenod dépassait-il le mandat qu’on lui avait confié ? On sait les difficultés alors rencontrées avant qu’un accord soit atteint. Il nous faut revenir sur ce tournant majeur pour les Missionnaires de Provence.

On sait que dans son travail, Eugène de Mazenod s’est beaucoup appuyé sur les Constitutions des Rédemptoristes, fondés au siècle précédent par Alphonse de Liguori, d’abord sous le nom d’Institut du Très Saint Sauveur. Quantitativement, c’est exact. Beaucoup d’articles, notamment ceux qui concernent le détail de la vie des missionnaires, sont recopiés des Rédemptoristes, souvent au mot près. Noter aussi que la section « règlement particulier pour les missions » doit beaucoup au grand missionnaire de la Corse au XVIIIème siècle que fut Léonard de Port-Maurice. Mais à l’exception du premier paragraphe sur « la fin de l’Institut », qui est presque le même que chez Liguori, la plupart des textes d’inspiration (ceux que nous avons choisi de citer ci-dessus) sont d’Eugène de Mazenod. Ses écrits antérieurs, et déjà ses lettres quand il était au séminaire de St-Sulpice, contiennent beaucoup de formules identiques ou très proches. Une étude approfondie reste à faire. Cependant, quelques sondages font percevoir que dans ces textes le P. de Mazenod s’est souvent inspiré d’Ignace de Loyola et surtout de Vincent de Paul.

Citons Abelly, qui connut très bien Vincent de Paul et en écrivit la Vie. (Celle-ci parut quatre ans après la mort du saint et fut pendant longtemps considérée comme biographie officielle.) Nos archives disposent d’une édition de 1835, provenant de l’ancienne bibliothèque de Lumière, certainement proche de celle dont le P. de Mazenod a disposé. Abelly décrit la situation de l’Eglise en France au sortir des guerres de religion. « La France, qui jusqu’alors avait été une des plus florissantes monarchies de la terre, devint comme un théâtre d’horreur, où la violence et l’impiété firent jouer d’étranges tragédies : on voyait en tout lieu les temples détruits, les autels abattus, les choses les plus saintes profanées, les prêtres massacrés ; et ce qui était le plus grand et le plus funeste de tous ces maux, c’était un renversement presque universel de tout ordre et de toute discipline ecclésiastique ; d’où provenait qu’en la plupart des provinces de ce royaume, les peuples étaient comme de pauvres brebis dispersées, sans pâture spirituelle, sans sacrements, sans instruction, et presque sans aucun secours extérieur pour leur salut… » p. 15

« …On voyait toujours, et on a encore vu longtemps après, plusieurs grands défauts parmi le clergé : ce qui était cause que le sacerdoce était sans honneur… De ce défaut de vertu et de discipline dans le clergé procédait un autre grand mal, qui était que le peuple, et plus particulièrement celui de la campagne, n’était point instruit, ni assisté comme il devait être dans ses besoins spirituels ; on ne savait presque ce que c’était que de faire des catéchismes… de sorte qu’on voyait de tous côtés des chrétiens qui passaient leur vie dans une si profonde ignorance des choses de leur salut, qu’à grande peine savaient-ils s’il y avait un Dieu… Dieu sait quel était l’état de leur conscience dans une telle ignorance des choses de leur salut, et quelle pouvait être leur foi, n’y ayant presque personne qui prît soin de leur enseigner ce qu’ils étaient obligés de croire.
« Pour ce qui est des personnes qui demeuraient dans les villes, quoique, par le secours des prédications qui se faisaient dans les paroisses et autres églises, elles eussent plus de connaissance et de lumière, cette connaissance toutefois était ordinairement stérile, et cette lumière sans chaleur ; on n’y voyait presque aucune marque de cette véritable charité qui se fait connaître par les œuvres… » pp. 16-17

« Voilà quel était l’état du christianisme en France, lorsque Dieu, qui est riche en miséricorde, voyant les grands besoins de son Eglise en l’une de ses parties principales, voulut y pourvoir, suscitant, entre plusieurs autres grands et saints personnages, son fidèle serviteur Vincent de Paul, lequel animé de son esprit et fortifié par sa grâce, s’est employé autant qu’il a été en lui, avec un zèle infatigable, à réparer tous ces défauts, et y appliquer des remèdes convenables.
Et premièrement, il s’est toujours proposé comme un des ses principaux ouvrages, de procurer autant qu’il lui serait possible que l’Eglise fût remplie de bons prêtres, qui travaillassent utilement et fidèlement en la vigne du Seigneur ; c’est à quoi tendaient les exercices des ordinands, les séminaires, les retraites des ecclésiastiques, les conférences spirituelles… dont il a été l’auteur et le promoteur…

Il joignait à ce zèle qu’il avait pour le bien de l’état ecclésiastique, une charité très ardente à procurer l’instruction et l’assistance spirituelle des âmes qui en avaient besoin, et surtout des pauvres de la campagne, qu’il voyait les plus abandonnés, et pour lesquels il avait une tendresse toute particulière. Il ne se peut dire combien il a travaillé pour les délivrer du péché et de l’ignorance, en les catéchisant, et les disposant à faire des confessions générales. » (pp. 18-19)

Un autre point a beaucoup retenu l’attention, l’introduction de la vie religieuse et des vœux. Dans sa première lettre à Tempier (9 octobre 1815, EO 6, 7), Eugène écrivait : « On ne sera point lié par vœu. » Et il faisait référence à Philippe Néri avec ses Oratoriens, qui ne sont pas des religieux. Cependant, dans ses Mémoires, citées par Rambert (I, p. 187), mais dont on ignore la date de rédaction, très postérieure aux événements, Eugène de Mazenod écrit : « Ma pensée fixe fut toujours que notre petite famille devait se consacrer à Dieu et au service de l’Eglise par les vœux de religion. La difficulté était de faire goûter à mes premiers compagnons cette doctrine un peu sévère pour des commençants, dans un temps surtout où l’on avait perdu la trace de cette tradition, au sortir d’une révolution qui avait dispersé, et je dirai presque détruit, tous les ordres religieux. » Eugène fait alors allusion à l’assentiment de Tempier et au vœu d’obéissance réciproque prononcé par tous les deux le jeudi saint 1816. Mais c’était des vœux privés, qui n’engageaient qu’eux et dont, semble-t-il, ils n’avaient pas informé leurs compagnons.

Certes Eugène de Mazenod et ses premiers compagnons devaient fortement sentir le manque de « tant de belles institutions », qu’étaient « les Ordres religieux détruits en France par la Révolution ». Peut-on préciser à qui il fait allusion ? Les jésuites ont été supprimés en France en 1766 ; à cette date, aucun des futurs Missionnaires de Provence n’était né. Selon une étude publiée il y a une vingtaine d’années, il y avait dans la ville d’Aix en 1790 pour une population d’autour de 20 000 habitants, environ 180 religieux et 280 religieuses. Du côté masculin, qui nous intéresse davantage, on peut distinguer les sociétés sans vœu comme les oratoriens, les religieux enseignants et hospitaliers, très majoritairement Frères, et enfin les ordres à vœux solennels tels que les augustins, les carmes, les dominicains, les capucins… Il est à remarquer que pendant la période révolutionnaire la persévérance des religieux n’a pas été plus exemplaire que celle des prêtres séculiers. Les chiffres semblent plutôt indiquer le contraire.

On est donc conduit à comprendre comme assez générale et imprécise la formule des nouvelles Constitutions : « Ils tâcheront de faire revivre en leurs personnes la piété et la ferveur des Ordres religieux détruits…, ils s’efforceront de succéder à leurs vertus comme à leur ministère… » Pour les ministères, on pense évidemment en priorité aux missions et à la formation chrétienne de la jeunesse. Quant aux vertus, dès les toutes premières lettres à Tempier, l’insistance est présente : « Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes. Ce mot comprend tout ce que nous pourrions dire » (13 décembre 1815, EO 6, 13). Les lettres qu’il écrit de Paris en 1817 soulignent les exigences indispensables pour la formation des novices. Ainsi le 22 août 1817, il écrit à Tempier (EO 6, 38) : « Cet esprit de dévouement total pour la gloire de Dieu, le service de l’Eglise et le salut des âmes, est l’esprit propre de notre Congrégation, petite, il est vrai, mais qui sera toujours puissante tant qu’elle sera sainte. »

Une des constantes de ces écrits, c’est le rappel des déficiences du clergé. Au point que nous sommes choqués de son regard et de son langage. Après l’insistance sur l’indispensable recherche de la sainteté, il écrit à Tempier dans la lettre du 13 décembre 1815 : « Y a-t-il beaucoup de prêtres qui veuillent être saints de cette manière ? Il faudrait ne pas les connaître pour se le persuader ; moi je sais bien le contraire. » Un peu plus haut il notait : « Pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ? » Et le 12 août 1817, à Tempier encore (EO 6, 35) : « Les prêtres vicieux ou méchants sont la grande plaie de l’Eglise. » Le texte de 1818 parle du « chancre honteux qui dévore tout dans l’Eglise », du « mal qu’on fait et que font les mauvais prêtres », source première des maux dont souffre l’Eglise. Il semble retrouver et même dépasser les mots de Vincent de Paul. On comprend qu’il veut autre chose, qui soit vraiment du nouveau. Pour lui, sans doute pour Tempier, et encore plus pour les jeunes, cette autre chose, ce nouveau, ne peut être que la vie religieuse engagée par les vœux.

Les statuts de 1816 requièrent la vie commune dans une communauté régulière, l’engagement à vie, l’obéissance au supérieur… On y évoquait même le penchant de la plupart d’entre eux pour la vie religieuse. Comment alors comprendre l’opposition de la majorité des anciens ? Mon hypothèse serait celle-ci. Bien qu’il soit dit explicitement que le groupe est une réunion de prêtres séculiers (l’expression sera maintenue dans les Constitutions des Oblats jusqu’en 1928, année de l’ajustement au code de droit canon de 1917), qu’elle reste sous l’autorité des ordinaires, ces anciens (Mie et Maunier ont déjà 21 ans de vie de prêtres séculiers) ont eu peur du mot « vœux ». Crainte d’être embrigadés ? Les jeunes ne sentaient pas les mêmes craintes et souhaitaient faire le pas.

Peut-on dire qu’Eugène de Mazenod s’engagea fortement dans cette direction sous l’influence d’Alphonse de Liguori ? Celui-ci tend de plus en plus à succéder à Vincent de Paul comme référence pour Eugène et ses Missionnaires. Les Lazaristes ne sont pas des religieux, les Rédemptoristes le sont. Alphonse de Liguori a été béatifié en septembre 1816. On a déjà signalé l’importance que prend dans l’église de la Mission la dévotion au nouveau bienheureux. A cette époque, à la demande d’Eugène, M. de Mazenod passe une grande partie de son temps à traduire de l’italien la vie d’Alphonse de Liguori par Tannoia. Les lettres de Fortuné font souvent allusion à ce travail, qu’Eugène lisait très attentivement. A la mort de M. de Mazenod, Jeancard prendra le relais. Et la biographie écrite par ce dernier et publiée à Marseille en 1828 sera la première publiée en France. L’influence d’Alphonse de Liguori entraîne et le choix d’une théologie morale moins rigide et un modèle de vie religieuse missionnaire.

Si bien qu’à la Toussaint 1818, à l’exception de Deblieu, qui demande une année de réflexion et d’Aubert, qui ne s’engage que pour un an, tous les autres, y compris Maunier et Mie font vœu de chasteté, d’obéissance et de persévérance jusqu’à la mort. Certes, l’absence du vœu de pauvreté empêche de considérer les Missionnaires de Provence comme des religieux à part entière. Mais l’orientation est prise.

Cosentino, qui a fait une étude canonique poussée, tire cette conclusion : « Avant l’approbation pontificale de 1826, les vœux de nos premiers Pères furent de simples vœux privés et non des vœux publics », (Etudes oblates 1953, p. 19).

Noter aussi le travail de Bernard Dullier : « Les Missionnaires de Provence passent à la vie religieuse ».

La mission de Barjols

On ne manque pas d’être surpris de découvrir qu’après les trois missions prêchées en 1816 (Grans, Fuveau, Marignane), les Missionnaires de Provence n’en aient pris en charge qu’une (Mouriès) en 1817 et une seule autre durant la saison 1817-1818 (Le Puget). Il faut ajouter celle d’Arles (automne 1817), conduite par les Missionnaires de France et à laquelle prirent part Deblieu et Mie. Soit seulement cinq missions en presque trois ans. Faut-il accuser les problèmes avec les curés d’Aix, les questions de santé ou encore le petit nombre de missionnaires ? On n’a pas d’explications. A l’automne 1818, on inaugure un tout autre rythme. Trois missions cette saison-là, trois autres pour 1819-1820, dont Marseille et Aix, puis cinq d’octobre 1820 à juin 1821. L’oeuvre est alors bien lancée.

La mission de Barjols ouvrit la saison 1818-1819, elle sera suivie en janvier par celle de Remollon et en février par celle d’Eyguières. Nous allons leur faire écho.

Barjols, chef-lieu de canton de 4000 habitants, se trouve dans le département du Var, qui faisait alors partie du diocèse d’Aix, à une soixantaine de kilomètres à l’est de cette ville. Grâce aux correspondances qui ont été conservées, on dispose pour cette mission d’une documentation assez abondante. Nous en citerons une bonne part. La mission fut ouverte le dimanche 8 novembre et clôturée le dimanche 20 décembre. Y prirent part six Missionnaires de Provence : Mazenod, Deblieu, Maunier, Mie, Marius Aubert, Moreau. Un document cite un certain Garcin (?) comme septième missionnaire, mais on ne sait rien de lui, peut-être un prêtre de la région. Tempier était resté à Aix pour le service et de l’église, et de la Congrégation de la Jeunesse et des jeunes Missionnaires en formation. Il pouvait heureusement compter sur l’aide précieuse de Fortuné.

« Ton fils est parti (hier) à onze heures avec cinq de ses confrères pour aller coucher à Saint-Maximin et arriver à Barjols cet après-dîner à l’heure de vêpres, époque fixée pour l’ouverture de sa mission… Je le trouvai en assez bonne santé, malgré le travail dont il avait été accablé au-dedans et au-dehors de sa maison. Je l’ai bien recommandé à ses confrères, qui m’ont promis de modérer l’excès de son zèle et de le surveiller exactement tant pour le sommeil que pour la nourriture. Ils seront parfaitement logés chez Mme de Saint-Estève qui a donné les ordres les plus précis pour qu’ils fussent traités comme il faut. Leur départ d’ici a été des plus touchants. Après avoir fait dans l’église publiquement la prière fixée pour les voyageurs et reçu la bénédiction du très saint sacrement, ils se sont mis en route, accompagnés jusqu’au Pont des Trois-Sautets, des novices, des congréganistes et autres personnes pieuses. Tu imagineras bien que j’étais aussi du cortège. L’abbé Deblieu a dû les rejoindre hier au soir à St-Maximin. Par ce moyen, ils seront sept missionnaires. J’ai su en particulier que les gens de Barjols avaient déclaré qu’ils n’iraient point aux exercices de la mission, si ton fils n’y était point. Il ne reste ici que le brave abbé Tempier qui me comble toujours d’amitié, et un jeune prêtre du diocèse de Digne (Touche). » (Fortuné à son frère, 8 novembre).

Le surlendemain, 10 novembre, Fortuné écrit : « Les travaux apostoliques de ton fils ont dû commencer dimanche à l’heure des vêpres selon son usage. Il était attendu avec la plus vive impatience et les habitants non seulement de Barjols, mais même ceux des villages des environs s’étaient proposé d’aller au-devant de lui et de ses confrères et de les accompagner en triomphe à l’église où il s’était chargé de faire le discours de l’ouverture de la mission. MM. les grands vicaires, connaissant l’ardeur de son zèle qui le porte souvent au-delà des bornes de la prudence, lui ont donné l’abbé Deblieu pour censeur de sa santé. Nous n’avons pas encore de nouvelles de son voyage et de son arrivée, parce que la voiture qui l’a mené n’est pas de retour. »

Le même 10 novembre, Eugène écrivait à Tempier : « Je suis décidément sous le hangar (veut-il dire : sous une remise, mis de côté ?), mon cher ami ; ma chétive poitrine refuse absolument de faire son service et j’ai la douleur de ne pouvoir pas forcer cette pécore à remplir ses obligations. Elle se cabre, et quand je veux la contraindre de prêcher, elle refuse de parler ; si je ne veux pas devenir muet, il faut que j’en passe par son caprice et que je demeure spectateur et simple auditeur des bonnes choses que les autres disent. Vous sentez combien cela est amusant dans une mission, et surtout dans une mission comme celle-ci, où l’église n’est pas assez grande pour contenir ceux qui veulent en profiter. Il faut prendre patience, puisque le bon Dieu le veut ainsi.
Notre voyage a été heureux ; seulement, à mon avis, il n’était pas assez apostolique. A l’avenir, il faudra prendre quelques précautions pour n’être pas traités si délicatement et si chèrement. Notre réception avait l’air d’une marche triomphale ; les vêpres étaient finies quand nous arrivâmes ; toute la population vint pêle-mêle à notre rencontre, avant que la procession se mît en marche. Les principaux habitants, le maire et ses adjoints, en grande tenue, suivaient le clergé. Quand nous arrivâmes à l’église, nous la trouvâmes farcie, et il resta autant de monde dehors qu’il y en avait dedans. Malheureusement, on m’avait trop dit que l’église était ingrate, ce qui est faux. Voyant cette foule immense, je forçai ma voix dans le discours d’ouverture, que je fis en français ; je la forçai encore dans les avis provençaux, que je prolongeai davantage, parce que j’avais parlé en français dans le discours. Le résultat de tout cela, c’est que je ne peux plus prêcher. Je donnai les avis hier soir, bien doucement, sans le moindre éclat de voix ; je fus bien entendu à cause du grand silence ; mais, pour prêcher, je n’y dois plus songer.
En attendant, le salep va son train, et la tisane d’orge, et toute la séquelle. J’en ai le corps et l’esprit fatigués. » (EO 6, 52)

Tempier lui écrit le lendemain : « … Je n’ai jamais bien examiné jusqu’où vous vous êtes obligé par le vœu d’obéissance que vous m’avez fait. Je crois cependant que vous avez eu la volonté de vous soumettre dans tout ce qui ne regarde pas l’administration de la Mission, comme vous l’avez mieux expliqué ensuite par les Constitutions. Dans ce cas, je vous commande de vous en tenir à ce régime, ou bien, si je ne puis pas bien juger de votre état à cause de la distance qui nous sépare, vous n’avez qu’à consulter M. Brun, un médecin, à ce qu’on m’a dit, et qui est juge de paix du pays, et passer absolument par ce qu’il vous dira, sans interpréter autrement ma volonté.
Malgré ce régime, ce qui m’afflige néanmoins, c’est de voir que vous vous inquiétez d’être simple spectateur sans pouvoir agir. Je sais qu’il n’y a rien de plus pénible. Mais il faut une bonne fois vous faire une raison, et puis regarder en cela la volonté de Dieu, qui veut peut-être que vous fassiez par votre exemple ce que vous ne pouvez pas faire par vos paroles. Vous pourrez prier davantage, être plus souvent devant le saint Sacrement, attirer sur vos enfants les grâces qui leur sont nécessaires, et pour eux, et pour les pécheurs qui s’adressent à eux, vous pourrez de plus vous tenir à un bureau de pacificateurs, réconcilier des ennemis, terminer des procès qui auraient peut-être ruiné des familles entières. Donc vous ne prêchez pas, vous confesserez peu ou point, à la vérité, mais vous serez là pour dire ce qu’il faut faire, les avis qu’il faut donner. Vous répondrez des cas qui seront embarrassants, quand on n’aura pas le temps de fouiller dans les livres et de conseiller, en un mot toute la mission ne roulera pas moins sur vous, sans vous tant fatiguer, et tout cela, n’est-ce rien, à votre avis ? » (Tempier, EO II, 22-23).

Revenons à Fortuné qui écrit le 12 novembre : « Les missionnaires ont été reçus avec enthousiasme, leur entrée a été vraiment triomphante pour la religion, un peuple immense précédé du curé, du maire, des plus notables des habitants, des confréries d’hommes et de femmes était venu à leur rencontre jusqu’à une certaine distance et les a accompagnés jusqu’à l’église, où une grande quantité de personnes n’a pu pénétrer et a été obligée de rester sur la place. Ton fils a enchanté tous ses auditeurs par deux discours, l’un en français et l’autre en provençal. Comme les missionnaires sont au nombre de sept, il ne prêchera que rarement et s’abstiendra même de faire de trop longues séances au confessionnal pour ménager sa poitrine. Il est logé avec ses confrères dans la maison de Mme de Saint-Estève, où l’on a surtout pour lui toutes sortes d’attentions et où il trouve une nourriture aussi saine qu’abondante. Les ordres ont été donnés en conséquence et parfaitement exécutés. A déjeuner, il trouve café, lait et chocolat ; à dîner une bonne soupe, un bouilli, une entrée, un plat de légumes et deux plats de dessert. Le maire de Barjols avait même porté l’attention jusqu’à faire trouver aux missionnaires des rafraîchissements dans une maison de campagne située à une demi-lieue avant d’arriver à la ville. Ainsi tu vois que tout ira selon nos souhaits pour le spirituel et pour le temporel. »

Deux lettres d’Eugène à Tempier n’ont pas de date précise : « Cher ami, j’ai pu donner hier soir l’avis important des confessionnaux. Je vous l’écris, pour que vous ne soyez pas en peine. Tout marche ici à merveille. Maintenant, je laisserai parler les autres, mais je me détermine à confesser, parce que beaucoup de gens se disposent à s’adresser à moi. Ménagez-vous pour ne pas devenir une rosse comme je suis. »
« Nous voilà au confessionnal, sans bouger, depuis le matin jusqu’au soir. Les hommes, au premier avis, sont venus par volées, et Dieu sait s’ils en avaient besoin ! Il s’agit ici, tant pour eux que pour les femmes, de trente, quarante et cinquante ans. On est émerveillé des succès de la mission. On veut bien se contenter du peu que je donne. Je m’en tiens aux avis qui, en conscience, ne peuvent être donnés que par moi. On est si attentif, le silence observé est si grand, que l’on m’entend de partout, quoique je parle à voix basse. Je suis mieux aussi ; je me gave de lait de chèvre, de lait d’ânesse et d’œufs frais ; cela me fait du bien. » (EO 6, 53)

A été conservée en partie une autre lettre de Tempier, qu’on peut dater du 17 novembre : « Je suis édifié, touché des soins que vous voulez que je prenne de ma santé, mais je vois avec peine que vous ne prenez pas le moyen de conserver la vôtre. Ces terribles journées de confessionnal m’effraient, les confessions surtout que vous faites pendant l’instruction du soir. Je sais que rien ne fatigue plus que de confesser pendant que l’on prêche. Sachez une fois avoir soin de vous, il me semble qu’il serait bien plus simple de dire votre office dans ce temps-là. Je crains tout à la fois de vous laisser dans la peine, si je ne modifie en rien les lettres que je vous ai écrites, et je crains encore plus que vous n’abusiez de la moindre latitude. Je laisse donc cela à votre conscience, mais à une conscience plus droite que celle que vous vous êtes faite jusqu’à présent là-dessus ; pourvu que vous dormiez six heures au moins et en toute rigueur et que vous continuiez à prendre du lait, des œufs, etc.

Vous ne nous avez rien dit de toutes les merveilles que l’on publie ici ; que vous avez parcouru le dimanche même de votre arrivée les rues de Barjols, nu-pieds, une corde au cou et la croix à la main ; que par un enchantement vous avez fait disparaître votre matelas… Ne nous privez pas, par modestie, de ces détails édifiants ! » (Tempier, EO II, 23)

Citons à nouveau Fortuné. Le 16 novembre : « Il est assez singulier que j’apprenne par toi la sainte saillie de ton fils (sait-on de quoi il s’agit ?) le premier jour de la mission, et l’heureuse issue qu’elle a eue pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain. Quoiqu’il ait déjà écrit plusieurs fois à l’abbé Tempier, il s’est bien gardé de lui en parler. Malgré son silence, je la crois très vraie, parce qu’elle est dans son genre. Il est si occupé des intérêts du ciel, qu’il néglige entièrement ceux de la terre. Non seulement il n’a pas répondu à mes deux lettres, mais même il ne m’en a point fait accuser la réception… Il est bien logé chez Mme de Saint-Estève Bourguet, mais presque toute la dépense pour sa nourriture et pour celle de ses confrères est aux frais de la fabrique de la paroisse qui les a appelés, et qui payera également les voyages, comme cela est juste. Il ne prêche plus, pour ménager sa poitrine qu’il tourmenta si fort à l’ouverture de la mission. Il se contente seulement de donner le soir les avis et de confesser. La bourgeoisie le goûte beaucoup et assiège son confessionnal. Il y a tout lieu d’espérer que cette mission réussira à merveille et que la religion reprendra dans un pays d’où elle était bannie…. »
Puis en finale : « L’abbé Tempier reçoit dans le moment une lettre de ton fils, dans laquelle il le charge de me faire ses excuses s’il ne me répond pas. Sa santé est beaucoup meilleure, grâce aux ménagements qu’il est forcé de prendre et surtout à l’usage du lait qu’il aime infiniment. La mission va à merveille et, dès le premier jour, les hommes se sont présentés en foule aux confessionnaux. Dieu en soit loué. »

Puis le 18 : « Ton fils, grâce au régime qu’on l’a forcé d’adopter, se porte beaucoup mieux et le Seigneur continue à répandre sur sa mission les plus abondantes bénédictions. Les conversions y sont aussi éclatantes que nombreuses et bientôt un pays d’impies sera changé en une terre de saints. Tu sens dans quelle vénération il est à Barjols, ainsi que ses confrères. Un homme de cette ville, venu ici pour quelque affaire, nous disait hier dans la plus grande simplicité, pour faire l’éloge de ton fils, que s’il mourait pendant la mission, on se garderait bien de l’enterrer au cimetière, mais qu’on le placerait à l’église dans un beau tombeau, comme une précieuse relique. »

Et le même jour, en soirée : « Mme Poitevin m’a donné les nouvelles les plus satisfaisantes de la santé de ton fils, dont les succès tiennent véritablement du prodige. Son mari te les racontera et tu béniras comme nous le Seigneur de s’être servi de ton fils et de ses confrères pour opérer à Barjols le changement le plus étonnant qu’on ait vu depuis longtemps. Le peuple en général est bon et il reviendrait aux principes de la religion, si l’on n’entravait pas le zèle du clergé. Qu’ils sont coupables ceux qui s’efforcent à anéantir le ministère ecclésiastique et à laisser le troupeau sans pasteurs et sans guides… La procession d’expiation où ton fils a présidé vêtu d’un cilice, la corde au cou et les pieds nus, n’a eu lieu que dimanche dernier, selon l’usage des missions. »

Le 26 novembre, Fortuné transcrit une lettre d’Eugène datée du 22 « que lui apporta l’avant-veille à 10 heures du soir un novice retournant de Barjols ». « Il faut absolument que vous m’excusiez, mon bon oncle, si je n’ai pas encore répondu à vos aimables lettres. Je n’ai pas besoin de vous y remercier de tout ce que vous avez la bonté de m’y dire de touchant. Vous savez combien je suis reconnaissant de tout ce que votre tendresse pour moi sait vous inspirer. Je me hâte de vous dire que je me porte très bien. Ma voix est revenue, ma poitrine ne me fait plus mal. Je me contente néanmoins de donner les avis, que je mesure toujours sur la force actuelle de mes poumons. Pour la confession, je m’en donne, mais il est certain que je n’en suis pas du tout fatigué. L’affluence est extrême ; les hommes absorbent le temps que nous devrions donner aux femmes, je ne sais comment faire. Maire, adjoints, juges, notaires, avocats, négociants, fabricants, bourgeois, tout marche, et c’est à qui mieux mieux. Les réconciliations se font publiquement et spontanément au pied de la croix. C’est ravissant. Priez pour nous et pour eux. Oh ! que saint Vincent de Paul avait raison de dire qu’il n’y a que le démon qui puisse être contraire aux missions. Adieu, je vous embrasse. »

Fortuné ajoute : « Au milieu de toutes ces consolations, dont le cœur de ton fils est inondé, j’ai cependant appris, par le novice, qu’il avait eu le chagrin le plus cuisant, en voyant mourir réfractaire obstinée aux décisions de l’Eglise une illuminée, qui avait paru d’abord si convertie qu’elle s’était déterminée, avant de recevoir l’absolution et le saint viatique, de faire publiquement sa profession de foi, abjuration de ses erreurs, et même de signer le tout. Le lendemain, cette misérable rétracta tout ce qu’elle avait fait la veille, en disant qu’elle n’avait jamais eu l’intention de changer d’opinion, et il fut impossible à ton fils de lui faire entendre raison. Ce fut dans ces épouvantables sentiments qu’elle expira. Oh ! que Benoît XIV connaissait bien le jansénisme, lorsqu’il l’appelait perfidissima secta… Un missionnaire écrit à l’abbé Tempier que tous ses confrères se sont ligués avec lui, pour obliger leur supérieur à se ménager, à prendre une nourriture suffisante et à dormir au moins sept heures, et qu’ils sont inexorables sur tous ces articles. Il a eu dimanche dernier la satisfaction de voir 250 filles se consacrer à la Sainte Vierge, avec une piété et une ardeur admirables. Tu comprends que tout cela est un baume délicieux pour lui, qui ne respire que la gloire de Dieu et le salut des âmes. »

Puis, comme en post-scriptum : « Ne crois pas que j’eusse eu l’intention de te cacher l’état où se trouvait ton fils lors de son départ pour la mission de Barjols. On me l’avait laissé ignorer et je ne l’ai su que quand il fut incommodé par l’excès de travail du premier jour. Il s’était bien gardé de m’en parler dans le peu de moments que je restai avec lui. »

On a aussi deux extraits des lettres adressées par Eugène à Aix vers la fin de novembre (EO 6, 54). La première est pour le jeune Honorat qui va entrer au noviciat : « Je suis bien contrarié de retarder le bonheur après lequel tu soupires, en prolongeant mon séjour dans cette ville, mais si tu savais tout ce que le bon Dieu opère ici par notre ministère, tu nous engagerais à y rester encore davantage. » Et à Tempier : « Je ne puis entrer dans aucun détail sur ce qui se passe ici. La besogne croît tous les jours davantage. Nous sortons du cimetière, il y avait autant d’hommes que de femmes ; le temps superbe. Une voix bien pleine, les sanglots, et, j’espère, la componction. Adieu, priez pour moi, tout va bien, mais vous me manquez. Offrons à Dieu ce sacrifice. »

Voici l’extrait d’une autre lettre à Tempier, datée de décembre (EO 6, 55) : « Ma santé va mieux, je vous le dis avec sincérité ; ainsi je vous conjure de me laisser un peu plus de latitude. Les avis ne m’ont pas fatigué, ni le confessionnal, qui est obstrué. Je ne confesse qu’au moment de l’instruction du soir (c’est-à-dire huit heures) les personnes qui attendent depuis trois heures du matin, et personne ne se plaint. Les bourgeois donnent l’exemple, et jusqu’à présent, j’ai été leur homme ; ce n’est pas ce qui m’amuse le plus, mais je ne puis récuser le laborem (le travail).
Pour les avis, ils sont indispensables ; ils font plus d’effet que tout le reste… J’espère donc que vous me laissez libre de les donner, d’autant plus que, vu la situation, cela paraît nécessaire. Hier au soir, je m’abstins de les donner, et cela a déplu. Vous sentez que je radoube (répare) un peu le reste. Cette manière insinuante a plu ici extraordinairement. Ne croyez pas que j’en tire vanité ; je ne suis accessible qu’au chagrin de me voir incapable de faire davantage. »

Nous retrouvons les lettres de Fortuné. Le 3 décembre : « Ton fils soutient à merveille, avec le régime qu’on l’a forcé de prendre, les travaux de la mission, qui deviennent toujours plus consolants. On l’écoute comme un oracle et on fait tout ce qu’il veut. A l’occasion de la mort épouvantable de l’illuminée, il a tonné en chaire contre cette horrible secte et a exhorté tous ceux qui conservaient des prétendues reliques d’un dominicain décédé il y a quelques années à Barjols rebelle aux décisions de l’Eglise, de les livrer promptement aux flammes. Les plus grands pécheurs ne résistent pas à ses discours et son confessionnal ainsi que sa chambre en sont assaillis. On a suspendu à la chapelle de la Sainte Vierge, comme un dépôt précieux, la corde qu’il porta au cou lors de la procession d’expiation. Un homme qui avait détruit deux autels dans l’église à l’époque de la Terreur vient de les rétablir à ses frais et dépens. Je compte lui écrire demain par deux novices qui vont à Barjols pour l’assister dimanche prochain à la cérémonie de la communion générale des femmes. »

Le 8 décembre, Fortuné rend visite à un ami très malade : « Je ne lui ai parlé de rien pour ne point l’effaroucher, et j’ai seulement fait venir avec adresse le discours sur la mission de Barjols et l’empressement étonnant que tout le monde y témoigne de se confesser et de rentrer promptement en grâce avec Dieu. Il m’a écouté avec beaucoup d’attention et j’espère que cela pourra produire, dans le temps marqué par la miséricorde de Dieu, de dignes fruits pour le salut de son âme. »

Et le 10 décembre : « Ton fils se porte bien et la mission est toujours plus consolante. Le nombre de personnes de tout état et de tout sexe qui assiègent son confessionnal et ceux de ses confrères l’a forcé de la prolonger de huit jours. Elle ne finira que le 20. Le lendemain, les missionnaires retourneront ici, et, quant à lui, il ira passer deux jours à St-Martin avec Armand (son beau-frère). Il a déterminé, à cause des grandes fatigues de Barjols et de celles qui se préparent à Notre-Dame du Laus pour le commencement de l’année prochaine, qu’il n’y aura point de mission à Allauch. Voici le petit billet qu’il m’a écrit par le retour des deux novices : Je vous obéis, mon cher oncle, je ne vous écris pas, mais je vous embrasse de tout mon cœur. Il faut que vous priiez bien à la Mission, car le Seigneur continue de faire ici des miracles. J’ai été appelé hier chez un vieux bénéficier, qui aurait touché les pierres par les sentiments qu’il me témoignait. Il me baisait les mains en versant des larmes. Je vous embrasse de nouveau. » Et le 14 : « J’ai écrit samedi très longuement à ton fils dont la santé s’est améliorée à Barjols par le plus grand des miracles. »

Le 16 décembre : « Je te copie une lettre datée du 13 à Mme la baronne de St-Estève par son homme d’affaires, ancien chef des fédérés de Barjols, c’est-à-dire de ce qu’il y a de pire dans le monde, et devenu maintenant, grâce à la mission, un chrétien des plus zélés pour la gloire de Dieu et des plus exemplaires. O altitudo (O grandeur de Dieu) !
« Madame la Baronne, … La sainte mission sera bientôt terminée. C’est aujourd’hui la communion des femmes, et dimanche, jour de la plantation de la croix, sera la communion des hommes. Que l’Esprit Saint nous éclaire pour la bien mériter ! Nos saints missionnaires, malgré leur grande besogne, se portent bien, surtout M. de Mazenod, il se porte à merveille, quoiqu’il travaille nuit et jour. Il fait des sermons qu’il faudrait faire dix lieues pour venir les entendre. Il n’y a que quelques cœurs endurcis qui ne se sont point présentés, mais le nombre en est bien petit, l’on pourrait même dire que la mission est complète. Demain, on commencera à travailler à une croix que je ferai bénir à M. de Mazenod et porter à St-Estève pour être placée dans un endroit éminent. Elle sera de dix pans de hauteur et j’aurai soin qu’elle soit un peu jolie. Si vous le trouvez à propos, je lui ferai faire un piédestal en bâtisse, qui ne sera pas cependant bien coûteux. »

Fortuné poursuit : « Voilà ce que redeviendrait toute la France, si le gouvernement le voulait.
Nous venons de recevoir un petit billet de ton fils, dans lequel il nous mande qu’il se porte bien, que son confessionnal et ceux de ses confrères sont toujours plus assiégés, et que, ne pouvant tout terminer, il compte laisser à Barjols deux missionnaires pour perfectionner l’œuvre de Dieu. Ce billet est daté du 15 et contenait une lettre adressée à M. l’abbé Guigou pour avoir une extension de pouvoirs qui lui étaient nécessaires et très urgents. Ils lui seront envoyés demain par la poste et il les recevra vendredi matin. Ce qui m’étonne, c’est que la mission devant finir dimanche prochain, il ne demande pas encore de voiture. Il serait bien à désirer qu’on en fît une relation bien détaillée et qu’on l’envoyât à tous les journalistes qui défendent courageusement la cause de la religion. »

Le dimanche 20 : « La voiture pour le retour de nos missionnaires est partie ce matin et il y a apparence qu’ils arriveront ici mardi, moins les deux qui resteront encore à Barjols pour achever le peu de besogne qui reste à faire. C’est aujourd’hui la communion des hommes qui sera certainement aussi considérable que l’a été celle des femmes, dont le nombre a passé 1100. L’abbé Tempier a écrit à ton fils pour le supplier instamment de revenir tout de suite avec ses confrères et de ne point aller à présent à Saint-Martin, dont le voyage ne pourrait que l’accabler par le défaut de voiture, car Armand n’en a point, et ton fils n’est pas en état de supporter la fatigue du cheval à cause de ses hémorroïdes. Je doute fort qu’il ait égard à ses prières et observations. »

Le 22 : « Ton fils que nous n’attendions que ce soir est arrivé à deux heures après minuit. Tu comprends que je me suis levé tout de suite et n’ai plus pensé à me recoucher. Il a dit la messe à cinq heures et je lui ai fait prendre ensuite une écuelle de chocolat dont il avait grand besoin. Je puis t’assurer qu’il se porte bien et qu’il est enchanté des succès prodigieux de sa mission et des témoignages d’amitié qu’il a reçus à Barjols. Il n’a ramené avec lui que deux missionnaires, un pareil nombre est resté sur les lieux pour achever l’œuvre de Dieu. L’abbé Aubert est allé passer les fêtes à Tavernes dans sa famille, et le septième a été envoyé à Notre-Dame du Laus. »

Enfin, comme en conclusion, le 23 : « Ton fils ne se ressent plus de ses fatigues et les courses nombreuses qu’il fut obligé de faire hier, partie seul, partie avec moi, ne l’ont point incommodé, non plus qu’un discours de trois quarts d’heure, dont il nous régala en chaire après la prière, pour rendre compte aux fidèles de toutes les bénédictions que Dieu avait daigné répandre sur la mission de Barjols. Il parla comme un ange et tout le monde en fut touché jusqu’aux larmes. Le nombre des femmes et filles qui ont communié n’est pas de 1100, comme je te l’avais mandé, mais de 1500 ; celui des hommes est de plus de mille, ayant à leur tête maire, adjoints, juge de paix et les plus notables du pays en grande tenue. Les restitutions et les réconciliations sont très considérables. Plus de jurements ni de mauvaises paroles, plus de gras dans les auberges les jours maigres, et les voituriers ne mangent plus de viande en route, quand c’est jour de jeûne ou d’abstinence. Un respect profond dans les églises. Les filles ont promis, en se consacrant à la Sainte Vierge, de ne plus fréquenter les bals, ni d’avoir des liaisons dangereuses. Des congrégations composées de personnes du sexe sont établies. Les hommes auront également les leurs. En un mot, le changement opéré à Barjols est ravissant. Aussi ton fils s’est fait un plaisir de rendre justice aux habitants de cette ville et d’en faire l’éloge le plus pompeux. J’ai été content de son appétit. Il a bien mangé à tous ses repas et nous l’avons laissé dormir environ douze heures. Nous nous proposons de le faire doubler de même cette nuit, pour le préparer à celle de Noël qui sera fatigante. »

Dans une lettre au vicaire général de Digne, Arbaud, Eugène de Mazenod fait aussi part de ce succès : « Monsieur le curé de Barjols me mande que depuis 18 ans, il n’avait que dix hommes à la messe… que pendant la mission on a fait près de 3000 confessions générales et que ceux qui avaient gagné leur mission avant Noël se sont approchés de nouveau de la sainte Table le jour de l’an pour prouver qu’ils étaient dans la ferme résolution de faire leurs pâques… » (EO 13, 41).

Et aussi des problèmes…

Un dossier aux Archives nationales apporte d’autres éléments sur la mission de Barjols et sur les Missionnaires de Provence. Sevrin, dans Les Missions religieuses en France sous la Restauration, II, pp. 195-200, et Leflon, II, pp. 145-147 nous présentent ce dossier. « La mission durait depuis deux ou trois semaines, quand l’attention du préfet du Var, M. Chevallier, fut attirée sur elle par quelques plaintes d’habitants de Barjols. Il envoya, dit-il, un agent intelligent, dont l’enquête confirma les plaintes qu’il avait reçues ; puis un informateur encore plus qualifié, le commissaire de police de Draguignan, M. Isoard, qui conclut dans le même sens. Lui-même, préfet, dans un court séjour à Barjols, s’assura de la vérité des faits. Au début de décembre, il adressa au ministère de la Police le rapport du commissaire avec ses propres réflexions ; le 12 décembre, il fit un autre rapport au ministre de l’Intérieur. » (Sevrin)

Leflon résume ces rapports : « Après avoir déploré « les sermons… ridicules et inconsidérés de MM. Maunier et Deblieu », il dresse contre le Supérieur deux chefs d’accusation. Le premier délit concerne son zèle antijanséniste, qui le porta d’abord à tracasser toute une nuit une vieille demoiselle Duron, pour la faire renoncer à la religion qu’elle suivait, puis à lui refuser pour sa sépulture les honneurs religieux dus à son rang et à sa fortune, parce que ladite demoiselle Duron ne s’était pas rétractée avant de mourir. Après quoi, ses confrères et lui attaquèrent en chaire feu M. Aycardy, ci-devant dominicain, qui appartenait à la même secte et laissa une si grande réputation de sainteté que les habitants l’avaient dépouillé de ses vêtements, voire de ses cheveux, pour en faire des reliques. L’ordre fut donné de jeter les reliques de cet impie au fumier. Le second délit eut pour théâtre le cimetière. « La tête d’une personne, enterrée depuis quelque temps, fut séparée du corps par ces Messieurs ; ils l’ont montrée au peuple dans le cimetière, où ils ont prêché sur l’article de la mort pendant trois heures ; cette tête était encore fraîche et couverte de tous ses cheveux (on dit que c’est celle de feu M. Louchon). » (Leflon)

Sevrin rapporte aussi d’autres griefs : « Les missionnaires avaient commencé à prêcher contre les acheteurs de biens d’Eglise, contre ceux qui ont payé en assignats et qu’ils déclarent tenus à compensation. Ils bénissent de nouveau les mariages contractés naguère devant des prêtres constitutionnels, et qu’ils tiennent pour invalides. Ils ont rebaptisé secrètement une jeune fille… Toutes les demoiselles, jeunes ou vieilles, depuis l’âge de douze ans, ont été obligées de renoncer par serment à la danse, aux promenades avec des jeunes gens et à tous les autres plaisirs que la dévotion interdit. Il leur est permis de se marier sans fréquenter d’avance leur fiancé. »

« Le ministre de l’Intérieur ordonna en conséquence de faire cesser la mission et de dénoncer au procureur du roi le P. de Mazenod et ses confrères, qui mettaient le trouble dans le pays… Mais tout en resta là. Le préfet Chevalier craignit-il de soulever la population de Barjols, ardemment attachée au P. de Mazenod et à ses collègues ? Voulut-il éviter que le ministère ne se laissât entraîner à d’excessives rigueurs ? En tout cas il écrivit à Decazes (le ministre) le 9 janvier 1819 que, les missionnaires étant partis, il avait eu la satisfaction de délivrer son département de leur présence, sans avoir recours à des moyens rigoureux dont l’exécution aurait peut-être été fort difficile. En conséquence, aucune poursuite juridique n’avait été entreprise. Tout se termina, le 4 février, par une lettre énergique de Guigou, où le vicaire capitulaire accusait Chevalier d’avoir présenté une version inexacte des choses et revendiquait les droits de la parole de Dieu. » (Leflon)

La correspondance de Fortuné fait écho à ces questions. Dès le 29 décembre, Fortuné signale « les tracasseries dont on régale ton fils de temps en temps. N’a-t-on pas été jusqu’à examiner à la cour royale (la cour d’appel) s’il ne serait point dans le cas d’être décrété d’ajournement pour l’histoire de l’illuminée de Barjols ? » Et le 4 février 1819 : Les missionnaires « ont été dénoncés au ministère de l’intérieur et cela devait être pour les biens immenses qu’ils ont faits à Barjols. M. Decazes a renvoyé cette infâme intrigue des suppôts de l’enfer à MM. les grands vicaires pour avoir les éclaircissements nécessaires et tu comprends qu’ils dévoileront clairement tout ce mystère d’iniquité. La cause des missionnaires est entre bonnes mains, puisque c’est l’abbé Guigou qui est chargé de répondre, et il le fera comme à son ordinaire, avec autant de force que d’intelligence. »

Le 18 février : « Ce qu’il y a de certain, c’est que tout ce qui est ici religieux et bon chrétien a été indigné des calomnies aussi ridicules qu’atroces que les scélérats ont osé répandre contre ton fils et les autres missionnaires de Barjols. » Puis le 24 février : « Ce n’est pas ma faute si on n’a donné aucune relation de l’étonnante mission de Barjols. Je me suis escrimé en vain à cet égard, représentant qu’elle devenait même nécessaire après toutes les dénonciations atroces faites au ministre de l’intérieur. On ne veut pas m’entendre et on persiste à garder le silence sans rime ni raison. Que puis-je faire à cela ? Me taire aussi de mon côté, pour ne pas m’inquiéter d’un pareil travers d’esprit, qui est véritablement inconcevable. » Et le 3 mars : « Ton fils s’est enfin déterminé d’engager le maire de Barjols de démentir, dans une lettre ostensible, toutes les bêtises et horreurs publiées contre la mission de cette ville… Et comme c’est un honnête homme et un parfait chrétien, qui assista à tous les exercices, on est persuadé qu’il rendra ce témoignage public à la vérité. »

Les Missionnaires de Provence se chargèrent du retour de mission de Barjols, en avril, à la demande du curé et malgré l’opposition du maire. Fortuné écrit le 5 avril : « Ton fils partira jeudi de la semaine prochaine pour Barjols avec deux de ses confrères, mais en reviendra avant eux. Cette ville continue d’aller à merveille et présente un spectacle ravissant pour la religion. » Puis le 12 : « Le voyage de ton fils à Barjols paraît toujours fixé à jeudi. Mais il ne se propose point d’y rester autant que MM. Maunier et Deblieu qu’il mènera avec lui. Une quantité d’affaires essentielles le rappelant ici. »

Le 20 avril, Fortuné donne des nouvelles : « Ton fils n’a pas été fatigué de son voyage à Barjols, où il fut reçu jeudi au soir avec des transports de joie inexprimables. Toute la population fut au-devant de lui et de ses confrères et les accompagna en triomphe jusqu’à l’église. Depuis lors, les confessionnaux ont été remplis, et cette ville continue à présenter le spectacle le plus ravissant pour la gloire de la religion. La ferveur des fidèles ne s’est point ralentie et est toujours la même que pendant la mission ; aussi ton fils est aux anges et ne se possède pas. » Et le 22 : « Ton fils est obligé d’envoyer samedi l’abbé Moreau à Barjols, où il est demandé à cor et à cri, pour aider MM. Maunier et Deblieu écrasés de besogne et ne pouvant suffire à la quantité de personnes qui se présentent pour se confesser. »

Le P. de Mazenod écrit à Tempier le 26 avril (EO 6, 61) : « … Un pareil acte ne pouvait nous arrêter, nous partîmes et les transports de toute cette population reconnaissante durent donner de bien mauvais moments au petit nombre de méchants qui avaient ourdi cette manœuvre. M. Guigou avait dans l’intervalle écrit au Préfet qui s’excusa, prétendant n’avoir jamais donné d’ordres semblables. En attendant, c’est merveille de voir ce qui se passe dans ce pays… »

Au début de mai, Maunier est encore à Barjols, d’après Fortuné qui écrit le 7 : « M. Maunier mande à ton fils que M. l’évêque de Digne et M. l’abbé Beylot qui l’accompagne dans toutes ses courses apostoliques (Mgr Miollis, accompagné d’un vicaire général est en tournée de confirmation, car Aix est toujours sans archevêque), ont été si ravis de la ferveur des habitants de Barjols et de leur empressement à profiter des secours spirituels qu’ils ont supplié MM. les missionnaires de ne pas les abandonner, jusqu’à ce qu’ils eussent entièrement achevé l’œuvre admirable de Dieu. Il croit que tout pourra être terminé mardi prochain et qu’il sera dans le cas d’arriver ici mercredi avec ses deux confrères. »


Encore sur le travail des missions et sur les qualités exigées

Diverses demandes de missions à cette période ne purent être honorées par les Missionnaires de Provence. On mentionne Rougiers et Rians dans le Var, et aussi Allauch près de Marseille. Les Missionnaires de France demandèrent la collaboration des Missionnaires de Provence pour la mission de Marseille. A cette demande de M. Rauzan, le P. de Mazenod répondit le 30 octobre 1818 : « Monsieur et cher ami, Nous sommes si heureux de pouvoir seconder vos travaux dans nos contrées, que nous n’hésiterons pas à tout quitter pour vous suivre à Marseille. Il faudra pour cela que nous manquions de parole au curé dans la paroisse duquel nous devions aller à l’époque que vous avez fixée pour votre mission ; mais je tâcherai de m’en faire donner l’ordre par nos Vicaires généraux, qui ne refuseront certainement pas de se prêter à un arrangement qui paraît vous convenir et qui peut contribuer à la plus grande gloire de Dieu. Vous pouvez donc compter sur nous, mais il ne faut pas dissimuler que nous vous serons d’un bien faible secours ; heureusement que votre zèle et vos talents suppléeront à notre insuffisance. Si vous le permettez, nous nous chargerons, comme à Arles, de la partie de la ville habitée par le peuple ; nous ne sortirons pas ainsi des Règles de notre Institut, qui nous consacrent principalement à l’instruction de cette partie du troupeau de Jésus Christ… » (EO 13, 39)

Deux lettres d’Eugène de Mazenod expriment ses vues sur le travail et la vocation missionnaires. C’est le moment de la fondation au Laus, et l’évêque a promis d’envoyer de ses prêtres pour travailler avec les Missionnaires de Provence. La première, datée du 1er janvier 1819, est adressée à l’abbé Arbaud, le vicaire général de Digne. « Il nous faut des hommes détachés, zélés pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, enclins en un mot à suivre et à pratiquer les conseils évangéliques. Sans cela, il y a peu ou point de bien à espérer d’eux. Les missions sont éminemment l’œuvre apostolique ; il faut, si l’on veut parvenir aux mêmes résultats que les Apôtres et les premiers disciples de l’Evangile, prendre les mêmes moyens, avec d’autant plus de raison que, n’étant pas en notre pouvoir de faire des miracles, il faut, à ce défaut, ramener par l’éclat des vertus les peuples égarés. Je rougis en traçant ces lignes. Hélas ! personne ne comprend aussi bien que moi qu’il est plus aisé de donner des leçons que des exemples… » (EO 13, 41)

L’autre lettre, (EO 6, 57), datée du 6 janvier 1819, est adressée à Joseph Augustin Viguier, prêtre de 28 ans, né à Manosque: « Le missionnaire, étant appelé proprement au ministère apostolique, doit viser à la perfection. Le Seigneur le destine à renouveler parmi ses contemporains les merveilles jadis opérées par les premiers prédicateurs de l’Evangile. Il doit donc marcher sur leurs traces, fermement persuadé que les miracles qu’il doit faire ne sont pas un effet de son éloquence, mais de la grâce du Tout-Puissant qui se communiquera par lui avec d’autant plus d’abondance qu’il sera plus vertueux, plus humble, plus saint pour tout dire en un mot ; il doit donc mettre tout en œuvre pour parvenir à cette sainteté désirable qui doit produire de si grands effets. Ce que nous avons trouvé le plus propre pour nous aider à y arriver, c’est de nous rapprocher le plus que nous pourrons des conseils évangéliques, observés fidèlement par tous ceux qui ont été employés par Jésus-Christ au grand œuvre de la rédemption des âmes. C’est ce qui nous a déterminés à mépriser les honneurs et à détester les richesses, qui sont la pierre d’achoppement d’un trop grand nombre de prêtres, qui rendent par là leur ministère infructueux et mettent en danger leur salut. Nous vivons en communauté sous une Règle douce qui fixe nos devoirs et donne un très grand prix à la moindre de nos actions. L’esprit de charité et de fraternité la plus parfaite règne parmi nous. Notre ambition est de gagner des âmes à Jésus-Christ. Tous les biens de la terre ne sauraient assouvir notre avarice, il nous faut le ciel ou rien, ou, pour mieux dire, nous voulons nous assurer le ciel en ne gagnant rien sur la terre, que la persécution des hommes. Si cet aperçu ne vous effraie pas et que vous soyez dans la ferme résolution de persévérer toute votre vie dans notre sainte Société, accourez, nos bras et nos cœurs vous sont ouverts et nous vous promettons ce même bonheur dont le Seigneur daigne nous faire jouir… » L’abbé Viguier entra à Notre-Dame du Laus l’année suivante comme postulant.

Un Recueil de cantiques et de prières à l’usage des Missions de Provence

Dans sa lettre à son frère datée du 11 février 1819, Fortuné écrit : « Je t’envoie le recueil des cantiques à l’usage des missions de Provence, où tu trouveras une méthode pour faire l’oraison dont tu pourras te servir… » C’est la première mention de cet ouvrage. Une réimpression, la même année, est accompagnée d’une approbation, datée du 22 novembre, de l’archevêque d’Aix, enfin installé. Selon Missions 1952, p. 67, un exemplaire de ce Recueil de cantiques et de prières à l’usage des Missions de Provence, (382 pages), publié à Avignon, chez Laurent Aubanel, est conservé aux Archives du Vatican. Etant donné l’importance des cantiques de mission, nous nous y arrêtons quelque peu.

Par chance, les Archives oblates de Marseille possèdent une autre « réimpression » de ce Recueil, réalisée celle-ci en 1826. L’usage du terme « réimpression » semble indiquer qu’il n’y a pas eu de changements substantiels, on peut donc penser que ce livret date des toutes premières missions des Missionnaires de Provence. Les 328 pages de ce Recueil mériteraient une longue étude. Ainsi, on ne sait pas dans quelle mesure sont reproduits des cantiques plus anciens, sans doute la grande majorité, ni quelles modifications ou initiatives se sont permises les Missionnaires de Provence et le p. de Mazenod lui-même.

Les 148 premières pages rassemblent les prières du matin et du soir, une « conduite pour entendre la messe » avec des prières pendant la messe, une « conduite pour la confession » occupant 18 pages… Signalons les « litanies pour la bonne mort, composées par une demoiselle protestante, convertie à la religion catholique à l’âge de quinze ans et morte à dix-huit ans en odeur de sainteté ». Juste avant ces litanies, on trouve l’ « Acte de soumission aux desseins de la Providence », composé par Mme Elisabeth, sœur de Louis XVI, emprisonnée avant d’être guillotinée en 1794 à l’âge de 30 ans : « Que m’arrivera-t-il aujourd’hui ? O mon Dieu ! je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien que vous n’ayez prévu, réglé et ordonné de toute éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu… »

Le « recueil de cantiques français » (ce recueil n’en contient aucun en provençal, les premières éditions en comportaient-elles ?), forme la deuxième partie et compte 180 pages. Elle est divisée en quatre sections : « Pour divers exercices de piété. Sur les grandes vérités de la religion. Sur la prière et les sacrements. Sur les mystères de la religion. »

Citons le cantique « A l’Ave Maria du sermon » : « Sainte Vierge Marie / asile des pécheurs / prenez part, je vous prie / à mes justes frayeurs / Vous êtes mon refuge / votre Fils est mon Roi / Mais il sera mon juge / Intercédez pour moi. Ah ! soyez-moi propice / quand il faudra mourir / Apaisez sa justice / je crains de la subir / Mère pleine de zèle / protégez votre enfant / Je vous serai fidèle / jusqu’au dernier instant. »

Voici les deux premiers couplets et le refrain du cantique « pour l’ouverture de la mission » : « Un Dieu vient se faire entendre / cher peuple, quelle faveur ! / A sa voix il faut vous rendre / il demande votre coeur. Dans l’état le plus horrible / le péché vous a réduits / Mais à vos malheurs sensible / Dieu vers vous nous a conduits. » Refrain : « Accourez, peuple fidèle / venez à la Mission / Le Seigneur qui vous appelle / veut votre conversion. »

Et aussi les deux premiers couplets de « Sentiments affectueux avant la sainte communion » : « O jour heureux pour moi / mon bonheur est extrême / Jésus, mon divin Roi / veut enfin dans moi-même / venir / Quel plus doux plaisir ! Eh quoi ! divin Sauveur / moi, vile créature / recevoir dans mon cœur / l’Auteur de la nature / O Cieux / Quel bien précieux ! »

Ce n’est qu’en fin de recueil qu’on trouve les huit couplets du fameux « cantique pour le Roi », dont voici le premier, suivi du refrain : « Venez, Français ; le Dieu dont la puissance / fait triompher et le trône et la foi, / veut aujourd’hui qu’on chante dans la France / Gloire au Très-Haut, vive notre bon Roi ! Vive la France ! / Vive le Roi ! / Toujours en France / les Bourbons et la Foi. » C’est, semble-t-il, l’unique allusion politique de tout le recueil.

L’avant-dernier est « un cantique composé par M. de L. pour la mission d’Arles, pour la clôture de la Mission » : « Au sein de mille erreurs funestes / quand nous marchions tous éperdus / les messagers des dons célestes / dans nos temples déserts sont enfin descendus. Par eux la foi s’est ranimée / l’espérance a suivi leurs pas / et la charité bien-aimée / a repris en pleurant sa force entre leurs bras. » Vient en finale un cantique d’action de grâces.

La mission de Remollon

On a rassemblé ce qui concernait la mission de Barjols et ses suites. Il nous faut maintenant revenir en arrière, vers Remollon, village de 600 habitants à une vingtaine de kilomètres au sud de Gap, où la mission se déroula du 17 janvier au 14 février 1819, pour la première fois dans les Hautes-Alpes. Tempier venait d’arriver à Notre-Dame du Laus. Pour la mission, il fut rejoint par le P. de Mazenod, par Aubert et par Touche, qui était encore novice.

Pour cette mission aussi, les lettres de Fortuné à son frère nous donnent quelques informations uniques. Il écrit le 14 janvier, au retour d’une visite à ses frères à Marseille : « Croirais-tu que je n’ai point trouvé ton fils ici. Il était parti à six heures du matin avec l’abbé Aubert par la diligence de Gap pour aller faire l’ouverture de la mission de Remollon, gros village situé à une lieue et demie de Notre-Dame du Laus, fixée à dimanche prochain. » Comme on le dira plus loin, Eugène alla d’abord surprendre Tempier au Laus, avant de redescendre à Remollon.

Fortuné écrit le 16 janvier : « La population de Remollon n’est que de 600 âmes. Les missionnaires y seront bien logés et bien nourris par les principaux habitants qui sont riches et pleins de religion. » On trouve une brève note dans la lettre du 26 janvier : « On a eu des nouvelles de ton fils et de ses confrères. Ils se portent tous à merveille et la mission va bien. » Celle du 28 janvier nous en dit davantage : « Ton fils ne m’a point encore répondu et je n’en suis pas étonné, parce qu’il est extrêmement occupé à l’œuvre de Dieu. Mais il mande à l’abbé Deblieu que la mission marche bien, qu’une paroisse éloignée d’une demi-lieue vient tous les soirs avec son curé pour assister aux exercices et qu’elle s’en retourne ensuite dans la nuit en chantant des cantiques que les échos des montagnes répètent à l’envi d’une manière ravissante ; qu’il est parfaitement logé chez le maire, qui a pour lui, ainsi que sa femme, une infinité d’attentions ; que vu le petit nombre d’ouvriers apostoliques, il est obligé de prêcher deux fois par jour ; qu’il ne peut s’accoutumer aux sauces au beurre ; que l’eau y est si mauvaise qu’il a été forcé de se mettre à l’usage du vin, dont il ne buvait presque point auparavant, qu’en un mot, c’est un horrible pays. »

Les archives oblates de Marseille conservent l’arrêté du maire pour la réglementation des débits de boisson durant la mission. Citons Rey (I, p. 237) : « Un des faits remarquables de cette mission fut l’engagement pris et signé le 2 février 1819 par tous les aubergistes, cafetiers et cabaretiers de Remollon de s’abstenir dorénavant de servir du gras les jours maigres, de défendre le chant de couplets peu décents, de ne jamais souffrir que l’on profère chez eux des blasphèmes, que l’on joue à des jeux défendus, etc. Ce Règlement sera déposé dans le sanctuaire de Notre-Dame du Laus comme un monument éternel de la volonté des signataires d’être fidèles aux saintes lois de Dieu et de l’Eglise. »

Le 4 février : « Nous avons eu des nouvelles de ton fils, dont la santé se soutient, malgré les travaux de la mission, plus considérables qu’il ne pensait, parce que les villages des environs se sont empressés d’en profiter. Il y a peu de neige. Et on a eu l’attention de lui envoyer chercher à la Durance de l’eau pour boire, celle du pays n’étant pas potable. » Le 6 : « L’abbé Tempier m’a écrit de la manière la plus obligeante pour me donner des nouvelles de ton fils et de la mission de Remollon. Il me mande que son Supérieur partira sans faute lundi prochain par la diligence de Gap, qu’il jouit de la santé la plus parfaite et qu’il en est si étonné lui-même qu’il dit naïvement que nous avons ici quelque sortilège pour le faire bien porter. Quant à la mission, les succès tiennent du prodige, et trois villages circonvoisins se sont réunis pour en profiter, ce qui a beaucoup augmenté le travail et encore plus les consolations. Il m’ajoute qu’il la continuera jusqu’au 14 pour perfectionner l’œuvre de Dieu… »

Le P. de Mazenod laissa Tempier, Aubert et Touche achever la mission de Remollon et revint à Aix le 9 février. « J’ai eu le plaisir de l’embrasser un peu après-midi, écrit Fortuné le même jour. Il se porte à merveille malgré les fatigues du voyage et plus encore le défaut de sommeil dans les derniers jours qu’il a resté à Remollon. Il est ravi des bénédictions de toute espèce que le Seigneur a répandues jusqu’au moment de son départ sur sa mission et dont il espère la continuation jusqu’à la fin qui aura lieu dimanche prochain. Tous les curés des paroisses voisines et les habitants raffolent de nos Missionnaires de Provence et voudraient les avoir toujours avec eux. Il n’y a pas jusqu’au préfet de Gap, quoique ministériel, qui ne fasse publiquement leur éloge. Ce pays-là est bien différent du nôtre, où on les dénonce continuellement au ministre de l’intérieur par des mensonges aussi atroces qu’absurdes. J’ai vu la lettre que l’abbé Guigou a écrite à M. Decazes en leur faveur. Elle est d’une force de style et de raisonnement à laquelle il n’y a rien à répondre, s’il reste encore dans les bureaux quelques vestiges de justice et de vérité. » Le lendemain, il écrit : « Ton fils se coucha hier au soir à dix heures, après avoir bien soupé dans ma chambre avec Nathalie (sa nièce, qui a huit ans) et qu’il a dormi d’un sommeil tranquille jusqu’à neuf heures et demie. Dans ce moment, il dit la sainte messe. Je ne le presserai pas de déjeuner à cause qu’il est onze heures, mais j’ai arrangé avec Thérèse (la cuisinière) pour qu’il eût un dîner de son goût. »

Le P. de Mazenod fit un bref compte rendu à l’évêque, Mgr Miollis. « Je crois ne pouvoir rien vous apprendre de plus consolant que les heureux succès de la mission de Remollon, dont vous m’aviez chargé. Ce sont vos prières et cette bénédiction pastorale que nous recueillîmes à votre passage à Manosque qui ont attiré sur nos travaux toutes les grâces qui ont opéré tant de conversions. » (EO 13, 42)

Cette mission rencontra, comme à Barjols, des problèmes avec l’administration préfectorale. Leflon (II, p. 147) nous en fait le récit : « Le préfet des Hautes-Alpes, de Nugent, ne se montre pas moins vigilant que son collègue du Var. Le 25 janvier 1819, il se plaint au gouvernement de ce que l’évêque de Digne, malgré ses observations, ait envoyé quatre missionnaires à Remollon, où leur action ne semblait nullement nécessaire, car il s’agit d’une commune de moins de 500 âmes, « remarquable par le bon accord qui règne entre ses habitants et par l’esprit de conduite religieuse qui les distingue ». Mal lui en prit, car le ministre Decazes, ayant exprimé à Mgr Miollis ses regrets de ce que, vu les graves inconvénients éprouvés dans certaines localités lors de prédications analogues, le prélat n’eût pas consulté au préalable l’autorité civile responsable de l’ordre public, celui-ci répond de sa plus belle plume : « Cette dénonciation (du préfet) est bien peu propre à me faire prévenir sur le compte de ce magistrat. J’étais déjà assez mécontent de sa façon d’agir ; depuis plus d’une année, il ne me paraît pas acquérir des droits à l’estime, à la confiance et à l’affection de son premier pasteur, de telle sorte que je prévois qu’il sera plus avantageux pour moi de parvenir à me retirer de l’administration de l’évêché de Digne, à l’imitation de saint Grégoire de Nazianze qui s’estima fort heureux d’abandonner légitimement le patriarcat de Constantinople, ne voulant plus avoir affaire avec des mondains. »

Après avoir offert sa démission, Mgr Miollis se déclarait consolé par « le langage que tenait les saints apôtres…, car souvent, nous, Pontifes du Dieu vivant, et nos coopérateurs, sommes à peu près traités, ainsi que saint Paul le disait de lui-même et des prédicateurs de l’Evangile, de derniers des hommes et de la balayure de la terre. L’Apôtre n’exagérait point et je n’exagère pas moi-même. » Ce saint homme (Miollis) était un terrible homme. Decazes se garda bien d’insister. Le sous-préfet d’Embrun, chargé par de Nugent de prendre toutes les mesures pour éviter que les mêmes causes, qui ont rendu la mission de Briançon si peu satisfaisante, ne se reproduisent », fut d’ailleurs complètement rassuré par le maire bien pensant de Remollon, qui lui écrivit avec une pointe d’ironie : « J’ai l’honneur de vous observer que les discours de nos missionnaires ne roulent que sur l’oubli du passé et l’union pour l’avenir, sur l’amour de Dieu, de l’autorité et du prochain et sur le pardon des injures. Voilà, Monsieur, la morale que les habitants de ma commune ont le bonheur d’entendre matin et soir, et je m’estimerais heureux si, dans cette circonstance, je pouvais vous posséder quelques moments. » Aussi, pour le préfet en congé, le conseiller de préfecture, délégué desHautes-Alpes, Gautier, pouvait-il le 7 mars assurer le ministre que tout s’était passé de façon satisfaisante et qu’aucune plainte ne lui était parvenue ; il rendait même hommage au P. de Mazenod, « chargé en chef de la mission », qui « l’a dirigée avec sagesse ; c’est un ecclésiastique instruit. »

La mission d’Eyguières

A la demande du curé d’Eyguières, les Missionnaires de Provence avaient envisagé de commencer la mission dans cette paroisse dès le début de février. Le P. de Mazenod avait programmé de quitter la mission de Remollon pour lancer celle d’Eyguières, puis de retourner conclure Remollon avant de revenir à Eyguières. Fortuné entreprit une démarche auprès du vicaire général Guigou, lequel fit montre d’autorité auprès d’Eugène pour l’obliger à retarder Eyguières malgré les protestations du curé. Fortuné fait à son frère un récit plaisant de ces démarches.

La lettre du 14 janvier décrit le projet : « Après avoir mis tout en train (à Remollon), ton fils retournera ici le 28 pour aller faire la même opération le 31 à Eyguières, où on le demande à cor et à cri. De là, il reprendra le chemin du Dauphiné pour assister à la clôture de la mission de Remollon. Laquelle étant terminée lui donnera la liberté de revenir à Eyguières. Tout cela est incroyable, mais cependant très vrai. Dieu veuille que ce nouveau genre de mission produise un bon effet et ne nuise pas également à Remollon et à Eyguières. Il fallait une tête comme celle de ton fils, pour inventer des missions de poste. » Et en conclusion : « Tout le monde m’a assuré que ton fils était parti bien portant, malgré ses fatigues des derniers jours. Cela est miraculeux et il faut en remercier le Seigneur. »

Le 16 janvier : « Effrayé du plan de ton fils pour ses deux missions, j’en ai conféré avec M. l’abbé Guigou qui sentant, ainsi que moi, quels pourraient en être les inconvénients pour l’œuvre de Dieu et les dangers pour sa santé, s’est déterminé de lui écrire une lettre des plus fortes que nous lui avons envoyée ce matin par un missionnaire qui a profité du passage de la diligence de Gap pour se rendre tout de suite à Remollon… L’abbé Guigou lui mande de terminer tranquillement et sans trop se fatiguer la mission de Remollon d’ici au 8 ou au 9 de février, et de venir ensuite entreprendre celle d’Eyguières, qui a absolument besoin de sa présence et qu’il a donné ordre au curé de différer jusqu’au 14. »

Le 21 janvier : « Nous attendons par le courrier de ce soir des nouvelles de l’arrivée de l’abbé Touche à Remollon et de la manière dont ton fils aura pris le tour que nous lui avons joué. » Pas encore de nouvelles dans la lettre du 24 : on ne sait « quel effet aura produit sur lui le retard de la mission d’Eyguières, ordonné par l’autorité légitime, à laquelle je suis sûr qu’il obéira exactement, malgré que cela dérange tous les plans qu’il avait formés en partant d’ici. L’abbé Tempier en sera dans la joie de son cœur, et par l’intérêt qu’il prend à la santé de son supérieur, et par la consolation de le posséder quinze jours de plus dans un pays et dans une circonstance où sa présence ne peut être qu’infiniment utile à l’œuvre de Dieu et à sa Congrégation. En vain le curé d’Eyguières est-il venu demander à MM. les grands vicaires de révoquer les ordres qu’ils avaient donnés de renvoyer au 14 de février l’ouverture de la mission de sa paroisse. Ils ont été inflexibles, comme de raison, et lui ont déclaré très formellement qu’ils n’en auraient point si le maire et les fabriciens persistaient dans leurs oppositions, parce qu’ils ne voulaient pas sacrifier l’existence d’un corps aussi précieux pour la religion à la fantaisie de quelques administrateurs trop exigeants. C’est déjà bien assez que ton fils et ses confrères consentent à faire trois missions de suite dont l’une dans le carême. »

Fortuné peut écrire le 28 : « Ton fils n’a pas été trop content du dérangement de ses projets pour les missions de Remollon et d’Eyguières. Il se soumettra néanmoins en bon prêtre aux changements ordonnés par ses supérieurs ecclésiastiques… »

Eyguières est alors une petite ville de 3000 habitants à 8 kilomètres au nord-ouest de Salon-de-Provence, « un pays rempli de gens sans mœurs et sans principes, dont la population demanderait dix ou douze missionnaires », écrit Fortuné le 7 mars. La mission dura six semaines, du 14 février au 28 mars. Ici aussi, les lettres de Fortuné à son frère sont notre principale source d’information. Voici la lettre du 4 février : « Nous attendons ton fils ici le 9 au matin, mais son repos sera bien court, puisqu’il doit être le 14 à Eyguières pour recommencer ses travaux apostoliques avec MM. Deblieu, Maunier et Mie. Le Père Aubert et l’abbé Touche viendront ensuite le rejoindre et l’aider. Il faut convenir que ton fils et ses confrères sont admirables. »

Puis le 14 : « Ton incomparable fils est parti hier à onze heures du matin, après avoir fait un déjeuner dinatoire consistant en une soupe, une omelette, une dorade et une rouelle de thon, dont il a mangé suffisamment, le tout terminé par un peu de dessert et une tasse de mon café du Levant et il a été coucher chez le curé de Salon où il aura trouvé l’abbé Mie qui doit se joindre à lui et à MM. Deblieu et Maunier pour commencer ensemble aujourd’hui à trois heures après-midi l’importante mission d’Eyguières. Vers la fin de la semaine, les quatre missionnaires seront renforcés par MM. Aubert et Touche, qui arriveront ici jeudi de Remollon. Comme la présence de ton fils est nécessaire pour maintenir le bon ordre dans sa congrégation les derniers jours de carnaval (il s’agit de la congrégation de la jeunesse), il se propose de venir mercredi au soir lui faire une visite et la diriger jusqu’au lendemain des Cendres, où il retournera à Eyguières pour y rester jusqu’à la clôture de la mission. J’ai prié l’abbé Deblieu de surveiller exactement sa santé qui est des meilleures, nonobstant toutes ses fatigues. »

On parlera plus loin du séjour d’Eugène à Aix, du 17 au 25 février. Le 24, Fortuné écrit : « La santé de ton fils se soutient assez bien, malgré le travail dont il continue d’être écrasé, tant ici qu’en mission. Il m’a promis de prendre une tasse de chocolat sans pain tous les matins, lorsqu’il sera de retour à Eyguières. Dieu veuille qu’il tienne sa parole dont j’ai souvent à me méfier pour ce qui regarde sa santé. » Puis le 27 : « Je dois te parler de l’article qui t’intéresse le plus, celui du départ de ton fils. Il eut en effet lieu jeudi, non à onze heures à cause des affaires pressées dont il fut accablé toute la matinée, mais à onze heures et demie, moyennant une bonne étrenne que je donnai au cocher de la diligence, pour l’engager à retarder d’une demi-heure le départ de la voiture publique. Nous le fîmes bien dîner et prendre du café, malgré toutes ses réflexions d’immortification, après quoi je l’accompagnai jusqu’à la diligence, en lui faisant hâter le pas et le débarrassant de toutes les personnes qui se présentaient sur son passage. Quand je l’eus emballé, je retournai à la Mission pour reprendre le coin de mon feu, car le temps était horrible. Comme la voiture est excellente et bien fermée, ton fils n’aura pas souffert de froid. Arrivé à Salon, il sera tout de suite monté dans un cabriolet que Mme de Lubières a dû lui envoyer pour le conduire à Eyguières. La mission a parfaitement commencé et l’abbé Deblieu écrit que les confessionnaux sont déjà encombrés par la foule qui se présente. Tu conçois que ton fils en aura une forte portion, d’autant plus qu’il y a une certaine classe qui ne veut s’adresser qu’à lui. La procession dite d’expiation a été renvoyée au dimanche 28, et, avec les frimas et la neige que nous avons, juge par là si j’ai eu tort de lui faire défendre par l’abbé Guigou d’aller nu-pieds selon son usage. N’ayant aucun crédit sur son esprit pour mettre un frein à l’excès de son zèle, je suis obligé, quoi qu’il puisse en dire, de recourir à l’autorité des supérieurs ecclésiastiques. Il est dur à ton fils de regimber à l’éperon, mais il faut qu’il le sente et qu’il y obéisse. »

Le 3 mars, Fortuné écrit : « J’avais à peine porté au cocher de la diligence de Salon hier matin la lettre que j’avais écrite à ton fils que nous en reçûmes une des siennes en quatre mots pour nous demander de lui envoyer au plus tôt son camail de Paris, attendu qu’il trouve le climat d’Eyguières beaucoup plus froid que celui de Remollon. Il ne nous dit rien de la mission que nous savons d’ailleurs aller à merveille. J’aurai soin de lui faire passer demain, avec un petit bout de lettre par le même cocher, ce camail et j’y ajouterai un gilet de tricot tout neuf qu’il s’obstina, malgré toutes mes représentations, de ne pas laisser mettre dans son sac de nuit, d’autant plus que celui qu’il a sur le corps est si usé et si mauvais qu’il n’oserait point le donner à un mendiant. C’est une terrible tête sur certaines choses et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est qu’on ne la changera jamais. Aussi j’ai pris mon parti et, pour ne point m’inquiéter inutilement, je ne le contrarie plus sur rien, me contentant de le recommander à Dieu et je te conseille d’en faire autant. Je te raconterai un jour de vive voix l’expédient scobardiste (probable allusion au casuiste jésuite Escobar, cible de Pascal dans les Provinciales) qu’il employa avant son départ pour se dispenser d’acquiescer aux ordres des grands vicaires et dont il s’applaudit beaucoup, quoique je lui déclarasse bien clairement qu’il était dans une erreur grossière. Car je ne l’épargne pas, lorsque l’occasion s’en présente, en rendant cependant justice à toutes ses autres vertus et bonnes qualités. »

Fortuné nous a conservé une lettre envoyée par Eugène le 7 mars à la communauté d’Aix (EO 6, 59-61) : « Vous êtes trop paresseux, mes chers amis et bien-aimés frères. Nous touchons à la fin de la mission, et je puis dire que je n’ai presque rien reçu de vous. Car puis-je mettre en ligne de compte les quatre lignes que mon cher frère Moreau m’écrivit avant de monter à l’autel ? En attendant, je ne sais rien de ce que vous faites, ni comment vous êtes ; cependant il est permis de n’être pas tranquille quand ma sollicitude porte sur un hôpital tel que le vôtre. Si vous êtes les malades de la bande, nous avons toute la tournure des convalescents. Nos figures pâles et allongées, nos voix fêlées et notre allure traînante nous donnent un air tout à fait intéressant. Nous ne ressemblons pas mal à ces guerriers revenant d’un long et pénible combat, qui ont bien de la peine à traîner leurs armes victorieuses, mais qui conservent pourtant cette noble assurance qui leur promet de nouveaux succès au premier choc de l’ennemi.

Notre travail est toujours exorbitant, et sans la moindre interruption. Nous sommes journellement et à chaque instant obligés de renvoyer des hommes, qui se présentent en aussi grand nombre que les femmes que nous ne pouvons pas abandonner, parce que leurs besoins sont aussi pressants que celui des hommes auxquels, comme vous savez, nous pouvons accorder une semaine de plus. Ainsi nous avons à faire au-dessus de nos forces ; nous sommes au confessionnal jusqu’à minuit moins un quart, et à cette heure si avancée où il faut monter pour faire collation (avant minuit, à cause du jeûne eucharistique), nous sommes obligés de renvoyer du monde.

Vous entendrez pourtant dire que la mission ne fait pas de fruits à Eyguières. Ce propos part vraisemblablement de ceux qui n’en profiteront pas, parce que les nobles, les hauts et puissants seigneurs d’Eyguières, c’est-à-dire quelques douzaines de mauvais bourgeois, ne daignent pas se présenter à l’église pour nous entendre, tant ils sont bien endoctrinés par la Minerve (journal anticlérical) qu’ils lisent avec avidité et dans laquelle ils apprennent tout ce qu’ils peuvent comprendre, parce que ces Messieurs, apparemment pour de bonnes raisons que l’on se dit tout bas et qu’ils savent mieux que nous, redoutent la confession et tout ce qui s’en suit ; il n’en sera pas moins vrai que sept prêtres pendant cinq semaines auront confessé depuis cinq heures et demie du matin jusqu’à minuit une foule immense de pécheurs qui n’auraient pas bougé sans la mission, comme ils le disent eux-mêmes et qu’il est aisé de le croire par l’expérience du passé, et ces sept prêtres laisseront encore, en partant, un grand nombre de pénitents pleins de bonne volonté, qui n’auront pas pu parvenir jusqu’à se faire entendre à eux, au pasteur qui les dirigera dans les voies du salut. Priez pour que nous puissions achever un ouvrage si pénible pour le corps, mais si consolant pour des âmes qui ont quelques étincelles de l’amour de Dieu, qui sont tant soit peu sacerdotales.

Je vous écris pendant la grand-messe. C’est un véritable repos pour moi, car je jouis quand je me transporte en esprit au milieu d’une famille si intéressante que la nôtre. Soyez persuadés que le plus grand sacrifice que je puisse offrir au Seigneur, c’est d’en être forcément séparé si longtemps, mais c’est pour sa plus grande gloire. Cette pensée doit imposer silence à tous les cris de la nature, à toutes les affections, à tous les sentiments, fussent-ils plus surnaturels encore. »

Nouvelle lettre de Fortuné le 10 mars : « Ne t’inquiète point si ton fils porte quelquefois l’excès du zèle pour le salut des âmes au-delà des bornes. C’est une compensation de ceux qui, comme moi, n’ont ni ses vertus, ni ses talents. On m’a assuré que la procession d’expiation, faite nu-pieds, était nécessaire dans un pays qui n’était pas religieux, pour remuer les consciences endormies. En effet, elle a produit des effets merveilleux. » Puis le 1er avril : « La santé de ton fils ne s’est point ressentie des travaux immenses, mais bien consolants, de la mission d’Eyguières et elle est meilleure qu’elle n’a jamais été. Il ne manque pas cependant de besogne… »

Le 5 avril, alors qu’Eugène, de retour à Aix, s’apprête à partir pour le retour de mission à Barjols, Fortuné écrit : « Les fruits de la mission d’Eyguières vont chaque jour en augmentant et, depuis le départ de ton fils, une foule de gens qui n’avaient pu se confesser par défaut de prêtres, assaillent le confessionnal du curé. Il y a même une personne qui est venue ici pour faire à ton fils une confession générale. »

Citons encore ce mot, tiré de la lettre du 20 juin : « MM. Deblieu et Aubert ne retournent plus à Eyguières où les scélérats du pays les ont traités de la manière la plus indigne… » Revenu pour prêcher la fête patronale, Deblieu avait tonné contre le bal qui devait avoir lieu le soir même. On l’obligea à partir. Et le 12 septembre : « Une députation de congréganistes d’Eyguières, ayant à leur tête le curé, étant venue ici pour prier ton fils de permettre à l’abbé Deblieu d’aller leur donner une retraite, il n’a pu se refuser à leurs vives instances. Et en conséquence, l’abbé Deblieu est parti avec eux. Cette retraite finie, il ira en faire une seconde à Mouriès, où il est demandé à cor et à cri, et après, une troisième à la paroisse de Trinquetaille d’Arles sur les sollicitations du curé. Le tout importera un mois d’absence. »

A propos d’Eyguières, Leflon (II, pp. 148-149) cite une lettre du vicaire général Guigou au préfet des Bouches-du-Rhône, en date du 13 juillet 1819 : « Nous avons pris des informations que nous pouvons croire exactes sur la conduite tenue par ces messieurs, tant durant la mission, que pendant la courte visite que deux d’entre eux ont faite dernièrement à Eyguières. Aucune de ces informations n’est à la charge des missionnaires. Ceux qui ont évangélisé dans cette paroisse sont les mêmes qui furent évangéliser l’hiver dernier la paroisse de Barjols. Ils ont prêché à Eyguières la même foi et la même morale ; nous recevons journellement des témoignages du bien que la mission a fait à Barjols, et voilà des plaintes sur le mal qu’elle fait à Eyguières ! Nous ne pouvons attribuer cette différence, humainement parlant, qu’à la différence qu’il y a dans les sentiments religieux des autorités respectives. A Barjols, le maire, les officiers civils et autres ont professé hautement leur respect pour la religion. A Eyguières, vous le savez, ce n’est pas la piété qui domine parmi les vertus de vos délégués dans l’administration. M. le maire qui s’avise de relever que les exercices religieux se prolongeaient trop avant dans la nuit, pourquoi souffre-t-il que les cabarets soient ouverts à des heures bien autrement indues ? Comment ne dit-il rien de la comédie qui ne commence pourtant qu’à l’heure où les exercices religieux sont finis ? Qu’a-t-il fait pour prévenir la publicité qu’on a donnée à des vers faits contre les missionnaires et contre la religion ? Nous sommes loin de lui imputer l’esprit de débauche et d’irréligion qu’on remarque à Eyguières, mais nous vous demandons la permission d’observer que, si généralement les administrations étaient plus religieuses, le succès de nos saintes fonctions serait plus assuré. Il est vraisemblable que les plaintes que vous avez reçues ne soient pas les dernières. Les impies se sont vantés à Eyguières d’effacer jusqu’à la dernière trace les fruits de la mission ; ils ont déjà réussi à ramener dans la dissipation grand nombre de jeunes filles qui y avaient renoncé ; les hommes sont plus persévérants, ils continuent de fréquenter la congrégation ; on les tourne en ridicule, on veut établir la zizanie entre eux et les Pénitents. » Il n’est pas inutile de rappeler qu’à cette époque, les maires ne sont pas élus, mais désignés par l’Administration.

Michel Courvoisier, omi

Marseille, juin 2012

Les débuts des Missionnaires de Provence à Notre-Dame du Laus,
ainsi que ce qui concerne la vie de la communauté à Aix en
ces premiers mois de 1819 sont reportés à la prochaine publication.

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Eugène de Mazenod 1817-1818
Tentatives en vue de consolider l’œuvre

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Eugène de Mazenod 1817-1818
Tentatives en vue de consolider l’œuvre


On se rappelle les étapes antérieures :
Novembre 1812 : Eugène, ordonné prêtre en décembre précédent, revient à Aix
Mars 1813 : les prédications de carême en provençal à l’église de la Madeleine
Avril 1813 : les débuts de la Congrégation de la Jeunesse d’Aix
Février 1814 : Eugène contracte le typhus auprès des prisonniers autrichiens
Automne 1815 : Eugène se cherche des compagnons et achète l’ancien Carmel
Janvier 1816 : avec l’approbation des autorités diocésaines, cinq prêtres se réunissent pour former la Société des Missionnaires de Provence : Mazenod, Deblieu, Tempier, Mie, Maunier

Des démarches à Paris aideraient à consolider l’oeuvre, espère-t-on
Ecrivant à son ami Charles de Forbin Janson le 21 janvier 1817, Eugène de Mazenod dit son regret d’être surchargé de travail et ajoute : « Ce service forcé et habituel m’empêche d’aller à Paris où les affaires de ma famille et de notre maison m’appelleraient » (EO 13, 20). Les affaires de famille, c’est l’avenir financier de son père et de ses oncles, toujours exilés en Sicile et sans ressources assurées. Une pension obtenue du gouvernement leur permettrait de rentrer en France et d’y vivre conformément à leur rang. Qui sait d’ailleurs s’il ne serait pas possible pour Fortuné d’être mis sur la liste des candidats à l’épiscopat ? Eugène espère jouer de ses relations pour faire avancer ces projets.

Quant à la maison des missionnaires, elle a grand besoin d’être consolidée. Le nombre de prêtres (ils restent à cinq) n’a pas changé depuis plus d’un an, et Mie reste marginal. Un statut mieux établi rassurerait les jeunes, dont plusieurs hésitent à s’engager. L’approbation du gouvernement donnerait un statut légal à la Société des Missionnaires, elle serait ainsi autorisée à recevoir des legs, bien utiles pour l’équilibre des finances, alors que plusieurs viennent de lui échapper. Bien plus, l’avenir du petit groupe reste suspendu aux décisions du futur archevêque, dont la nomination est attendue impatiemment. Eugène a aussi l’espoir de rencontrer son ami Charles de Forbin Janson et de préciser avec lui les relations entre la Société des Missionnaires de Provence et celle des Missionnaires de France qui est officiellement reconnue par le gouvernement. Le celebret d’Eugène, signé des vicaires généraux capitulaires, ne lui donne-t-il pas le titre de « presbyter civitatis Aquensis, superior Congregationis sacerdotum Missionis Gallo-Provinciae (prêtre d’Aix, supérieur de la Congrégation des prêtres de la Mission de Provence) » (Missions 1952, 120-121).

La demande de prêtres pour la Corse faite par le Gouvernement semble offrir une opportunité. Ces missionnaires, dit un rapport du préfet d’Ajaccio, « prêcheraient l’obéissance aux lois et l’amour du travail, ils tonneraient contre l’assassinat, ils feraient déposer les stylets aux pieds du confessionnal… Mais il faut de véritables apôtres, exempts d’ambition et de vanité, accoutumés à la chaumière du pauvre, sachant partager son pain noir et pouvant se faire entendre dans la langue du pays… » (cité par Leflon, II, p. 71, note 3). On a retrouvé le texte de la réponse du vicaire général Guigou au ministre de l’Intérieur : « M. l’Abbé de Mazenod, chef des Missions de Provence a embrassé avec joie la proposition que nous lui avons faite de la part de Votre Excellence, d’aller donner des missions en Corse ; mais un seul de ses coopérateurs actuels est en état de l’accompagner. Nous nous sommes donc occupés, et M. de Mazenod s’occupe avec nous, à recruter cinq ou six autres bons prêtres, capables de correspondre aux intentions de Votre Excellence, en procurant la gloire de Dieu et la conversion spirituelle et sociale de ceux auxquels ils vont prêcher » (Missions 1957, p. 300).

Des nominations d’évêques sont imminentes (elles traînent depuis le retour du Roi en 1814, et même depuis le conflit entre Napoléon et le Pape). Car le Roi a engagé des négociations secrètes avec le Saint-Siège, en vue d’obtenir un nouveau concordat remplaçant celui de 1801. On est proche d’un aboutissement. La nouvelle convention est même paraphée le 11 juin 1817. Elle prévoit une réorganisation des diocèses, accompagnée des nominations correspondantes d’évêques (on en attend plus de 50). Le Grand Aumônier, chargé de ces nominations au nom du roi, est Mgr Alexandre de Talleyrand-Périgord, frère de l’ami des Mazenod à Naples et à Palerme et oncle du fameux diplomate.

Eugène se met donc en route pour Paris le 9 juillet. « Heureuse arrivée à Paris, écrit-il à la communauté le 19 juillet (EO 6, 29), sans autre accident que d’avoir grelotté tout le long de la route depuis Lyon jusqu’ici, tandis que d’Aix à Lyon nous ne pouvions pas respirer à cause de la chaleur ». Et le même jour, à sa maman : « J’ai si bien dormi dans la voiture que je n’ai point du tout été fatigué. Je suis arrivé avant-hier à trois heures par un froid glacial qui nous a constamment accompagnés pendant la route de Lyon à Paris. Mais je m’en suis défendu grâce à mon inappréciable pèlerine qui valait un Pérou, tant elle m’a été utile… ».

Le conflit avec les curés d’Aix
A cette époque, Eugène ne peut faire abstraction de son conflit avec les curés d’Aix, alors très aigu. Le P. Pielorz l’a étudié avec soin (Cf. Etudes oblates 1960, pp. 147-171 et 328-367, ainsi que 1961, pp. 39-60).

On se souvient que Mgr Champion de Cicé, archevêque d’Aix depuis le concordat, est décédé en août 1810. Napoléon a nommé à Aix l’évêque de Metz, Mgr Jauffret, mais l’institution canonique ne lui a pas été accordée par le pape, alors prisonnier de l’Empereur. Elle n’arrivera d’ailleurs jamais. Mgr Jauffret ne passa à Aix qu’un peu plus d’une année, avec le titre d’administrateur capitulaire, avant de démissionner et de retourner à son diocèse de Metz. Mais s’en est suivie la division du clergé du diocèse (certains souhaitant son retour, d’autres y étant absolument opposés) et cette division perdure. L’autorité est maintenant entre les mains des trois Vicaires généraux capitulaires, dont un seul, Guigou, soutient les Missionnaires de Provence. On attend avec impatience qu’arrive un archevêque authentique.

Au début, les relations d’Eugène avec les curés de la ville ont été très cordiales. Le curé de la Madeleine lui envoya plusieurs collégiens pour être congréganistes. Mais par la suite, le climat se détériora. Leflon (II, pp. 52-53) explique très bien cette détérioration. « Le P. de Mazenod tranchait avec le clergé local… ». En plus des problèmes idéologiques et de caractères, l’attitude d’Eugène agressait l’autorité des curés. Les jeunes se détachaient peu à peu des paroisses, ou au moins les curés craignaient qu’il en advienne ainsi. Etait-il acceptable que des jeunes fassent leur première communion ou soient confirmés ailleurs que dans leur paroisse ? Et l’ouverture au culte de l’église de la Mission en avril 1816 attirait de plus en plus d’Aixois. Or, par décision de Guigou, cette église est exempte de la juridiction du curé. La modeste cloche est ressentie comme concurrente de celles des trois églises alentour. Et en 1820, on y comptera sept confessionnaux !

Les lettres d’Eugène à Forbin Janson disent la montée des humeurs. Déjà en janvier 1816 : Une retraite « serait bien nécessaire, ne fût-ce que pour apprendre aux prêtres qu’il n’est pas permis de calomnier, et qu’il est peu chrétien de se déchaîner contre et d’entraver le bien que d’autres veulent faire. C’est un clabaudage parmi eux à n’en pas finir. Il n’y a que ma présence qui dissipe leurs murmures à la sourdine. Devant moi, tout va bien : mais gare quand j’ai tourné le pied ! Pauvre engeance que la nôtre, cher ami, je ne l’aurais cru » (Missions 1962, p. 217). Puis en juillet de la même année : « Il faut non seulement attaquer l’enfer, mais encore il faut se défendre contre la jalousie et toutes les autres petites passions qui agitent certains prêtres » (EO 6, 23). Et en octobre : « Ici je suis toujours aussi mécontent des prêtres qui ne peuvent supporter le bruit, qui retentit à leurs oreilles, des bénédictions que tout le monde donne à notre œuvre. Il y en a qui ont été jusqu’à détourner les personnes qui, sans leurs charitables soins, auraient fait du bien à notre maison. Ils se font apparemment illusion sur leurs intentions, qui peuvent être bonnes. Avec moi, quand ils me rencontrent, ils en sont toujours aux compliments. Que le bon Dieu les change ! » (EO 6, 27). De même dans une lettre du 21 avril 1817 à M. Duclaux : « Ma présence semble être encore nécessaire ici, car vous aurez de la peine à croire que, n’ayant en vue que le bien, je dirai plus, faisant le bien avec la grâce de Dieu, j’aie pourtant à lutter contre une persécution continuelle de la part d’un certain nombre de prêtres… Je fais semblant d’ignorer leurs sourdes menées… » (EO 13, 19).

L’incident de la confirmation à la cathédrale le 18 mai, mentionné dans la publication précédente, est révélateur de ces tensions. La querelle rebondit au début de juillet avec un problème de premières communions. Les curés exigent que tant l’examen préparatoire des enfants que la première communion se fassent à la paroisse. Recours d’Eugène aux vicaires capitulaires, lesquels obligent les curés à donner les autorisations nécessaires, en réponse à la demande que leur ferait Eugène. Celui-ci fait donc la démarche. En réponse, il reçoit des curés une lettre collective, datée du 3 juillet : « Cette demande de votre part, qui n’est au reste qu’une reconnaissance des principes et des règles sur lesquelles sont fondés les droits des pasteurs et de leurs ouailles et les obligations de celles-ci à l’égard de leurs pasteurs, aurait dû, ce semble, être accompagnée du nom des garçons que vous avez préparés, afin que nous puissions savoir qui sont ceux de nos paroissiens qui auraient satisfait à ce devoir sacré. Bien entendu qu’une autre année vous aurez l’attention de nous envoyer ceux que vous aurez eu la charité de préparer et que vous croiriez être dans le cas d’être admis à la première communion, pour que nous ayons la consolation de les voir venir édifier ceux que nous aurons nous-mêmes disposés à l’époque qui sera désignée et dont vous serez vous-même instruit… Nous vous prions de regarder cette concession de notre part, comme une preuve de notre confiance, de notre estime particulière et de la persuasion où nous sommes que vous contribuerez de tout votre zèle à ce que nos ouailles remplissent exactement tous les devoirs paroissiaux qui leur sont prescrits par les saintes règles ».

« Cette lettre, écrit le P. Pielorz, conçue en des termes froidement polis dans la forme, mais provocants dans le fond, blessa profondément le cœur de l’abbé de Mazenod ». D’où sa réponse : « J’ai été obligé de relire deux fois les signatures de la lettre que vous m’avez écrite pour pouvoir me persuader que les curés et les recteurs de la ville d’Aix fussent capables de répondre aussi mal à une politesse que j’ai bien voulu leur faire. Vous auriez dû réfléchir que dans les lettres honnêtes et pleines d’égards que je vous ai écrites, je ne demandais point une grâce qui me fût personnelle, et que rien ne me forçait à me soumettre à une démarche à laquelle je pouvais être absolument étranger, qu’il était donc souverainement ridicule de vous arroger le droit de me faire à cette occasion une leçon aussi peu mesurée dans les termes que déplacée pour le fond, tandis qu’il eût été plutôt convenable que vous me remerciassiez des soins que je veux bien prendre d’une portion précieuse de votre troupeau, que votre houlette ne pouvait plus atteindre, et qui, par mes soins, est rentrée au bercail et s’y maintient avec le secours de la grâce. C’était à vous de décider si vous vouliez, ou non, accorder la permission que je vous demandais au nom des enfants que j’instruis. Il n’en fallait pas davantage. Tout ce que vous ajoutez ne peut être regardé que comme une personnalité injurieuse qu’il vous convenait aussi peu de vous permettre qu’à moi de le souffrir sans vous en témoigner toute mon indignation… » (Cf. Etudes oblates 1960, p. 347-348). Quelques jours plus tard, Eugène se mettait en route vers Paris.

Le Ministre de l’Intérieur reçut dans le courant du mois une lettre anonyme, on peut penser que l’auteur est un des curés de la ville : « Votre Excellence doit être prévenue que M. de Mazenod, prêtre d’Aix, se disant missionnaire, parti depuis quelques jours pour aller vers vous, a de forts mauvais principes en fait de hiérarchie ; qu’il est un ultramontain exagéré ; qu’il enseigne, en plein catéchisme, l’infaillibilité du pape ; qu’il est en guerre ouverte avec tous les curés de la ville d’Aix ; que ceux-ci ont porté souvent des plaintes contre les entreprises dudit sieur de Mazenod aux vicaires généraux, qui ne les ont jamais accueillies ; que dans ce moment-ci les grands vicaires ont en main une requête présentée par les susdits curés, tendant à demander réparation d’une injure grave à eux faite par le sieur de Mazenod ; que lesdits grands vicaires, qui protègent ledit sieur, l’ont laissé partir pour Paris sans lui rien dire, pour se dispenser de juger. Le despotisme des grands vicaires est tel qu’on est obligé de garder l’anonymat ; mais on n’en impose pas à votre Excellence. Les curés n’osent pas recourir au Roi, mais si Votre Excellence les met dans le cas de parler, ils seront bien obligés de le faire… Votre Excellence peut consulter le procureur général, qui sûrement lui rendra compte du despotisme des grands vicaires. Il est affreux que les sujets du Roi soient vexés au point de n’oser pas élever la voix pour se plaindre » (Cf. Missions 1958, pp. 100-101). D’autres écrits anti-Mazenod circulant à Aix à cette époque. Pielorz écrit : « Le Ministre de l’Intérieur, bien que gallican convaincu, repoussa avec indignation cette dénonciation. Il reprocha aux curés leur manque de modération et renvoya comme de juste toute l’affaire au tribunal des vicaires généraux capitulaires ».

Premiers contacts à Paris
Eugène arriva donc à Paris le 17 juillet, après un voyage d’une semaine. Il reçut l’hospitalité chez les Missionnaires de France, rue Notre-Dame des Champs, où il comptait rencontrer son très cher ami Charles de Forbin Janson. Ce dernier lui fit visiter le Mont Valérien, près de Suresnes, dont il voulait faire un lieu de pèlerinage et un centre de retraites spirituelles pour les laïcs. Eugène se contentera de faire part de cette visite à Tempier, sans aucun des commentaires habituels. Cela cacherait-il quelque déception ? Déçu, il le sera certainement quelques jours plus tard, lors du départ précipité de Charles vers le Proche Orient. « Son voyage s’est décidé à l’impromptu, sans qu’il y songeât la veille », écrit Eugène à sa maman le 1er août. Charles accompagne son cousin, futur refondateur du Musée du Louvre, chargé d’une mission archéologique. Ce voyage de plus d’un an conduira Charles à Constantinople, Damas, Jérusalem, Le Caire… Voyage missionnaire sans doute pour Charles, qui prêchera entre autres une mission à Smyrne, mais nul doute qu’Eugène en tira facilement la conclusion qu’il était impossible de construire avec cet ami si imprévisible.

Dans ses lettres à Tempier (Cf. EO 6, 33), Eugène parle peu des Missionnaires de France. Mais les regrets qu’il exprime dans presque chaque lettre d’être éloigné de ses frères aixois laissent entendre que l’atmosphère de Paris n’est pas celle d’Aix. Les choix missionnaires et surtout communautaires ne sont pas les mêmes. Tempier peut écrire : « Notre sentiment est toujours le même : nous pensons qu’il est beaucoup plus avantageux pour nos contrées de ne pas nous réunir. Il y en a deux parmi nous qui s’y refuseraient absolument » (EO, Tempier II, p. 17, note 13). La perspective d’une réunion des deux sociétés sera donc définitivement abandonnée.

Une correspondance fréquente avec Mme de Mazenod
Un bon nombre des lettres qu’Eugène adresse à Aix ont été conservées. Une dizaine sont adressées à sa maman. D’abord pour la rassurer sur son état de santé, qui inquiétait donc ses proches. Ainsi le 29 juillet : « Pour moi, vous ne me reconnaîtrez plus quand je retournerai à Aix, j’engraisse à vue d’œil, je dors, je mange, je me promène tout en faisant ou en ne faisant pas mes affaires… Je me porte à faire des jaloux ». Puis le 21 août (cf EO 13, 26) : « C’est bien à tort que vous vous inquiétez sur mon compte, je mène une vie très propre à engraisser mon corps et à le reposer de ses fatigues, mais aussi ma pauvre âme s’en ressent ». Ou encore le 10 septembre : « Ma santé, qui est ce qui vous intéresse le plus, est parfaite. Je me porte à ravir, je dors, je mange beaucoup plus qu’il ne faudrait et certainement beaucoup plus que je n’ai fait de ma vie. Il faudra sans doute payer tout cela au purgatoire ; du moins, tranquillisez-vous pour la terre. Ceux qui me voient et qui vous entendraient vous inquiéter de ma santé seraient tentés de se mettre à rire… ». Et un peu plus loin dans la même lettre : « Je viens par hasard de me regarder au miroir, mais c’est horrible, je n’oserai plus paraître à Aix, je n’ai plus de trous aux joues, je suis gras comme une caille. J’en suis honteux ».

Alors qu’un avenir (pour le moins financier) semble s’esquisser pour son père et ses oncles, Eugène insiste auprès de sa maman (21 août, cité par Leflon II, p. 77, n.1) : « Il est une chose qui me donnera éternellement du regret, et c’est d’avoir trop écouté votre répugnance et, pour ménager vos préjugés, de n’avoir pas voulu insister pour faire rentrer mes parents. Nous sommes actuellement punis d’avoir eu la cruauté de ne pas faire notre devoir. Mon oncle l’abbé serait évêque de Perpignan et peut-être même l’eût-il été de Marseille, tandis qu’à cause de son absence il ne pourra rien être. Etant évêque, il se serait chargé de son frère aîné. Le cadet a cent louis, il n’a besoin de personne. Cette remarque, je l’avais pourtant faite dans le temps, elle ne put pas calmer vos alarmes et j’eus la faiblesse de céder à la crainte de vous affliger, surtout quand Eugénie vint me dire que cette pensée était la cause de tous vos maux. Maintenant l’occasion est perdue, tout est dit pour la vie… Dans cette fournée de cinquante évêques, j’étais assuré et j’avais même la parole qu’il (Fortuné) y serait compris. Mon oncle évêque, son frère se retirerait avec lui dans son diocèse et il eût trouvé auprès de son frère le moyen de donner même quelque chose à ses créanciers. L’occasion en est perdue pour toujours ; il faut de la vertu pour s’en consoler. Tâchez du moins d’en tirer la conclusion qu’il ne faut pas toujours me contrarier dans mes idées, qui valent souvent mieux que celles de beaucoup d’autres… ».

Eugène continue à porter le souci de la famille de sa sœur. « Tâchez de décider Eugénie à sevrer son fils (Louis de Boisgelin), tout le monde se moque de moi ici quand je dis qu’elle le nourrit encore » (29 juillet). « Pour les affaires d’Armand (son beau-frère), prenez bien votre parti une fois pour toutes ; dites-vous qu’il n’aura rien (de l’héritage familial), patience. Sa femme en aura assez pour donner du pain à ses enfants. C’est assez, n’y pensez plus » (21 août). Le 4 septembre, à propos du petit Louis : « Je ne me consolerais pas que mon neveu fût bossu ou rachitique. Ne négligez rien pour empêcher le mal de faire des progrès. Quant à Nathalie, je ne cesserai de vous rappeler mes craintes… Surveillez-la donc davantage et craignez qu’elle ne tombe dans le marasme ». A propos du domaine de St-Laurent du Verdon : « Vous êtes trop fatiguée d’aller à St-Laurent, eh ! bien n’y allez plus. Mais les biens dépérissent… laissez-les dépérir… Si c’est pour moi, de quoi ai-je besoin ? Les autres prendront soin de leur personne et de leurs affaires quand ils croiront que cela leur conviendra. En attendant, déchargez-vous d’une partie du soin de ménage sur madame ma sœur, tout en la surveillant un peu dans les commencements, puisque je crois qu’elle n’y entend pas grand-chose ». Et le 10 septembre : « Il serait bien utile qu’Armand assistât aux élections en qualité de votre gendre ; ce serait une voix de plus pour les honnêtes gens, je crains d’y avoir pensé un peu tard ».

Puis le 16 septembre : «Il est vrai que je reste trop à Paris, mais certes c’est bien à mon corps défendant, car je m’ennuie à périr et je voudrais déjà être de retour. Je perds mon temps, en ce sens que je ne m’occupe pas des objets de mon ministère, car autrement j’ai assez bien réussi pour tout ce que j’ai entrepris, il est vrai que le bon Dieu en a fait plus que moi (Il s’agit de l’avenir des oncles et du papa enfin éclairci, pense-t-il.)… Je serai bien satisfait quand vous m’apprendrez que ma sœur s’est déterminée à sevrer son petit Louis. Cet enfant l’épuise et sans aucun profit pour lui. De bonnes soupes et du poisson et même de la viande lui feraient encore plus de bien que le lait de sa mère, je ne puis pas souffrir son entêtement là-dessus. Si elle ne nourrissait que 15 ou 18 mois au plus, elle ne s’en ressentirait pas du tout… Rendez-moi compte des progrès de la maladie de Louis. Vous ne sauriez croire la peine que m’a faite la nouvelle de ce nuage. Je frémis de l’idée qu’il puisse devenir bossu ou cacochyme, moi qui le voyais déjà sautant et gambadant devant moi, bien tourné comme nous le sommes tous dans la famille… Armand a continué la lettre que vous aviez commencée, il a fallu cette nécessité pour lui donner l’idée de m’écrire. Je suis persuadé qu’il est resté tranquille spectateur de toutes les tracasseries que l’on m’a faites pendant mon absence. Une alliance est dans la vie civile, comme dans les Etats, un renfort que l’on se donne ; nous n’avons pas obtenu cet avantage dans notre famille ; quand on m’a déchiré, calomnié, dénoncé, il n’a pas plus bougé qu’un terme ; on me crucifierait à sa barbe qu’il laisserait faire. C’est avoir du guignon de n’avoir qu’un beau-frère et qu’il soit de cette trempe. Mais que faire à cela, nous ne changerons pas son caractère. Si Dieu me prête vie, je ne serai pas comme cela pour ses enfants ». Et en post-scriptum de sa lettre du 1er novembre : « J’embrasse nos enfants, leurs père et mère et grand’mère ».

Correspondance avec la communauté
Des lettres à la communauté d’Aix qui ont été conservées, deux sont adressées à tous, plusieurs à Tempier et Maunier, le plus grand nombre au seul Tempier. Ni Deblieu ni Mie ne semblent mentionnés. Les mêmes thèmes sont abordés que dans les lettres à sa maman. On se contentera ici de ce qu’il dit de sa peine d’être éloigné de ses frères, le compte rendu de ses démarches viendra par la suite. Le 19 juillet (EO 6, 29-30), il parle de son voyage : « Compagnie passable, mais impuissante à me faire sortir d’une certaine rêverie qui me ramenait sans cesse vers vous que j’ai quittés avec tant de regret. Il faut espérer que ce ne sera pas pour longtemps… Je ne parle volontiers que de vous, de nos bons novices… Je célèbre aujourd’hui notre fête avec vous, du moins en esprit. Que notre saint patron nous communique un peu de son esprit. Aimons-nous en Dieu et pour Dieu, et pour toujours. Eugène». Deux points à souligner : la petite société a choisi pour patron saint Vincent de Paul, et, selon Rambert, cette lettre est signée simplement « Eugène », ce qui est très exceptionnel.

« Je suis vraiment triste de me sentir à deux cents lieues de mes chers et si chers amis, de ma famille, de mes enfants, de mes frères et surtout de vous, mon unique, mais il faut supporter son exil avec patience et résignation » (à Tempier, 25 juillet, EO 6, 30). Le 12 août, au même (EO 6, 33-36) : « Mon bien cher ami et bon frère… Je m’ennuie loin de vous et je soupire après mon retour. Rien au monde ne saurait me dédommager de l’agréable séjour de notre sainte maison avec d’aussi bons frères que vous. Jamais je n’ai si bien senti le prix de ce quam dulce et quam jucundum habitare fratres in unum. J’en fais d’autant plus de cas que je vois de mes propres yeux qu’il n’est pas donné à toutes les communautés de goûter ce bonheur, plus rare qu’on ne pense à trouver en ce bas monde… ». Et encore à Tempier le 22 août (EO 6, 36-37) : « Ne savez-vous donc pas que je me regarde comme exilé à Paris, que je ne puis plus vivre séparé de ma chère famille, et que ma seule consolation est de m’entretenir avec vous de vous tous… ».

Le même jour, il écrit à tous (EO 6,38) : « Est-il bien prouvé maintenant que je vous aime par-dessus tout, mes chers amis de ma ville natale ? Non, rien n’a pu me séduire. Je vous ai sacrifié ce que dans le monde on appellerait sa fortune, et j’en suis bien content. Je ne parle pas de deux grands vicariats de Province, cela ne vaut pas la peine d’être compté et d’être mis en parallèle avec notre sainte mission et notre chère Congrégation, mais c’est quelque chose de plus (la perspective d’un évêché). Et comment consentir à vivre à deux cents lieues de ce que l’on a de plus cher au monde ? Je n’ai pas eu la force d’adhérer à cette proposition. Ce refus a paru surprendre, il n’a pas mécontenté, tant on a respecté le motif. Tant il y a que j’aurai encore le bonheur de vivre au milieu de tout ce que j’aime. Prions Dieu que ce soit toujours pour sa plus grande gloire et pour notre salut… ».

Les démarches administratives
Eugène met à profit son séjour à Paris pour renouer de nombreux contacts et pour en établir de nouveaux. Ses écrits en mentionnent quelques-uns : M. Duclaux, qui était son directeur spirituel à Saint-Sulpice ; Portalis fils, conseiller d’Etat, qui sera bientôt directement impliqué dans les complexes négociations du concordat ; Mgr Alexandre de Talleyrand-Périgord, qui ces jours-là est nommé cardinal et archevêque de Paris ; Eugène est reçu dans sa famille, où il rencontre aussi le « fameux diplomate », précise Rey. Eugène se prévaudra plus tard de n’avoir pas demandé audience au Roi, ni même tenté de rencontrer le duc de Berry, neveu du Roi, dont il avait été le compagnon de baignades en Sicile. Il choisit de ne pas se mettre en avant.

Les démarches administratives lui causent beaucoup de soucis. Dès le lendemain de son arrivée, il a demandé audience au ministre de l’intérieur et des cultes. Celui-ci « a plus la Corse en tête que toute autre chose », écrit-il à tous le 19 juillet (EO 6, 29). A quoi Tempier répond le 31 du même mois : « Réflexion faite, je ne vois pas pourquoi nous le refuserions. Il me semble que ce champ nous donnerait plus d’étendue, comme nous le désirions… Nous pourrions dans la suite y établir une maison… et en attendant ne pas nous engager à y aller maintenant. Nous avons quelques droits sur cette terre. Saint Vincent de Paul y envoyait ses enfants, le bienheureux Léonard de Port-Maurice l’a cultivée lui-même et l’a même arrosée de son sang puisqu’il la parcourait nu-pieds. Pensez-y sérieusement » (EO, Tempier II, p. 14).

Il obtient assez rapidement une audience du ministre Lainé, lequel lui explique que, pour l’approbation d’une société religieuse, il faut une loi, donc une délibération des Chambres. La Restauration maintient sur ce point des règles administratives proches de celles de Napoléon, et même de la Constituante, opposée aux corporations et même aux associations. Les dérogations accordées l’année précédente ne sont plus possibles.

Eugène se fait insistant. Le 31 juillet, il écrit au ministre Laîné une longue lettre, reproduite dans EO 13, 24-26 : « Je regarde le ministère obscur que j’ai embrassé comme étant de la plus haute importance dans les circonstances présentes, non seulement pour le bien de la religion, mais pour le service du Roi et la tranquillité publique, et il faut bien que je sois pénétré de cette pensée, puisque je lui sacrifie volontiers tous les avantages que m’offraient les autres carrières peut-être séduisantes qui se présentaient devant moi… Je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence que pour opérer le bien immense, dont les premiers succès que la Providence nous a ménagés nous donnent l’assurance, j’ai besoin d’être investi non seulement de la confiance des Supérieurs ecclésiastiques, telle qu’ils me l’ont accordée jusqu’à présent sans restriction, mais encore de l’aveu du Gouvernement pour lequel je crois travailler aussi efficacement que pour l’Eglise. Personne n’ignore que je suis venu à Paris pour faire approuver notre établissement qui n’est autre chose que la réunion de quelques prêtres qui se dévouent principalement au service des peuples de la campagne, que le défaut de pasteurs fait insensiblement tomber dans l’abrutissement, et à l’instruction des jeunes gens de la ville, sous l’unique rapport des mœurs et de la religion… Ce à quoi je borne ma demande en ce moment, j’ose presque dire, ce que je réclame comme une récompense de mon dévouement, au moins le Roi peut par une ordonnance, provisoirement et jusqu’à ce qu’une loi ait définitivement fixé la manière d’être de cet établissement, autoriser l’abbé de Mazenod à se réunir avec quelques prêtres de bonne volonté dans la maison ci-devant des Carmélites d’Aix pour s’y livrer à l’instruction religieuse de la jeunesse et se transporter de là dans les paroisses des villes et surtout des campagnes qui réclameront le secours de leur ministère… ».

Le Ministre, qui n’a pas tenu compte de la lettre anonyme envoyée d’Aix, lui répond le 4 août à titre personnel : « Vous pouvez, en attendant une époque qui ne saurait être encore éloignée, continuer avec vos estimables coopérateurs les fonctions que vous avez si heureusement commencées ». Ce dont Eugène fait immédiatement part à Tempier, en soulignant que cette lettre est adressée à « Mr de Mazenod, supérieur des Missions d’Aix », ce qui signifie une certaine reconnaissance officielle (EO 6, 31-32). : « Vous pouvez dire dans toute la ville, pour la consolation des gens de bien et pour le désespoir des méchants, que nous sommes avoués par le Gouvernement… ».

Le 21 août, le conseil municipal d’Aix donne un avis favorable pour l’autorisation des Missionnaires de Provence, avis rapidement contredit par un des adjoints, qui écrit aussi au ministre en prenant le parti des curés, « tous recommandables par leur rare piété, leur conduite édifiante, leur savoir ; il est impossible de trouver des hommes plus dignes de la vénération publique et plus capables de diriger la conscience des fidèles… » (Cf. Missions 1958, pp. 107-115).

Dans la lettre déjà citée du 5 août à Tempier, Eugène fait part des rumeurs concernant le nouveau concordat et les nominations qui vont suivre. En effet, le Roi, et encore plus les royalistes ultras, étaient très gênés de devoir appliquer le concordat de 1801, signé par Bonaparte. Comment lui reconnaître une légitimité ? Selon l’esprit de la Restauration, le roi poussait le Saint-Siège à revenir aux règles d’avant 1789. Des négociations complexes avaient été engagées, dans le secret ; une convention venait d’être paraphée le 11 juin. Pour les évêchés, on prévoyait de revenir peu à peu au concordat signé en 1516 par Léon X et François Ier.

Mais comment rendre publique une convention jusque-là tenue secrète ? En revenant à 1516, voulait-on rétablir les trois Ordres de l’Ancien Régime, avec en tête le clergé, puis la noblesse et le tiers état ? Se lier ainsi avec le Pape, n’est-ce pas céder au parti ultramontain et abandonner les si importantes libertés gallicanes ? Comment faire face aux coûts financiers, dans une France appauvrie ? Le roi s’était imprudemment engagé. Il fut conduit à revenir sur sa signature. Citons un historien récent, « cette affaire, conduite du reste avec une maladresse insigne, se solda par un échec pitoyable ». Ce qui explique la longue attente, plus de cinq ans, pour que soit formellement rétabli, à côté de plusieurs autres, le siège de Marseille et publiée officiellement la nomination de l’oncle Fortuné.

Toujours est-il qu’Eugène croit pouvoir écrire : « Le concordat est abrogé, celui de Léon X est rétabli. Les articles organiques détruits. Sept archevêchés de plus, 35 évêchés. Les évêchés actuels restreints. Aix portera aussi le titre d’archevêché d’Embrun, mais il est réduit à l’arrondissement. Marseille a été rétabli, Arles aussi, Fréjus. Nous n’aurons pour suffragants que Fréjus, Digne et Gap. Les évêchés, chapitres, curés et séminaires seront dotés… Nous connaîtrons les évêques dans deux jours. Il est certain que le nôtre est Mgr de Bausset. Il n’aura pas un vaste diocèse… » (EO 6, 32-33). Puis le 12 août : « La liste des évêques n’est pas encore bien connue. J’aurais pu l’être, si je ne préférais la vie obscure de notre sainte communauté et le genre de ministère auquel le Seigneur m’a appelé auprès de la jeunesse et des pauvres ».

L’oncle Fortuné, nommé évêque de Marseille
La lettre d’Eugène à Tempier le 22 août (EO 6, 37) laisse entrevoir une autre nouvelle, une grâce « inattendue, dont les conséquences seront les plus heureuses pour notre maison », sur laquelle il s’expliquera plus tard. « Tout ceci est énigmatique pour vous, il n’est pas encore temps que je m’explique. Je ne tarderai pas à vous associer à ma reconnaissance… ». Le 28 août, en audience chez Mgr de Latil, membre de la commission des nominations, qu’il ne connaissait pas, il obtient les confirmations attendues. L’abbé Besson, curé de St-Nizier à Lyon s’étant récusé, le siège de Marseille qu’il est prévu de rétablir est libre. Le jour même, Eugène reprend une lettre adressée à son père et à ses oncles (EO 13, 27) : « Je rouvre ma lettre, mes très chers amis. Et c’est pour vous dire, mais sous le plus grand secret, que le Roi vient de nommer mon oncle Charles Fortuné à l’évêché de Marseille. J’en suis encore attendri de reconnaissance envers Dieu. Sans que mon Oncle ait seulement pensé à le désirer, le Seigneur lui donne l’évêché le plus convoité de toute la France, soit à cause de sa position, soit à cause de ses ressources, soit à cause de l’esprit parfait de ses habitants, soit à cause de l’excellent clergé qu’il renferme. Et tandis que l’abbé de Sinéty, par exemple, tout aumônier de Monsieur (le comte d’Artois, frère du roi) qu’il est, est relégué à Gap, pays affreux, misérable, sans ressource, pensant fort mal, mon cher oncle est dans ce paradis terrestre. C’est la Providence qui a tout fait. Digitus Dei est hic, (le doigt de Dieu est là, Ex 8, 19).

Quel immense bien nous allons faire ! La Provence va être régénérée: il n’y aura qu’un esprit dans les évêques de la Province ; je les connais tous. L’œuvre que le bon Dieu m’a confiée se consolide d’une manière étonnante. Je prépare à l’Evêque de Marseille une troupe d’élite. Nous reverrons les beaux jours de l’Eglise… » Eugène poursuit sa réflexion le 6 septembre, dans une des plus longues, sinon la plus longue lettre qu’il ait jamais écrite, (EO, 13, 28-32, texte intégral dans Inquisitio historica, 28-36). Eugène y accumule les arguments : « Mon Oncle est obligé en conscience d’accepter… Si jamais la volonté de Dieu s’est manifestée dans les événements humains, c’est bien ici… Un refus, un retard même seulement, le Roi le regarderait comme un attentat, un outrage fait à sa sollicitude pour le bien de l’Eglise et ne veut pas en entendre parler… Je serai avec vous, et d’autres encore, aussi zélés que je le puis être ; et si dans la suite vos infirmités augmentaient, on ne se ferait pas une difficulté de vous donner un coadjuteur, et le choix ne tomberait vraisemblablement pas sur quelqu’un qui vous fût inconnu. Et c’est ici où il faut que je vous répète que Marseille est, de tous les diocèses de France, le plus favorisé de Dieu. La population est à l’inverse de ce qu’elle était au commencement de la Révolution. Tous, les riches et les pauvres, désirent ardemment d’avoir un évêque. Vous y serez accueilli comme l’ange de Dieu. Toutes les autorités sont bonnes et de nos amis… Le clergé est parfait… Je dois ajouter que vous aurez dans ma communauté comme de véritables Oblats, prêts à tout bien et qui remonteront vos villages… Votre acceptation est nécessaire pour le sort de notre œuvre… ». Eugène insiste encore : il y a là une occasion unique et inespérée de réparer au moins en partie auprès des créanciers l’injustice du non-paiement des dettes du grand-père Charles-Alexandre et d’assurer « une honnête aisance » à son frère, le père d’Eugène. Et après avoir à nouveau insisté : « Venez au plus tôt », il conclut cette très longue lettre : « Adieu, mon bon père et mes chers oncles, je vous embrasse. Je choisis l’adresse du Chevalier, parce qu’elle est plus ronflante et qu’elle en impose davantage ». La lettre du 16 septembre (EO 13, 32-33) exprime les mêmes pensées et se termine par un post-scriptum significatif : « Ayez bon courage, je serai un autre vous-même ».

Dans la lettre à Tempier datée du 7 septembre, Eugène dit qu’il a averti Maunier en premier. « J’ai mandé à M. Maunier que mon oncle était nommé évêque de Marseille… Dans tout ceci je vous proteste que je ne considère que le plus grand bien de notre œuvre, car je ne pense seulement pas à l’honneur qui peut revenir à mon oncle ; et cela est si vrai, que je ne ferais pas un pas pour le faire nommer ailleurs. Je ne m’étais réjoui de sa nomination qu’à cause des gros avantages que l’œuvre devait en retirer ; je les regarde comme incalculables. Faites donc prier pour qu’en cas que je réussisse de ce côté-ci, je n’échoue pas du côté de mon oncle, qui pourrait bien n’en pas vouloir. J’ai écrit des volumes là-dessus, j’ai fait d’excellents raisonnements à perte de vue. Dieu seul peut disposer les cœurs à la persuasion… Si mon oncle finit par être évêque de Marseille, je pense que vous croirez que j’ai assez bien employé mon temps pour notre œuvre, car c’est pour elle l’événement le plus heureux qui puisse arriver ; nous serons assurés de pouvoir faire le bien dans le diocèse de Marseille… » (EO 6, 39-40).

Ces correspondances posent des problèmes délicats de chronologie, étant donné un certain flou des datations, ainsi que les délais pour les allers et retours du courrier. De plus il semble bien que les lettres n’aient pas toutes été conservées. Faut-il s’étonner que nous ayons la première mention d’une réponse de Sicile dans la lettre d’Eugène à sa maman le 18 septembre ? Cette dernière, il ne faut pas l’oublier, n’a aucune envie de voir revenir les trois frères, et surtout pas à Aix. Eugène lui écrit : « Mon père et mon oncle ont enfin répondu à toutes mes lettres. La conclusion est qu’ils reviennent. L’Abbé, après avoir bien pleuré, bien gémi, etc., a été obligé de se soumettre à la décision de tous les théologiens et directeurs. Il acceptera l’évêché, mais n’en parlez pas, parce qu’il faut attendre que sa nomination soit officielle et il y a eu jusqu’à présent quelque embarras. J’espère que mon père obtiendra une bonne pension au mois de janvier. Le Ministre de la Maison du Roi est tellement dans l’intention de donner suite à ma demande qu’il a demandé des informations sur son compte à l’ambassade de France à Naples et les réponses ont été faites en amis. Le Chevalier ne peut faire valoir ses droits qu’en étant sur les lieux. Dans la position particulière de mon oncle l’Abbé qui rendrait son séjour désagréable dans ce moment-ci, je pensais comme vous, qu’ils auraient pu s’arrêter dans cette ville (Marseille) ; mais cela n’est pas possible à cause de l’Abbé qui ne peut rester dans une ville dont l’opinion publique, fondée sur des motifs puissants, le fait évêque, tandis qu’il n’a reçu aucun avis officiel. Je crois donc qu’en attendant mon retour, s’ils sont arrivés avant moi, il faut que mon oncle l’Abbé aille se loger à la Mission et mon père et le Chevalier à l’Enclos. Je n’ai pas besoin de vous recommander, ma chère maman, de faire un bon accueil aux uns et aux autres. Vous n’auriez point d’excuses aux yeux de Dieu et des hommes, si vous affligiez d’aussi respectables personnages que les malheurs et les années ont rendus vulnérables et qui ont tant de droits à nos égards et à notre tendresse ». Et en conclusion : « Adieu, toute bonne maman, j’espère que nous aurons mille écus par an pour mon père. N’en parlez pas, il les donnera à ses créanciers et tout le monde sera content. Soyez-le donc aussi. Je vous embrasse tous et toutes ».

Restait à attendre la réponse de Fortuné lui-même, « déjà informé » par plusieurs de ses connaissances. Il écrit à son neveu le 9 octobre : « Ainsi, mon cher neveu, tout est consommé. J’obéirai, puisqu’il le faut, mais en me précipitant d’abord dans les bras de la divine Providence, que je supplie d’avoir pitié de mon extrême misère… Pourquoi donc, sur le bord de ma tombe, m’as-tu arraché de ma solitude, où j’étais à l’abri de tant de dangers, pour me lancer sur une mer orageuse et pleine de naufrages ? As-tu bien réfléchi sur la terrible responsabilité dont tu te chargeais et devant Dieu et devant l’Eglise, et devant le Roi et devant les hommes ? Le Seigneur m’est témoin que, bien loin de désirer aucune place dans le clergé de France, la seule idée m’en faisait frémir et qu’en répondant à Mme la baronne de Talleyrand, qui me demandait de la part de son beau-frère ce que je voulais, je ne l’avais priée que de m’obtenir une pension pour passer moins malheureusement le reste de mes jours… Je me soumets quoique en tremblant ; et si j’ai le bonheur de faire quelque bien dans le diocèse de Marseille, je serai la preuve la plus convaincante que le Seigneur n’a besoin des talents d’aucune de ses créatures, et qu’il peut se servir, quand il lui plaît, des plus faibles et des plus vils instruments pour opérer son œuvre sainte et manifester sa gloire… Rappelle-toi qu’après Dieu tu es mon guide et mon bras droit… » (cité par Leflon II, pp.89-90, Cf. EO 15, 166, note 18). Trois jours plus tard, c’est le papa qui écrit à Eugène, à propos de Fortuné : « Sa fille en Dieu, la sainte carmélite sœur Hilarion Julien, lui a écrit, mais comme elle le connaît et qu’elle se méfie un peu de lui, elle y joint les plus vives instances et en termes très forts, pour qu’il n’imagine pas d’hésiter un seul instant à accepter, lui représentant que ce serait manquer tout à la fois à la volonté bien marquée du Seigneur ainsi qu’à l’ordre du roi, et lui rappelant tout ce que l’abbé lui avait dit lui-même autrefois pour l’obliger d’accepter la dignité de prieure des carmélites… ». Et le 27 octobre : « Il est bon que tu saches que Fortuné veut en tout être dirigé… par son grand vicaire Charles Joseph Eugène, aux instructions duquel il se conformera… Il aura besoin de tous tes soins. Il y compte absolument, sans réserve. Déjà tu as pu voir que dans son mandement il n’a point oublié de faire mention des chers et respectables missionnaires des campagnes, et comme ils seront soutenus, encouragés et défendus par lui ! Leur chef sera à même de faire encore plus de bien que par le passé… ».

On trouve dans Rambert (I, p. 241) la lettre d’Eugène datée du 17 novembre, qui est sa réponse à son oncle : « Oui, oui, mon très cher oncle, je prends sur moi toute la responsabilité, et je prie le Seigneur de ne pas me traiter avec plus de rigueur, pour le compte personnel que j’ai à lui rendre, que je ne redoute sa justice pour cette nouvelle endosse. Je voudrais que vous pussiez commencer demain à exercer ce grand ministère, parce que vos mérites commenceraient plus tôt. Plût à Dieu qu’il y eût beaucoup d’évêques comme vous le serez ! Mais, quoiqu’en général les choix soient bons, ils ne seront pourtant pas tous de votre espèce. Nous prendrons saint Charles, saint François de Sales pour patrons et pour modèles ; notre maison sera un séminaire pour la régularité ; votre vie, l’exemple de vos prêtres. Tous les instants de la journée seront employés au bien, à la direction et à la sanctification de votre troupeau. Horreur pour le faste, amour de la simplicité, économie pour fournir davantage aux besoins des pauvres… et tout le reste que saura vous inspirer votre bon esprit, votre excellent cœur. Que de merveilles cette admirable conduite n’opérera-t-elle pas ? Le démon a déjà mesuré, pesé l’étendue et l’effet de tout ce bien ; c’est pourquoi il a voulu y mettre obstacle, il a suscité des difficultés qui, j’espère, seront bientôt dissipées ».

La nouvelle de cette nomination était connue à Marseille et avait rejoint Fortuné avant même qu’Eugène puisse l’en avertir. Le Journal de Marseille et des Bouches-du-Rhône la publie le 24 septembre. Mais elle n’a rien d’officiel. La remise en question du concordat retarde tout. L’attente sera longue.
Eugène a refusé les autres propositions
Une des raisons pour lesquelles Eugène appréhendait ce voyage dans la capitale, c’est qu’il craignait de ne pouvoir échapper aux offres qui ne manqueraient pas de lui être faites. Le gouvernement était à la recherche de personnalités pour combler les vides de l’épiscopat. Ne risquait-il pas d’attirer l’attention sur sa propre personne ? C’est ainsi qu’il explique le choix de ne pas se présenter chez le duc de Berry, neveu du roi, qu’il avait fréquenté en Sicile Trente ans plus tard, l’évêque de Marseille le rappelle dans son Journal : « Croit-on qu’il ne m’eût rien offert, si je m’étais présenté à lui, ou qu’il m’eût refusé les faveurs que j’aurais pu lui demander ? Mais grâce à Dieu, je nourrissais dans mon cœur d’autres pensées et c’est précisément pour n’être rien à la cour que je m’abstins d’y paraître. C’est pourtant alors que l’on reconnut des aumôniers du roi, des évêques » (EO 21, 278-279). Il chercha aussi à éviter le Grand Aumônier, Mgr de Talleyrand, tout récemment nommé cardinal et archevêque de Paris. Il ne put cependant se dérober à l’invitation qui lui fut faite.

Les documents qui nous restent laissent entendre que des charges de vicaire général lui furent proposées, étape préalable à la responsabilité épiscopale ; on a pu parler d’un véritable stage de préparation à l’épiscopat, d’autant que ce stage se fait la plupart du temps en dehors du diocèse d’origine. Deux diocèses sont cités : Amiens et Chartres. Sa réponse resta la même. Les œuvres engagées à Aix, à savoir les jeunes et la société des missionnaires, exigeaient absolument sa présence. Lui-même y revient six ou sept fois dans ses lettres à Tempier et à sa maman. Ainsi à Tempier le 12 août (EO 6, 36) : « La liste des évêques n’est pas encore bien connue. J’aurais pu l’être, si je ne préférais la vie obscure de notre sainte communauté et le genre de ministère auquel le Seigneur m’a appelé auprès de la jeunesse et des pauvres ». Et le 22 août (EO 6, 37) : « Je n’ai pas craint de sacrifier au bonheur de vivre avec elle (ma chère famille) ce que dans le monde on appellerait la fortune ». Le même jour, à toute la communauté (EO 6, 38-39) : « Comment consentir à vivre à deux cents lieues de ce que l’on a de plus cher au monde ? Je n’ai pas eu la force d’adhérer à cette proposition. Ce refus a paru surprendre, il n’a pourtant pas mécontenté, tant on en a respecté le motif. Tant il y a que j’aurai encore le bonheur de vivre au milieu de tout ce que j’aime. Prions Dieu que ce soit toujours pour sa plus grande gloire et pour notre salut ». La veille, il écrivait à sa maman (EO 13, 26-27) : « J’ai constamment refusé tout ce qui m’aurait éloigné d’Aix. En cela j’ai, ce qu’on appelle dans le monde, sacrifié ma fortune. Je ne sais pas si on me saura gré dans mon pays d’avoir préféré de faire obscurément le bien auprès de mes concitoyens, aux places distinguées que l’on m’a offertes et qui m’auraient mené à tout. Tant pis pour ceux qui ne sauront pas apprécier mon dévouement… ».

Le nouvel archevêque d’Aix, Mgr de Bausset
A plusieurs reprises, le nom de Mgr Ferdinand de Bausset-Roquefort avait été avancé pour l’archevêché d’Aix. De famille provençale, né à Béziers en 1757, il était chanoine d’Aix quand en 1808 il fut nommé évêque de Vannes. Il connaissait Eugène de Mazenod. En juillet 1815, il avait administré le sacrement de confirmation aux congréganistes d’Aix dans leur chapelle d’alors, chez les Grandes Maries. Bien plus, son propre neveu, Jean-Baptiste, s’était, selon les mots d’Eugène, « évadé de la maison maternelle pour venir se réfugier » auprès de lui. Son oncle évêque s’en était réjoui. Jean-Baptiste avait ainsi été « revêtu du saint habit ecclésiastique » chez les Missionnaires de Provence en novembre 1816, devenant ainsi novice (Cf. Missions 1952, pp. 11-12).

Le 5 août, Eugène peut écrire à Tempier que cette « nomination est certaine » (EO 6, 33), bien que non encore officielle. Ce qui sera fait le 8, mais pour un diocèse réduit, puisque les diocèses de Fréjus, Marseille et même Arles devraient être rétablis. On comprend qu’Eugène tienne absolument à rencontrer le nouvel archevêque et prolonge donc son séjour à Paris. Ce qui favorisera aussi la nomination de Fortuné à Marseille.
Il semble que l’initiative de la rencontre soit venue de Mgr de Bausset. Eugène en fait part à Tempier dans une lettre du 9 octobre (EO 6, 40-41) : « Il m’avait écrit lui-même pour me faire compliment sur la nomination de mon oncle ; il me disait dans cette lettre qu’il avait écrit à son neveu, le préfet de Marseille, pour le féliciter ; il ajoutait qu’il regardait mon oncle comme étant infiniment plus propre que lui pour l’archevêché d’Aix, etc. Je vais le voir, il me reçoit à bras ouverts, entre avec moi dans mille détails sur le diocèse, et il finit par me dire qu’il a le projet de faire maison nette, et de me nommer son grand vicaire avec une autre personne qu’il me désigne. Il y avait de quoi se féliciter, je crois, car c’est tout ce qu’il nous fallait, non point que je tienne à être grand vicaire ; pour moi, cela m’est indifférent et me serait même très à charge ; mais l’avantage pour notre œuvre était incalculable, et je ne l’envisageais que sous ce point de vue. Il y a apparence que dans l’intervalle nos ennemis auront fait mouvoir toutes les machines, et qu’ils seront parvenus à faire changer l’archevêque d’avis ; je dois le penser du moins, si j’en juge par sa conduite postérieure avec moi. Sur cinq ou six fois que je suis allé pour le voir, je ne l’ai rencontré qu’une fois. Nous avons été, à la vérité, ensemble à Issy, mais pas la moindre petite ouverture de confiance, pas un mot sur le diocèse, sur ses projets, et j’en ai conclu que ma personne l’embarrasse, après qu’il s’était tant avancé, parce qu’il n’ose pas surmonter l’obstacle qu’on lui présente ; voilà, mon cher ami, où nous en sommes. J’attends encore un peu et, s’il continue à agir ainsi, je me déterminerai vraisemblablement à avoir une explication ».

Les lettres à Tempier et Maunier (noter les destinataires) les 19 et 22 octobre (EO 6, 41-45) sont décisives. On les citera longuement. « Je ne dois pas vous laisser ignorer, mes très chers amis et toujours bons frères, que notre procès… Il m’a fallu une grâce toute particulière pour ne pas rompre en visière avec le Prélat qui a pu se laisser prévenir au point de donner tête baissée dans toutes les passions des hommes qui nous entravent et nous persécutent depuis si longtemps… C’est peut-être le plus grand sacrifice que j’aie fait de mon amour-propre. Vingt fois, en m’entretenant avec le Prélat, j’ai été tenté de lever… Mais la Mission, mais la Congrégation, mais toutes ces âmes qui attendent encore leur salut de notre ministère me retenaient, me clouaient à cette dure croix que la nature peut à peine supporter… Il m’a donné tort sur toute la ligne, et gain de cause aux curés… Si je témoignais au Prélat quelque surprise d’être si mal récompensé de mon dévouement sans mesure, Mgr m’objectait les passages de l’Ecriture pour me prouver qu’il ne fallait compter que sur la récompense éternelle, qu’il fallait comme le prophète dire sincèrement : elegi abjectus esse in domo Dei (J’ai choisi d’être méprisé dans la maison de Dieu, cf. Ps 83, 11), qu’il fallait me prémunir contre l’orgueil pharisaïque qui aime à être salué dans les places publiques, prendre la première place, s’orner de belles étoles, qu’il était libre de me faire ou de ne pas me faire vicaire général…. De tout, certainement je ne trouve que cette assertion de raisonnable, mais c’était une véritable querelle d’Allemand, puisque ce n’était pas moi qui lui avais dit de me faire son grand vicaire, qu’il était venu de lui de m’en parler, et si je ne l’avais pas refusé, c’est que j’avais pu croire que ce titre serait utile pour faire respecter davantage notre sainte œuvre… Nous nous sommes quittés bons amis, c’est-à-dire qu’il m’a embrassé deux ou trois fois, comme si les blessures qui déchirent le cœur pouvaient être fermées en passant une éponge sur la figure.

Je vous prie, mes chers amis, de vous concerter devant le bon Dieu pour savoir ce que nous avons à faire. Mettez de côté tout ce qui est humain ; ne considérez que Dieu, l’Eglise et les âmes à sauver. J’en passerai par ce que vous déciderez. Je suis prêt à avaler le calice jusqu’à la lie. Remarquez que les humiliations me sont réservées ; il n’a jamais été question de vous dans tous ces débats. L’Archevêque paraît assez porté pour les missions, mais il faut nous attendre à ce qu’il nous rogne de tous les côtés ; il ne prendra conseil que de nos ennemis qu’il craint.

Le premier cri de la nature fut de le planter là ; mais je ferai, avec le secours de Dieu, tout le contraire. J’ai refusé d’être grand vicaire et théologal de l’évêque le plus en crédit, qui dans quelques années m’aurait fait évêque, et je refuse de nouvelles instances qui me sont faites le lendemain du jour où je reçois un cruel déboire… C’est que ma conscience m’ordonne de ne pas considérer ma personne dans la conduite que j’ai à tenir… Dieu sera notre juge ; je ne crains pas d’en appeler à son tribunal de toutes les injustices des hommes, tant mes intentions sont pures et mes vues droites. Maintenant, voyez et décidez. Je me sens assez de courage, si je suis soutenu par votre vertu, encouragé par votre résignation à supporter tous les outrages qui me sont encore réservés. Vous serez ma force et nous nous consolerons ensemble du triomphe des méchants. La piété des jeunes plantes qui croissent autour de nous nous dédommagera de nos peines. Je serai très humilié, moi, parce qu’on suppose que je tiens beaucoup à ce que j’ai entrepris ; cette humiliation me sera utile pour autre chose, car je tiens si peu à ce que j’ai entrepris, qu’en ce moment le plus grand acte de vertu que je puisse faire, la plus grande victoire que la grâce remporte sur la nature, c’est de me faire tenir le coup.

Certainement, la méchante nature qu’il faut crucifier jouirait en cette circonstance, si d’un ton de hauteur, proportionné aux outrages que j’endure, j’allais signifier à Mgr l’Archevêque que je ne veux plus de son diocèse,que je reprends ma maison pour en faire ce que bon me semble, que je livre la jeunesse à sa liberté et que je laisse retomber tout l’odieux de ces mesures, que l’indignité des procédés me détermine à prendre, sur ceux qui en sont les auteurs, et qu’afin qu’on ne s’y méprenne pas, je vais faire imprimer tout ce que j’ai fait pour le bien de mon pays et des obstacles que l’intérêt et la jalousie n’ont cessé d’y apporter, etc… Mais Dieu m’en demanderait compte. Je ne le ferai pas, à moins que vous ne vouliez plus tenir. Dans ce cas, j’y serais bien forcé, mais je n’en répondrais plus devant Dieu. Vous voilà au fait des choses et des hommes ; répondez-moi tout de suite ; votre réponse sera la règle de ma conduite ; mais il ne faut pas perdre de temps. Adieu, chers amis ; quand je veux me consoler, je pense à vous que j’aime de tout mon cœur ».

Et le 22 octobre, aux mêmes destinataires (Tempier et Maunier) : « Quoique je vous aie écrit bien longuement l’autre jour, mes chers amis et bons frères, je reprends encore la plume aujourd’hui pour vous entretenir de mes dispositions et vous bien rassurer sur mon compte. Je suis parfaitement tranquille, disposé à continuer de tout mon cœur les bonnes œuvres commencées. Je suis disposé à ne pas quitter le Midi, où notre ministère peut être le plus fructueux, et je renonce entièrement à Chartres, dont j’ai évité de voir l’Evêque, exprès pour n’être pas gêné dans ma détermination.

S’il n’est pas possible absolument de s’arranger à Aix, et que l’Archevêque s’abuse au point de frustrer son diocèse de tout le bien que nous pourrions y faire, nous irons ailleurs. Il en coûterait à mon cœur d’abandonner Aix, mais ce sacrifice ne serait pas perdu. Je pense néanmoins que nous ne devons en venir là qu’à la dernière extrémité ; l’Archevêque en décidera. M. Duclaux, dont vous connaissez la sainteté, penche beaucoup pour que nous fassions notre possible pour rester à Aix ; mais il veut qu’on ne manque pas à notre égard aux convenances que nous sommes en droit d’exiger. Je vous assure que sur cet article je ne serai pas difficile ; je n’en demanderai jamais au-delà de ce qu’il faut pour que nous puissions faire le bien. Je crois, d’ailleurs, qu’il serait à propos de patienter, pour nous donner le temps de nous déterminer pour le mieux. Soyons unis, n’ayons que Dieu en vue, et nous serons bien forts.

Vous aurez reçu de moi ma lettre du 19 qui vous aura peut-être un peu inquiétés ; bon courage, je vous dirai comme saint Paul aux Ephésiens (3, 13) : Peto ne deficiatis in tribulationibus meis pro vobis, quae est gloria vestra (Je vous prie de ne pas vous laisser abattre par les détresses que j’endure pour vous, elles sont votre gloire). C’est tout simple, le diable nous veut du mal parce que nous lui en faisons ; plût à Dieu que nous lui en fissions davantage encore, en lui arrachant, s’il était possible, toutes les âmes qu’il entraîne en enfer ; il voudrait bien ressaisir celles de notre jeunesse d’Aix ; devons-nous les lui livrer ? Dieu nous en demanderait compte… ».

D’Aix, les PP. Tempier et Maunier répondirent dans une même lettre, qui nous a été partiellement conservée ; elle est datée du 23 octobre. Voici ce qu’écrit Tempier : « Il faut avouer que Dieu nous traite avec bien de la bonté, puisqu’il nous fait part des dons qu’il a faits à son propre Fils lorsqu’il était sur la terre. Vous nous permettrez de ne pas nous séparer de vous, quoiqu’il semble que ces humiliations vous soient personnelles. Quelque chose que nous ayons faite, comment avons-nous mérité cette grâce d’avoir part ainsi à la croix précieuse du Fils de Dieu ? En vérité, en me considérant personnellement, j’en suis tout confus et je sens que je suis bien loin de mériter cette faveur. C’est une grâce de prédilection que Dieu ne donne qu’à ses saints ; comment pourrions-nous donc nous plaindre ? Plût à Dieu que la Providence nous traitât toujours ainsi et surtout que nous y correspondions ! Notre pauvre famille, bien humiliée, bien méprisée, deviendrait bientôt toute sainte, et alors quels fruits ! » Tempier se réfère alors à saint François de Sales et à un autre saint prêtre du XVIIe siècle, M. Boudon. Il ajoute : « Comment ne suivrions-nous pas votre exemple ? La grâce a bien triomphé des cris de la méchante nature, mais je m’arrête là. M. Maunier vous parlera mieux que moi sur tout le reste » (EO, Tempier II, 18-19).

Un seul paragraphe de la lettre de Maunier nous est parvenu (EO 6, 46, note 35) : « C’est en Dieu seul que nous mettons notre confiance et par conséquent nous ne saurions être blâmés. Essuyer des reproches pour avoir voulu opérer le bien, avouons que c’est trop glorieux pour nous, du moins pour moi qui ne suis qu’un avorton dans l’Eglise. Mais puisque c’est pour Dieu seul que nous agissons et que nous devons agir, faisons toujours ce qui est en notre pouvoir, ne nous lassons point dans la route pénible qui s’ouvre à nous, ne perdons pas de vue notre divin Maître qui nous précède portant sa croix et daignant nous inviter à sa suite… ».

Eugène se sentit encouragé, comme en témoigne sa lettre du 31 octobre (EO 6, 46-47). Cette lettre contient une dizaine de citations en latin de la 2ème lettre à Timothée. Les épreuves et les espérances de Paul sont les siennes. « Je vous reconnais, mes chers et bons frères, à la lettre que vous m’avez écrite à la date du 23. Eh ! bien, je serai digne de vous. C’est pour Dieu que nous souffrons, nous ne nous laisserons point abattre… Ce serait une folie de vouloir faire le bien et de ne point éprouver de contradictions. Saint Paul en éprouva partout et n’en fut pas moins secouru par le Seigneur. Ayons une ferme confiance qu’il en sera de même de nous ».

Mgr de Bausset sera installé comme archevêque d’Aix en novembre 1819. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne facilitera pas la tâche des Missionnaires de Provence.

A Aix, une communauté réduite, mais fervente
On n’a malheureusement que des informations très partielles sur la vie de la petite communauté d’Aix, où le quotidien des jeunes et des aînés ne se réduit évidemment pas aux échanges de correspondance avec Eugène de Mazenod. Dans une lettre à son frère, le 15 mars, Fortuné, revenant d’un bref séjour à Marseille, indique qu’il a été accueilli à Aix « tant par Eugène que par les autres missionnaires, les novices, les pensionnaires et les congréganistes » ; on sait ainsi de quels groupes se composait la communauté.

Que savons-nous des jeunes, en cet été et automne 1817 ? Les 200 ou 300 congréganistes doivent prendre bien de la place et exiger beaucoup de temps. A cette époque, on peut compter sept ou huit jeunes en formation dans la perspective de devenir Missionnaires de Provence, ce sont les novices formellement reconnus comme tels. Il y a vraisemblablement quelques autres jeunes, simples résidents pensionnaires ou plus ou moins postulants. Dans une lettre au P. de Mazenod, Maunier les désigne comme « notre famille intérieure ».

En l’absence d’Eugène, aucun Journal de la Congrégation de la Jeunesse n’a été rédigé. Il est seulement indiqué que c’est « M. Maunier, prêtre de la Mission, qui doit diriger la Congrégation pendant l’absence de son supérieur » (EO 16, 190). Les activités se poursuivent donc, avec deux rassemblements majeurs chaque semaine, le dimanche et le jeudi. Ces deux journées sont bien remplies, puisque l’exercice commence à 7 h le matin et qu’on se retire à 9 h le soir, les repas étant toujours pris dans les familles. L’ancien chœur des Carmélites semble être le lieu principal des rassemblements. On n’a pas d’indications sur d’autres locaux.

L’autre activité majeure, c’est le service de l’église de la Mission. La première messe y est célébrée quotidiennement à 5 h 30. Les prières en commun du matin et du soir rassemblent un certain nombre de fidèles. Il y a aussi les confessions, des directions spirituelles… La collaboration de Fortuné, à partir de janvier 1818, sera très appréciée.

Les novices des Missionnaires de Provence suivent les cours au grand séminaire, les plus jeunes terminant leur formation secondaire au collège d’Aix. On n’en a pas la liste précise. Un certain nombre n’ont pas persévéré. D’autre part, il semble qu’un petit nombre vivent déjà avec la communauté avant d’être formellement novices. Cela comporte le port de l’habit ecclésiastique. On ne sait presque rien d’Hilarion Bourrelier, originaire de Grans, ni du Marseillais Dalmas, ou de Jean-Baptiste de Bausset. De Casimir Carles, d’un certain Lalande, on n’a retenu que les noms.

Seule mérite d’être soulignée l’entrée au noviciat de Jean-Joseph-Hippolyte Courtès. Il est né à Aix le 1er janvier 1798, dans « une famille assez aisée ». Il est un collégien de 15 ans, quand il est admis dans l’Association de la Jeunesse. Eugène écrit (EO 16, 214) qu’il « fut un des premiers congréganistes, qu’il a été élevé dans son sein, qu’il a grandi sous son ombre, qu’il s’est formé à son école ». Il était au grand séminaire d’Aix quand un jésuite vint y « parler du mérite et des beautés de la vocation apostolique ». Le jeune séminariste rejoignit le noviciat de la Compagnie, alors à Montrouge près de Paris ; on est en décembre 1816. Des raisons de santé l’obligèrent à interrompre et à revenir à Aix. La communauté des Missionnaires lui offrit alors un lieu de convalescence… C’est ainsi qu’il entre officiellement au noviciat des Missionnaires de Provence le 15 octobre 1817. Courtès, qui a 19 ans, rejoint Dupuy et Suzanne, tous deux légèrement plus jeunes que lui. On sait qu’Eugène s’appuiera très fort pour construire sa Congrégation sur ces trois novices. Bientôt Moreau, plus âgé de quatre ans, va les rejoindre.

On trouve dans Rambert (Cf. EO 6, 45-46) la lettre que, de Paris, Eugène écrit à Courtès. « Tu ne me dis rien de ta santé, comme si je devais être indifférent à l’état où tu te trouves… Que ne donnerais-je pas pour te voir bien portant ! Aide-toi donc un peu, ne laisse pas tout faire au médecin… Tu ne veux pas que j’espère que tu me fermeras les yeux ? Ce serait pourtant une consolation pour moi… Je crois que tu suis les exercices de la maison. Continue, mon cher enfant, à donner le bon exemple de la régularité, de la modestie, de l’obéissance et de toutes les vertus religieuses. Ce n’est que par ces moyens que nous pourrons surmonter les efforts de l’ennemi de tout bien… ».

Ont été conservées deux lettres de Maunier au P. de Mazenod retenu à Paris (cf. Etudes oblates, juillet 1958, pp. 235-239). La première est du 4 septembre : « Monsieur et très cher Supérieur, notre cher frère Tempier ayant toujours l’avantage d’être votre correspondant, c’est bien le moins que je m’en procure un semblable aujourd’hui, quoique j’aie eu celui d’insérer quelques lignes pour vous dans diverses lettres qu’il vous a écrites. Celles que vous nous adressez deviennent toujours plus intéressantes pour nous… Ce qui vous concerne personnellement sera toujours une nouvelle satisfaisante pour votre famille adoptive ». Il est ensuite question d’un créancier d’Eugène, qui recommande un jeune homme, demandant « que vous voulussiez bien l’admettre dans votre communauté ».

Maunier poursuit : « Notre congrégation commence à s’éclaircir, à l’occasion des vacances du collège qui ont commencé dimanche ou lundi dernier, mais nous sommes toujours satisfaits de ceux qui restent, grâces au Seigneur. Je présume que sous peu quelques arriérés pour la 1ère communion y seront admis, nous sommes en règle à cet égard.

Parlons un peu de notre famille intérieure. En général nous sommes contents de leur conduite. Celui qui nous donnait quelque ombrage paraît plus raisonnable ; mais sans déprécier les autres, je veux témoigner que Bourrelier et Dalmas me donnent lieu de bénir le Seigneur sur leur régularité et leur parfaite docilité. Je vous avoue que j’aurais beaucoup de consolation si tous les autres leur étaient parfaitement semblables. Notre cher Maria (qui est-il ? les tentatives d’identification ont échoué) est de retour depuis huit jours, nous allons l’envoyer à Grans pour aider notre frère Deblieu dans son travail de la 1ère communion. Ce digne sous-diacre est bien du calibre des deux que je viens de vous désigner. Vous savez que nous avions souvent désiré que nos chers novices n’eussent point l’occasion de se répandre en conversation au moment qui précède les offices, et vous eussiez même souhaité qu’ils entrassent au chœur par une porte différente de celle des congréganistes ; m’apercevant que cet abus ne faisait qu’augmenter, après en avoir conféré avec notre cher M. Tempier, nous avons établi l’usage de nous réunir dans le corridor du noviciat, au dernier coup de l’office, et de nous rendre de là à la sacristie, les novices seulement et votre serviteur, en marchant deux à deux, revêtus de notre surplis, en silence, et que aussi j’avais proposé de réciter à voix basse quelques versets du psaume miserere, en nous rendant ainsi à la sacristie, afin de mieux parer à l’inconvénient d’être accroché par quelque congréganiste sur notre passage, et afin que le silence fût exactement observé, mais l’on a cru qu’il suffisait de le recommander. C’est le jour de l’Assomption de la très sainte Vierge que nous avons commencé cette pratique, dont le but est, conformément à la recommandation que nous en fait l’Esprit Saint, de nous préparer à la prière et à chanter avec plus de recueillement et de piété les louanges du Seigneur. Le tout sauf votre approbation. Je me suis aperçu que cette marche réglée et décente en se rendant à l’office, opérait un bon effet et que les congréganistes en étaient édifiés. Veuillez bien me faire connaître si nous pouvons continuer de la sorte. Notre frère Tempier va vous écrire. Je vous salue de tout mon cœur. Maunier, prêtre missionnaire ».

La seconde lettre est du 1er octobre : « Monsieur et très cher Supérieur, nous sommes toujours à compter les jours auxquels nous espérons recevoir quelqu’une de vos lettres et dès qu’il en paraît une, « ah ! s’écrie-t-on, la voici enfin ! », et malgré que vous les remplissiez ordinairement, il nous semble que vous n’avez pas beaucoup écrit, et que vous auriez bien des choses à nous dire. Votre dernière surtout, écrite la veille du jour auquel vous vous proposiez d’entrer en retraite, était vraiment bien courte, et, comme vous le disiez, vous prétendiez en quelque sorte vous venger de ce que notre cher frère Tempier n’entrait pas dans des détails assez étendus dans les siennes ; néanmoins les pages n’en sont point ordinairement vides, ainsi il paraît que nous avons les mêmes sujets de plaintes, les uns contre les autres. Lorsque vos affaires ou, pour mieux dire, les nôtres, vous auront permis de retourner dans votre famille adoptive, toutes ces plaintes cesseront. En attendant, cessez de vouloir vous venger par votre silence, vous êtes dans le cas de nous parler plus que nous ici, puisque nous ne sommes point, comme vous encore, à la source des opérations qui sont susceptibles de nous intéresser. Tout est dans ce pays à peu près tel que vous l’avez laissé, l’on y fait le train ordinaire, l’on attend le résultat du concordat, de la rentrée des Chambres, et l’on va exactement du jour à la journée. Depuis quelques jours l’on débite ici que l’on retardera l’établissement de dix sièges épiscopaux et qu’entre autres, Arles et Marseille subiront ce délai. A vous dire vrai, cette nouvelle m’a affligé autant pour Marseille comme par rapport à nous ; l’on n’en savait néanmoins encore rien dans cette dernière ville, où l’on s’attend au contraire d’avoir Mr votre cher Oncle, et où on le félicite, dans l’espoir de le posséder. Vous saurez mieux que nous ce que l’on doit croire de tous ces bruits.

Nous avons encore un assez bon nombre de jeunes gens, les dimanches et jeudis, aux exercices de la Congrégation, malgré la saison des absences occasionnées par le triste temps des vacances ; outre qu’il y en a quelques-uns dont les parents habitent des villages ou petites villes, il y en a plusieurs d’Aix qui l’ont quitté pour aller demeurer à la campagne, et cependant avec toutes ces désertions, je m’aperçois qu’il y en a davantage que l’année dernière, à cette même époque. Nos admis à la première communion dans le courant de l’année forment une espèce de renfort et contribuent par leur conduite à entretenir le zèle pour se rendre aux offices. Le catéchisme continue les jeudis et dimanches pour ceux qui aspirent à être admis dans la suite, et les dimanches pour ceux qui l’ont déjà faite. Ces catéchismes sont courts à cause de la saison, et nous les continuons plutôt pour ne pas leur faire perdre l’habitude de s’y rendre que pour les beaucoup instruire. Cependant l’on donne toujours quelques versets à réciter, et l’on y glisse quelque petite explication qu’on leur demande parfois à eux-mêmes. Les probationnaires forment le plus petit nombre actuellement, mais en revanche les postulants forment une espèce de bataillon composé de plusieurs individus qui ont une taille de reçus.

Nous avons commencé une neuvaine en l’honneur des saints Anges lundi dernier, jour de Saint Michel, à la prière du soir, et il m’a semblé que le lendemain le nombre des fidèles qui s’y rendent avait augmenté. Ces sortes d’exercices intéressent toujours, et si nous avions la faculté de les terminer avec la bénédiction du très saint Sacrement, je suis persuadé que nous y aurions affluence, ainsi que nous l’avons éprouvé pendant la neuvaine de St François Xavier que nous fîmes lorsque vous étiez à la mission de Mouriès.

Je m’aperçois en tournant la feuille qu’elle m’a trompé, en laissant échapper l’empreinte de l’encre, je ne sais si vous pourrez déchiffrer ce que je mettrai de ce côté-ci. Je voudrais vous entretenir un moment de nos chers novices qui sont bien portants, grâces au Seigneur. Notre cher frère Tempier vous aura peut-être appris que le cher Bourrelier a été fort affligé par le décès de son père et qu’il est retourné auprès de sa mère pour aller la consoler de cette perte. Il était retourné le mardi 23 du mois dernier avec M. Deblieu et le cher Maria, et il a fallu qu’il partît encore pour Grans le vendredi suivant, jour auquel on lui apporta cette affligeante nouvelle de la part de sa mère qui l’attendait à grands cris. Nous continuons d’être satisfaits d’eux en général, et nous espérons qu’avec l’aide du bon Dieu, certains d’entre eux se corrigeront de certains défauts qui pourront leur être un sujet de mérite en les combattant, mais qui seraient nuisibles au bon ordre et à l’esprit de ferveur qui doivent régner dans une communauté, si on ne les aidait à s’en défaire, malgré que ce ne soient point des défauts capitaux. Puisque vous voulez que nous vous instruisions de tout et même de notre santé, je vous apprendrai que, depuis plus de quinze jours, j’ai eu assez souvent ma tête comme embarrassée, au point de craindre parfois de ne faire une chute en marchant, j’ai été obligé à différentes reprises de m’arrêter pour reprendre l’équilibre ; aujourd’hui, grâces au Seigneur, je suis plus libre que précédemment, mais j’ai projeté d’essayer d’aller coucher dans votre maison de campagne à l’Enclos pour me mettre dans le cas de faire un peu d’exercice, ainsi que pour respirer l’air des champs pendant quelques jours. Je viendrai le matin avec le frais pour dire la Ste Messe, prendre ensuite le lait que j’ai commencé aujourd’hui et, Dieu aidant, j’y retournerai le soir avec un compagnon.


Je suis mortifié de vous laisser pour diverses raisons. Mais ne vous en vengez pas, car j’y suis obligé. Je vous embrasse de tout cœur, et agréez l’attachement ainsi que le respect avec lequel j’ai l’honneur d’être votre très obéissant serviteur et frère. Maunier, prêtre missionnaire ».

Autant que les lettres de Maunier, la lettre de Tempier datée du 11 novembre 1817 (EO Tempier II, p. 19-20) nous éclaire sur les relations à l’intérieur de la petite société et sur sa vie quotidienne. « Je vous parle toujours au singulier dans mes lettres et non pas au pluriel, pour être moins gêné, mais comme vos lettres nous sont communes, vous devez toujours regarder les réponses de même. Nous avons des remerciements particuliers à vous faire de nous avoir écrit coup sur coup et presque deux jours de suite, et surtout de ce que vous nous dites dans votre dernière, bien serrée, bien remplie, de toutes les manières. Vous savez déjà comment nous recevons vos lettres, quand vous nous donnez quelques avis spirituels et qui regardent toute la communauté. Nous nous sommes assemblés dans la salle des exercices et nous avons lu respectueusement, non seulement ce que vous nous dites dans cette dernière, mais encore ce que vous nous aviez dit d’édifiant dans d’autres précédentes, soit pour le rappeler à ceux qui l’avaient déjà entendu, soit pour apprendre aux nouveaux quel est l’esprit de la maison et comment vous entendez que des novices doivent être. Ces novices, soit dit en passant, sont de plus en plus remplis de bonne volonté, et j’espère qu’ils deviendront des saints. Cette lecture a été accompagnée de quelques explications et de quelques avis. L’effet a été parfait et j’ai observé que prêtres et novices étaient tous bien pénétrés de ce que vous nous disiez et de ce que nous avons pu ajouter à ce sujet. Le jeune Suzanne, quoique simple postulant, n’a pas été exclu de cet exercice, car ce n’était pas une conférence qui fût propre aux novices seulement ; d’ailleurs il y avait certaines choses qui le regardaient ; cet ecclésiastique a toujours beaucoup de piété, il suit exactement tous les exercices de communauté ».

Directives spirituelles
Les lettres d’Eugène à la communauté d’Aix sont importantes à un autre point de vue, qu’on appellera plus tard le charisme. Jusque-là, la seule formulation un peu développée était la Supplique aux vicaires généraux capitulaires du 25 janvier 1816. Or dans les lettres d’Eugène de 1817, on trouve bien des aperçus de ses souhaits pour l’avenir de la petite société. L’année suivante, il rédigera les Constitutions des Missionnaires de Provence. On est donc dans une période intermédiaire, de mise au point. Les citations seront donc assez abondantes.

Sa lettre du 19 juillet (EO 6, 29-30) rappelle que saint Vincent de Paul est le patron de la petite société. Elle se conclut par ces mots : « Aimons-nous en Dieu et pour Dieu, et pour toujours ». Le 26 juillet (EO 6, 31), s’adressant à Tempier, Eugène insiste sur les santés : « Je vous recommande votre santé et celle de toute notre chère famille, soyez attentif au commencement des incommodités. Veillez sur les poitrines de notre jeunesse ; donnez-moi des nouvelles de chacun en particulier. Qu’ils reposent bien ; soyez facile à leur permettre de rester une heure de plus au lit… Faites-les aller en promenade deux et même trois fois la semaine (c’est la période des vacances au séminaire)… Mais après avoir pris soin de leur corps, prenez garde qu’ils ne négligent leurs âmes. Que la ferveur se soutienne, l’esprit intérieur, l’amour de l’abnégation, de la mortification, de la solitude, l’application à l’étude… Presque tous les soirs, je suis avec vous devant le Saint-Sacrement quand vous faites la prière du soir… ».

La lettre du 12 août (EO 6, 34-36) fait longuement référence à Paul de la Croix, fondateur des Passionnistes, alors « vénérable », dont il est en train de lire la vie. « Pour l’amour de Dieu ne cessez d’inculquer et de prêcher l’humilité, l’abnégation, l’oubli de soi-même, le mépris de l’estime des hommes. Que ce soient à jamais les fondements de notre petite société, ce qui, joint à un véritable zèle désintéressé pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et à la plus tendre charité, bien affectueuse et bien sincère entre nous, fera de notre maison un paradis sur terre et l’établira d’une manière plus solide que toutes les ordonnances et toutes les lois possibles. Maintenez bien le nerf de la discipline, c’est le moyen d’assurer la persévérance ; le relâchement, je le vois, est un principe de destruction. Tenez à ce que la dissipation ne s’introduise pas par toutes ces portes et ces fenêtres que notre ministère nous empêche de murer. Il y aura bien plus de vertu d’être fidèle au règlement lorsqu’on l’observera malgré les obstacles qui se renouvellent sans cesse… ».

Puis il cite ce fondateur disant que « c’est par la prière que les fondations s’établissent. Aussi avec rien fit-il beaucoup de choses. Si nous savions mieux prier, nous aurions plus de courage. Je ne puis vous exprimer combien je désirerais que notre petite communauté retraçât aux yeux de l’Eglise la ferveur des Ordres religieux ou des Congrégations régulières, qui ont jeté un si grand éclat de vertu dans les premiers temps de leur établissement. Il me semble que, quoiqu’en petit nombre, nous pourrions faire encore beaucoup de bien, consoler l’Eglise de tant de plaies qui la dévorent de tous côtés, nous sanctifier de la manière la plus consolante et la plus heureuse… Les prêtres vicieux ou méchants sont la grande plaie de l’Eglise. Faisons tous nos efforts pour adoucir ce chancre dévorant, en faisant bande à part, pour les sentiments et pour la conduite ; il ne faut pas craindre de nous singulariser en cela. Si nous faisions comme eux, ils seraient de nos amis. A ces conditions, j’aime mieux les avoir pour adversaires et pour calomniateurs… Vive toujours Jésus-Christ, qui nous donne la force de souffrir toutes sortes de peines pour son amour ! Quand les choses semblent plus désespérées, c’est alors qu’elles sont sur le point de réussir… Les saints allaient toujours leur train, priaient et laissaient dire. Faisons-en autant ! ».

Il poursuit avec des conseils pour la détente et le repos des novices et ajoute : « Si quelque prêtre voulait se réunir à nous, il faudrait qu’il le fît en ce moment… Cependant nous ne devons jamais nous déterminer à recevoir des sujets douteux et dont la vertu ne fût pas bien éprouvée… Il faut de plus qu’on ait un grand attachement pour la maison. Celui qui ne la regarderait que comme une hôtellerie où il n’est qu’en passant n’y ferait pas le bien. Il faut pouvoir dire comme saint Thomas haec requies mea (c’est le lieu de mon repos, Ps 131, 14) pour tout le temps de ma vie. Je vois que les corps où cet esprit régnait le plus sont ceux qui ont fait le plus de bien et où l’on vivait le plus heureusement. Que Dieu nous fasse la grâce d’être bien pénétrés de cette vérité et ne négligeons rien pour l’inspirer à nos jeunes gens… ».

Voici la lettre du 22 août (EO 6, 37-38) : « Nous sommes, ou nous devons être, de saints prêtres qui s’estiment heureux et très heureux de consacrer leur fortune, leur santé, leur vie au service et pour la gloire de notre Dieu. Nous sommes placés sur la terre, et particulièrement dans notre maison, pour nous sanctifier en nous entraidant par nos exemples, nos paroles et nos prières. Notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissé le soin de continuer le grand œuvre de la rédemption des hommes. C’est uniquement vers ce but que doivent tendre tous nos efforts ; tant que nous n’aurons pas employé toute notre vie et donné tout notre sang pour y réussir, nous n’avons rien à dire ; à plus forte raison quand nous n’avons encore donné que quelques gouttes de sueur et quelques minces fatigues. Cet esprit de dévouement total pour la gloire de Dieu, le service de l’Eglise et le salut des âmes, est l’esprit propre de notre Congrégation, petite, il est vrai, mais qui sera toujours puissante tant qu’elle sera sainte. Il faut que nos novices se remplissent bien de ces pensées, qu’ils les approfondissent, qu’ils les méditent souvent. Chaque Société dans l’Eglise a un esprit qui lui est propre ; il est inspiré de Dieu selon les circonstances et les besoins des temps où il plaît à Dieu de susciter ces corps de réserve, ou, pour mieux dire, ces corps d’élite qui devancent le corps de l’armée dans la marche, qui la surpassent par la bravoure et qui remportent aussi de plus éclatantes victoires ».

La lettre du 31 octobre (EO, 46-47) a déjà été longuement citée. « C’est pour Dieu que nous souffrons, nous ne nous laisserons point abattre… Continuons donc de travailler comme de bons soldats de Jésus-Christ… Ce serait une folie de vouloir faire le bien et de ne point éprouver de contradictions… ».

Le 4 novembre (EO 6, 48-49), il répète à Tempier qu’il « n’ambitionne pas le commandement », qu’il est pleinement disposé à obéir à un autre, mais qu’il « tient beaucoup à l’ordre qui ne peut exister là où il n’y a pas de subordination ». Puis il revient longuement sur les jeunes : « Puisque le nombre des jeunes gens qui composent la maison s’est augmenté, il faut que l’exactitude et la régularité croissent en proportion. C’est le moment de former l’esprit de la maison dont je vous ai entretenu dans une autre lettre. Vous avez à craindre la légèreté, la suffisance, le relâchement, l’indépendance… Je tiens beaucoup à ce que tous donnent le bon exemple au séminaire… Ils ne doivent pas perdre de vue que nous sommes une Congrégation de clercs réguliers, que nous devons être par conséquent plus fervents que de simples séminaristes, que nous sommes appelés à remplacer dans l’Eglise la piété et toutes les vertus des Ordres religieux, que toutes leurs actions doivent être faites dans la disposition où étaient les apôtres lorsqu’ils étaient dans le cénacle pour attendre que le Saint-Esprit vînt, en les embrasant de son amour, leur donner le signal pour voler à la conquête du monde, etc. Ils doivent être plus saints que les élèves des Pères de la Retraite qui ne doivent penser qu’à leur propre sanctification, tandis que les nôtres doivent se pourvoir doublement et pour eux et pour ceux qu’ils auront à amener à la connaissance du vrai Dieu et à la pratique de la vertu ». Eugène donne ensuite quelques directives pour la conduite des novices étudiants, « en attendant, écrit-il, que nous réglions ce qu’il faut ajouter à la Règle… ».

Retour sur la vie de la petite communauté
On connaît donc 14 lettres d’Eugène écrivant de Paris à la communauté d’Aix ou à l’un ou l’autre de ses membres : deux sont indiquées comme ayant été écrites à toute la communauté (y compris donc les jeunes), trois à Tempier et Maunier, huit directement à Tempier et une au jeune Courtès qui entrait dans la maison. Telle est du moins la répartition qu’indiquent les sources (Rambert, Rey, Yenveux), les originaux n’ayant pas été conservés. Nous souhaiterions connaître ce qui a été omis et les raisons de ces omissions… Mais cette répartition des destinataires fait réfléchir, notamment sur les places respectives de Maunier et Tempier.

Il ne faut pas oublier l’âge et le temps de vie sacerdotale de chacun. Maunier a alors 48 ans, il est ordonné prêtre depuis 20 ans. Eugène a 35 ans, et Tempier, 29 : ils sont ordonnés depuis six et trois ans. Enfin Deblieu et Mie sont à peine mentionnés.

Selon EO 6, 39, c’est à Maunier en premier qu’Eugène a annoncé la nomination de Fortuné (la lettre n’a pas été conservée). Dans le Journal de la Congrégation de la Jeunesse, il est dit que c’est lui qui « doit diriger la Congrégation en l’absence du supérieur » (EO 16, 190). Mais rien ne semble dit pour les novices, à propos desquels Eugène s’adresse surtout à Tempier. Ce n’est donc pas pour rien que Maunier commence sa lettre du 4 septembre, déjà citée, par cette phrase qui en dit long : « Notre cher frère Tempier ayant toujours l’avantage d’être votre correspondant, c’est bien le moins que je m’en procure un semblable aujourd’hui, quoique j’aie eu celui d’insérer quelques lignes pour vous dans diverses lettres qu’il vous a écrites… ».

Tempier éprouve le besoin de préciser dans une lettre du 11 novembre (EO Tempier II, 19-20) déjà citée : « Je vous parle toujours au singulier dans mes lettres et non pas au pluriel, pour être moins gêné ; mais comme vos lettres nous sont communes, vous devez toujours regarder les réponses de même… Vous savez déjà comment nous recevons vos lettres, quand vous nous donnez quelques avis spirituels et qui regardent toute la communauté. Nous nous sommes assemblés dans la salle des exercices et nous avons lu respectueusement, non seulement ce que vous nous dites dans cette dernière, mais encore ce que vous nous aviez dit d’édifiant dans d’autres précédentes… ».

Les seules mentions de Deblieu et de Mie sont pour signaler leurs travaux à l’extérieur d’Aix. Les novices sont entre cinq et dix et semblent former une communauté à part. Fortuné les mentionne rarement dans la correspondance qu’il va bientôt entamer. 1818 va voir l’acceptation de la fondation à Notre-Dame du Laus et la rédaction des Constitutions des Missionnaires de Provence. Leur approbation par le petit groupe sera difficile ; .chacun sera obligé de renouveler et de préciser son engagement.

La mission d’Arles
La mission d’Arles pour laquelle, à la demande de M. Rauzan, les Missionnaires de France ont souhaité la collaboration de deux Missionnaires de Provence, (ce furent Mie et Deblieu) est la seule mentionnée pour cet automne 1817. Sevrin, dans son ouvrage sur les Missions sous la Restauration (Vol. 2, p. 71-75), consacre quatre pages à cette mission, qui dura du 2 novembre au 21 décembre. Le premier accueil fut loin d’être encourageant. « La plupart des citoyens se demandaient ce que venaient faire des missionnaires » et s’ils avaient le don des miracles pour ramener à une doctrine et à des idées d’un autre âge. Une telle indifférence ne dura pas longtemps et le miracle se produisit ; c’est que la foi restait vivace au fond des cœurs. Le branle fut donné dès la première semaine. Après l’amende honorable, les missionnaires et le clergé de la ville passèrent jusqu’à 15 et 18 heures de suite au confessionnal. Tempier peut écrire au P. de Mazenod : « A la suite des sermons du P. Mie, les hommes font amende honorable dans l’église la corde au cou… » (EO Tempier II, 20). On compta 2000 communions d’hommes : et les femmes furent encore plus nombreuses. La plantation de la croix, le 16 décembre, fut un triomphe, avec une procession et un rassemblement de près de 5000 personnes. Rambert (I, p. 307) cite une lettre postérieure de M. Rauzan : « Les deux confrères que M. l’abbé de Mazenod voulut bien nous accorder pour Arles y firent des prodiges de zèle et nous donnèrent de grandes leçons ».

« Il est impossible, dit un témoin, de peindre le changement qui s’est opéré dans les mœurs, et la réforme chrétienne qui a, en quelque sorte, fait un peuple nouveau du peuple de ce pays… Comment raconter tout le bien qu’ils ont fait : les restitutions sans nombre qu’ils ont procurées, les inimitiés qu’ils ont apaisées, les divisions qu’ils ont éteintes, non seulement dans les familles, mais parmi les citoyens ; le calme, l’union, la concorde qu’ils ont si heureusement rétablis ! » Et un autre témoignage : « L’esprit de paix, de charité, d’ordre et de pitié qui règne aujourd’hui dans la ville, étonne et ravit ceux qui en sont les témoins ».

Rey (I, p. 220-221) a transcrit la lettre du supérieur des Missionnaires de France : « Mon cher Monsieur de Mazenod, à peine ai-je pu embrasser vos bons missionnaires à leur départ de la ville d’Arles. Il ne me fut pas possible de vous écrire et de vous remercier du puissant secours que vous avez procuré à notre mission en lui accordant MM. Mie et Deblieu. Ils ont fait des merveilles dans les paroisses de la Majeur et Trinquetaille, particulièrement dans cette dernière qu’ils ont principalement évangélisée. Nous aurions bien voulu emmener M. Deblieu à Grenoble. Peut-être lui serait-il utile de faire quelques missions où il serait forcé de prêcher en français, mais il n’a osé s’engager sans votre consentement. Il serait temps encore de le dépêcher pour cette mission et, comme les missionnaires sont très hardis dans leurs demandes comme dans leurs entreprises, nous vous demandons de venir à Grenoble vous-même… Vous allez rire, vous moquer de moi, et moi j’assure que vous feriez un bien infini si vous vous prêtiez à nos vues. Adieu, mon bien cher confrère… Je voudrais vous répéter et je ne vous dirai jamais assez combien nous avons été heureux de travailler avec vos saints missionnaires. Agréez l’assurance de mon respectueux et inviolable attachement. – Tarascon, 22 décembre 1817 – Rauzan ».

1817 n’a guère éclairé l’avenir
On peut vraisemblablement dater d’octobre 1817 les notes de retraite d’Eugène, que reproduisent EO 15, 167-169. « … Je ne dois pas oublier que pour travailler utilement au salut des autres, il faut que je m’applique très sérieusement à me perfectionner moi-même et que je prenne garde de ne pas me dissiper en me consacrant au service du prochain. Je fixerai irrévocablement pour règle de ma conduite qu’il faut que rien au monde soit habituellement dans le cas de nuire à mon propre avancement dans la vie spirituelle. Il faut pour cela que j’établisse quelques points principaux qui seront comme les pivots du reste de ma vie. 1° Vivre dans une grande dépendance de Dieu et suivre en tout ce que je pourrai la règle de la maison pour donner l’exemple et assujettir ma volonté. 2° Comme mes occupations extérieures me détournent souvent et me mettent dans l’impossibilité de suivre cette règle dans tous ses points, je dois me faire une obligation particulière de ne jamais me dispenser, sous aucun prétexte, de certains points plus essentiels de cette règle. Ainsi, lever à l’heure de la communauté (5 h ou 4 h 1/2), faire l’oraison, me préparer et faire mon action de grâce de la messe. Adorer le T.S. Sacrement au moins un quart d’heure l’après-midi ; étudier au moins une heure dans la journée, etc., lire l’Ecriture sainte. Pour cela il ne faut point perdre de temps et bien ménager celui que les affaires me laissent. Je n’y parviendrai jamais si je ne me rends invisible pendant quelques heures de la journée… Faire toutes mes actions devant Dieu sans perdre un instant sa sainte présence, avoir grand soin de lui offrir tous les dérangements que le service du prochain m’occasionne… ».

Eugène quitta Paris le 24 novembre, pour un retour à Aix qui à l’époque demandait une bonne semaine.

Quel bilan pouvait-il tirer de ces cinq longs mois d’absence ? Son voyage à Paris n’a pas fait beaucoup avancer la petite Société des Missionnaires de Provence. Les relations avec les Missionnaires de France ont été clarifiées. Il n’est plus question de les rejoindre, on se limitera à des collaborations occasionnelles, chaque société gardant son indépendance. Rien n’a avancé du côté du Gouvernement, sinon quelques encouragements et l’idée persistante de la Corse. Du côté de l’Archevêque nommé d’Aix, on n’a que de grosses désillusions, il n’appuiera pas les Missionnaires dans leur conflit avec les curés de la ville. Une seule bonne nouvelle, inattendue celle-là, la nomination de Fortuné au siège rétabli de Marseille. Mais Eugène ne sait pas bien en quoi consistera l’engagement qu’il a pris d’être le proche collaborateur de son oncle. Heureusement, personne alors n’imagine qu’il faudra un peu plus de cinq ans pour que les décisions prennent corps.

Par contre, Eugène s’est senti totalement appuyé par Maunier et Tempier. Leur solidarité est restée très forte. Ils partagent ses perspectives pour l’avenir de la petite Société. En l’absence du Fondateur, ils ont assuré les tâches avec intelligence et fidélité : accompagnement de la Congrégation de la Jeunesse et service de l’église de la Mission. En outre, les jeunes « novices », ceux que Maunier désigne comme « notre famille intérieure », donnent de bons espoirs. On en sait moins sur Deblieu et Mie, sinon que leur collaboration à la mission d’Arles a été très appréciée.

Du côté familial, Eugène pressent qu’il va rencontrer de nouveaux et délicats problèmes. C’est avec beaucoup de difficultés qu’il a convaincu l’oncle Fortuné d’accepter sa nomination et donc d’organiser son retour. Il sera accompagné du père d’Eugène et de l’autre frère de celui-ci, le Chevalier, qu’accompagne son épouse Tonia. Mais Eugène sait que la Maman n’est pas du tout favorable au retour des Messieurs Mazenod. Les questions familiales seront donc très coriaces : qu’il s’agisse de leur trouver des lieux de résidence et encore plus des ressources, pour lesquelles Eugène n’a obtenu à Paris que des promesses. Agés respectivement de presque 73, 68 et 67 ans, ce sont pour l’époque des vieillards, qui peineront à s’adapter à une société française tout autre que celle qu’ils ont quittée il y a plus de 25 ans. Tous les quatre vont débarquer à Marseille le 27 décembre, après une traversée « aussi longue que périlleuse ».

Les écrits d’Eugène n’ont pas gardé la trace de ses sentiments en ces jours de retrouvailles après plus de 15 ans de séparation. On sait seulement que Mme de Mazenod tenait à maintenir les distances. « Ta mère ne veut avoir auprès d’elle ni ses beaux-frères, ni son mari », écrivait le papa en 1805 (cf. Leflon I, p. 268). Cette attitude persistait en 1817. Le Président, sur le point de revenir en France, écrivait à Eugène le 10 novembre : « Une femme séparée depuis 20 ans de son mari devrait naturellement goûter quelque satisfaction à le revoir. Si la mienne est d’une opinion contraire, je tâcherai par ma douceur et ma patience, de lui inspirer d’autres sentiments… ».

Le Président, son frère et sa belle-sœur restèrent donc à Marseille, dans une modeste maison louée rue des Petites Maries au numéro 53. Fortuné, dont la nomination était connue à Marseille, se sépara d’eux, après 20 ans de vie commune et reçut l’hospitalité à Aix chez les Missionnaires de Provence. Tous connaîtront encore des années difficiles.

L’entrée en 1818
Les correspondances qui ont été conservées, nous informent assez bien sur le deuxième semestre de 1817. Les sept ou huit premiers mois de 1818 ont laissé beaucoup moins de traces écrites, puisque Eugène est de retour à Aix où il a retrouvé la vie quotidienne de la communauté. Cependant, Fortuné, qui a rejoint la maison des Missionnaires, entame en janvier 1818 une riche correspondance avec son frère demeuré à Marseille. Celle-ci nous apporte beaucoup sur la vie des Missionnaires de Provence. Nous la citerons abondamment.

On devine qu’à son retour, Eugène reprend en main plus directement la charge de la communauté. Il laisse ses confrères prêcher la mission du Puget (Var) en janvier 1818, car sa présence est exigée à Aix, dont il a été si longtemps absent. Pour la petite Société, c’est un temps de maturation, sans événement majeur, jusqu’à ce qu’une lettre, inattendue, oblige à toute une réorganisation des esprits et des règlements. Cette lettre, datée du 16 août 1818, écrite au nom de l’évêque de Digne, proposera aux Missionnaires de Provence de se charger du sanctuaire de Notre-Dame du Laus, dans les Hautes-Alpes, et de prêcher des missions dans cette région. Convient-il de fonder une deuxième maison, en plus aux limites de la Provence ? N’est-ce pas en contradiction avec tous les projets antérieurs ? Eugène pense que seule une réponse positive offrira un avenir à la petite Société, en butte aux difficultés d’Aix, et donc un avenir aux jeunes en formation, alors que rien n’avance du côté de Marseille. Il pense aussi que pour maintenir l’unité, la rédaction de Constitutions est indispensable, qui introduira les vœux religieux. Cette proposition sera à l’origine d’une grave crise interne. Elle ouvrira une nouvelle période pour les Missionnaires de Provence.

La Congrégation de la Jeunesse et le service de l’église de la Mission
La pauvreté des informations qui nous ont été conservées sur la Congrégation de la Jeunesse pour les années 1817 et 1818 ne doit pas voiler l’importance de cette œuvre et le temps que les Missionnaires de Provence consacrent aux jeunes d’Aix. Le manque de temps a conduit Eugène à interrompre la rédaction du Journal entre juin 1816 et juin 1818. Mais c’est dans ces années-là que la Congrégation réunit autour de 300 jeunes, comme Eugène le rappellera à diverses reprises, et de même Fortuné.

Eugène reprend donc sa rédaction le 18 juin 1818 (Cf. EO 16), à la demande des congréganistes témoignant « qu’il leur serait agréable de voir continuer l’histoire, pour ainsi dire, de la Congrégation et que ce serait les désobliger que de ne pas consigner par écrit les actions mémorables, les traits édifiants, qui peuvent servir de modèle et être un véhicule pour persévérer dans le bien (194-195) ». Une grande importance reste donnée aux célébrations liturgiques ou semi liturgiques. Notons en mars les célébrations de la Semaine sainte. « Bénédiction des rameaux. Procession sur la place des Carmélites. Les Offices de la Semaine sainte exactement suivis par les congréganistes. Le jeudi saint. Le Mandatum… ». Et aussi, le jeudi de Pâques, la messe célébrée à l’église de la Mission par l’évêque de Digne, Mgr Miollis, qui a « administré le sacrement de confirmation à plusieurs congréganistes qui s’y étaient préparés selon nos usages (194) ». La célébration de la fête de saint Louis de Gonzague est longuement racontée dans le Journal (196-198). Elle a débuté à 6 h 30 le matin avec l’office, suivi par la célébration d’admission comme probationnaires d’un certain nombre de postulants. « La communion a été presque générale, quoique chacun soit libre de la faire ou de ne pas la faire, et c’est encore ici où il faudrait pouvoir peindre tout ce qu’a d’édifiant, de ravissant, ce spectacle digne des Anges qui doivent en tressaillir de joie, tant est grande la piété, la modestie, l’esprit de foi qui animent et accompagnent à la table sainte tous ces fervents chrétiens dignes d’être comparés aux premiers fidèles, dont ils imitent parfaitement les vertus. Je n’ai jamais rien vu de pareil, je dois le dire, pas même au séminaire… ».

Parmi les admis ou les probationnaires, on peut relever les noms de Marius Suzanne, de Marius Aubert, prêtre, de Noël Moreau, diacre, qui seront Missionnaires de Provence. On note aussi des expulsions (201-202) : « Le Conseil de la Congrégation s’est assemblé le 6 août pour la reddition des comptes et pour traiter de plusieurs affaires. MM. les Zélateurs ont exposé que certains membres, qui s’étaient absentés depuis quelque temps, méritaient que le Conseil s’occupât de leur conduite très peu édifiante. Ils ont conclu à ce qu’ils fussent chassés ou au moins rayés du catalogue. Il a été conséquemment délibéré de rayer M. Casimir Vernet probationnaire et M. Augustin Pontier. Le premier est un enfant qui s’est laissé entraîner par de perfides conseils, mais qui ne peut néanmoins être excusé, vu tous les moyens que l’on a employés pour le ramener au bien pendant une longue suite de mois ; l’autre, infiniment plus coupable, peut être regardé comme un véritable apostat de la piété et de la religion. Son âge, il a 19 ans, sa qualité de reçu, la confiance que le Directeur lui a témoignée pendant plus de deux ans, les places que la Congrégation lui avait confiées, la surveillance et la censure dont il était chargé à l’égard des jeunes qui, en le mettant à même de rappeler aux autres leurs devoirs, lui procurait à lui-même le moyen de s’en inculquer davantage l’importance, tout tend à aggraver le tort inexcusable de sa défection scandaleuse. Avant de venir à l’extrémité de repousser et de retrancher de la Congrégation ce membre gangrené, le Directeur a patienté un an entier pendant lequel il n’a rien oublié auprès de lui pour le rappeler à ses premiers sentiments… Mais tant de soins ont dû échouer devant la perversité d’un cœur corrompu, entraîné par la séduction des mauvais camarades, jeunes gens étrangers à la Congrégation, dont il a été impossible de le détacher… Qu’il ne soit plus parlé de lui et Dieu puisse oublier ses offenses et lui faire miséricorde, comme nous lui pardonnons ses ingratitudes et tout le chagrin qu’il nous a donné… ».

Le service de l’église de la Mission (un document de l’autorité diocésaine la désigne comme « église de saint Vincent de Paul »), occupe quotidiennement les Missionnaires. Dès son arrivée, Fortuné apporte une collaboration appréciée, notamment pour les confessions. En août 1818, pour la première fois, on y fête le bienheureux Alphonse de Liguori, qui vient d’être béatifié.

Des entrées dans la communauté
Dans la communauté, le nombre de ceux qu’on désigne comme « novices » s’accroît régulièrement. Leur nombre doit dépasser la dizaine. Convient-il de mettre d’abord en avant les trois qu’Eugène appellera au « chapitre général » d’octobre pour faire basculer la majorité : Alexandre Dupuy, Marius Suzanne et Hippolyte Courtès ? Statutairement, ils sont à égalité avec d’autres qui ne persévéreront pas. On a déjà signalé Hilarion Bourrelier, 17 ans, François Dalmas, marseillais de 16 ans, et surtout Jean-Baptiste de Bausset, qui en juillet 1818, « se découragea » de sa vocation, mais continua à loger à la Mission en faisant des études de droit.

Il y a quelques nouveaux, un certain Lalande « qui obtint la soutane et le titre de novice à force d’importunités » et qui resta dans la maison une quinzaine de mois. Et aussi Marcellin Giraud, qui fait dans le registre des entrées (Missions 1952, p.16) l’objet d’une notice qu’il nous est difficile d’interpréter : « Si jamais on a dû fonder quelque espérance sur un sujet, c’est bien sur celui-ci. Il a vécu dans notre maison dix-huit mois ; et pendant les seize mois qui ont précédé sa sortie, il a constamment donné l’exemple de la régularité la plus exacte et de la ferveur la mieux soutenue. Plus humble il eût persévéré ; mais, enflé de quelque vaine science que son jugement naturellement faux lui fit prendre à rebours, il voulut scruter la Majesté et il fut opprimé par la Gloire ».

On se demande où situer Gabriel Carron « entré dans la maison » le 1er mars 1818 alors qu’il n’avait pas 14 ans. Il était né en 1804 à La Tour d’Aigues, dans le Vaucluse, et n’avait pas encore 13 ans quand il fut admis comme postulant à la Congrégation de la Jeunesse. Quelle place pouvait avoir ce jeune dans la maison ? Voulait-on déjà organiser un genre de juniorat ? Toujours est-il qu’il « prit l’habit ecclésiastique » en 1819, à l’âge de 15 ans.

Plus riche d’avenir, l’entrée au noviciat le 22 avril 1818 du diacre Noël François Moreau (ou Moureau), né à Tarascon en 1794. Fortuné le présente comme « un excellent sujet » (28 avril), qui sera ordonné prêtre en septembre. Moreau sera ainsi le premier prêtre Missionnaire de Provence de la nouvelle génération et se montrera très proche disciple d’Eugène de Mazenod.

Il est plus difficile de parler de Marius Aubert, déjà prêtre, qui participa à plusieurs missions, mais auquel le Dictionnaire historique n’a pas jugé bon de consacrer une notice. Il a rejoint les Missionnaires au début d’avril. Selon Fortuné (lettre du10 avril), il « est une précieuse acquisition pour l’établissement et sera d’un grand secours par ses talents et ses vertus. Plût à Dieu qu’il en vînt encore deux ou trois comme lui ! » Voici ce qu’Eugène de Mazenod écrit de lui dans le Registre des Admissions au Noviciat (Missions 1952, p.17) : « M. Marius-Victor Aubert, prêtre sortant de la maison de la Retraite du P. Charles (communauté d’Aix déjà rencontrée dans l’itinéraire d’Eugène de Mazenod), se présenta chez moi pour me demander de l’agréger à notre Société, attendu, disait-il, qu’il se sentait quelques dispositions pour annoncer la parole de Dieu et qu’il ne pouvait plus supporter de voir l’exercice de son ministère circonscrit à instruire quelques saintes filles de la Retraite. La bonne opinion que j’avais de ce jeune prêtre, jointe à l’extrême besoin où nous étions réduits, me fit passer outre à l’article de nos Règles (Eugène commet ici un anachronisme, les Règles des Missionnaires de Provence sont postérieures à son admission) qui défend d’admettre parmi nous des sujets qui aient appartenu à d’autres corps. La bonne volonté apparente de celui-ci, l’idée exagérée que je m’étais formée de son désintéressement et de son zèle, les expressions dont il se servait pour me faire connaître combien il appréciait la vie régulière et commune, tout en un mot dut me porter à faire une exception en sa faveur. Je ne lui dissimulai pourtant point qu’il ne devait pas même essayer de nous, s’il n’était pas dans la ferme résolution de persévérer jusqu’à la mort dans la Société ; il me répondit positivement que telle était son intention ».
La déception sera grande.

Dans une lettre d’avril 1818, Fortuné parle de la Mission, c’est-à-dire la maison d’Aix, comme « auberge de tous les malheureux », à propos de l’accueil fait à un capucin espagnol « qui revient des missions du Levant ». Comme on en a déjà fait la remarque, on aimerait en savoir plus sur la vie commune dans la maison et sur la place que tenait la cuisinière dont Fortuné parle comme de « l’excellente Thérèse… seule domestique pour environ vingt personnes, un modèle de vertu et de travail » (lettre du 13 juillet).

Il est vrai que Jeancard dans ses Mélanges historiques parle assez longuement de la première communauté d’Aix. Citons les pp. 26 et 27. « La Société n’existait encore qu’en germe…, grain de sénevé qui devait devenir un arbre dont les rameaux se sont étendus beaucoup plus loin qu’on ne supposait alors. Tout en suivant la sainte inspiration qui lui était venue de chercher partout des prêtres disposés à tout sacrifier pour Dieu et de les réunir en congrégation pour travailler avec lui à la sanctification des âmes dans l’œuvre des missions, M. de Mazenod avait songé en même temps à former autour de sa personne comme une école apostolique, qui continuerait la généreuse entreprise et serait l’élément par lequel elle se développerait. Les jeunes gens dont j’ai parlé ci-dessus furent les premiers élèves de cette école sainte. Ils furent tout particulièrement soignés par M. de Mazenod lui-même, qui devint le directeur de leur conscience et leur maître des novices. Les soins qu’il donnait à leur éducation étaient de tous les moments : à la récréation, à la promenade (quand il avait le temps de les y accompagner), dans sa chambre, à la salle des exercices, dans la chapelle, enfin partout il tâchait de les animer de l’esprit de Dieu. Aussi on peut dire que l’air de la maison était tout imprégné de cet esprit ; on le respirait sans cesse, et on n’en respirait pas d’autre. On vivait ainsi dans une atmosphère entièrement apostolique, qu’entretenaient encore, il faut le dire, tous les prêtres de la communauté… Le zèle et l’abnégation étaient, avec des différences inévitables, le propre de ces prêtres, tous, sans exception, hommes d’élite sous le rapport des vertus sacerdotales… ».

Ce que Jeancard écrit a servi de doctrine commune chez les Oblats jusqu’aux recherches de Leflon. Son témoignage reste intéressant pour nous, mais il ne faut pas en oublier le genre littéraire. Il date d’après 1861 et son caractère hagiographique est évident. A noter que Jeancard, originaire de Cannes, qui faisait alors partie du diocèse d’Aix, entra en octobre 1818 au grand séminaire d’Aix et prit ainsi progressivement contact avec la maison de la Mission.

La mission du Puget
La dernière mission prêchée par les Missionnaires de Provence était celle de Mouriès en février-mars 1817 ; seuls Deblieu et Mie avaient pris part à la mission d’Arles. Une seule mission est mentionnée pour les six premiers mois de 1818, celle du Puget, bourgade de 1300 habitants proche de Fréjus, dans le Var. Eugène accompagna les Missionnaires au Puget et lança la mission le 3 janvier 1818. Il revint alors à Aix et laissa aux PP. Tempier, Deblieu et Mie de poursuivre cette mission qui dura quatre semaines. Maunier vint les y rejoindre.

Nous a été conservée une lettre de Tempier au P. de Mazenod datée du 13 janvier (EO II, 21) : « Il faut que je vous apprenne que divers hommes ne paraissaient pas disposés à s’approcher du tribunal de la pénitence. Nos chers Pères Mie et Deblieu ont jugé que la pratique expiatoire devait avoir lieu ici comme ailleurs et que, pouvant être utile à ces individus, il ne fallait pas les en priver. En ce cas vous auriez été du même avis, et c’est ce qui nous a déterminé à faire cet acte de pénitence. M. Maunier a protesté que c’était à lui à porter la croix, comme le plus coupable. Il a voulu réparer les scandales qu’il disait avoir donnés dans ces contrées (il était originaire de Fréjus) ; nous craignions qu’il ne prît mal. Cependant, par la grâce de Dieu, il n’a pas éprouvé la moindre fatigue. Il avait les pieds nus et la corde au cou. Cette cérémonie a produit un grand effet et les hommes aussi bien que les femmes sanglotaient. Depuis ce jour-là, les hommes se sont empressés de remplir ce devoir qui paraît si pénible à ceux qui ne l’avaient pas rempli depuis de longues années ».

Pour ce qui est d’Eugène à cette période, les sources signalent surtout une grosse fatigue. Au point que le vicaire général Guigou dut intervenir après la mission du Puget. Il fit reporter les missions d’Eyguières (Bouches-du-Rhône) et de Tourves (Var) qui étaient au programme. Le curé de Salernes obtint lui aussi une réponse négative (EO 13, 33). La mission suivante sera celle de Barjols en novembre.

Fortuné et sa correspondance
Tandis que le père d’Eugène, son oncle le Chevalier et son épouse Tonia sont maintenant à Marseille – on explique qu’à la rue Papassaudi, Mme de Mazenod donne déjà l’hospitalité à ses enfants et petits-enfants Boisgelin et ne dispose donc pas de l’espace pour recevoir son mari – Fortuné réside chez les Missionnaires d’Aix. Cette séparation, douloureuse pour eux, nous vaut une abondante correspondance entre Fortuné et son frère. 237 lettres de Fortuné ont été conservées ; elles méritent une attention particulière. Les originaux ont été confiés aux Archives oblates de Rome. C’est par ces 237 lettres de Fortuné et les réponses du Président que nous sont parvenues des nouvelles de la famille ainsi que d’Eugène et de la Société des Missionnaires. Cette correspondance, qui cessera avec le décès du père d’Eugène en octobre 1820, a été présentée et analysée par le père Yvon Beaudoin dans trois articles de la revue Vie Oblate Life en décembre 1985 (pp. 291-330), décembre 1986 (pp. 411-446) et décembre 1989 (pp. 443-466).

Fortuné raconte à son frère les grands et les petits événements, il décrit les hauts et les bas des relations familiales, parfois de manière assez directe. Le Président de Mazenod, ainsi que son frère, se sentent délaissés, voire abandonnés. On ne souhaite pas les voir à Aix et leur famille d’Aix, Mme de Mazenod et sa fille, ne leur fait en trois ans qu’une ou au plus deux visites, semble-t-il. Selon son père, Eugène passe à Marseille « comme chat sur braise », quand il y passe. Les ressources promises (des pensions du gouvernement) se font longuement attendre et sont loin de correspondre aux promesses et même aux besoins. C’est la misère, un état de détresse, écrivent-ils. Et la dépendance vis-à-vis de Mme de Mazenod, qui gère la petite part restante de leurs revenus, est plutôt humiliante. « Nous devons toujours être en tutelle». « En venant ici, nous nous sommes attendus à un long acte de patience et il ne fait que commencer».

Quant à Fortuné, sa nomination au siège de Marseille reste en suspens. Pour lui aussi le manque de ressources est douloureux. Il écrit en janvier à la baronne de Talleyrand, belle-sœur du Cardinal : « Etant retourné en France dans l’idée certainement bien fondée d’y avoir l’évêché de Marseille…, je n’y ai trouvé que la misère dont je sentirais les rigueurs sans la charité des pauvres missionnaires ». D’où les regrets d’avoir quitté la Sicile, où ils recevaient une petite pension du gouvernement anglais. Ainsi le 10 avril : « Ah ! chère et belle Sicile, je ne t’oublierai jamais et tu seras toujours ma véritable patrie… » Ayant reçu une lettre adressée « A son éminence l’abbé de Mazenod, évêque de Marseille », il commente : « Tu vois, cher ami, par cette singulière adresse que si les revenus n’arrivent pas, les titres pleuvent et tombent comme grêle et bientôt j’en serai accablé. Je sais que dans ce siècle on raffole de toutes ces niaiseries, mais pour moi qui suis des temps antiques, je préférerais un peu d’espèces sonnantes. Espérons qu’elles viendront enfin » (20.3.1818). Un mot résume tout : « Nous avons quitté le certain pour l’incertain », et cet incertain se prolonge.

Sa résignation, sa confiance dans la Providence reviennent dans presque chaque lettre, comme s’il avait besoin de s’assurer lui-même. Pour des raisons obscures à l’époque, le nouveau Concordat reste en panne et personne ne sait ce qu’il en adviendra. Les bulles papales, confirmant les nominations des nouveaux évêques, sont bloquées à Paris, sans explications. Situation très difficile pour les 30 ou 40 évêques dont la nomination a été publiée mais attend confirmation. En conséquence, Aix, parmi d’autres sièges, attend toujours l’installation de l’archevêque nommé, lequel, lassé d’attendre, est reparti dans sa famille. Et Marseille ignore si son siège sera rétabli. Après de longs mois sans traitement, les évêques nommés se verront attribuer une modeste pension. Mais Fortuné n’a que des promesses orales et les listes l’oublient. Cette situation lui donne l’occasion de nombreuses réflexions sur la situation de la France. Inutile de préciser qu’elles sont souvent très pessimistes. « Quel abominable siècle que celui où nous vivons ! », s’écrie-t-il le 19 juin.

Il convient sans doute de placer ici quelques brèves notes biographiques sur Fortuné de Mazenod. Né en 1749, il est de quatre ans plus jeune que le père d’Eugène. Il fait ses études de théologie à la Sorbonne, comme séminariste de Saint-Sulpice, en même temps que Talleyrand. Il est ordonné prêtre à Beauvais en 1776 par l’évêque du lieu, Mgr François-Joseph de La Rochefoucauld, lequel sera victime, avec son frère évêque de Saintes, des massacres de septembre 1792 (ils seront béatifiés en 1926 avec beaucoup d’autres martyrs).

La carrière ecclésiastique de Fortuné jusqu’à la Révolution mériterait d’être plus étudiée. Quelles étaient ses responsabilités lorsqu’il fut un des 15 vicaires généraux de l’archevêque d’Aix, mgr de Boisgelin, reprenant la charge de son oncle André ? Il rappelle qu’il fut un supérieur apprécié des Carmélites. Il fut un des délégués du clergé aux Etats de Provence, préalables aux Etats Généraux de 1789. Comme l’Archevêque partait à Paris pour ces Etats Généraux, il choisit Fortuné comme administrateur du diocèse en son absence. Période qu’on devine difficile, où même sa vie fut menacée, lorsqu’on tira sur lui alors qu’il portait le saint sacrement dans la procession de la Fête-Dieu de 1791. Il rejoignit alors sa famille émigrée en Piémont. Le séjour qu’il tenta à Aix en 1797 ne dura que deux mois, et il fut obligé de fuir à nouveau.

Ce furent alors avec ses deux frères et son neveu Eugène le long exil de Naples, puis de Sicile, qui l’obligea à ce que le P. Pielorz décrit comme une paisible inertie. C’est de cette inertie qu’Eugène travailla à le tirer.

L’incertitude et la précarité lui demandèrent cinq longues années de patience, dont on ne peut douter que son épiscopat tira profit. Fortuné se sent parfaitement accueilli dans ce qu’il appelle « la maison de la Mission » ou « la maison des missionnaires ». Il y apprend beaucoup. Avec Mme de Mazenod, écrit-il à son frère, « J’ai pris le parti, à ton exemple, de laisser dire à ta femme tout ce qu’elle veut, sans l’interrompre ni la contrarier. Amen à toutes ses idées, à tous ses projets, voilà ma réponse banale. Par ce moyen, nous sommes à merveille et je ne me départirai point de cette salutaire méthode. Par la grâce de Dieu, je ne m’inquiète plus de rien et je le remercie chaque jour de m’avoir accordé le don de la patience dont j’ai si souvent besoin de faire usage ». Fortuné doit aussi accepter qu’Eugène conduise les affaires à propos de la nomination comme évêque, « une affaire furieusement embrouillée ». Ce qui conduit son père à écrire : « Tu es entre les griffes de Zézé (Eugène) qui ne lâcheront pas facilement leur proie ». (17 janvier). Ou encore le 8 mai : « Mon cher enfant a quelquefois des opinions qui ne sont pas bien justes et quand une fois il les a adoptées, il met trop d’entêtement à les soutenir, et, essayant de l’en faire revenir, on lui cause un véritable chagrin… ».

Eloge du travail d’Eugène et des Missionnaires de Provence
Dans ce travail on se limitera à ce qui, dans ces lettres, touche directement Eugène et les Missionnaires de Provence. Si Fortuné signale quelques difficultés, toujours le regard admiratif l’emporte. Voici la description qu’il fait du travail des Missionnaires de Provence dans une lettre à la baronne de Talleyrand : « Les Missions produisent partout des fruits incalculables, et je pense que c’est le seul moyen pour faire revivre parmi nous les beaux jours de l’Eglise gallicane. Celle de Provence, fondée par mon neveu a eu des succès qui tiennent du prodige et si le nombre des ouvriers apostoliques y était plus considérable, notre pays serait bientôt transformé en une terre de saints. Ce qui vous surprendra, c’est qu’ils n’ont été jusqu’à présent que cinq individus et qu’ils font la guerre au diable à leurs frais et dépens, n’ayant aucun traitement ni du gouvernement ni du budget ecclésiastique. Outre les missions, ils ont établi ici depuis trois ans, malgré tous les efforts et la rage des suppôts de l’enfer, une congrégation fréquentée journellement par 300 jeunes gens, l’exemple et l’édification de la ville, tandis qu’ils en seraient devenus le fléau, comme auparavant, sans le zèle et l’ardente charité de ces fervents ministres de l’autel » (5 mai 1818).

Dès les premières lettres, Fortuné exprime son admiration. Ainsi le 6 janvier 1818, soit trois jours après son arrivée : « Je suis toujours plus émerveillé de cet établissement fait par Eugène, il est véritablement admirable et je ne cesse d’en bénir Dieu. Son église est fréquentée matin et soir par les premières dames de la ville qui y sont avec une dévotion d’ange. En un mot le bien qu’il a opéré et qu’il opère encore chaque jour avec ses dignes confrères est incalculable ». Le lendemain 7 janvier : « C’est un cœur rare et tous les gens de bien l’aiment à la folie. Que tu es heureux d’avoir un tel enfant ! ». Et le 10 janvier : « Vous n’avez pas idée du travail qu’il a ici, étant seul (les autres sont en mission au Puget), et avec quelle sagesse et douceur il gouverne sa maison. Je l’ai entendu faire des conférences et j’en ai été enchanté. Il parle de Dieu comme un ange ».

La santé d’Eugène
Eugène est « accablé d’affaires et de travail » (20 janvier). Le 30 janvier : « Eugène, malgré le poids énorme de ses occupations, ne se porte pas mal. Il n’a dans ce moment d’autre souffrance qu’un flux assez considérable de sang occasionné par les hémorroïdes. Je ne cesse de lui représenter combien il est essentiel sous tous les rapports de modérer son zèle et de faire feu qui dure, mais bien souvent je parle dans le désert. Je regarde comme un miracle d’avoir pu l’engager à différer jusqu’après Pâques la mission d’Eyguières. S’il l’avait entreprise dans le carême, certainement ni lui ni ses confrères n’auraient pu l’achever ».

La question de la santé d’Eugène revient dans presque chaque lettre. Ainsi le 17 février : « Eugène va toujours mieux, il a pu dire la sainte messe hier et aujourd’hui et il commence à reprendre ses forces, épuisées par le travail et par le jeûne, au moyen du régime que le médecin lui a prescrit et auquel il s’est soumis, non sans beaucoup de peine. Nous le tenons enfin et il faudra bien qu’il obéisse ». Et le lendemain : « Eugène n’a plus rien eu et continue de mieux aller, en mettant des bornes à son zèle et en prenant davantage de nourriture et de sommeil. Je sens que cela l’inquiète un peu et contrarie les idées qu’il s’est formées sur la piété. Mais il faut qu’il mette chaque chose à sa place et qu’il ne veuille pas être sage outre mesure, comme dit saint Paul. Sinon, avant 40 ans, il deviendra inutile pour l’Eglise et il ne sera plus bon qu’à occuper un lit aux incurables ». Le 25 février, il insiste auprès de son frère : « Epargne-toi de lui faire de longs sermons qui n’aboutissent à rien, et ne me réponds point sur cet article, je t’en supplie, et pour cause ». Le 27 février : « Nous le laissons se lamenter sur ce qu’il ne peut pas faire le carême et nous le forçons d’obéir et de se soumettre aux lois du bon sens et de la raison, qu’il ne connaît guère sur cet article. Tu concevras aisément les peines qu’il me donne et que sa pauvre mère partage. Je lui ai déclaré bien nettement qu’il était inutile qu’il me fît quitter la Sicile pour me rendre témoin de ses extravagances et que je sortirais de la mission s’il ne changeait point de conduite à cet égard».

Le 1er mars : « Eugène n’a pas eu les oreillons comme on l’avait d’abord cru, c’était seulement une enflure au cou occasionnée par la crispation des nerfs dont le tension se fait également sentir assez fortement aux pieds et l’empêche de marcher. Elle est beaucoup diminuée depuis quelques jours et son état physique s’améliore sensiblement. Plus d’indigestions, plus d’insomnies, plus de carême, en un mot il va mieux et convient des imprudences qu’il a faites. Nous n’avons pas eu peu de peine à le persuader de prendre plus de nourriture, de repos et de sommeil, mais enfin avec la grâce de Dieu, nous en sommes venus à bout. Nous ferons tout ce que nous pouvons pour le soulager dans son travail, et j’ai écrit hier pour lui toute la journée et jusqu’à près de minuit. Car nous voulons te conserver cet admirable fils, que Dieu t’a donné dans sa bénédiction et qui est aimé et révéré de tous les gens de bien ». Et le 7 suivant : « Eugène est devenu plus raisonnable, il dort et mange davantage, ne s’accable plus de travail, prend quelque chose le matin et le soir et vient quelquefois se chauffer et se reposer chez moi. Remercie Dieu de cette conversion qui tient du miracle, et prie-le qu’elle dure ».

On peut ajouter ici les remarques de M. de Mazenod sur ce thème. Ainsi dans sa lettre du 31 janvier à son frère : « Tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent, en ne tarissant pas sur leurs éloges envers mon fils, s’accordent à lui reprocher qu’il prodigue trop sa santé et ne peut manquer d’abréger ses jours par la multiplicité de ses travaux. Ce n’est pas ce que le bon Dieu exige de lui. L’excès même dans le bien est très répréhensible et quoique le Seigneur n’ait pas besoin de lui pour l’accomplissement de sa divine volonté, il doit se ménager autant que possible, pour coopérer le plus longtemps qu’il pourra aux desseins de la providence… Inculque-lui bien cette vérité, sers-toi, s’il le faut, de l’autorité que ton âge, ta qualité d’oncle et celle d’évêque te donnent sur un neveu réfractaire, qui doit savoir que l’obéissance à ses supérieurs est plus agréable à Dieu que son dévouement et son sacrifice… » Et le 16 août : « Je crains que le détail des austérités du bienheureux (Liguori) n’exalte un peu trop l’imagination de Zézé et je te charge d’y veiller, c’est un jeune homme qui ne pourrait mieux faire que de s’abandonner entièrement à ta direction et à tes conseils, et d’écouter quelquefois les miens… ».

Les travaux des Missionnaires
De temps en temps, ces lettres nous donnent quelques aperçus des travaux et de la vie des Missionnaires. Dès le 7 janvier, Fortuné fait une allusion aux opposants : « J’ai eu la visite des plus grands opposants à la Mission, sans en excepter Mme d’Albert qui t’aime toujours beaucoup, et je crois que c’est la première fois qu’ils ont mis les pieds dans cette sainte maison ». Le 28 janvier, il est question de M. de Laboulie, avocat général à la Cour royale (aujourd’hui cour d’appel). « Ce jeune magistrat est ici l’exemple de toute la ville par ses vertus et un des grands protecteurs de la Mission dont il sent tous les avantages et qu’il fréquente avec la plus édifiante assiduité ».

Dans la lettre du 7 mars, après les lignes sur la santé d’Eugène citées plus haut, Fortuné écrit : « Je me flatte que la terrible mission d’Eyguières n’aura pas lieu, parce que les trois quarts des missionnaires sont sur les dents et dans une impossibilité physique de l’entreprendre et encore plus de l’achever. C’est un pays rempli de gens sans mœurs et sans principes, dont la population qui est de 4000 âmes demanderait dix à douze missionnaires des plus robustes, et ils ne sont que quatre presque tous éclopés de leurs précédents travaux. Aussi je fais feu et flamme pour qu’ils ne l’entreprennent pas cette année, et je ne doute point d’en venir à bout. Au besoin, je ferai agir MM. les grands vicaires, comme j’y ai déjà eu recours pour modérer le zèle outré d’Eugène et le forcer à ménager sa santé. J’aimerais beaucoup qu’ils se dispersassent après Pâques et fussent passer douze ou quinze jours dans les lieux où ils ont exercé si avantageusement l’année dernière le ministère apostolique, comme les curés le désirent, pour consolider la bonne œuvre. Ce voyage ne serait pas fatigant et produirait le plus grand bien. Au reste, j’ai pour moi le médecin, qui parle très clairement à ce sujet et leur a déclaré qu’ils ne pouvaient faire de quelque temps de nouvelles missions sans être homicides d’eux-mêmes ».

Le 23 mars : « Notre missionnaire n’a pas été trop fatigué des travaux considérables que son zèle lui a procurés et ses confrères en ont pris une bonne portion pour le soulager. Ils se sont entre autres choses chargés des sermons de la passion et de la résurrection qui l’auraient accablé. Notre église a été extrêmement fréquentée et touts les fonctions s’y sont faites à merveille ». En avril, Fortuné passe quelques jours chez ses frères. A son retour, le 7, il écrit : « Je trouvai à la mission ta femme toute occupée à préparer les paquets de ton fils et ce qui était nécessaire pour la route… Je ne pus voir qu’en passant Eugène et j’eus à peine le temps de l’embrasser, parce qu’il était entouré d’une foule de gens qui avaient à lui parler et désolé de ce que les grands vicaires, en dérangeant tout son plan par des raisons qu’il serait trop long de te mander, le forçaient de s’absenter pour plus d’un mois, tandis qu’il n’avait projeté de rester dehors que quinze jours. Sa santé est toujours bonne malgré le travail dont il est accablé ».

La lettre du 9 avril décrit ces travaux : « Nous avons reçu des nouvelles de nos missionnaires par le retour de la voiture qui les avait conduits. Leur voyage a été des plus heureux ; après avoir dîné à Salon, ils ont été coucher à Eyguières où ton fils a prêché en arrivant, à la grande satisfaction de tous les gens de bien. Comme ce lieu n’était point l’objet de leurs travaux apostoliques, il a envoyé mardi deux de ses confrères à Arles et s’est rendu le même jour à Grans avec l’abbé Tempier son intime ami, pour y commencer sa besogne et procurer tous les secours spirituels à une paroisse considérable, qui se trouve dans ce moment sans curé et sans vicaire. Il ira de là à Mouriès, également sans aucun prêtre, et comme la fatigue y sera beaucoup plus grande, les missionnaires expédiés à Arles viendront le rejoindre. Voilà l’affreuse position où se trouve l’immense diocèse d’Aix, et certainement il n’est pas le seul… Ce qui t’étonnera encore, c’est que les pauvres missionnaires vont faire la guerre au diable à leurs dépens et qu’ils n’ont aucun traitement sur le budget ecclésiastique pour prix de leurs sueurs ». Puis le 12 avril : « Eugène se porte bien malgré la fatigue de ses courses apostoliques. Il n’a resté que quelques heures à Grans, quoiqu’il dût y passer une douzaine de jours, parce que le maire de Mouriès est venu l’en enlever, au nom et à la grande sollicitation de toute sa commune, qui veut absolument avoir dans ce moment les missionnaires, dont elle avait éprouvé l’année dernière les secours les plus charitables. D’ailleurs les habitants sont sans aucun prêtre et presque personne n’a pu faire ses pâques. Cela est horrible et arrache des larmes de sang ».

En mars, Mgr Miollis (qui va bientôt faire appel pour le Laus) passe quelques jours à Aix, dont il est originaire. « J’ai vu le respectable évêque de Digne qui m’a comblé d’amitié. Il est venu ici, malgré ses incommodités, pour faire les ordinations et les saintes huiles dont auraient été privés les départements du Var, des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse ». Et quelques jours plus tard : « L’évêque de Digne est venu jeudi dire la messe à la Mission et y confirmer quelques congréganistes. Après la fonction, il est monté à ma chambre pour y prendre du chocolat et il m’a comblé d’amitié. Il veut absolument que je sois évêque de Gap (le rétablissement de ce diocèse est envisagé) uni maintenant à son siège, si Marseille n’a point d’évêché, et m’a assuré, malgré toutes mes réclamations, qu’il en écrirait à Mgr le Cardinal. Je ne l’accepterai jamais, 1° parce que c’est un pays peuplé de jacobins, 2° parce qu’on ne peut y aller qu’à cheval et qu’avec mon hernie, j’aurais toujours la mort à la gorge».

Eugène reste très proche des jeunes dans leur maladie, ainsi la lettre du 25 mars : « Eugène ne se porte pas mal, quoiqu’il ne reste point oisif. Il est depuis hier grand matin auprès d’un jeune homme de Montpellier, nommé Portalès, fils unique d’une maison millionnaire, attaqué d’une maladie mortelle et qui sans lui serait mort privé des sacrements. Il a eu le bonheur de les lui administrer en pleine connaissance et avec les plus grands sentiments de foi et de religion, qui le dédommagent amplement de toutes ses peines. Le malade a pris une telle confiance en lui qu’il désirerait l’avoir toujours à son chevet et qu’il l’écoute avec une satisfaction inimaginable ». Et le 28 : « Le jeune étudiant qui lui avait donné toute sa confiance dans ses derniers moments et qui voulait l’avoir toujours à côté de son lit, est mort comme un saint et on lui a fait hier des obsèques magnifiques et telles qu’on n’en avait point vu depuis longtemps ici. Son corps a été embaumé et partira lundi pour Montpellier accompagné par un prêtre de la Mission. Les parents du défunt, qui ont pris pour Eugène la plus tendre amitié, l’ont pressé vivement de se charger de cette lugubre commission, qui aurait beaucoup adouci leur trop juste et profonde douleur, mais il s’en est excusé en leur représentant fort poliment que le temps pascal ne lui permet pas de s’absenter d’ici. Ils sont dans l’admiration de tout ce qu’il a fait pour leur fils et ils n’en parlent qu’avec transport. Son zèle et sa charité dans cette triste circonstance lui ont attiré un autre étudiant en droit qui, frappé de la mort de son camarade, est venu le prier de le diriger dans les voies du salut. Plût à Dieu qu’il y en eût un grand nombre, car en général ces jeunes gens sont de fort mauvais sujets et la peste de la ville ».

C’est Deblieu qui fut chargé d’aller à Montpellier. A noter que c’est l’unique fois, semble-t-il, qu’on le signale en lien avec les jeunes. Voici ce qu’en écrit Fortuné le 15 mai : « Je savais que M. Deblieu avait fait un discours en remettant au curé de Montpellier le corps du jeune Portalès, mais j’ignorais qu’on l’eût imprimé. Quand j’en ai voulu parler à ton fils, il m’a dit qu’il en était instruit, que les parents avaient eu l’attention d’en faire passer pour lui quelques exemplaires à M. de Martigny et que celui-ci, ayant négligé de les lui envoyer, il n’avait pas jugé à propos de les lui faire demander. J’ai eu beau lui représenter qu’il pouvait bien par humilité cacher ses ouvrages, mais qu’il ne lui était pas permis d’en faire autant de ceux de ses confrères, surtout quand cela tournait à l’édification du public et à l’avantage de la maison des missions. Suivant l’usage, je n’ai pu le persuader et il y a grande apparence que nous serons privés de ce petit ouvrage. Voilà ce qui m’arrive journellement avec Eugène, dont l’obstination en tout et pour tout fait ma désolation et aggrave terriblement ma pénible situation ».

Eugène se donne aussi beaucoup de mal pour organiser dans la ville la procession du Sacré-Cœur. Voici ce qu’en écrit Fortuné le 2 juin : « Ton fils court toute la journée pour inviter à sa belle procession toutes les puissances et dominations ; Dieu veuille que nous n’ayons pas une pluie pareille à celle d’aujourd’hui ». Et le 7, Fortuné en fait le compte rendu : « La procession du Sacré-Cœur a réussi au-delà de toute expression. Jamais elle n’avait été aussi belle et aussi édifiante, et les moins dévots même en ont été enchantés. Elle a été des plus nombreuses et il y a régné un ordre admirable. Le maire, le sous-préfet, l’ancien président de la cour royale, un autre président du tribunal de première instance et les premiers gentilshommes de la ville se sont fait un honneur d’y assister et de porter le dais. On avait établi deux superbes reposoirs et extrêmement élevés auprès de la maison de Du Poet et de la Porte de Fer. Quand j’ai donné, surtout à ce dernier, la bénédiction, le coup d’œil était aussi magnifique qu’attendrissant, en voyant un peuple immense prosterné dans toute l’étendue du Cours et adorant notre divin Sauveur au son d’une charmante musique militaire des canonniers. En la donnant également à celui de Du Poet, il régnait le plus profond silence parmi tous les assistants, sans en excepter le Café des Garçons, refuge ordinaire de tous les mécréants, devant lequel j’ai eu soin de tenir un peu plus longtemps le saint sacrement en amende honorable. Toute la famille y portait des cierges, femme, fille, petites-filles, gendre et domestique. Les femmes et filles reçues à la Congrégation du Sacré-Cœur marchaient sous leur riche bannière. J’avais la superbe chape de ton fils et deux prêtres assistants à mes côtés. Tout le clergé de Saint-Jean faisait choristes, diacres et sous-diacres. Il n’y est venu qu’un seul prêtre de la Magdeleine et pas un des autres paroisses, quoique Eugène eut été les inviter. Le diable avait voulu susciter quelques tracasseries. Mais Dieu les a confondues ». La procession dura deux heures.

Quelques jours plus tard, Fortuné précise : « J’avais oublié de te dire au sujet de notre belle procession que les soldats eux-mêmes, qui dans les autres avaient paru fort dissipés, s’y comportèrent avec une décence et un respect religieux, qui excita l’admiration de tout le monde, tant a de puissance le bon exemple. Quelqu’un s’étant avisé de demander au maire M. du Bourguet pourquoi il avait été à la procession de la Mission, il lui répondit : pour y adorer Dieu et pour donner à M. l’abbé de Mazenod un témoignage de ma reconnaissance pour tout le bien qu’il fait à la ville d’Aix. Il est vrai que ton fils y est en vénération auprès de ceux qui conservent encore quelques principes de religion et de morale et surtout auprès des poissardes (femmes de la halle) et revendeuses qui mettraient en pièces celui qui oserait dire du mal d’Eugène ».

La lettre du 23 juin raconte brièvement les célébrations de saint Louis de Gonzague : « J’ai été extrêmement touché ici dimanche dernier de la manière admirable avec laquelle on a célébré la fête de st Louis de Gonzague, l’un des patrons de la Congrégation établie à la Mission. On y a reçu ce jour-là un certain nombre de jeunes gens, dont le maintien religieux était ravissant, et ton fils leur a parlé comme un ange. Rien ne l’arrête quand il s’agit de faire le bien et il est vraiment l’impavidum (l’homme sans peur) dont Horace nous a tracé le portrait. Je puis t’assurer que non seulement, par une grâce spéciale de Dieu, sa santé n’a pas souffert de tant de travaux, mais qu’elle est même meilleure depuis quinze jours, parce qu’il mange et dort davantage qu’auparavant… C’est un cœur aussi excellent et charitable pour les autres que dur pour lui-même. Tout ce qu’il y a de gens honnêtes le respecte et l’aime à la folie. Bénis sans cesse Dieu de t’avoir donné un tel fils ».

Pour la fête de St Vincent de Paul, Fortuné écrit le 18 juillet : « Nous attendons dans quelques heures le panégyriste de st Vincent de Paul qui nous attirera demain beaucoup plus de monde que l’église n’en peut contenir. Je ne doute point que dès midi presque toutes les places ne soient retenues et que beaucoup de gens ne renvoient leur dîner après l’office, parce qu’il y a encore des fidèles plus affamés de la parole de Dieu que de la nourriture corporelle ». Et le surlendemain : « La fête d’hier a été aussi pompeuse qu’édifiante. M. l’abbé Sardou (un prêtre de Marseille) nous y a donné un très beau panégyrique de st Vincent de Paul que tout son auditoire a entendu avec le plus grand plaisir. C’est de plus un excellent homme qui a poussé l’honnêteté jusqu’à ne vouloir rien accepter, pas même les frais de voiture pour venir de Marseille et pour y retourner… ».

Fortuné raconte longuement aussi une guérison miraculeuse d’une amie et bienfaitrice de la Mission. Fortuné lui avait procuré une image du bienheureux Liguori. La guérison fut instantanée. Eugène se promit d’envoyer une relation officielle au cardinal Mattei, doyen du sacré collège « avec qui il est en correspondance » et au supérieur général des rédemptoristes à Rome.

C’est comme en passant que Fortuné donne à son frère des nouvelles des jeunes. Il signale la présence de Paul de Magallon et aussi le pèlerinage de tous les novices à la Sainte Baume avec Tempier (11 août). En juillet, Jean-Baptiste de Bausset, neveu de l’archevêque nommé, a quitté le noviciat, mais reste comme pensionnaire. Fortuné attribue à sa mère « la maladresse de le retirer ».

Plusieurs fois, il est question de bienfaiteurs et encore plus souvent de bienfaitrices. C’est la même Mme de Bausset « la plus généreuse des bienfaitrices de la maison de la Mission » (20 juillet). Ou encore Mme de Servan, de St Rémy de Provence. La lettre de remerciements que lui écrit Eugène est reproduite dans EO 13, 35-36. « En contribuant comme vous proposez de le faire, à l’éducation et à l’entretien des membres qui se consacrent à l’œuvre des missions, vous faites une action plus méritoire que vous ne le pensez, car cette charité temporelle a un rapport direct avec les secours spirituels qui sont administrés aux âmes les plus abandonnées qui sans cela seraient restées dans leur péché et y auraient vraisemblablement péri misérablement… » Le 20 août, Fortuné écrit : « Nous venons de perdre un jeune et excellent prêtre qui était directeur au séminaire, dont la mort a été comme la vie, celle d’un élu. Il aimait beaucoup ton fils et il lui a laissé mille francs pour l’œuvre de la Mission qui n’existe que par le plus grand prodige, n’ayant pas un seul sou de revenu ».

Un article de l’Ami de la Religion et du Roi
Dans sa lettre du 25 août, Fortuné transcrit pour son frère un article de la publication L’Ami de la Religion et du Roi du 12 précédent. On en ignore l’auteur, mais cet écrit aide à faire le point après deux ans et demi de travail commun. En voici le texte :

« On n’a pas moins senti à Aix qu’ailleurs la nécessité des missions et l’étendue de ce grand diocèse a été un motif de plus d’y établir un secours si puissant. Il s’y est formé depuis trois ans une réunion de missionnaires. Elle n’est pas nombreuse encore, mais elle a déjà opéré d’heureux résultats, et elle en promet de nouveaux. Un grand nombre de paroisses ont été successivement visitées par ces hommes infatigables. Leur présence a fait revivre la religion et les bonnes mœurs. Les gens les plus divisés d’opinions, et qui se livraient à toute l’effervescence des partis ; d’autres qui n’ayant aucun frein s’abandonnaient à des excès funestes pour les familles ou pour l’ordre de la société. Ceux qui n’avaient pas les premières notions du christianisme, ou même de la morale naturelle, ont été changés d’une manière étonnante. Ils n’ont pu résister au zèle d’apôtres qui, animés d’un généreux dévouement, vont se confiner dans un mauvais village, se condamner au ministère le plus pénible et aux privations les plus rigoureuses et vivre avec des gens ignorants et grossiers dans la seule vue de les gagner à Dieu. Cet établissement est dû à M. l’abbé de Mazenod qui le soutient par sa fortune, en même temps qu’il y travaille lui-même avec courage.

Il ne borne pas même là ses soins ; et tandis qu’il pourvoit par ses missions aux besoins des campagnes, il rend à cette ville un service signalé par une œuvre d’un autre genre. Il forme à la vertu et à la pratique de la religion un grand nombre de jeunes gens déjà lancés dans le monde, ou qui achèvent leurs cours. C’est un spectacle touchant que celui de cette jeunesse qui, foulant aux pieds le respect humain, fait hautement profession de l’Evangile, fuit les divertissements profanes, s’approche fréquemment des sacrements et se distingue aussi par son application et ses succès dans les différentes carrières de la société. Elle prépare à notre ville une génération de pères de famille, religieux, estimables, laborieux, éclairés, qui rempliront leurs devoirs par principe de conscience et serviront bien Dieu et leur Prince.

M. de Mazenod cultive assidûment ces jeunes plantes, dont les progrès journaliers le dédommagent amplement de ses peines et sont un grand sujet de consolation pour les âmes pieuses. Aussi le diocèse s’applaudit de la prospérité de deux œuvres excellentes qui, embrassant et la ville et les campagnes, font espérer de voir se fermer ainsi, peu à peu, dans cette contrée les plaies qu’y avaient faites la révolution et l’impiété ».


La retraite d’Eugène (avril-mai 1818)
Notre parcours de ces premiers mois de 1818 serait incomplet si on ne rappelait pas la semaine de retraite qu’Eugène fit dans les derniers jours d’avril et les premiers de mai. Ce fut à Aix, très probablement au grand séminaire, comme il en avait l’habitude. Les Ecrits Oblats (15, 169-183) en ont publié les notes. Elles sont très révélatrices de son cheminement spirituel d’apôtre. Nous les transcrivons en partie.

« Il était temps que je songeasse à me soustraire de cette foule innombrable d’occupations de tout genre, qui m’accablent l’esprit et le corps, pour venir dans la retraite songer sérieusement à l’affaire de mon salut, en repassant exactement sur toutes mes actions pour les juger sévèrement au poids du sanctuaire, avant qu’il m’en faille rendre compte au Souverain Juge. Le besoin était pressant, car mon esprit est si borné, mon cœur si vide de Dieu que les soins extérieurs de mon ministère, qui me jettent dans une continuelle dépendance des autres, me préoccupent tellement que j’en suis venu au point de n’avoir plus du tout de cet esprit intérieur qui avait fait autrefois ma consolation et mon bonheur, quoique je ne l’aie jamais possédé que bien imparfaitement à cause de mes infidélités et de ma constante imperfection. Je n’agis plus que comme une machine dans tout ce qui me regarde personnellement. Il semble que je ne suis plus capable de penser dès qu’il faut m’occuper de moi-même. S’il en est ainsi, quel bien pourrais-je faire aux autres ? Aussi se mêle-t-il mille imperfections dans mes rapports habituels avec le prochain qui me font peut-être perdre tout le mérite d’une vie qui est entièrement consacrée à son service…

Mon état me fait horreur. Il semble que je n’aime plus Dieu que par boutade. Du reste, je prie mal, je médite mal, je me prépare mal pour dire la sainte messe, je la dis mal, je fais mal mon action de grâce ; je sens en tout une espèce de répugnance pour me recueillir, quoique j’aie fait l’expérience qu’après avoir surmonté cette première difficulté je jouis de la présence de Dieu. Tous ces désordres viennent, je pense, de ce que je suis beaucoup trop livré aux œuvres extérieures, et aussi que je n’ai pas assez de soin pour les faire avec une grande pureté de cœur.

Je viens de relire les réflexions que j’avais faites en juillet 1816. J’ai été moi-même surpris de leur justesse, et j’ose dire édifié des sentiments qu’elles renferment, mais quoique je ne valusse pas grand-chose alors, je vaux encore moins que je ne valais. Les affaires, les embarras, loin de diminuer, n’ont fait qu’augmenter depuis lors, et faute de relire ces bonnes résolutions que la grâce m’avait inspirées, je ne les ai pas exécutées. Aussi je ne retrouve plus en moi cette douce sécurité, qui est si bonnement exprimée dans ces réflexions, que j’ai relues deux fois avec un véritable plaisir. L’état où je suis tombé est extraordinaire et exige un prompt remède. C’est une apathie absolue pour tout ce qui me regarde directement ; il semble que lorsqu’il faut que je passe du service du prochain à la considération sur moi-même, il semble, dis-je, que je n’ai plus de forces, que je suis entièrement épuisé, desséché, incapable même de penser…

La pensée qui m’a occupé, qui m’a charmé tout le temps de mon action de grâce, c’est qu’il faut que je sois saint, et, chose surprenante, cela me paraissait si facile que je ne mettais pas en doute que ce ne dût être ; un coup d’œil jeté sur les saints de nos jours comme le bienheureux Léonard de Port-Maurice et le bx Alphonse de Liguori, semblait m’encourager et me fortifier. Les moyens qu’il fallait prendre pour y parvenir, loin de m’effrayer, me confirmaient dans cette confiance, tant ils étaient aisés. La vue de la perfection religieuse, l’observance des conseils évangéliques se sont montrés à mon esprit dégagé des difficultés que j’y avais rencontrées jusqu’à présent. Je me demandais pourquoi, aux vœux de chasteté et d’obéissance que j’ai faits précédemment, je n’ajouterais pas celui de pauvreté, et passant en revue les différentes obligations que cette pauvreté évangélique m’imposerait, il n’en est aucune devant laquelle j’ai reculé.

J’ai senti le besoin de mener une vie encore plus mortifiée… Une seule chose m’a fait de la peine et c’est la crainte qu’on ne s’y oppose et que mon Directeur ne se prévale du vœu d’obéissance que je lui ai fait pour mettre des obstacles à ce qui me semble évidemment la volonté de Dieu…

A Dieu ne plaise que je veuille renoncer à servir le prochain ! Tant s’en faut, que je voudrais, s’il était possible, faire pour lui plus encore que je n’ai fait jusqu’à présent, puisque indubitablement le Seigneur en est glorifié, précisément comme il lui plaît davantage de l’être, mais je serai plus avisé, et en servant le prochain, je ne m’oublierai plus moi-même comme je l’ai fait ; je ne me persuaderai pas si facilement que l’exercice de la charité envers lui peut tenir lieu de tout, me servir de méditation, de préparation, d’action de grâce, de visite au Très Saint Sacrement, de prière, etc. C’est un excès qui m’a jeté dans l’état où je me reconnaissais hier. Il ne sera pas malaisé de le réformer. Dieu sait que si je me livre aux œuvres extérieures, c’est plus par devoir que par goût, c’est pour obéir à ce que je crois que le Maître exige de moi ; cela est si vrai que je le fais toujours avec une extrême répugnance de la partie inférieure. Si je suivais mon goût, je ne m’occuperais que de moi en me contentant de prier pour les autres. Je passerais ma vie à étudier et à prier. Mais qui suis-je pour avoir une volonté à cet égard ? C’est au Père de Famille de fixer le genre de travail qu’il lui plaît de faire faire à ses ouvriers. Ils sont toujours trop honorés et trop heureux d’être choisis pour défricher sa vigne.

L’essentiel est de combiner les choses de manière à ce que rien ne souffre et qu’en servant le prochain je ne m’oublie pas moi-même jusqu’à tomber dans la tiédeur… ».

En complément à ces notes de retraite, Eugène renouvelle un bon nombre des résolutions particulières qu’il avait prises lors de sa retraite de 1816 à Bonneveine. Elles sont publiées dans le volume 15 des Ecrits Oblats pp. 177-183. Ces résolutions restent dans la ligne qu’il retient de Saint-Sulpice : la sainteté exige la régularité, la fidélité au règlement qu’on s’est fixé. Mais comment conjuguer cette régularité avec le service apostolique et le service de la communauté dont il est le supérieur ? La rédaction toute proche des Constitutions des Missionnaires de Provence le feront avancer vers une vue plus unifiée de la vocation missionnaire.

Essai de bilan 1817-1818
Deux années et demie se sont maintenant écoulées depuis le 25 janvier 1816. Deux années et demie bien remplies. Et pourtant… Les Missionnaires ne sont toujours que cinq, les cinq du début. Trois d’entre eux, Eugène, Maunier, Tempier, peut-être même quatre, si l’on pense à Deblieu, très peu mentionné à cette époque, résident à la Mission d’Aix. Mie continue d’être vicaire à Salon, se joignant à ses confrères pour les travaux des missions.

En 1817, Eugène et ses confrères attendaient des avancées significatives des démarches entreprises à Paris : obtenir du gouvernement un statut légal, pouvoir s’appuyer sur l’archevêque dont Aix attend la prochaine nomination. Ni d’un côté ni de l’autre on n’a obtenu quoi que ce soit, sinon de belles paroles, non suivies d’actions. Le seul succès, la nomination de Fortuné comme évêque de Marseille, reste enlisé dans les administrations parisiennes. Fortuné, tout comme Eugène, se demandent parfois s’il faut encore espérer. Il peut écrire à son frère le 15 mai : « Ton fils est à présent si découragé qu’il s’imagine que je n’aurai point Marseille… Tu sens combien tout cela est agréable et combien il contraste avec ses instances réitérées pour me forcer de quitter Palerme… ».

Le bilan est donc plus que décevant. La patience de tous reste mise à dure épreuve. D’autant que la santé d’Eugène a manifesté bien des fragilités. Aussi bien son père que Fortuné peinent à le rendre raisonnable sur ce point.

Les conflits avec les curés d’Aix toujours latents, ainsi que l’attitude plus que réservée de Mgr de Bausset, ont cependant permis d’éprouver la solidité du petit groupe et son attachement à Eugène. En octobre, celui-ci était près de rompre avec l’archevêque nommé. Il écrit cependant (EO 6, 42) : « Mais la Mission, mais la Congrégation, mais toutes ces âmes qui attendent encore leur salut de notre ministère, me retenaient, me clouaient à cette dure croix… ». Eugène utilise un notre ministère, qu’il faut souligner. A quoi Maunier et Tempier répondent en affirmant leur totale solidarité.

Les notes de retraite de 1818 confirment cette orientation. « Si je suivais mon goût, je ne m’occuperais que de moi en me contentant de prier pour les autres. Je passerais ma vie à étudier et à prier. Mais qui suis-je pour avoir une volonté à cet égard ? C’est au Père de Famille de fixer le genre de travail qu’il lui plaît de faire faire à ses ouvriers. Ils sont toujours trop honorés et trop heureux d’être choisis pour défricher sa vigne… » (EO 15, 173). Les besoins de salut des hommes demandent une réponse urgente, et une réponse à plusieurs. L’expérience d’Eugène et de ses collègues en manifeste chaque jour la nécessité.

En outre, parmi les novices, plusieurs ont déçu et quitté. La fidélité des plus anciens, Dupuy et Suzanne, puis Courtès, est restée exemplaire, même pendant la longue absence du P. de Mazenod, suppléé par Maunier et Tempier. L’arrivée toute récente de Moreau permet de grands espoirs du côté des jeunes.

On en est là quand au début d’août 1818 les Missionnaires de Provence se voient proposer, à Notre-Dame du Laus, près de Gap, une fondation en dehors des limites du diocèse d’Aix. Ce qui va obliger à des choix majeurs, en un mot, à choisir l’avenir. Eugène va en profiter pour orienter le groupe vers la vie religieuse. L’avancée dans ce sens sera difficile, mais décisive. Elle se fera en quelques mois.

Marseille, décembre 2011

Michel Courvoisier, omi

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Eugène de Mazenod 1816-1917
La première année des Missionnaires de Provence

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Eugène de Mazenod 1816-1917
La première année des Missionnaires de Provence

Le 25 janvier 1816, dans l’ancien couvent des Carmélites d’Aix, ils se retrouvaient pour la première fois tous les cinq. Ils signèrent une adresse aux autorités diocésaines, demandant de pouvoir se réunir en communauté afin de prêcher des missions dans les petites villes et villages de Provence. C’était Eugène de Mazenod, qu’on élut supérieur, Jean-François Deblieu, Auguste Icard, Pierre Mie et François de Paule Tempier. Trois semaines plus tard, quatre des Missionnaires de Provence commençaient la mission de Grans, tandis que Tempier demeurait à Aix pour le service de l’église et des jeunes.

Grans : la première mission
Grans comptait alors environ 1500 habitants. Cette bourgade se trouve à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Aix, non loin de Salon-de-Provence. Roze-Joannis, oncle d’Eugène, en était le maire ; plus de deux ans auparavant il lui avait demandé d’y prêcher une mission. « Ce pays en a besoin… Je crois qu’on pourrait en attendre quelque bien… » (Rey I, p ; 193). La mission, enfin lancée, durera cinq semaines, du dimanche de la Septuagésime, 11 février, au 3ème dimanche de carême, 17 mars. Deux lettres d’Eugène à Tempier nous font entrevoir ce que fut ce premier travail collectif des Missionnaires de Provence (EO 6, 20-21).

« Grans, 24 février 1816
Il est absolument impossible que je vous écrive, mon bon frère et ami : nous n’avons pas le temps de manger, pas même celui de dormir. Je devrais être en ce moment au bureau de pacification, mais j’ai dû écrire à M. Guigou. Je vous envoie cette lettre ouverte, afin que vous la lisiez et la fassiez lire à nos amis. Si j’entrais dans les détails, vous pleureriez d’attendrissement. Je vous regrette dix fois par jour : la religion était perdue dans ce pays sans la mission, elle triomphe. Si nous en crevons, je ne m’en plaindrai pas. Notre œuvre est indispensable, et elle ne pourra se soutenir que si nous sommes douze. Appelez donc des sujets par vos prières. Je regretterai toute ma vie que vous n’ayez pas été avec nous, mais Dieu vous tiendra compte de votre sacrifice.

Mille amitiés à tous nos grands et petits amis : je pense à eux tous les jours dans le saint sacrifice : qu’ils ne nous oublient pas.

Je vous embrasse de tout mon cœur comme mon frère chéri que vous êtes. Adieu, adieu.


P.S. Entre nous, missionnaires, nous sommes ce que nous devons être, c’est-à-dire que nous n’avons qu’un cœur, qu’une âme, qu’une pensée : c’est admirable ! Nos consolations sont comme nos fatigues, sans égales ».

« Grans le 11 mars 1816
Tout en union de notre cher et bon frère Tempier, même le sacrifice que nous faisons en différant de huit jours d’aller le rejoindre. C’est bien malgré nous ; mais en conscience, nous ne pouvons pas laisser notre ouvrage imparfait, c’est énorme le nombre d’hommes que nous aurions laissé au croc, si nous avions fini le jour fixé. C’est en considération de ces hommes que nous prolongeons nos travaux jusqu’au troisième dimanche du carême. Dites bien à nos chers amis que ce retard me contrarie autant et plus qu’eux ; mais au nom de Dieu, qu’ils ne me donnent pas la douleur de les trouver moins fervents que je ne les ai laissés…
Le bien va son train ; le blasphème est banni de l’endroit. Les habitants ne savent comment ce prodige s’est opéré, car il n’y avait pas de pays où il fut plus fréquent.

Pour nous, nous ne finissons pas de confesser ; nous en prenons à toute sauce ; c’est notre prière, notre préparation, notre action de grâce et notre tout, le jour et la nuit. L’autre jour, je ne pus dire matines qu’à six heures du soir. Si vous ne priez pas pour nous, nous sommes mal campés ; ce ne sera que lundi prochain que nous partirons.

J’espère que le bon Dieu nous tiendra compte du sacrifice que nous faisons pour sa gloire et pour le plus grand bien… ».


Quelques semaines plus tard, le 1er mai, Eugène décrit à son père le plein succès de la mission (EO 13, 15-16) : « Notre premier essai fut à Pignans. Il s’y opéra des merveilles, je n’y étais pas, mais j’ai eu la consolation d’être à la tête de la mission de Grans. Je n’avais jamais vu de miracles, je ne puis plus en dire autant. C’était un peuple abandonné, absolument égaré. La foi y était éteinte. On n’y connaissait Dieu que pour blasphémer son saint nom de la manière la plus horrible, et cela par les femmes et les enfants aussi bien que par les hommes. Il est inutile de remarquer que personne ne faisait ses Pâques. Le curé ne confessait pas deux hommes, les femmes même et les filles avaient pris leur parti là-dessus, et bientôt on aurait pu fermer l’église, tant elle était peu fréquentée ; la moitié de la population n’y mettait plus les pieds depuis 25 ans. Que vous dirai-je de plus ? Tout ce que vous pourriez vous imaginer.

Eh bien : la mission a tout changé ; dès la première semaine, le blasphème fut totalement banni, si bien que les habitants signifièrent aux Salonnais qui passaient par Grans et qui continuaient d’y proférer des blasphèmes, qu’ils eussent à perdre comme eux cette affreuse habitude ou à changer de route s’ils ne voulaient pas être punis de leur insolence. Nous plaçâmes le lendemain de notre arrivée les confessionnaux des quatre missionnaires ; ils étaient assiégés dès trois heures du matin et je vous le dirai puisque c’est fait, nous y sommes restés jusqu’à 28 heures de suite. Vingt-huit heures, il faut que je le répète pour que vous ne pensiez pas que c’est par erreur que je l’écris. Quant aux détails de ce qui s’est passé dans le cours de la mission, il est impossible de prétendre les raconter. Le froid excessif n’empêchait pas que l’église ne fût remplie dès trois heures du matin. Trois heures d’exercices ne lassaient pas la sainte avidité de ces bons habitants ; ils se hâtaient, le soir, de venir des champs pour prendre place… ».

40 ans plus tard, dans son Journal en date du 5 septembre 1857 (EO 22, 121), Eugène de Mazenod éprouve encore le besoin de rappeler « les merveilles qui s’opérèrent à Grans par la grâce de Dieu ».

L’importance donnée aux confessions
Le déroulement de cette mission et de celles qui suivirent mériterait de longues réflexions. Les études sont nombreuses, elles débordent le cadre de ce travail. Un point cependant peut être souligné : le temps passé à confesser. « 28 heures de suite ! » Et il en sera souvent de même.

Par définition, on ignore presque tout de la manière dont ce sacrement était célébré. On peut penser que les missionnaires demandaient les aveux les plus complets possibles, surtout pour des pénitents qui s’étaient abstenus pendant plus de 25 ans. Qu’ils insistaient aussi sur une véritable contrition et un vrai ferme propos. La prédication sur le péché et sur les menaces de l’enfer tenait à cette époque une grande place. Il semble aussi qu’on demandait habituellement aux pénitents de revenir plusieurs fois, avant de les absoudre. Et cependant les Missionnaires de Provence se virent assez souvent reprocher leur trop grande indulgence, voire leur laxisme, vu qu’ils s’attachaient à la théologie d’Alphonse de Liguori, très contestée par la tendance jansénisante.

Les premières Constitutions des Missionnaires de Provence (1818) (Missions 1951, pp. 36-38) fournissent une éclairante clé de lecture. « On ne prêche que pour amener les pécheurs jusqu’au bord de la piscine… Nul doute que dans l’alternative, il ne faille préférer le ministère de la confession à celui même de la parole, puisqu’on peut suppléer dans le tribunal de la pénitence par les avis particuliers que l’on donne au pénitent, au défaut d’instruction… Si la grâce a touché une âme par la force de la parole de Dieu, ce n’est que dans le tribunal de la pénitence qu’elle la façonne et la justifie ». Après les visites à domicile invitant à la mission et les visites aux malades, c’est dans le sacrement de pénitence que chaque personne pouvait être rejointe dans son histoire personnelle par l’évangile. On comprend que cela méritait d’y passer du temps.

A Aix
Pendant ce temps, ajoute Mgr de Mazenod (EO 22, 122), Tempier était resté à Aix : « Certes, ce n’était pas pour y rester oisif. Il fallait faire le service de l’église, où j’avais établi tous les soirs la prière en commun pour les fidèles. Cette prière était toujours suivie ou précédée d’un sujet de méditation. Tous les jours les nombreux jeunes gens (plus de trois cents) de ma congrégation se réunissaient dans le chœur, ou jouaient ensemble dans la salle de la maison. Le dimanche ils assistaient à la messe, pendant laquelle on leur faisait une instruction. L’après-midi, avant ou après les vêpres, on leur faisait le catéchisme, ce qui n’empêchait pas qu’on ne dût donner un sermon au public. J’avais établi l’usage aussi d’accompagner les jeunes congréganistes à mon Enclos, aux portes de la ville, pour qu’ils y jouassent tout à leur aise. Il fallait bien aussi confesser tout ce petit troupeau… le travail était vraiment excessif ».

A Aix, explique Rey (I, p. 194), « le P. Tempier avait beaucoup travaillé et sous son active surveillance, le chœur complètement restauré pouvait recevoir les fidèles et servir de chapelle publique. On y avait célébré solennellement pour la première fois les Quarante-Heures le 24 février, mais l’affluence des personnes pieuses montrait que le bien serait facile à opérer dès que l’église serait mise à la disposition du public ». Ce qui ne tardera pas.

La mission de Grans s’était terminée le 17 mars, 3ème dimanche de carême. Le projet de la petite Société était de prêcher des missions en Provence, afin de ranimer la foi, mais bien aussi de « vivre en communauté ». Entre les missions, « les missionnaires s’exerceront dans la communauté à acquérir les vertus et les connaissances propres d’un bon Missionnaire… » (EO 13,13). Ainsi se formulait la demande aux autorités diocésaines. On aimerait beaucoup savoir comment ces cinq prêtres diocésains vécurent leurs premiers mois de vie commune. Pour les trois jeunes, Eugène de Mazenod, Deblieu et Tempier, le séminaire était encore récent. Mais la Révolution avait obligé Mie à interrompre le séminaire 25 ans auparavant. Et sa participation à la vie commune restera toujours, à ce qu’il semble, assez originale. Pour Maunier, c’était encore plus simple, puisqu’il n’avait jamais fait de séminaire, sa formation ayant été clandestine et sur le tas. Il serait cependant malvenu d’appliquer au petit groupe commençant des critères de vie de communauté religieuse. Et les premiers biographes restent très discrets sur ce point. On doit donc se contenter de quelques brèves notes.

« L’indigne Icard avait été chassé dès le retour de notre première mission, » écrit Eugène de Mazenod dans ses mémoires (Rambert I, p. 187). Il est un peu plus explicite dans le registre des admissions au noviciat (Missions 1952, p. 10) : « Des raisons majeures me forcèrent peu après de lui signifier qu’il ne devait plus désormais se réputer de notre Société, qui ne le jugeait pas propre pour elle. Il en sortit en effet immédiatement et ne pourra plus y rentrer ».

Quant à Maunier, selon le même registre (ouvert en 1820, on s’en souvient), il quittera en mars son vicariat de la Trinité à Marseille pour rejoindre la petite communauté. Voici sa formule ;
« Maunier / 15 mars 1816
Je, Emmanuel-Fréjus Maunier, prêtre demeurant à Marseille, ayant une sincère volonté de m’agréger à la Société des Missionnaires de Provence, je me rendis à Aix le dix-huit mars mil huit cent seize, avec le dessein d’y vivre dans l’observance des saintes Règles de son Institut, et je commençai dès ce jour-là mon noviciat.

Fait à Aix, le 23 août 1820, Maunier prêtre missionnaire
Monsieur le Supérieur général a autorisé Monsieur Emmanuel-Fréjus Maunier, prêtre, à entrer au noviciat le 15 mars 1816. Signé Tempier ».

On n’a pas d’explications pour la légère divergence des dates.

Pour ce qui est du P. Mie, selon le Dictionnaire historique I, « il n’entra définitivement en communauté qu’à l’occasion du Chapitre général et de la retraite annuelle de 1818 ». Jeancard écrit : « Il vint se joindre au zélé Fondateur et à ses autres confrères et se trouva avec eux à plusieurs Missions. Pendant l’hiver, il allait parcourir les villages de Provence, travaillant à l’œuvre de Dieu, et pendant l’été, époque de l’année où les Missions étaient suspendues, il continuait à Salon son ministère de vicaire de la paroisse » (Missions 1866, p. 442).

Le petit livre du P. de L’Hermite sur le P. Courtès nous donne cette information (p.23) : « Une bonne femme, Thérèse Bonneau, qui achève à Aix en ce moment (1868) une longue et chrétienne vieillesse, passa du service du pensionnat à celui des missionnaires. Elle aime à raconter la ferveur et l’austérité des premiers jours. Un modique salaire de cent francs lui était donné par M. de Mazenod ; le genre de vie ne se distinguait pas par le confortable, disent les chroniques ; et bien souvent Thérèse, s’apitoyant sur le pauvre ordinaire de la communauté, prenait sur le produit de sa quenouille pour ajouter au dîner de ces hommes mortifiés qu’elle servait, dit-elle, sans leur parler jamais ».

Les premiers biographes donnent beaucoup d’importance au jeudi saint 11 avril 1816. « Le P. Tempier et moi,… le jeudi saint, nous étant placés tous les deux sous l’échafaudage du beau reposoir que nous avions élevé sur le maître-autel de l’église de la mission, dans la nuit de ce saint jour, nous fîmes nos vœux avec une indicible joie» (Mémoires, dans Rambert I, p. 187). Rambert et Rey semblent voir là le début de la vie religieuse chez les Missionnaires de Provence. Leflon, dans une note (II, p. 50), cite Jeancard qui, « plus sobre, explique que les deux missionnaires firent entre eux le sacrifice de leur volonté propre par un vœu d’obéissance réciproque » (Mélanges historiques, p. 104). Leflon ajoute que c’est Jeancard « qui se rapproche le plus de la vérité », puisque le vœu de pauvreté n’intervint qu’en 1818. Ce vœu d’obéissance réciproque semblait souhaité dès les premiers échanges de correspondance. Désormais, les deux amis lui donnaient un caractère sacré, tout privé qu’il restait. La suite de leurs relations montrera à la fois la solidité de ce lien et son importance pour l’histoire de la Congrégation. Au sujet des autres, Eugène note en effet : « Je ne trouvai pas M. Deblieu si docile à cette bonne inspiration… ; je ne sais où se trouvait en ce moment le bon P. Mye, vraisemblablement en mission quelque part, car c’était pour lui un besoin d’être toujours en action » (Rambert I, p. 187).

Pendant la mission de Grans, Tempier assurait à Aix le service de la chapelle. Depuis le 21 novembre 1815 et la bénédiction des lieux par le vicaire général Beylot (cf. EO 16, 175), les offices se faisaient dans l’ancien choeur des Carmélites. A propos de l’église, écrit Rey, (I, p. 194) « les vicaires généraux donnèrent une autorisation plus explicite encore que celle exprimée déjà dans le titre d’institution canonique de la communauté. Les travaux d’appropriation furent poursuivis avec une telle activité que le dimanche des Rameaux, 7 avril 1816, l’ancienne église des Carmélites reçut une bénédiction qui la rendait au culte en effaçant les souillures et les profanations d’un passé sacrilège». Le vocable « église de la Mission » lui sera désormais donné par les fidèles. Rambert (I, p. 184) cite Tempier : « Sans doute il y avait encore presque tout à faire pour la décoration intérieure et pour l’ameublement de l’édifice ; mais vu l’état de dégradation primitif, c’était déjà beaucoup d’avoir fait le plus urgent et de l’avoir mis en état d’y pouvoir célébrer le culte divin ».

On a très peu d’informations sur la Congrégation de la Jeunesse à cette période, Eugène ayant cessé d’écrire le Journal, ce qui entraîne « une lacune de 28 mois » (EO 16, 176). Toute laisse pensée qu’Eugène en reprit la direction dès son retour de Grans. Parmi les nouveaux admis, on peut relever le nom de Jean-Baptiste Honorat, futur pionnier de la mission du Canada, âgé alors d’un peu moins de 17 ans. Les jeunes, congréganistes et novices, vont prendre une grande place dans la vie de la petite Société.

Printemps 1816
Forbin Janson et sans doute M. Rauzan avaient demandé la collaboration des Missionnaires de Provence pour une mission à Marseille en 1816. Le P. de Mazenod s’était récusé : « Je suis obligé de te prévenir qu’il ne faut pas que tu comptes sur nous pour la mission de Marseille. Les missionnaires n’en ont pas la volonté, et moi, je n’en ai pas le pouvoir. Je n’ai jamais eu le temps de rien écrire, de sorte que je n’ai pas un seul sermon… » (à Forbin Janson, 19 décembre 1815, EO 6, 17). On sait cependant qu’Eugène de Mazenod prêcha pour la plantation de la croix près de l’église St-Martin le mardi de Pâques (voir Appendice 1).

La lettre qu’Eugène écrit à son père le 1er mai (EO 13, 14-16), nous révèle son état d’esprit. « Pour vous parler de nous, il faudrait avoir plus de temps que je n’en ai, car il y en aurait long à vous dire… Dans un clin d’œil former un établissement, en voir les éléments se réunir malgré les obstacles qui paraissaient insurmontables à la sagesse humaine, rencontrer des hommes dévoués à l’œuvre de Dieu, quoique mille raisons, bonnes en apparence, dussent les en détourner, ces hommes, dont je suis le plus âgé, produisent des fruits de salut qui ont obligé la calomnie de se taire tant ils ont été surprenants, et tout cela avant qu’on se fût persuadé que le projet, à peine ébruité, fût réel : ce sont des prodiges dont nous sommes les témoins et les instruments… ». Ce qu’il écrit alors des missions de Pignans et de Grans a déjà été cité.

« Je voulais vous prier de voir les Missionnaires du Rédempteur pour les prier de me faire passer leurs Constitutions et leurs Règles, l’office de leur saint Fondateur, sa vie et ses reliques, s’il est possible, au moins une gravure assez grande pour pouvoir la placer dans notre salle de communauté, en attendant que nous puissions la placer dans notre église. J’ai beaucoup étudié ses ouvrages, et nous l’avons pris pour un de nos patrons ; nous voudrions marcher sur ses traces et imiter ses vertus. Demandez et envoyez-moi beaucoup de détails sur ces bons Pères qui sont ses disciples et conjurez-les de prier le bon Dieu pour nous qui en avons grand besoin pour nous soutenir au milieu des peines et des obstacles que nous rencontrons… J’ai une partie de ses écrits, entre autres sa théologie morale que j’aime beaucoup et dont j’ai fait une étude particulière quand j’avais le temps d’étudier, car à présent je ne puis faire autre chose que d’agir, et c’est bien contre mon goût, mais puisque le bon Dieu l’exige, faut-il bien que je m’y fasse ».

C’est, semble-t-il, la première fois qu’Eugène s’exprime aussi nettement sur sa référence et celle de ses compagnons à Alphonse de Liguori. « Nous voudrions marcher sur ses traces et imiter ses vertus». Il dit avoir fait une étude particulière de sa théologie morale et l’aimer beaucoup. Alphonse de Liguori était mort en 1787. Sa béatification, programmée pour 1807, fut retardée à cause de la captivité du Pape et n’aura lieu qu’en septembre 1816.

On est par contre surpris qu’Eugène se désigne comme « le plus âgé » de la petite Société. Mie avait 14 ans de plus que lui et Maunier 13. Les considérait-il comme insuffisamment engagés, voire peu sûrs ? Leur formule d’admission au noviciat ne comporte pas la mention « jusqu’à la mort », explicite par contre chez Eugène de Mazenod, Tempier et Deblieu.

Le 13 mai, par un acte notarié, la « dame Gontier veuve Pascal déclare abandonner dès aujourd’hui la jouissance qu’elle s’était réservée (d’une partie du couvent)… et promet d’effectuer son déménagement dans le courant de la semaine». L’acte précise les conditions financières et les échéances de paiement. Désormais la petite Société peut se sentir vraiment chez elle. Bien plus, elle dispose maintenant de locaux qui lui permettent d’accueillir les jeunes qui voudront se joindre à elle. Deux sont signalés dès le mois d’avril, Carles et de Bausset. Nous en reparlerons.

En février le père d’Eugène lui avait écrit qu’après un très long éloignement des sacrements, il s’était confessé et avait pu ainsi reprendre la pratique de la communion. « Dieu a eu enfin pitié de moi et il me fait la grâce de me soustraire à l’empire du démon». En lui écrivant le 8 juillet, Eugène le conjure de « se confesser souvent et très souvent… Un vase extrêmement sale, dans lequel la lie a déposé longtemps et s’est encroûtée aux parois, doit, après avoir été lavé, être rincé à plusieurs reprises… ».

Dans la même lettre (EO 15, 151-153), il parle de la surcharge de travail. « A présent, je ne puis faire autre chose qu’agir, et c’est bien contre mon goût. Mais puisque le bon Dieu l’exige, il faut bien que je m’y conforme. Je commence ordinairement à 5 heures du matin et je finis à 10 heures du soir, quelquefois il en est onze. Heureux, quand on me donne le temps de dire mon office, comme il faut ! Cela ne peut pas être autrement ; après tout, qu’importe ? Pourvu que Dieu soit glorifié et que le bien se fasse, c’est tout ce que nous pouvons désirer. Nous ne sommes que pour cela sur la terre. Quel bonheur de servir un maître qui vous tient compte de tout ! Quelle folie de songer à autre chose qu’à lui plaire » !

Une lettre à Forbin Janson : fusion des deux Sociétés ?
C’est probablement du même mois de juillet que date une longue lettre à Forbin Janson (cf. EO 6, 23-25), publiée intégralement dans les Missions 1962, pp. 357-362. Après avoir parlé de sa surcharge de travail, Eugène écrit que, malgré ses souhaits, il est très improbable que la petite Société rejoigne les Missionnaires de France. Il est aussi question des oppositions rencontrées de la part du clergé d’Aix.

« Je veux si peu m’excuser, mon cher ami, que je t’écris à genoux, parce que je sens bien que je t’ai offensé. Si j’avais pu te répondre aussitôt après que j’eus reçu ta bonne, aimable, touchante lettre du 22 juin, j’aurais pu t’écrire absolument dans les mêmes termes ; j’aurais même eu quelque avantage sur toi, mais je sens que la continuation de mon silence rend une cause mauvaise et perdable à tout autre tribunal qu’à celui de ton cœur. Ne va pas croire, au moins, que tes derniers reproches m’ont fait de la peine. Je savais d’avance que je les méritais, et il ne se passait pas de jours que je ne me les fisse plusieurs fois à moi-même… Le fin mot, c’est que je ne puis suffire à ma besogne. Le poids est si lourd qu’il me fait trembler de temps en temps, en attendant qu’il m’accable totalement. Je ne t’écrivais pas, parce que je renvoyais à l’époque que je croyais rapprochée, où j’aurais une heure à moi, disponible à ma volonté ; et ce moment n’arrivait jamais. Aujourd’hui j’ai pris mes précautions. Malgré cela, dans l’intervalle de cette misérable page que je viens de t’écrire, il m’a fallu avoir affaire à plusieurs personnes, et écrire trois lettres. Si je te disais tout ce que j’ai habituellement à faire, tu en serais effrayé. Et ce qui me tue, c’est que la pensée que j’ai à faire dans la journée vingt choses de plus que je ne puis, me donne dans toutes mes actions une agitation intérieure involontaire, qui me brûle le sang. Je crois que c’est une des causes principales de l’altération de ma santé. Figure-toi que je me vois réduit à prendre du salep. Mais c’est trop parler de ma chétive personne.

Parlons plutôt de vous qui avez fait tant de belles choses pour la gloire de Dieu. Rien de ce que tu m’annonces n’est arrivé. Je n’ai pas plus ta relation que celle de M. Rauzan. Tout ce que je sais, je l’ai appris par la voix publique et par une lettre que M. Lieutard fit passer à un de nos amis.


Ne t’imagine pas que je n’aie fait aucune attention aux propositions réitérées que tu m’as faites au sujet de la réunion de nos maisons. Je m’en suis, au contraire, beaucoup occupé soit auprès de nos grands vicaires, soit avec nos messieurs. L’avis des premiers a constamment été que cette réunion ne ferait pas l’avantage du diocèse. Mes confrères partagent ce sentiment. Ils ont plus d’attrait, et en cela je suis d’accord avec eux, pour évangéliser les pauvres des campagnes que les habitants des villes ; leurs besoins sont incomparablement plus grands et les fruits de notre ministère plus assurés auprès d’eux. Cependant, moi, qui voudrais me décharger de cette espèce de supériorité que les circonstances m’ont donnée, je ne demanderais pas mieux que de voir cette réunion, et si je suivais mon attrait, je m’enfermerais dans une solitude. Mais je ne dois pas y songer dans ce moment-ci. La Providence veut que je mette tout en train ici. Il faut non seulement attaquer l’enfer, mais encore il faut se défendre contre la jalousie et toutes les autres petites passions qui agitent certains prêtres qui sont bien à plaindre, car l’opinion publique en a fait une justice assez mortifiante pour eux. Comme, heureusement, ils n’avaient pas grand-chose à dire contre les missionnaires, ils ont attaqué les missions en elles-mêmes avec une hypocrisie qui en aurait séduit plusieurs, si nous les avions laissés dire. Un curé a été jusqu’à écrire ex officio une lettre syllogistique à un de nos messieurs pour lui prouver qu’il avait compromis sa conscience en quittant le service d’une paroisse, pour se faire missionnaire. C’est une pièce curieuse dont je t’aurais régalé, si celui qui l’a reçue eut été ici au moment que je t’écris. Il n’est pas un de nous qui n’ait eu à essuyer sa bordée. Je te dirai même en confidence que nous n’avons pour nous qu’un de nos grands vicaires (Guigou) ; l’autre (Beylot ?), m’accable de compliments, mais si ce n’était la dépendance où il est obligé de vivre de l’autre, qui lui est infiniment supérieur en mérite, ils nous auraient empêchés d’agir, étouffés même dans l’œuf. Le petit intriguant que j’eus la bonté, j’ai presque dit la vertu, de te recommander (Rey), est notre ennemi acharné ; quoique caché à cause de moi, qu’il n’ose pas attaquer de front. Nous ne répondons à tous ces gens-là qu’en faisant le plus de bien que nous pouvons ; mais c’est vraiment pitoyable.

Revenons à l’article de la réunion. Je la désire, mais je ne la vois pas faisable encore, puisqu’elle n’est pas plus du goût des grands vicaires que des missionnaires. Il ne faut pourtant pas la perdre de vue ; nous aurions besoin, les uns et les autres, d’être reconnus par le gouvernement et autorisés à recevoir des legs. Il vient de mourir un homme qui nous a laissé quatre mille francs, que nous aurons bien de la peine à toucher. Je suis étonné que vous ne soyez pas plus avancés. Notre maison sera toujours un fort bel établissement et d’une importance majeure pour toute la Provence. J’espère donc que l’archevêque futur la protègera ; mais la difficulté de la fournir de sujets, pourra le déterminer à ne pas s’opposer à ce qu’elle se réunisse à vous. La même raison pourra persuader nos missionnaires, qui persistent à ne voir aucun avantage pour nous et pour l’œuvre de la manière dont nous l’avons conçue. Il ne sera pas impossible de les faire revenir de cette opinion, si nous avons de bonnes raisons à leur alléguer. Pour le moment, ils ne veulent absolument travailler que dans les villages et ne pas sortir de Provence : l’un pour des raisons de famille : l’autre, pour des raisons de santé ; l’autre, par une répugnance invincible ; et l’autre, parce qu’il serait déplacé partout ailleurs que dans son pays. Nous sommes en tout cinq, nombre si insuffisant pour la besogne que nous avons à faire, que nous y succomberons infailliblement ; moi surtout pour qui le temps où l’on n’est pas en mission n’est pas un temps de repos. Patience ! Si je péris seul.

Je reprends ma lettre pour la centième fois. Si je l’avais commencée six mois plus tôt, elle aurait été finie avant que tu te plaignisses ; mais ne parlons plus de cela. Tu me demandes si nous pouvons faire la mission d’Arles et de Toulon avec vous. Je l’ai proposée à notre petite communauté, qui n’a pas cru que cela fût possible. D’abord parce que nous avons refusé à deux curés de Marseille de faire mission chez eux, en leur donnant pour raison que nous étions déterminés à commencer par les villages ; 2° parce que, après avoir promis d’aller à Martigues, nous nous sommes dédits, nous appuyant en partie sur cette raison et en partie sur notre petit nombre ; 3° parce que nous avons aussi renvoyé à une époque plus reculée la mission qu’on nous a demandée pour Brignoles ; enfin, parce que nous nous sommes engagés pour des villages pendant toute la saison des missions. Par une circonstance particulière, nous commencerons même plus tôt, car nous nous mettrons en campagne le 1er septembre. Nous irons peut-être prêcher sous terre. Plût à Dieu que nous puissions nous faire entendre jusqu’aux enfers. Je ne plaisante pas quand je dis que nous prêcherons peut-être sous terre, nous allons la faire dans un pays qui n’est habité que par des charbonniers, qui passent leur vie dans leurs mines de charbon. Je m’attends à ce que nous serons obligés de les aller déterrer, pour leur montrer une lumière plus brillante que celle du soleil, et qui les éblouira moins ».

Eugène termine sa lettre sur un ton d’ironique déception. Personne ne s’est dérangé parmi les amis de Forbin Janson pour des démarches en faveur de son père et de ses oncles… Il en conserve le souci.

Repos et retraite à Bonneveine
Ce début de juillet 1816 fut pour Eugène une période de grosse fatigue. « Ses forces, sa santé furent en effet bientôt épuisées, écrit Rambert (I, pp. 189-190), car à ce travail écrasant il ajoutait la pratique de la mortification la plus sévère. Il ne dormait que quelques heures, jeûnait habituellement, couchait sur la dure, s’infligeait fréquemment de sanglantes disciplines, portait habituellement la haire, le cilice, la chaîne de fer, etc. etc. La nature succomba enfin ; il tomba dans un état complet d’épuisement, et d’abondants vomissements de sang vinrent mettre ses jours en danger. Nous l’obligeâmes alors, dit le P. Tempier, à quitter pour un temps la maison et la communauté et à se retirer à la campagne. C’était lui faire violence ; il se résigna cependant». Eugène l’exprime à sa manière : « La divine Providence, connaissant mes besoins spirituels, a permis qu’un peu d’excès de fatigues corporelles ait altéré ma santé et que la charité de mes frères se soit alarmée mal à propos pour exiger que je vinsse dans cette solitude prendre un peu de repos… » (EO 15,155). Il ne lui était pas spontané d’observer son vœu d’obéissance à Tempier…

Eugène vint se reposer à Bonneveine, en banlieue de Marseille dans la bastide de son cousin Dedons de Pierrefeu. Cette demeure se trouve en bordure du parc Borély et abrite aujourd’hui les bureaux du parc botanique. C’est de là qu’il écrit à Aix.

« Du lieu de mon exil, juillet 1816
Sur les bords de l’Huveaune, je m’attriste en me souvenant de notre chère mission. Y avez-vous bien pensé, mes bons frères, de m’en chasser si cruellement ? Je suis ici comme un poisson hors de l’eau ; mon unique consolation est de vous suivre dans vos pieux exercices. J’y suis plus fidèle que quand j’étais au milieu de vous.

Puisque vous le voulez, je ferai provision de santé. Je voudrais aussi me pourvoir de vertus, pour n’être plus un sujet de scandale parmi vous, mais ce second travail n’est pas si aisé que le premier. Je n’ai pas grand espoir d’y réussir ; demandez donc au bon Dieu de vous faire la grâce de pouvoir me supporter. Je prie notre frère Maunier de m’excuser si je n’ai pas pris congé de lui en partant, ce ne fut pas tout à fait ma faute, ma fuite fut tellement précipitée que je n’eus le temps de rien faire de ce que j’aurais voulu.


Si le bon Dieu m’exauce, il n’y aura pas de plus saints prêtres que vous, mes chers frères, que j’aime tendrement dans le Seigneur, notre commun amour.

J’embrasse nos chers novices et je prie Dieu qu’il leur accorde d’imiter vos vertus.
Adieu, priez toujours tous pour moi.


Votre indigne frère.


P.S. Je vous prie de changer la fin de nos litanies ; au lieu de dire Jesu sacerdos (Jésus prêtre), il faut dire Christe salvator (Christ sauveur). C’est le point de vue sous lequel nous devons contempler notre divin Maître. Par notre vocation particulière, nous sommes associés d’une manière spéciale à la rédemption des hommes ; aussi le bienheureux Liguori a-t-il mis sa congrégation sous la protection du Sauveur. Puissions-nous, par le sacrifice de tout notre être, concourir à ne pas rendre sa rédemption inutile, et pour nous et pour ceux que nous sommes appelés à évangéliser ». (EO 6, 22-23)

Eugène profita de son séjour à Bonneveine pour faire sa retraite. Ses notes occupent plus de huit pages des Ecrits Oblats (EO 15, 155-163). « Je vais tâcher de profiter de ce temps pour examiner sérieusement mon intérieur, car mes occupations forcées m’empêchent, ne me laissent vraiment pas le temps, quand je suis en ville ou en mission, de penser à moi. Qu’en arrive-t-il ? C’est que je deviens tous les jours plus misérable et que, n’ayant jamais été revêtu de beaucoup de vertus, il ne me reste que des haillons… ».

Eugène relit alors les notes des retraites précédentes, depuis celle de préparation à son ordination sacerdotale. Mais il dit garder confiance. « Je ne puis pas m’ôter de l’esprit, moins encore du cœur, que voulant procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes qu’il a rachetées de son sang, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, dussé-je y sacrifier ma vie, je ne puis pas croire que ce bon Maître ne me fît grâce de rien, surtout quand je considère que mes fautes viennent précisément de ce que je suis employé, il me semble par sa volonté, aux œuvres de sa gloire et du salut du prochain… Le bon Dieu sait que j’ai besoin de cette confiance pour agir, voilà apparemment pourquoi il me la donne…

L’établissement de la jeunesse et celui des missions ont dû être faits par moi, parce que le bon Dieu m’avait placé dans une position propre à cela ; mais combien ces choses auraient-elles été mieux, si j’y avais moins mis du mien, si j’étais plus docile à la voix intérieure de Dieu, si je travaillais davantage à ma propre perfection, du moins en me servant de tout ce qui me distrait peut-être, vu ma légèreté et ma dissipation, pour avancer au lieu de reculer…

Je dois avant tout me bien convaincre que je fais la volonté de Dieu, en me livrant au service du prochain, en m’occupant des affaires extérieures de notre maison, etc., et puis agir de mon mieux, sans m’inquiéter si, en travaillant de la sorte, je ne puis pas faire d’autres choses pour lesquelles j’aurais peut-être plus d’attrait et qui me sembleraient aller plus directement à ma propre sanctification… Ainsi si, fatigué de corps et d’esprit, je veux chercher quelque repos dans une bonne lecture ou dans la prière, etc., et que les affaires de la maison m’obligent d’aller faire des courses assommantes ou de fastidieuses visites, persuadé qu’il faut toujours donner la préférence à ce que Dieu exige sur ce que l’on désirerait soi-même, etc., je n’hésiterai pas et je le ferai de si bonne grâce que, supposé que j’eusse le choix, je préférerai ce que le service que Dieu m’a confié exige, à ce qui me plairait davantage. Mieux encore, je tâcherai de parvenir à aimer davantage ce qui est conforme à la volonté du Maître, qui seule doit régler non seulement mes actions, mais encore mes affections.

Si je parviens à ce point, tout est gagné. Mais j’en ai été bien éloigné jusqu’à présent, faute d’avoir assez réfléchi et pour m’être trop laissé aller à mon ardeur naturelle, qui me fait supporter impatiemment l’occupation ou, si l’on veut, le dérangement qui me retient, tandis que j’aurais autre chose à faire que je regarde quelquefois comme plus important, et cela arrive 50 fois par jour…

Je suis obligé de reconnaître que la multiplicité d’occupations qui m’accablent, ont nui infiniment à l’accomplissement des résolutions que j’avais prises par l’inspiration de Dieu. Cette agitation continuelle, dans laquelle je suis, porte un préjudice incroyable à mon intérieur ; et la manière dont je m’acquitte de mes emplois nuit visiblement à ma santé. Il faut donc régler tout cela. Mon sang est tellement agité que je sens que ma vivacité a doublé, ce qui me fait manquer souvent à la charité, etc. Je ne possède pas mon âme en paix. Le moindre obstacle, la moindre contrariété me révolte. Je repousse, par des voies toutes humaines, les oppositions que je ne devrais surmonter et vaincre que par la patience. Je satisfais la nature en me plaignant de mes surcharges, etc. Tout cela ne vaut rien. C’est que je suis tout charnel, tout humain, tout imparfait.

Réglons avant tout l’intérieur ; puis nous réglerons le dehors, et nous prendrons de bonnes résolutions pour mes rapports avec le prochain ».


Eugène note de nombreux points d’attention : oraison, humilité, douceur, patience, messe, préparation, actions de grâces, visite au Très Saint Sacrement, office divin, confession, examens, dérangements pour les exercices, santé…

Particulièrement révélateurs de la conversion qu’il est en train de vivre, ce qu’il écrit des dérangements que sa situation lui impose, ainsi que les trois derniers points concernant sa santé.

« Dérangements pour les exercices. Puisque je suis aussi habituellement dérangé et qu’il m’est souvent impossible, malgré la meilleure volonté, de faire dans le temps prescrit certains exercices, que je suis même quelquefois obligé, à mon grand regret, de m’en exempter, il est indispensable que je trouve un moyen pour y suppléer et obvier à cet inconvénient. Il n’en est point d’autres, je crois, que d’agir toujours dans une parfaite dépendance de la volonté de Dieu, dans une parfaite liberté d’esprit, en union avec Dieu par un mouvement intérieur d’adhésion à ce qu’il lui plaît d’ordonner dans ce moment, persuadé que c’est là ce qu’il veut que je fasse, et non point autre chose. Si j’en agis dans ces sentiments, l’action qui me détourne, qui me contrarie, sera plus méritoire que celle que j’aurais préféré de faire. Règle essentielle : élever son cœur à Dieu avant, pendant et après l’action, agir toujours en esprit de foi.

« Soin du corps. Il y a trop de connexion entre l’âme et le corps pour qu’il n’importe pas infiniment de régler les habitudes de celui-ci de manière à ce qu’il ne nuise pas aux opérations de l’âme par son affaissement, etc. Il vaut mieux le régler d’une manière sage, pour être à même de le gouverner et de le tenir toujours dans la dépendance de l’âme, de façon qu’il puisse la seconder etc., que si, en forçant ce baudet, on l’éreintait, si bien qu’il se couchât par terre et ne fût plus en état de marcher. J’ai éprouvé cet inconvénient. Il est fâcheux sans doute que les forces du corps ne correspondent pas à l’activité de l’âme, mais il en est ainsi, et c’est par la volonté de Dieu. Il faut donc se prêter à cet ordre de choses et tirer le meilleur parti que l’on peut de l’âne, en ne lui refusant pas ce qui lui est indispensablement nécessaire pour qu’il fasse son service.

Sommeil. Il faut donc qu’il dorme et qu’il mange, et quand il est épuisé, qu’il se repose. Je me suis mal trouvé de n’avoir pas compris assez tôt cela. Il est encore temps d’y pourvoir, le mal n’est pas sans remède, mais ce serait folie de différer davantage. Quoi qu’il arrive, je dormirai le temps qu’il faut pour n’être pas abîmé le matin en me levant, comme il m’arrive habituellement. J’ai à me reprocher des excès en ce genre, à dater de la première année de mon séminaire. Je reconnais que je serais coupable de ne pas changer de système, puisque ma santé, qui était inaltérable, en a déjà beaucoup souffert. L’exemple des saints m’a séduit, mais apparemment que le bon Dieu ne demande pas la même chose de moi, puisqu’il semble m’en avertir par la diminution de mes forces et le dérangement de ma santé. Je crois qu’il faudra que j’en vienne à dormir sept heures. C’est dur, j’en conviens, mais que puis-je y faire, si le bon Dieu et les médecins l’exigent.

Repos. J’ai joué un jeu jusqu’à présent à me perdre l’estomac, et je n’y avais pas mal réussi. Je croyais que le jeûne habituel, en travaillant comme je le fais, ne me faisait point de mal ; je me suis trompé. Et puis, ces repas achevés dans un clin d’œil, tout cela ne vaut rien. Il faut donner le temps à tout. Cette manière d’agir est un véritable désordre. Si je dors et si je mange, je suis persuadé que ma poitrine ne souffrira plus. Il n’est rien que je ne doive faire pour ménager ce meuble indispensable pour un missionnaire. En voilà assez sur cet article déjà trop long, mais il faut y tenir la main ».


Eugène fera plus tard « un résumé des résolutions prises pendant la semaine que j’ai passée dans la retraite à Bonneveine pour raison de santé » On y trouve beaucoup de détails d’organisation de son quotidien. Ce résumé est publié dans EO 15, 177-182, et date de mai 1818. Ainsi deux pages sont consacrées à son attitude avec ses frères. On y trouve cette note : « Je prendrai mes repas comme tout le monde… » Ou encore : « Réprimer absolument et totalement ces premiers mouvements d’impatience, ces petites brusqueries… » « Avec ma mère, moins de rigueur, plus de complaisance dans tout ce que je pourrai faire pour ne pas l’affliger… ».

Au retour de Marseille, écrit Rey, Eugène se rendit aux pressantes invitations du curé et du maire de Grans, pour faire dans cette paroisse un retour de mission. Ses douleurs de poitrine se réveillèrent avec intensité. Deblieu se fait l’interprète des inquiétudes de tous. Il écrit le 15 août, de Brignoles, sa ville natale; au P. de Mazenod qui lui avait donné des nouvelles : « Pensez-y ! Ménagez-vous, au nom de Dieu ! Voulez-vous laisser par votre faute un bien si sérieusement commencé, se perdre et s’anéantir ? Car si votre humilité, passez-moi le terme qui peut-être vous fera rougir, vous commande de croire qu’un autre vous remplacerait, nous qui savons ce qu’il en est, ne pouvons avoir cette confiance… S’il n’y a que Dieu de nécessaire par essence, ceux qu’il appelle aujourd’hui comme vous à un ministère si relevé, si nécessaire et cependant si négligé, le sont aussi, du moins dans les circonstances actuelles… » (Rey I, p.201). Les sentiments exprimés sont à retenir.

Eugène était de retour à Aix pour la fête du 15 août. Il assista avec beaucoup de joie à la distribution des pris du collège. Les éloges donnés aux élèves les plus distingués par leur application et leur conduite furent d’autant plus remarqués qu’ils s’adressaient à des membres de la Congrégation de la Jeunesse. Précieux encouragement pour le Fondateur, ajoute Rey.

D’autres encouragements parvinrent à Eugène. D’abord une lettre du 21 août de M. Duclaux (Rey I, p.202) : « Mon très cher et très excellent ami, je vous renouvelle tous mes sentiments du plus tendre et du plus sincère attachement. Je vous supplie de me faire part de toutes vos bonnes œuvres, de tous vos travaux et du succès qu’ont vos missions. M. de Janson est arrivé aujourd’hui de Nantes, la mission y a fait des merveilles ainsi qu’à Angers et à Orléans ; ils y ont prodigieusement travaillé et malgré tous ses travaux, je l’ai trouvé bien portant. J’espère que notre bon Maître vous aura accordé la même grâce et que j’aurai la consolation d’apprendre que votre santé se soutient. Votre santé et votre sainteté sont les deux choses qui m’intéressent uniquement. Je vous embrasse donc et aimez-moi toujours comme vous savez que je vous aime : combien je désire que vous soyez un parfait prêtre et un grand missionnaire». Il y eut aussi la lettre envoyée par le vicaire général Guigou au Ministre de l’Intérieur et des Cultes, demandant que soit accordée l’approbation officielle (Voir le texte en appendice 2). Enfin et peut-être surtout, les jeunes qui à divers titres rejoignaient la petite communauté.

La mission de Fuveau
La mission de Fuveau, la seconde prêchée par les Missionnaires de Provence, a laissé peu de traces documentaires. Seul Rambert a conservé un récit bref et tardif de Tempier. On ne sait pas comment fut choisie cette localité d’environ 1500 habitants, peut-être à cause des attentes plus que bienveillantes et du maire et du curé. A cette époque, les mines locales de charbon commencent à prendre de l’importance. On indique, pour le bassin Peynier-Fuveau-Gardanne, une production de 16 000 tonnes en 1810. Vers 1820, plus de la moitié des conscrits sont de la catégorie mineurs. Beaucoup de charbonniers exploitent artisanalement leurs modestes descenderies, creusées sous les terres leur appartenant, ce qui en fait un groupe social original de paysans-mineurs.

La mission se déroula du 1er au 29 septembre, avec Eugène de Mazenod, Tempier, Mie et Deblieu. La croix de mission, érigée en mémorial, existe toujours à l’entrée du village, à hauteur du cimetière. Voici ce qu’en écrit Tempier (dans Rambert I, p. 203-204) : « Cette mission fut rude et dure pour nous, soit à cause des chaleurs de la saison trop peu avancée, soit à cause du travail que nous donnèrent les hommes qui, presque tous employés aux mines de houille, ne pouvaient se confesser que la nuit, après avoir pris leur repas du soir, soit parce que les habitants des deux paroisses environnantes (Gréasque et St-Savournin), se trouvant depuis longtemps privés de prêtres, venaient nous trouver pour entendre la parole de Dieu et se confesser… Tous, hommes et femmes, se présentèrent dès les premiers jours pour se confesser. Nous ne pouvions jamais quitter l’église avant minuit, et le matin l’exercice devait commencer à trois heures et demie. C’était à n’y pas tenir… ». Les missionnaires reçurent une aide précieuse de la part d’un séminariste de 17 ans, Marius Suzanne, dont on reparlera.

Rambert nous conserve aussi une lettre du curé aux autorités diocésaine (p.204-206) : « Des personnes en service, obligées de gagner leur pain à la sueur de leur front, ont fait les plus grands sacrifices pour se procurer l’avantage d’entendre la parole de Dieu… Nos pauvres charbonniers disposaient leurs travaux de manière à ne manquer aucune instruction… Parmi les fruits qu’a produits la mission, l’extirpation du blasphème est le plus remarquable… Les missionnaires se sont comportés avec tant de piété, de zèle et de charité dans le court espace de leur mission, qu’ils ont acquis un droit immortel à l’attachement des bons habitants de Fuveau… ».

Mie et Tempier prolongèrent une dizaine de jours dans les paroisses de Gréasque et St-Savournin. Tempier écrit au P. de Mazenod (Rambert I, p. 207) : « Monsieur le Supérieur, Nous avons terminé ce soir notre petite mission ; la moisson a été abondante ; sans m’en douter, j’avais si bien confessé dans la semaine que, pour absoudre tout mon monde, il m’a fallu passer depuis huit heures du samedi matin, après ma messe, jusqu’à huit heures du dimanche matin ; il n’y a rien d’exagéré, je n’ai quitté le confessionnal que pour dîner et souper, bien à la hâte. Seulement, après avoir confessé toute la nuit, j’ai pris ce matin une demi-heure de repos sur mon lit, depuis quatre heures et demie jusqu’à cinq, encore j’en ai du regret, parce que cette demi-heure m’a fait laisser au croc sept ou huit personnes. La communion a duré une heure. Maintenant on m’a si fort pressé de rester encore demain pour prendre un peu de repos, que je n’ai pu faire autrement que d’y consentir ; en agissant différemment, j’aurais fait de la peine au curé. Cela me contrarie un peu car, outre que je ne sais pas si je fais votre volonté, je languis quelque part que je sois hors de la maison. Je tâcherai cependant d’utiliser cette journée du mieux qu’il me sera possible. Voilà, mon cher Père, ce que j’ai été obligé de faire contre l’obéissance. Je vous embrasse bien tendrement. Tempier, prêtre missionnaire ».

Nouvelle lettre à Forbin Janson
La lettre qu’Eugène écrit le 9 octobre à Forbin Janson (EO 6, 26-27) est intéressante, car il y fait des comparaisons entre les Missionnaires de Provence et les Missionnaires de France. Ces derniers viennent d’obtenir l’ordonnance royale qui leur octroie la reconnaissance légale (voir le texte en Appendice 3). Faut-il que les Missionnaires de Provence fusionnent avec eux ? Hilaire Aubert, provençal auprès de qui Eugène avait fait une démarche et qui a rejoint l’autre société, pourrait aider au rapprochement.

« Il m’était impossible, mon bien aimé frère, de répondre à la lettre que tu m’as écrite dernièrement. J’étais en mission et nos missions ne nous laissent le temps ni de manger ni de dormir. Ce sont des tours de force. Mais me voici de retour, et je m’empresse de te remercier de ton bon souvenir. Les détails que tu me donnes sur l’empressement des Parisiens pour les stations du Calvaire (établi au Mont Valérien, près de Paris) m’ont consolé de la privation que les correspondants infidèles m’ont procurée, en gardant pour eux les relations que tu m’annonçais sur les missions de Nantes et autres. J’ajoute à ces remerciements le compliment que je te dois pour l’ordonnance que nous venons de lire dans le Moniteur, vous voilà maintenant reconnus. Il faut encore que l’on vous dote, car les services que nous rendons sont un peu plus pénibles et autrement utiles que ceux des vicaires, etc. Nous nous sommes estimés bien heureux de pouvoir donner l’hospitalité au bon frère Hilaire. Je voudrais que tout ton monde fût de son genre, qui est le nôtre ; mais j’ai lieu de penser qu’il s’en faut de beaucoup que cela soit ainsi. A votre place, je viserais à un peu moins d’éclat et je tiendrais davantage au solide.
A quoi servent les beaux discours si on est orgueilleux ? L’humilité, l’esprit d’abnégation, l’obéissance, etc., la plus intime charité fraternelle sont aussi nécessaires pour le bon ordre que pour le bonheur d’une Société ; et tous les vôtres ne l’ont pas bien compris. J’attribue ce défaut à l’espèce de nécessité où vous êtes de recevoir des sujets propres à la prédication. Ici nous n’entendons pas les affaires. Nous étions six. De ces six, un n’avait pas l’esprit ecclésiastique ; il faisait de la mauvaise besogne. Nous l’avons prié de se retirer. Aussi notre communauté est bien fervente ; il n’y a pas de meilleurs prêtres dans le diocèse. Hilaire donnera à notre jeunesse une retraite de huit jours pour la préparer à la fête de la Toussaint. J’espère qu’elle produira un bon effet. Je veillerai à ce qu’il ne se fatigue pas trop, mais je vous le dénonce en général, il ne se ménage pas assez. Il a prêché à Marseille jusqu’à trois fois par jour ; il n’a pas une poitrine à cela. Si on n’y prend garde, il périra victime de son zèle. A son occasion je prendrai la liberté de vous dire que vous auriez bien fait d’adopter le crucifix, au moins dans le cours de vos missions. Vous ne sauriez croire l’effet qu’il produit, et combien il est utile. Les peuples accoutumés à l’habit ecclésiastique, en font peu de cas ; mais ce crucifix leur en impose. Combien en ai-je vu, parmi les libertins, qui en le regardant ne pouvaient s’empêcher d’ôter leur chapeau. Il donne une grande autorité ; il distingue les missionnaires des autres prêtres ; et cela même est bon, parce que le missionnaire doit être regardé comme un homme extraordinaire. Dans le tribunal, il est utile au confesseur et, le jour de l’absolution, il aide le pénitent, entre les mains duquel nous le plaçons, à concevoir la douleur de ses péchés à les détester, et même à les pleurer. Il faut bien que tout ce que nous avons expérimenté ait été reconnu de tout temps, puisque dans les autres pays catholiques, tous les missionnaires le portent comme le titre de leur mission, etc. Je ne conçois pas comment vous vous êtes arrêtés aux faibles raisons que ceux d’entre vous qui n’étaient pas d’avis que vous le portassiez, ont données. C’est à mes yeux un acte de faiblesse, un tribut honteux que vous avez voulu payer à la philosophie d’un petit nombre de personnes, dont vous auriez dû mépriser le dédain. Il semble que vous avez craint de participer à la folie de la croix. Que te dirai-je ! Je blâme cette prudence humaine. Il faut être plus franchement chrétien, prêtre et apôtre que vous ne l’avez été dans cette circonstance. Tu sais que je dis franchement ma pensée. D’ailleurs, je ne le dis qu’à toi. Il n’y a donc pas lieu à excuses.

Ici je suis toujours aussi mécontent des prêtres qui ne peuvent supporter le bruit, qui retentit à leurs oreilles, des bénédictions que tout le monde donne à notre œuvre. Il y en a qui ont été jusqu’à détourner les personnes qui, sans leurs charitables soins, auraient fait du bien à notre maison. Ils se font apparemment illusion sur leurs intentions, qui peuvent être bonnes. Avec moi, quand ils me rencontrent, ils en sont toujours aux compliments. Que le bon Dieu les change ! ».

Eugène ajoute quelques mots sur son père et ses oncles. A nouveau, il demande l’intervention de Charles auprès de la Grande Aumônerie (qui choisit les évêques) en faveur de Fortuné. Puis il écrit : « Rappelle-moi au bon souvenir de Fayet et de M. Rauzan, qui me connaît peu, mais que j’estime beaucoup. Je t’ai dit que je n’ai eu aucune de vos relations. Je voudrais au moins avoir vos règles et statuts ».

A Aix, les jeunes et la communauté
On omettrait un point fondamental de la vie des Missionnaires de Provence si on ne parlait pas des jeunes, de la Jeunesse, dit Eugène. Or les sources sont partielles, tardives et pas totalement cohérentes. On ne voit pas toujours clairement s’il s’agit des congréganistes, jeunes ou aînés, des « novices » ou de jeunes accueillis dans la communauté sans engagement. On se contentera ici de ce que l’on sait pour 1816. Indiquer les sources, disparates, alourdirait.

La rédaction du Journal de la Congrégation de la Jeunesse fut interrompue en décembre 1815, à cause des charges pesant sur Eugène, si bien que nous n’avons désormais que de pauvres informations. Le P. Pielorz, s’appuyant sur les registres d’admission, a calculé le nombre des congréganistes. Il serait passé de 120 à la fin de 1815 à 200 à la fin de 1816. Ces chiffres ne manquent pas de poser question, quand on connaît les locaux disponibles… On sait aussi qu’en février 1815 a été mise sur pied une section pour les plus de 18 ans. Reprenant la rédaction du Journal en juin 1818, Eugène écrit (EO 16, 177) : « La Congrégation a pris pour ainsi dire une nouvelle forme, du moins son règlement et son administration se sont beaucoup perfectionnés à l’aide de l’expérience et des nouveaux moyens que j’ai eus pour faire le bien». Ces nouveaux moyens sont-ils les autres Missionnaires, comme le dit la note 44 ? Maunier, Deblieu et Tempier, mais pas Mie, sont reçus dans la Congrégation au cours de cette année 1816 et ils ont suppléé Eugène. Mais Rey fait remarquer, à propos de la mission de Grans : « Son absence prolongée (d’Eugène) avait attristé ses chers congréganistes». Un certain rôle fut confié à quelques-uns (mentionnons Tavernier et Magallon pour les aînés, Chappuis pour les plus jeunes) : « servir de mentors aux nouveaux venus », ce qui leur valut d’être appelés « Anges ».

Le statut des « novices » est évidemment tout autre. Et il faut distinguer entre ceux qui sont déjà prêtres, comme Maunier, et les jeunes qui commencent leur formation. Tout indique que ce titre marque une entrée dans la communauté des Missionnaires. Ainsi Bourrelier précise : « Je reçus l’habit ecclésiastique le même jour… (celui où je fus admis) à commencer mon noviciat». La liste des admissions, reconstituée plus tard, comporte des approximations. Sont notés successivement : en avril 1816, Casimir Carles, 17 ans, dont on ne sait presque rien, puis Alexandre Dupuy le 3 octobre, Jean-Baptiste de Bausset et Hilarion Bourrelier, âgés respectivement de 18 et 26 ans, le 4 novembre. Marius Suzanne commencera formellement son noviciat le 21 janvier 1817.

Il nous est difficile de savoir ce que signifiait être novice dans une Société de prêtres diocésains. Jeancard parle d’une « initiation aux fortes vertus qui sont nécessaires à l’homme apostolique ». La demande aux Vicaires généraux du 25 janvier indiquait : « Les sujets qui se présenteront pour être admis dans la Société seront éprouvés dans un noviciat, jusqu’à ce qu’ils aient terminé leurs études, ou qu’ils aient été jugés propres à l’œuvre des missions. Les Missionnaires ne seront définitivement agrégés à la Société qu’après deux ans d’épreuves». Faut-il comprendre, pour les jeunes : on les recevra et l’expérience montrera comment les former ?

Le P. Pielorz a étudié les correspondances qui ont été conservées. Cette analyse « permet de déterminer le sens du mot novice. On appelait ainsi : 1) tous ceux qui faisaient leurs études théologiques au grand séminaire, 2) les jeunes gens qui, entrés à la Mission de Provence et revêtus de la soutane, suivaient leurs études secondaires, 3) enfin les prêtres récemment ordonnés et entrés à la Mission ».

L’admission officielle au noviciat semble avoir été habituellement précédée d’un temps assez long de vie dans la communauté. Dupuy indique qu’il est « entré dans la maison » le 16 août et qu’il commença le noviciat le 3 octobre. Marius Suzanne « entra dans la maison » le 14 octobre 1816 et commença le noviciat le 21 janvier suivant. On parlerait aujourd’hui de postulat ou de prénoviciat. Le cas de Jean-Baptiste de Bausset est révélateur, on y reviendra plus loin.

D’autres jeunes, qui ne devinrent pas novices, logeaient aussi à la Mission. Il est probable qu’ils y prenaient aussi leurs repas. « Le Fondateur espérait ainsi les attirer dans la Société », écrit le P. Pielorz. Rey (I, pp. 199-200) explique qu’en mai la disparition du pensionnat de Mme Gontier avait rendu disponibles de nouveaux locaux. « Une nouvelle œuvre surgit immédiatement, écrit-il… Elle répondait d’ailleurs aux désirs ardents du zélé Fondateur. Avoir des prêtres autour de lui, c’était le besoin urgent, impérieux de son apostolat, mais avoir des jeunes gens qu’il pourrait former exclusivement pour la vie apostolique en les imprégnant de l’esprit apostolique, en dirigeant toutes leurs pensées, tous leurs sentiments en la vie apostolique, c’était le rêve de son cœur d’apôtre, il lui fut donné de le réaliser pendant les mois de mai et de juin de l’année 1816… Cinq jeunes gens manifestèrent le désir de s’agréger à la Société (Rey dit la Congrégation) naissante. Ils furent admis à commencer non pas un noviciat proprement dit, mais une sorte de postulat sous la direction du P. Maunier. Ils reçurent la soutane et se soumirent à un règlement qui partageait leur vie quotidienne entre la prière et l’étude. Ils avaient été congréganistes et continuèrent à seconder autant qu’ils le pouvaient le zèle infatigable du Directeur». Les listes sont imparfaites. Pour 1816, on peut mentionner deux congréganistes : Adrien Chappuis et Eugène-Louis David, auxquels se joignirent Paulin Castellas, originaire de Grans où il avait connu les Missionnaires, et Paul de Magallon, dont on parlera plus longuement.

Un des premiers à « entrer dans la maison », et cela dès avril 1816, fut Jean-Baptiste de Bausset, né en 1798, neveu de l’évêque de Vannes futur archevêque d’Aix. Voici ce qu’écrit de lui le P. de Mazenod : « Mr Jean-Baptiste de Bausset s’évada, on peut dire, en quelque sorte de la maison maternelle pour venir se réfugier auprès de moi, sans que je me doutasse du projet qu’il avait d’entrer dans notre Société. Des raisons particulières me firent résister longtemps aux instances qu’il ne cessait de me faire pour que je lui donnasse la soutane et que je l’agrégeasse à notre corps. Vaincu enfin par sa persévérance et touché de sa conduite constamment exemplaire, je cédai et le revêtis du saint habit ecclésiastique le 4 novembre… Sa ferveur redoubla encore lorsqu’il eut reçu cette faveur… ». Il y eut ensuite la tiédeur, le découragement et le renoncement à sa vocation… (Missions 1952, 11-12). Son oncle évêque écrivit en octobre 1816 une lettre de gratitude au P. de Mazenod ; elle est publiée dans les Missions 1952, pp. 117-119. En voici un extrait : « Je voudrais que plusieurs de ces chers enfants (de la Congrégation de la Jeunesse) prissent le même parti que notre cher enfant… Je suis bien convaincu qu’à l’âge de 18 ans, il ne fera pas une démarche aussi légère qu’imprudente. Ainsi, je n’ai qu’à prier le Seigneur de confirmer ce qu’il opère en lui, et de le rendre un jour un digne ministre de ses autels, en un mot d’en faire un autre vous-même, afin que, par ses paroles, par ses actions et par ses exemples il répande partout la bonne odeur de Jésus-Christ ».

Selon la note 30 d’EO 16, 166, Adrien Chappuis, né le 6 octobre 1800, fut présenté à l’Association à la fin de 1813 et admis en 1814. Il logea à la Mission à partir de 1816 ou 1817 (il n’avait alors que 16 ans), alors qu’il étudiait le droit à l’Université. Il se proposait de faire partie des Missionnaires de Provence, mais devint avocat à Aix, puis en 1825, partit à Paris, au ministère des Finances ; il devint inspecteur général des finances. Il entretint une abondante correspondance avec le P. de Mazenod et lui rendit de nombreux services.

L’histoire d’Alexandre Dupuy comporte bien des obscurités. Il naquit à Aix le 29 novembre 1798 « de parents inconnus ». La famille Joannis paya sa nourrice, puis son école primaire, avant qu’il entre au petit séminaire d’Aix, où il était condisciple de Marius Suzanne Dans sa formule de demande d’admission au noviciat, il indique qu’il était « entré dans la maison » le 16 août et qu’il était sous-diacre (il n’avait pas 18 ans). Il commença son noviciat le 3 octobre.

Paul de Magallon d’Argens, Marius Suzanne
Le Journal de la Congrégation de la Jeunesse, à la date du 22 janvier 1815, indique que « M. le chevalier Paul de Magallon, congréganiste de Paris, étant arrivé, il a été admis sur le champ ». Il était aixois et avait alors 32 ans. Les circonstances l’avaient fait entrer dans le corps des Cadets du roi de Prusse. Il fut par la suite capitaine dans les armées de Napoléon, ce qui lui valut de faire la campagne de Russie. Les Cent-Jours l’avaient remobilisé, cette fois dans l’armée royale. Ayant définitivement quitté l’armée et toujours à la recherche de sa vocation, il vécut un certain temps avec les Missionnaires de Provence. Un de ses biographes nous rapporte le trait suivant, qui nous fait mieux connaître ce que pouvait être le « postulat ».

« A Aix, Paul de Magallon visite souvent les prisons en compagnie de leur aumônier, le P. Deblieu, prêtre des Missions de l’abbé de Mazenod, afin de l’aider dans son apostolat difficile. Il le seconde efficacement, en particulier auprès d’un jeune parricide de 20 ans. Ce malheureux aimait beaucoup sa mère, selon lui, mais, dans un moment d’égarement, il l’avait assassinée, parce qu’elle s’opposait à ses passions coupables. Condamné à mort, il refuse d’abord les sacrements, puis, sur les instances affectueuses du prêtre et de l’ancien officier, qui ne cessent de prier et de se mortifier afin d’attirer sur lui les grâces du Ciel, il finit par se convertir. Paul de Magallon en demeure profondément impressionné : il ne quitte plus ce pauvre homme, avec lui passe la nuit qui précède le supplice, à ses côtés entend la messe, reçoit la sainte communion, pleurant et priant, l’un et l’autre. Sur l’échafaud, le condamné exprime un poignant repentir de son crime, exhorte la foule à profiter de la cruelle leçon de son châtiment, se laisse trancher le poignet sans une plainte et meurt en pénitent et en chrétien ».

En avril 1817, Paul se laisse convaincre de reprendre ses études et part au collège de Forcalquier que les jésuites viennent de rouvrir. Après bien d’autres péripéties, il devient le restaurateur, presque le refondateur en France de l’Ordre des Frères de St Jean de Dieu.

Parmi les jeunes qui entrèrent dans la communauté des Missionnaires, Marie-Jacques-Antoine, ou plus couramment Marius Suzanne tient une place particulière, vu le rôle qu’il jouera par la suite. C’est à lui tout spécialement que Jeancard consacrera ses Mélanges historiques un demi-siècle plus tard. Suzanne indique lui-même qu’il commença son noviciat le 21 janvier 1817, mais qu’il « était dans la maison » depuis le 14 octobre précédent.

Il était originaire de Fuveau et était né le 2 février 1799. Jeancard explique : « Son père, déjà propriétaire assez riche, fut des premiers à exploiter les mines de charbon et il paraît qu’il y trouva le moyen d’augmenter considérablement sa fortune ». Un Suzanne, qui pourrait être le même, fut désigné comme maire en 1815 et « jura très solennellement à Dieu obéissance et fidélité au Roi ». Quant au curé qui l’accompagna, et lui donna des leçons de latin, c’était alors M. Flayol, « un homme de Dieu, un saint prêtre » selon Mgr de Mazenod qui en fit, à la suite de l’oncle Fortuné, son vicaire général.

Marius entra ensuite au petit séminaire d’Aix, où il eut Tempier parmi ses professeurs. Il y prit la soutane et fut tonsuré avant la fin de ses études secondaires. Ayant terminé sa rhétorique, il devait entrer au grand séminaire, (il avait alors 17 ans), lorsque les Missionnaires de Provence vinrent prêcher à Fuveau. Rey écrit (I, p. 202) : « Ravi de ce qu’il voyait et entendait et saintement épris du zélé Supérieur dont les soins pieux lui révélaient une tendresse paternelle inconnue jusqu’alors », il retarda sa rentrée et se proposa pour aider. « Le P. de Mazenod lui confia le soin d’enseigner le catéchisme aux personnes qui avaient besoin d’être instruites sur les vérités de nécessité de salut ; il le chargea en outre d’aller visiter les pécheurs qui refusaient de se présenter aux missionnaires, et enfin du chant des cantiques et des préparatifs de décoration pour les dernières cérémonies de la mission». Il entra « dans la maison » d’Aix une quinzaine de jours plus tard.

On sait qu’Hilaire Aubert prêcha la retraite des jeunes avant la Toussaint. On n’a par contre pas de précisions sur les tâches de formation remplies par Maunier. Jeancard (p. 27) a surtout retenu le rôle d’Eugène de Mazenod. « Ces jeunes gens furent les premiers élèves de cette école sainte. Ils furent tout particulièrement soignés par M. de Mazenod lui-même, qui devint le directeur de leur conscience et leur maître des novices. Les soins qu’il donnait à leur éducation étaient de tous les moments : à la récréation, à la promenade (quand il avait le temps de les y accompagner), dans sa chambre, à la salle des exercices, dans la chapelle, enfin partout il tâchait de les animer de l’esprit de Dieu. Ainsi on peut dire que l’air de la maison était tout imprégné de cet esprit ; on le respirait sans cesse, et on n’en respirait pas d’autre. On vivait ainsi dans une atmosphère entièrement apostolique, qu’entretenaient encore, il faut le dire, tous les prêtres de la communauté… Le zèle et l’abnégation étaient, avec des différences inévitables, le propre de ces prêtres, tous, sans exception, hommes d’élite sous le rapport des vertus sacerdotales. Les exercices de la journée étaient à peu près les mêmes qu’aujourd’hui… ».

L’église de la Mission
Faut-il rappeler que l’ancienne chapelle du Carmel, qu’on appelle désormais couramment « église de la Mission » fut rouverte au culte en avril. Elle devint pour d’assez nombreux Aixois un lieu de célébrations et de prière. Tempier en avait assuré le service pendant que les autres prêchaient à Grans. Pendant la mission de Fuveau, ce fut la tâche de Maunier. Rey écrit (I, p. 199) : « Des exercices quotidiens y avaient été établis : prière du matin et surtout la prière du soir, toujours suivie d’une lecture ou d’un entretien, les messes étaient dites à une heure exacte et régulière… des retraites préparatoires à la première communion et à la confirmation, etc… Une modeste cloche avait été bénite par le vicaire général, avec pour parrain le sous-préfet ; elle sonnait régulièrement les exercices publics de l’église… ». Jeancard ajoute (p. 24) : « L’élite de la société d’Aix la fréquentait… Les missionnaires ne recevaient aucun honoraire pour leurs peines et soins ; il semblait, non de règle, mais de convenance, dans ce temps-là qu’on devait se contenter pour vivre des offrandes spontanées». Parmi ces offrandes, de précieux objets liturgiques…
La béatification d’Alphonse de Liguori le 6 septembre 1816 officialisa enfin le culte que lui rendaient les Missionnaires de Provence. Dans le sanctuaire, une chapelle lui fut dédiée. Deux miracles lui furent attribués, Eugène en envoya les procès verbaux au Supérieur général des Rédemptoristes, en les accompagnant d’une somme d’argent pour concourir aux frais de la canonisation.

Enfin, une ordonnance royale, en date du 20 novembre répondit à la demande des autorités diocésaines. Elle mettait « à la disposition des Missions de France l’église de l’ancien couvent des Carmélites à Aix » (voir Missions 1958, p. 92.). De nouvelles démarches furent donc nécessaires pour obtenir des rectifications. Contrairement à ce qu’écrivait le Ministre des Finances, les Missionnaires de Provence n’étaient pas une branche des Missionnaires de France.

La Mission de Marignane
C’est à cette période, très précisément du 17 novembre au 15 décembre, que trouve place la mission de Marignane, dont se chargèrent les pères de Mazenod, Deblieu, Mie et Maunier, Tempier demeurant à Aix pour le service de l’église et des jeunes. Cette mission est la seule pour laquelle le P. de Mazenod tint un journal, dont le texte nous est accessible dans le volume 16 des Ecrits Oblats, pp. 223-246. On en reproduira ici quelques extraits.

Avant Marignane, les missionnaires passèrent quelques jours à Grans, visitant pour la troisième fois ces fidèles « qui sollicitaient depuis longtemps cette faveur ». Ils quittèrent Grans le dimanche 17 novembre à 9 h du matin et, à pied, rejoignirent Marignane, distante d’environ 25 km. Le Journal décrit l’accueil empressé des paroissiens venus avec leur curé à la rencontre des missionnaires. On souligne l’absence du maire et des fabriciens : « ils n’ont pas cru de leur dignité de venir au devant des ambassadeurs de Jésus-Christ ». Dès le premier soir, on commença les visites à domicile. Le lundi à 5 heures, prière du matin suivie de l’instruction (sur la prière, ce matin-là), de la messe et de la bénédiction du saint sacrement, continuation des visites à domicile. Le soir, prédication sur le salut, « dans une église qui ne pouvait contenir tout le monde ». Programme analogue toute cette première semaine, en y ajoutant petit à petit les confessions des hommes.

Particulièrement remarquable la procession de pénitence qui suivit les vêpres et une prédication sur le délai de la conversion, le deuxième dimanche. « Il fallait prévenir les fidèles sur un spectacle extraordinaire qui allait frapper leurs yeux. Ce n’est qu’après les plus mûres réflexions, après avoir consulté Dieu et considéré les avantages et inconvénients de la démarche qu’on allait faire, qu’on s’y est déterminé, et le résultat heureux qu’on a obtenu a prouvé que l’inspiration qu’on avait de la tenter venait de Dieu, comme on avait cru le reconnaître d’avance.

Il s’agissait donc de prévenir que les missionnaires étant venus en quelque sorte unir leur sort à celui du peuple de Marignane, ils voulaient prendre part à la procession de pénitence qui allait être faite de manière à pouvoir attirer et sur eux et sur le peuple la miséricorde de Dieu, dont ils avaient tous un si grand besoin. C’est pour obtenir cette faveur que le Supérieur sur qui repose principalement la sollicitude de la mission, s’est offert en ce jour comme une victime à la justice de Dieu, comme l’homme du péché, comme le bouc émissaire chargé des iniquités de tout le peuple, espérant, par l’humilité de l’action de ce jour faite en union des humiliations de Notre Seigneur, détourner la colère de Dieu, apaiser sa justice et appeler les grâces de conversion nécessaires à tant de pécheurs endurcis qui croupissent depuis si longtemps dans le péché et qui témoignent si peu de désir de sortir de leur bourbier.
Ce sont les sentiments qui nous ont animés dans cette démarche. La pensée que le spectacle touchant de cette humiliation pourrait faire quelque impression n’a été que très secondaire. Cette seule espérance n’aurait pas été capable de déterminer à braver les obstacles que la sagesse humaine pressentait et qui n’ont pu céder qu’aux considérations majeures exposées plus haut.


Le sermon étant fini, le Supérieur est donc monté en chaire pour préparer les esprits et les disposer à regarder ce qui allait être fait dans les sentiments qui convenaient à la circonstance. Il s’est appuyé sur la nécessité d’une grande expiation, sur l’exemple de Notre Seigneur, sur celui de plusieurs saints et entre autres de saint Charles Borromée qui, dans des calamités moindres, puisqu’ils ne voulaient détourner que des fléaux temporels tandis que nous voulions détruire l’horrible maladie qui dévore et perd les âmes, avaient fait ce que les missionnaires allaient imiter… Enfin il a invité le peuple à imiter le peuple juif et à imposer sur lui toutes ses fautes avec la douleur dans le cœur, se comparant au bouc émissaire qui allait être repoussé dans le désert chargé de toutes les iniquités du peuple, seul digne du courroux du ciel, qui devait épuiser sur lui sa vengeance. Mais, se reprenant aussitôt, il s’est tourné vers la croix en disant que, même dans cet état d’abjection, il mettrait en elle toute sa confiance, qu’il l’embrasserait et ne s’en séparerait jamais, et qu’il ne risquerait rien ainsi ; au contraire il avait tout lieu d’espérer miséricorde et pardon ».

Il ôte alors son surplis, ses souliers et ses bas, reçoit du curé une grosse corde qu’il noue autour de son cou, prend la croix des pénitents et se met en tête de la procession. Celle-ci « parcourt les rues du village, qui étaient remplies d’eau, de boue et de fumier ; mais il semble qu’en foulant sous les pieds ces ordures, il en rejaillissait des sources très abondantes de grâces… La procession, qui avait été faite dans un recueillement remarquable, étant rentrée, le Supérieur a remis la croix à un acolyte, et il s’est prosterné au pied de l’autel, la face contre terre, il a continué, dans cette attitude, de prier pour la conversion du peuple. Il ne s’est levé qu’après la bénédiction… ».

On congédie alors les hommes et l’on engage une assemblée pour les femmes et surtout les filles. Assemblée « où on parle sans détour, et on met le danger dans tout son jour en rappelant avec horreur tout ce qui se passe dans ces assemblées abominables (la danse) et en découvrant les intentions perfides de ceux qui n’ont d’autre but que de séduire. Il faut parler avec une grande autorité et beaucoup de véhémence ; c’est un des exercices les plus importants de la mission. Cette fois, l’effet a été complet, et jamais il ne fut moins attendu, parce que les filles avaient jusque-là montré des sentiments si contraires à ce que l’on doit exiger d’elles, que les missionnaires commençaient à en être alarmés. A l’amour pour la danse, qui est une passion effrénée dans ce pays-ci ; à l’habitude ou, pour mieux dire, à la volonté très prononcée de n’y point renoncer, se joignait une prévention presque invincible contre la congrégation et le très petit nombre de filles qui la composaient ; il faut même ajouter un dépit très vif et très enraciné contre le curé. Il fallait l’emporter sur tant de passion, et la grâce du bon Dieu en a triomphé… ».

2 décembre, troisième lundi. Service solennel pour les morts de la paroisse…Puis procession au cimetière. « Tous ceux qui étaient à l’église, hommes et femmes, y ont été… Deuxième absoute autour de la fosse qui avait été ouverte exprès pour la cérémonie, le Supérieur a dit quelques mots que le lieu et la circonstance inspiraient. Il a terminé en montrant à tous les yeux une tête de mort qu’il a jetée dans la fosse, qui restera ouverte jusqu’à ce que quelqu’un de ceux qui l’écoutaient vienne la combler… ».

« Troisième mercredi. Conférence sur la restitution. On ne s’est pas gêné sur le cas des biens vendus par la nation ; on s’est abstenu seulement de proférer le nom d’émigré ; même liberté pour les remboursements en assignats. Avis sur le même sujet et sur l’approche du jour de réconciliation des femmes… ».

« Troisième vendredi… Les femmes et les filles arrivent une heure avant qu’on ouvre la porte de l’église, afin de prendre place aux confessionnaux, qui sont continuellement entourés par la foule». Le samedi, « on a confessé les femmes tout le jour, les missionnaires se sont retirés à minuit. Le dimanche, plus de 400 femmes ou filles se sont approchées de la sainte Table ».

Le dimanche après vêpres, procession du saint Sacrement. « L’avarice a retenu les quatre cinquièmes de ces hommes sans sentiments (ils n’ont pas acheté de cierge). Ils se sont contentés de voir passer la procession, comme si c’était le spectacle qu’on se proposât d’offrir à leur curiosité. L’indignation des missionnaires a été à son comble, et le Supérieur en a été si vivement ému, qu’au retour de la procession, quand de la chaire il a arrêté le Saint Sacrement sur le seuil de la porte de l’église, il a cru devoir faire rouler principalement l’acte de réparation qu’on est en usage de faire dans cette circonstance sur l’outrage que Notre Seigneur venait de recevoir par l’insouciance d’un peuple qui aurait dû en ce jour implorer sa miséricorde et réparer par ses hommages ses irrévérences passée… En descendant de chaire, le Supérieur n’a dit que ces mots : Le plus beau jour de la mission a été le plus pénible pour mon cœur… ».

« Quatrième mardi. Le sonneur s’est trompé d’une heure, il n’a réveillé qu’à cinq heures. On a cru devoir commencer par la conférence pour laisser au peuple la liberté de se retirer après, pour vaquer à ses travaux. Cette précaution a été inutile, et quoique la conférence ait duré une heure, tout le monde est resté à la messe et à la bénédiction. Confessions pendant toute la journée soit des femmes qui n »avaient pu passer, soit des hommes et même de ceux qui n’avaient pas passé encore et qui se présentent dans de très bons sentiments. Nous nous convainquons tous les jours davantage que quatre missionnaires ne suffisent pas, à beaucoup près, même avec l’aide du curé, pour une population de seize cents âmes. Il est vrai que nous ne bâclons pas la besogne. Il n’est presque personne que nous ne confessions quatre fois, plusieurs même se présentent plus souvent. Nous sommes tous dans la persuasion qu’il vaut mieux faire moins et le faire bien, que faire beaucoup et mal. Tant il y a que nous sommes au confessionnal tout le temps que nous ne sommes pas en chaire ou à l’autel, à peine nous donnons-nous le loisir de prendre nos repas ; nous ne nous accordons que difficilement une demi-heure de récréation après le dîner, et encore ce temps-là est-il toujours employé aux affaires que la mission entraîne, pacification, pourparlers, instructions particulières de ceux que l’on a trouvés dans le tribunal ignorant les vérités nécessaires au salut, etc. ».

Réunion des hommes. « Les hommes seuls sont restés en très grande nombre. Après leur avoir dit quelques mots d’édification, on a inscrit (dans le catalogue de la Congrégation) ceux qui avaient la meilleure volonté, il s’en est trouvé cent vingt-cinq… ».

« Quatrième samedi. Confession des hommes jusqu’à midi. Après dîner, invitation du maire pour aller voir les préparatifs qu’on fait pour déblayer, combler et sabler la place où doit être plantée la croix. C’est quelque chose de curieux, trente charrettes et deux cents personnes étaient occupées à cet ouvrage, le Maire, à la tête des ouvriers, y met une activité qui serait édifiante, si cet emplacement n’avait pas été précédemment destiné par lui à devenir le plus joli cours du village. La circonstance de la plantation de la croix a déterminé son zèle, qui s’est trouvé d’accord avec ses vues, ce qui n’a pas peu contribué à accélérer la besogne. C’est d’ailleurs à sa demande que la croix sera plantée à l’extrémité de cette place dont il veut faire un joli cours.

Puisque nous en sommes à l’article du Maire, nous remarquons qu’il ne manque pas une seule instruction du soir, et qu’il est extrêmement poli et prévenant pour les missionnaires, qu’il a appelés les ambassadeurs de Jésus-Christ, dans une ordonnance qu’il a rendue dans le but de faire fermer les cabarets le dimanche où se fera la plantation de la croix… Les missionnaires ont confessé jusqu’à trois heures du matin où j’écris ces notes… ».

Le 15 décembre, cinquième et dernier dimanche. Communion des hommes…Messe à huit heures, où les femmes n’ont pas été admises… « C’était un spectacle vraiment imposant que la réunion d’un aussi grand nombre d’hommes… Quand l’Esprit de Dieu souffle, il fait faire du chemin en peu de temps… ». Dans l’après-midi, après les vêpres, célébration de la plantation de la croix (dont le récit n’a pas été rédigé).

Le Journal de la Mission de Marignane est le seul qui ait été conservé, peut-être le seul à avoir été rédigé. Grâce à ce document, nous avons une idée de ce que furent ces premières missions des Missionnaires de Provence, leur impact sur une population de 1400 personnes, et ce que cette œuvre exigeait des missionnaires.

De décembre 1816 à juin 1817
Peu d’informations nous sont parvenues pour la fin de l’année 1816 et les six premiers mois de 1817. Une seule mission a été prêchée, celle de Mouriès. On ne dispose que de brefs documents sur les exercices à l’église de la Mission et sur la Congrégation de la Jeunesse,. Peut-être faut-il rappeler que Mie continue à habiter à Salon et à prêcher des missions en solitaire, que Maunier accompagne les novices et postulants, que Deblieu assure le service des prisonniers. On devine que Tempier est chargé de l’église et qu’Eugène tente d’être présent à tout, mais particulièrement aux jeunes de la Congrégation.

Mouriès, entre Salon et Arles, au pied des Alpilles, comptait alors environ 1800 habitants. La mission, pour laquelle le P. de Mazenod était accompagné de Deblieu, Tempier et Mie, fut ouverte le 9 février et terminée le 15 mars. EO 16, 246-247 nous donne deux seules pages du journal de cette mission, probablement les seules que le P. de Mazenod a rédigées. Significative, la manière dont nous est présentée la rencontre fortuite avec un pasteur protestant et les réflexions sur « les deux routes (catholique et protestante) qui ne peuvent aboutir au même but puisqu’elles guident en sens inverse… ».

Ranbert (I, p 228) cite un passage des souvenirs (tardifs) de Courtès, qui n’était pas encore entré dans la Société : « La mission de Mouriès fut un triomphe constant de la grâce sur le cœur des hommes. On ne se fera jamais une idée de l’entrain, du succès qui accompagnèrent et suivirent ces courses apostoliques. On ne pouvait pas recevoir un plus consolant témoignage que l’œuvre entreprise était bénie de Dieu. Ces premières missions de Grans, Fuveau, Marignane, Mouriès, n’ont jamais été surpassées». Rambert ajoute une lettre du curé de Mouriès, témoignant du souvenir que les gens ont gardé des missionnaires. Cette mission fut suivie, en mars semble-t-il, d’un « retour de mission » à Marignane, sur lequel nous n’avons pas d’autres informations.

Pour ce qui est de l’église de la Mission, les démarches des autorités diocésaines ont déjà été signalées, ainsi que l’ordonnance royale du 20 novembre, attribuant l’église aux Missionnaires de France. Pour obtenir l’indispensable rectification, Eugène de Mazenod présenta un nouveau dossier. Recouvert de l’autorité diocésaine, il fut adressé le 30 décembre au Ministre. C’était avant tout une demande d’approbation de la nouvelle société. « Ces bons missionnaires, est-il écrit, sont constamment occupés des travaux les plus édifiants et les plus salutaires. Le soin qu’ils prennent de la jeunesse dans cette ville, qui manquait auparavant d’un pareil établissement, en renouvelle comme miraculeusement la génération. Dans leurs courses apostoliques dans les campagnes, ils ramènent à Dieu et au Roi tous ceux que les malheureux événements de la révolution avaient éloignés. Ce n’est pas seulement les gens de bien qui leur rendent ce témoignage, il leur est rendu par ceux mêmes qui ne pensent qu’humainement. Nous en recevons journellement la preuve… » (Cf. Missions 1958, pp.93-94). Malheureusement, le 2 janvier 1817 était promulguée une loi sur les Congrégations religieuses. Une loi et donc un vote favorable et de la Chambre des Députés et de la Chambre des Pairs étaient désormais exigés pour l’approbation de chacune d’elles. Toutes les démarches étaient donc à recommencer.

Le Journal de la Congrégation de laJeunesse, pour cette période, a été rédigé postérieurement (Cf. EO 16). En juillet 1816, on indique l’admission de M. Maunier, « prêtre missionnaire ». Vers la fin de l’année, sont admis entre autres Hilarion Bourrelier, Deblieu et Tempier. Dupuy le sera en mars 1817. On s’explique mal que Suzanne ne le sera qu’en décembre 1817, plus d’un an après son entrée dans la maison.

Le 2 février, trois jeunes sont « chassés » à cause de « leur conduite scandaleuse », sans autre précision ; pour trois autres, « on se contenta de les rayer ». La maladie et la mort d’Alphonse de Saboulin marquèrent profondément. Il « avait constamment mené une vie angélique et avait été un modèle de vertus dans toutes les positions où il s’était trouvé », notamment durant ses études de droit. Il allait être nommé avocat à la Cour d’Aix, à l’âge de seulement 21 ans. Pour le jour de Pâques, 6 avril, on lit : « Les congréganistes sont allés faire leurs pâques dans leurs paroisses respectives à la messe de 6 heures et sont revenus ensuite assister à la Grand-Messe dite en Congrégation à 9 heures et demie ».

Mais l’événement mémorable fut la célébration de la confirmation à la cathédrale Saint-Sauveur, le 18 mai 1817. Nous citons le Journal rédigé postérieurement, faut-il le rappeler, par le P. de Mazenod lui-même (EO 16, 185-187). « Les jeunes congréganistes qui doivent recevoir le sacrement de la confirmation sont entrés en retraite dans la maison de la Mission trois jours avant, selon l’usage. Ils étaient assez nombreux (leur nombre était 26) et la Congrégation méritait assez d’égards pour que Mgr l’Evêque de Digne (Mgr Miollis) eût la complaisance de venir les confirmer dans la chapelle de la Congrégation, comme il ne s’était pas fait une peine d’aller même au dépôt de mendicité. Des raisons pitoyables, que je n’ose pas consigner ici par respect pour sa personne, détournèrent ce Prélat de se rendre à l’invitation que lui en fit le Directeur de l’aveu de MM. les Grands Vicaires Capitulaires. Il fallut donc aller à la métropole où M. le curé de Saint-Jean (chanoine Christine) s’oublia jusqu’à insulter publiquement le Directeur, qui eut le bonheur de se contenir et de ne rien répondre à ses outrages pour ne pas donner lieu à un scandale horrible dans une pareille réunion. Les griefs de M. le Curé de Saint-Jean était le refus qu’avait fait le Directeur d’envoyer les congréganistes à la paroisse pour faire bande avec les polissons du coin qu’on y avait rassemblés à la hâte et avec peine à l’occasion de la confirmation. Le Directeur ne s’y était refusé qu’après avoir pris l’avis de M. le Grand Vicaire ; il était donc parfaitement en règle et il ne devait pas s’attendre à être apostrophé de la manière la plus indécente au milieu du chœur de Saint-Sauveur rempli des enfants de toutes les paroisses qui attendaient le moment d’être confirmés. Le Directeur, à qui le bon Curé dit tout haut qu’il saurait bien lui apprendre son devoir, qu’il l’appellerait devant le Promoteur et autres gentillesses semblables, assisté d’une grâce spéciale, ne répondit rien et passa outre, mais comme on avait oublié de désigner une place pour les congréganistes, quoiqu’il eût pris la précaution d’en avertir la veille, il s’adressa directement au Grand Vicaire pour qu’il eût la bonté d’y pourvoir. M. le Grand Vicaire les fit placer autour de l’autel où ces jeunes gens qui avaient été préparés avec tant de soin donnèrent le spectacle d’une piété ravissante, qui faisait un contraste frappant avec la dissipation scandaleuse de tous les autres enfants qu’on ne pouvait contenir qu’en leur donnant des coups de bonnets carrés et des soufflets. L’indécence fut poussée si loin que vers le milieu de la messe du Prélat, M. le Grand Vicaire qui l’assistait se retourna vers MM. les Prêtres et leur intima à haute voix de veiller sur leurs enfants et de faire cesser le tumulte. Dès que les congréganistes eurent reçu le sacrement de confirmation, ils se retirèrent derrière le maître-autel où ils restèrent jusqu’à la fin de la cérémonie. Le Directeur les entretenait de temps en temps pour élever leurs cœurs à Dieu et les détourner des distractions qu’aurait pu leur donner le vacarme qui avait lieu dans l’église. Mais on peut dire que ce secours était presque surabondant, tant ils étaient portés d’eux-mêmes au recueillement, tant ils étaient attentifs ou à prier ou à lire dans le livre qu’on avait eu la précaution de leur faire porter. Je puis assurer qu’en ce jour ils se surpassèrent. Le Directeur en remercia le Seigneur comme d’un dédommagement qui lui faisait oublier le désagrément de la scène qu’on lui avait faite le matin. Il ne faut pas oublier de remarquer que les congréganistes furent presque les seuls qui eurent le bonheur de communier à la messe de l’Evêque… Ces Messieurs revinrent deux à deux à la Mission, accompagnés du Directeur et d’un autre missionnaire. Leur retraite continua jusqu’au soir ».

Le Journal consacre ensuite une page à la procession du Saint Sacrement, le 17 juin, jour du Sacré-Cœur. « Elle est formée par les Congrégations du Sacré-Cœur et de la Jeunesse chrétienne qui rivalisent, on peut le dire, de piété et de recueillement… ». Le P. de Mazenod en était l’organisateur, écrit Rey (I, p.206) : « Les personnes les plus distinguées et les plus recommandables furent invitées à porter le dais et suivre le Très Saint Sacrement un cierge à la main. La Compagnie des Cantonniers s’était réservée de former l’escorte d’honneur. La musique militaire prit part à la marche solennelle qui se déroula sur le cours de la ville… ».

On sait peu de choses de la vie interne de la petite Société. Il y eut en janvier l’entrée au noviciat de Marius Suzanne, puis en mars celle d’un certain François Dalmas, né à Marseille et âgé de 15 ans et demi. On signale que Dom de Lestrange, qui maintint une certaine vie trappiste durant les temps difficiles et restaura l’Ordre, séjourna pendant une quinzaine de jours « dans la maison ».

Des lettres du début 1817
Quelques lettres de cette période complètent nos informations, nous révélant les sentiments d’Eugène. Nous les transcrivons presque intégralement.

Lettre à M. Duclaux (EO 13, 18-19)
Aix, le 1er janvier 1817
Oh ! que ce jour de l’an vient à propos, mon très aimé père, pour me tirer d’embarras ; je ne savais plus comment faire pour vous écrire, tant je suis honteux d’être resté si longtemps de le faire et ce qu’il y a de plaisant c’est que je n’ai ainsi renvoyé d’un jour à l’autre que pour mieux m’acquitter de ce devoir ; je voulais vous écrire longuement, entrer dans des détails qui devaient vous intéresser beaucoup et ne voyant jamais devant moi (c’est exactement vrai) l’heure qu’il me fallait pour cela, je différais toujours au lendemain sans y mieux réussir ce jour-là. Aujourd’hui je change de système, je prends la plume ne fût-ce que pour cinq minutes, sauf à la reprendre autant de fois qu’on me la fera quitter. Hier je n’ai pu mettre que la date, c’est toujours cela, vous verrez du moins que le tracas de cette journée n’a pas empêché que je pensasse à ce bon père que je n’oublierai jamais et que j’aimerai toujours de tout mon cœur.

Je ne sais par où commencer pour vous mettre un peu au courant des merveilles que le bon Dieu opère ici par notre ministère. Nous voyons, en vérité, se renouveler sous nos yeux les prodiges des premiers temps du Christianisme, et Dieu nous prouve à chaque instant que nous ne sommes pas autre chose que la trompette dont il se sert pour réveiller et ressusciter les âmes tant son opération est sensible, directe, je dirai même miraculeuse.

21 avril. Je suis encore obligé de renvoyer les détails que je me faisais un plaisir de vous donner moi-même sur les œuvres qu’il a plu à Dieu de me confier, mais il faudrait que les journées eussent pour moi plus de 24 heures, je ne puis en ce moment faire autre chose que de me rappeler au bon souvenir de mon cher père et de me recommander très instamment à ses prières. Cette lettre vous sera remise par un de nos Congréganistes qui va à Paris pour quelques affaires, c’est un militaire, bon chrétien, que je vous recommande. Si son départ eut été moins précipité, je crois que j’aurais fait le voyage avec lui, car je crois que je serai obligé d’en venir là ; je suis effrayé de cette pensée tant il est difficile de me détacher d’ici où ma présence semble être encore nécessaire, car vous aurez de la peine à croire que n’ayant en vue que le bien, je dirai plus, faisant le bien avec la grâce de Dieu, j’aie pourtant à lutter contre une persécution continuelle de la part d’un certain nombre de prêtres dont les efforts sont néanmoins rendus impuissants par la position où il a plu au bon Dieu de me placer ; je fais semblant d’ignorer leurs sourdes menées, et, à proprement parler, je ne me défends que par ma bonne contenance, et la continuation de tout ce que le bon Dieu veut que je fasse malgré eux. Il me semble que les saints à ma place en eussent agi de la sorte, et toute mon ambition sera de tâcher de leur ressembler ; je fais leurs œuvres en attendant d’acquérir une petite part de leurs vertus. Nous avons cru reconnaître que le Seigneur nous protège, aux bénédictions très abondantes qu’il répand sur ce que nous entreprenons pour sa gloire. Cela nous dédommage, et au-delà, de tous les chagrins que ces faux prophètes voudraient nous donner, sans avoir l’air d’y toucher.

Je sens en ce moment, au plaisir que j’éprouve en m’entretenant avec vous, combien je suis à plaindre de ne pas pouvoir le faire aussi souvent et aussi longtemps que je le voudrais ; mais pour vous donner une idée de ma vie, figurez-vous que m’étant couché à minuit comme de coutume et levé à 5 heures, au moment où je vous écris je n’ai pas fini mon oraison d’où l’on m’a fait sortir ce matin, et que je n’ai pas même encore dit Matines quoiqu’il soit près de 9 heures. Si je ne me rappelais pas sans cesse ce passage de st Paul nos autem servos vestros per Jesum (nous, vos serviteurs par Jésus) je n’y tiendrais pas, mais cette pensée semble tout adoucir. Néanmoins j’éprouve un grand détriment de ne pouvoir pas assez m’occuper de moi-même. Priez donc pour que le bon Dieu me fournisse les moyens de penser davantage à ma pauvre âme.
Mon ambassadeur va partir, je finis en vous pressant contre mon cœur qui est à vous en Notre Seigneur.
Eugène de Mazenod, prêtre, missionnaire

Lettre à Forbin Janson (EO 13, 20-21 et Missions 1962, pp. 365-368)
Aix ce 16 janvier 1817
Ne dussé-je t’écrire que deux lignes, mon très cher ami et bon frère, je le ferais pour ne pas laisser établir une prescription peu convenable, qui serait inexcusable des deux côtés. Je commence, quoique certainement je n’aie pas le plus de loisir ; mais en bâclant mon dîner, j’en serai quitte ; et il ne m’est pas encore arrivé, depuis que je suis de retour de notre dernière mission, d’avoir dîné une fois avec la communauté. Et aujourd’hui, le moment que je me dérobe est pour toi et pour Collegno. Je laisse sur mon bureau une lettre pour mon père commencée le 3 de ce mois, une pour M. Duclaux commencée le 1er et d’autres que je ne finirai vraisemblablement jamais. Je sais, mon bien cher ami, que tu n’es pas mort, parce que les journaux nous tiennent au courant de tes faits et gestes, mais tu ignores si je suis en vie, moi misérable missionnaire obscur, qui prêche à des gens qui ne savent pas écrire.

21 janvier. Avant de me coucher et alors que tout le monde dort dans la maison, avant même d’avoir dit vêpres, pour lesquelles je n’ai plus guère de temps, je te dirai encore un petit mot, mon bien cher ami. Ton silence et ton laconisme, quand tu le romps, m’affligent. Je n’ai pas de plus doux plaisir que de recevoir de tes lettres. Elles seront bientôt réduites au devoir pascal, une fois l’an. Si tes missions étaient comme les nôtres, c’est-à-dire que tu fusses au confessionnal tout le temps que tu n’es pas en chaire, je le comprendrais. Mais d’après ce que m’a dit Hilaire, ce n’est pas tout à fait cela. Pourquoi donc ne pas m’écrire dans les intervalles ? Je mets cette privation au nombre de mes pénitences. Moi, je n’ai le temps de rien. Mon travail est aussi grand, à la prédication près, en ville qu’en mission. Je serais quelquefois tenté de penser qu’on abuse un peu de ma bonne volonté. Mais je ne consens pas à cette pensée qui est contraire à un sentiment qui me semble gravé bien avant dans mon cœur ; c’est que nous devons être les serviteurs de tout le monde. Je me suis confirmé dans cette résolution dans ma méditation d’aujourd’hui. C’est une obéissance pénible à la nature, mais si nous savons faire, elle sera bien méritoire. Ce qui me coûte le plus en ce moment, c’est que ce service forcé et habituel m’empêche d’aller à Paris, où les affaires de ma famille et de notre maison m’appelleraient ; mais comment abandonner tant de néophytes, de pauvres jeunes gens de 20 et 25 ans, qui viennent journellement se jeter entre mes bras pour les réconcilier avec Dieu et les remettre dans la bonne voie Les heures qu’il faut nécessairement passer avec eux, arrièrent tout mon travail et me jettent sur le grabat. Tu aurais pu m’épargner la moitié de mes soucis, si, étant sur les lieux, tu avais voulu te donner le moindre mouvement pour moi. Mais tu n’as jamais donné suite à aucune démarche. Aussi n’as-tu rien obtenu. Tu m’avais pourtant dit, dans le commencement, que tout le monde était pour toi. Je ne te demande plus rien pour mon oncle le chevalier ; il a été fait contre-amiral, ni pour mon père, cela te donnerait trop de peine… Mais pour mon oncle l’abbé, j’ai de la peine à t’en tenir quitte parce que tu n’avais presque rien à faire, étant dans le cas de voir fréquemment le Grand Aumônier et étant lié avec ceux qui ont son oreille… Je ne puis pas digérer que mes amis ne fassent pas pour moi ce que je voudrais faire pour eux. Au reste, je ne t’en aime pas moins, quoique je suis obligé de te blâmer en cela….

Nous, nous sommes toujours cinq tout en gros, nous crevant à force ; moi surtout pour qui le séjour de la ville n’est pas un repos, tant s’en faut ! Quand je serai mort, on dira : Quel dommage, il s’est tué ! Tandis que les assassins sont ceux qui nous refusent un secours indispensable.
Adieu, cher ami, prie bien le bon Dieu pour que j’aie le temps de gagner le ciel avant de mourir.

A une bienfaitrice de Marseille, Mme Roux (EO 13, 23)
Aix, ce 15 juin 1817
… Je vous remercie de l’empressement et de la grâce que vous avez mis pour nous procurer quelques secours. Dieu se chargera de vous rendre au centuple ces 425 frs venus si à propos au moment où on s’y attendait le moins, mais je vous avoue que nous demandons pour vous et les vôtres dans nos faibles prières, avec plus d’empressement encore, que le Seigneur vous enrichisse d’un grand nombre de vertus et de bénédictions spirituelles. Le jour du Sacré-Cœur j’offris le st Sacrifice à cette intention, ainsi vous voyez que vous ne vous êtes point trompée lorsque vous avez compté ce jour-là sur un souvenir particulier. Au reste, vous savez que vous et toute votre famille êtes désormais participants de toutes les prières, jeûnes, sacrifices et bonnes œuvres quelconques faites par tous les membres de notre petite Société, à la charge par vous de prier également pour nous, et j’ajouterai volontiers pour moi en particulier qui en ai plus de besoin que personne…

Un regard d’ensemble, à la veille du voyage à Paris
Il semble utile à ce moment de faire le point sur la petite Société, en ce début d’été 1817, soit presque 18 mois après le début de la vie commune. Les lettres citées ci-dessus expriment les espoirs, sans cacher les difficultés.

Les Missionnaires ont prêché quatre missions, Grans, Fuveau, Marignane, Mouriès, qui, de l’aveu général, ont renouvelé ces paroisses. Il y a de nombreuses demandes. Le 25 décembre 1816, Eugène écrivait au curé de St-Rémy-de-Provence (EO 13, 17) : « N’est-ce pas bien dur pour moi, qui ne me suis consacré au ministère des missions que pour venir au secours des bons pasteurs qui veulent ramener leur peuple à la religion que 25 ans de révolution auront fait abandonner, de n’avoir pas la possibilité de répondre autrement que par des vœux et des promesses éloignées aux demandes qu’ils me font. C’est un crève-cœur qui se renouvelle tous les jours, mais comment faire, nous ne sommes que quatre pauvres missionnaires et vous êtes le vingt-deuxième curé qui nous appelez… Au moins si nous pouvions être deux bandes dont l’une se reposerait et l’autre agirait… S’il plaît à Dieu nous y parviendrons, mais ce sera quand le Seigneur aura inspiré à quelques sujets le zèle et le désintéressement nécessaires pour s’acquitter dignement de notre saint ministère et aux supérieurs ecclésiastiques assez de courage pour leur laisser suivre leur vocation. En attendant j’en suis réduit à ne pouvoir satisfaire au quart des demandes qui me sont faites… ». La tâche est épuisante pour les Missionnaires et il leur faut de vraies périodes de repos. On s’explique mal cependant qu’après Mouriès en février-mars, ils n’aient engagé aucune autre mission en 1817, sauf Arles où en fin d’année Deblieu et Mie se joignirent aux Missionnaires de France. Il est vraisemblable que Mie ait missionné seul, peut-être aussi Deblieu.

Le service de l’église de la Mission se poursuit quotidiennement. Tous, sans doute, s’en partagent la charge, sauf probablement Mie. Tempier semble en avoir porté plus particulièrement le poids. Nos archives romaines conservent un Coutumier de l’église de la Mission, datant de 1817. On a noté que, selon le biographe de Paul de Magallon, Deblieu accompagne les prisonniers. On ne connaît pas d’autre allusion à ce service.

La Congrégation de la Jeunesse devait être très exigeante. Elle semble alors l’œuvre principale pour la maison, et tout spécialement pour Eugène de Mazenod. Le chiffre de 300 Congréganistes, mentionné plusieurs fois par Eugène, doit valoir pour cette période. Il donne beaucoup à penser. L’année suivante, Eugène note dans le Journal (EO 16, 177) : « La Congrégation a pris pour ainsi dire une nouvelle forme, du moins son règlement et son administration se sont beaucoup perfectionnés à l’aide de l’expérience et des nouveaux moyens que j’ai eus pour faire le bien. Les obstacles et les contradictions se sont aussi accrus en proportion ; mais le Seigneur toujours infiniment miséricordieux n’a point raccourci son bras sur ceux qui n’avaient d’autre but dans toutes leurs démarches, dans toutes leurs opérations, que sa plus grande gloire, l’édification de l’Eglise et le salut des âmes qu’il a rachetées de son sang, et les obstacles et les contradictions n’ont servi qu’à davantage raffermir une œuvre qu’il protège et qui ce semble n’aurait dû rencontrer d’autres adversaires que les impies et les mauvais chrétiens. Ma patience a pourtant été cruellement exercée, et il n’a fallu rien moins que la conviction du bien qui s’opère dans la Congrégation par une opération sensible et journalière de la grâce, et la certitude du ravage qu’eût fait l’ennemi de nos âmes dans ce troupeau choisi, si je l’avais abandonné, pour ne pas renoncer à reparaître jamais ou du moins à vouloir faire jamais le bien dans une ville pour laquelle je me suis sacrifié et où l’on m’a abreuvé d’amertume ».

Le P. Pielorz nous fait connaître une lettre datée du 23 mai 1817 ; il s’agit d’une correspondance entre Aixoises : «Quel diable de goût ces enfants trouvent-ils dans cette congrégation qui contrarie leur goût, leurs passions et les amusements de leur âge ? C’est que ledit abbé a le talent funeste de se faire aimer et craindre de tous ces petits antichrist. Si malheureusement il lui en tombe un sous les mains pour quelques moments, c’en est fait de lui : il est perdu. Il a le secret de les fasciner… Il est vrai qu’il sait si bien faire pour les captiver… Si quelqu’un de ces enfants vient à tomber malade, il ne veut voir que l’abbé de Mazenod, qui a le secret de s’emparer même de son dernier soupir ; car il ne le quitte plus, et s’il vient à mourir, il meurt entre ses bras… » (Vie spirituelle de Mgr de Mazenod p.189).

On a rappelé plus haut l’incident du 18 mai lors de la confirmation à la cathédrale. Le conflit avec les curés d’Aix s’envenime. Au début de juillet, Eugène leur écrira une lettre assez agressive, ce qui n’arrangera rien. Nous reviendrons sur cette question dans le prochain cahier.

Eugène et la petite Société des Missionnaires se sentent donc assez fragiles. Parmi les vicaires généraux capitulaires, seul Guigou les soutient, sans doute pas sans réserves. Aix, dont le siège est vacant depuis sept ans, attend toujours son archevêque. Personne ne sait qui sera nommé par le Roi, ni de quel côté il penchera.

Eugène est bien conscient aussi des fragilités internes. Deblieu s’attribue une grande importance. Dans sa formule d’admission au noviciat (Missions 1952, p.8), il note « Monsieur de Mazenod m’a toujours regardé comme le premier prêtre qu’il a daigné s’associer pour servir l’Eglise dans la Société naissante des missionnaires dits de Provence… ». Mie continue d’habiter au presbytère de Salon et à prêcher en solitaire. Ni sa formule d’entrée au noviciat, ni celle de Maunier ne parlent d’engagement à vie. Seul Tempier… Mais celui-ci cultive la discrétion. Il faut y ajouter les jeunes. Seuls deux des admis de cette époque persévéreront : Dupuy et Suzanne. Leur lien à la personne d’Eugène semble autant sinon plus compter pour eux que leur lien à la Société.

Eugène de Mazenod écrivait en décembre à Tempier, de la mission de Marignane (EO 6, 28) : « Occupez-vous de nos Statuts. Nous n’avons pas grand-chose à prendre dans ceux de Paris, puisqu’ils parlent d’une Société composée de plusieurs maisons, tandis que la nôtre n‘en aura jamais qu’une. Donnez tous les jours deux heures à cette occupation. Je vois que l’intention du Ministre serait que nous ne fissions qu’une Société avec celle des Missionnaires de France. Relisez saint Philippe de Néri et la Supplique que nous avons présentée aux Vicaires généraux… ». Il faut croire que cela n’avançait guère.

La situation légale, elle aussi, restait en suspens. On restait sous le régime de l’autorisation provisoire des vicaires généraux capitulaires du 29 janvier 1816. Les démarches pour obtenir une autorisation du Gouvernement avaient tourné court. Or, en régime concordataire, elle ne pouvait que donner de la force à l’autorisation canonique, qui restait à la merci des autorités diocésaines, elles-mêmes provisoires. Une décision officielle permettrait en outre à la petite Société de recevoir des legs, dont le montant aurait été bien utile. Or, faute de ce statut, l’un ou l’autre de ces legs lui avaient échappé. Après les Lazaristes et les Pères du Saint-Esprit, les Missionnaires de France avaient obtenu ce statut. Pourquoi pas les Missionnaires de Provence ?

Une lettre du Ministre de l’Intérieur aux autorités diocésaines, en date du 15 avril 1817, les pressait d’envoyer des Missionnaires de Provence en Corse. « L’œuvre est digne de la Société dont vous me demandez en ce moment l’autorisation et de son Supérieur. Le succès ne pourra qu’accélérer cette autorisation» (Cf. Missions 1958, p. 99). C’est donc que le petit groupe intéressait en haut lieu. Comment ne pas profiter de ce climat favorable ?

Depuis quelque temps, en effet, Eugène pensait faire une démarche personnelle à Paris. Ce ne serait qu’à contrecœur, vu ses engagements personnels à Aix, surtout auprès des jeunes. Aux démarches envisagées pour l’approbation légale, si nécessaire, Eugène pensait à la nomination, toujours attendue, d’un Archevêque à Aix. Ses relations à la Grande Aumônerie (l’autorité ministérielle chargée des nominations au nom du Roi) pourraient faire pencher dans le sens souhaité. Et Eugène n’oubliait pas l’oncle Fortuné, auquel, semble-t-il, il était bien seul à penser… Eugène se mit donc en route pour Paris le 9 juillet.

Appendice 1 : Sur la mission de Marseille en 1816
Des sources non oblates ne manquent pas d’intérêt pour décrire le climat de cette mission. Nous nous permettons d’assez longues citations. Le biographe de M. Rauzan parle d’ « une petite mission ». Sevrin lui consacre un paragraphe dans le second volume des Missions religieuses en France sous la Restauration (p. 478). « Une première mission fut donnée (à Marseille) au carême de 1816 par deux Missionnaires de France. Mal préparée peut-être, en tout cas insuffisante dans ses moyens, elle ne paraît pas avoir eu grand succès, malgré la présence des autorités aux deux processions de la Croix et du Saint-Sacrement. Elle donna même lieu à de graves indécences dans l’église majeure de St-Martin (aujourd’hui détruite, mais servant alors de cathédrale), la seule où se faisaient les exercices, et qui était, le soir, plongée dans l’obscurité par insuffisance d’éclairage. Le préfet rappellera au début de 1820 les faciles exploits de ces malveillants : Tantôt ils faisaient éclater des pétards dans l’église, tantôt ils coupaient les robes des femmes ; ils s’étaient même permis quelquefois de jeter des chats morts ou vivants au milieu de la foule. On remarqua aussi que ces exercices nocturnes avaient singulièrement favorisé certains désordres de moeurs : l’église était devenue un lieu de rendez-vous ».

De grand intérêt aussi, le récit d’une observatrice, Julie Pellizzone, qu’on retrouvera pour la mission de 1820. Ses Souvenirs. Journal d’une Marseillaise. 1815-1824 ont été publiés. Voici quelques extraits (tome II, pp. 119…122) : « L’hiver est éternel cette année. Il dure encore au 4 du mois d’avril (1816) et il a commencé de fort bonne heure. De mémoire d’homme, on n’en a vu un si long à Marseille et cela, joint aux mauvaises circonstances où nous trouvons, rend la misère presque générale. Les impôts sont exorbitants, le commerce est sans activité, l’industrie sans travail, le pauvre sans pain et la terre sans productions, car le froid a brûlé tous les herbages qui devraient être abondants en ce moment. On paie un petit poireau un sol et une laitue trois sols. Ainsi du reste, jamais année plus malheureuse que celle-ci. Mais, pour nous consoler, nous avons de bons prédicateurs et des missions dans toutes les églises. Le carême a été très dévot et les sermons bien suivis. Seulement les jeunes gens ont fait quelques farces dans les églises et pour obvier à cela on a été obligé de séparer les sexes, c’est-à-dire qu’il y a des églises désignées pour les femmes où les hommes n’entrent point et d’autres désignées pour les hommes où les femmes ne peuvent pénétrer. La garde urbaine fournit des détachements pour faire observer cet ordre, qui est suivi à la rigueur.

A propos de nos jeunes gens de Marseille, je veux consacrer cette page de mon cahier à donner une idée de la conduite qu’ils ont tenue au spectacle pendant tout cet hiver, afin que l’on puisse juger de celle qu’ils ont dû tenir à l’église… On sait depuis longtemps que les jeunes gens de ce pays-ci sont assez mal élevés, mais depuis la révolution, ils sont toujours devenus pires. Cependant, ce n’était guère que dans la basse classe qu’on trouvait ce qu’on appelle de mauvais sujets : actuellement, ce sont les jeunes gens des meilleures familles qui se piquent d’être tapageurs, insolents, malhonnêtes, tracassiers, etc. C’est le sublime bon ton… ».

Elle en vient ensuite à la Mission : « La troisième fête de Pâques (mardi de Pâques) 16 avril 1816, on a célébré avec tout l’appareil possible, la cérémonie de la plantation de la croix de la Mission». Présence de la garde nationale, très longue procession partant de l’église St-Martin, croix colossale portée sur un brancard. « Lorsque la croix est arrivée au milieu du Cours (aujourd’hui Cours Belsunce, à l’angle de la Canebière), le brancard a été posé sur une espèce de grande table… L’un des missionnaires nommé M. Desmares (qu’on retrouvera en 1820 à Marseille et Aix) a monté sur ledit brancard et a fait un discours que je n’ai pu entendre tout entier, mais dont il était facile de deviner le sens par les gestes très expressifs du prédicateur qui parlait avec beaucoup de chaleur et d’enthousiasme, en embrassant de temps à autre le pied du crucifix. Il avait d’abord béni l’assistance et la place où il se trouvait avait grand besoin de l’être, car il s’y est commis beaucoup d’atrocités pendant la révolution, et dans l’ancien régime c’était là où l’on exécutait les criminels. Et souvent, la potence et l’échafaud ont été dressés là où reposait la croix du Sauveur sans parler de la guillotine. A la fin du discours de M. Desmares, on a crié : Vive Jésus, Vive la Croix, Vive le roi. Enfin la cérémonie était bien édifiante… Cette croix a été placée près de l’église St-Martin sur une espèce de calvaire bâti à cet effet. Lorsque la procession est arrivée là, l’autre missionnaire, nommé M. de Mazenod, a fait un autre discours… Quoi qu’il en soit, on prétend que cette mission a produit de bons effets, qu’elle a occasionné beaucoup de réconciliations et, qui plus est, des restitutions. Mais je ne m’en suis pas aperçue… ». De fait, la narratrice n’a rien retrouvé de ce dont elle avait été spoliée… On ne connaît pas d’autre témoignage de la participation d’Eugène de Mazenod à cette mission de Marseille, à laquelle prit aussi part Hilaire Aubert.

Appendice 2 : Lettre du Vicaire général Guigou au Ministre de l’Intérieur et des Cultes (31 août 1816) (dans Missions 1958, p. 182-183). Le contenu laisse percevoir qu’Eugène de Mazenod n’était pas étranger à la rédaction de cette lettre.

« Monseigneur,
Nous avons l’honneur de supplier Votre Excellence de vouloir bien solliciter l’autorisation royale en faveur d’un établissement dont l’importance pour le bien de la religion et de l’Etat est éprouvée et reconnue.

Touchés de l’abandon déplorable dans lequel la pénurie des prêtres laisse les habitants des campagnes qui sont privés des consolations de la religion et même de toute instruction, ou qui n’en reçoivent que d’insuffisantes, nous avons accueilli avec joie et avec empressement la demande de quelques prêtres généreux et zélés qui ont désiré de se dévouer au ministère pénible des missions. Leurs premiers travaux ont été récompensés de tant de succès et d’édification qu’ils ont eu le désintéressement et le courage de se réunir en communauté dans un ancien monastère de cette ville, dont ils ont fait l’acquisition au prix de leurs sacrifices personnels et avec le secours de quelques offrandes charitables. C’est là qu’ils se préparent par la prière, la méditation et l’étude pour porter dans les campagnes les plus précieuses bénédictions. Les paroisses plus délaissées, qu’ils ont déjà été évangélisé, ont entièrement changé de face ; c’est le témoignage que nous en avons par ce que nous en voyons et que nous rendent MM. les Maires des communes qui ont eu le bonheur de les posséder. Aussi sont-ils demandés de tout côté et par les curés et par les maires. Leur petit nombre ne leur permet pas de répondre à tous les besoins et à tous les désirs ; mais ils s’abandonnent à leurs pénibles travaux avec un zèle que nous avons besoin de modérer. Le temps même qu’ils passent ici dans leur maison, et qui devrait être un temps de repos, ils le consacrent à l’instruction chrétienne et à la direction des jeunes enfants de cette ville. Leurs nombreuses réunions, sous les yeux de ces MM. auprès desquels ils se rendent dans l’intervalle de leurs études en sortant du collège, les exercices de piété, auxquels ces MM. les appliquent les jours de congé et de fête éloignent ces enfants d’une dissipation dangereuse, des mauvaises habitudes, et ne peuvent que préparer à la Religion et à l’Etat une génération de sujets obéissants et fidèles. Les parents de ces enfants participent à l’influence de leur bonne éducation ; ils ne voient pas sans consolation et sans attendrissement, ni sans devenir meilleurs, les bonnes habitudes que leurs enfants portent dans leurs familles.


Ces considérations nous font espérer avec confiance que Votre Excellence mettra un intérêt particulier pour obtenir du Roi l’autorisation en faveur de la Congrégation des Missionnaires de ce diocèse d’Aix pour se réunir en communauté dans le couvent des Religieuses Carmélites, qui avait été aliéné pendant la révolution, et que MM. les missionnaires ont acheté de leurs deniers. Ils sont en ce moment au nombre de cinq : M. l’abbé de Mazenod, distingué par sa naissance, son zèle et sa régularité, en est le chef. L’autorisation du Roi, donnant à cet utile établissement la consistance nécessaire, déterminera immanquablement d’autres sujets à se joindre à ces MM. pour en partager les travaux et augmenter le bien qui en est le fruit. Ce bien est tel dans ce vaste diocèse, dont les limites sont celles de la Provence, que tous ceux qui en sont témoins et qui ne sont pas étrangers aux intérêts de la Religion et du Roi le reconnaissent, en bénissent Dieu et sollicitent avec nous l’autorisation de sa Majesté ».

Le ministre fit une réponse de type administratif, demandant des précisions aux autorités diocésaines et questionnant aussi le préfet. Le P. Pielorz, sur lequel je m’appuie, a publié un long compte rendu de ces démarches dans Missions de 1958, pp. 87 à 119. Les questions posées portent sur les ressources, sur la propriété du couvent, sur la réputation des personnes et de l’œuvre. Ce fut un semi échec, qui obligea le P. de Mazenod à aller lui-même à Paris en 1817.

Appendice 3 : Ordonnance royale d’approbation des Missionnaires de France (25.9.1816). Dans Sevrin I, pp. 32-33

Louis, par la grâce de Dieu, etc.
Le petit nombre des prêtres attachés aux églises particulières ne pouvant suffire aux besoins des diocèses de notre royaume, et la société des nouveaux missionnaires dits Prêtres des Missions de France, offrant un puissant secours aux cures et succursales privées de pasteurs…

Article 1er – La Société des Prêtres des Missions de France est autorisée. Les ministres de cette association exerceront leur ministère sous l’autorisation des archevêques et évêques de notre royaume, conformément à leurs statuts annexés à la présente ordonnance, les quels sont approuvés et reconnus.


Article 2e – Il ne pourra être formé d’établissements pour ladite société que sur la demande des évêques des diocèses où ils devront être placés, et d’après notre autorisation.


Article 3e – La Société des Missions de France jouira de tous les avantages par nous accordés aux institutions religieuses et de charité ; elle pourra recevoir, avec notre autorisation, les legs, donations, fondations et constitutions de rentes qui lui seront faits en se conformant aux mêmes règles que pour les établissements de charité et de bienfaisance ».


Marseille, mai 2011

Michel Courvoisier, omi

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Eugène de Mazenod 1815-1816
Fondation des Missionnaires de Provence

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Eugène de Mazenod 1815-1816
Fondation des Missionnaires de Provence

Renouveler des idées anciennes
Les Constitutions des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée s’ouvrent par le texte bien connu qu’on dénomme la Préface. « De tout temps, les Oblats l’ont considéré comme leur Règle de Vie ». La rédaction actuelle date en effet de l’approbation des Règles par le Saint-Siège en 1826 et n’a subi aucune modification. Eugène de Mazenod, le Fondateur, y explique en quelques formules percutantes comment quelques prêtres en sont venus à se réunir pour former la communauté des Missionnaires de Provence, futurs Oblats de Marie Immaculée. A l’origine, il y a le choc éprouvé par ces prêtres devant le triste état de l’Eglise avec un clergé peu à la hauteur des besoins. « La vue de ces désordres a touché le cœur de quelques prêtres… ».

Cette émotion, les lettres d’Eugène à sa maman l’expriment dès 1808. Ainsi pour lui annoncer sa décision d’entrer au séminaire. « Ce que le Seigneur veut de moi… c’est que je me dévoue plus spécialement à son service pour tâcher de ranimer la foi qui s’éteint parmi les pauvres ; c’est en un mot que je me dispose à exécuter tous les ordres qu’il peut vouloir me donner pour sa gloire et le salut des âmes qu’il a rachetées de son précieux sang… » (29 juin 1808, EO 14, 63). Puis, devant les objections de Mme de Mazenod : « Croyez-vous qu’un homme qui serait fortement poussé par l’esprit de Dieu à imiter la vie active de Jésus Christ enseignant sa divine doctrine.., croyez-vous que cet homme qui verrait de sang-froid les besoins de l’Eglise et qui malgré l’attrait que Dieu lui donne pour travailler à la secourir et les autres marques de sa volonté, voudrait rester les bras en croix à gémir tout doucement et en secret sur tous ces maux, sans se donner le moindre mouvement pour secouer un peu les cœurs endurcis des hommes, serait en grande sûreté de conscience » (6 avril 1809, EO 14, 136).

En ouvrant le Journal de l’Association de la Jeunesse d’Aix, Eugène décrit longuement les maux dont souffrent l’Eglise et plus particulièrement les jeunes. C’est comme un cri : « Fallait-il, triste spectateur de ce déluge de maux, se contenter d’en gémir en silence sans y apporter aucun remède ? Non certes… Le séducteur (Napoléon) croit ne pouvoir parvenir à corrompre la France qu’en pervertissant la jeunesse, c’est vers elle qu’il dirige tous ses efforts. Eh bien ! Ce sera aussi sur la jeunesse que je travaillerai… » (EO 16, 138). Et en septembre 1814, dans la Supplique au Souverain Pontife pour obtenir l’approbation de la Congrégation de la jeunesse : « Charles Joseph Eugène de Mazenod, prêtre, ayant remarqué avec douleur que par un effet déplorable de la funeste impulsion donnée par le philosophisme, la foi chrétienne était en danger de périr en France, il conçut le projet d’empêcher de tout son pouvoir un désordre aussi effroyable. Pour réussir dans cette entreprise, il fonda une Congrégation composée de jeunes garçons… » (EO 16, 154).

Un an plus tard, c’est la première lettre à Tempier. « Lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous… Pénétrez-vous bien de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants. Voyez la faiblesse des moyens que l’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux : consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres, et répondez ensuite à ma lettre… » (9 octobre 1815, EO 6, 6).

La même démarche guide la Supplique aux Vicaires généraux capitulaires d’Aix, en date du 25 janvier 1816 (EO 13, 12), le premier document officiel des Missionnaires de Provence, élaboré en communauté et signé par tous. « Les prêtres soussignés, vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi, ayant reconnu par expérience que l’endurcissement ou l’indifférence des peuples rendent insuffisants et même inutiles les secours ordinaires que Votre sollicitude pour leur salut leur fournit… ont l’honneur de vous demander l’autorisation de se réunir…, convaincus (qu’ils sont) que les missions seraient le seul moyen par lequel on pourrait parvenir à faire sortir de leur abrutissement ces peuples égarés… ».

Retenons aussi cette note tirée d’une lettre d’Eugène à ses compagnons en juillet 1816 : « Je vous prie de changer la fin de nos litanies ; au lieu de dire Jesu sacerdos, il faut dire Christe salvator. C’est le point de vue sous lequel nous devons contempler notre divin Maître » (EO 6, 22). Les Missionnaires sont les collaborateurs du Christ Sauveur. Deux ans plus tard, l’ensemble du projet trouvera sa formulation dans les Constitutions des Missionnaires de Provence.

Dans son Commentaire des Constitutions, le P. Jetté attire notre attention sur la première publication de Félicité de Lamennais, encore laïc. Cet ouvrage « Réflexions sur l’état de l’Eglise en France » fut publié en 1808 et rapidement interdit par la censure impériale. Tout laisse penser qu’Eugène en eut connaissance à Saint-Sulpice et s’en est inspiré. Citons quelques passages : « Maintenant, si nous rapprochons les traits épars de cet affligeant tableau, et que nous considérions ce vaste ensemble de causes destructives, les progrès toujours croissants de l’incrédulité, l’effroyable corruption de mœurs qui en résultait, le renversement de tous les principes religieux et sociaux, l’affaiblissement de la discipline ecclésiastique, la foi expirante dans le cœur des peuples, le zèle refroidi et presque éteint dans celui des pasteurs, partout un esprit d’indépendance et de révolte… ». « Tous les jours la religion se perd dans notre France : et ce dépôt sacré, si précieusement conservé par nos ancêtres pendant quatorze siècles, va périr entre nos mains et périr pour jamais, si, par un miracle qu’on ne peut attendre que d’elle, la Providence ne ranime dans les pasteurs comme dans le troupeau, cet antique esprit de zèle, dont à peine aujourd’hui retrouverait-on quelques étincelles… ». « Si quelque chose pouvait la réveiller dans les cœurs cette foi, hélas ! si languissante, ce seraient sans doute les missions… Quel champ à cultiver ! quelle moisson à recueillir ! Il faut avoir été témoin des fruits de sanctification que peuvent produire quelques hommes véritablement apostoliques, pour sentir combien ce moyen est puissant… On gémit sur la multitude des désordres, et il semble qu’on ait tout fait quand on a gémi…Or, de quel secours ne seraient pas à cet égard, comme à tant d’autres, les congrégations… Le bien qu’ont fait les missions, les congrégations le conservent… ». Les textes sont cités d’après l’édition de 1819, pp. 70, 109-110 et 139-141.

L’idée de groupes de prêtres spécialisés pour les missions paroissiales fut, en France, celle de Vincent de Paul. Son cœur à lui aussi fut touché par la découverte du triste état de l’Eglise. Ainsi fut formulé le « Contrat de fondation de la Congrégation de la Mission », qui date de 1625. « Le pauvre peuple de la campagne demeure comme abandonné…On pourrait y remédier par la pieuse association de quelques ecclésiastiques… s’appliquant entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée… ». Les Lazaristes, les Capucins, les Jésuites furent avec d’autres les grands missionnaires d’avant la Révolution. Et en Italie, où Eugène séjourna plus de dix ans, il faut pour le moins mentionner Alphonse de Liguori et Léonard de Port-Maurice.

L’idée fut reprise par le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, qui dès 1806 envisageait pour toute la France une communauté de missionnaires. Il se dit « affligé de la pénurie des ouvriers évangéliques pour le progrès de la religion en France ». « Mon projet est vaste, c’est une maison de Missions intérieures, qui deviennent d’autant plus nécessaires à l’Eglise de France qu’elle ne trouve plus en son sein les anciens moyens que Dieu avait établi pour la régénération des principes et des mœurs ». Et il fonda la maison dite des Chartreux, avec comme supérieur M. Rauzan.

Nos archives OMI de Marseille possèdent une très ancienne copie du « Règlement pour les Missions » promulgué la même année 1805 par l’archevêque d’Aix, Mgr Champion de Cicé « Il sera formé divers corps de missionnaires suivant les besoins des lieux et le nombre des prêtres employés », dit l’article 1er. Cela en vue de « procurer à nos chers diocésains l’avantage des missions spirituelles dont jusqu’à présent les fidèles ont recueilli tant de fruits… » Le P. Charles Bretenière, qu’Eugène de Mazenod connaissait bien dès avant son entrée au séminaire, en fut nommé le responsable. Il semble que l’abbé Guigou, futur vicaire général, ait prêché des missions dans ce cadre. C’est certain pour le P. Mie, futur Missionnaire de Provence. Mais survint en 1809 l’interdiction portée par Napoléon, car les missionnaires échappaient au contrôle de l’administration.

Or la chute de Napoléon et le retour des Bourbons sur le trône de France en 1814 ouvrent une nouvelle période dans la vie politique et sociale ainsi que dans la vie de l’Eglise. Une étape d’abord caractérisée par la paix : c’en est fini, après plus de vingt ans, des guerres interminables et de la conscription. Pour l’Eglise, le temps qui s’ouvre est pense-t-on, un temps d’harmonie retrouvée (le trône et l’autel). Après des régimes persécuteurs, l’Eglise de France retrouve « le Roi très chrétien ». C’est un temps de liberté, donc de créativité possible. En quelques années, les séminaires vont se remplir, des congrégations nouvelles seront fondées par dizaines. Il s’agit d’initiatives locales, de créativité enracinée dans un terrain. Les Missionnaires de France sont pratiquement les seuls à penser France entière. L’échelon local, ou au plus diocésain, s’impose pour presque toutes les réalisations. Chaque évêque pense à son diocèse, où tout est à (re)construire. Il veut en conséquence être maître chez lui. Les ententes entre évêques ne sont qu’occasionnelles et fragiles. A plus forte raison des perspectives de coordination au plan national sont alors impensables.

Mais selon quels modèles construire ? Dans le domaine politique, certains considèrent les 25 années précédentes comme une parenthèse douloureuse, voire même diabolique, ils n’ont qu’une hâte, revenir à l’Ancien Régime. Le mot Restauration sera immédiatement accepté, et aura souvent le poids d’un retour en arrière. Dans l’Eglise, la tendance sera fréquemment analogue. Eugène de Mazenod se réfère aux anciens instituts. Typique en ce sens, la présentation qu’il en fait dans les Constitutions des Missionnaires de Provence (1818). Dans le chapitre De la fin de l’Institut, il indique en premier « Prêcher au peuple la Parole de Dieu ». Immédiatement après, le paragraphe 2 est intitulé « Suppléer à l’absence des corps religieux ». « La fin de cette réunion est aussi de suppléer autant que possible au défaut de tant de belles institutions qui ont disparu depuis la Révolution et qui ont laissé un vide affreux… C’est pourquoi ils tâcheront de faire revivre en leurs personnes la piété et la ferveur des ordres religieux détruits en France par la Révolution ; qu’ils s’efforceront de succéder à leurs vertus comme à leur ministère… ». La référence aux Ordres anciens reviendra plus ou moins fréquemment. Cependant, il ne cherche pas à rejoindre un ordre ancien, jésuite ou capucin par exemple, qu’on remettrait sur pied. Au modeste niveau qui est le sien, il fait du nouveau, formulant en termes nouveaux les tâches et les règles de vie. D’où de nombreux tâtonnements.

Pour d’autres, la recherche d’identité, et les ruptures qui s’ensuivent, la rédaction et l’approbation des Constitutions exigeront plusieurs dizaines d’années…Que les Missionnaires de Provence aient trouvé leur identité et la stabilité en à peine plus de dix ans (entre octobre 1815, date de la fondation, et juillet 1826, engagement de tous selon les Constitutions approuvées par Rome) est remarquable. La personnalité d’Eugène y est pour beaucoup : fermeté des principes et des projets, enracinement local, leadership plus qu’affirmé, et aussi modestie voulue. « Cette petite Congrégation » disaient les Constitutions de 1826, et le texte fut maintenu jusqu’en 1966.

Des vues d’ensemble
Avant d’entrer dans le détail des démarches de la fondation, il est bon de transcrire ici quelques documents majeurs, nous disant l’état d’esprit d’Eugène en ces moments de décision.

On se rappelle que Charles de Forbin Janson était allé en juin 1814 consulter Pie VII. La réponse avait été : « Il faut, en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé… ». Déjà le 28 octobre 1814, dans une lettre à Forbin Janson (EO 6, 3), Eugène de Mazenod exprimait un projet assez précis. « Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi, mais je suis si résolu de faire sa volonté dès qu’elle me sera connue que je partirais demain sur la lune, s’il le fallait. Je n’ai rien de caché pour toi. Ainsi, je te dirai sans peine que je flotte entre deux projets : celui d’aller m’enterrer au loin dans quelque communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre d’établir dans mon diocèse précisément ce que tu as fait avec succès à Paris. Ma maladie m’a cassé le cou. Je me sentais plus de penchant pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu las de vivre uniquement pour les autres. Il m’est arrivé de n’avoir pas le temps de me confesser de 3 semaines, juge si je suis à la chaîne ! Le second, cependant, me paraissait plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits. Quelques considérations m’ont arrêté jusqu’à présent. Le défaut absolu de moyens n’est pas le moins embarrassant de l’affaire. Car ceux qui auraient pu se réunir à moi n’ont rien du tout, et moi je n’ai pas grand-chose, car sur ma pension de mille francs (celle que lui verse sa mère), il faut que je paie mon domestique, qui au reste va bientôt me quitter pour s’en retourner à sa Trappe. Nouvelle contrariété, car je faisais fond sur lui pour notre maison de mission. Cette communauté, qui n’est au reste encore que dans ma tête, se serait établie chez moi. Maman, à ce que je crois, n’aurait pas eu de peine à me céder, en attendant, la maison que j’habite tout seul à ce moment à la porte de la ville. Il y aurait de quoi loger huit missionnaires. Dans la suite, nous aurions cherché un plus vaste local, etc. J’avais aussi dans ma cervelle quelques règles à proposer, car je tiens à ce que l’on vive d’une manière extrêmement régulière. J’en suis là. Tu vois que ce n’est pas être fort avancé ». En un an, le projet aura bien mûri.

Mgr de Bausset avait été nommé archevêque d’Aix en août 1817. Pour différentes raisons, personnelles, mais aussi administratives, il ne fut installé que le13 novembre 1819. Il connaissait Eugène de Mazenod, mais manifestait à son égard une attitude assez ambivalente. Un mois après son installation, le 16 décembre, Eugène lui fait dans une lettre le récit des origines des Missionnaires de Provence (EO 13, 46-48). Cette lettre mérité d’être citée presque intégralement.

« Monseigneur,

Dans le courant de l’année 1815, M. l’abbé de Janson et M. l’abbé Rauzan s’étant concertés pour répondre aux vues du Saint-Père qui désirait que l’on fît des missions en France, ces Messieurs présumant de ma bonne volonté s’adressèrent à moi pour que je me joignisse à eux dans cette sainte œuvre. Leurs instances étaient si pressantes et les motifs qu’ils alléguaient si concluants, qu’il m’était impossible de ne pas m’y rendre.

Ce n’était pourtant pas sans une grande peine que je me voyais presque forcé de quitter mon diocèse. Dès l’instant que j’étais entré dans l’état ecclésiastique, je m’étais consacré dans ma pensée à son service. Quand j’eus le bonheur d’être fait prêtre, persévérant dans cette même volonté, j’avais refusé les offres obligeantes de M. l’Evêque d’Amiens qui voulait me retenir auprès de lui en qualité de son grand-vicaire, pour suivre cette sorte d’attrait qui me portait à travailler dans mon diocèse. Il me coûtait donc beaucoup d’en sortir pour n’y rentrer peut-être jamais.

J’étais dans cet état de perplexité lorsque le Seigneur m’inspira le dessein d’établir à Aix une société de missionnaires qui se chargeraient d’évangéliser de préférence les pauvres paysans jusque dans les plus petits hameaux de la Provence. Je fis part de ma pensée à MM. les Vicaires généraux qui l’approuvèrent, et à l’instant même je mis ce projet à exécution en jetant les fondements de cette petite société qui depuis cinq ans travaille sans interruption à la conversion des âmes avec un succès qui n’est dû qu’à Dieu, et que l’on peut regarder comme miraculeux.


Je pus dès lors répondre à MM. de Janson et Rauzan qu’il m’était impossible de me rendre à leur invitation, parce que les besoins de mon diocèse réclamaient mes services. J’allais incessamment commencer avec quelques compagnons zélés ce même ministère auquel ils voulaient m’associer, auprès des pauvres âmes abandonnées dont nous étions environnés. Ces messieurs revinrent à la charge comme s’ils avaient cru que je pusse être de quelque utilité à leur société. Ils ne se sont jamais désistés de me solliciter pour que j’allasse les joindre, m’alléguant toujours de très bonnes raisons. Ces raisons ne répondaient pas à mon grand argument, qui était pris dans les besoins extrêmes d’un diocèse dépourvu de prêtres et rempli de pauvres ignorants qui ne pouvaient être utilement secourus que par des missionnaires leurs compatriotes, parlant la même langue qu’eux et à portée de retourner auprès d’eux plus d’une fois par an, s’il en était besoin, pour consolider l’œuvre de leur conversion. Je persistai donc dans mon premier dessein.

Je ne saurais assez me louer de l’intérêt et de la confiance que me témoignèrent MM. les Vicaires généraux à l’occasion de cet établissement. Ils prirent cette œuvre sous leur protection, et ils la défendirent constamment en administrateurs éclairés contre tous les efforts que le démon ne manqua pas de susciter pour la détruire. Je me fis un devoir de soumettre à ces Messieurs le plan que j’avais formé pour rendre les services des missionnaires plus utiles au diocèse. Ils l’approuvèrent et il fut mis sur-le-champ à exécution.


Je m’étais chargé de faire à mes frais l’acquisition du local qui devait servir de demeure à la nouvelle communauté. Mais le diocèse devait comme de raison fournir à l’entretien des missionnaires. Il fut fixé que ce traitement serait pris sur les rectoreries ou vicariats vacants, à défaut d’autres moyens qu’il n’eût pas été impossible de trouver dans la caisse du produit des chaises dont l’excédent n’aurait pu être employé plus à propos. MM. les Vicaires généraux préférèrent de me promettre ce que feu M. de Cicé (l’archevêque précédent, décédé en 1810) appelait un custodi nos pour chaque missionnaire, c’est-à-dire les émoluments affectés au recteur d’une paroisse vacante ; mais je ne sais par quelle fatalité, jamais cette condition n’a pu s’effectuer. J’attribue cet oubli à la persuasion où étaient peut-être MM. les Vicaires généraux que je pourrais me procurer par quelque autre voie les moyens de faire vivre les missionnaires et que ce serait autant de gagné pour le diocèse. Je crus du moins le comprendre ainsi, et loin de leur en savoir mauvais gré, je souris à cette pensée, et pour répondre à l’intention secrète que je leur supposais, je fis en effet tout ce que je pus pour soulager le diocèse. Mais aujourd’hui nos ressources sont toutes épuisées… ». Et la lettre se poursuit en demande de secours de la part du diocèse. Il faudrait en outre six bourses pour les novices, qui de toute façon resteront au service du diocèse…

Nous n’avons pas à nous étonner que dans une lettre à l’archevêque récemment installé, Eugène de Mazenod insiste sur le choix qu’il a fait de servir le diocèse d’Aix, (même si la fondation à Notre-Dame du Laus l’année précédente n’est pas metionnée…) et la référence aux Vicaires généraux. Cette lettre est la plus détaillée en notre possession concernant les questions financières et le recours au diocèse. Comme l’Archevêque avait pris contact avec la communauté la veille de son installation (Cf. EO 6, 65, note 22), on s’explique qu’il ne fasse pratiquement pas allusion à la part prise par ses compagnons. Quatre ans après la fondation, le récit reste le même.

La lettre d’Eugène à son ami Charles, (EO 6, 8-9), le 23 octobre 1815, a évidemment un ton beaucoup plus personnel. « Maintenant je te demande, et je me demande à moi-même comment moi, qui jusqu’à ce moment n’avais pu me déterminer à prendre un parti sur cet objet, tout à coup je me trouve avoir mis en train cette machine, m’être engagé à sacrifier mon repos et hasarder ma fortune pour faire un établissement dont je sentais tout le prix, mais pour lequel je n’avais qu’un attrait combattu par d’autres vues diamétralement opposées ! C’est un problème pour moi et c’est la seconde fois en ma vie que je me vois prendre une résolution des plus sérieuses comme par une forte secousse étrangère. Quand j’y réfléchis, je me persuade que Dieu se plaît ainsi à mettre une fin à mes irrésolutions. Tant il y a que j’y suis jusqu’au cou, et je t’assure que, dans ces occasions, je suis tout autre. Tu ne m’appellerais plus cul de plomb si tu voyais comme je me démène ; je suis presque digne de t’être comparé, tant mon autorité est grande. J’en trépigne sourdement, parce que je n’ai plus un moment de repos, mais je n’en agis pas moins de bonne grâce. Voilà près de deux mois que je fais la guerre à mes dépens, tantôt à découvert, tantôt sourdement. J’ai la truelle d’une main, l’épée de l’autre, comme ces bons Israélites qui reconstruisaient la ville de Jérusalem. Et la plume va son train, car je n’ose pas te dire tout ce que j’ai écrit depuis que je me mêle de cette affaire, que tu as raison d’appeler notre affaire, car mon dessein est bien que ces deux œuvres n’en fassent qu’une. Mais, dans ce moment-ci et pour commencer, il fallait avoir l’air de n’avoir de commun que le nom, pour ne pas effaroucher et les supérieurs et les missionnaires eux-mêmes, qui, à l’exception de Deluy, ne voulaient pas entreprendre le voyage ni travailler hors du diocèse ou au plus des diocèses circonvoisins où l’on parle la langue provençale. Explique tout cela à Mr Rauzan ».

Rambert (I, pp.161-164) ce qu’il appelle « Mémoire justificatif de Mgr de Mazenod ». Ce document n’a pas été conservé et il est très difficile de le dater (le texte a été au moins retouché après 1844). Cette relecture par le Fondateur lui-même, quoique bien postérieure aux événements, garde son intérêt. « … C’est au sortir de cette grande crise de l’Eglise (sous l’Empire), au retour de nos princes légitimes, que nous pûmes concevoir l’espérance de réaliser, pour le salut des Français, quelques-unes des pensées que nous avions constamment nourries dans notre cœur… Le champ était vaste et les ronces n’y maquaient pas… Le Seigneur suscita quelques hommes qu’il remplit du zèle du salut des âmes, et d’un désir véhément de les faire rentrer dans le bercail du chef de famille. J’essayai de marcher sur leurs traces et la bénédiction que le bon Dieu a répandue sur notre ministère, et plus tard l’approbation solennelle que l’Eglise a donnée à notre petite Congrégation, me font espérer que nous avons répondu à notre vocation en nous consacrant comme nous l’avons fait, pour la plus grande gloire de Dieu, au service de l’Eglise pour la sanctification des âmes les plus abandonnées, et l’éducation ou la réforme du clergé…

Depuis ma rentrée en France (au retour de l’émigration), j’étais navré jusqu’au fond de l’âme de voir dédaigner le service des autels, depuis que l’Eglise n’avait plus de riches prébendes à offrir à l’avidité sacrilège des familles plus ou moins distinguées dans le monde… ». Eugène rappelle alors son choix de la vie ecclésiastique, puis la parole décisive du Pape à Forbin Janson, enfin ses premiers engagements à Aix (les jeunes, les prisonniers, les prédications en provençal…) « toutes ces considérations me persuadèrent que je ne devais pas quitter nos provinces méridionales, et que mon ministère y serait plus utile qu’ailleurs… ».

« Ce fut en 1815 que je jetai les premiers fondements de notre petite société. La fin principale que je me proposais était d’évangéliser les pauvres, les prisonniers et les petits enfants. Il me fallait des compagnons dévoués qui pussent entrer dans la pensée que Dieu m’inspirait. Nous devions nous consacrer au ministère apostolique, il fallait des hommes d’abnégation qui voulussent marcher sur les traces apôtres dans la pratique des conseils évangéliques ; je ne concevais pas qu’il fût possible de faire le bien que je me proposais à d’autres conditions. Il n’était pas facile de trouver des hommes de cette trempe, je n’en connaissais point ». Puis Eugène de Mazenod précise que c’est Icard (dont il omet le nom) qui lui indiqua Tempier, Mie et Deblieu…

Dans une conférence de 1974 à l’Union des Supérieurs généraux, le P. Arrupe, général des jésuites, faisait une réflexion éclairante. « L’histoire est maîtresse de vie. Il est intéressant d’observer de quelle manière et dans quelles circonstances les divers instituts religieux sont nés, car nous pouvons en retirer d’importantes leçons pour nous-mêmes, vis-à-vis de l’avenir. Quoique les origines de chaque institut soient différentes, leur dynamique d’ensemble pourrait se réduire, semble-t-il à trois lignes de force. La première est celle de rendre un service déterminé à l’Eglise et aux hommes d’une période donnée de l’histoire. La deuxième ligne de force est caractérisée par l’aspect conflictuel qui a donné naissance à certains instituts : des conflits non seulement avec la société laïque de leur temps, mais encore avec la société religieuse, voire avec ses autorités hiérarchiques, pas toujours ouvertes à l’esprit prophétique et charismatique des fondateurs. La troisième ligne enfin est marquée par la présence d’un homme ou d’un groupe qui sous l’impulsion de l’Esprit Saint et pleinement dociles à son action, mènent à bon terme leur œuvre en vertu du charisme reçu ». A la lumière de ces notations, nous étudierons successivement les divers aspects de la fondation des Missionnaires de Provence : approbation du projet par les autorités diocésaines, recherche de locaux et de financements, recherche de compagnons, mise en route effective.

L’approbation par les autorités diocésaines
L’abbé de Mazenod, prêtre diocésain d’Aix, n’a pu engager son projet que grâce à l’appui des autorités diocésaines. Non seulement elles l’ont libéré pour cette tâche, mais elles ont autorisé plus ou moins facilement quelques autres prêtres diocésains à quitter leurs fonctions paroissiales pour se lier au projet des Missionnaires. En 1815, les limites du diocèse d’Aix sont celles qui lui ont été données par le Concordat de 1801, à savoir le territoire des deux départements actuels des Bouches-du-Rhône et du Var, auquel est joint l’arrondissement de Grasse, qui fait aujourd’hui partie des Alpes-Maritimes. Depuis la démission de Mgr Jauffret (1814) qui n’a jamais reçu l’institution canonique, le diocèse est sous la responsabilité des Vicaires généraux élus par le Chapitre.

Eugène de Mazenod a surtout affaire avec le chanoine Jean-Joseph-Pierre Guigou, alors âgé de 48 ans. Ordonné prêtre en 1789, on sait peu de choses de son ministère dans la clandestinité. C’est le concordat qui lui permet d’exercer plus paisiblement le ministère paroissial, comme curé de St-Zacharie. On lui doit le rétablissement du pèlerinage de la Sainte-Baume. Il faut croire qu’il avait une personnalité hors du commun puis que l’archevêque, Mgr de Cicé, le choisit pour l’accompagner à Paris pour le sacre de Napoléon. Guigou a lui-même prêché des missions paroissiales dans le diocèse. Il a soutenu avec fermeté la fondation aixoise de ce qui sera les Sœurs de St Thomas de Villeneuve, il appellera dans le diocèse plusieurs autres instituts religieux. Il ne cache pas son ultramontanisme, qui le rapproche d’Eugène et lui vaudra l’hostilité de l’autre parti, plutôt gallican, dont le meneur est Flourens, l’ancien vicaire général de Mgr Jauffret. En 1825, il sera nommé évêque d’Angoulême.

Souvent dans sa correspondance, Eugène souligne l’appui que lui a apporté le chanoine Guigou. Ainsi dans sa lettre à Forbin Janson du 21 novembre 1814 : « L’abbé Guigou, que tu connais, est un homme très capable de faire aller la machine. On dit qu’il a été à Paris pour repousser les attaques que ne cesse de lui livrer l’évêque de Metz (Mgr Jauffret, nommé à Aix, sans l’aval du pape), qui se mêle encore très vivement de ce qui nous regarde. Quoique M. Guigou ait un peu manqué aux égards et à la confiance que devait lui inspirer ma façon de penser très prononcée et très franche en sa faveur, en partant sans me prévenir, je te le recommande. Il s’est parfaitement conduit dans toutes les affaires épineuses. Il s’est montré romain à se compromettre, et je l’ai toujours vu marcher droit. On ne lui pardonne pas d’avoir cessé d’être le partisan de l’intrus (Jauffret), après qu’il avait paru d’accord avec lui dans le principe. Tout cela s’explique, mais non dans une lettre. Les vieilles perruques ne peuvent pas se faire à l’idée de voir un prêtre plus jeune qu’eux au-dessus d’eux. On ne dirait pourtant pas à les entendre que les années donnent du bon sens… » (Cf. Missions 1962, p. 207). Le Journal de la Congrégation de la jeunesse signale plusieurs fois la présence de Guigou qui y célèbre la messe pour la Congrégation et intervient en sa faveur. C’est grâce à lui que les Missionnaires de Provence entreront en possession de l’église des Carmélites, désaffectée par la Révolution et restaurée sur fonds publics.

Le 23 octobre 1815, alors que les choses sont engagées, Eugène écrit à Forbin Janson : « Je l’avais bien compris, que ce qui refroidissait si fort nos grands vicaires pour l’œuvre des missions, c’était la crainte de se voir enlever des sujets dont vraiment le diocèse a le plus grand besoin. Toute difficulté a cessé par la tournure que j’ai prise. L’idée que les missionnaires que je veux réunir ne sortiront pas du diocèse, les tranquillisa si fort qu’ils sont devenus les protecteurs déclarés de notre œuvre. Et je leur en sais d’autant plus gré que tous les prêtres ne sont pas de leur avis… ».

Dès ce moment en effet, les indices ne manquent pas que le clergé aixois compte des opposants au projet d’Eugène, sinon à sa personne. Le P. Pielorz donne les noms de Rey, qui fut secrétaire de Mgr de Cicé et qui, par la suite, rencontrera bien des difficultés comme évêque de Dijon, et aussi Flourens, ancien vicaire général de Mgr Jauffret. Tous deux seraient plutôt gallicans, alors que Guigou et Mazenod sont très nettement romains. Il est vrai qu’Eugène manifeste de la sévérité à l’égard du clergé. Ainsi dans la lettre du 15 septembre 1815 à son père (EO 15, 137) : « L’évêque de Vannes, Ferdinand de Bausset, neveu de l’évêque de Fréjus, vient d’arriver dans notre ville, on se flatte qu’il pourrait être fait archevêque d’Aix. Mais quand s’occupera-t-on de la religion ? Il semble qu’on croit y être toujours à temps. Quel clergé que celui qui se forme : Pas un homme connu ; nous en sommes réduits à ce qu’il y a de plus pauvre, de plus abject dans la société. Il faut espérer qu’ils suppléeront par leurs vertus à ce qui leur manque d’ailleurs, mais il en faudra beaucoup… ».

Les lettres d’Eugène à Tempier soulignent aussi ce soutien apporté par Guigou. Ainsi dès la première lettre (9 octobre 1815, EO 6, 8) : « Nous aurons une certaine tactique à suivre avec les grands vicaires qui approuvent si fort notre œuvre qu’ils ont écrit à Paris pour la faire connaître dans les journaux… ». Puis le 15 novembre (EO 6, 12) : « La manière dont je vous parle vous doit prouver que je regarde comme assuré qu’on ne mettra pas d’obstacles invincibles à notre réunion. M. Guigou, à qui le Seigneur a donné du zèle pour la grande œuvre, est persuadé que notre petit nombre est insuffisant, il convient qu’il faudrait que nous fussions six… ». Dans sa lettre du 13 décembre (EO 6, 13-14), Eugène confirme à Tempier que Guigou « est parfaitement disposé pour l’œuvre des missions » et a « réitéré l’assurance la plus positive que vous (Tempier) seriez à nous ». A noter encore cette remarque, de janvier 1816, dans une lettre à Forbin Janson : « Nous allons, parce que nous avons pour nous un Grand Vicaire, mais gare que celui-ci mollît, tout serait perdu » (EO 6, 19). Le Grand Vicaire est évidemment Guigou.

Si l’Adresse des Missionnaires de Provence le 25 janvier 1816 est destinée aux vicaires généraux capitulaires, c’est Guigou qui quatre jours plus tard donnera la réponse officielle favorable.

Problèmes de locaux et de financements
Pour réunir les missionnaires, Eugène de Mazenod avait d’abord envisagé l’Enclos, ancienne maison de campagne de la famille Joannis, appartenant à Mme de Mazenod. L’Enclos se trouvait alors à la périphérie nord-ouest d’Aix, Eugène allait de temps en temps s’y reposer et semble même y avoir séjourné, sans doute avec le Frère Maur. Il fait cette hypothèse dans une lettre du 28 octobre 1814 à Forbin Janson (EO 6, 3). « Cette communauté qui n’est au reste encore que dans ma tête, se serait établie chez moi. Maman, à ce que je crois, n’aurait pas eu de peine à me céder, en attendant, la maison que j’habite tout seul en ce moment à la porte de la ville. Il y aurait de quoi loger huit missionnaires. Dans la suite nous aurions cherché un plus vaste local, etc. ».

Dans la lettre du 23 octobre 1815 à ce même ami (EO 6, 9-10), il décrit des démarches déjà bien avancées : « Les Minimes étaient à vendre. (Il s’agit du couvent contigu à Notre-Dame de la Seds). Ce local était parfaitement à notre convenance. Je pensais qu’il ne fallait pas le laisser échapper. Je me mis en devoir de l’acheter. Je me donnai pour cela des peines incroyables, mais en pure perte. Les religieuses du Saint-Sacrement, par un tour de passe-passe, me le soufflèrent poliment. En traitant cette affaire, j’avais agi auprès de quelques prêtres que je croyais propres à la sainte œuvre, et qui le sont en effet. Ceux-ci ne se tinrent pas pour battus, quand je fus débouté. J’eus honte ou scrupule de laisser amortir leur beau feu et je tentai d’obtenir le seul local qui nous reste dans la ville pour y établir une communauté. Mes démarches eurent un succès inattendu ; dans une seule entrevue, l’affaire fut conclue ; et je me trouvai propriétaire de la majeure partie de l’ancien couvent des Carmélites, qui est située à la tête du Cours, ayant attenant une charmante église, un peu délabrée à la vérité, mais qu’on pourrait mettre en état avec moins de cent louis.

Voilà mon histoire. Mais le plaisant, c’est que tout cela s’est fait sans que je fusse arrêté par la pensée que je n’avais pas le sou. La Providence, pour me prouver que je n’avais pas tort, m’a envoyé tout de suite douze mille francs que l’on me prête sans intérêt pour cette année. Maintenant, dis-moi comment je les rembourserai. J’ai fait une affaire d’or, puisque tout l’établissement, y compris les réparations de l’église, ne me coûtera que 20 000 francs. Mais où trouverai-je cette somme ? Je n’en sais rien. En attendant les missionnaires me désolent. Ils voudraient commencer demain. J’ai beau leur dire qu’il faut donner le temps de faire des chambres, de rendre la maison habitable. C’est trop long à leur avis…Comment faites-vous à Paris ? A quel saint vous êtes-vous voués ? Car, si je m’en souviens, la maison coûte mille écus de loyer…
». Et le lendemain, dans la même lettre : « Il surgit à chaque instant quelque nouvelle difficulté, c’est d’un ennui à périr. Comment ferons-nous sans l’église ? Il t’est commode de dire qu’il est juste de la laisser réclamer par les Carmélites. Et l’argent pour la leur payer, qui est-ce qui le fournira ? La locataire actuelle, qui me cédera son bail, n’avait jamais fait aucune réclamation pour faire réparer l’édifice. Toute la toiture est délabrée. Ce devis que j’ai sollicité fait monter la dépense des réparations urgentes à 17 et tant de cents francs. Le devis sera envoyé à Paris ; et certainement on reculera dans les bureaux, quand il s’agira de l’approuver. En attendant, puis-je prendre sur moi de faire une dépense aussi considérable sans savoir si l’édifice nous restera ? Tel qu’il est, il ne peut pas nous servir, il y pleut comme à la rue. Nous pourrons pourtant faire le service dans le chœur, qui est à nous et qui est très grand. Voici ce que M. Guigou se propose de faire, il veut demander cette église pour la faire desservir à l’avantage du public et nous la cédera ensuite… Ne vaut-il pas mieux que l’office divin s’y fasse que de la voir servir d’entrepôt à tous les saltimbanques qui passent et de caserne aux soldats de toute nation ? Occupe-toi un peu de cela… ».

Il faut préciser que l’ancien couvent des Carmélites, dont l’oncle Fortuné avait été « supérieur », avait été vendu au début de la Révolution comme bien national et donc appartenait à divers propriétaires, mais que l’église elle-même ne l’avait pas été, et donc continuait à appartenir à l’Administration. Si Guigou obtenait que les réparations soient faites sur fonds publics et que l’église soit restituée au diocèse, ce serait une chance considérable…

Le Journal de la Congrégation de la Jeunesse (EO 16, 175…) apporte d’autres informations. La Congrégation « a choisi le choeur de l’église autrefois des Carmélites où elle espère se fixer pour toujours. Ce changement devenu nécessaire devant occasionner quelque dépense, le Conseil dans sa séance de ce jour (la date n’est pas indiquée) a délibéré d’y pourvoir par le moyen d’une souscription volontaire qui a été fixée de un à six francs. Cette souscription ne doit être présentée qu’à ceux des congréganistes qui sont le plus à leur aise… Le chœur qui doit servir de chapelle à la Congrégation a été tellement profané pendant la Révolution qu’il a fallu le faire bénir. Cette bénédiction a eu lieu aujourd’hui (21 novembre) très solennellement en présence de toute la Congrégation. M. l’abbé Beylot, vicaire général capitulaire, y a célébré ensuite la première messe à laquelle un très grand nombre de congréganistes ont eu le bonheur de communier ». L’adoration perpétuelle du saint Sacrement a eu lieu tout le jour, les congréganistes se relevant de demi-heure en demi-heure…

Grâce aux tractations menées par Guigou, l’essentiel des réparations de l’église fut réalisé assez rapidement. Elle put être rendue au culte le dimanche des Rameaux, 7 avril 1816. Le diocèse la cédera aux Missionnaires de Provence quelque temps plus tard. Mais il fallut attendre jusqu’en mai 1822 pour que l’attribution à l’archevêché d’Aix soit entérinée par ordonnance royale. Ce qui permit au diocèse de la donner aux Missionnaires de Provence.

Les Archives OMI de Marseille possèdent un registre très précieux, rassemblant les copies de nombreux actes notariés concernant les premières maisons oblates, d’Aix à Vico, en passant par le Calvaire, l’Osier et Montolivet. On y trouve donc la copie des actes pour l’achat d’Aix.

L’acte officiel d’achat est daté du 30 décembre 1815. Il occupe trois pages du registre, d’une écriture fine et serrée, (45 lignes par page), mais très lisible. « La dame Victoire Gontier veuve Pascal, institutrice, originaire de Paris, demeurant à Aix, maison des ci-devant Carmélites a vendu à Monsieur Charles Joseph Eugène de Mazenod, prêtre, demeurant à Aix rue Papassaudy n°2 la partie de l’ancien couvent des Dames religieuses Carmélites, que la dite dame Gontier avait acquis de feu M. Jacques Ginézy, droguiste, par acte du 17 janvier 1810». Le tout pour une somme de 16000 francs.

En l’absence de plan, il est difficile de saisir les dimensions exactes de ce premier achat, comprenant un rez-de-chaussée, un premier et un second étage le long de l’église, ainsi que le choeur attenant à l’église. La dame Gontier se réserve « pour elle et pour son pensionnat » à titre personnel et non transmissible et cela pour sept ans jouissance et usage d’une partie du bâtiment. « Dans la présente vente se trouve compris tout ce qui est attaché et fixé contre les murs depuis le haut jusqu’en bas, comme armoires, placards, boiseries, portes vitrées et autres… ». « Il est convenu que l’acquéreur aura le droit de prendre de l’eau au puits et à la pompe qui se trouve dans la cour et jouira en entrant et exclusivement de la treille qui se trouve au midi attenant au bâtiment ci-dessus désigné ainsi que de l’allée servant de promenoir au-dessous de ladite treille… ».

Les conditions de paiement sont complexes, d’autant que la dame Gontier n’a pas entièrement payé ses dettes aux héritiers Ginézy. Ces dettes sont désormais à la charge de M. de Mazenod. Des clauses indiquent ce qui se passerait « dans le cas de l’évènement de la mort de la dame avant les sept années accomplies ». L’acte prévoit aussi le partage en deux parts égales de la contribution foncière, entre Mme Gontier et M. de Mazenod.

Un acte daté du 12 mars 1816 concerne le versement à la dame Gontier d’une somme de 2962, 96 franc par M. Armand Natal de Boisgelin au nom de M. Ch. J. E. de Mazenod son beau-frère. Le 13 mai 1816, la dame Gontier déclare abandonner la jouissance qu’elle s’était réservée et promet d’effectuer son déménagement dans le courant de la semaine. Ce qui entraîne un versement anticipé par M. de Mazenod. Mais de ce fait, les Missionnaires étaient chez eux. En 1819, ils purent acquérir une autre partie de l’ancien couvent.

A la recherche de compagnons
L’histoire de la prise de contact par Eugène avec ceux qu’il pressentait pour être ses compagnons est, elle aussi, complexe. Icard semble avoir été le premier. Il y eut aussi Hilaire Aubert, Mie, Deblieu, puis Tempier (la correspondance a été sauvegardée), enfin Maunier, quelques jours après la réunion du 25 janvier.

Faisons brièvement connaissance avec chacun, nous référant au Dictionnaire historique et au travail de Bernard Dullier sur Les Premiers Oblats (OMI Documents n° 15, février 1999). Les recherches fondamentales ont été faites par Cosentino et publiées dans Etudes oblates : « Un inconnu, le P. Icard », tel est le titre de l’article de Cosentino (Etudes oblates 1957, 321-346). Il était né en 1790 à Gardanne (Bouches-du-Rhône) où son père était menuisier. Au grand séminaire d’Aix, où Eugène de Mazenod avait pu les connaître, il fut le compagnon de Deblieu et de Tempier. Ordonné prêtre en 1814, il fut nommé vicaire à Lambesc. Dans ses Mémoires (Cf. Rambert 1, 164), Eugène écrit : c’est lui « qui m’indiqua MM. Tempier, Mie et Deblieu, comme des hommes qu’il connaissait capables d’entrer dans mes vues et de me seconder puissamment dans la grande œuvre que j’allais entreprendre ». Il semble même que c’est Icard qui prit l’initiative d’entrer en contact avec Eugène de Mazenod, une fois connu son projet. Icard semble avoir été l’associé de Mie pour prêcher la mission de Pignans (décembre 1815-janvier 1816), juste avant la première réunion du groupe le 25 janvier 1816. Il prit ensuite part à la mission de Grans en février-mars. Eugène le qualifie d’indigne et il fut expulsé du groupe dès la fin de cette première mission.

On a retrouvé aux Archives de la Sainte-Enfance à Paris la lettre écrite par Eugène à Hilaire Aubert, vraisemblablement en septembre 1815. Originaire du diocèse d’Aix, il était alors « prêtre-directeur » au grand Séminaire de Limoges. Aubert donna la préférence aux Missionnaires de France du P. Rauzan et de Forbin Janson.

Cosentino appelle Jean-François-Sébastien Deblieu « un inconstant » (Cf. Etudes oblates 1958, 152-179). Il était né en 1789 à Brignoles (Var) où son père était boulanger. Séminariste lui aussi au grand Séminaire d’Aix, il put y faire connaissance avec Eugène de Mazenod. Il fut ordonné prêtre en 1813 et nommé vicaire à St-Jean du Faubourg à Aix jusqu’en mai 1815, quand il fut nommé curé de Peynier, canton de Trets, à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Aix. Selon Icard, écrit Rey, c’était un prêtre « ardent pour la prédication, doué de toutes les qualités qui font les missionnaires, belle taille, forte voix, bonne santé… ». La notice de son décès (il était redevenu prêtre diocésain) lui attribue « un caractère difficile, un zèle dur et immodéré, une âpre vertu ». Sa maxime était : « Ne connaître les difficultés que pour les vaincre et les obstacles que pour les surmonter… ».

Au contraire d’Icard, Deblieu et Tempier, Mie et Maunier étaient des vieux de 47 et 46 ans, donc des aînés d’Eugène et par l’âge (Eugène avait alors 33 ans), et par le ministère sacerdotal exercé durant la période révolutionnaire.

Pierre Nolasque Mie (ou Mye) est sans contredit le plus original du groupe. Il était né en 1768 à Alleins (B.-du-Rh.) dans une famille de cultivateurs. La notice nécrologique du P. Mie, rédigée par Jeancard, nous le fait admirablement connaître (Cf. Missions 1866, 428-454). Il était en 3ème année de théologie et clerc minoré quand éclata la Révolution. « Il sortit alors du séminaire, pour se séparer des schismatiques qui s’en étaient emparés ». Ces schismatiques étaant les prêtres qui ont prêté le serment à la Constitution civile du clergé. Il mène alors une vie semi-clandestine et est ordonné prêtre à Marseille par Mgr de Prunières, évêque de Grasse, en 1797. Il est accueilli à La Fare près de Berre-l’Etang chez un tailleur. De jour, il travaille comme un apprenti, peu doué, et « la nuit, il remplissait les fonctions sacerdotales ». Jeancard le présente comme un très bon connaisseur de l’Ecriture sainte.

A la suite du Concordat, l’archevêque le nomme curé de Puyloubier, au pied de la Montagne Ste-Victoire. « Il vivait dans la plus grande pauvreté, écrit Jeancard. Sa maison était dépourvue de tout, sa nourriture était des plus grossières et son vêtement misérable. Il y contracta l’habitude de n’avoir jamais qu’une seule soutane et une seule paire de souliers. Cette habitude, il l’a conservée toute sa vie. Il tenait tout le peu d’argent qu’il possédait sur sa cheminée, et c’est là qu’il prenait pour les pauvres qui lui demandaient l’aumône, et pour lui-même, souvent le plus pauvre de tous ».

Voulant se vouer à la retraite et à la pénitence, il entra chez les Pères de la Retraite du P. Bretenière, avec qui il passa six ans, mais sans engagement ni vœux. « Les principes du rigorisme suivis alors dans cette communauté ne pouvaient se concilier chez lui avec l’esprit de mansuétude et de miséricorde qui lui était naturel… La terreur des jugements de Dieu l’impressionnait vivement, c’était là le motif le plus souvent mis en avant dans cette maison… ». On se rappelle qu’Eugène, à la même époque, rassurait sa maman dans une lettre écrite de St-Sulpice (24 mars 1809, EO 14, 131) : « Je n’ai jamais pensé une seule minute à prendre un parti si fort au-dessus de mes forces et si peu conforme à mon goût. Il faut avoir bien autre vertu que je n’ai pour embrasser le plus haut point de la perfection évangélique et Dieu ne m’a jamais inspiré le moindre attrait pour la Retraite… ».

Mie remplissait les fonctions d’aumônier à l’hôpital d’Aix lorsqu’il rencontra le jeune abbé Tempier qui venait d’être ordonné prêtre et qui « lui proposa, sans préambule d’aller avec lui faire une Mission ». Nous suivons toujours le récit de Jeancard. Si bien qu’ayant « obtenu les pouvoirs, ils partent ensemble pour Saint-Paul-les-Durance où ils donnent une Mission complète pendant un mois ou un mois et demi ». C’était très probablement au printemps 1814. « Au retour, le P. Mie fit des remplacements dans diverses paroisses, unanimement apprécié, service qu’il continua tout en étant nommé vicaire à Salon. Ce qui lui permettait de faire le missionnaire où il paraissait. Il ne se lassait pas d’instruire, tous les jours il était en chaire. Il faisait le catéchisme aux enfants et confessait un grand nombre de pécheurs… ». Telle était sa situation à l’automne 1815.

Jeancard présente longuement sa manière de prêcher, en provençal d’abord, puis en français, à partir du Laus. « Peu d’hommes ont possédé au même degré que lui l’art d’instruire solidement de la religion les classes ignorantes… ». « L’accent pouvait être dur, le ton de la voix toujours le même… Mais ces défauts disparaissaient devant l’idée que personne n’a jamais exprimée de manière plus originale. Cette originalité était celle d’une simplicité incomparable… Il parlait à l’intelligence plus qu’à l’imagination. Tout était vrai et solide dans ses expressions comme dans ses sentiments et dans sa doctrine… ».

François de Paule Henri Tempier était né en 1788 à Saint-Cannat, près de Lambesc, dans une famille de cultivateurs. Il fit sans doute la connaissance d’Eugène de Mazenod quand il était séminariste à Aix. Tout en étant séminariste, il fut pendant un an le collaborateur, apprécié, de M. Abel, supérieur du petit séminaire, qu’Eugène de Mazenod connaissait bien. Il est ordonné prêtre le 26 mars 1814. Il put donc prêcher la Mission de Saint-Paul avec le P. Mie. Jeancard écrit : « Le P. Tempier s’initia par là à la vie de missionnaire, sous les auspices et en compagnie d’un des plus saints prêtres de la Provence, homme vraiment apostolique, digne par ses vertus de former à son exemple des hommes animés de l’esprit apostolique… ». La même année, il est nommé vicaire à Arles, à la paroisse Saint Césaire. Dès lors, confessions, prédications, œuvres de charité et surtout, de l’épiphanie à Pâques, catéchismes tous les jours, rien ne demeura étranger à son zèle.

C’est Cosentino qui, dans Etudes oblates (1958, 219-269) nous fait connaître Maunier. Emmanuel Fréjus Maunier était né à Fréjus en 1769, dans une famille de fonctionnaires. Son père était commissaire des classes de la marine et adjoint au maire. Il se maria en 1787 ou 1788 et eut une petite fille. En deux mois, il perdit successivement et sa fille et son épouse. (1790). On ne sait rien de sa vie durant la période révolutionnaire et donc de sa formation, sinon qu’il fut ordonné prêtre dans la clandestinité la même année que Mie et par le même évêque. L’abbé Jean-Joseph Allemand le sera lui aussi l’année suivante. C’est à Marseille qu’il exerce son ministère de prêtre, clandestinement au début, puis ouvertement. Il fut vicaire d’abord à Notre-Dame-du-Mont, puis à St-Laurent, enfin à Notre-Dame de la Palud, maintenant Ste Trinité. Eugène prit contact avec lui dès septembre. Il rejoignit les Missionnaires de Provence en mars 1816.
Les lettres à Hilaire Aubert et à Tempier
La lettre d’Eugène de Mazenod à Hilaire Aubert ainsi que la correspondance avec Tempier ont été heureusement en grande partie conservées. Bien que ces textes soient disponibles dans différentes publications, la plus récente étant les Ecrits Oblats, il n’a pas paru inutile de les reproduire ici. Ce sont les textes fondateurs des Oblats. Etonnamment, ils n’ont pas vieilli. S’y exprime, en toute spontanéité ce que bien plus tard on appellera le charisme. Cet appel de 1815 retentit encore aujourd’hui.

La lettre à Hilaire Aubert peut être datée de septembre 1815. Elle est publiée dans EO 6, 5-6.
« Personne n’est plus attaché que moi à la très sainte Compagnie de Jésus. Son rétablissement a toujours fait l’objet de mes vœux et j’attache le plus grand prix à sa propagation. Cependant je vous aimerais mieux ici, pour le moment, que parmi les Jésuites. Le bien que nous nous proposons doit remédier à des maux plus pressants. Moins de personnes s’en occupent ; rien n’est plus indispensable. Il s’agit de se réunir, quelques prêtres, pour faire sans relâche des missions dans toutes les parties de ce vaste diocèse et des circonvoisins. Nous voulons faire en petit, mais avec non moins d’utilité, ce qu’on travaille à faire réussir à Paris plus en grand. Nous voudrions faire les choses sans bruit, mais quels coups nous porterons à l’enfer ! Oh ! cher ami, si vous vouliez être des nôtres ! Nous commencerions par votre patrie, où la religion est presque éteinte, comme dans une infinité d’autres endroits. J’ose presque dire que vous seriez nécessaire. Ah! si nous pouvions former un noyau, bientôt il s’y rattacherait ce qu’il y a de plus zélé dans le diocèse. Pensez un peu à cela devant le bon Dieu. Vous savez qu’il faut, pour faire le bien dans nos contrées, des gens du pays qui sachent la langue. Oh ! n’en doutez pas, nous deviendrons des saints dans notre Congrégation, libres, mais unis par les liens de la plus tendre charité, par la soumission exacte à la Règle que nous adopterions, etc. etc. Nous vivrions pauvrement, apostoliquement, etc. ».

Plus remarquable encore, la lettre à Tempier.
« Aix, 9 octobre 1815
Mon cher ami, lisez cette lettre au pied de votre crucifix, dans la disposition de n’écouter que Dieu, ce que l’intérêt de sa gloire et le salut des âmes exigent d’un prêtre tel que vous. Imposez silence à la cupidité, à l’amour des aises et des commodités ; pénétrez-vous bien de la situation des habitants de nos campagnes, de l’état de la religion parmi eux, de l’apostasie qui se propage tous les jours davantage et qui fait des ravages effrayants. Voyez la faiblesse des moyens qu’on a opposés jusqu’à présent à ce déluge de maux ; consultez votre cœur sur ce qu’il voudrait faire pour remédier à ces désastres, et répondez ensuite à ma lettre.

Eh bien ! mon cher, je vous dis, sans entrer dans de plus grands détails, que vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre. Le chef de l’Eglise étant persuadé que, dans le malheureux état où de trouve la France, il n’y a que les missions qui puissent ramener les peuples à la foi, qu’ils ont par le fait abandonnée, les bons ecclésiastiques de différents diocèses se réunissent pour seconder les vues du suprême Pasteur. Nous avons été à même de sentir l’indispensable nécessité d’employer ce remède dans nos contrées et, pleins de confiance dans la bonté de la Providence, nous avons jeté les fondements d’un établissement qui fournira habituellement à nos campagnes de fervents missionnaires. Ils s’occuperont sans cesse à détruire l’empire du démon, en même temps qu’ils donneront l’exemple d’une vie vraiment ecclésiastique dans la communauté qu’ils formeront, car nous vivrons ensemble dans une même maison que j’ai achetée, sous une règle que nous adopterons d’un commun accord, et dont nous puiserons les éléments dans les Statuts de saint Ignace, de saint Charles pour les Oblats, de saint Philippe de Néri, de saint Vincent de Paul et du bienheureux Liguori.

Le bonheur nous attend dans cette sainte Société, qui n’aura qu’un cœur et qu’une âme ; une partie de l’année sera employée à la conversion des âmes, une autre partie à la retraite, à l’étude, à notre sanctification particulière ; je ne vous en dis pas davantage pour le moment, cela suffit pour vous donner un avant-goût des délices spirituelles que nous goûterons ensemble. Si, comme je l’espère, vous voulez être des nôtres, vous ne vous trouverez pas en pays inconnu, vous aurez quatre confrères ; jusqu’à présent nous ne sommes pas plus nombreux, c’est que nous voulons choisir des hommes qui aient la volonté et le courage de marcher sur les traces des apôtres. Il importe de poser des fondements solides ; il faut que la plus grande régularité s’établisse et s’introduise dans la maison dès que nous y entrerons nous-mêmes. Et c’est précisément pour cela que vous m’êtes nécessaire, parce que je vous connais capable d’embrasser une règle de vie exemplaire et d’y persévérer. Au reste, on ne sera point lié par vœu ; mais j’espère qu’il en sera de nous comme des disciples de saint Philippe de Néri, qui, libres comme nous continuerons de l’être, mouraient avant d’avoir songé qu’ils auraient pu sortir d’une congrégation qu’ils affectionnaient comme leur mère.

Quand j’aurai reçu votre réponse, je vous donnerai tous les détails que vous pouvez souhaiter ; mais, cher ami, je vous en conjure, ne vous refusez pas au plus grand bien qu’il soit possible de faire dans l’Eglise. On trouvera facilement des vicaires qui vous remplacent, mais il n’est pas si aisé de rencontrer des hommes qui se dévouent et veuillent se consacrer à la gloire de Dieu et au salut des âmes, sans autre profit sur la terre que beaucoup de peine et tout ce que le Sauveur a annoncé à ses véritables disciples. Votre refus serait pour notre œuvre naissante d’un détriment incalculable ; je parle avec sincérité et avec réflexion, votre modestie en souffrira, mais n’importe, je n’hésiterai pas à ajouter que, si je croyais qu’il fût nécessaire que je fisse le voyage d’Arles pour vous déterminer, je le ferais en volant. Tout dépend de ces commencements, il faut unanimité parfaite dans les sentiments, même bonne volonté, même désintéressement, même dévouement, en un mot.

Gardez le secret ; vous sentez que toute confidence à Arles n’aboutirait qu’à vous détourner d’un projet dont vous ne saurez jamais calculer tous les avantages que vous n’ayez commencé à l’effectuer. Nous aurons une certaine tactique à suivre avec les grands vicaires qui approuvent si fort notre œuvre qu’ils ont écrit à Paris pour la faire connaître dans les journaux ; mais nous aurons à combiner les démarches nécessaires pour obtenir votre remplacement. La moindre imprudence pourrait déjouer nos projets ; ils seraient tentés de croire que nous sommes assez de quatre, et il est certain qu’il faut au moins que nous soyons six. Ils m’ont promis ce nombre de sujets. Qui dirait que la difficulté est de les trouver ? Il est vrai que nous sommes difficiles, parce que nous voulons que cela aille bien, et nous y parviendrons si vous êtes des nôtres. Répondez-moi donc vite affirmativement, et je serai content. Adieu, bien-aimé frère ».

Presque trois semaines plus tard, Eugène de Mazenod recevait la réponse tant attendue de l’abbé Tempier. On la trouve dans les Ecrits Oblats, série II, volume consacré aux écrits de Tempier, pp. 9-11.

« Arles, le 27 octobre 1815
Monsieur et très cher confrère,
Pardonnez-moi si je n’ai pas répondu plus tôt à votre aimable lettre. Vous aviez manqué d’y apposer votre signature, et cet oubli m’a beaucoup fait travailler pour découvrir de quelle part elle me venait. Il me semblait y reconnaître votre écriture, que je connais assez peu ; je voyais encore que le projet dont on m’y parlait, s’il était réel, ne pouvait venir que de vous, mais je craignais toujours que quelqu’un n’eût voulu s’amuser de moi en m’écrivant une lettre anonyme. Un ami m’a tiré de cette incertitude, et je vous réponds aujourd’hui même que j’ai reçu sa lettre.

Que le bon Dieu soit béni de vous avoir inspiré le dessein de préparer aux pauvres, aux habitants de nos campagnes, à ceux qui ont le plus besoin d’être instruits de la religion, une maison de missionnaire qui iront leur annoncer les vérités du salut. Je partage entièrement vos vues, mon cher confrère, et bien loin d’attendre de nouvelles instances pour entrer dans cette œuvre sainte et si conforme à mes désirs, je vous avoue, au contraire, que si j’avais eu connaissance de votre dessein, je vous aurais demandé le premier de me recevoir dans votre société. Ainsi, j’ai des remerciements à vous faire de m’avoir jugé digne de travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Il est vrai que je ne reconnais pas en moi le talent de la parole nécessaire à un missionnaire, mais alius quidem sic alius vero sic (un de telle façon, un autre d’une autre, 1Co 7, 7) Ce que je ne ferai pas dans de grands discours, je le ferai dans des catéchismes, dans des conférences, dans le tribunal de la pénitence et par tous les autres moyens qui pourront établir le règne de Jésus-Christ dans les âmes. Je ne trouve rien de bas et de pénible pour cela. En attendant, l’exercice me donnera plus de facilité que je n’en ai maintenant. Je vois d’ailleurs ce que vous recherchez le plus dans le choix de vos collaborateurs ; vous voulez des prêtres qui ne suivent pas la routine et le tran-tran, comme disait le prédécesseur du P. Charles, qui soient disposés à marcher sur les traces des apôtres, à travailler au salut des âmes sans attendre d’autre récompense ici sur la terre que beaucoup de peines et de fatigues. Par la grâce de Dieu, je sens dans moi ce désir, ou si je ne l’ai pas, je désire grandement de l’avoir, et avec vous, tout me deviendra encore plus facile. Ainsi, comptez entièrement sur moi.

Je ne crains qu’une chose, c’est que les grands vicaires ne fassent quelque difficultés de me tirer d’Arles … Ménagez toute chose afin que je puisse partager votre sainte œuvre. Il serait à désirer qu’on me demandât avant l’Epiphanie, époque où nous commençons à faire le catéchisme tous les jours, autrement on aurait plus de peine, et je craindrais qu’on ne me fît rester jusqu’après Pâques, où nos enfants auront fait la première communion… Vous êtes à portée de voir les difficultés que l’on suscitera.

Adieu, très aimé confrère, je suis pressé par le courrier et je ne puis pas prolonger ma lettre.
Tempier, prêtre
».

La réponse de l’abbé de Mazenod est du 15 novembre (EO 6, 11-12)
« Dieu soit béni, très cher frère, des dispositions qu’il a mises dans votre bon cœur ; vous ne sauriez croire la joie que j’ai éprouvée à la lecture de votre lettre. Je l’ouvris avec anxiété, mais je fus bientôt consolé. Je vous assure que je regarde comme très important pour l’œuvre de Dieu que vous soyez des nôtres ; je compte sur vous plus que sur moi-même pour la régularité d’une maison qui, dans mon idée et mon espérances, doit retracer la perfection des premiers disciples des apôtres. Je fonde bien plus mes espérances sur cela que sur les discours éloquents ; ont-ils jamais converti personne ? Oh ! que vous ferez bien ce qu’il est important de faire ! Que n’êtes-vous assez près de moi pour que je puisse vous serrer contre mon cœur, vous donner une accolade fraternelle, qui exprimerait mieux que ma lettre les sentiments que le bon Dieu m’a inspirés pour vous ! Qu’ils sont doux les liens d’une parfaite charité !
La manière dont je vous parle vous doit prouver que je regarde comme assuré qu’on ne mettra pas d’obstacles invincibles à notre réunion. M. Guigou, à qui le Seigneur a donné du zèle pour la grande œuvre, est persuadé que notre petit nombre est insuffisant ; il convient qu’il faudrait que nous fussions six. J’ai donc commencé ce matin à le prévenir, en lui disant que je savais que vous aimiez la vie de communauté, et que notre œuvre vous offrirait tout ce que vous pouvez désirer. Il n’a pas repoussé cette idée… Je m’attends à de nouvelles difficultés, mais le bon Dieu nous protège. Je ne crains rien. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. Eugène de Mazenod ».

Le 13 décembre, Eugène écrit à Tempier une troisième lettre (EO 6, 13-14), en réponse à deux autres lettres de celui-ci qui n’ont pas été conservées.

« Mon cœur me le faisait pressentir, très cher ami et bon frère, que vous étiez l’homme que le bon Dieu me réservait pour être ma consolation. Que ne puis-je vous montrer tout ce que m’a fait éprouver de bonheur la sainte résolution où vous êtes ! Comme je me suis promis, de mon côté, de faire tout ce qui dépendrait de moi pour contribuer au vôtre ! Dès que j’eus lu votre première lettre, permettez que je vous le dise, je me livrai à la plus douce espérance ; je découvris l’homme qui saisit le bien et qui s’y attache, et qui, par conséquent, avec le secours de la grâce, réussit parfaitement à l’opérer. Votre seconde et votre troisième lettre m’ont confirmé dans l’opinion que j’avais conçue, et maintenant la pensée que nous parviendrons malgré les obstacles, à travailler ensemble à la gloire de Dieu et à notre sanctification, me soutient au milieu de tous les chagrins que l’enfer m’a suscités depuis que je prépare de bonnes batteries pour détruire son empire. Humiliez-vous tant qu’il vous plaira, mais sachez néanmoins que vous êtes nécessaire pour l’œuvre des missions. ; je vous parle devant Dieu et à cœur ouvert. S’il ne s’agissait que d’aller prêcher tant bien que mal la parole de Dieu, mêlée à beaucoup d’alliage de l’homme, parcourir les campagnes, dans le dessein, si vous voulez, de gagner des âmes à Dieu, sans se mettre beaucoup en peine d’être soi-même des hommes intérieurs, des hommes vraiment apostoliques, je crois qu’il ne serait pas difficile de vous remplacer ; mais pouvez-vous croire que je veuille de cette marchandise ?

Il faut que nous soyons franchement saints nous-mêmes. Ce mot comprend tout ce que nous pourrions dire. Or y a-t-il beaucoup de prêtres qui veuillent être saints de cette manière ? Il faudrait ne pas les connaître pour se le persuader ; moi je sais bien le contraire ; la plupart veulent aller au ciel par une autre voie que celle de l’abnégation, du renoncement, de l’oubli de soi-même, de la pauvreté, des fatigues, etc. Peut-être ne sont-ils pas obligés à faire plus et autrement qu’ils ne font, mais au moins ne devraient-ils pas se tant formaliser si quelques-uns, croyant connaître que les besoins du peuple en exigent davantage, veulent essayer de se dévouer pour les sauver. La seconde raison, qui m’a fait regarder comme un présent du ciel la résolution où vous êtes de vous réunir à nous, c’est le besoin que nous avons d’un prêtre qui pense comme vous pour l’intérieur de notre communauté ; j’en suis tellement convaincu que j’ai dit hier soir au Grand Vicaire que je ne m’engageais pas à former cette communauté si vous n’en faisiez pas partie. Je suis si assuré que nous nous entendrons toujours, que je ne craindrais pas de promettre de ne jamais penser autrement que vous sur tout ce qui a rapport à la vie intérieure et aux obligations, plus étendues qu’on ne croit ordinairement, du prêtre qui veut vivre selon son état.

Il est temps que je vous rende compte de la conversation que j’ai eue à votre sujet avec M. Guigou. Vous savez qu’il est parfaitement disposé pour l’œuvre des missions. Je lui ai fait connaître la résolution où j’étais de ne pas continuer l’œuvre, si je n’étais sûr que vous seriez des nôtres ; je lui dis ce que je pense : que vos dispositions et votre caractère me répondaient de la constance de vos résolutions, que je vous regardais comme celui sur qui je devais compter pour l’amour de l’ordre et de la régularité, que j’avais besoin de vous avoir pour être le confident de mes pensées pour le bien, que nous n’avions d’avance qu’une volonté ; en un mot, je répétai que sans vous je ne me sentais pas le courage de poursuivre. M. le Grand Vicaire me réitéra l’assurance la plus positive que vous seriez à nous, mais il me demanda en grâce que ce ne fût pas tout de suite. Je ne goûtai pas entièrement ce délai, parce que je voudrais, au contraire, que vous fussiez des premiers à entrer dans la maison, qui est toute prête pour recevoir les missionnaires. Ce premier pas est, à mon avis, de la plus haute importance.

A cette réunion nous arrêterons le règlement que nous aurons à suivre ; nous conférerons sur la manière dont nous opérerons le bien ; nous nous aiderons mutuellement de nos conseils et de tout ce que le bon Dieu inspirera à chacun de nous pour notre sanctification commune ; nous jetterons ensuite notre premier éclat pour l’édification de l’Eglise et des peuples. C’est un coup décisif : je tiens donc à vous avoir alors, c’est ce que je n’ai pas encore obtenu.

Ecrivez à MM. les Grands Vicaires quelles sont vos intentions formelles. En attendant, n’entreprenez pas une besogne qui aille au-delà des fêtes de Noël, car c’est après les fêtes que je voudrais que nous nous réunissions, il faudrait commencer ensemble l’année 1816. Nous commencerons par travailler sur nous-mêmes ; après, nous règlerons le genre de vie que nous adopterons pour la ville et pour les missions ; enfin nous deviendrons des saints.

Quand nous serions vingt, nous ne suffirions pas au travail qu’il y a à faire. On nous demande de tous côtés. Je renvoie les demandes au bon Dieu, espérons qu’il visera enfin les suppliques. Priez-le qu’il me donne la force et la patience qu’il me faut ; on la met terriblement à l’épreuve. Si je n’avais pas fait dans la nuit la moitié de cette lettre, elle ne serait pas encore partie pour la poste. Adieu très cher et bon frère, je vous embrasse de tout mon cœur, en soupirant après l’heureux moment de notre réunion. Eugène de Mazenod ».

La réponse de Tempier est du 20 décembre (EO, II, Tempier pp.11-12) :

« Saint ami et véritable frère, je ne sais comment reconnaître tout ce que vous avez fait pour mon salut. Vous êtes véritablement l’ami le plus cher à mon cœur. Je vous affectionnais, auparavant, j’avais pour vous une estime toute particulière, et je ne cessais de parler de vous toutes les fois que je me trouvais avec mes amis ; mais depuis que vous avez jeté les yeux sur moi pour m’associer à vos travaux apostoliques et me faire part des fruits de sainteté qui nous attendent dans notre chère Congrégation, je ne puis plus penser à vous qu’avec de grands sentiments de reconnaissance et remercier sans cesse le bon Dieu de vous avoir inspiré ce dessein de miséricorde sur moi. Je voudrais seulement que vous rabattissiez dans votre esprit la trop bonne opinion que vous vous êtes formée de ma prétendue nécessité, comme vous l’appelez, afin de ne pas être trompé lorsque vous serez à même d’en juger. Vous reconnaîtrez bientôt que s’il y a dans moi quelque bonne volonté, il n’y a guère autre chose de plus.

Je me suis déterminé à partir pour Aix le lendemain de la Noël, bien résolu de ne plus retourner à Arles et de montrer toute la fermeté nécessaire pour obliger les grands vicaires à me laisser entrer dans l’œuvre des missions. Je leur ai écrit une lettre pour les préparer à mon arrivée ; elle est entièrement conforme à votre intention, et si mes péchés n’y mettent pas obstacle, je crois que, infailliblement, nous l’emporterons. Préparez tout pour cette journée décisive.

Adieu, très cher et bon frère ; je suis ici à grelotter dans ma chambre, et mes engelures sont un peu cause de mon griffonnage. Prions bien le Seigneur afin qu’il facilite mes démarches, si elles sont conformes à sa volonté. Tempier ».

Avant de reprendre cette histoire dans l’ordre chronologique, il est important de rappeler les deux autres grands soucis d’Eugène de Mazenod à cette époque. Et d’abord la Congrégation de la Jeunesse, qui continue à lui prendre presque tout son temps. Le Journal (16,173) mentionne la venue de Mgr de Bausset, alors évêque de Vannes et futu’r archevêque d’Aix, pour « donner le sacrement de confirmation à MM. les congréganistes qui étaient dans le cas de le recevoir ». C’était probablement dans le courant d’octobre. De nouveaux membres sont admis, parmi lesquels Coulin et Honorat qui deviendront à leur tour Missionnaires de provence. En décembre, Eugène tint à accompagner jusqu’à sa mort le jeune Casimir Archange. « La maladie fut assez longue et très pénible, mais jamais sa patience ne se démentit. Je fus le témoin de ses souffrances et de sa résignation car cet enfant m’ayant témoigné le dési que je ne quittasse pas le chevet de son lit, je passai plusieurs jours et deux nuits aupr-s de lui. Il rendit l’âme dans la paix du Seigneur après avoir reçu avec ferveur les sacrements de l’Eglise » (EO 16, 179). C’était le 17 décembre.

L’autre souci majeur et permanent d’Eugène, c’est celui de son père et de ses oncles, toujours bloqués en Sicile. Dans une lettre qu’on peut dater de janvier 1816 et publiée dans Missions 1962, pp. 218-224, il demande à Forbin Janson d’intervenir en leur faveur au près des ministres « que tu me dis être tes amis », et il nomme Alexis de Noailles et Mathieu de Montmorency qui eurent beaucoup d’influence à cette époque. Eugène rappelle les états de service de son père (« La place que je demande lui est due, c’était un des meilleurs magistrats de son temps »), de Fortuné (« il n’y a guère de prêtres capables de faire autant de bien que lui ») et du Chevalier (« capitaine des vaisseaux du roi »,) dont un Mémoire rappelle la carrière de marin. Mais le retour des exilés va encore se faire attendre.

Tout laisse penser que c’est dans le courant d’août ou au début de septembre 1815 qu’Eugène mit fin à ses hésitations et entreprit les démarches décrites ci-dessus : obtenir au moins l’accord des autorités diocésaines et se trouver des locaux, des financements et des compagnons. On peut dater de cette période la lettre à Hilaire Aubert et les premiers contacts avec Icard.

On sait par ailleurs que le frère Maur quitta Aix le 18 septembre. « Vous trouverez difficilement un sujet pour le remplacer », lui avait écrit M. Duclaux. Mais « il est obligé en conscience » de rejoindre la Trappe, récemment réouverte. « C’est un sacrifice que vous devez à Dieu et à la Religion ». Le P. Rey, qui cite cette lettre (I, pp. 176-177) commente : « M. de Mazenod s’était préparé à cette séparation ; elle n’en fut pas moins très sensible pour son cœur. Son isolement lui sembla plus profond… ».

Le 2 octobre 1815 est une date majeure. « Nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815 », écrit Eugène dans sa formule d’amission au noviciat, rédigée quelques années plus tard. Il lui fallut une « forte secousse étrangère », écrit-il à Forbin Janson le 23 octobre (EO 6, 8-9) : « Maintenant je te demande, et je me demande à moi-même comment moi, qui jusqu’à ce moment n’avais pu me déterminer à prendre un parti sur cet objet, tout à coup je me trouve avoir mis en train cette machine, m’être engagé à sacrifier mon repos et hasarder ma fortune pour faire un établissement dont je sentais tout le prix, mais pour lequel je n’avais qu’un attrait combattu par d’autres vues diamétralement opposées ! C’est un problème pour moi et c’est la seconde fois en ma vie que je me vois prendre une résolution des plus sérieuses comme par une forte secousse étrangère. Quand j’y réfléchis, je me persuade que Dieu se plaît ainsi à mettre fin à mes irrésolutions. Tant il y a que j’y suis jusqu’au cou, et je t’assure que dans ces occasions, je suis tout autre. Tu ne m’appellerais plus cul de plomb si tu voyais comme je me démène ; je suis presque digne de t’être comparé tant mon autorité est grande. J’en trépigne sourdement parce que je n’ai plus un moment de repos, mais je n’en agis pas moins de bonne grâce. Voilà près de deux mois que je fais la guerre à mes dépens, tantôt à découvert, tantôt sourdement. J’ai la truelle d’une main, l’épée de l’autre comme ces bons Israélites qui reconstruisaient la ville de Jérusalem. Et la plume va son train, car je n’ose pas te dire tout ce que j’ai écrit depuis que je me mêle de cette affaire, que tu as raison d’appeler notre affaire, car mon dessein est bien que ces deux œuvres n’en fassent qu’une. Mais, dans ce moment-ci et pour commencer, il fallait avoir l’air de n’avoir de commun que le nom, pour ne pas effaroucher et les supérieurs et les missionnaires eux-mêmes, qui, à l’exception de Deluy, ne voulaient pas entreprendre le voyage ni travailler hors du diocèse ou au plus des diocèses circonvoisins où l’on parle la langue provençale. Explique tout cela à Mr Rauzan.

Voici l’état des choses, sans entrer dans tous les préalables qui seraient trop longs à raconter ».

Revenons à la date du 2 octobre, indiquée plus haut. En août 1820 fut décidée, lors d’une réunion à Notre-Dame du Laus l’ouverture d’un registre des formules d’admission au noviciat (Cf. Missions 1952, pp. 7-34). Chacun écrivit sa propre formule. Tout naturellement, Eugène de Mazenod vint en premier. Le numéro 2 donné à Tempier est chronologiquement inexact puisque celui-ci ne donna sa réponse qu’à la fin d’octobre. Mais ce numéro 2 correspond à la place qu’il devait tenir dans la Société. Deblieu et Mie ont les numéros 3 et 4. Le numéro 5 est celui d’Icard, « octobre 1815 » lui aussi. Mais en 1820, il n’écrivit pas sa formule, on le mentionne pour mémoire, en précisant qu’il est sorti « immédiatement ». Vient ensuite Maunier, en numéro 6, avec la date du 15 mars 1816.

Il vaut la peine de citer intégralement les premières formules. Chacune est vraiment personnelle.

1 / Mazenod / Octobre 1815
Je Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, voulant me consacrer d’une manière spéciale au service de l’Eglise et à la sanctification du prochain dans l’exercice des missions, et reconnaissant que pour réussir dans cette sainte entreprise, il fallait marcher sur les traces des saints et suivre surtout les exemples de ceux qui ont exercé le même ministère, je rédigeai quelques Règles, qui furent approuvées par les supérieurs ecclésiastiques et adoptées par les prêtres que j’avais associés à mes desseins. Animés du même esprit que moi, ils s’engagèrent, ainsi que moi, à les observer toujours, en persévérant jusqu’à la mort dans le saint Institut qui devait nous aider à acquérir les vertus propres à l’état de perfection auquel nous nous vouions d e bon cœur. C’est ainsi que nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre 1815.
Fait à Notre-Dame du Laus le 12 août 1820
Eugène de Mazenod, prêtre missionnaire, né à Aix le 1er août 1782.

2 / Tempier / octobre 1815
Je, François Henry Tempier, invité par monsieur de Mazenod à me joindre à lui pour former une Société de prêtres qui se consacrassent spécialement au service de l’Eglise dans l’exercice des missions, je me rendis sans délai et de grand cœur à ses désirs ; et quoique le dernier appelé des quatre qui, unis à lui, formèrent dans ces commencements, la Société des Missionnaires dits de Provence, j’arrivai le premier à Aix, et je fus le premier à entrer dans la maison qui fut le berceau de notre Société naissante et à laquelle je me dévouai de cœur et d’âme pour me sanctifier dans son sein et y persévérer jusqu’à la mort.
Fait à Notre-Dame du Laus le 12 août 1820
Tempier, prêtre missionnaire, supérieur de Notre-Dame du Laus, né à St-Cannat le 1er avril 1788

3 / Deblieu / octobre 1815

Je, Jean-François Sébastien Deblieu, ayant été invité par monsieur de Mazenod de lui répondre si mon sentiment sur le projet de nous réunir pour le sublime exercice des missions, était toujours le même que celui que je lui avais manifesté étant à Aix, lui répondis qu’il pouvait compter sur moi, et d’autant plus volontiers qu’il me disait que, de suite mon adhésion donnée, il allait se mettre en mouvement pour acheter le local qu’il avait en vue. En effet, pas plutôt ma réponse reçue, il acheta la maison des Carmélites, où je ne pus me rendre de suite, retenu par les soins d’une paroisse dont j’étais alors chargé. Mais ce retard n’empêche pas qu’il m’ait toujours regardé comme le premier prêtre qu’il a daigné s’associer pour servir l’Eglise dans la Société naissante des Missionnaires dits de Provence, dans le sein de laquelle je pris dès lors la résolution de vivre et de mourir.

Fait à Notre-Dame du Laus le 12 août 1820

Deblieu, prêtre missionnaire, premier assistant, né à Brignoles le 20 janvier 1789

4 / Mye / octobre 1815
Je, Pierre Mye, ayant été invité par monsieur de Mazenod à me joindre à lui pour former une Société de prêtres qui se consacreraient spécialement au service de l’Eglise dans l’exercice des missions, consentis d’autant plus volontiers à cette proposition qu’elle répondait à l’attrait que le Seigneur m’avait donné pour ce saint ministère. Je m’associai donc de grand cœur aux projets de monsieur de Mazenod en octobre 1815 et je fus dès lors agrégé à la Société naissante’ des Missionnaires dits de Provence pour y vivre dans l’observance des saintes Règles de son Institut.
Fait à Marseille le 14 juillet 1821
Mye, prêtre missionnaire, né à Alleins le 30 janvier 1768.

Bien des remarques seraient à faire sur ces formules. On souligne l’initiative d’Eugène de Mazenod. L’engagement est jusqu’à la mort. On aime que « le service de l’Eglise » ait la première place, alors qu’à l’époque beaucoup s’exprimaient en termes de service de la Religion. Evidemment, le ministère des missions est central. Plusieurs soulignent aussi la volonté de se sanctifier, la communauté et les Règles. On est en 1820, presque cinq ans après la première réunion.

Eugène de Mazenod fait allusion à cette date du 2 octobre quand il écrit dans son Journal, le 2 octobre 1841, soit 36 ans plus tard (EO 20, 261) : « Je suis à Aix depuis quelques jours. J’ai dit la messe à la Mission au jour mémorable des saints Anges par le secours desquels nous formâmes cet établissement ».
On peut penser que cette date du 2 octobre a été retenue (il fallait bien choisir une date), car c’est celle où l’accord a été donné pour l’achat du couvent des Carmélites, comme semble l’indiquer la formule de Deblieu. L’acte notarié sera signé le 30 décembre et les quatre ou cinq premiers ne se réunirent qu’aux derniers jours de janvier.

Du 2 octobre date aussi une lettre de M. Duclaux, transcrite par Eugène dans son Journal en 1843 (EO 21, 113) : « Continuez de travailler de toutes vos forces au rétablissement de la religion : prêchez, instruisez, éclairez les Français sur la cause des maux qui les accablent ; que votre voix se fasse entendre dans toutes les parties de la Provence ; le bon Dieu n’attend que notre conversion pour nous combler de ses grâces. Mais formez surtout l’esprit ecclésiastique parmi les prêtres. Vous ne ferez que très peu de bien, tant qu’il n’y aura pas d’excellents prêtres à la tête des paroisses. Engagez donc tous les ecclésiastiques à être des saints ; qu’ils lisent les vies de saint Charles et de saint Vincent de Paul ; ils verront s’il est permis à un prêtre, à un pasteur de vivre dans la tiédeur et sans zèle. Je vous assure que je ne cesse de penser à vous et de remercier le bon Dieu du courage qu’il vous donne. J’espère que vous ferez beaucoup, parce que vous aimez sincèrement le bon Dieu et l’Eglise. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis de toute mon âme tout à vous ».

Le 9 octobre, Eugène écrit sa première lettre à Tempier.

Les 23 et 24 octobre, Eugène écrit à son ami Charles pour faire le point de la situation. Cette lettre, publiée intégralement dans EO 6, 8-11, a déjà été citée à plusieurs reprises. Eugène commence par parler des réserves des grands vicaires d’Aix : « L’idée que les missionnaires que je veux réunir ne sortiront pas du diocèse les tranquillisa… ». Il décrit alors son engagement personnel : « Dieu se plaît ainsi à mettre fin à mes irrésolutions… ». Il est ensuite question de l’achat du couvent des Carmélites, grâce à un prêt sans intérêt de 12 000 francs, qu’il se demande comment il le remboursera. Après une brève allusion à ses parents en Sicile ; « Il serait temps que ces malheureux vissent luire un beau jour pour eux », il s’attarde sur le coût des réparations de l’église des carmélites, espérant que le diocèse interviendra auprès des autorités civiles. Vient alors la conclusion : « Moi, je suis à bout de ma patience. Si j’avais prévu le tracas, le souci, les inquiétudes, la dissipation où cet établissement me jette, je crois que je n’aurais pas eu assez de zèle pour l’entreprendre. Je demande tous les jours à Dieu de me soutenir dans mes serrements de cœur, et je me recommande à tous les saints missionnaires, sur les traces desquels nous voulons marcher. Aide-moi aussi et prie le bon Dieu pour ton meilleur ami ».

Dans son édition du 31 octobre, le Mémorial religieux, politique et littéraire, édité à Paris, publiait l’information suivante : « Il vient de se former en Provence une association de missionnaires qui se proposent de parcourir les campagnes pour y prêcher la parole sainte ??? M. l’abbé de Mazenod est à la tête de cette utile entreprise ».

La première réponse de Tempier est datée du 27 octobre. Quand son destinataire en eut-il connaissance, lui qui l’attendait avec impatience ? On ne peut le préciser. On s’étonne cependant qu’Eugène ait attendu le 15 novembre pour en accuser réception et dire sa joie du oui de son futur compagnon.

Le 8 novembre, Eugène écrit à son père à Palerme. Il fait d’abord des réflexions d’ordre politique. Les Cent-Jours ne sont pas loin. Selon lui, le roi s’est montré trop clément à l’égard des « égarés ». Puis il ajoute ; « Laissons la politique, je n’ai pas assez de temps », pour parler de sa fondation. « C’est un établissement de Missionnaires qui seront chargés de parcourir les campagnes pour ramener les peuples aux sentiments de religion qu’ils ont perdus… ce qu’il y a de bon, c’est que je le forme sans un sou. Il faut avoir bonne confiance en la divine Providence… On ne se fait pas d’idée du besoin des peuples ». Et il fait appel à ses amis « richards de Palerme », les Cannizzaro. (Cf. Leflon 2, p. 35 et EO 13, 11-12).

On a conservé un genre de tract, « Prospectus pour les missions », faisant connaître le projet et faisant appel aux générosités. Il en existe plusieurs versions (Cf. Missions 1956 pp. 234-246). « L’état déplorable où se trouve la religion dans nos campagnes, dont les habitants semblent avoir renoncé à la foi de leurs pères, ayant vivement touché plusieurs ecclésiastiques qui ont été à même de sonder la profondeur de la plaie, ils ont déterminé de se consacrer entièrement à l’œuvre des Missions, pour tâcher de ramener les peuples aux principes religieux. Le mal paraît à son comble, et cependant il croît encore journellement…).

« Dans cette extrémité, on a pensé qu’il fallait avoir recours au seul moyen que l’expérience a prouvé être presque toujours efficace, au ministère des Missionnaires. L’impiété la plus obstinée finit par céder aux envoyés extraordinaires, dont le Seigneur avoue ordinairement la mission par des conversions éclatantes, qui tiennent du prodige…).

« Les Missionnaires ne se sont point dissimulé les difficultés d’une si grande entreprise. Mais, quelque invincibles que paraissent les obstacles qui s’opposent à l’œuvre des missions, les ecclésiastiques, qui s’y dévouent, n’en ont pas été abattus. Ils se flattent de se réunir dans la suite en assez grand nombre, pour que les uns puissent vaquer à la prière, à l’étude, à la méditation des vérités saintes, tandis que les autres se répandront dans le pays, pour y annoncer la parole de Dieu et y faire renaître la pratique des préceptes évangéliques ».

Vient alors l’appel à des générosités : « On ne doute point que ceux qui portent dans leur cœur un amour sincère pour la religion, ne se fassent un devoir agréable de semer quelques biens temporels, pour en recueillir d’éternels ». Après avoir signalé les prières faites pour les bienfaiteurs, le Prospectus se conclut par une « formule de souscription ». « Je promets de payer chaque année pendant… ans (…) autant toutefois que mes facultés me le permettent, la somme de… pour contribuer aux frais de l’établissement de la maison des Missions de Provence, fondé à Aix dans l’ancien couvent des Carmélites ».

Une lettre à Forbin Janson, le 19 décembre, nous aide à faire le point (EO 6, 15-17). La deuxième partie de cette lettre, écrite en janvier, sera citée plus loin.

« Tu seras sans doute surpris, mon bien-aimé frère et ami, de n’avoir pas encore reçu de lettres de moi. Mais il fallait pour t’écrire que je susse sur quoi compter, et j’ai vu le moment que ma baraque s’écroulait de fond en comble. On a fait jouer tous les ressorts pour la détruire, et je ne puis pas dire qu’elle soit bien sur pieds. La maison est achetée depuis longtemps ; l’église, louée et en partie réparée ; tout le matériel est prêt, mais les sujets sont chanceux et en petit nombre. Celui sur qui je comptais le plus se laisse étourdir par le caquet des dévotes de sa paroisse ; il se persuade faire un grand bien dans son trou ; il hésite pour l’abandonner et me désole par son indécision (il s’agit de Deblieu).Un autre, qui est excellent par l’habitude qu’il a d’annoncer au peuple la parole de Dieu, ne tient que très superficiellement à l’œuvre, se persuadant qu’il fait assez de bien en travaillant tout seul dans les courses qu’il fait de pays en pays (c’est Mie). Un troisième, trop ardent, se dépite de la lenteur des autres et me menace de se démancher s’ils ne prennent pas promptement un parti (Icard).Un quatrième, qui est un ange, qui semble créé pour faire le bonheur d’une communauté, ne peut pas sortir de son vicariat, quoiqu’il proteste qu’il ne peut s’y souffrir et qu’il ne veut travailler que dans les missions, etc. (Tempier). Moi, accablé de soucis et de fatigues, je fais la guerre à contrecoeur, ne me soutenant au milieu de ces tracas que par les vues surnaturelles qui m’animent, mais qui ne m’empêchent pas de sentir tout le poids de ma situation, d’autant plus pénible que je ne suis aidé ni par le goût ni par l’attrait, qui sont au contraire chez moi tout à fait contraires au genre de vie que j’embrasse. Voilà les éléments que le bon Dieu me met en main pour entreprendre une chose aussi difficile. Comment s’attendre à ce qu’un prêtre (Deblieu) qui vous donne sa parole dans les termes du dévouement le plus absolu, vienne ensuite se dédire pour la raison que sa mère, qui a été depuis dix ans séparée de lui, ne peut pas vivre sans lui, qu’il se regarderait comme homicide s’il ne lui donnait pas la consolation de manger avec elle, et autres fadaises de cette espèce. Et les Grands Vicaires qui ne répondent à ce bel argument que par ces paroles : Cela fera beaucoup de peine à M. de Mazenod, entendez-vous avec lui, tandis qu’il aurait fallu pulvériser cette faiblesse, qui n’aboutit à rien moins qu’à s’embarquer avec eux seuls. Tu comprends maintenant que de pareils hommes n’étaient guère capables d’entreprendre le voyage de Paris : il n’aurait pas eu sa mère pour manger avec elle… ».

La lettre de Tempier, annonçant sa très prochaine arrivée à Aix, est du 20 décembre. « Je me suis déterminé à partir pour Aix le lendemain de la Noël, bien résolu de ne plus retourner à Arles et de montrer toute la fermeté nécessaire pour obliger les grands vicaires à me laisser entrer dans l’œuvre des missions. Je leur ai écrit une lettre pour les préparer à mon arrivée ; elle est entièrement conforme à votre intention, et si mes péchés n’y mettent pas obstacle, je crois que, infailliblement, nous l’emporterons. Préparez tout pour cette journée décisive ».
« Fidèle à sa promesse, écrit Rambert (I, pp. 174), l’abbé Tempier quitta Arles le lendemain de Noël et arriva à Aix le 27. M. de Mazenod l’attendait à l’arrivée de la diligence. Après les premiers épanchements de l’amitié la plus cordiale qui fut jamais, (ils ne se connaissaient pratiquement que par lettres), ils se rendirent ensemble auprès de MM. les vicaires généraux et, dit M. Tempier (dans ses Mémoires) grâce aux précautions prises, à la considération qui s’attachait à la personne de notre vénéré père, et, par-dessus tout, grâce à la bonté de Dieu qui avait des desseins miséricordieux sur moi, l’accueil de MM. les vicaires généraux fut bon ; pas une parole de blâme sur mon départ d’Arles ne fut prononcée ;nous voilà contents et heureux, comme on ne peut pas davantage. A partir de ce jour, jusqu’au 25 janvier, je n’allais guère chez mes parents que pour mon repos de la nuit ; durant la journée, j’étais chez M. de Mazenod et nous nous occupions avec bonheur de tout ce que nous proposions de faire pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, nous disions ensemble notre office et faisions en commun nos exercices de piété, autant que nous le pouvions, car M. de Mazenod était souvent dérangé par ses congréganistes ».

Les parents de Tempier étaient alors cultivateurs aux Milles, où ils étaient propriétaires d’une ferme. Tempier y retournait pour la nuit, passant la journée avec Eugène de Mazenod, « souvent dérangé » par les jeunes. On peut deviner le contenu de ces échanges quotidiens, c’était comme un début de vie de communauté. Ils eurent aussi de quoi s’occuper pour préparer les locaux dans la partie de l’ancien Carmel, où les Missionnaires de Provence allaient s’établir. Ce fut surtout la tâche de Tempier. Comme l’écrit Rey (I, p. 189), « il commença dès lors à remplir les fonctions de procureur qu’il a conservées pendant longtemps. Il veilla avec soin aux réparations et aux préparatifs nécessaires à la mise en ordre » des locaux.

Vers ce moment, sans qu’on en connaisse les dates exactes, Mie s’était adjoint Icard pour prêcher une mission comme il l’avait souvent fait. C’était à Pignans, dans le Var, alors diocèse d’Aix, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Brignoles. Ecrivant à son père (EO 13, 15), Eugène considère cette mission comme « notre premier essai ». Il donne quelques précisions supplémentaires dans une lettre à Forbin Janson (EO 6, 16-17) : « Nous ne battons que d’une aile, quoique deux de nos missionnaires aient déjà fait des merveilles dans le bourg qu’ils viennent d’évangéliser, dix-huit cents personnes se sont approchées des sacrements ? Tous les curés des environs les demandaient… Il (Mie) a prêché tous les jours, et quelquefois deux fois par jour… Pignans n’est qu’un bourg, mais on y prêche en provençal ».

Le 30 décembre, signature de l’acte notarié d’achat.

Eugène n’avait pas pu achever sa lettre de décembre à Forbin. Il la reprend donc en janvier (EO 6, 16-17) : « Décidément, nous ne battons que d’une aile… » Et après un mot du succès de la mission de Pignans : « Nous n’en sommes pas moins bien contrariés. Celui qui devait nous rendre de plus grands services (Deblieu probablement), s’est démenti, il reste dans sa paroisse, dont il a excité la sensibilité par des adieux ridicules, qui ont poussé ses gens à s’opposer à son départ. Je suis obligé de te prévenir qu’il ne faut pas que tu comptes sur nous pour la mission de Marseille. Les missionnaires n’en ont pas la volonté et moi, je n’en ai pas le pouvoir. Je n’ai jamais eu le temps de rien écrire, de sorte que je n’ai pas un seul sermon. Je me fie bien à ma facilité pour prêcher à un petit auditoire ou à des gens de campagne, mais je ne prendrai jamais sur moi de parler ainsi dans une grande ville, surtout dans une mission. Je sens que cette résolution te contrariera un peu, mais à l’impossible, nul n’est tenu. Je crois que, si tu étais ici, tu pourrais persuader à un de nos messieurs de te suivre à Marseille, parce que je le crois plein de bonne volonté et assez résolu, mais il ne pourra pas vous être très utile, parce qu’il n’a que trois ou quatre sermons tout au plus. Cependant il a prêché tous les jours, et quelque fois deux fois par jour, dans la mission de Pignans qu’il vient de faire ; mais Pignans n’est qu’un bourg, mais on y prêche en provençal.

Mr Guigou ne pense pas comme possible que l’on fasse dans cette saison la retraite de prêtres dont tu parles. Il pense qu’elle ne peut avoir lieu qu’en été. Il t’écrira, je crois, là-dessus. Elle serait pourtant bien nécessaire, ne fût-ce que pour apprendre aux prêtres qu’il n’est pas permis de calomnier, et qu’il est peu chrétien de se déchaîner contre et d’entraver le bien que d’autres veulent faire. C’est un clabaudage parmi eux à n’en pas finir. Il n’y a que ma présence qui dissipe leurs murmures à la sourdine. Devant moi, tout va bien, mais gare quand j’ai tourné le pied ! Pauvre engeance que la nôtre, cher ami, je ne l’aurais cru ! ».

Aucun prêtre n’est nommé, explique le P. Pielorz (Missions 1957, p. 115). Mais il pense à Rey et Florens, auxquels d’autres se joindront les années suivantes. Rey avait été secrétaire de Mgr Jauffret. Il avait des opinions gallicanes et s’était montré favorable à Napoléon (donc à l’opposé de celles d’Eugène, ultramontain et royaliste. Il en était de même de Florens, professeur (sans élèves) à la faculté de théologie. Les divergences idéologiques de la Révolution étaient toujours là. Quant à la mission de Marseille en 1816, nous aurons à en reparler.

Dans l’ensemble des lettres à Forbin Janson, on en trouve une non datée (Missions 1962, pp. 218-220). Son objet premier est de demander, une fois de plus, l’appui (le piston !) de Charles et de ses amis bien placés en faveur du papa et des deux oncles. « Si tu n’obtiens rien d’aucun côté, je dirai que c’est ta faute ».

Puis Eugène ajoute : « Par charité, sois à l’affût de l’archevêque qu’on nous donnera, pour me mettre dans ses bonnes grâces. Autrement notre maison tombe à plat : le vent et la marée est contraire aux missionnaires. Nous allons, parce que nous avons pour nous un grand vicaire (en Guigou) ; mais gare que celui-ci mollît ; tout serait perdu. Je crois, pour le bien de l’œuvre et de tous les autres petits biens que je fais, malgré beaucoup de gens de notre robe qui abhorrent tout ce qu’ils ne font pas, pouvoir sans ambition désirer d’être grand vicaire, ne dussé-je me mêler de rien. Mais il me faudrait un peu d’autorité et d’indépendance pour faire le bien, sans ces continuelles entraves qui me minent et me désespèrent. Je vais mon train, mais je ne fais pas la moitié du chemin que je pourrais faire autrement ? C’est pitoyable que je sois obligé de dire cela et rechercher ce qu’on m’aurait jeté à la figure en d’autres temps. On est furieux ici de ce que l’abbé Rey est fait chanoine. Garde-toi bien de l’introduire auprès du nouvel archevêque ; nous serions perdus. Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur et je te supplie de prier beaucoup pour moi ; je te le rends faiblement ».

C’est ainsi qu’on arrive à la date décisive du 25 janvier 1816. Ce jour-là cinq Missionnaires de Provence apposent leur signature à la demande d’autorisation adressée à Messieurs les Vicaires généraux capitulaires d’Aix. On en trouve le texte dans EO 13, 12-14. L’approbation de la part des Vicaires généraux porte la date du 29 janvier. Selon le P. Beaudoin, l‘adresse portait cinq signatures, celles de Mazenod, Tempier ; Icard, Mie et Deblieu. La signature d’Icard fut raturée par la suite. Ce dernier ne semble pas mentionné dans la réponse, par contre on y trouve celui de Maunier. (Cf. EO 13, 14 notes 5 et 6).

Dans une lettre au P. Mille (24.1.1831, EO 8, 10), Eugène de Mazenod écrit : « Je célèbre demain l’anniversaire du jour où il y a seize ans (une erreur d’une année), je quittais la maison maternelle pour aller m’établir à la mission. Le p. Tempier en avait pris possession quelques jours auparavant… ». Dans ses Mémoires citées par Rambert (I, pp. 174-176), Tempier écrit : « Le 25 janvier 1816, jour que nous avions fixé à l’occasion de la fête de la Conversion de saint Paul pour nous réunir, nous quittâmes définitivement, l’un et l’autre, la maison paternelle et nos familles, pour prendre possession de notre humble demeure et ne plus la quitter… Nous vécûmes là, seuls, pendant trois semaines environ. Ce ne fut qu’à la mi-février que MM. Mie, un certain Icard et Deblieu vinrent se joindre à nous ». Vers la mi-mars, Icard quitta dans les conditions qu’on connaît, et Maunier rejoignit le petit groupe.

Ce 25 janvier fut donc, semble-t-il, les cinq premiers Missionnaires tinrent leur première réunion. On mit au point l’Adresse aux Vicaires généraux capitulaires, et on la signa. Cette Adresse est composée de deux parties que la lecture distingue aisément, l’énoncé des motifs de la demande, puis le règlement provisoire.

« Les prêtres soussignés vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi,
Ayant reconnu par expérience que l’endurcissement ou l’indifférence de ces peuples rendent insuffisants et même inutiles les secours ordinaires que Votre sollicitude pour leur salut leur fournit,
S’étant convaincus que les missions seraient le seul moyen par lequel on pourrait parvenir à faire sortir de leur abrutissement ces peuples égarés,
Désirant en même temps répondre à la vocation qui les appelle à se consacrer à ce pénible ministère,
Et voulant le faire d’une manière aussi utile pour eux qu’avantageuse pour les peuples qu’ils se proposent d’évangéliser ;
Ils ont l’honneur de vous demander l’autorisation de se réunir à Aix dans l’ancienne maison des Carmélites dont l’un d’eux a fait l’acquisition pour y vivre en communauté sous une règle dont ils vont vous exposer les points principaux… ».

Viennent ensuite 16 courts alinéas, dans lesquels est esquissé le règlement. Ils formeront, est-il écrit, « une communauté régulière de Missionnaires », qui « ne dépendra que de l’Ordinaire. Les Missionnaires doivent se proposer en entrant dans la Société d’y persévérer toute la vie. Et le supérieur élu le sera à vie. Tel est, Messieurs les Vicaires généraux, l’aperçu général du règlement que les prêtres soussignés Vous proposent d’approuver en Vous faisant la demande de se réunir en communauté.

Fait à Aix, le 25 janvier 1816

Eugène de Mazenod, Tempier, Icard, Mie, Deblieu ».

La réponse ne tarda pas. Nous la citons d’après Rey (I, 192)

« Approbation

Nous Vicaires généraux du Diocèse d’Aix et Arles, le siège vacant,
Convaincus de l’utilité de la réunion susdite formée par des prêtres respectables et dévoués au salut des âmes, pleins de confiance que la miséricorde de Dieu bénira leur entreprise, reconnaissant que c’est un signe de sa bonté infinie d’avoir inspiré aux prêtres susnommés la généreuse résolution de se consacrer de concert à l’instruction et à l’éducation du prochain, en vivant à cette fin en communauté dans la maison dite des Carmélites à Aix, sous l’observance du règlement ci-dessus ; dont nous avons examiné et dont nous approuvons les dispositions, avons autorisé Messieurs de Mazenod, Maunier, Deblieu, Tempier et Mie à se réunir en communauté dans la maison dite des Carmélites à Aix, pour l’observance du règlement susdit, nous réservant toutefois de leur accorder une plus ample et plus formelle autorisation avec les modifications de règlement que l’expérience pourra faire connaître plus utiles, si besoin est.
Donné à Aix le 29 janvier 1816
Guigou, Chanoine, Vicaire général ».

C’est vraisemblablement le 25 janvier que l’on procéda à l’élection du supérieur. Voici ce qu’en écrit Jaencard (Mélanges… p.p. 18-19) : « Le premier soin de ces prêtres réunis dans la maison d’Aix fut de se constituer en communauté par l’élection régulière d’un supérieur. Toutes les voix se portèrent, comme on le pense bien, sur M. de Mazenod, qui d’abord se refusa à la charge imposée à son dévouement, Mais sa résistance ne put être longue, et il lui fallut céder… ».

Dans ses Mémoires citées par Rambert (I, pp. 176-1777), Eugène décrit les conditions de cette première équipe de trois. Il avait fallu accepter « les conditions onéreuses de la directrice du pensionnat : « Elle nous avait étroitement séquestrés dans les pièces qu’elle nous avait cédées ; mais, pour arriver aux appartements du haut de la maison, qui forment à présent la bibliothèque, il fallait passer par le petit escalier qui communique au dehors. Nous avions bien de la peine à nous caser, aussi deux missionnaires couchaient dans cette pièce et moi je couchais dans ce petit boyau qui sert de passage pour y arriver ; et comme nous n’étions pas très fournis en meubles dans ces commencements, nous placions une lampe sur le seuil de la porte de communication, laquelle servait ainsi à trois de nous pour nous déshabiller et nous coucher. Le réfectoire, soi-disant provisoire, resta longtemps malmeublé, nous placions une planche sur deux tonneaux qui servaient de pieds à cette table improvisée. La cheminée où bouillait notre pot fumait tellement, qu’elle obscurcissait le jour dans cette renardière, où nous mangions avec assez d’appétit la pauvre portion qui nous revenait à chacun. Delà allait mieux aux dispositions que le bon Dieu avait mises dans nos cœurs, que les dîners confortables que ma mère aurait bien voulu nous donner chez elle… Nous n’avions rein perdu de notre gaieté au contraire ; comme cette manière de vivre formait un contraste assez frappant avec celle que nous venions de quitter, il nous arrivait souvent d’en rire de bon cœur».

Cela dit pour essayer de qualifier l’ambiance du temps et les mentalités, on peut en venir au pas à pas de la fondation. Il faut d’abord reconnaître que nos sources restent lacunaires. Pas de journal des démarches, seulement de rares mais précieuses correspondances… Et quelques récits ultérieurs. On ne connaît qu’en gros les démarches d’Eugène auprès des autorités diocésaines, sa recherche d’un lieu pour se réunir, celle des financements, les contacts pris avec d’autres prêtres. Ce qui nous reste permet cependant de nous faire une idée assez précise du projet et des étapes de sa réalisation.

Nous sommes bien éclairés sur les sentiments d’Eugène à ce moment par la lettre qu’il écrit les 23 et 24 octobre à Forbin Janson (EO 6, 8-11). « Je l’avais bien compris, mon cher ami, que ce qui refroidissait si fort nos Grands Vicaires pour l’oeuvre des missions, c’était la crainte de se voir enlever des sujets dont vraiment le diocèse a le plus grand besoin. Toute difficulté a cessé par la tournure que j’ai prise. L’idée que les missionnaires que je veux réunir ne sortiront pas du diocèse, les tranquillisa si fort qu’ils sont devenus les protecteurs déclarés de notre œuvre. Et je leur en sais d’autant plus de gré, que tous les prêtres ne sont pas de leur avis.

Maintenant je te demande, et je me demande à moi-même comment moi, qui jusqu’à ce moment n’avais pu me déterminer à prendre un parti sur cet objet, tout à coup je me trouve avoir mis en train cette machine, m’être engagé à sacrifier mon repos et hasarder ma fortune pour faire un établissement dont je sentais tout le prix, mais pour lequel je n’avais qu’un attrait combattu par d’autres vues diamétralement opposées ! C’est un problème pour moi et c’est la seconde fois en ma vie que je me vois prendre une résolution des plus sérieuses comme par une forte secousse étrangère. Quand j’y réfléchis, je me persuade que Dieu se plaît ainsi à mettre fin à mes irrésolutions. Tant il y a que j’y suis jusqu’au cou, et je t’assure que dans ces occasions, je suis tout autre. Tu ne m’appellerais plus cul de plomb si tu voyais comme je me démène ; je suis presque digne de t’être comparé tant mon autorité est grande. J’en trépigne sourdement parce que je n’ai plus un moment de repos, mais je n’en agis pas moins de bonne grâce. Voilà près de deux mois que je fais la guerre à mes dépens, tantôt à découvert, tantôt sourdement. J’ai la truelle d’une main, l’épée de l’autre comme ces bons Israélites qui reconstruisaient la ville de Jérusalem. Et la plume va son train, car je n’ose pas te dire tout ce que j’ai écrit depuis que je me mêle de cette affaire, que tu as raison d’appeler notre affaire, car mon dessein est bien que ces deux œuvres n’en fassent qu’une. Mais, dans ce moment-ci et pour commencer, il fallait avoir l’air de n’avoir de commun que le nom, pour ne pas effaroucher et les supérieurs et les missionnaires eux-mêmes, qui, à l’exception de Deluy, ne voulaient pas entreprendre le voyage ni travailler hors du diocèse ou au plus des diocèses circonvoisins où l’on parle la langue provençale. Explique tout cela à Mr Rauzan.

Voici l’état des choses, sans entrer dans tous les préalables qui seraient trop longs à raconter. Les Minimes étaient à vendre. Ce local était parfaitement à notre convenance. Je pensais qu’il ne fallait pas le laisser échapper. Je me mis en devoir de l’acheter. Je me donnai pour cela des peines incroyables mais en pure perte’. Les religieuses du Saint-Sacrement par un tour de passe-passe me le soufflèrent poliment. En traitant cette affaire, j’aurais agi auprès de quelques prêtres que je croyais propres à la sainte œuvre, et qui le sont en effet. Ceux-ci ne se tinrent pas pour battus, quand je fus débouté. J’eus honte ou scrupule de laisser amortir leur beau feu et je tentai d’obtenir le seul local qui nous reste dans la ville pour y établit une communauté. Mes démarches eurent un succès inattendu ; dans une seule entrevue, l’affaire fut conclue ; et je me trouvai propriétaire de la majeure partie de l’ancien couvent des Carmélites, qui est situé à la tête du Cours, ayant attenant une charmante église, un peu délabrée à la vérité, mais qu’on pourrait mettre en état avec moins de cent louis.

Voilà mon histoire. Mais le plaisant, c’est que tout cela s’est fait sans que je fusse arrêté par la pensée que je n’avais pas le sou. La Providence ; pour me prouver que je n’avais pas tort, m’a envoyé tout de suite douze mille francs que l’on me prête sans intérêt pour cette année. Maintenant, dis-moi comment je les rembourserai. J’ai fait une affaire d’or, puisque tout l’établissement y compris les réparations de l’église, ne me coûtera que 20 000 francs. Mais où trouverai-je cette somme ? Je n’en sais rien. En attendant, les missionnaires me désolent. Ils voudraient commencer demain. J’ai beau leur dire qu’il faut donner le temps de faire des chambres, de rendre la maison habitable. C’est trop long à leur avis. Et puis, les ressources pour vivre, quand nous serons en communauté ? Je crois que je me recommanderai à Saint Gaétan de Thiène. Quand il sonnait la cloche, le peuple venait apporter de quoi manger. Nous sommes quatre pour le moment, sans compter Deluy qu’on a envoyé dans une paroisse, il n’y a pas plus de quinze jours. De ces quatre, j’ai mille francs de pension ; en voilà pour deux. Un troisième m’a dit qu’il aurait strictement de quoi vivre ; le quatrième, Dieu y pourvoira sans doute. Comment faites-vous à Paris ? A quel saint vous êtes-vous voués ? Car, si je m’en souviens, la maison coûte mille écus de loyer. Voilà la pension ! e poi e poi (et après, et après), pour tout le reste ! Dis-moi ce que tu crois que je doive faire pour bien mener ma barque et pour la faire marcher de conserve avec la vôtre, sans choquer ceux qui doivent être ménagés. Ecris-moi à vingt reprises, si tu veux, mais ne me fais pas de ces lignes de procureur qui mettent à bout ma patience. Douze lignes par page, c’est à n’y pas tenir. Il y en a trente dans les miennes ! Comment veux-tu approfondir une question avec tes papillotes ? Corrige-toi, ou je me fâche.

Il y aurait du malheur si, avec tant d’amis dans le ministère, tu n’obtenais rien pour mes parents. Je te ferai passer des notes sur chacun d’eux. Tu en tireras bon parti, j’espère. Il serait temps que ces malheureux vissent luire un beau jour pour eux ».

24 octobre
« Je suis aux abois. Jamais affaire n’a donné plus de soucis que cet établissement. Il surgit à chaque instant quelque nouvelle difficulté, c’est d’un ennui à périr. Comment ferons-nous sans l’église ? Il t’est commode de dire qu’il est juste de la laisser réclamer par les Carmélites. Et l’argent pour la leur payer, qui est-ce qui le fournira ? La locataire actuelle, qui me cédera le bail, n’avait jamais fait aucune réclamation pour faire réparer l’édifice. Toute la toiture est délabrée. Ce devis que j’ai sollicité fait monter la dépense des réparations urgentes à 17 et tant de cent francs. Le devis sera envoyé à Paris ; et certainement on reculera dans les bureaux quand il s’agira de l’approuver. En attendant, puis-je prendre sur moi de faire une dépense aussi considérable sans savoir si l’édifice nous restera ? Tel qu’il est, il ne peut pas nous servir ; il y pleut comme à la rue. Nous pourrons pourtant faire le service dans le chœur qui est à nous et qui est très grand. Voici ce que M. Guigou se propose de faire : il veut demander cette église pour la faire desservir à l’avantage du public et nous la cédera ensuite. Je ne vois pas pourquoi cela paraîtrait injuste. Les Carmélites sont actuellement chez les Pères de l’Oratoire ; trois églises paroissiales de la ville appartiennent à des Ordres religieux : les Incurables et les religieuses du Saint-Sacrement occupent les maisons et les églises de deux autres Ordres religieux. Pourquoi ne desservirions-nous pas à notre tour l’église des Carmélites ? Ne vaut-il pas mieux que l’office divin s’y fasse que de la voir servir d’entrepôt à tous les saltimbanques qui passent et de caserne aux soldats de toute nation ? Occupe-toi un peu de cela. Moi, je suis à bout de ma patience. Si j’avais prévu le tracas, le souci, les inquiétudes, la dissipation où cet établissement me jette, je crois que je n’aurais pas eu assez de zèle pour l’entreprendre. Je demande tous les jours à Dieu de me soutenir dans mes serrements de cœur, et je me recommande à tous les saints missionnaires, sur les traces desquels nous voulons marcher. Aide-moi aussi et prie le bon Dieu pour ton meilleur ami ».

Marseille, mai 2011

Michel Courvoisier, omi

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Eugène de Mazenod 1814-1815
Recherches et décision

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Eugène de Mazenod 1814-1815
Recherches et décision

Ordonné prêtre depuis un peu moins d’un an, Eugène de Mazenod revient à Aix au début de novembre 1812. Après avoir hésité, il a choisi d’habiter, avec le Frère Maur comme domestique et compagnon, chez sa maman au numéro 2 de la rue Papassaudy. On sait son insistance pour que les siens lui laissent une entière liberté, nécessaire, écrit-il, à sa vie de prêtre. Il garde aussi cette liberté vis-à-vis des structures ecclésiales de la ville et du diocèse. A-t-il repris contact avec le P. Magy et le groupe de laïcs de Marseille ? Le P. Rey (I, p. 88) en fait la supposition, sans doute par bienveillance, mais on n’en a aucune preuve. Le P. Magy mourra le 25 février 1814, sans qu’Eugène fasse écho à ce décès.

Ces premiers quatorze mois à Aix, jusqu’en décembre 1813, peuvent être qualifiés de temps d’exploration. Eugène, fidèle aux directives de M. Duclaux, ne se présente pas « en réformateur », mais on ne peut le soupçonner d’oisiveté. Ses prédications de carême à la Madeleine en provençal « pour la basse classe » ont été sa première affirmation publique. Il y eut ensuite une mission dans la paroisse rurale de Puy-Ste-Réparade à une vingtaine de kilomètres d’Aix, puis une retraite paroissiale prêchée à Forcalquier avec Charles de Forbin Janson, enfin la prédication de l’Avent à la Madeleine. Il consacre du temps aux séminaristes et aussi aux prisonniers. Ce sont surtout les jeunes qui l’accaparent de plus en plus avec leur Association. Mais la lumière ne s’est pas encore faite sur l’orientation de sa vie. « J’attends des ordres pour ce qu’il plaira au Seigneur d’ordonner de moi… », écrivait-il à Forbin Janson en avril: Un peu moins de deux ans plus tard, (novembre 1815), il a pris des décisions qui le lient : achat de l’ancien Carmel, réunion prochaine du petit groupe des Missionnaires de Provence, accord obtenu des autorités diocésaines. Deux années, 1814 et 1815, ont été nécessaires, et efficaces, désormais il a choisi sa route et s’y est engagé.

Une suite d’événements plus ou moins favorables l’ont amené à ces décisions. C’est d’abord, en mars-avril 1814, la très grave maladie contractée au service des prisonniers autrichiens. C’est à la même période la très rapide évolution politique et ses répercussions sur la vie de l’Eglise : chute de Napoléon, liberté retrouvée pour le pape, restauration de la monarchie, interrompue il est vrai par les Cent Jours, ouvrant à l’Eglise des espaces nouveaux. C’est enfin la clarification de ses relations avec Forbin Janson, à qui le pape demande de se consacrer en priorité aux missions en France. Eugène lui aussi se décide et choisit la même voie, mais en Provence. « Tu ne m’appelleras plus cul-de-plomb », pourra-t-il écrire à son ami. Le long temps de recherche a abouti à engagements forts et décisifs.


L’Association de la Jeunesse
En ce début de 1814, l’Association de la Jeunesse est la seule activité d’Eugène pour laquelle on dispose d’informations. Regardons ce qu’en dit le Journal (EO 16, pp. 141-143). L’Association a été « purgée de tous les sujets douteux ». « Cette société d’élite », où « la ferveur continue à se manifester tous les jours davantage » se voit dotée d’un « Règlement ». « M. le Directeur » l’a rédigé, les Congréganistes l’ont approuvé et s’engagent solennellement le 2 février 1814.

Il est intéressant de lire les motivations des « expulsions » notées le 12 décembre 1813 et le 3 janvier 1814. A MM. Pélissier et Marin est reprochée « l’obstination qu’ils ont mise à vouloir continuer de fréquenter mauvaise compagnie ». Dubois « est chassé comme incorrigible et plus propre à polissonner dans les rues qu’à profiter des bons exemples de MM. les Membres de l’Association ». Trois semaines plus tard, Chaine et Sallebant sont « chassés » ; ils « avaient été reçus un peu légèrement » sur présentation d’un vicaire de la cathédrale. « On ne conçut pas une grande espérance en les voyant… Ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de la honte qui rejaillit nécessairement sur leur personne par une aussi déshonorante expulsion. »

Le Journal signale l’adoption d’un règlement le mercredi 2 février 1814, jour de congé en tant que fête supprimée. L’Association se réunit à 8 heures dans l’église des Ursulines, rue Mignet. Les Congréganistes se présentèrent « deux à deux » devant M. le Directeur, qui, en surplis et étole, était assis sur un fauteuil placé sur les marches de l’autel. Il y eut renouvellement des promesses du baptême, consécration à la Sainte Vierge et baiser de paix, le tout suivi de la messe.

Le règlement, selon le Journal, « embrasse tous les devoirs qu’ils ont à remplir, soit comme chrétiens, soit comme congréganistes ; il leur fournit les moyens de se maintenir dans la piété, d’étudier comme il faut, en un mot de faire leur salut au milieu de tous les dangers qui les environnent de toute part. » Il fut « approuvé d’un commun consentement ». Le texte devait être recopié dans le Journal, mais ne l’a pas été, si bien qu’on peut hésiter sur la formulation de 1814.

Les Missions de 1899 ont en effet publié trois documents différents, tous mériteraient une étude approfondie. Celui intitulé « Premier Règlement », pages 19 – 25, semble être le plus ancien. En voici le premier paragraphe : « La fin principale de cette association est de former dans la ville un corps de jeunes gens très pieux qui, par leurs exemples, leurs conseils et leurs prières, contribuent à mettre un frein à la licence et à l’apostasie générale qui fait tous les jours de si rapides et effrayants progrès, en même temps qu’ils travaillent très efficacement à leur propre sanctification. »

Dans les Missions, ce document est précédé d’un autre, pages 7 – 19, intitulé « Abrégé du Règlement de Vie », dont voici deux extraits. « La vie chrétienne consiste principalement à éviter le mal et à pratiquer le bien, mais on ne parviendra jamais à cette double fin si désirable si on ne règle pas les actions de la journée de façon à ne rien laisser au hasard ou au caprice. » Et un peu plus loin : « Les devoirs des congréganistes de la jeunesse chrétienne se bornent principalement à la piété et à l’étude. On comprend dans la piété tout ce qu’ils doivent à Dieu et au prochain. L’étude est le devoir d’état de la plupart d’entre eux ; un petit nombre peuvent avoir des devoirs de société à remplir… »

Le troisième document, pages 25-107, a pour titre « Statuts de la Congrégation ». C’est certainement la formulation la plus récente. Il s’agit d’une rédaction postérieure, destinée à d’autres regroupements que celui d’Aix, puisqu’il est indiqué que pour être reçu, il faut « être domicilié à Marseille ». L’imprimé couvre 82 pages, avec un total de 544 articles. Le seul statut du « Préfet » de la Congrégation en comporte 48, auxquels il faut ajouter 27 articles sur les procédures d’élection. Je relève les points suivants. La Congrégation est « divisée en trois classes » : celle des Postulants, celle des Admis, celle des Reçus. « Celui qui veut être admis doit exercer ainsi que ses parents une profession honorable. Il doit avoir fait sa première communion. » « Il faut avoir au moins 14 ans pour être probationnaire, 15 ans pour être reçu. » « Il y aura réunion générale tous les dimanches, matin et soir, tous les jeudis, matin et soir, tous les jours de fêtes chômées, matin et soir, le Jour de la Commémoration des Morts, le matin seulement, le dernier jour du carnaval, tous les jours de fêtes supprimées dont on fait la solennité dans l’Eglise. » « Les jeux et divertissements d’une honnête récréation sont regardés comme une des bases de la Congrégation. On prétend dans la Congrégation aller par cette voie aussi directement à Dieu que par la prière… » Des articles indiquent les devoirs à l’égard des malades et aussi « envers les confrères pauvres », en faveur desquels on envisage de recourir à la charité des membres en les « taxant », c’est le mot qui est employé.

Leflon (II, p.19-20) fait quelques remarques, qu’il est facile de faire nôtres. « Ce règlement nous paraîtrait aussi rigide que disproportionné si nous méconnaissions le climat de l’époque. On voulait… par une culture intensive, par une sévérité inquiète, combattre l’indifférence et le laisser aller. Le XIXe siècle… concevra ses œuvres de jeunesse en opposition avec une société contre laquelle il faut se défendre… D’où une tendance générale au cloisonnement, à la serre chaude… » L’Abbé Allemand, à Marseille, donnait à la règle de son œuvre de jeunesse, « une forme autrement sobre et concise ». Mais, ajoute Leflon : « Sobriété, concision, mesure ne sont point vertus de jeunesse. Le zèle dévorant d’Eugène de Mazenod, sa façon d’écrire vite et sans se reprendre l’entraînaient aux amplifications. Mais il avait pour lui l’élan de ses débuts, une ardeur toute méridionale, un dynamisme naturel et surnaturel… Il excellait à animer son œuvre, à créer une atmosphère de joie, dans laquelle s’épanouissaient les âmes… »

Dès cette année 1814, les congréganistes font l’adoration des 40 heures dans les églises du St-Esprit, de St-Jean de Malte et de la Madeleine. C’était une manière de contrecarrer les excès du carnaval, voire de faire œuvre de réparation, dans ces jours précédant le carême. Pour le mardi-gras, le Journal signale une « séance extraordinaire chez M. le Directeur après la bénédiction. (Celui-ci) avait pris soin de faire préparer un petit goûter qui fut reçu avec joie et reconnaissance, et on se retira fort tard… » (EO 16, 141). C’était le 22 février.

Le passage du pape à Aix
Le passage du pape Pie VII à Aix le 7 février nous fait quelque peu revenir en arrière. Il était exilé de Rome et prisonnier depuis juillet 1809. En juin 1812, Napoléon lui avait fixé Fontainebleau comme résidence, le séparant de tous ses collaborateurs. Or en janvier 1814, l’Empereur décide de le renvoyer à Rome, mais par un itinéraire compliqué qui lui fait contourner le Massif Central et tout a été fait pour éviter l’enthousiasme populaire. Or, à son passage à Aix, raconte le vicaire général Guigou, la foule était « immense ». Guigou s’arrangea pour rejoindre la voiture du pape et lui parler « autant qu’il a été possible au milieu des acclamations ». Il offrit au pape « une bourse remplie d’or, produit des dons qu’il avait recueillis parmi les ecclésiastiques et les fidèles ».

Dans une lettre du 10 février adressée à Forbin Janson sous un pseudonyme (Missions 1962, p. 131-134), Eugène manifeste aussi tout son enthousiasme. S’étant « emparé de la portière de cette voiture qui portait ce qu’il existe de plus précieux sur la terre », il y gagne « une blessure au talon »… Le lendemain, Mme de Mazenod donnait l’hospitalité au cardinal Dugnani, qui suivait le pape comme ses collègues, mais séparément, un à un, avec un escorte de la police. Rey signale d’autres lettres de cardinaux correspondant avec Eugène.

Eugène aux portes de la mort
Pour l’Empereur, les défaites se succédaient et laissaient entrevoir la fin prochaine du Régime. Pour les éloigner des frontières, le Gouvernement avait envoyé les prisonniers de guerre autrichiens dans diverses villes du Sud-Est. Aix en accueillit 2000. C’est à leur contact qu’Eugène contracte le typhus, qui le conduit aux portes du tombeau. La maladie lui fait alors percevoir la précarité de ses entreprises s’il continue à agir en solitaire. Pour construire dans la durée, il lui faudra travailler avec d’autres…

Les prisonniers étaient rassemblés à la caserne Forbin. Pour une ville qui n’atteignait pas les 20 000 habitants, ce nombre de 2000 était considérable. Le typhus fit de nombreuses victimes parmi eux. « Médecins et aumônier, écrit Leflon (I, p. 446), succombent de la maladie contractée à leur chevet. A cette nouvelle, l’abbé de Mazenod se propose à l’administration diocésaine pour remplacer son confrère et, avec un mépris total du danger entoure de soins les plus empressés les malheureux frappés par la contagion, les prépare à paraître devant Dieu, leur administre les derniers sacrements. Bientôt lui-même se trouve atteint… Il refuse de se laisser soigner, il continue son assistance aux prisonniers. » Le 10 mars, il doit s’aliter, le 15 il reçoit l’extrême onction et le viatique…

On devine l’émotion de ses proches, et même de toute la ville. On pense aussi aux soins que lui procurent sa maman, son beau-frère Boisgelin et probablement surtout le Frère Maur, jamais cité. Dans une lettre du 17 mars à Mme de Mazenod, Roze-Joannis s’en prend à la négligence des autorités diocésaines : « Sans prétendre le condamner, parce que le principe qui l’a fait agir aussi imprudemment est respectable, je suis persuadé cependant que les plus saints évêques de l’antiquité auraient suspendu dans un pareil cas leurs fonctions pastorales. »

Qu’Eugène ait été marqué par cette maladie, en témoigne ce qu’il écrit quarante ans plus tard au p. Baudrand , supérieur de la première équipe oblate au Texas, touché lui-même par la fièvre jaune. « Je sais ce que c’est que les épidémies, moi qui en ai été atteint dans les premières années de mon ministère. C’était le typhus des prisons dont tous ceux qui en furent atteints moururent, excepté moi dont Dieu ne voulut pas, quoique je demandasse depuis que j’étais prêtre, tous les jours à la messe, de mourir de cette mort. J’étais seul alors, je pouvais faire ce vœu ; gardez-vous bien vous autres d’en faire de pareils, vous ne vous appartenez plus… » (EO 2, 63) La lettre est datée du 30 octobre 1853. Ironie tragique ; à cette date, le p. Baudrand était décédé depuis un mois, le Supérieur général l’ignorait…

Quand dans les semaines de sa convalescence, Eugène reviendra sur sa maladie, il insistera sur les réactions de ses « chers enfants ». Ainsi dans le résumé qu’il en fait dans le Journal de la Congrégation de la jeunesse (EO 16, 143-146). « Leur inquiétude fut à son comble quand ils furent informés que j’avais perdu connaissance deux ou trois heures après avoir reçu les sacrements. » Les jeunes multiplient les supplications. « Pour que l’œuvre de miséricorde qu’ils voulaient faire pour moi ne portât aucun préjudice à leurs études, ils devançaient l’aurore, et se rendaient de grand matin malgré les frimas à l’église où chaque jour ils assistaient au Sacrifice qui était offert en leur nom aux frais de leurs petites épargnes destinées à leurs menus plaisirs. Le soir, au sortir de la classe, ils se réunissaient encore dans l’église de la Madeleine pour y faire en commun des neuvaines qui étaient en quelque sorte devenues publiques. » C’était devant la statue de Notre-Dame de Grâces. Ces prières, « jointes aux autres que l’on eut la charité de faire pour moi, m’arrachèrent des bras de la mort dont j’étais presque devenu la proie… »

Il en parle aussi dans une lettre du 23 avril à Forbin Janson (Missions 1962, 134-137) : « Je comptais comme toi et avec plus de raison que toi, sur ma forte complexion et sans les innombrables neuvaines… je serais infailliblement mort. » Et au début de cette lettre : « Si tu savais le plaisir que l’on me fait quand on me dit que, dans mon délire qui a duré tout le temps de ma maladie… je m’occupais sans cesse à parler du Bon Dieu, à prêcher, etc., et à parler de toi. Quoi ! disais-je, vous me retenez ici sans rien faire, tandis que j’ai tant d’occupations ; tout souffre de mon inaction ; je déshonore mon ministère ; de ma vie je n’oserai plus paraître devant mon ami de Janson ; que voulez-vous qu’il dise, lui qui ne s’écoute jamais et qui se sacrifie pour le bien de l’Eglise… » Cette référence à Forbin Janson dans son délire nous dit beaucoup sur Eugène à cette époque, il ne faudra pas l’oublier.

Citons aussi cette lettre du 17 juin à son papa, avec qui la correspondance est maintenant renouée : « C’est prodigieux tout ce que l’on m’a témoigné d’intérêt ; j’en suis confus et humilié toutes les fois que l’on me le rappelle, et je ne pourrai jamais le reconnaître autrement que par le plus entier dévouement au salut et à l’édification de tous mes chers compatriotes… » (EO 15, 87)

On peut noter qu’au même printemps 1814, l’abbé de Quélen, futur archevêque de Paris, alors jeune prêtre, tomba malade lui aussi au service des prisonniers. « Quoique malade lui-même au point de cracher le sang, il se multiplia dans les différents hôpitaux parisiens », apportant aux malades les secours spirituels et distribuant aumônes et vêtements. On se rappelle qu’Eugène avait indiqué comme une des intentions de ses premières messes (EO 14, 171) : « Pour obtenir… la persévérance finale et même le martyre ou du moins la mort au service des pestiférés ou tout autre genre de mort pour la gloire de Dieu ou le salut des âmes… » Il commençait à découvrir qu’il avait à donner sa vie, non dans un acte unique de haute générosité, mais dans la longue et patiente fidélité du ministère.

Eugène eut besoin d’une longue convalescence, qu’il passa en partie à l’Enclos, meublant ses journées avec Billuart, Alphonse de Liguori, le catéchisme du Concile de Trente…, étudiant notamment les vertus théologales. Il avait recommencé à dire la messe le20 avril. « Il n’y a que les génuflexions qui me peinent un peu », peut-il écrire à Forbin le 23 avril (Missions 1962, p. 135). « Me voilà hors d’affaire et aujourd’hui 24 pour la première fois je mettais le nez à la rue. Je fais peur, mais grâces à Dieu, la poitrine, ce meuble si nécessaire pour nous, est à l’abri… »

Le Journal de la Congrégation reprend au début de mai. « Le 3 mai, (noter que c’était un mardi), je convoquai tous les congréganistes dans l’église de sainte Madeleine pour y assister à la messe que je devais dire pour eux ». Son exhortation porta sur « les devoirs d’amour et de reconnaissance dont nous étions redevables à Dieu, père de miséricorde, qui n’est jamais sourd à la prière de ceux qui mettent en lui toute leur confiance » (EO 16, 140). Et le 15 mai, (un dimanche), ce fut une journée de prière et de jeux à l’Enclos. Les jeunes retrouvaient cependant leurs familles pour le repas de midi et revenaient l’après-midi.

La nouvelle situation politique et ecclésiale
En un peu plus de deux mois, note alors Eugène (ibid.), « la France avait changé de visage et la sainte religion de nos pères reprenait tous ses droits sous la paisible domination de notre légitime Souverain ». Cette courte phrase, que tous les jeunes pouvaient lire dans le Journal de la Congrégation, dit bien que pour Eugène comme pour beaucoup de Français, une période douloureuse de 25 ans prenait fin, c’était comme une aurore. Roze-Joannis s’exprimait plus brutalement : « Le règne de la racaille finira donc, et nous ne verrons plus les assassins de leur roi entourés de flatteurs et comblés d’honneurs et de richesses… » (cité par Leflon II, p. 11). Le 6 avril, Napoléon abdiquait. Le 3 mai, Louis XVIII, « souverain légitime », faisait son entrée à Paris.

A Aix, raconte-t-on, ce ne furent partout pendant plusieurs mois qu’illuminations générales, drapeaux blancs aux fenêtres, arcs de triomphe, salles et guirlandes de verdure, danses, repas et chants joyeux. Le maire déclarait : « Le descendant chéri de saint Louis et de Henri IV remonte sur le trône de ses pères. » Un registre d’adhésion fut ouvert, qui recueillit en quelques jours 1500 signatures. On y trouvait, à côtés de prêtres, d’employés, de négociants, tous les grands noms de l’aristocratie…

Mgr Jauffret était toujours considéré comme l’archevêque nommé, bien qu’absent d’Aix depuis plus d’un an. Le 14 avril, il donne sa démission pour redevenir évêque de Metz. Les administrateurs capitulaires sont les vicaires généraux Guigou et Dudemaine ; ce dernier meurt en juin et son remplaçant est l’abbé Beylot, qu’Eugène avait eu comme confesseur avant son entrée au séminaire. Eugène en informe son ami Charles (cf. Missions 1962, p. 136). « Notre chapitre, sans attendre qu’aucun autre lui en donnât l’exemple, s’assembla le 14 ou le 15… Grands débats, consultations… Il prend à l’unanimité la délibération de rétracter tout ce qui avait été fait depuis la première élection des grands vicaires » quatre ans auparavant à la mort de Mgr de Cicé. Eugène ajoute que le Chapitre a pris soin de faire approuver ces délibérations par les cardinaux de passage en Provence.

Dans cette question du rétablissement de l’autorité canonique légitime, Eugène ne se situe pas en simple observateur. Il prend parti et le fait savoir. Parlant des chanoines d’Aix qui s’étaient montrés favorables à Mgr Jauffret, il écrit à Forbin Janson (la lettre peut être datée du 20 juin, EO 15, 85-86) : « Les gens de cette espèce (les soutiens de Jauffret) en débitent ici de toutes les couleurs. Pas devant moi, parce qu’ils me redoutent, je ne sais trop pourquoi, ou plutôt je le sais très bien. C’est au point que l’Evêque de Metz, à ce que l’on mande de Paris, me regarde comme son plus redoutable adversaire, non seulement à Aix, ce qui pourrait avoir quelque fondement, mais encore à Paris, ce qui est absolument faux. Au reste, ce n’est que ses principes que je combats, parce qu’ils ne sont pas conformes à la vérité et aux traditions de nos Pères… Que l’Eglise romaine se persuade bien que ces gens-là et leurs adhérents sont les ennemis de tous ses droits et de toutes ses prérogatives… Au reste, leurs actions sont très bas ici, et j’ai un peu contribué à cette bonne œuvre… ». Comme l’indique Leflon (II, p. 13) : Le parti adverse « ne manquait pas de mémoire ; les oppositions tenaces que rencontrera l’apôtre de la jeunesse et le fondateur des Oblats se chargeront amplement de le démontrer ».

Le mandement de Mgr Miollis, originaire d’Aix et depuis 1806 évêque de Digne, indique bien l’état d’esprit, que partageait Eugène. Ce mandement est daté du 26 mai : « Béni soit le Dieu de miséricorde, qui nous console dans toutes nos tribulations… Le fléau dévastateur de la guerre s’avançait à grands pas vers nos foyers. L’orage qui d’abord n’avait grondé que de loin était prêt à éclater sur nos têtes, lorsque tout à coup un de ces événements, dans lesquels l’impie lui-même ne saurait méconnaître le doigt de Dieu, a donné à l’horizon une clarté inattendue. La paix, objet de tant de vœux, nous a enfin été accordée. Tout annonce qu’elle sera durable puisqu’elle a été cimentée pour le rétablissement de cette antique dynastie, qui pendant tant de siècles avait fait la gloire et le bonheur de notre nation… Déjà la capitale a accueilli avec enthousiasme dans ses murs notre légitime souverain, auguste frère de Louis XVI… Prince infortuné et digne d’un meilleur sort, doux, éclairé, vrai père du peuple, il nous sera enfin permis de répandre sans contrainte des larmes sur votre bonheur… » (cité par Ricard, Mgr de Miollis, p. 163).

C’est sous la date du 15 mai qu’Eugène écrit dans le Journal de la Congrégation (EO 16, 147) le mot déjà cité : « La France avait changé de visage ». Il ajoute : « La sainte religion de nos pères reprenant tous ses droits sous la paisible domination de notre légitime Souverain, la Congrégation n’a plus à craindre de revers, ni les congréganistes et leur Directeur de persécution. Sachons remercier Dieu de cette insigne faveur par un renouvellement de zèle et d’application pour remplir tous nos devoirs. Le premier bienfait que nous devons à cette heureuse et inattendue régénération, c’est de pouvoir faire nos exercices religieux sans contrainte et à découvert, leur donner plus d’étendue et de publicité… » Quelques jours plus tard, il note que la Congrégation a été rétablie à Marseille.

Le Journal indique donc la reprise régulière des activités : admissions, installation des dignitaires, participation aux processions de la Fête-Dieu… La « chapelle de la Congrégation » à l’Enclos obtient des grands vicaires l’autorisation de garder le saint Sacrement. L’abbé Guigou vient en personne y célébrer la messe du 15 août. Le Journal souligne tout particulièrement les célébrations de première communion, dont on soigne la préparation, et aussi la confirmation, sans que le nom de l’évêque soit mentionné. La situation politique était redevenue favorable à ce que les jeunes se proposent pour ces sacrements.

Le souci de son père et de ses oncles
Avec la nouvelle situation politique, la correspondance est maintenant rétablie entre la France et la Sicile. Pour Eugène, le souci des exilés de Palerme redevient central ; il tient à ce qu’ils reviennent en France et y trouvent une vie plus digne de leur condition. Leur indéfectible fidélité à la dynastie légitime des Bourbons doit obtenir sa récompense. Il n’a en outre pas perdu l’espoir d’une réconciliation entre son père et sa mère, séparés depuis près de vingt ans.

C’est Eugène qui relance la correspondance. Sa lettre du 17 juin déjà citée donne à son père des nouvelles de sa maladie et de sa guérison (cf. EO 15, 87). Il semble même envisager que les Siciliens sont déjà sur le chemin du retour, venant donner de vive voix de leurs nouvelles. « Il eût été urgent que vous vous trouvassiez ici au moment de la régénération générale. Dans la position où vous êtes il vous convenait de demander des places et, quoiqu’elles soient excessivement briguées, il me semble que nous avions assez d’amis à Paris pour espérer avec fondement d’être écoutés favorablement. Le Roi, d’ailleurs, vient de faire une ordonnance extrêmement favorable pour les anciens officiers de Marine et mon oncle est dans le cas d’en profiter. Nous avons un canonicat vacant et, quel que soit l’archevêque qui nous sera donné il est bien impossible qu’il pût l’accorder à tout autre qu’à l’abbé, s’il était sur les lieux. Entre tous vous aurez trouvé le moyen de céder tous les ans près d’un millier d’écus à vos créanciers ou à ceux de votre père, et vous auriez par là fait un acte de justice qui eût adouci tous les esprits, tandis qu’en persistant dans le système auquel vous avez tant tenu malgré tout ce que j’ai pu vous dire dans le temps, il semble qu’on a quelque raison de vous accuser de ne pas employer le seul moyen qui vous reste de réparer une petite partie du dommage qu’essuient vos créanciers, ce serait au moins une preuve de bonne volonté dont on vous eût su gré, comme on en a su gré à d’autres… ». Un canonicat pour l’abbé, une pension pour le chevalier et à eux trois commencer de dédommager les créanciers, tel est le plan d’Eugène, auquel il ne voit pas comment on pourrait raisonnablement s’opposer.

M. de Mazenod répond le 24 juillet (cf. EO 15, 87, note 37), en vieux papa épanchant son cœur : « Mon fils, mon bon fils, Zézé, mon cher Zézé, douce consolation de mes tristes jours, soutien de ma vieillesse, Zézé, mon bien, mon espoir et ma vie, je me précipite dans tes bras, je te serre contre mon cœur. Le sens-tu palpiter, ce cœur sensible ? Vois-tu son agitation ? …» La lettre se poursuit en prière d’action de grâce : « Après avoir abattu mon fils ; vous l’avez relevé, après l’avoir blessé vous l’avez guéri, vous vous êtes laissé toucher par les prières ferventes des âmes fidèles qui s’intéressaient à sa conservation. Vous me l’avez rendu ! Quelles actions de grâce ne vous rendrais-je point ! O mon Dieu, daignez les agréer et veuillez bien continuer à jeter sur lui des regards de miséricorde. Et toi mon cher enfant, reçois nos félicitations, nos embrassements, partage notre joie… »

Le papa ajoute alors une confidence : « Le Chevalier nous a révélé un secret que nous ignorions. Il avait contracté depuis deux ans un mariage de conscience avec dona Antonia que tu avais vue chez nous, et qui n’était plus en âge d’avoir des enfants… Au reste, je n’ai pas besoin de te recommander de ne rien marquer en réponse à cet article qui puisse mortifier le chevalier ou sa femme, car 1° à chose faite conseils sont pris ; 2° en qualité de prêtre, tu dois dire ce que dit ton oncle l’abbé : le péché occasionné par la fréquentation est ôté par le mariage ; que Dieu en soit loué. » Dans une autre lettre, quelques semaines plus tard, le Président écrit à son fils : « Depuis 70 ans que j’habite en ce bas monde, je me suis convaincu de deux vérités qui ont beaucoup contribué à me faire supporter patiemment mes malheurs et dont je t’exhorte à te bien persuader toi-même : la première, c’est de ne jamais juger sur les apparences, parce que sous quelque aspect de probabilité qu’elles se présentent, elles sont presque toujours trompeuses ; la seconde, c’est de se méfier de tous les rapports, de ne pas se presser de condamner le prochain, et surtout de ne jamais le condamner sans l’entendre… »

La lettre d’Eugène le 25 août revient sur les problèmes familiaux. Les créanciers du papa se font insistants, le beau-frère d’Eugène a intenté un procès à sa famille. Quant au papa, il revient sur les projets d’Eugène pour Fortuné (cf. EO 15, 94, note 45) : « Tu me fais rire en me disant que l’abbé Fortuné laisse échapper l’occasion d’avoir un canonicat, comme s’il était naturel de croire qu’on pensât à un vieux prêtre qu’on a perdu de vue depuis si longtemps, tandis qu’on ne songe pas à un jeune homme de mérite, qui a fait ses preuves et qu’on a sous les yeux. C’est à toi qu’on aurait déjà dû le donner. Ce n’est pas que si on nommait ton oncle au dernier canonicat d’un chapitre où il a exercé une des premières dignités il le refusât, quoiqu’il lui fallût, comme on dit, d’évêque devenir meunier, mais il désirerait bien plus qu’on te rendît justice à toi-même… »

On sent que les insistances d’Eugène deviennent pesantes pour son père, lequel n’ose pas exprimer les véritables motifs de leur non-retour en France. D’une part, il y a les dettes, et les créanciers, il y a surtout le quasi-veto de Mme de Mazenod à l’égard des trois frères. « Ton billet particulier achève de faire perdre la tramontane à l’abbé et à moi. Il nous afflige au-delà de toute expression, » écrit le papa le 19 octobre. Et quelques jours plus tard, le Président écrit à Emile Dedons : « Votre cousin est un garçon rempli de mérite, de bonnes qualités et de vertus. Mais savez-vous qu’il est presque aussi despote que M. Bonaparte : lorsqu’il commande, non seulement il veut être obéi, mais il veut l’être sur le champ et sans réplique. »

On sent l’incompréhension grandir ; un nouveau fossé se creuse entre Eugène, pour qui tout est simple, et son père bien conscient des difficultés. La lettre d’Eugène à son père le 29 octobre se fait quelque peu accusatrice : « Je n’ai plus de voix pour vous appeler, mes chers amis, ni de raisons à vous alléguer. Je n’ai plus rien à ajouter sinon que je suis innocent de toutes les suites fâcheuses, désastreuses d’un retard que je ne puis m’expliquer. Si vous tardez encore et que vous laissiez achever le travail qui est déjà fort avancé, alors je mettrai aussi peu de zèle pour vous déplacer que je mets aujourd’hui d’importunité et que vous mettez de lenteur… On a beaucoup de peine à obtenir quelque chose étant sur les lieux, que voulez-vous espérer étant absent ? » Eugène parle ensuite des démarches auprès de l’archevêque de Reims, Grand Aumônier, donc chargé des nominations épiscopales, et frère du baron de Talleyrand, leur ami de Naples et de Palerme, pour placer Fortuné : « L’abbé peut-il s’y borner quand il s’ouvre devant lui une carrière plus conforme à sa vocation ? Depuis quand les prêtres sont-ils établis pour donner des leçons de langues ? … On se fait des montagnes de tout quand on a poca voglia (peu de volonté)… »

Dans sa lettre du 7 décembre, Eugène explique ses choix en fidélité à sa vocation (EO 15, 93-94), et insiste sur l’ « extrême répugnance » qu’il éprouve à se montrer solliciteur pour son père et ses oncles. « Jamais vous ne vous ferez une idée de ce qu’il m’en a coûté pour solliciter ainsi la protection même de nos plus affectionnés amis. Si c’eût été pour moi, j’aurais préféré tendre la main toute ma vie, plutôt que de demander la moindre chose ; mais j’ai dû céder à un devoir plus impérieux encore. J’ai sollicité, je solliciterai de nouveau, s’il le faut ; mais chaque mot me coûtera une goutte de sueur, chaque démarche sera une épine… » La situation familiale reste bloquée.

Les questions posées par Forbin Janson
Pour nous qui connaissons la suite, il est clair qu’à côté des activités d’Eugène pour les jeunes, à côté de ses soucis pour fournir à son père et à ses oncles un meilleur avenir, c’est dans les relations, complexes, avec Charles de Forbin Janson qu’Eugène construit son avenir. La correspondance révélait chez Eugène une dépendance certaine à l’égard de son ami, jamais à court d’initiatives. Charles était la référence ; dans son délire de malade, c’est à lui qu’il se comparait, pour exprimer son infériorité, « je suis loin d’être à sa hauteur ». Or, en un peu plus d’une année, Eugène se rend compte qu’il doit, non plus suivre, mais à son tour prendre les devants et fonder son propre groupe de missionnaires… Les lettres, publiées dans les Missions (1962) le font très bien sentir.

Alors que le retour du Roi ouvre à l’Eglise de nouveaux espaces, alors qu’Eugène convalescent reprend peu à peu son travail, Charles, toujours grand vicaire de Chambéry, mais qui n’a pas perdu le rêve de la mission en Chine, multiplie les prédications. On le signale à Lausanne, Lyon, Genève… C’est dans cette ville qu’il fait une rencontre décisive, celle de Mgr Padovani, évêque de Nocera près de Naples. Le P. Rey (I, p. 161) nous a conservé la lettre où il s’en explique à Eugène. « Mgr de Nocera me dit que Dieu demande une mission générale, une rénovation universelle. Il m’a parlé avec tant de force et un esprit de Dieu qui m’a paru si admirable que je me suis décidé à partir avec lui et à l’accompagner jusqu’à Rome. Je vais m’offrir au Très Saint Père pour faire ce qu’il voudra de moi, soit pour commencer les missions s’il l’exige, soit pour retourner à Paris où je puis être utile à la religion, soit pour attendre à Rome un ou deux ans, comme nous en fîmes le projet. Si ta santé, comme je le suppose, exige du repos et un voyage, viens m’y trouver… Ah ! si tu pouvais venir… » La lettre fait une claire allusion à un projet commun de séjour à Rome, sur lequel nous n’avons pas d’autres renseignements. Eugène apprend seulement que Charles est parti seul, sur un coup de tête, en vue de travailler à cette « mission générale de rénovation universelle ». Eugène, tout en en prenant acte, ne tarde pas à s’en dire « fâché »,.

Le 20 juin est la date probable de la lettre qu’Eugène envoie à Rome (Missions 1962, p. 137-146)) : « J’envie ton bonheur, mon bien cher Charles, sans jalousie pourtant. Mais j’avoue qu’il eût été bien doux pour moi de le partager. Le bon Dieu ne m’a pas fait cette grâce, car j’aurais regardé comme telle la possibilité de visiter tant de saints lieux, de me retrouver au milieu d’un aussi grand nombre de précieux souvenirs. Tout est dit maintenant. Il ne fallait rien moins que toi pour me lancer. Je suis de retour de mon pèlerinage. Je ne sais quel parti prendra notre troisième compagnon. Il t’accusera peut-être d’inconstance, et il fera son voyage tout seul. Moi, tout fâché que je suis que tu sois parti sans moi, je t’excuse, parce que je sens que l’occasion était séduisante. Et, sans te faire aucun reproche, je te donnerai mes commissions et, pour ne pas les oublier, je commence par elles… » Eugène prie alors Charles d’obtenir des reliques, des indulgences et des chapelets destinés à ce qui est désormais la Congrégation de la Jeunesse d’Aix.

Puis il poursuit : « J’ai vraiment joui de tout le bonheur que tu as éprouvé dans ta route. Ce n’est pas mal généreux à moi. Si j’avais été avec vous autres, j’aurais un peu expliqué les affaires au saint évêque de Nocera. Il n’est pas temps encore que tu ailles à l’autre monde. Quand il s’agit de solliciter d’un Supérieur et surtout d’un Supérieur comme le Vicaire de Jésus-Christ, une décision aussi importante que celle que tu attendais de lui, il faut mettre beaucoup de simplicité dans l’exposé des faits, etc. » Charles aurait dû aussi insister pour que le pape et les cardinaux prennent une position plus ferme à l’égard des complicités que Napoléon a trouvées dans les autorités de l’Eglise de France. Puis il continue : « Tu as bien fait de ne pas parler de moi au Pape. A quoi cela servirait-il ? Je ne demande rien à personne, si ce n’est qu’on m’aide par de bonnes prières à faire mon salut. »

Dans sa lettre du 19 juillet (Missions 1962, p. 193-196), Eugène reproche à Charles son inconcevable instabilité de projets, et le danger de faire passer ses propres préjugés dans l’esprit des supérieurs : « Je n’ose plus me flatter que tu sois encore à Rome, mon très cher et bon frère et ami, puisque dans la dernière lettre que j’ai reçue de toi, tu me marques que tu en partiras après le pontifical de Saint-Pierre. Je risque pourtant ce mezzo foglio dans l’espérance que tu auras changé d’avis, ce qui ne serait pas un phénomène chez mon ami Charles. Il faut bien que tu m’aies accoutumé à cette inconcevable instabilité de projets, pour que je ne sois pas tombé des nues en apprenant de toi-même que ces deux grandes années, que tu devais passer à Rome pour t’y perfectionner, etc., tout à coup se réduisent à quinze jours ou trois semaines. Où iras-tu ? Est-ce des pieds du Souverain Pontife que tu prends ton essor pour la Chine ? Cher ami ! y as-tu bien pensé ? Est-ce là ce que le bon Dieu demande de toi ? N’as-tu pas à te reprocher d’avoir fait passer tes propres préjugés dans l’esprit des supérieurs, qui n’eussent vraisemblablement jamais décidé que tu dusses, en ce moment du moins, t’éloigner de la France ? Pauvre France, si tous ceux qui peuvent se rendre témoignage qu’ils n’ambitionnent autre chose que la gloire du Souverain Maître et le salut des âmes qui se sont égarées si loin du vrai sentier, l’abandonnent, elle sera donc livrée aux intrigants de toute espèce, qui obsèdent nos princes pour dévaster chacun quelque portion de l’héritage du Seigneur. (Eugène fait allusion aux intrigues de beaucoup pour être nommés évêques aux nombreux postes vacants.)

Un autre passage mérite d’être cité : « Ne pouvant être avec toi à Rome, je me serais consolé un peu en te suivant en esprit dans tes visites et tes pieux pèlerinages, mais tu vas trop vite. L’idée seule de tes courses accélérées me fatigue. Aussi as-tu fini avant que j’aie commencé.» Pour le reste, Eugène continue à dire ses inquiétudes devant les prochaines nominations d’évêques. Il demande à Charles de lui procurer divers ouvrages sur saint Philippe Néri et sur le bienheureux Léonard de Port-Maurice ainsi qu’un livre écrit pour l’instruction des jeunes confesseurs.

L’allusion à la Chine indique que Charles n’a pas encore fait part à Eugène de sa rencontre décisive avec le pape, rencontre qu’on ne peut dater avec précision. C’est elle pourtant qui détermina Charles ainsi qu’Eugène à abandonner le rêve de la Chine et à se consacrer à la mission en France. Voici comment Rey (I, p. 169) la rapporte, sans donner de date, et se référant aux Mémoires, disparus, d’Eugène : « Avant d’arriver à Rome, Charles de Janson eut l’occasion de voir le Saint-Père et de lui exposer ses desseins : dans l’ardeur de son zèle, il s’offrait à embrasser les missions étrangères, les plus éloignées et les plus difficiles, à aller jusqu’en Chine même. Le Pape ne goûta pas son projet et lui répondit ces mémorables paroles : ‘Votre projet est bon, sans doute, mais il convient davantage de venir au secours des peuples qui nous entourent : maxime autem ad domesticos fidei. Il faut, en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé.’ Ce sont les propres paroles du Saint Pontife. »

Il ne semble pas, contrairement à ce qu’en dit Rey, que Charles se soit hâté d’informer son ami, puisque la lettre d’Eugène le 19 juillet n’y fait pas allusion. Rey ajoute cependant que Charles écrivit à Eugène « qu’il allait s’occuper de former une compagnie de missionnaires qui s’emploieraient sans relâche à évangéliser les peuples. Il l’invitait de la manière la plus pressante à se réunir à lui pour commencer l’œuvre qu’ils avaient tant affectionnée et il ne doutait pas que son ami ne se rendît à son ardent appel. » (cf. Rey, I, p. 169-170)

Eugène attendait un signe qui lui indiquant de quelle manière Dieu lui demandait de répondre aux nombreux besoins de l’Eglise. Maintenant le Vicaire de Jésus-Christ a parlé et Eugène y lit la volonté de Dieu. Lui-même, et les Oblats après lui, seront toujours conscients que cette parole de Pie VII a été déterminante pour leur vocation. « Il faut, en France, surtout, des missions pour les peuples et des retraites pour le clergé… » Pour Eugène, la question devient désormais comment être missionnaire, et surtout avec qui, tandis que Charles se fait pressant à son égard, lui demandant de le rejoindre.

Forbin Janson et les Missionnaires de France
L’Eglise en France se trouve en effet face à l’immense tâche de liquider les séquelles de vingt-cinq ans de crise d’abord révolutionnaire, puis napoléonienne. Beaucoup pensent à une restauration catholique. Le temps est venu de reconstruire. Pourtant Eugène ne cache pas son malaise devant certaines attitudes, certaines ambitions, tant à Aix qu’au plan national. Mais il reste plutôt discret. Charles, lui, renoue avec l’abbé Rauzan et s’engage avec lui dans la fondation des Missionnaires de France.

L’abbé Rauzan est un prêtre du diocèse de Bordeaux, où il est né en 1757 et a été ordonné en 1782. Dans ses premières années de ministère, il s’est montré particulièrement attentif aux jeunes. Vient la Révolution. Il refuse de prêter serment à la Constitution et se met au service pastoral des émigrés en Allemagne et en Angleterre. Il rentre en France peu après le 18 brumaire. On le voit prêcher à Paris et à Bordeaux. Le cardinal Fesch, archevêque de Lyon et oncle de l’Empereur, qui veut relancer les missions paroissiales, fait appel à lui pour la Société dite des Chartreux qu’il fonde à Lyon dans ce but. Ce sont alors deux années et demie de missions, d’abord approuvées par Napoléon, puis interdites par lui en 1809. Forbin-Janson avait rencontré l’abbé Rauzan à Paris, durant les années de séminaire. Dès son retour de Rome, il part à Paris pour se joindre à lui et à l’abbé Legris-Duval, lui aussi lié à la Congrégation, en vue de cette re-fondation. L’équipe se reconstitue peu à peu, avec plusieurs anciens de Lyon. Elle s’établit dans une petite maison, 8 rue Notre-Dame-des-Champs, « vivant dans des conditions d’étroite pauvreté ».


Dès cette année 1814, Forbin-Janson présente un Mémoire au Roi sur un établissement de missions pour la France, concerté avec ses collègues et approuvé du Grand-Aumônier (le futur cardinal de Talleyrand-Périgord, oncle du fameux ex-évêque) qui prenait sous sa protection l’œuvre naissante. Voici le résumé qu’en fait Sevrin (on ne manquera pas de sentir les analogies avec les analyses d’Eugène à Aix) : « Les missions ont toujours été regardées comme la grande ressource des peuples, et peut-être il n’est aucune nation dont l’état politique et moral en réclame le secours aussi impérieusement que la France. La philosophie du XVIIIème siècle a été une mission à rebours dont les funestes effets durent encore, même dans la jeunesse qui est impie et frondeuse. La nation n’a pas compris le miracle du rétablissement des Bourbons. Au milieu de ce royaume, un des plus beaux et des plus anciens héritages du Christianisme, le nom de Dieu est maintenant profondément oublié, quand il n’est pas publiquement insulté ; l’ambition et l’intérêt sont les dieux de la France, et le mépris de tous les devoirs d’état a été la suite nécessaire du mépris de tous les devoirs religieux. Le remède à un si grand mal ne peut venir de l’Université, jusqu’ici impuissante à éduquer, ni des ordres religieux qui n’existent plus, ni même du clergé de paroisse, décimé, sans prestige, et qui sera lent à se recruter. Il faut donc des missions, moyen éminemment populaire, béni de Dieu dans tous les temps. Seules elles peuvent ranimer l’esprit chrétien dans les familles et dans les collèges, apaiser les haines de partis et procurer l’union des esprits et des cœurs. Ce qui soutiendra les missionnaires dans leur rude labeur, c’est la pensée qu’ils serviront à la fois les deux meilleurs maîtres, Dieu et le Roi ; gagner une âme à Dieu, c’est donner à l’Etat un citoyen utile, c’est assurer au Roi un sujet fidèle. » (cité par E. Sevrin : Les Missions religieuses en France sous la Restauration, tome I, Paris 1948, pp. 25s). L’établissement obtient l’approbation des vicaires généraux de Paris le 9 janvier 1815 ; l’approbation royale suivra bientôt…

Insistance de Charles, hésitations d’Eugène
Les appels de Charles à Eugène trouvent place dans ce contexte. Eugène y répond dans une lettre qu’on peut dater du 12 septembre 1814 (Missions 1962, pp. 197-199) et envoyée à Chambéry, que Charles a déjà quitté. Eugène met en avant le retour, qu’il pense proche, de son père et de ses oncles pour ne pas se lier à son ami : « Je passe ma vie à écrire, c’est toujours à recommencer. Ceux avec qui je me plairais davantage à m’entretenir sont précisément ceux que je mets à la queue toujours (que je fais passer après les autres), dans l’espérance d’avoir un peu plus de temps. Et puis, c’est précisément avec eux qu’il faut que j’abrège. J’ai reçu ta lettre à Marseille, où des affaires pressantes m’avaient conduit. De retour à Aix, je vois que je ne te trouverai plus à Chambéry. Je risque deux lignes pourtant, afin que tu ne sois pas en peine. Que n’as-tu passé par ici en revenant de Rome ! On s’entend mieux en quatre mots que par cent lettres. Tu aurais peut-être trouvé quelques missionnaires à Marseille. J’en connais un, pas des plus jeunes, mais qui en a beaucoup fait (il pourrait s’agir du p. Mye). Tu aurais causé avec lui. Peut-être t’aurait-il convenu. Je te l’adresserai, s’il se détermine d’aller à Paris. Il est un prêtre plus jeune qui a le même goût. Il ne manque pas d’une certaine facilité, mais il n’a pas de fond ; il a un genre doucereux qu’il faudrait corriger. D’autres peut-être se seraient présentés !

Et toi ? me diras-tu ! Moi, je n’y pense pas pour le moment. Outre que tout me manque pour travailler avec succès, surtout auprès des prêtres, je prévois que je serai bientôt dérangé. Mon père et mes oncles sont au moment de rentrer. Ils ont, à leur arrivée, un besoin indispensable de moi. Il faudra ensuite que je les place. Après, je serai à moi, si toutefois cela est possible ; car dès à présent et depuis longtemps, je suis le serviteur de tous et à la disposition du premier venu. C’est apparemment la volonté de Dieu. J’ai peu de goût à ce métier ; je ne sais pas s’il ne me fera pas changer de vocation. Je soupire quelquefois après la solitude ; et les Ordres religieux qui se bornent à la sanctification des individus qui suivent leur Règle sans s’occuper autrement que par la prière de celle des autres, commencent à m’offrir quelques attraits. Je ne répugnerais pas à passer ainsi le reste de mes jours ; et certes, c’est être un peu différent de ce que j’étais. Qui sait ! Peut-être, je finirai par là ! Quand je n’aurai pas sous les yeux les besoins extrêmes de mes pauvres pécheurs, j’aurai moins de peine à ne pas les secourir. Il se peut bien d’ailleurs que je me persuade de leur être plus utile que je ne le suis en effet. En attendant, pourtant, mon temps et mes soins sont pour eux. »

Parlant ensuite de sa surcharge de travail, il explique : « C’est à n’y pas tenir ; toujours tout pour les autres, rien pour soi. Au milieu de tout ce tracas, je suis seul. Tu es mon unique ami – j’entends dans toute la force du terme – car de ces amis bons et vertueux d’ailleurs, mais à qui il manque tant d’autres choses, il ne m’en manque pas. Mais à quoi servent-ils ? Sont-ils capables d’adoucir une peine ? Peut-on causer avec eux sur le bien même que l’on voudrait faire ? A quoi bon ! On n’en retirerait que des éloges ou que du découragement. Au reste, quoique tristement, je vais mon train, ne mettant ma confiance qu’en Dieu. Aimons-le toujours davantage. Adieu. »

Eugène à cette date (septembre 1814) n’a donc pas encore l’idée de réunir lui-même des missionnaires, puisqu’il en propose à Charles. Mais celui-ci étant loin, Eugène se sent seul, ce qui lui coûte, spirituellement aussi. Dans ses notes de retraite de décembre 1814, Eugène va écrire : « Je ne dois point oublier que ce qui me faisait le plus de peine lors de ma maladie, c’était de m’être trouvé dans une position où j’agissais par ma seule volonté, de manière que je ne savais pas si mes œuvres, qui n’avaient pas le mérite de l’obéissance, étaient agréées de Dieu. »(EO 15, 96) Ainsi, pense-t-il, quand on obéit, on est assuré de faire la volonté de Dieu. Devoir décider par soi-même, cela lui pèse. Quelle peut donc être cette volonté de Dieu ?

La lettre suivante, du 28 octobre (Missions 1962, pp. 199-203), est de la même tonalité que celle de septembre. Cependant Eugène veut davantage d’informations sur les projets parisiens. Pour la première fois, il dit penser à quelque chose d’analogue pour la Provence. « Nos contrées sont dépourvues de tout secours, il faut prêcher en provençal. Ce serait les abandonner que de nous joindre à vous. »

« …Je suis ravi, cher ami, de voir ton affaire en bon train. Il ne nous reste plus qu’à prier le Seigneur de donner l’accroissement et le succès à cette excellente œuvre. J’aurais voulu que, ne pouvant le faire toi-même, tu chargeasses un des tiens de me donner les plus menus détails de tout ce qui se passe à ce sujet, des règlements que vous suivez, du genre de vie que vous mènerez, etc. A part l’intérêt très vif que je prends à la chose et qui me fait souhaiter d’en suivre les progrès, etc., il m’est désagréable de m’entendre donner des nouvelles que j’ignore sur ce que tu fais ; personne ne devrait en être mieux et plus tôt informé que moi… Le roi vous a accordé 150 000 francs pour votre premier établissement. Quand le formerez-vous, et comptez-vous vous y établir bientôt ? Vous êtes donc bien nombreux, puisque vous comptez avoir deux maisons. J’ai le plus vif désir de connaître vos Constitutions. Ce n’est pas que je croie probable qu’il me soit possible d’aller m’adjoindre à vous. Je ne connais pas encore ce que Dieu exige de moi, mais je suis si résolu de faire sa volonté dès qu’elle me sera connue que je partirais demain sur la lune, s’il le fallait. Je n’ai rien de caché pour toi. Ainsi je te dirai sans peine que je flotte entre deux projets : celui d’aller au loin m’enterrer dans quelque communauté bien régulière d’un Ordre que j’ai toujours aimé ; l’autre d’établir dans mon diocèse précisément ce que tu as fait avec succès à Paris. Ma maladie m’a cassé le cou. Je me sentais plus de penchant pour le premier de ces projets, parce que, à dire vrai, je suis un peu las de vivre uniquement pour les autres. Il m’est arrivé de n’avoir pas le temps de me confesser de trois semaines ; juge si je suis à la chaîne ! Le second cependant me paraissait plus utile, vu l’affreux état où les peuples sont réduits. Quelques considérations m’ont arrêté jusqu’à présent. Le défaut absolu de moyens n’est pas le moins embarrassant de l’affaire. Car ceux qui auraient pu se réunir à moi n’ont rien du tout, et moi je n’ai pas grand-chose ; car sur ma pension de mille francs, il faut que je paie mon domestique, qui au reste va bientôt me quitter pour s’en retourner à sa Trappe. Nouvelle contrariété parce que je faisais capital sur lui pour notre maison de mission. Cette communauté, qui n’est au reste encore que dans ma tête, se serait établie chez moi. Maman, à ce que je crois, n’aurait pas eu de peine à me céder, en attendant, la maison que j’habite tout seul en ce moment à la porte de la ville. Il y aurait de quoi loger huit missionnaires. Dans la suite nous aurions cherché un plus vaste local, etc. J’avais aussi dans ma cervelle quelques règles à proposer, car je tiens à ce que l’on vive d’une manière extrêmement régulière. J’en suis là. Tu vois que ce n’est pas être fort avancé.

Maintenant, tu me demanderas peut-être pourquoi voulant être missionnaire, je ne me joins pas à vous avec la petite bande que je pourrais réunir. Si je voulais répondre en gascon, je te dirais d’abord que c’est parce que tu t’es très faiblement soucié de m’avoir ; mais ce n’est pas là la vraie raison, puisque je pense réellement ce que je t’ai mandé dans ma dernière lettre, que je ne suis pas à même de t’être fort utile. Mais ce qui doit nous retenir, c’est que nos contrées sont dépourvues de tout secours, que les peuples laissent quelque espoir de conversion, qu’il ne faut donc pas les abandonner. Or ce serait les abandonner que de nous joindre à vous, parce que nous seuls, et non pas vous, pouvons leur être utiles. Il faut parler leur propre langage pour être entendu d’eux ; il faut prêcher en provençal. Si nous pouvons nous former, rien ne nous empêchera de nous affilier à vous, si cette union doit être pour le bien. Que Dieu soit glorifié, que les âmes se sauvent ; tout est là, je n’y vois pas plus loin. Malgré cela, un secret désir me porterait ailleurs… » Puis Eugène questionne sur les suites que Charles a pu donner aux demandes faites dans les lettres précédentes, ainsi que sur les rumeurs autour de la nomination du futur archevêque d’Aix.

Dans sa lettre du 21 novembre, Eugène revient sur les même thèmes (Missions 1962 pp. 204-209). Des raisons qui ne peuvent être méprisées l’empêchent de ramer avec Forbin-Janson. « Pour le coup, cher ami, je ne me plaindrai pas que ta dernière lettre soit scarsa (modique) ; elle est, au contraire, telle que je les aime de toi. Les détails en sont satisfaisants, et j’y vois avec une vraie consolation que le grand œuvre s’opère. Si tu rencontrais quelques obstacles, des dégoûts, des contrariétés, l’opposition de ceux mêmes qui, par état, devraient le plus seconder tes efforts, je regarderais l’affaire comme bien avancée. Cela viendra peut-être. En attendant, jouis du calme pour faire voguer la barque. J’y ramerais bien volontiers avec toi, sans les raisons qui me retiennent ; elles sont de nature à ne pouvoir être méprisées. A celles que je t’avais précédemment communiquées s’en joint maintenant une dernière d’un autre genre, qui m’oblige à suspendre jusqu’au printemps toute résolution à cet égard. Mon père et mes oncles vont rentrer après 24 ans d’exil. » Eugène parle alors de la possibilité pour son oncle d’être évêque, puis de la situation d’Aix : « Notre diocèse est dans un état pitoyable ».

L’interruption, ou plus probablement la disparition de la correspondance des onze mois suivants nous prive de beaucoup d’informations. La lettre suivante en notre possession est du 28 octobre 1815, quand les décisions sont prises. Eugène s’apprête maintenant à regrouper les premiers Missionnaires de Provence et à acheter une partie de l’ancien Carmel d’Aix. Heureusement Rey nous fournit d’autres informations, notamment des extraits des lettres de M. Duclaux à son cher Eugène. Le 24 août, de M. Duclaux : « Je serais charmé pour notre cher ami Charles que vous puissiez vous rencontrer avec lui, parce que personne ne le connaît mieux que vous et n’a plus de facilité pour lui parler ; conjurez-le d’être plus sédentaire, de prendre du temps pour étudier et de ne se livrer au ministère extérieur que lorsqu’il sera bien rempli de toutes les connaissances que demande le sacerdoce. » (Rey I, p. 170) Ce vœu ne fut guère exaucé.

Et encore plus précisément le 1er décembre, en réponse aux questions que se pose Eugène : « L’établissement que veut former M. de Janson est excellent en lui-même et propre à faire de grands biens, et vous ferez bien, si vous y avez de l’attrait, de vous y associer quand il sera formé et composé de gens aptes à la bonne œuvre qui en est le but, ce qui n’est pas encore prêt. Mais, en attendant, vous devez continuer les bonnes œuvres que vous avez entreprises et prendre surtout soin de cette Congrégation de jeunes gens que vous avez établie et que vous dirigez, et dans les intervalles libres faire des missions. » (ibid.)

La Congrégation de la Jeunesse
Nous nous sommes attardés sur ce qui nous paraît déterminant à cette période, les relations entre Eugène et Charles. Eugène consacre cependant l’essentiel de son temps à la Congrégation de la Jeunesse, qui regroupe des jeunes de plus en plus nombreux. Le Journal (cf. EO 16) nous en fait connaître quelques événements remarquables.

Le 20 février 1815, il est noté : « Le nombre des congréganistes (postulants) s’étant augmenté considérablement, parmi ceux qui se sont présentés il s’en trouve plusieurs d’âge mûr… » En conséquence, a été établie une section particulière pour les plus de 18 ans. Changement important pour le visage de la Congrégation, qui jusque-là rassemblait des adolescents du Collège. Est aussi mentionnée l’admission de Paul de Magallon, futur restaurateur en France des Frères de saint Jean de Dieu, alors en recherche de son avenir.

Comme la chapelle de l’Enclos ne permettait guère des réunions en hiver, la Congrégation reçoit l’hospitalité de l’hôtel de Valbelle, sur le Cours. Depuis juillet (EO, 16, 152), a été établie l’adoration du saint sacrement. « Il y aura constamment au moins trois congréganistes en adoration le dimanche et le jeudi… Ils se relèveront de demi-heure en demi-heure dans l’ordre prescrit par le tableau qui sera placé à la porte de la chapelle. »

Le Journal indique quelques expulsions. Voici ce qui est dit de Casimir Pierre Jacques Topin, (EO 16, 161) : « Il a été prouvé par ses propres aveux qu’au mépris des lois chrétiennes et du Règlement der la Congrégation, il s’était permis d’aller au spectacle. Ce seul grief a suffi pour qu’à l’unanimité, il soit chassé de la Congrégation. » Le Journal parle longuement de la maladie et du décès de Victor Antoine Chabot, âgé d’environ 13 ans. « La charité de la Congrégation a été dans cette triste circonstance à la hauteur de ses devoirs. Comme une mère tendre, elle n’a rien négligé pour aider de tout son pouvoir le fils chéri qu’elle formait à la piété… »

Mais pour la Congrégation, l’événement majeur fut l’approbation donnée par le pape. Voici comment le Journal nous présente les choses (EO 16, 153-157). En septembre 1814, « Le nombre des congréganistes augmentant tous les jours et la piété faisant des progrès sensibles parmi eux, M. le Directeur a pensé de consolider davantage encore le bien qui se fait dans l’Association, et d’encourager ceux qui la composent dans la pratique de la vertu, en suppliant le Souverain Pontife d’ériger par son autorité apostolique cette intéressante société en Congrégation, et de lui accorder un certain nombre d’indulgences partielles et même plénières… » Du texte de la supplique, retenons ceci : « Charles Joseph Eugène de Mazenod, prêtre, ayant remarqué avec douleur que par un effet déplorable de la funeste impulsion donnée par le philosophisme, la foi chrétienne était en danger de périr en France, il conçut le projet d’empêcher de tout son pouvoir un désordre aussi effroyable. Pour réussir dans cette entreprise, il forma une Congrégation composée de jeunes garçons auxquels il donnait les instructions nécessaires pour se maintenir dans la crainte du Seigneur pour connaître et pratiquer la vertu… » La réponse de Rome fut positive, les indulgences accordées pour trente ans et l’Ordinaire était autorisé à ériger la Congrégation… Le Journal ajoute : « On a résolu de se faire ériger par l’Ordinaire selon la teneur du rescrit, au moins verbalement, en attendant qu’on prenne d’autres dimensions pour être érigé par le Saint-Siège directement et sans intermédiaire. » On peut s’interroger sur l’absence du diocèse dans la requête, et sur ce souci d’être érigé directement par Rome…

Le 21 novembre, « jour où l’on célèbre dans le diocèse la fête de l’Immaculée Conception », fut le jour choisi pour l’installation de la Congrégation, Il est dit que « tous les membres reçus précédemment ayant renouvelé leur consécration et leur réception n’étant légale que d’aujourd’hui qu’elle est faite en vertu du rescrit pontifical, ils dateront de ce jour leur entrée définitive dans la Congrégation… » C’était vraiment un nouveau départ…

La retraite de décembre 1814
En décembre 1814, Eugène de Mazenod se retire au grand séminaire pour sa retraite annuelle. Le Journal de laCongrégation note que les 16 et 19 décembre, ce sont le directeur et l’économe du séminaire qui le remplacèrent pour la messe et l’instruction aux jeunes (EO 16, 158). Les notes d’Eugène pour sa retraite ont été publiées dans EO 15, 95-131.

Eugène commence par porter un jugement sur l’année écoulée et décrire l’état de son âme. « Quel besoin n’avais-je pas de cette retraite !… Il m’est évident qu’en travaillant pour les autres, je me suis trop oublié moi-même. Cette retraite sera particulièrement dirigée à réparer le détriment qui en est résulté pour mon âme et à prendre des mesures sages pour éviter cet abus à l’avenir. Les prisonniers de guerre, la maladie qu’ils m’ont donnée, l’établissement, la propagation de la congrégation de la Jeunesse, tout a contribué cette année à me jeter au dehors et les soucis qu’ont nécessairement entraînés ces diverses œuvres, les difficultés qu’il a fallu surmonter, les obstacles, les oppositions qu’il a été nécessaire de combattre ont été cause que j’ai entièrement perdu l’esprit intérieur, aussi j’ai agi bien souvent en homme et homme très imparfait… Au lieu de me confier uniquement dans la prière pour la réussite du bien que je désirais faire, combien de fois ne me suis-je pas servi d’autres armes. Mon amour-propre blessé quand j’ai rencontré des obstacles ne m’a-t-il pas fait faire beaucoup de fautes soit en murmurant, soit en jetant du ridicule, en témoignant du mépris pour ceux qui avaient tort sans doute de ne pas me seconder, mais qui après tout méritaient des égards à cause de leur caractère… Ce serait folie que de ne se donner aucun mouvement, je pense même en considérant comment ont agi les Saints, qu’il faut s’en donner beaucoup, mais il serait moins sage encore de ne pas faire son principal capital de la prière. »

« J’aurai encore dans cette retraite à régler invariablement l’emploi de mes journées. Je reconnais que je me suis laissé aller trop facilement à intervertir l’ordre que je m’y étais fixé. Il est bon sans contredit d’être toujours disposé à servir le prochain, mais cette année de service a été un véritable esclavage, et il y a beaucoup de ma faute. La complaisance poussée trop loin dégénère en faiblesse, et les suites en sont extrêmement fâcheuses, puisqu’elles finissent par vous jeter dans la perte de temps. Il faut me fixer une règle de conduite avec mes jeunes gens. Travailler sur les vertus de douceur, sur la mortification de la langue quand je suis piqué, sur l’humilité, l’amour-propre, etc…. en un mot fouiller partout car j’ai besoin de réforme en tout. »

C’est au cours de cette retraite et dès le premier jour qu’il mentionne sa rencontre avec le Christ « à la vue de la croix un vendredi saint ». Le cinquième jour, méditant sur le Royaume de Jésus-Christ, il écrit : « Ce prince généreux m’épiait pour me sauver, il me saisit dans un défilé au moment où je pensais le moins à lui, et me liant plus encore par les liens de son amour que par ceux de sa justice, il me ramena dans son camp… Cette fois ce fut pour toujours, oui, pour toujours. »

On sait que ces notes de retraites, comme souvent à cette époque, sont un genre littéraire très délicat à interpréter. Pour 1814, les notes s’arrêtent au 7ème jour, sans que l’on sache s’il s’en est tenu là ou s’il a simplement cessé de noter la suite. Notons deux phrases particulièrement fortes. « Pour travailler au salut des âmes, il faut que je sois saint, très saint. » « Si je veux être semblable à Jésus-Christ dans la gloire, il faut auparavant que je lui sois semblable dans ses humiliations et ses souffrances, semblable à Jésus crucifié ; tâchons donc de conformer en tout ma conduite sur ce divin modèle… »

Nouvelles instances de Forbin Janson
Dès les premiers jours de 1815, écrit Rey, il reçoit de nouvelles et plus vives instances de la part de Charles. La lettre est du 11 janvier (Rey I, 172-173). Le vouvoiement surprend, est-il dû au p. Rey ? On est surpris que Forbin-Janson annonce que les Missionnaires de France vont former un établissement à Aix et Marseille, dont il verrait bien Eugène être le supérieur. « Très cher ami et bien-aimé frère en Jésus-Christ, je vous ai adressé un petit paquet contenant l’abrégé de nos Règles et les Statuts de notre Société, lesquels vont être approuvés par le Gouvernement. J’y ai joint un précis de mon audience du Roi et le projet du Mémoire que je dois lui présenter. J’ai vu M. l’abbé Guigou. Je lui ai parlé de vous comme il convenait. J’ai été content de lui quant à notre œuvre. Il me donne dès maintenant un sujet, M. Deluy, et il m’a promis de nous en envoyer deux ou trois autres pour être formés à Paris. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre notre œuvre. Ce n’est point une œuvre particulière : elle doit s’étendre dans toute la France et nous formerons bientôt un établissement à Aix. Mais il faut de l’unité et que les sujets prennent notre esprit dans notre Maison Mère.

« Les statuts et règles que vous avez entre les mains ont été composés par MM. Frayssinous, d’Astros, Rauzan, Duclaux, etc ; MM. Montagne, Boyer et d’autres en ont pris connaissance et les regardent comme très sages et très bons. Ils croient cette œuvre la plus importante de toutes. Tâchez donc de bien disposer M. le vicaire général Beylot en notre faveur afin qu’il nous envoie les sujets que vous reconnaîtrez propres à notre société. Ce sera plus facile maintenant qu’avec un nouvel archevêque.

« J’ai toujours cru que si vos goûts ou vos devoirs de famille vous retenaient en Provence, vous feriez un excellent supérieur de l’établissement d’Aix et de Marseille. M. Duclaux le juge ainsi. Priez et consultez-vous beaucoup vous-même. Mais en attendant ne croyez pas pouvoir faire quelque chose de plus agréable à Dieu que de nous aider en procurant à notre maison de bons sujets. Dans quinze jours ou trois semaines nous entrerons en communauté et nous aurons déjà une dizaine d’hommes, vraiment distingués par leurs talents et leur grande piété. Nous avons en outre l’espérance d’une vingtaine de fort bons sujets pour le courant de cette année dans laquelle nous entrons. Voilà les succès que le Seigneur daigne nous accorder. Ne croyez pas cependant que les contradictions et les désagréments me manquent… Mais nous allons notre train… Vale in Christo. »

Forbin Janson continue donc à faire appel à Eugène. La communauté de missionnaires qui se constitue rassemble des prêtres qu’Eugène connaît et apprécie. Plusieurs fois, dans ses écrits Eugène explique que sa préférence le porte à entrer dans les projets des autres, il ne se voit pas prendre des initiatives, a fortiori la responsabilité d’un groupe… D’autre part, on le sent déçu de ce qu’il appelle la passivité de son père et de ses oncles, qui ne semblent pas vouloir bouger. Plusieurs indices laissent penser qu’à Aix il se sent isolé, qu’il commence à rencontrer des oppositions dans le clergé. Il ressent fortement la surcharge de travail et se demande si Dieu ne l’appelle pas à la vie monastique, où le seul souci sera sa sanctification personnelle…

A la suite de la lettre de Forbin Janson, le p. Rey ajoute ce long commentaire : « Comment l’abbé de Mazenod a-t-il résisté aux propositions si attrayantes de son ami de cœur ? Cette société en voie d’organisation ne réalisait-elle pas l’objet de ses aspirations apostoliques ? La France entière à évangéliser, la protection du Roi, le crédit dont jouissait l’abbé de Janson auprès de M. l’abbé de Montesquiou, ministre de l’Intérieur, qui avait promis la reconnaissance légale de la nouvelle Compagnie, les ressources assurées à l’œuvre naissante, en un mot, toutes les garanties d’un avenir brillant et heureux à tous les points de vue naturels et surnaturels, que fallait-il de plus pour entraîner le cœur sensible et généreux de l’abbé de Mazenod ? Nous estimons que c’est cette abondance de biens, cette perspective de tant de succès et de si nombreux avantages qui a effrayé le missionnaire provençal. Il connaissait l’imagination enthousiaste de son ami, les brillantes couleurs dont M. de Janson savait embellir les objets de ses rêves saintement ambitieux. Leurs anciennes relations lui inspirèrent une réserve discrète et il répondit à l’ardent organisateur des Missionnaires de France que sa décision n’était point encore arrêtée et que ses œuvres le retenaient impérieusement dans sa ville natale. » D’un côté, imagination enthousiaste, rêves saintement ambitieux, de l’autre réserve discrète. Le p. Rey nous paraît bien exprimer les hésitations d’Eugène, à travers lesquelles mûrit la décision de fonder une société séparée. Il se lançait ainsi dans une aventure à laquelle son tempérament ne le portait guère.

Les Cent-Jours remettent tout en question
Un témoignage fondé, originaire d’Aix, indique qu’Eugène avait decide de faire un voyage à Paris. On devine dans quel but…On en est là quand, de façon totalement inattendue, le paysage politique est à nouveau bouleversé. Napoléon échappe à son exil de l’île d’Elbe et, le 1er mars 1815, débarque près de Cannes. Le 20 mars, il est accueilli triomphalement à Paris. Le Roi s’est enfui précipitamment en Belgique. Toute la société française et même européenne en est renversée. A quoi doit-on s’attendre ? Quelles seront les conséquences pour ceux qui avaient cru plus ou moins à la restauration de l’Ancien Régime, y compris pour le statut de l’Eglise ? Napoléon ne s’en cache pas : « Je suis venu pour tirer les Français de l’esclavage, où les prêtres et les nobles voulaient les plonger. » (cité par Leflon II, 26) De fait toute l’Europe se coalise à nouveau contre Napoléon. Le 18 juin, il est défait à Waterloo. Le 22, il abdique une deuxième fois et est envoyé en exil à Sainte-Hélène. Le tout n’a duré que cent jours. Le 8 juillet, Louis XVIII revient à Paris.

Au début de ces événements, Rauzan, Forbin-Janson et leurs compagnons sont en pleine mission à Beauvais, c’est même leur première mission. L’abbé Rauzan, prétextant qu’il est chapelain du roi, suit Louis XVIII en Belgique. Forbin-Janson, sans que l’on sache pourquoi ni comment se constitue aumônier général de l’armée royale formée en Vendée contre Napoléon. Il accompagne ces soldats, à la suite du duc d’Angoulême, neveu de Louis XVIII, et de son épouse, fille de Louis XVI. Dans les Souvenirs inédits d’un conspirateur, Ferdinand de Bertier écrit : « A quelques postes d’Agen, M. l’abbé de Janson m’exprima le désir de dire la messe ; ce qui ne nous retarderait pas beaucoup, m’assura-t-il ; je voulais aussi l’entendre, car c’était un dimanche. M. de Janson, en costume de gentleman anglais, portait une redingote de chasse verte à grands boutons blancs, un gilet rouge, une culotte de peau collante et des bottes à retroussis. Il fit la réflexion qu’il ne serait pas convenable qu’il fît son entrée dans la petite ville où nous allions nous arrêter, avec l’intention de dire la messe, dans un pareil costume. En un clin d’œil il se dépouilla de ses habits mondains et reprit le costume ecclésiastique, soutane, rabat, calotte, du noir de la tête aux pieds. Le postillon, quand il vint recevoir sa course et nous ouvrir la portière, fit un mouvement presque d’effroi en voyant son dandy anglais transformé en ecclésiastique ; cela sembla lui faire l’effet d’une espèce d’opération diabolique. » L’anecdote est la seule au sujet de Forbin-Janson, mais elle révèle bien le personnage. De fait, l’expédition échoua du côté de Lyon. Charles, poursuivi par les émissaires de Napoléon, s’enfuit alors en Belgique.

Eugène s’apprêtait alors à prêcher une mission à Grans, où son oncle Roze-Joannis est maire. Tout est remis en question. Ses lettres à son père nous disent à la fois son pessimisme : « Quelle nation que la nôtre ! Avec la foi elle a perdu tout sentiment d’honneur et de probité… O l’exécrable peuple ! »(26 mars 1815) et son espérance : « Ma confiance en la Providence est sans borne ». Il a écrit au duc d’Angoulême pour lui offrir ses services, ce qu’il explique à son père : « Ne pouvant servir mon roi avec l’épée, je dois le servir par tous les moyens que me fournit mon ministère… Dans un mois nous aurons abattu et puni tous nos ennemis qui sont ceux de l’honneur, du bien public et de la religion » Et avec beaucoup de vantardise, en juillet : « J’ai été le plus intrépide royaliste de la ville que j’habite… Mais je ne me ferai jamais valoir pour cela, j’obéissais à un devoir sacré ; c’était pour moi une espèce d’instinct…Je suis royaliste par principe, comme je suis catholique. » (7 juillet) Eugène poursuit cette lettre en souhaitant une punition exemplaire pour ces « crimes », et non pas « la clémence intempestive, outrage à la morale publique » dont Louis XVIII avait fait preuve à son premier retour. (cf. Leflon II, p. 25-28)

Il semble bien qu’Eugène s’en est tenu là. En cette période de crise, il n’a pas caché ses opinions, une loyauté totale à l’égard du légitime souverain et du drapeau blanc, ainsi qu’à l’égard de l’autorité ecclésiastique légitime, le vicaire général Guigou, contesté par le clan opposé. Mais, comme il l’écrit dans ses Mémoires (cité dans Rambert I, PP. 161-163) : « Mon attention était uniquement fixée sur le déplorable état de nos chrétiens dégénérés… Pendant mon séminaire, j’entretenais la pensée de me rendre le plus utile que je pourrais à l’Eglise notre mère, pour laquelle le Seigneur m’a fait la grâce d’avoir toujours une affection filiale. L’abandon dans lequel je la voyais avait été une des causes déterminantes de mon entrée dans l’état ecclésiastique… » Il s’agissait de gagner ou de regagner à l’Evangile les âmes les plus abandonnées. Les jeunes d’Aix (ils sont maintenant une bonne centaine) et la perspective de s’unir à d’autres pour prêcher des missions l’occupaient totalement.

Eté- automne 1815
Nous aimerions mieux connaître le détail des démarches d’Eugène qui aboutirent à sa décision de fonder les Missionnaires de Provence. Mais nous nous trouvons devant une quasi-absence de documents. La correspondance avec Forbin Janson ou a été interrompue, ou n’a pas été conservée. Et il y a peu d’autres lettres significatives.

De même le Journal de laCongrégation de la Jeunesse est très peu développé pour cette période, Eugène ayant sans doute d’autres soucis que de rédiger le Journal pour les jeunes. On apprend cependant qu’au collège, ceux qui « dans toutes les classes depuis la rhétorique jusqu’à la sixième » ont remporté le prix d’excellence étaient des congréganistes. Venus donner le sacrement de confirmation dans la chapelle de la Congrégation, Mgr de Bausset, futur archevêque d’Aix, insista auprès des jeunes sur « la reconnaissance qu’ils devaient à Dieu pour leur avoir fait la grâce de les appeler dans une telle société, en leur exposant et leur faisant remarquer ce que M. le Directeur s’efforce de faire pour leur bonheur et leur sanctification ; il leur a fortement inculqué d’avoir pour lui une confiance sans bornes et un amour plus que filial… » (EO 16, 173-174).

Le 17 septembre, le Journal fait mention du Frère Maur. C’est la première fois, et cela fait réfléchir. Maur va quitter Aix le lendemain pour la Trappe de Port du Salut dans la Mayenne. Le Journal précise qu’ « il a eu le bonheur de suivre tous les exercices (de la Congrégation) depuis son établissement, qu’il avait édifiée par sa ferveur évangélique, qu’il avait même servie avec un zèle remarquable, sans s’y faire agréger et sans en devenir membre ; s’il a différé jusqu’à présent de faire cette demande, c’est par un effet de sa profonde humilité. » M. le Directeur fit remarquer aux congréganistes « tous les avantages qu’ils allaient retirer de la communion de prières et de mérites qui étaient désormais établie entre eux… » (EO 16, 171)

Deux lettres à son père nous apportent, sur lui-même et sur la situation qu’il affronte des réflexions qui ne manquent pas d’intérêt. La première est du 8 août : « Quand la malice des hommes, aidée de tout ce qu’il y a de plus raffiné parmi les esprits infernaux, parvient à déjouer mes projets en bouleversant tout ce qui m’entoure, je tâche alors de trouver dans mon caractère des ressources contre l’infortune ; et loin de m’abattre, par une grâce spéciale de Dieu, mes moyens redoublent, et l’énergie de mon âme augmente à proportion du danger. Il semble que je me renforce de tout le courage qui abandonne la plupart de ceux qui m’entourent, ou qui se rencontrent sur mes pas. Je me doutais bien de cela ; j’avais un secret sentiment de ces ressources intérieures que la Providence m’avait accordées, pour qu’elle se développassent au besoin, mais j’en ai acquis la certitude dans les malheurs qui viennent de nous accabler, et dont nous ressentons encore les tristes effets. J’ose presque dire que j’étais le seul debout au milieu d’une multitude courbée, affaissée sous le poids des circonstances, qui étaient vraiment désastreuses… » Et le 15 septembre (EO 15, 137), parlant de la visite de Mgr Bausset : « On se flatte qu’il pourrait être fait archevêque d’Aix. Mais quand s’occupera-t-on de la religion ? Il semble qu’on croit toujours y être à temps. Quel clergé que celui qui se forme ! Pas un homme connu, nous en sommes réduits à ce qu’il y a de plus pauvre, de plus misérable, de plus abject dans la société. Il faut espérer qu’ils suppléeront par leurs vertus à ce qui leur manque d’ailleurs, mais il en faudra beaucoup… »

Le Registre des Formules d’Admission au Noviciat, publié dans Missions 1952 p.7-34 porte cette petite phrase dans la formule de Charles Joseph Eugène de Mazenod : « Nous jetâmes les fondements de la Société des Missionnaires de Provence à Aix le 2 octobre de l’année 1815. » Tout fait considérer cette date comme la date charnière, ouvrant une nouvelle étape, celle du travail en groupe. Ce qui veut dire qu’en quelques semaines, Eugène a obtenu l’accord des autorités diocésaines, qu’il a recherché, et bientôt acquis les locaux indispensables, ainsi évidemment que les financements correspondants et qu’il a noué des contacts engageants avec plusieurs prêtres du diocèse. La première lettre à Tempier est datée du 9 octobre. Comme il va l’expliquer à Forbin Janson, il lui a fallu pour cela « comme une forte secousse étrangère ». Ce dernier ne pourra plus l’appeler « cul-de-plomb »…

Cette recherche sur le retour d’Eugène à Aix, ses trois années de tâtonnements, trouve ainsi un premier couronnement. Elle se poursuivra désormais non plus avec Eugène seul, mais avec le petit groupe des Missionnaires de Provence.

De 1812 à 1815
En octobre 1812, à son arrivée à Aix, l’abbé de Mazenod souhaitait garder sa liberté, pour pouvoir mieux discerner ce que Dieu voulait de lui. L’intention de se mettre totalement au service de l’Eglise, dont l’état est déplorable, était affirmée. Il fallait trouver les lieux et la manière de servir. Des prédications de carême à la Madeleinen Eugène retient la nécessité de s’adresser au petit peuple provençal dans sa langue. Les jeunes d’Aix l’accaparent entièrement, et sa maladie lui a montré que s’il restait seul, il n’y avait aucun espoir de durer. Il a appris que le retour de son père et de ses oncles restait très aléatoire, mais ne pouvait être obtenu que s’il restait en Provence. Il a compris aussi que la collaboration avec Forbin Janson serait semée de difficultés. Il lui a fallu « comme une forte secousse étrangère », confirmée par les autorités diocésaines, pour qu’il prenne sur lui-même de fonder à son tour un groupe de missionnaires pour la Provence. Qui sait d’ailleurs si ceux sur qui il espérait compter ne se laisseraient pas tenter par le groupe parisien, dont la réputation commençait à se propager…

La lettre à Tempier : « Vous êtes nécessaire pour l’œuvre que le Seigneur nous a inspiré d’entreprendre.. » est du 9 octobre 1815. L’adresse aux Vicaires généraux capitulaires d’Aix est la première lettre collective, datée du 25 janvier 1816 : « Les prêtres soussignés vivement touchés de la situation déplorable des petites villes et villages de Provence qui ont presque entièrement perdu la foi… s’étant convaincus que les missions seraient le seul moyen… demandent l’autorisation de se réunir dans l’ancienne maison des Carmélites pour y vivre en communauté… »

Tournant combien décisif pour Eugène de Mazenod, que celui de se lier à d’autres, Le mot de conversion semble le plus approprié, conversion ouvrant un chemin de vie nouvelle pour lui et pour des milliers de disciples, se mettant ensemble au service de l’Evangile. Il reste à réfléchir sur ce que signifie fonder, il reste à vivre en se laissant inspirer par les choix qui furent ceux d’Eugène de Mazenod et de ses premiers compagnons. L’appel est aussi d’aujourd’hui.

Marseille, août 2010

Michel Courvoisier, omi

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Eugène de Mazenod 1812-1813
Retour à Aix et première année de ministère

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Eugène de Mazenod 1812-1813
Retour à Aix et première année de ministère

Ordination sacerdotale
Le 21 décembre 1811, Eugène de Mazenod était ordonné prêtre à Amiens. Dans sa correspondance avec sa famille, il répétait qu’il ne se sentait pas prêt au sacerdoce. « Plus j’approche de cette époque, plus je voudrais la reculer, non point, certes, que je ne la désire, c’est le but de tous mes souhaits, mais c’est que plus ce manteau de lumière s’approche, plus je vois… la difformité de celui qui doit en être revêtu » (à sa maman, 1.12.1810, EO 14, 194). « Non point que je redoute les embarras qu’il est aisé de prévoir dans un diocèse dépourvu de pasteur, mais parce que je suis pénétré de mon indignité… » (à sa grand-mère, 3.3.1811, EO 14, 213). Et encore à sa grand-mère le 24 juillet : « Combien de combats n’a-t-il pas fallu soutenir ? Heureusement pour moi il s’est trouvé une raison devant laquelle tous les arguments sont venus échouer, car pour tout ce qui tenait à l’indignité personnelle, il n’y avait pas moyen de la faire valoir quand l’obéissance prescrivait de ne pas s’y arrêter » (EO 14, 270).

C’est qu’à l’été 1811 l’Empereur Napoléon avait exigé que les Sulpiciens quitttent le séminaire. Le travail de formation était en conséquence remis entre les mains d’une équipe de jeunes prêtres dont Eugène ferait partie et cette nouvelle responsabilité demandait qu’il soit prêtre. Au Concile national convoqué par l’Empereur (juin-juillet 1811), Eugène avait pu rencontrer l’évêque d’Amiens, Mgr Demandolx. Il avait été vicaire général de Marseille en même temps que le grand-oncle André et connaissait bien la famille Mazenod. C’est donc à lui qu’Eugène eut recours. Il parlera plus tard du « petit tour de passe-passe » qui lui permit d’échapper à l’archevêque nommé de Paris, le trop célèbre cardinal Maury, dont le pape avait de nombreuses raisons de ne pas reconnaître la nomination par Napoléon. « Franchement, je n’avais pas dévotion d’être fait prêtre par cette Eminence » (cité par Leflon I, p. 413, note).

On sait peu de choses sur ses activités à Saint-Sulpice durant cette année scolaire. Il lui fut assez facile, à la rentrée de 1812, de quitter une charge qui n’était que provisoire et de prendre le chemin d’Aix comme il l’avait toujours envisagé. Ses lettres à sa famille durant ses années à Saint-Sulpice ne cessent de revenir sur la question. Les motifs avancés restent les mêmes. Aux évidents besoins de son diocèse d’origine (et d’appartenance, mais à l’époque cela ne semble pas avoir beaucoup de poids), s’ajoutent les raisons familiales. Il espère toujours faire revenir de Sicile son père et ses oncles. Il a en outre un grand souci de sa maman qui va se trouver seule. Ninette est maintenant mariée, la grand-mère Joannis est décédée en août 1811, et le cousin Emile va se marier lui aussi bientôt.

A Saint-Sulpice, des projets pour Aix
On se rappelle la lettre du 29 juin 1808, par laquelle il annonçait à sa maman sa décision d’entrer au séminaire : « Ce que le Seigneur veut de moi…, c’est que je me dévoue plus spécialement à son service pour tâcher de ranimer la foi qui s’éteint parmi les pauvres, c’est, en un mot, que je me dispose à exécuter tous les ordres qu’il peut vouloir me donner pour sa gloire et le salut des âmes qu’il a rachetées de son précieux sang » (EO 14, 63). Où a-t-il perçu que la foi s’éteignait parmi les pauvres, sinon en Provence, à St-Laurent-du-Verdon, puis surtout à St-Julien-lès-Martigues, où il séjournait souvent avec sa grand-mère, ou encore dans la campagne d’Aix, où il avait fait du catéchisme ? Aix reste son horizon permanent. Ce souci s’exprime dans les lettres des 4 et 13 février 1809 (EO 14, 112 et 114). Après avoir parlé des catéchismes qui lui sont confiés à Saint-Sulpice, il ajoute : « Je veux en connaître à fond les usages pratiqués, statuts, etc., pour l’établir à Aix où les catéchismes vont on ne peut plus mal et où par ce défaut on ne voit pas un enfant persévérer après sa première communion, tandis qu’ici c’est tout le contraire». Et plus loin : « Je prends bien la routine de la conduite des catéchismes, qui ont depuis plus de cent ans beaucoup de succès à St-Sulpice, pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, l’établir à Aix où on n’a pas d’idée de ce qu’est un catéchisme ». Le 28 février (EO 14, 120), il se dit affligé du décès de deux prêtres d’Aix, et poursuit : « Vous voyez, les rangs s’éclaircissent tous les jours davantage, bientôt l’Eglise ne saura plus à qui confier le soin de ses enfants, et l’on serait assez lâche pour ne pas brûler de venir au secours de cette bonne Mère presque aux abois ».

Dans la lettre du 23 mars 1809 (EO 14, 128), au sujet du domaine de St-Laurent, il précise : « Je ne me suis pas fait ecclésiastique pour faire valoir les terres de ce monde, mais pour cultiver la vigne du Père de famille. Ces soins sont incompatibles… » Puis, dans sa longue lettre des mardi et jeudi de Pâques, 4 et 6 avril (EO 14, 136-137), il a des formules décisives : « Croyez-vous qu’un homme qui serait fortement poussé par l’Esprit de Dieu à imiter la vie active de Jésus-Christ…, croyez-vous que cet homme qui verrait de sang-froid les besoins de l’Eglise et qui malgré l’attrait que Dieu lui donne pour travailler à la secourir et les autres marques de sa volonté, voudrait rester les bras en croix à gémir tout doucement et en secret sur tous ces maux, sans se donner le moindre mouvement pour secouer un peu les cœurs endurcis des hommes, serait en grande sûreté de conscience ? Illusion que tout cela». Et encore : « Je vous le répète c’est à Aix et dans le diocèse que je travaillerai, et comme je suis très résolu de ne faire jamais, ni directement ni indirectement, la moindre demande pour être évêque, de ma vie je ne bougerai de la place, si ce n’est pour aller passer quelques mois en mission dans les campagnes, ce sera ma villégiature ».

Il ne manque pas d’envisager très concrètement la vie qu’il mènera à Aix, qu’il s’agisse de vêtements ecclésiastiques, qu’il s‘agisse surtout de son emploi du temps. En juin 1809 (EO 14 ,148) : « Il me passe par la tête qu’il serait bien possible que Mr l’Archevêque se propose de me faire chanoine honoraire quand je serai prêtre. Si cela devait être, je ne devrais pas faire provision de surplis, parce que les chanoines n’en portent pas». Ainsi l’abbé de Quélen, futur archevêque de Paris, qui précéda Eugène de quelques années à Saint-Sulpice, fut nommé chanoine honoraire le jour même de son ordination par l’évêque de St-Brieuc. Il avait alors 28 ans. Et pour justifier son choix de prolonger sa formation intellectuelle à Paris, Eugène écrit le 14 avril 1810 (EO 14, 183) : « Je ne me persuade pas que Mr l’Archevêque soit disposé à me laisser beaucoup de temps pour vaquer à l’étude..».

Les deux mois de vacances passés à Aix (août et septembre 1810) lui ont certainement permis de préciser des projets d’avenir, surtout avec sa famille, mais aussi avec les vicaires capitulaires Dudemaine et Guigou; car l’Archevêque d’Aix, Mgr Champion de Cicé, meurt le 22 août, peu de jours après l’arrivée d’Eugène. Aucun document ne parlant de ces démarches, on reste dans les suppositions. Une phrase de la lettre à sa maman du 11 novembre 1810 (EO 14,193), donc après son retour à Paris, laisse entendre que le séjour à Aix n’a pas été sans problèmes. Il écrit : « Nul n’est prophète dans son pays et encore moins dans sa propre famille… ». Le contexte fait penser à des relations difficiles avec l’oncle Roze-Joannis, mais peut-être pas seulement avec lui, car il ajoute : « Beaucoup de douceur et de prévenance (je me suis aperçu pendant mon séjour que nous étions faibles sur cet article), jamais de saillies d’humeur, un bon ton soutenu… ». Le nous, de noius étions faibles est à souligner.

Désormais, les projets pour Aix se précisent. Ainsi le 1er décembre (EO 14, 194) : « Je compte vous prier de songer, dans vos courses à l’Enclos, d’y faire planter des platanes. Vous savez que c’est l’ermitage que j’ai résolu d’habiter et vous seriez fâchée que je fusse privé de l’ombre après laquelle je soupire tant pendant les ardeurs de l’été… ».

Le 7 juin 1811 (EO 14, 222), il insiste sur le temps limité qu’il consacrera à sa famille, une fois de retour à Aix : « Un prêtre qui veut faire son devoir, comme je me flatte par la grâce de Dieu de faire le mien, n’a pas un moment de reste, ce qui n’est pas donné aux emplois du saint ministère appartient de droit à l’étude ou aux bonnes œuvres. Autre chose est de passer deux mois de vacances chez soi, autre chose est de s’y trouver à demeure ». Et à sa grand-mère le 24 juillet (EO 14, 230), il écrit qu’il célébrera pour elle à la petite chapelle du château de St-Julien : « Je serai votre aumônier et vous n’aurez plus besoin d’avoir recours à des étrangers pour alimenter votre piété, vous trouverez dans notre famille un ministre toujours prêt à remplir ses sublimes fonctions». Le décès de la grand-mère Joannis le 15 août suivant bouscula ces perspectives. D’autant que maintenant, Mme de Mazenod se trouve seule.

1811 marque un tournant pour le diocèse d’Aix avec la nomination par l’Empereur de Mgr Jauffret comme archevêque. C’était un Provençal, alors âgé de 52 ans. Il avait été vicaire général du cardinal Fesch, oncle de Napoléon, d’abord au diocèse de Lyon, puis à la Grande-Aumônerie. Devenu évêque de Metz en janvier 1807, on retient de lui qu’il se donna pleinement à son ministère. Même le P. Rey, habituellement sévère, fait l’éloge de cet évêque qu’il qualifie de « restaurateur » du diocèse de Metz. Mais en 1811, le Pape est en plein conflit avec l’Empereur et ne donne plus l’institution canonique aux évêques nommés par Napoléon. Mgr Jauffret n’est pas enclin à accepter. Eugène le présente à sa maman (lettre du 6 novembre 1811) : Il « sera bientôt notre archevêque par la réception de ses bulles » et encourage celle-ci à lui rendre visite à son arrivée. Il ne vient à Aix que le 21 novembre 1811 et c’est le Chapitre qui lui donne les pouvoirs d’administrateur capitulaire. « Il ne prit jamais d’autre titre que celui de Metz et se contenta d’administrer le diocèse vacant…, donnant des preuves d’un loyalisme sans platitude ». « Durant ces treize mois de séjour à Aix, écrit Leflon (I, p. 429), il se montra administrateur zélé, patient et accompli ». Il quitta Aix en février 1813 et n’y reparut plus. Eugène l’a certainement rencontré, sinon à Saint-Sulpice, du moins au Concile national, où Eugène remplissait les fonctions de cérémoniaire. Mais nous n’avons aucune trace de ce qu’ils purent se dire.

La lettre à Mme de Mazenod du 14 octobre 1811 (EO 14, 240-242) est importante. Après avoir dit qu’il ne lui « est plus possible de décharger sa maman des affaires temporelles » (il s’agit de la gestion de la terre de Saint-Laurent), il insiste : « Si je veux être de quelque utilité dans le ministère, il faut que j’étudie encore beaucoup… Dans ma position, il faut que je sois plus instruit que bien d’autres… ». Il explique ainsi qu’il restera encore quelque temps à Paris. Mais il veut surtout avertir sa maman qu’il amènera peut-être avec lui un domestique. Cette lettre mérite une longue citation : « Avant de finir cette lettre, je voudrais vous faire part d’un projet, pour lequel je voudrais votre assentiment, quelque raisonnable qu’il soit par lui-même. Vous savez que j’avais toujours eu le désir de me retirer à l’Enclos pour mille raisons, qu’il serait trop long de déduire ici. Notre tendre mère (la grand-maman) m’avait dit plusieurs fois que son dessein était d’y demeurer avec moi ; et vous eussiez peut-être fait le troisième solitaire, tant cette heureuse retraite vous aurait présenté de charmes. Parmi les arrangements de cet établissement, il était indispensablement réglé que je prendrais un domestique-homme, nécessaire pour remplir divers ministères qui ne peuvent être exercés par des femmes. Il existe même pour moi, ecclésiastique, des raisons majeures, qui subsistent toujours, pour n’être pas servi par des femmes. Les canons prescrivent un âge. Et la résolution que j’ai prise de n’en jamais laisser entrer dans ma chambre à coucher et à plus forte raison de mon lit, m’oblige à me résoudre à me servir toute ma vie ou à prendre un homme à mon service. Il est d’ailleurs vraisemblable que j’aurai chez moi une chapelle, où je dirai presque habituellement la messe ; il me faut encore pour ce service un homme. Si le bon Dieu veut se servir de moi pour faire quelque bien en dirigeant les âmes, je confesserai les hommes chez moi, il me faut encore un homme auquel ils puissent s’adresser, car je ne souffrirais jamais qu’une femme vînt rôder dans mon appartement, quand j’exercerais le ministère auprès des hommes, qui aiment aujourd’hui moins que jamais d’avoir des confidents indiscrets de leurs actes de religion. Bref, je ne puis me passer d’avoir un homme à mon service. Mais il se présente deux difficultés. La première, c’est que les hommes sont plus chers et plus exigeants que les femmes, qu’ils sont souvent vicieux, etc. La seconde, qu’il y a des inconvénients à avoir, dans la maison, des domestiques de différent sexe. Je conviens de ces deux choses, mais aussi on ne pourra nier qu’il est tel domestique qui, par les services qu’il rend dans une maison, fait le service de deux femmes, et qui par une bonne conduite reconnue peut ne laisser aucune inquiétude sur les inconvénients qui résultent de son habitation avec des domestiques de différent sexe sous un même toit ; on peut d’ailleurs se tranquilliser entièrement sur ce dernier article, en ne prenant avec soi que des femmes d’un certain âge. Or, si ce domestique peut faire le service de deux femmes, qu’il fasse même ce qu’aucune femme ne pourrait faire, qu’il soit honnête, discret, doux, pieux et très pieux, les inconvénients disparaissent ; il ne reste que les avantages. Et c’est précisément ce que j’ai en vue pour quand je retournerai en Provence. Il se trouve en ce moment, dans la maison où je suis, un homme doux comme un agneau, prévenant et soigneux, pieux comme un ange, sachant raccommoder le linge, emploi qu’il exerçait dans la communauté où il était frère, car c’est un religieux, fervent, se prêtant à tout, sans jamais perdre une minute de temps ; en un mot, c’est un homme dont le service me conviendrait on ne peut pas plus et dont il me serait difficile de trouver le pareil. Il s’agit maintenant de savoir si vous vous opposeriez à ce que je me le mitonnasse pour l’époque de mon départ. Je l’ai déjà sondé, il ne serait pas fâché de venir avec moi. Pour ce qui est du prix de ses gages, je me chargerais de payer le surplus de ce que vous pourriez croire qu’il vous coûterait, sur ma pension ». Puis Eugène ajoute : « Je crois qu’il entend les travaux de la campagne et qu’il pourrait nous servir pour faire marcher nos bastides… ».

Le 6 novembre, il revient sur la question, puis le 28, alors que la maman a donné son agrément. Il s’agit d’un certain Timothée, pour lequel plusieurs ecclésiastiques sont en concurrence. « Le malheur, c’est qu’il n’y a pas moyen de le gagner par des promesses, puisqu’il est si désintéressé qu’il ne veut point de gages. Je lui ai pourtant fait entrevoir que s’il était à mon service, quand je mourrai, je penserai à lui dans mon testament… Mais il a 35 ans et je n’en ai que 30. Bref si je ne réussis pas à avoir ce brave homme, ce ne sera pas de ma faute ». Un autre passage de la lettre parle de l’étole que lui offre son cousin Emile Dedons en cadeau d’ordination. « Elle sera à double face pour servir dans les baptêmes. Reste à savoir qui sera le premier, si je l’étrennerai pour un enfant d’Eugénie ou pour le premier du donateur ».

Après l’ordination, les projets se précisent
Les trois premières semaines de décembre sont consacrées à sa retraite d’ordination, à Issy puis à Amiens. Malheureusement les notes conservées ne disent rien de ses perspectives d’avenir. L’ordination du 21 décembre le fait « prêtre de Jésus-Christ ». Les intentions qu’il note pour les messes de Noël (EO 14, 271-272) indiquent son souci d’ « une vie toute et uniquement employée au service de Dieu et au salut des âmes », envisageant « même le martyre ou du moins la mort au service des pestiférés… ». Il demande « une sainte liberté d’esprit dans le service de Dieu… la grâce de me faire connaître sa sainte volonté pour le genre de ministère que je dois embrasser… ».

Dans son Journal en date du 31 août 1847 (EO 21, 277-278), Mgr de Mazenod rappelle qu’il a alors « (refusé) à l’évêque qui m’avait ordonné, Mgr Demandolx, l’honneur qu’il me proposa de rester auprès de lui en qualité de son grand vicaire… Je vois encore l’embrasure de fenêtre où le bon évêque me pressa tant d’accepter son offre si obligeante. Il fit valoir son titre d’ami de la famille, nous étions compatriotes, il serait si heureux de m’avoir auprès de lui. Je le délivrerais d’une servitude pénible. Il sentait le poids de l’empire qu’exercent sur lui et l’un de ses grands vicaires et son secrétaire général». Ce dernier était l’abbé de Sambucy qui, à Amiens puis à Rome, causa d’énormes ennuis à Julie Billiart, fondatrice des Sœurs de Notre-Dame de Namur, puis à Madeleine-Sophie Barat, fondatrice des Dames du Sacré-Cœur, toutes deux canonisées. Mgr de Mazenod poursuit : « J’étais à cent piques de la pensée de m’élever. Tout en me confondant en remerciements, je m’excusai et protestai de l’obligation où j’étais de retourner au séminaire de Saint-Sulpice où je remplissais les fonctions de directeur… Cédant à cette considération, (il) me dit en soupirant : c’est différent, je n’insiste plus… » Mgr de Mazenod l’avait déjà relevé dans son Journal à Pâques 1839 (EO 20, 85) : « Je refusai d’acquiescer à une marque si touchante de sa bonté pour n’être pas détourné de la vocation qui m’appelait à me dévouer au service et au bonheur de mon prochain que j’aimais de l’amour de Jésus-Christ pour les hommes ». En même temps, les liens sont maintenus avec Mgr Jauffret, à qui Eugène envoie ses voeux au début de 1812 (Cf. EO 15, 10, note 5).

Alors que s’approche le moment du retour à Aix, les lettres, tout naturellement, se font plus précises. Ainsi le 22 avril 1812 (publié en partie en EO 15, 11) ; il est question des affaires de sa maman qui lui causent bien des ennuis. « Je ne pourrai en aucune façon m’en mêler jamais, dussé-je me réduire à ne manger que du pain bis pour toute nourriture… Tout le temps qui ne serait pas employé à la prière, à l’étude ou à l’exercice du saint ministère serait autant de dérobé à Celui au service duquel nous sommes entièrement consacrés… Tout mon genre de vie est prévu d’avance, et rien ne m’en fera changer… On m’appellera sauvage, malhonnête même, si l’on veut ; tout me sera égal, pourvu que je sois un bon prêtre ». Dans la même lettre Eugène parle des aménagements en vue d’installer sa bibliothèque à l’Enclos. Il ajoute qu’il faut renoncer à Timothée, qu’il prévoyait amener avec lui. Le 1er mai, apparaît l’hypothèse d’un autre domestique, « un grand jeune homme de mon âge». On saura bientôt que c’est le Frère Maur.

Leflon (I, p. 425) signale une lettre à Mgr Jauffret, à qui il annonce son prochain retour ; celui-ci lui répond en des termes très engageants : « J’apprends avec plaisir par votre lettre du 6 mai que rien n’empêchera que vous arriviez bientôt dans ce diocèse. Les principes et les sentiments que vous me manifestez m’assurent que dans l’état des choses vous pourrez rendre des services réels à l’Eglise d’Aix. Je sais quel est votre zèle, je serai charmé de pouvoir lui donner les moyens de s’exercer pour les œuvres et je m’estimerai heureux de guider en vous vos premiers pas dans la carrière ».

Le 8 mai, il pouvait annoncer à sa maman qu’il rentrerait à Aix après les vacances des séminaristes. Cette date ne lui permettra pas d’être présent au mariage de son cousin Emile avec Mlle Demandolx, petite-nièce de l’évêque, mariage qui se précise, écrit-il le 26 juin. Dans cette dernière lettre on trouve une présentation du futur domestique : « Vous en serez très sûrement contente ; vous n’êtes pas accoutumée à être servie par des gens auusi doux ; il est d’ailleurs très attentif et prévoyant. Quoiqu’il gagne ici 250 Frs, il vient avec moi pour 200 Frs, il est vrai que je lui ai promis de lui faire un petit sort s’il demeure à mon service jusqu’à ma mort ; au reste, il se prêtera à tout dans la maison, on obtient tout des gens doux par la douceur. Il sait écrire, je pense donc qu’il pourra assister aux partages des foins, etc… Quoique je vous ai dit qu’il doit être occupé près de moi dans la matinée, cela n’empêche pas qu’il ne balaie, etc., puisque tant sa journée que la mienne commence de bonne heure ; je dis la messe à cinq heures, et il l’entend ; il est par conséquent levé à 4 heures ½ ; quand on est ainsi matinal, on peut faire bien des choses dans la journée». Un peu plus loin, Eugène dit son intention de vendre les quelques pauvres meubles qu’il a à Paris, puisqu’il veut s’ « établir définitivement à Aix » et ajoute : « Je ne veux point habiter ma belle chambre à Aix qui n’est plus conforme à mes goûts et à la simplicité dont j’espère faire profession toute ma vie ».

Dans la lettre du 30 juillet, il continue la présentation de son domestique, dont il dit le nom pour la première fois. « Je découvre tous les jours de nouvelles qualités dans Maur, c’est un garçon parfait, très adroit, très intelligent, il prévoit tout et n’oublie rien ; je ne lui avais pas rendu justice quand je lui avais préféré Timothée que je ne regrette plus du tout, j’ai été à même de voir qu’il fait fort bien la cuisine, certain jour où la communauté étant à la campagne, nous fûmes obligés de rester en ville pour préparer les enfants à la première communion et les confesser. Il est pieux comme un ange, il communie deux fois la semaine, d’où vous devez conclure avec quelle exactitude il remplit tous ses devoirs». Et un peu plus loin : « Je m’intéresse fort aux arbres de l’Enclos, c’est pourquoi je vous prie de m’en donner des nouvelles : les tilleuls devraient y bien réussir, essayez d’en faire planter quelques-uns ; de l’ombre, je vous en conjure, de l’ombre ; j’aime mieux l’ombre que le fruit quelque bon qu’il soit, parce qu’avec quelques pièces de monnaie, je me procurerai du fruit tant que je voudrai et que tout l’or du monde ne me donnerait pas l’agrément d’avoir de l’ombre là où il n’y aura point d’arbres ; je suis vraiment fâché qu’on n’ait pas voulu entendre cela plus tôt. Puisque nous en sommes sur l’article d’économie rurale, je me recommanderai à vous pour le vin blanc qui doit servir au Saint Sacrifice… Quand je serai à Aix, il sera peut-être convenable que je me fournisse cette matière, par exemple, si je la disais au petit séminaire (j’entends à la Visitation ancienne) comme cela est assez probable, alors je ne voudrais pas leur être à charge, à cause de la modicité de leurs ressources.». Puis il demande des précisions sur les livres qu’il trouvera : quelle édition des Conférences d’Angers, présence du Traité de l’Oraison de (Louis de) Grenade, de l’Histoire des Empereurs de Lebeau, quel volume nous avons des lettres de sainte Thérèse… Par une lettre de son ami piémontais Collegno, nous savons qu’il lui a demandé quelques ouvrages théologico-pastoraux italiens : Benoît XIV, Gerdil, Léonard de Port-Maurice…

Et le 24 septembre : « Je ne m’occupe pas encore de l’appartement que j’occuperai ; mais je voudrais que vous pensassiez un peu où vous placerez mon bon Maur. Songez que c’est un religieux et par conséquent qu’il ne conviendrait pas de lui faire habiter une chambre par où devrait passer une femme, et que la femme dût passer par sa chambre. D’un autre côté, ce taudis du 4ème n’est pas présentable, il faut le garder pour les soldats. Je ne sais trop où vous le mettrez, car si je devais loger au second, ce serait justement dans le cabinet où je voudrais coucher, laissant le salon pour salon et la chambre pour cabinet et bibliothèque. Il faudrait peut-être vider le galetas qui est derrière ma chambre du quatrième, mais que de choses à remuer ! J’ai voulu vous prévenir parce que vous n’auriez peut-être pas fait attention qu’étant religieux et d’un ordre très austère, il n’était pas convenable de le placer dans une chambre dépendante de celle d’une femme quelque âgée qu’elle puisse être. J’ai déjà plusieurs traits de ce brave homme qui sont faits pour m’attacher à lui ; plusieurs personnes avaient fait auprès de lui des tentatives pour l’avoir, sans qu’il se soit laissé séduire, mais dernièrement la comtesse de Bavière lui fit livrer et lui livra elle-même un assaut des plus vifs, lui faisant toutes sortes d’offres pour le déterminer à me manquer de parole, non seulement par l’appât du gain, mais aussi en cherchant à le dégoûter du pays, à ce qu’elle disait, affreux, dans lequel il allait inconsidérément aller avec un prêtre qui n’aurait peut-être pas de quoi le payer, bien loin de pouvoir lui assurer les mêmes avantages qu’elle, qui lui ferait un sort, même après sa mort ; rien de tout cela n’a été capable de l’ébranler, et il persiste toujours à venir avec moi, quoique je lui eusse rendu sa parole s’il avait voulu acquiescer aux propositions de la peu délicate comtesse. J’ai découvert qu’il sait coudre, il s’est fait dernièrement un gilet, j’espère que s’il peut s’accoutumer au climat, il fera vraiment bien notre affaire à tous ».

Eugène insiste ensuite sur la vocation qui est la sienne, elle exige une grande liberté (cf EO 15, 18). « Il faudra donc me laisser suivre le règlement que je me prescrirai, d’après la connaissance que j’ai de mes devoirs et de mes obligations soit pour mes rapports avec les personnes du dehors, soit pour l’emploi de mon temps, l’heure de mon lever, le genre ou la qualité de mes repas, mais surtout il faut que je sois aussi étranger aux affaires temporelles que si nous n’avions point de terres ou de maisons ; cette dernière condition est si importante que je renoncerais plutôt à tout que d’y manquer. Après les